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a Cependant, cette nouvelle ayant été portée aussitôt à la reine mère qui avait destiné cette charge ailleurs, elle fit appeler Amyoi dans son cabinet et elle le reçut d'abord avec ces effroyables paroles : « J'ai fait fc bouquer, lui dit-elle, les Guises et les Châtillons, a les connétables et les chanceliers, les rois de Navarre « et les princes de Condé, et je vous ai en tête, petit « preslolet. » Amyot eut beau protester de ses refus, la conclusion fut que, s'il avait la charge, il ne vivrait pas vingt-quatre heures; c'était le style de ce temps-là.
a Les paroles de celte femme étaient des arrêls. Le roi était naturellement opiniâtre. Entre ces deux extrémités, Amyot prit le parli de se cacher pour se dérober également à la colère de la mère et à la libéralité du fils. Un repas passe, et puis un autre, et puis encore un autre, avant qu Amyot paraisse à la table du roi; au quatrième, il demande et commande qu'on le cherche tant qu'on le trouve; mais ce fut en vain, Amyot ne s'était pas caché afin qu'on le trouvât. Le roi s'avisa aussitôt de ce que ce pouvait, être. « Quoi ! dit-il, parce que je l'ai fait grand aumônier, « on Ta fait disparaître! » Et sur cela entre dans une telle fureur, comme c'était son naturel, dès qu'il se mettait en colère, que la reine, qui avait assez de peine à le gouverner et qui le craignait autant qu'elle l'aimait, n'eut rien déplus pressé que de faire trouver Amyot à quelque prix que ce fût, en lui donnant toutes les sûretés qu'il voulût pour sa vie. »
Tout cela est fort bien, conté, fort détaillé, fort vraisemblable môme, car chacun agit et parle dans son caractère; mais si le vrai peut quelquefois n^étre pas vraisemblable^ le vraisemblable peut aussi ne pas Atie vrai. Rien de pareil à tout ce qu'on vient de lire n'a pu se passer entre Âmyot, Catherine et Charles IX En effet, le récit de Saint-Réal suppose que Charles IX était déjà monté sur le trône depuis quelque temps quand eutlieu la conversation dans laquelle fut mentienne, selon lui, Texemple de Charles-Quint êlevan son précepteur à la papauté. Mais la nomination d'Amyot à la place de grand aumônier date du second jour du règne de Charles IX, ce qui renverse tout ce que dit Saint-Réal sur les circonstances qui amenèrent cette nomination. Cette date ne montre pas moins évidemment la fausseté de tout ce qui est donné comme rayant suivi, car Charles IX avait alors dix ans et demr, et à c«t âge il ne peut avoir montré dans le choix de son grand aumônier l'emportement qu on lui prèle, et la scène qu'on suppose avoir eu lieu entre sa mère et lui cesse d'être possible, à cause de la grande jeunesse du roi. Le discours de Catherine de Médicis à Amyot ne l'est pas davantage. Avant d'être déclarée régente, Catherine de Médicis parte comme elle eût parlé quelques années plus tard. Le règne de François II n'avait pas été pour elle une époque de puissance. L'ascendant appartint alors tout entier aux Guises, oncles de Marie Stuart. Catherine de Médicis n'avait encore fait
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bouqtier personne. Il y a donc dans toule celte hisloire un double anachronisme et une double impossibîlilé. Je suis entré dans quelques détails sur celle portion de la vie d'Amyot, parce qu'elle a été, comme on voit, falsifiée ou plutôt- inventée avec une étrange audace et répétée avec une extrême crédulité par plusieurs biographes. Malgré les décisives objections de Bayle, on en trouve quelque chose jusque dans un arlicle de la Biographie univenelle écrit par M. Auger en i8i 1 , et celui que j'écris n'empêchera probablement pas
"^ qu'on répète les mêmes erreurs dans quelque biographie future.
Le reste de la vie d'Amyot ne nous arrêtera pas. Ce fut un enchaînement d'honneurs et de prospérités que troublèrent, seulement vers la fin, les fureurs de la Ligue, auxquelles les bienfaits de Henri III devaient naturellement Texposer. Il avait été nommé recteur de l'Université en même temps que grand aumônier. Henri III le fit commandeur de cet ordre du Saint-
. Esprit quil avait créé et qui devait être le plus brillant des ordres français. Élevé à Tévêché d'Auxerrc en 1561 , le fils du pauvre bourgeois de Melun mourut en 1595, riche de 200,000 écus. C'est une des plus hautes et des plus éclatantes fortunes que présentent les annales des lettres, et une preuve de la considération dont elles jouissaient au seizième siècle. La destinée d'Amyot fait époque dans leur histoire. C'est la première fois que, pi^r l'étude, par la science, en traduisant du
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grec, on arrive en France aux plus émînentes dislînctions et a une immense fortune.
Amyol n'a pas éfté moins heureux après sa mort que pendant sa vie. La faveur de la postérité succéda h celle des rois. Il a été adopté par elle. Son nom a é(o populaire ; on ne s'est pas contenté de rendre justice à la naïveté de son langage, qualité quil partage avec tous les écrivains de son temps, à la clarté et à la flui , dite de son style, qui le distinguent avantageusement de plusieurs d'entre eux : on en a fait une sorte d'écrivain modèle. Il a été le représentant de la prose gauloise^ du vieux parler de nos pères. Comme s'il était surprenant qu'un prosateur français du seizième siècle eût des qualités remarquables, on s'est émer* veillé de celles que possède Amyot, bien qu'il les possède à un moindre degi^éi|U(i plusieurs de ses contemporains. On a semblé oublier qu'il n'y avait rien d'extraordinan*e à ce que, dans le siècle de Rabelais, de Montaigne, de Calvin, de Bonaventure Despériers, de d'Aubigné, de Marguerite de Valois, on sût écrire notre langue. Amyot est bien inférieur k tous ces écrivains : il n'a pas l'invention et la couleur du style comme Montaigne; il n'a pas la souplesse, l'agilité de la période comme Rabelais; ne lui demandez pas davantage la fermeté de Calvin, ni la netteté de Despé* riers, ni la verve de d'Aubigné, ni cette élégance achevée de la seconde Marguerite, qui, par moments, fait penser à l'hôtel de Rambouillet, à Voiture, à Bal-
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zac, au siècle de louis XIY. La phrase, chez Ainyot, n'est pas encore faite; elle est souvent languissante, se traînant comme un lierre qui rampe au hasard, au lieu de voler au but comme une flèche. Malgré ces défauts, qui ne sont point ceux de Tépoque chez les bons écrivains, Amyot a du charme; il est abondant, facile, naturel, et, tout en réclamant pour d'autres plumes contemporaines plus habiles que la sienne, il faut accorder «près elles une mention honorable. à Técrivain, duquel Racine disait, peut-être un peu par reconnaissance pour le traducteur de Théagène et Cha* ridée : « Son vieux style a une grâce que je ne crois pas pouvoir être égalée dans notre langue moderne. ^ Pour trouver celte grâce dans toute sa fleur, il ne faut pas s'adresser au traducteur de Plutarque, mais au traducteur de Longus. Daphuis et Chloé n*est pas un roman, c'est une pastorale, une pastorale, il est vrai, écrite pour un siècle corrompu. L'auteur se plaît à des tableaux naïfs qui sont loin d'être chastes. Leur objet, c'est la nature à peu près dans le sens où l'on prenait ce mot au dix-huitième siècle, et dans cette nature Tâme tient n^oins de place que les sens. Longus a su mêler un grand charme de récit et de descriptions à la peinture des émotions naissantes qui agitent deux beaux adolescents dans une solitude, et l'on peut dire de son livre ce que l'abbé Delille a dit de nie d'Otahïti :
Où l'amour s«ins pudeur n'est pas sans innocence.
Amyot û très-bien reproduit ee qu*il y a dedélicalessc et de simplicité dans Tidylle amoureuse de Longus.
Amyot a, selon moi, beaucoup moins complètement réussi dans sa traduction de Plutarque que dans ses traductions de Longus et d'Héliodore; mais, comme ^îl arrive très-souvent, c'est îe moins bon de ses ouvrages qui lui a fait le plus d'honneur.
