‹ Mélanges d'histoire littéraire et de littératureChapitre 1 sur 15 · PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

« BIS, RUE VIVIERNE, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Tous droits réeervt's.

Tous ceux qui connaissaient personnellement M. }. J. Ampère, savent quelle douceur a été répandue sur les dernières années de sa vie par l'amitié si dévouée et si rare qu'il avait inspirée à M. et à madame Gheuvreux. C'est à ces deux amis au foyer desquels il avait retrouvé en quelque sorte toutes les affections de la famille, que M. Ampère a confié le soin de surveiller et de diriger la publication de ceux de ses écrits inédits qu'il désirait qu'on mit au jour après sa mort, ou la réimpression de ses ouvrages déjà publiés. Pour les aider dans l'accomplissement de ce pieux devoir, Téminent écrivain a désigné deux autres amis, M. le docteur Daremberg et

-celui qui trace ces lignes, son ancien suppléant, aujourd'hui son successeur au Collège de France. — Mais comme les productions assez nombreuses de cet esprit si étonnant par la variété des aptitudes embrassent les genres les plus différents, M. Cheuvreux a bien voulu nous adjoindre des collaborateurs dont le précieux concours nous permettra de donner au public une bonne édition générale des œuvres de notre ami. C'est ainsi qu'un savant membre de l'Académie des sciences morales et politiques, M. Barthélémy Saint-Hilaire, après avoir enrichi d'une préface «n volume de M. Ampère publié l'an dernier par les soins de M; Daremberg, vient tout récemment <le publier lui-même un travail philosophique inédit laissé par M. Ampère *.

* L'ouvrage publié par M. Dareraberg sous ce titre, choisi par l'auteur : la Science et les Lettres eh Orient, se compose d'une série de travaux sur la Chine et sur V Inde. Le volume que M. Bai^ thélemy Saint-Hilaire a trés-heureusement intitulé : PkHosopfiie des deux Ampère, renlenne une exposition méthodique et animée, faite par le fils, des doctrines philosophiques de Tillustre physicien son père. Cette exposition, appuyée de nombreux fragments dus à la plume de Tinventeur de la théorie électro-dynamique, assigne à celui-ci une part incontestable dans la réaction spiritualiste qui s'est manifestée dés le commencement de ce siècle Hiontre la philosophie du siècle précédent.

Je viens à mon tour présenter au public deux volumes de M. Ampère, sur Iqs sujets qui sont le plus en rapport avec mes études, c'est-à-dire sur des sujets presque tous littéraires et qui presque tous appartiennent à la littérature française.

La plupart des morceaux qui figurent dans CCS deux volumes ont paru disséminés dans divers recueils, et ont été désignés par M. Ampère

lui-même pour être publiés ensemble. Il tenait

surtout, et cela peint son cœur, à ce qu'on réunît toutes les notices écrites par lui sur les amis qu'il avait successivement perdus; il espérait même qu'on pourrait faire de ces divers articles nécrologiques un volume à part portant ce titre : Hommages funèbres.

La disposition typographique des deux présents volumes a rendu difficile le strict accomplissement de son désir. Je m'y suis conformé, autant que possible, en réunissant dans le second volume les écrits qui lui ont été inspirés par la mort de ses amis, et si je n'ai pu donner au volume entier le titre touchant qu'il avait indiqué lui-même, je satisfais du moins ma conscience ou communiquant son intention au lecteur.

Quant à la distribution des écrits contenus dans ces deux volumes, j'ai cherché à les disposer tout à la fois d'après leur analogie et d'après la date de leur rédaction; cet ordre a été cependant interverti quelquefois parce que tel travail de M. Ampère n'a été retrouvé que tardivement et quand l'impression des volumes était déjà fort avancée; c'est ce qui est arrivé notamment pour deux articles de critique littéraire que j'ai dû placer, l'un à la fin du premier volume et l'autre à la fin du second.

Quoique ces mélanges contiennent des études qui, publiées depuis longtemps et n'ayant jamais été réimprimées , offrent en quelque sorte l'intérêt de la nouveauté, je dois dire qu'il y a pe de pages absolument inédites.

Les manuscrits inédits en vers ou en prose qui nous restent de M. Ampère ne pouvaient pas figurer dans des Mélanges, soit parce qu'ils forment un tout complet et assez volumineux pour être publié à part, soit parce qu'ils sont une continuation de son Histoire romaine à Rome '.

