‹ Mélanges d'histoire littéraire et de littératureChapitre 2 sur 15 · PRÉFACE. XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIII

Hais, tout en me tenant en garde contre les illusions de l'amitié et de la reconnaissance, je crois que la vie, le caractère et les travaux de M. Ampère, étudiés de près et éclairés par la correspondance qu'il a laissée, dépassent les dimensions d'une notice même étendue et offrent tous les éléments d'un volume propre à intéresser le public, par les aspects très-divers que le sujet présente et par les rapports qui le rattachent à l'histoire des lettres et de la société au dix-neuvième siècle. Si j'aspire à tracer ce tableau, que d'autres écrivains pourraient mieux que moi décorer de couleurs brillantes, c'est que j'ai sur eux l'avantage d'avoir beaucoup fréquenté et beaucoup aimé M. Ampère, d'avoir pu, dans le cours d'une intimité de vingt-cinq ans, observer toutes les nuances qui donnaient à sa physionomie intellectuelle et morale, si vive et si belle, mais si variée, si cornplexe, un caractère ex-

de la succession académique de M. Ampère, qui figureront dans l'édition actuelle de ses œuvres, on peut signaler, parmi les nombreux témoignages de sympathie donnés à Thomme et à Fécnyain deux remarquables articles de M. Albert de Broglie, publiés dans le Journal des DébatSy et un travail distingue publié dans le Cor^ respondant sous le pseudonyme de Léon Arbaud.

ceptionnel et qui faisaient de lui l'un des types les plus curieux et les plus attrayants de la génération à laquelle il appartenait.

Cette génération, née au commencement du siècle de parents rudement éprouvés par les crises de la Révolution, élevée d'abord sous le régime du silence qu'interrompait seulement le bruit du tambour et du canon, jetée ensuite dans la vie active vers 1820, au milieu des enivrements de la liberté reconquise et cependant menacée, se distinguait par une effervescence d'esprit et de cœur déjà affaiblie chez la génération qui Ta suivie, et que les jeunes gens d'aujourd'hui ne connaissent plus. C'était l'époque des ambitions et des espérances illimitées dans toutes les sphères de l'activité intellectuelle, aussi bien dans l'ordre politique et littéraire que dans l'ordre scientifique, c'était aussi l'époque des beaux rêves, des chimères généreuses, des romanesques exagérations dans le domaine du sentiment, des abus de l'analyse psychologique, du mépris sincère de l'argent^ des raffinements de la mélancolie, des troubles et des agitations de l'âme devant le problème religieux.

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Parmi tous les contemporains de M. Ampère, nul peut-être n'avait gardé plus que lui, quoique adoucie par l'expérience de la vie, et combinée avec d'autres éléments qui lui étaient personnels, la primitive empreinte du jeune en* thousiaste fiévreux et nerveux, du jeune libéral, du jeune romantique, du jeune mélancolique de la Restauration. L'écolier qui, à l'âge de quinze ans, écrivant à son illustre père, lequel dans sa candeur supposait que son fils apprécierait mieux que lui le plaisir d'être riche, et l'exhortait à choisir une carrière lucrative, l'écolier qui répondait : « Plutôt des précipices que de la boue*, » était resté jusqu'à la fin de sa vie aussi impropre que rétif à la plus petite combinaison financière.

Celui qui, à vingt ans, dévoré comme Faust de la soif du savoir, faisait marcher de front et avec une égale ardeur les études les plus dissemblables; celui-là, à soixante-trois ans, après avoir tout appris, s'apercevant qu'il ne savait pas assez le Basque, s'y acharnait, et après avoir tant écrit sur tant de sujets divers, après avoir professé pendant plus de vingt ans; il disait, en

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se frappant le front, quelques heures avant la mort soudaine qui Ta enlevé : « J ai encore trente volumes dans la tête. » En même temps que croissait chez lui avec les années le goût des recherches difficiles et plus ou moins arides, qui caractérise l'érudit, le besoin des jouissances de l'imagination, loin de s'affaiblir, devenait de plus en plus impérieux, et après avoir passé sa journée à scruter des problèmes d'archéologie ou de linguistique, ou même sa soirée à mettre en ordre de petits papiers couverts de notes, tout en prenant une part active et animée à la conversation engagée autour de lui, il rentrait dans sa chambre et consacrait la moitié de ses nuits à composer avec enthousiasme de grands poèmes dont la valeur poétique est discutable, qui contiennent cependant des parties incontestablement très-belles, et qui, dans tous les cas, pèchent non point par la sécheresse et la froideur, mais par l'exubérance un peu négligée d'une improvisation fougueuse et prolixe.