Jamais deux noms littéraires ne furent plus étroitement associés dans la. fraternité d'une renbmmé'e commune que le nom du rhéteur philosophe de Chèronée et le nom de son naïf interprète. Jamais traduc* tion n'a fait corps avec son original comme la version d'Amyot avec les Vies parallèles de Plutarque- L'auteur ancien et l'écrivain modernes se sont prêtés mutuellement, l'un la gloire, et l'autre la popularité ; on eût placé le traducteur moins haut, je n'en doute pas? si l'importance d'un recueil qui nous montre l'antiqtiité en déshabillé pour ainsi dire, n'avait communiqué à la reproduction française une part de l'intérêt qui s'attache à l'ouvrage grec, et d'autre part, Plutarque eût é(é moins généralement lu, moins souvent cité, s'il ne nous fût arrivé plus naïf, plus clair, dans la prose diffuse, parfois traînante, mais toujours facile et naturelle d' Amyot. Aussi, voulant parler d' Amyot, je n'ai pu séparer de lui Plutarque, et ils seront unis dans cet article comme ils le sont dans la mémoire et dans l'imagination de mes lecteui^s.
Le succès d'Amyot a été jusqu'à fausser l'opinion
sur le complc de Plularque,el faire de lui, pour quelqucs-unsf un écrivain semblable à son traducteur, duquel il diffère beaucoup en réalité. Cependant Amyot a*t-il complètement dénaturé son modèle, sa traduction offre-t*ellc complètement un contrc*sens de caractère? Je ne le crois pas; je pense qu'il y a là quelque distinction à faire, quelque nuance à démêler. Les observations qui vont suivre sont de la même nature que celles qu'inspire la comparaison du pinceau d'un grand ipaltre avec le crayon ou le burin qui le reproduit.
D'abord il faut partir de ce fait : Plutarque était un rhéteur. C'était là sa condition, son état; il déclama en grec à Rome sous Domitien et sous Trajan, et un grand nombre de ses Œtwres morales sont deç dédamations. Je ne me sers point de ce mot dans le sens moderne pour en indiquer le caractère, mais dans le sens antique pour en désigner la nature. Les titres de plusieurs morceaux contenus dans les œuvres morales montrent que l'auteur a voulu seulement s*exercer sur une thèse qui lui semblait piquante ; tels sont les suivants : de rUtUitéàtirer de ses ennemis; Comme on peut se louer soi-même^ et plusieurs autres. Au reste, le rhéteur se montre bien sensiblement dans la pensée même des Vies parallèles^ dans cette conception symétrique qui oppose, sans jamais y manquer, un Grec à un Romain, comme si les grands hommes avaient toujours un correspondant, un vis-à-vis pour ainsi
(lire. Le génie n a-t-il pas, au conlraire, sa naiure solifaîreel isolée? Plutarque n'a-t-il pas fondé les rapprochements, les parallèles^ — le mot est resté, -^ enirc les grands hommes: exercice fatigant de l'école et prétentieux triomphe du bel esprit, qui a fait comparer mille fois Horace à Virgile, Corneille à Racine, Rousseau à Voltaire, etc.? Et l'histoire, qui est singulièrement indocile aux rapprochements, ne lui fournissant pas à point nommé un grand homme romain qui pût faire le pendant d'un grand homme grec, et réciproquement, pour éviter que ses héros ne se trouvassent dépareillés, n'a-l-il pas été souvent réduit à de fâcheuses extrémités? Passe pour Thésée et Romulus, Alexandre et César ; mais quel rapport peut-on trouver entre Périclès et Fabius Maximus, entre Marins et Pyrrhus? Et n'est-ce pas se moquer que de comparer Cinna h LucuUus, parce que Cinna se changea de mal m bierty et Lueullus au contraire?
Je sais qu'on a signalé un autre motif à ces rapprochements de Plutarque, le désir d'élever les Grecs audessus des Romains, sentiment qui perce avec une injustice pardonnable, mais manifeste, dans l'écrit de Plutarque sur la Fortune des Romains. Mais, quoi qu'il en soit, il n'en reste pas moins établi que Plutarque est un rhéteur, et que ses deux ouvrages les (Eûmes morales dans leur ensemble, les Vies des Hommes illustres dans leur disposition, portent le cachet de la profession de l'auteur,
m AMYOT
Or, qu'y a-l-il de moins naïf en soi qu'un rliéicur? Comment concilier ce tif re avec la réputation de simplicité, de candeur, qu'on a faile à Plularque? Faut-il donc laltribuer tout entière à une contrefaçon d'Amyol? Faut-il renoncer absolument à dire le bon Plularque? Non, ce serait aller trop loin. Plularque était rhéteur de son état, mais candide et simple de sa nature. II avait à la fois un bel esprit et un bon cœur. Le désir de briller par les artifices du langage n'exclut pas la bonhomie dans les habitudes et la simplicité du caractère. M. Yillemain nous a montré avec beaucoup de justesse Plularque vivant dans une petite ville de Béotie, en dévot païen, se faisant initier aux mystères, remplissant les fonctions sacerdotales, curieux des antiquités et des traditions : il y avait de cet hommelà sous le rhéteur, et il ne faut pas l'oublier; car, si le rhéteur écrivait, l'autre Plularque dictait souvent.
C'était celui-ci qui se plaisait aux détails familiers» aux historiettes naïves et parfois puériles, qui racontait les prodiges et y croyait, qui, par exemple, interrompait la sanglante biographie de Sylla pour nous apprendre « qu'il y eut trois corbeaux qui apportèrent leurs petits devant tout le monde, et les mangèrent, puis en emportèrent les reliques dans leur nid; et comme les souris eussent rongé quelques joyaux d'or qui étaient en un temple, les secrétains, avec une ratoire, en prirent une qui était pleine et fit cinq pctils
souriceaux dans la raloiic même, dont elle mangea les trois. »
Le Plutarquc crédule, dévot, conleur, qui recueille les miracles, compulse les anecdotes et enregistre les bons mois, quelquefois assez insipides, de ses grands hommes, qui a écrit les apophthegmes et les questions grecques et romaines, ce Plutarquc est de la même nature que le 'bon Amyot, et la traduction le représente avec son vrai caractère. Mais il n'en est pas de même de l'autre Plutarquc, du bel esprit, du styliste, de celui qui, à travers ses périodes serrées avec effort et contournées avec art, poursuit un laborieux atlicisme, de celui qui a, comme dit Amyot lui-même, un style plein^ serré^ philosophistoriqiie. Ce Plutarque-là n'est pas à la portée d'Am^ol ; quand il veut l'imiter, il se guindé et se fausse ; le laisser-aller, qui est le charme de son langage, disparait pour faire place à des périodes embarrassées. Plutarquc construit les siennes en écrivain exercé; mais Amyot, qui veut en vain mettre sa phrase au pas de la phrase grecque, la suit d'un pas boiteux et traînant. Cette différence entre les deux styles est surtout remarquable dans les passages où Plutarquc se livre à des considérations générales, lorsqu'il affecte de se montrer bel esprit et bien disant, et que le bon Amyot fait de son mieux pour paraître .tel après lui.
Je citerai le commencement de la Vie de démos* thènes comme un modèle de style entortillé, de pé-
riodcs enjambant les unes sur les autres, d'incises et de parenthèses multipliées à TinGnict cnchevâlréescn tout sens. Il faut qu'on voie comment écrivait parfois celui duquel Conrart, qui ce jour-là eût mieux fail peut-être de ne pas sortir de son silence pmdentj disait que sa traduction contenait tous les plus beaux tours de la langue française. Je n'ai point d'inimitié personnelle contre Amyot, je le déclare ; mais je ne puis me défendre de sentir un peu vivement l'injustice d'une popularité de renommée qui a tenu dans lombrecinq ou six écrivains du seizième siècle bien supérieurs à lui, et qui a commencé au temps de Conrart, quand on s'est mis à oublier et à ignorer ce grand siècle, comme s'il n'eût jamais existé.