* Cette continuation que l'auteur n'a pas eu le temps de conduire jusqu'à la fin de l'Empire romain va paraître. La révision

PRËPAGE. V

Cependant il existe une série de manuscrits laissés par Téminent écrivain sur lesquels on doit des explications au public^ car ces manuscrits composent la partie de son héritage littéraire qui est de beaucoup la plus considérable, au moins par l'étendue, et néanmoins on ne peut guère les publier ni immédiatement ni intégralement. M. Ampère laisse un très-grand nombre de sténographies, formant douze à quinze volumes qui rejproduisent toutes les savantes leçons qu'il a faites au Collège de France sur l'histoire littéraire de notre pays depuis le douzième siècle jusqu'au dix-huitième inclusivement. Une autre série de sténographies contient un cours d'esthétique sur les rapports de la sodabitité, de la littérature et des arts, et.de nouvelles études sur la Renaissance, qui ont rempli les deux dernières années de son enseignement.

Tous ces documents, qui représentent une période très-importante de sa carrière littéraire, sa vie de professeur et d'historien de la littéra-

du manuscrit, qui présentait de nonibreuses difticultés de détail, a été confiée par M. Gheuvreux aux soins d'un jeune et consciencieux érudit, M. Servois.

ture, M. Ampère les avait réunis pour servir à la continuation du grand ouvrage commencé par lui presque dès sa jeunesse et qui malheureusement restera inachevé. On sait en effet qu'il avait publié en 1859, sous le titre d^Histoire littéraire de la France jusqu'au douzième siècle, trois volumes qui résument les premières années de son enseignement du Collège de France. Ces trois volumes, dont une nouvelle édition paraîtra bientôt, s'arrêtent au moment où commence la littérature française proprement dite ; l'auteur les avait fait suivre d'un quatrième volume publié en 1841, où il étudiait la formation de la langue française, mais qui n'était encore qu'une introduction à Thistoire de notre littérature. Pendant ce temps, il exposait en détail et à fond cette histoire de la littérature française dans sa chaire, faisant recueillir par la sténographie toutes ses leçons si substantielles avec l'intention, quand l'heure du repos aurait sonné pour le professeur, de reprendre son enseignement avec la plume et de lui donner sa forme définitive.

« Ce cours, écrivait-il en 1846, doit être un

PRÉFACE. Tii

livre.» A cette époque, quoiqu'il eût déjà montré la rare flexibilité de son intelligence en l'appliquant à des études très-diverses, il était, avant tout, considéré comme un critique et un historien littéraire. « M. Ampère, écrivait alors M. Sainte- Beuve, nous est revenu un historien littéraire de plus en plus consommé et enrichi. Dans ce genreélevé et combiné tel qu'il l'embrasse, il nous a rendu et nous rend inceissamment ce que lui seul pouvait faire... » et après avoir parlé de ses voyages, M. Sainte-Beuve ajoutait : « Nous^ comptons bien... qu'il reviendra à son beau livre commencé {l'Histoire littéraire de la France) . Il nous doit surtout le moyen âge et la renaissance,, deux parties si* neuves encore*. »

Ce vœu ne devait pas être accompli : dès qui'^il eut quitté définitivement sa chaire, M. Ampère^ de plus en plus entraîné par la passion de tout connaître qui a été le signe distinctif de son esprit, se livra à des travaux d'un ordre différent qui le détournèrent de l'entreprise commencée.

Il a certainement conquis dans cette dernière

• Voir Portraits contemporains t édition de 1846, t. II, p. i2î> et 505.

partie de sa carrière une renommée qui n'a rien à envier à celle que lui avaient value ses premiers travaux. Le Voyage en Egypte et en Nubie^ la Promenade en Amérique et surtout V Histoire romaine à Rome sont des ouvrages qui resteront. Mais comment ne pas regretter qu'un monument qui manque à notre pays, à notre siècle, et dont la préparation avait occupé vingt ans de la vie de M. Ampère n'ait pas pu être édifié par lui ! Gomment ne pas regretter que ce travail que les maîtres de la critique moderne en France, les Villemain, les Fauriel, les Saint-Marc Girardin, les Sainte-Beuve, ont fait pour certaines périodes, certaines parties, ou certains côtés de notre histoire littéraire n'ait pu être repris d'ensemble par M. Ampère, embrassé par lui dans dans toute la vaste étendue du sujet et conduit de siècle en siècle, dépuis ces lointaines origines antérieures à la langue française elle-même, et qu'il avait le premier* cherchent débrouiller jusqu'à la fin du dix-huitième siècle !