Quoique M. Ampère n'eût jamais joué ni même ambitionné aucun rôle en politique, il n'avait pas

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cette vertu facile aux égoïstes, et que quelques* uns admirent, de se désintéresser des destinées de son pays : il s'y intéressait au contraire ardemment. Ceux qui ne pourraient pas lui pardonner d'être resté en cheveux gris ce qu'il était à vingt ans, c'est-à-dire un libéral tenace et incorrigible, lui doivent au moins cette justice, que les vicissitudes de la liberté ne lui ayant jamais occasionné un dommage ou procuré un avantage personnel, sa mémoire est inaccessible aux accusations d'ambition déçue ou d'irritation rancuneuse que les sectateurs du fait accompli aiment à opposer aux hommes qui ne professent pas leur accommodante philosophie. Dans l'ordre des affections, M. Ampère n'était pas seulement le meilleur des amis, le plus étranger à ces sentiments d'envie, *ou à ces préoccupations de vanité et de supériorité qui rendent la véritable amitié si rare; il avait reçu de la nature une organisation de sensitive, et il avait gardé de sa jeunesse une disposition romanesque, dans le sens le plus délicat, le plus noble, mais aussi le plus exalté du mot, qui n'ont pas peu contribué à tourmenter sa vie, et

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•qui donûenl à celle vie d'érudil, de liltérâlenr, •de professeur, d'homme de salon et de voyageur, un intérêl d'émolion el de tristesse qu'on ne s'attendrait pas y trouver.

Ceux qui n'ont connu de M. Ampère que il'homme extérieur, ne se doutent guère que €e causeur charmant toujours prêt à se rendre agréable aux autres en leur prodiguant les trésors de son esprit, cachait une âme ardente, orageuse, inquiète, quoiqu'en même temps bonne, douce, tendre, qui luttait sans cesse avec elle-même pour se contenir, se réprimer, s'améliorer, car elle ne se trouvait jamais à son gré ; une âme qui aurait pu être heureuse dans les vraies conditions du bonheur, et qui semblait ^fatalement condamnée à dépenser toute la richesse de ses facultés aimantes dans des dévouements sans bornes, sans compensations et ■sans espérances au moins terrestres; une âme enfin qui sevrée des plus grandes joies de la vie, en avait cependant connu toutes les douleurs et même toutes les désolations : qui croirait, en effet, que cet homme si éminent par l'intelli- :gencc, qui par«nissail au premier abord si envahi

par la passion de Tétude, et duquel on a dît : «C'était une nature épanouie et heureuse, » qui croirait que cet homme à soixante-trois ans ne pouvait se consoler de vivre qu'en écrivant chaque jour une sorte d'examen de conscience adressé non pas à une personne vivante, mais à une personne morte, toujours présente à sa pensée comme le type de la perfection morale à laquelle il aspirait, et dont la mort, en le désespérant, lui avait fait toucher au doigt (ce sont ses propres expressions) l'immortalité dé l'àme !

C'est cette existence remplie à la fois par les travaux les plus variés, par les plus nobles actions, par les voyages, les relations de société, les agitations de l'esprit ou les souffrances du cc^r, que je voudrais raconter en détail, persuadé que si je pouvais la reproduire dans toute sa vérité, ce tableau exact aurait plus de vertu que tous les panégyriques pour faire aimer aux indifférents le souvenir d'un ami tendrement aimé.

Malheureusement pour exécuter ce travail tel que je le conçois, il faut du temps et de la liberté d'esprit. La mort de l'auteur de l'ffwtotre ro-

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maimàRome m'a surpris au moment où j'étais aux prises avec un ouvrage considérable et difficile, depuis longtemps annoncé et pour lequel je suis devenu en quelque sorte le débiteur du public. Obligé de consacrer à cet ouvrage, non encore terminé, toutes les heures et toutes les forces que me laissent les rudes labeurs de l'enseignement, je demande aux amis de M. Ampère de me permettre d'ajourner ma dette enveib^^a mémoire jusqu'à ce que je puisse l'acquitter d'une manière qui ne soit pas trop indigne de cette chère mémoire et de la mission qu'ils veulent bien me confier.

LOUIS DE LOMËME.

15 janvier 18^7.

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