Voici une période qu'on lit au début de la Vie de Détnosthèties. Elle remplit tout juste une demi-page :
« Il est bien vrai que celui qui a entrepris de
composer quelque œuvre et d'escrire quelque histoire en laquelle doivent entrer plusieurs choses non familières en son pays, et qu'on ne trouve pas toujours partout à la main, mais étrangères pour la plus pari, dispersées çà et la, et qu'il faut recueillir de la lecture deplmieurs dU)erslieux(sic) eliejlnsienrs^uleurSyhh vérité il faut que premièrement et devant toutes choses il soit demeurant en une grosse et noble cité^ pleine de peuple et de grand nombre d'hommes aimant les choses belles et honnesles, afin qu*il aie abondance de toutes sortes de livres, et qu'en chercliant ça et là, cl
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entendant dire de vive voix beaucoup de choses que les autres historiens auront à Taventurc omis des* crire, et qui seront de tant plus croyables qu'elles seront encore demeurées en la mémoire des hommes vivants, il puisse rendre son œuvre de tout poinct accomplie et non défectueuse de plusieurs choses y nécessaires. »
Se peut-il rien imaginer de plus entorlillé, de plus mal articulé, qu'une telle période? Le traducteur n'a pas à sa disposition un instrument capable de lutter contre la langue grecque, et il n'est pas assez habile pour se tirer d'affaire par des équivalents. Il veut laisser chaque mot, chaque incise à sa place, et il en résulte pour lui un encombrement de mots parfois véritablement crfrayant. Au lieu do ces deux mots iu 7pc;(étpfa)y, Amyot n'en emploie pas moins de onze, qti'on ne trotwe pas toujours partout à la main. Un peu plus loin, il rend les deux mots vo^tcfAivcov et a;i.sXv2(;5uv Tcov par deux lignes : « Us lui dérobèrent une partie de son bien et lui laissèrent aller à mal l'autre en faute d'en avoir tel soin qu'ils devoyent. »
Amyot est encore infidèle à Plutarque par un autre endroit; il manque fréquemment de noblesse. Plutarque est souvent familier, mais il n'est jamais bas. Le ton de son récit est simple, mais soutenu. Il n'a rien écrit, par exemple, qui ressemble à ces expressions de son traducteur dans la vie d'Antoine, Cléopâtre allaU battre le pavé avec lui^ et à celle-ci, dans la vie
d'Aristide : « Jupiler-Sauveur s'approcha de lui en songe, et lui demanda ce que les Grecs avoyent proposé de frire. »
- Enfin, un dernier déCiul d'Amyot, c'est d'intercaler dans le texte des explications de sa façon, de véritables scbolies, qui ne sont pas toujours heureuses. Même quand elles ne contiennent pas d'inexactitudes^ ces interprétations alanguissenl la narration, déjà trop chargée d'incidences. Il semble lire la version d'un écolier qui a transporté dans son français les défini* tiens trouvées dans son dictionnaire. La manière d'Amyot ne se montre guère à son avantage que dans les anecdotes, et surtout dans celles qui ont une pointe de gaieté, comme la suivante :
a 11 (Antoine) se mit quelquefois à pescher à la ligne, et voyant qu'il ne pouvoit rien prendre, si en estoit fort despit et marri à cause que Cléopatra estoit présente. Si commanda secrètement à quelques pescheurs quand il auroit jeté sa ligne qu'ils se plongeassent soudain en l'eau, et qu'ils allassent accrocher à son hameçon quelques poissons de ceux qu'ils auroient eu peschés auparavant, et puis reti;:a ainsi deux ou trois fois sa ligne avec prise. Cléopatra s'en aperçut incontinent ; toutes fois elle fit semblant de n'en rien , savoir, et de s'esmerveîller comme il peschoit si bien; mais, à part, elle conta tout à ses familiers, et leur dit que le lendemain ils se trouvassent sur l'eau pour voir l'ébatement. Ils y vindrent sur le port en grand
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nombre, et se mirent dedans des bateaux de pescheurs, etÂntonius aussi lâcha sa ligne, et lors Cléopatra commanda à Tun de ses seniteurs qu'il se hastast de plonger devant ceux d'Ântonius, et qu'il allast attacher à l'hameçon de sa ligne quelque vieux poisson salé comme ceux qu'on apporte du pays de Pont. Cela fait, Antonius, qui croyoit qu'il y eût un poisson pris, tira incontinent sa ligne, et alors, comme l'on peut penser, tous les assistants se prirent bien fort à rire, et Cléopatra, en riant, lui dit : ce Laisse-nous, sei- « gneur, à nous autres Égyptiens, habitants du Pha« ff rus et du Canobus, laisse-nous la ligne ; ce n'est pas « ton métier. Ta chasse est de prendre et conquérir « villes et cités, pays et royaumes. »
L'anecdote est charmante, le trait qui la termine plein de grâce; on pourrait, en le retournant, ladres* ser à Amyot et lui dire : « L'histoire des villes et des empires n'est pas de ton ressort ; mais tu excelles dans les petits récils. »
Comme cet article est littéraire et non philologique, je me suis attaché à montrer comment Amyot dénaturait le caractère de son auteur. Je n'ai pas attiré l'attention du lecteur sur les nombreux passages où il en altère le sens. Bachet de Méziriac^ a parfaitement relevé les omissions graves, les additions superflues ou erronées, les distinctions ridicules et les mauvaises
<. Voyez un discours lu à rAcadémie par Bachet de Méziriac, en 1635, Menagiana, tom. HI, pag. 324 et suiv.
liaisons, qui fourmillent dans les iraducUons d'Amyot ; il lui a reproché de prendre de la prose pour des vers et des i^ers pour de la prose, d'ignorer les faits les plus connus de Tliistoire et de la mythologie antique, et a cité des preuves foudroyantes de son ignorance dans presque toutes les connaissances humaines. Tout cela importerait peu à la réputation d'Amyot comme prosateur ; il pourrait avoir fait les deux mille contresens que lui reproche Bachot de Méziriac et être un modèle de style. 11 pourrait même avoir constamment altéré la physionomie de son auteur, comme Pope Ta fait pour Homère, et devoir ù une belle infidèle plus que l'estime qui s'attache au traducteur, la gloire qui couronne l'écrivain. Mais les inlidèles ont besoin d'être tout à fait belles pour se faire pardonner leur infidélité, et la traduction d'Amyot ne l'est ni complètement ni toujours. Elle a dû une part de sa popularité à l'injustice qui méconnaissait les grandes qualités de la prose française du seizième siècle. Amyot, un peu par hasard, un peu grâce aux mérites de Plutarque, avait échappé presque seul a cette injustice ^ Ce n'est pas toujours le meilleur soldat qui se sauve d'une déroute, et le meilleur matelot qu'épargne Je naufrage. Quand le seizième siècle aura repris définitivement sa place de grand dietd au foyer de la musc nationale,
* Montaigne donne de grandes louanges à Amyot; mais c'est surtout pour avoir choisi Plutarque, le livre de rantitiuilé que goûtait le plus et que cite le plus souvent Uoutaigne.
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dans h salle des ancêtres de notre Hliëraturc, Ainyot, eiiiouré de plusieurs conlemporains bien supérieurs à lui, perdra celte gloire dont le monopole était un peu usurpé, et qu'une partialité que la comparaison n'éclairait pas assez hii accordait par exception; mais il lui restera, dans le second rang des prosateurs du seizième siècle, une pl^ce honorable.
Si enfin, séduit par l'imitation de ces parallèles artificiels dans lesquels se complaisait Plutarque, on se laissait aller à établir un parallèle de ce genre entre Plutarque et son traducteur, on trouverait entre eux des rapports réels, et aussi quelques-uns de ces rapports fortuits que ne repoussait pas le rhéteur de Chéronée.
Tous deux eurent une belle âme et aimèrent la vertu, tous deux aussi aimèrent l'antiquité. Plutarque était né dans un siècle où l'on en conservait le souvenir qui commençait à vieillir. Amyot vint à une époque où l'on était occupé à en retrouver et à en rassembler les débris. Chez l'un comme chez l'autre, il y a l'amour, le culte, la révérence du passé. Tous deux vécurent dans des temps fort tristes, et dont les calamités n'altérèrent pas la tranquillité de leur vie. Le premier ne souffrit pas plus des crimes de Domitien, que le second des fureurs de la Saint Barthélémy. Tous deux passé* rent un certain temps à Rome, l'un occupé à étudier la langue et la littérature latines, l'autre à y cherdier un nouveau manuscrit de Tauteur grec de Théagène ei
Charidée. Enfin tous deux appartinrent au sacerdoce ; car, si le Français Tut évêque d'Auxerre, le Béotien fut prêtre d*Apollon; et pour terminer ce parallèle par un contraste, ce qui est encore uneMmilation, Plnlarque ftil> dit-on, rinslituteur de Trajan, et Amyot fut le précepteur de Charles IX.