* Quand je dis le premiery je n'entends pas refuser aux bénédictins le bénéfice de la priorité, mais seulement constater, comme le fait très-justement M. Sainle-Beuve, que les trois volumes de

Qu'on suppose M. Ampère vivant seulement dix ans de plus, et après avoir achevé son ouvrage sur l'histoire romaine, revenant, comme il me l'avait fait espérer ( car il me permettait de lui exprimer souvent et même publiquement le regret que j'exprime ici après sa mort), revenant, dis-je, aux études qui avaient tenu une si grande place dans la plus grande moitié de sa vie, retouchant ses trois volumes d'histoire littéraire delà France, et son important travail sur la formation de la langue française d'après les données qui depuis ont complété ou rectifié les siennes; partant ensuite du douzième siècle pour rédiger définitivement cette histoire de notre littérature déjà exposée par lui au complet dans sa chaire et conservée par la sténographie, utilisant toutes les recherches postérieures à son enseignement et appliquant à cette grande entreprise toutes les qualités si rarement unies qui le distinguaient, toutes les ressources d'une érudition aussi étendue que

M. Ampère forment un ouvrage original puisé aux sources , qui di/Tére essentiellement de la docte compilation de ses prédécesseurs et pour les idées et pour la méthode et pour le style.

solide, d'un goût juste et pur, d'une imagination hardie et sensible à tous les genres de beauté, d'une science des langues et des littératures étrangères que nul littérateur n'a poussée aussi loin que lui, d'un esprit enfin qui n'était étranger à aucun ordre de connaissances, qui pourrait douter qu'il n'eût résolu ce problème d'une bonne et complète histoire de notre littérature, d'une histoire à la fois savante et littéraire, digne des progrès accomplis de nos jours dans T étude des littératures comparées, dans l'étude des rapports de la littérature avec l'histoire générale, avec tous les éléments de la vie sociale et avec l'ensemble du mouvement intellectuel à chaque époque*.

M. Ampère laisse, il est vrai, tous les matériaux de cet immense travail. On trouvera, même dans le premier des deux volumes qui suivent, un petit nombre de chapitres qu'il avait

* Nous n'avons que* de bons résumés d'histoire littéraire. Il existe cependant une histoire de la littérature française en quatre volumes, dont je ne veux pas contester le mérite sous le rapport didactique ; mais sous d'autres rapports, cet ouvrage ne remplit pas les difficiles conditions imposées aujourd'hui à l'historien de notre littérature.

détachés de son cours et publiés à part dans divers recueils. Mais ces morceaux augmentent le regret qu'on éprouve en pensant qu'un grand monument dont toutes les pierres étaient en quelque sorte taillées, restera sur le chantier, parce que l'architecte qui l'avait conçu et qui seul pouvait le construire a disparu.

Qui oserait, en effet, se charger de reviser, d'arranger et de publier les douze ou quinze volumes de sténographies laissés par M. Ampère? Le savant professeur avait le sentiment des difficultés d'une pareille tâche, et c'est sans doute ce qui l'a déterminé à s'en rapporter sur ce point au dévouement éprouvé de son ancien suppléant, en lui léguant à part tous ces documents, et en le laissant libre de les publier en tout ou en partie, ou de ne pas les mettre au jour. Ce témoignage de confiance d'un maître et d'un ami a été doux à mon cœur, mais en même temps, il éveille en moi la préoccupation d'une grave responsabilité. Car, si d'une part le public a le droit de compter que tant de travaux ne seront pas complètement perdus pour lui, d'autre part, il importe au disciple de M. Ampère

xii PRÉFACE.

de ne pas s'exposer à diminuer la renommée d'un maître, en livrant indiscrètement à l'impression des leçons que celui-ci aurait probablement refondues ou certainement retouchées beaucoup, avant de les publier. Tous les moments que je pourrai dérober aux obligations d'une vie très -laborieuse, seront consacrés à étudier cette masse de sténographies et à en extraire les parties qui se prêteront le mieux à former une publication utile.

Avant de me livrer à ce travail, j'ai d'ailleurs à remplir un autre devoir qui m'est rappelé dans une note obligeante de l'avant-propos du volume publié par M. Daremberg. Cette note me fait l'honneur de me désigner comme celui duquel les amis particuliers de M. Ampère attendent une étude biographique sur l'homme éminent, l'homme aimable et bon, l'intègre et ferme citoyen dont la perte a été si vivement ressentie. S'il ne s'agissait que d'ajouter des détails biographiques aux hommages nombreux que cette noble mémoire a déjà reçus, le travail désiré se * ferait moins attendre*.

* Sans parler ici des deux beaux discours prononcés à roccasion

Page 1