Messieubs,
A^ant de quitter les généralités de mon sujet et d'arriver aux détails, je voudrais aujourd'hui vous donner une idée de l'ensemble des renaissances, en prenant ce mot non plus comme signifiant le retour à l'antiquité, mais dans celte autre acception du mot renaissance qni veut dire réveil, réveil après le sommeil, redoublement d'activité littéraire et intellectuelle après des langueurs intermittentes. Je voudrais vous montrer rapidement les phases d'ascension et de déclin par lesquelles les littératures ont successivement passé. Pour vous rendre sensibles ces alternatives, j'avais imaginé d'abord d'employer un procédé géométrique. Rassurez-vous, j'y ai renoncé. En mécanique, lorsqu'on veut exprimer les accélérations et
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les ralentissoinenis successifs d'un mouvement continu, mais varie, on trace la courbe de ce mouvement^ et voici comment on s'y prend. On élève un certain nombre de lignes verticales qui, chacune, représentent, à un moment donné, la quantité de mouvement (s'il s'agit, par exemple, de mesurer les phases de rapidité d'une locomotive ou d'un bateau à vapeur qui va tantôt plus vite, tantôt plus doucement), de sorte que ces lignes verticales soient plus hautes au moment où le mouvement est plus rapide, et plus basses au moment où il est plus ralenti ; puis, faisant passer par les sommets de ces lignes d'inégale hauteur une courbe, cette courbe exprime d'une manière visible les différentes phases du mouvement, de son accéléra^ tion et de son ralentissement.
J'ai été tenté de préparer un pareil tableau, et d'y représenter la courbe des accélérations et des ralentissements de l'esprit humain. J'ai pensé cependant que, pour un cours littéraire, c'était un peu trop de géométrie, et j'ai cherché comment je m'y prendrais pour arriver au même résultat par une autre voie. J'ai songé alors à m'adresser, non plus à vos yeux, mais à votre imagination, en figurant les diverses littératures examinées sous ce rapport, les phases variées par lesquelles elles passent, montant et descendant tour à tour, non plus par une oourbe géométrique, mais par une image que nous offre la nature. Je figurerai, pour rendre ma pensée sen^ble,
LES RENAISSANCES 4ri>
celle succession de phases diverses par des chaînes do montagnes, dans lesquelles il y a des sommets et des abîmes, des plateaux cl des vallées, des cimes isolées, cl entre elles de vastes plaines.
On a comparé la civilisation à un phare qui éclaire les peuples. En eflet, c'est un phare, mais semblable aux phares ordinaires, c est-à-dire un phare à feu tournant qui tantôt fait briller sa lumière et tantôt laisse régner les ténèbres ; ici la succession de lumièreF> et de ténèbres ne s'opère pas avec la même régularité que dans les autres phares qui présentent toujours les mêmes intervalles de lumière et d'ombre; ici les temps de lumière et d ombre varient par la durée.
On a comparé aussi la civilisa tioji au soleil, et la comparaison est bonne; mais comme le soleil, dans le cours de Tannée, ramène successivement tantôt des jours plus courts, tantôt des jours plus longs, ainsi la civilisation ramène des inégalités de jour et de nuit ; et même elle ressemble, sous ce rapport, moins à notre soleil qui déjà produit sensiblement les inégalités de jours et de ténèbres, qu'au soleil du Nord qni, comme vous le savez, amène des nuits et des jours de plusieurs mois. De même, dans l'histoire de la civilisation, il y a des jours de plusieurs siècles et des nuits de plusieurs siècles.
En Orient, il y a eu de ces vicissitudes. L'Orient n'est pas immobile, comme on le dit souvent ; il a •
connu les révolutions et les changements; c'est, si vous me permettez cette comparaison, comme le désert qui offre bien dans son ensemble un aspect uni* forme, à la surface duquel cependant les vents sou< lèvent tout à coup des montagnes de sable; ces montagnes apparaissent brusquement et disparaissent de mémo. Nous ne connaissons pas encore très-bien la carte historique de ce pays de TOrient ; nous ne pou* vons déterminer avec beaucoup de précision la succès-» sion de ces soulèvements et.de ces abaissements. Nous entrevoyons à Thorizon de ces déserts de Thistoira quelques-unes des dunes de sable que le vent des siècles a soulevées, mais nous les apercevons assez confusément, et je ne m'y arrêterai pas.
Arrivés à la Grèce, nous voyons pour la première fois et pour la dernière, car c'est un fait inouï dans rhistoire de la civilisation ej des lettres, nous voyons une ligne horizontale qui depuis une de ses extrémités jusqu'à l'autre ne s'abaisse jamais beaucoup. Depuis Homère pour la poésie, depuis Hérodote pour la prose, jusqu'à Pindare et à Démosthène, la ligne se continue toujours à la même hauteur, et si nous voulions en chercher une image dans ces masses montueuses qui nous servent à dessiner, pour ainsi dire, la configuration des littératures, il faudrait prendre un de ces dos- dé montagnes allongés, horizontaux, sans dépression profonde, comme est, par exemple, la chaîne du Jura, qui prolonge sa longue ligne plane à
Thorizon ; seulement cette ligne est noire, et il faut remplacer le dos du Jura couvert de sapins par une montagne radieuse qu'éclairerait d'une extrémité i Fautre le soleil resplendissant de la Grèce^ *
Si nous passons à la littérature latine, elle s'offre à nous sous un autre aspect. La littérature romaine ne présente pas une ligne horizontale, mais une courbe régulière qui commence à monter au temps de Lucrèce et de Cicëron, qui atteint sa plus grande hauteur au temps de Virgile et de Tite-Livc, et qui de Lucain descend insensiblement jusqu'à Sénèque : c'est donc une véritable courbe, dont le point d'ascension est dans les derniers temps de la République, et qui, passant par-dessus le siècle d'Auguste, commence à s'abaisser dès le premier ége de l'Empire. Si nous cherchons, et nous trouverons notre exemple tout près de Rome, si nous cherchons un terme de comparaison parmi les montagnes, c'est une courbe comme celle du mont Âlbano, s'élevant avec majesté, puis, après avoir atteint son sommet, redescendant avec douceur, et venant mourir dans la plaine.
. On a conclu souvent de cette marche si régulière de la littérature romaine, qui monte, qui s'élève et redescend ainsi, que toutes les littératures avaient la même marche, la même destinée, suivaient la même courbe : il n'en est rien. Déjà la littérature grecque n'offrait pas une apparence semblable, et les littératures modernes sont encore plus différentes; elles ne nous
4fô LES RENAISSANCES
montrent ni une ligne horizontale comme la littérature grecque, ni une courbe régulière comme la littérature latine; leur configuration est beaucoup pins irréguliëre; elles se composent d'une suite de saillies et de creux, si je puis m*exprimer ainsi ; elles sont ondulées ou crénelées ; elles descendent, elles s'abats* sent, ce que ne fait pas la littérature grecque; mais, après être descendues, elles remontent, ce que n'a pas Tait la littérature latine. — G*est qu'elles ont un autre principe.
Les littératures modernes sont animées par le principe de la civilisation moderne, le christianisme, qui est un principe de progrès, et c'est pourquoi dans l'histoire des littératures modernes, après qu'on est descendu, on Remonte. Nous allons suivre leurs vicissitudes, et je vais tâcher, en m*aidant de cette image des chaînes de montagnes que j'ai choisie comme la plus claire et la plus vive, de vous offrir une sorte de panorama dé ces littératures envisagées sous Taspect de leurs cimes les plus hautes et de leurs dépressions les plus profondes.— Dans cette espèce de topographie, il est évident que nous ne pouvons nous attachorqu'aux plus grands traits et qu'il faul négliger les détails.
Comment se présente, sous ce rapport, la littérature italienne? Elle nous montre d'abord un grand sommet isolé, que rien n'annonce, qu'aucune colline plus humble ne prépare, qui sort brusquement de terre et
s*élëve irers le ciel. Ce sommet, celte monlagne isolée dans la plaine et montant vers le ciel, c'est la poésie de Dante, et son œuvre même en est la figure; à tel point qu'on a pu représenter par une montagne la conception poétique de la Dmne Comédie^ par ezeimph dans le tableau de la cathédrale de Florence : au sein des profondeurs de cette montagne sont les goulTres infernaux; autour de la montagne circule une rampe, qui est la rampe du purgatoire par laquelle Tàme s'é- , lève, se purifiant toujours; arrivé au sommet, Dante ne s'arrête pas là; mais, emporté par Béatrice, il s'envoie de cercle en cercle, de sphère en sphère, jusqu'aux dernières splendeurs de Dieu.
Voilà la grande montagne de Dante; voilà le premier et le plus haut sommet de la littérature italienne.
A une hauteur moins considérable on aperçoit, sur le penchant de la même montagne, le vallon de Pétrarque, un lieu qu'on peut se représenter comme la vallée de Vaucluse, dans lequel il chante au bord des eaux limpides; ce lieu est éclairé, quoique de plus loin, par quelques rayons de la lumière qui émane du sommet.
Plus^bas encore est le lieu charmant dans lequel Boccace raconte à une foule de jeunes gens et de jeunes femmes ses histoires amoureuses. Ici, nous sommes dans un asile enchanté, mais toujours plus loin du sommet, el la lumière céleste qui l'habite ne nous éclaire plus.
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n nous faut ensuite traverser une plaine asses Aae qu*a traversée la littérature italienne, afMrèsqu elle e$t descendue elle-même de ces grandes hauteurs ; puis elle est remontée sur un autre sommet, moins élevé que le premier, mais qui est encore élevé pourtant, qui forme comme un prolongement du Parnasse antique, et qui est le théAlre de la littérature italienne du seizième siècle : c'est là sur ce grand plateau, qui a l'aspect des montagnes de la Grèce, qui est semé de villas et de palais construits sur le modèle de l'anti* qui té ; c'est là que le siècle de la Renaissance italienne étend son empire. L'Arîoste appelle tous les personnages et tous les souvenirs de la muse chevaleresque, s'en amuse, et nous en amuse après lui. Le TasSe y évoque les jardins d'Armide; et puis, entraîné par sa destinée si malheureuse et si touchante, on le voit s'en aller, en traversant un hôpital de fous, mourir au couvent de Saint-Onuphre, en face du Capitolej an moment d'y monter.
Sur ce même plateau j'aperçois Machiavel, tantôt regardant du côté de l'antiquité, tantôt regardant du ' côté de son temps : quand il regarde du côté de l'antiquité, écrivant ses commentaires sur les Décades de Tite-Iive, animés des plus purs sentiments de la liberté romaine ; et, quand il regarde du côté de son temps, retraçant, dans le livre du Prince^ les maiimes les plus déhonlées et les plus vraies de la tyrannie d'après Borgia.
Après qu'on a franchi ce plateau du seizième siècle, où nous avons trouvé, non plus Dante, mais du moins rAriostc, le Tasse et Machiavel, il faut toujours descendre.
L'Italie descendra constamment une pente qui ramènera dans cette triste région qu'elle habite aujourd'hui, si loin de ces hauteurs du moyen âge et du seizième siècle. En effet, sauf des exceptions, et il ne s'agit pas d'exceptions aujourd'hui dans ce tableau général, sauf quelques exceptions, que s'est-il accompli de grand dans les lettres en Italie depuis le seizième siècle? quels efforts a-t-on faits pour regagner les hauteurs? Au commencement de ce siècle, deux hommes l'ont essayé avec audace, avec énergie ; Alfieri et Monli ont fait quelques pas pour remonter ces pentes que la littérature italienne descendait depuis deux cents ans ; ils ont tenté môme de gravir la grande montagne de Dante, tandis qu'ils cherchaient à retrouver les traces et le langage de l'incomparable poète; mais ils ne se sont élevés au plus qu'à la moitié du chemin, et depuis, surtout maintenant que Manzoni n'écrit plus, l'Italie des lettres et des arts est un grand désert. — Pourquoi, messieurs ; car enfin elle a le même soleil, elle a les mêmes dons naturels e(, je puis l'attester par une expérience personnelle, elle a, disséminés sur sa surface, de bien nobles enfants, des hommes bien dignes de continuer l'ancienne gloire de Vltalio. Mais rien n« se produit : on reste dans la plaine.
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on ne retrouve plus les chemins des grands sommets. Il n'y a qu'une raison qui explique comment il en est ainsi depuis deux cents ans : c'est que depuis deux cents ans llfalie n'est plus libre.
L* Espagne au moyen âge a aussi son sommet isolé, non pas habité par un grand poète comme Dante, mais au moins par une grande poésie, la poésie des romances héroïques, la poésie du Cid. Ce sommet est comme le vieux château fort du Ci'd. En Espagne, de même qu'en Italie, il faut, en quittant le moyen âge, traverser un espace aride et inférieur pour retrouver une seconde hauteur, celle de la Renaissance. Boscan et Garcilasso, par les sentiers de Tidylle, sur les pas des poètes italiens, leurs modèles, atleignent les hau* teurs du seizième siècle.
Là, comme en Italie, nous apparaît i^i vaste plaleau, un plateau assez semblable à celui que forme TËspagnc elle-même : au milieu de ces grandes plaines qui se confondent dans mon imagination avec le souvenir des interminables plaines de la Manche qu'on traverse quand on va de Madrid à Cordoue, deux figures étranges in'apparaissent : c'est le chevalier de la triste figure sur sa Rossinante efflanquée, aussi efflanqué que sa Rossinante elle-même, et cherchant les aven*tures; — à côté de lui, c'est Sancho-Pança, bien établi sur le Roussin et promenant sa grotesque et re* plète personne à côté de ce fantôme de chevalier qui est le fantôme de la chevaleriOé Ces deux créations
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comiques représentent, on pourrait le dire, toute i hisloircde l'humanité : c est l'imagination et le bon sens ; c est la poésie et la prose ; c'est le romanesque et le trivial; c'est l'idéal et la réalité.
Un peu plus loin, sur le même plateau, je découvre un labyrinthe dans lequel une foule de personnages se rencontrent, se croisent, se mêlent, où les duels, les amours, les aventures, les imbroglios de toute sorte animent et confondent fous ces personnages qui composent une multitude élégante et bizarre : c'est la troupe de Lope de Vega, qu'il promène et qu'il égare a\ec nous dans le charmant et interminable labyrinthe de ses quinze cents comédies.
Un autre poète fait de même; il a aussi autour de lui tous les personnages de TEspagne chevaleresque, qui semblent sortir d'un tournoi. Mais parmi eux il en est qui ont plus que les acteurs de Lope de Vega une physionomie héroïque. Vous avez reconnu Calderon. Pour achever le tableau de l'ensemble de la littérature espagnole au seizième siècle, il faut non-seulement le labyrinthe de Lope de Vega, les aventures de galanterie et de gloire, il Tant encore l'église. En eflel, Calderon, qui, après avoir été soldat, s'e^t fait prêtre, sur cet emplacement, qui ne semblait dbsliné qu'aux jeux chevaleresques, a bâti une église; Calderon y entre; mais ne voulant pas abandonner la poésie dramatique^ il la fait entrer avec lui dans l'église par ses Actes saeramentaux. — Que sont les Actes sacramen'^
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taux de Calderon? Ce sont, sous mille symboles empruntés à l'histoire ancienne, à Thistoire moderne, empruntés même quelquefois à la mythologie, V Amour et Psyché, par exemple..., des représentations dramatiques où se trouve constamment figuré, glorifié, défendu, allégorisé le grand mystère du christianisme, le mystère de lEucharistie, de telle sorte et à tel point que la pièce se termine toujours par le saint sacrement apporté sur la scène. Un semblable drame, vous le concevez, ne peut être nulle part plus à sa place que dans une église sur ce plateau, théâtre de la littérature espagnole au seizième siède.
Comme Tltalie, car elle a beaucoup suivi les mêmes phases, TEspagne, une fois ce sommet, ce plateau dépassé, a constamment descendu, n'est jamais rcmon» tée, moins encore que l'Italie; elle est descendue aussi, poussée en bas, toujours plus bas, d'abord par la main despotique de. Philippe II, et ensuite par celles de ses successeurs; elle cherche maintenant à remonter, y parviendra-l-elle?
Passons au Portugal, qui est è côté de l'Espagne, mais qui a son histoire et sa destinée à lui ; ce n'est pas une chaîne de montagnes qui peut représenter la littérature portugaise, mais un de ces grands pics isolés qui surgissent du sein de l'Océan. En Portugal, il n'y a rien avant, il n y a rien eu après un certain moment incomparable, époque de la grandeur du Portugal sur toutes Icsmerset dails lousles continents, époque deCamoêns.
C'est par la même figure que je caraclérîserai une autre littéralure bien éloignée de celle-là, la littérature hollandaise, qui n'a pas de Camoëns/mais qui cependant a eu un moment,un siècle, celui des grandes luttes pour rindépendance : elle peut se représenter de même par un sommet isolé. On pourrait comparer également ces deux littératures à ces lies qui sortent tout à coup de la mer pour y rentrer presque aussitôt.
Une ile apparut, il y a quelques -années, entre la Sicile et l'Afrique ; celte ile, sur laquelle j'ai eu la bonne fortune de mettre le pied, n'existe plus.
11 faut de même se hâter, quand nous rencontrons ces littératures instantanées, d'y poser le pied, car bientôt elles vont rentrer dans la mer de l'oubli.
Entre le Midi, que nous allons quitter, et le Nord, vers lequel nous marchons, il y a l'océan des nations slaves, nations que je place ici parce qu'elles tiennent à la fois du Nord et du Midi : du Nord, par les régions qu'elles habitent; du Midi, par certaines qualités de leurs races. Les littératures de ces races nous apparaissent comme des iles qui émergent à peine de cet océan slave. L'une d'elles, la littérature polonaise, s'élève déjà à une assez grande hauteur au-dessus des flots.
Mais on ne peut en dire autant des autres littéralures slaves. La littérature russe, par exemple, est toute d'imitation ; autrefois ses modèles étaient fran-
çais; dans ce siècle, elle a cherché ses modèles dans la littérature anglaise. Pouschkinc, mort si jeune, et qui était certes*un poète d'un grand talent, imitait Byron. Il semble que le peuple russe ne soit pas appelé à l'originalité. Sa littérature comme sa civilisation, il l'a empruntée, on pourrait dire mendiée à TEuropc. Mais je m'arrête. II me semble qu'il y aurait mauvaise grâce à attaquer ici les Russes avec des arguments littéraires, tandis que nos soldats les attaquent si vivement et si glorieusement à la baïonnette.
Je passe aux littératures des pays germaniques, et je trouve d'abord la littérature anglaise.
La littérature anglaise, au moyen âge, ne nous orfrira point un de ces sommets élevés que nous ont montrés Tltalie ou TEspagne, mais une gracieuse colline, semblable à celles qui forment la riante parure de rAngleterre; et autour de cette colline nous apercevons serpenter à l'horizon le cortège mêlé des personnages si divers, et tous si vivement dessinés par Chaucer, des pèlerins de Çantorbéry. Us vont vers la vieille cathédrale et, chemin faisant, racontent des fabliaux un peu à la manière de Boccace : cela est gra- . cieux, aimable, mais n'a rien de la grandeur, je le répète, ni de cette montagne au sommet de laquelle était Dante, ni même de ce rocher dé la vieille Castille dont la cime portait le château fort du Cid.
Le seizième siècle, en Angleterre comme dans presque tous les pays de l'Europe, est un grand siècle, et
presque partout en Europe on doit représenter ce siècle par un sommet élevé. L'Angleterre a aussi sa montagne au seizième siècle, et c'est une haute montagne, car c'est celle de Stiakspeare. Elle n'est peut-être pas . cependant aussi haute que la montagne de Darite,* elle arrive moins près dû ciel, elle s'éloigne moins de la terre; on ne Ta pcut-èlre pas assez remarqué, Shakspeare, est, il est vrai, le peintre merveilleux, inépuisable de tous les sentiments humains, il en est un cependant qu'il a presque oublié, c'est le sentiment religieux ; celui-ci ne figure que bien en passant dans les drames de Shakspcare; ce sentiment est, au contraire, Tâme de ^inspiration de Dante.
Si cette montagne qui est le domaine do Shakspeare n'est pas aussi haute que celle de Dante, elle est bien vaste, elle est plus vaste, plus variée, toutes les créations, tous les types de la nature humaine s'y rencontrent; et non-seulement toutes les passions, tous les sentiments, sauf le sentiment mentionné tout à l'heure (c'est une grande exception, il est vrai); nonseulement toutes les conditions de la société humaine ont été personnifiées dans les drames de Shakspeare; mais au-dessous de la création humaine il a créé au dernier degré, je ne dirai pas de rintelligence, car c'est plus de l'abrutissement que de Tintelligence, il a créé Caliban, moitié homme, moitié animal; et il a créé, dans la même pièce, la Tempête, entre Thomme et l'ange, la figure cthôrée d'Aiiel.
L'Angleterre, en cela semblable à la France (il n'y a que ces deux pays dont la liUératuré, dans les temps modernes, offre ce spectacle), l'Angleterre he fait pas comme TEspagne et l'Italie, et, après s'être élevée sur les hauteurs du seizième siècle, ne descend pas jusqu'à nos jours; ou, si elle descend, c'est pour remonter. Il y a sur l'horizon de la littérature anglaise comme sur le nAtre trois cimes au moins; pour parler sans métaphore, il y a dans la littérature anglaise comme dans la nôtre, Iroisgrands siècles, et un demi-siècle qui a sa grandeur.
En efTet, en regard de cette montagne sur laquelle nous a apparu la sublime figure de Shakspeare est celle sur laquelle nous apparaît la majestueuse figure de Milton. Le dix-septième siècle produit Milton comme le seizième siècle a produit Shakspeare, et les hauteurs qu'habitent ces deux poètes ne sont point inégales. Milton est là-l)aut sur son Sinaï, comme il appelle lui-même la montagne où il place sa muse; de là, de ce sommet sacré, cet aveugle regarde, et son œil, Tœil de cet aveugle, est si perçant, que deVant lui s'ouvrent les abiraes de Tenfer : il y voit, il y fait voir les esprits qui roulent foudroyés ou gisent au bord des étangs de feu; puis, remontant 'vers la lumière, il rencontre les tableaux bibliques de l'enfance du genre humain, il contemple les chastes et gracieuses amours d'Adam et d'Eve ; ce regard ouvre le ciel, y voit les luttes des anges fidèles et des anges égarés ; enfin ce même
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regard, qui est celui d'un poêle, mais aussi celui d'un théologien, ose réfléchir les mystères même de la Trinilé et du Verbe.
J'ai dit qu'en marchant à travers l'histoire de la littérature anglaisé on ne descend que pour remonter aussitôt. Il y a au seizième siècle Shakspeare, au dixseptième Milton. Puis vient le dix-huitième siècle, ce grand siècle de la liberté anglaise, qui a produit tant d'hommes illustres dans les lettres et dans Téloquence. Il faut aussi le caractériser par un sommet élevé. Nous avons vu une église sur le plateau de l'Espagne, et ici, à l'extrémité de ce troisième sommet, de l'Angleterre, nous apercevons une tribune, celte tribune anglaise qui a réveillé la liberté du monde.
Maintenant, messieurs, est-ce fini? Tout est-il dit? Non. Le commencement du dix-neuvième siècle, vous le savez, n'a pas été stérile en Angleterre. Il y a encore là des hauteurs à signaler, moindres que celles de Sliakspeare et de Milton, mais assez imposantes : il y a i'éminence sur laquelle s'élève le château féodal de Walter Scott, avec les grandes montagnes d'Ecosse en perspective. On n'est pas encore au sein de ces grandes montagnes, mais on les voit à l'horizon ; enfin il y a ce rocher qui nous apparaît tour à tour au milieu des flots de la mer Egée, habité par le Corsaire ou perdu dans une vallée des Alpes, et habité par Manfred, le rocher de Byron.
L'Allemagne est plus riche que l'Angleterre au
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moyen âge; car FAngleterre ne pouvait nous montrer que cette agréable colline où s'égayaient les pèlerins de Cantorbéry conduits par Chaucer. — L'Allemagne peut montrer un grand sommet abrupte, sauvage, le sommet que hantent les héros des Niebelungetij ces personnages à demi païens, à demi chrétiens, conservant au milieu des habitudes chevaleresques les vieux instincts de la barbarie, et qui sont les héros de l'épopée allemande du moyen âge. Pour les temps qui suivent, r Allemagne est moins heureuse que la plupart des autres pays de l'Europe ; il lui faut faire bien du chemin après être descendu de ce sommet de sa poésie épique du moyen âge, il lui faut faire bien du chemin dans la plaine pour arriver à son autre sommet le plus prochain, celui qui marque le développement de sa littérature au dix-huitième siècle. Je sais bien que, dans Tintervalle, le terrain se relève pour servir de théâtre à l'apparition de la réforme, apparition qui a donné une impulsion très-grande à Pesprit allemand et qui, vous le savez, par la traduction de la Bible de Luther, a créé la prose allemande. Mais ce mouvement ne dure guère, et cette élévation qui se forme alors au sein de celte grande et triste plaine que traverse l'Allemagne pour arriver au dix-luiîtième siècle, cette élévation ne se rattache à aucune autre, le seizième siècle, sauf Luther, est un assez triste siècle en Allemagne : on y marche terre à terre, on ne s'y élève pas beaucoup. Le poète le plus célèbre de ce temps,
Hans-Sachs, est un poète bourgeois, bourgeois en réalité et aussi dans le sens défavorable que les artistes donnent à ce mot ; il est plein de bons conseils et quelquefois de franche jovialité. Mais avec lui on ne monte jamais bien haut. 11 était cordonnier/ et involontairement sa profession, quand il veut s'élever aux sujets pathétiques, graves ou sublimes, sa profession rappelle un peu le proverbe : Ne sutor ultra crépidam.
Tel est dans son ensemble, avec mille exceptions de détail, le seizième siècle en Allemagne; il n'est pas à la hauteur du même siècle partout ailleurs en Europe. Il faut ensuite traverser le dix-septième siècle. Ce sera encore bien pis. Le dix-septième siècle fut l'époque de la guerre de Trente ans. L'Allemagne marche, les pieds dans le sang, à travers une immense plaine analogue à ces vastes plaines qui s étendent entre la Bavière et la Bohème, et où ont été livrées ces batailles continuées durant trente années; elle marche à travers les ruines des villes et de la civilisation^, elle continue à marcher péniblement et sans gloire jusqu'au dix-huitième siècle. Alors, vers le milieu de ce siècle, il se fait un mouvement soudain, et de cette triste plaine que l'Allemagne vient de parcourir sort subitement, spontanément, une montagne, comme le monte Nuovo est sorti un jour de terre aux environs de Naples.
Cette nouvelle montagne de la littérature allemande
porte à son sommet le chêne germanique sous lequel vient s'nsseoir Klopstock. Klopstock y fait entendre un chant chrétien, il célèbre la nationalité germanique et aussi les gloires pures de la révolution française, et Klopstock enflamme la nouvelle génération des trois grands sentiments qui sont Tâme de toutes les littératures : le sentiment religieux, le sentiment national, le sentiment de la liberté.
Autour de Klopstock, sous ce chêne germanique, se groupe une génération d'hommes qui, en cinquante ans, créeront toute une littérature. Les deux principaux personnages dans cette foule illustre sont, vous le savez, Schiller et Gœthe : Schiller, âme ardente, enthousiaste, avec un certain mélange de grossièreté et de fougue dans les premiers temps ; mais Schiller va toujours puVifiant davanttige son talent et se puriflant lui-même; après avoir commencé dans la sombre forêt <le ses Brigands y s'élevant vers des régions plus hautes, il arrive à son dernier ouvrage, le Guillaume Tellj où la scène est placée dans les Alpes, et qui les rappelle par la grandeur, le calme et la sérénité.
A côté de Schiller est Gœthe ; et il me semble que je vois apparaître la figure de cet homme extraordinaire que j'ai connu; il me semble que je le vois encore. Je me le représente sur cette montagne que nous venons de signaler, debout, avec sa tête olympienne, son front démesuré... Il est làl... portant son regard autour de lui, curieux de tout, examinant
tout, contemplant tout : tantôt la lumière , dont il cherche en vain une nouvelle théorie ; tantôt le règne végétal , ici plus heureux, il a fait entrer dans cette élude des idées qui sont restées dans la science; puis interrogeant tous les temps, les comprenant tous, et voulant tous les reproduire; mais dans cet eflbrt, peut-être trop ambitieux pour l'homme, de tout saisir, de tout embrasser, de tout reproduire, Gœthe est arrivé à une indifférence triste. Il n'y a que Dieu qui puisse ainsi tout saisir, tout embrasser; quand l'homme veut jouer ce rôle, il est conduit à accepter tour à tour le pour et le contre en toute chose comme a fait Gœthe, la pointe de l'esprit s'émousse, dans la morale on arrive à une sorte d'impartialité qui dégénère en indifférence systématique. C'est ce qui est advenu à Gœthe : il a fini par se trouver sur un sommet très-élevé d'où il embrassait tous les horizons, mais sur un sommet glacé.
Depuis, la littérature allemande ne s'est pas maintenue à cette hauteur. Cependant, sur le flanc de la montagne, on entend encore s'élever quelques voix généreuses, parfois un peu incertaines, qui chantent au milieu de la tempête des révolutions, ou parmi les calmes plats qui les suivent.
Maintenant, messieurs, avant de venir à la France, et de tâcher aussi de vous dessiner rapidement, à grands traits, la configuration de sa littérature, je dois'jel(!r un regard sur les Etats-Unis. Ce n'est
plus une lie, comme nous disions loul à Theurc pour la liltéralure slave : cest un continent tout entier qui émerge à la lumière. Ce nouveau nrionde est bien jeune, sa littérature est jeune aussi; raais sa civilisation et sa littérature ont reçu, dès son berceau , la triple impulsion de trois grands sentiments qui vivifient Thumanité : le sentiment religieux, que les puritains de rAmérique du Nord ont porte jusqu'à l'enthousiasme et quelquefois jusqu'au fanatisme; le sentiment de la liberté, héritage de la vieille Angleterre; et le sentiment national, créé par l'affranchissement des colonies : c est ce qui fait que, malgré la prédominance des intérêts matériels chez ce peuple, tant qu'il ne laissera pas étouffer en lui ces trois sentiments qui lui ont donné Tùtre et qui l'ont animé jusqu'ici, il y aura chance de vie pour la littérature des Étals-Unis. Et en effet, cette littérature tient déjà sa place au soleil, et commence à gravir sa montagne*.
J'arrive à la France; et d'abord je chercherai à ne pas me faire illusion par amour-propre national; il me semble que j'ai rendu justice aux autres littératures, et que je n ai pas diminué leur grandeur. Eh bien, j'affirme que dans cette carte topoi'raphique de leurs diverses altitudes, il n'en est aucune qui ait été aussi constamment à une grande hauteur, qui s'y soit maintenue avec autant de persévérance que la littérature française,
Quant au moyen âge, la France n'a pas son Dante, il est vrai : il n'y en a qu'un en Europe; mais elle a une littérature qui, si elle ne s'est pas résumée dans un chef-d'œuvre et dans un nom, est puissante par fies créations imparfaites, sans doute, mais fécondes, car elles ont fécondé l'Europe : parmi nos poèmes chevaleresques, il n'y a pas une épopée d'art, mais ils contiennent de grandes beautés épiques, un prodigieux développement de Timaginalion épique. Ils ont rempli l'Europe, ils ont été reproduits en Angle- - terre, en Allemagne, on en suit la trace en Espagne dans les romances, et en Italie, jusqu'à l'Arioste qui en a été imprégné.
Il y a donc là, au moyen âge, pour ne parler que de la poésie chevaleresque, un grand foyer poétique. Ce n'est pas une flamme montante et concentrée en un jet' lumineux, c'est comme un brasier ardent qui échauffe toutes les autres littératures européennes. Et, pour rentrer dans l'ordre d'images que j^u choisi, la poésie chevaleresque du moyen âge est, pour moi, comme un massif de montagnes dans lequel on ne voit aucun sommet saillir et se détacher en particulier d'une manière pittoresque, mais qui est puissant, et qui jette de tous côtés, au nord, au midi, au levant et au couchant, dans toute l'Europe centrale, de vastes rameaux. C'est ainsi que m'apparaît la littérature française au moyen âge, après le moyen âge, au quatorzième et au quinzième siècle, en France,'
comme partout en Europe, il faut descendre, el il y a, quoi qu'on fasse, une lande aride à traverser. Ceux-là surtout le savent, qui ont eu la bonté de me suivre, il y a deux ans, et de cheminer avec moi à travers le quinzième siècle. Il faut donc descendre des hauteurs du moyen âge pour retrouver ensuite les hauteurs de la Renaissance. Mais, arrivée là, la littérature française a son seizième siècle, qui n'est pas un médiocre siècle ; siècle orageux, plein de tempêtes, de guerres civiles, de guerres religieuses surtout, de désordres et de tumultes, fca France ouvre les yeux, après les ténèbres, d où elle sort, elle regarde du côté de l'Italie, et du côté de l'antiquité qui vient par Tltalie; alors dans l'art apparaît notre charmante architecture, notre belle sculpture de la Renaissance. Dans la poésie nous sommes moins heureux. Ici des tentatives analogues se produisent, mais la splendeur de l'antiquité éblouit Ronsard ; il se précipite de ce cdté; il croit saisir la lumière, et n'embrasse que le reflet. Mais il y a deux hommes qui, eux aussi, regardent du côté de Tanliquité, et qui ne se perdent pas dans le reflet, deux hommes dont Tesprit vivant et original se fait jour à travers les décombres de l'antiquité; c'est Rabelais et Montaigne. Rabelais, cet érudit moqueur, qui ril d'un rire si grotesque, souvent trop grotesque sans doute, mais parfois si puissant et si profond; et Montaigne, qui, lui, n'a jamais ce lire bouflbn, mais qui, en contemplant ù travers les œuvres des îuidoiis,
dont il fait sa nourriture habituelle, en contemplant toutes les idées, toutes les opinions, les exprime tour à tour avec une verve incomparable, et exprime surtout le mouvement imprévu, impromptu de son esprit à Toccasion de tout cela. Lui ne rit pas du gros et franc rire de Rabelais, mais à l'aspect des choses humaines, Montaigne sourit.
Le seizième siècle doit donc former dans la partie française de noire topographie intellectuelle des littératures modernes , ua sommet sur lequel les trois hommes que je viens de placer, et beaucoup.d'autres qu^on pourrait grouper autour d'eux , forment une assemblée assez imposante.
Quant à notre dix-septième siècle, sa gloire est proverbiale. Il n'y a que l'Angleterre qui ait aussi un dix-septième siècle. •• Ce dix-septième siècle de TAngleterre a produit Milton; Milton, il est vrai, c'est beaucoup : nous n'avons pas, au dix-septième siècle, une épopée à opposer à celle de Milton ; mais, excepté Milton, on trouverait difficilement des hommes qui puissent le disputer à nos grands hommes du dixseptième siècle ; et dans la seconde moitié de ce siècle prenons ceux mômes qui font à l'Anglelerre le plus d'honneur comme Dryden ; très-souvent et trop souvent, dans son théâtre, Dryden imite et imilc fort mal les grands auteurs tragiques français.
Ainsi, malgré celte immense gloire de Milton, noire dix-septième siècle reste en Europe le grand dix-sep- .
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tième siècle. En Italie et en Espagne il n'y a plus rien ; en Allemagne il n'y a rien encore ; en France il y a ce siècle, ce double siècle, car la montagne a deux cimes, il y a,permeltez-moi le langage qu'on permettait encore au dix'septième siècle, il y a deux Pâmasses français : le Parnasse de Richelieu et le Parnasse de Louis XIV. Sur Tun sont les hommes qui tiennent par l'esprit, par le caractère à la première moitié du siècle ; sur Tautre ceux qui tiennent à la seconde moitié. Sur l'un de ces sommets je vois Corneille, et sur l'autre Racine; les hommes illustres du dix-septième siècle se rangent autour de ces deux grandes figures; le temps me presse, et leur gloire me dispense de les citer tous. Je ne montrerai ni Molière promenant d'en haut, sur l'humanité, son œil contemplateur, ni la Fontaînn s' égarant sur les pelouses pour observer les tours de Jean Lapin, et trouvant à chaque pas, sous les ombrages artificiels de Versailles, la poésie de la nature. Je ne signalerai que deux de ces hommes : je découvre, sur la première de ces cimes, et au plus haut, Pascal, de cette hauteur regardant au plus profond, ayant, comme il eut, dit-on, toujours, un abîme à ses pieds, et plongeant un regard épouvanté dans cet abime. Voyez-le, messieurs, en présence de ce gouffre qu'il ne peut s'empêcher de sonder toujours, pris de terreur et d'une sorte de vertige, tout près d'y tomber; et alors se retenant, s accrochant, si je puis ainsi dire, au rocher de sa foi.
Sur Tautre cime apparaît une figure tranquille, sereine : c'est la grande figure de Bossuet qui, d*un sommet également élevé mais moins orageux, regarde, lui, non pas Tabime, mais la marche du genre humain, le voit passer à ses pieds et, à un point de vue qui est le sien, le premier essaye en France la philosophie de l'histoire.
Après ce grand Parnasse du dix-septième siècle, avec sa double cime, on descend ; avant la fin du siècle on commence à descendre, mais on remonte au dixhuitième.
Personne, et vous devez le comprendre à Taccent de mes paroles, personne n admire plus profondénaent que moi le dix^septième siècle ; mais je ne puis approuver l'espèce de défaveur qui s'est attachée aujourd'hui au dix-huitième, que l'on prend plaisir à humilier devant les grandeurs de son aine. Il ne faut rien humilier de ce qui est grand ; et le dix-huitième siècle, malgré ses écarts, malgré ses égarements, a été un grand siècle, untrès-grandsiècle. Nousle caractériseronsdonc aussi par une cime ; nous ne mesurerons pas les hauteurs , nous ne calculeirons pas géométriquement si elles sont parfaitement égales ; mais nous dirons que c'est aussi un sommet très-élevé. II est même assez bien habité, et Ton y trouve assez bonne compagnie. Je conviens qu'elle est quelquefois mêlée, et qu^il y a , dans cette région brillante et suspecte, un peu trop de petites maisons et de salons qui leur ressemblent;
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mais il y a des lieux plus respectables dans ce pays du dix-huitième siècle. II y a trois châteaux habités par trois bien grands hommes : c'est Montesquieu dans son château de la Brède, qui pendant vingt ans étudie, compare les formes des gouvernements, qui, avec une admirable impartialité, si rare dans son siècle, et que Ton ne comprit pas tout d'abord, après avoir tout comparé, sans parti pris, sans engouement pour aucun temps ni pour aucune forme sociale, ea pleine connaissance de cause, se décide et conclut, après Polybe et Aristote, pour la monarchie tempérée.
Dans un autre de ces châteaux, dans le château de Montbard, c'est Buffon qui de là contemple la nature, qui décrit, comme on ne Pavait jamais fait avant lui, les mœurs, la vie, la physionomie des êtres organisés ; il pénètre, par son génie qui devance, la science géologique, il pénètre dans Tintérieur du globe, et jette les fondements de théories que notre temps à confirmées : il est donc à la fois un grand esprit scientifique et un magnifique écrivain.
A la fenêtre du troisième château, qu'on appelle le château de Ferney, est un vieillard à Tœil perçant, qui regarde, avec un malin plaisir, les sottises du genre humain; qui, malheureusement, regardant par la fenêtre de son château, quelquefois ne voit pas d'assez près, auquel échappe beaucoup de la réalité humaine, qui se tfent trop ù l'écart de la foule, qui
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est trop grand seigneur, si je puis parler ainsi, pour bien comprendre l'histoire; Voltaire prend en pitié tous les temps dans lesquels la civilisation ne fut pas aussi raifince qu'elle 1 est dans le cercle où il aime à vivre ; par là il est conduit à ignorer et à méconnaître une grande partie des choses humaines. Heureusement, par moments, il ferme sa fenêtre et il va écrire une scène de Zaïre ou la Défeme de Calas.
Il y a au dix-huitième siècle, sur cette montagne où nous nous promenons, comme je vous Tai promis, en assez bonne compagnie, de château en château, allant de celui de Montesquieu à celui de Buffon, de celui de Buffon à celui de Voltaire, il y a sur cette montagne un homme qui n'a pas de château : c'est Jean* Jacques Rousseau ; un peu perdu dans le dédale de la montagne, il s'égare souvent, prend à gauche, mais tend toujours en haut, malgré ses infirmités (et il en avait, de l'âme comme du corps), malgré le poids de la chaleur et des années, malgré des défaillances et des maladies, il marche toujours, marche au soleil, monte, s'élève, et surtout cherche constamment à s'élever et à monter; quelquefois il s'arrête pour cueillir une fleur, la pervenche qu'il aimait, et un instant après met le pied dans un marécage, mais il continue son chemin, marche toujours, monte toujours, et finit par atteindre le sommet de la montagne qu'il a immortalisée, et sur laquelle
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il a placé, en présence du spectacle des Alpes qui commencent à s*éclairer des premiers feux du soleil, un prêtre prononçant cette magnifique profession de foi du christianisme naturel, qui s'appelle la profession de foi du Vicaire savoyard.
Messieurs, cette grande montagne du dix-huitième siècle, un peu, il faut le dire, par la faute de ceux qui Thabilaient, et qui en la cultivant l'ont souvent ébranlée, elle est tombée sur eux, et eux et elle se sont engloutis dans un abîme : cet abîme, c'est la Révolution, qui sépare le dix-huitième siècle du dix-neuvième-
Le dix-neuvième siècle, en France, me paraît avoir droit déjà de prendre sa place parmi les sommets qui s'élèvent et qui dominent la plaine; déjà un grand nombre de noms illustres sont gravés à plusieurs hauteurs. Notre effort à nous tous, hommes du dixneuvième siècle, doit être de gravir ce sommet qui est devant nous, d'arriver au plus haut possible, et de tâcher, si cela nous est donné, d'aller graver notre nom dans quelque coin de la montagne.
Jusqu'où irons-nous ainsi? La cime de notre mon- 'tagne est encore dans les nuages; vers celle cime, bien qu'on soit exposé à être foudroyé de temps en temps par les révolutions et les contre-révolutions, il faut monter, il faut marcher, comme les soldats marchent à l'assaut sous la mitraille. A quelle élévation nous sera-t-il donné d'atteindre? Nous ne pou-
vons le savoir. Nous entrons dans la cinquante-cinquième année du dix-neuvième siècle; nous ne sommes donc guère qu'à la moitié du chemin, et je ne puis croire que notre siècle ail dit son dernier mot.