‹ Mélanges d'histoire littéraire et de littératureChapitre 10 sur 15 · I. Si · texte numérisé non relu

I. Si

Il y a deux personnages dans celle histoire, Joinvillc cl eainl Louis. Ces mémoires sont, pour ainsi parler, des mémoires à deux. Joinville n'a pas craint de placer son honnête figure à côté de la douce et noble figure du roi. Il a lait comme ces peintres qui laissent leur portrait dans leur tableau. Sans qu'il y lâche, Tauleur parait à chaque page avec une simplicité charmante. D'abord on reconnaît le dévot croisé se préparant au pèlerinage armé par un pèlerinage pacifique aux lieux renommés dans les alentours. L'homme d armes cite la sainte Écriture ; l'enjoué conteur prend un ton grave pour raconter ce qu'il a entendu dire à un écuyer qui, pendant l'expédition, était tombé dans la mer : «Comme il commença à cheoir, il se recommanda à Notre-Dame, et elle le soutint par les épaules jusqu'à temps que la galère du roi le recueillit. » Peut-être cet écuyer avait-il lu la légendedu arron au gibet dont la sainte Vierge soutint les pieds de ses blanches mains. Joinville dit encore qu'un jour, tandis que l'abbé de Cheminon dormait, Notre-Dame replaça sa couverture sur sa poitrine, de peur que le vent ne l'incommodât. Telle était la croyance du temps à ces histoires légendaires que la poésie racontait. L'auteur y joint les récits merveilleux que les croisés rapportaient d'Orient. 11 croit que le Nil sort du paradis terreslre. « On y trouve^ dit-il, des filets où l'on pêche l'aloès, la rhubarbej le girofle et la cannelle, que le vent abat dans le paradis terrestre, d'où elles

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viennent en droite ligne par le fleuve. » Colomb croyait aussi que les fleuves du continent américain avaient leur source dans le paradis terrestre.

Un jour, comme Joinville assistait avec ses chevaliers à une messe célébrée pour Pâme de l'un des leurs morts durant la croisade, il les reprit de parler pendant Tofiice divin. Ceux-ci répondirent en plaisantant qu'ils remarieraient la femme du défunt, « et je leur dis, poursuivit Joinville, que ces paroles n'éloient ni bonnes ni belles, et que tôt avoient oublié leur compagnon... Le lendemain. Dieu en fit telle vengeance que tous furent tués, » et il ajoute « par quoi il convint leurs femmes remarier toutes, d Une petite pointe de gaieté perce dans sa dévotion sincère, et montre, comme on voit, Thumeur de l'homme de guerre à côté de la foi du croisé. Quelquefois ces libertés vont assez loin, comme dans le récit qu'il fait de son altercation théologique avec le roi sur le péché mortel. Le* roi, qui le savait moult subtil en matière de religion, avait fait venir des frères pour Tendoctrincr. Devant eux, saint Louis demanda au sénéchal s'il n'aimerait pas mieux être lépreux que de faire un péché mortel? A quoi Joinville répondit sans hésiter qu'il aimerait mieux en faire trente. Le roi laisse partir les frères, et le gronde avec une adorable bonté.

Joinville n'est point fanfaron. Pris par les Sarrasins, qui le voulaient tuer, et ayant senti le coulcl à la gorge, il dit bonnement : « Et alors, pour la peur que

j*avois, je commençai à trembler bien fort, » Dans un autre moment, lui et quelques barons pensant qu on va leur trancher la têle, chacun se confesse à sou voisin, Joinville avoue ingénument que, sorli de là, il ne se souvînt ni des aveux qu'il avait pu faire, ni des péchés du chevalier qui s*é(ait confessé à lui, et auquel il avait donné Tabsolulion.

L'aimable narrateur ne sort pas du ton familier, souvent légèrement enjoué, où il excelle. Il ne prend jamais les formes un peu solennelles de Villehardouin ; il ne dit jamais sachez^ oyez, vous vissiez; rien chez lui qui rappelle la gravité de Thistoire ou de Tépopée ; il se tient entre les mémoires et le fabliau. Les transitions ne l'embarrassent pas plus en écrivant que s'il contait prés de la grande cheminée du château de Joinville« S*est-il écarté de son sujet, il y rentre sans façon, en reprenant, du ton de la conversation : Or, revenons à •notre matière et disons... Il cause en effet pour son plaisir, à son humeur et à sa fantaisie. Au moment de nous apprendre les résultats très-curieux du voyage des frères mineurs envoyés par saint Louis auprès du roi des Tartares, il s*interrompt en disant : « Pourriez ouïr moult de nouvelles que je ne veux pas conter, parce qu'il ne me conviendroit de rompre ma matière que j*ai commencée qui est telle. » El alors il se met à parler de ses affaires, de 1 état de ses finances^ qui l'intéressent plus que les frères mineurs et le grand khan de Tartaric. Avec tout l'abandon et le sans-gêne du

discours , il s*écrie par deux fois : a J'nvois oublié de vous dire. » On ne croit pas lire ; il semble qu*on entend parler. Ce n*est pas encore Thistoire ; mais la causerie française est née. Notre littérature , à son début , fit un effort pour s'élever au style sérieux et soutenu, à la noblesse, à la grandeur, dans la poésie sauvage et parfois sublime de la chanson de Roncevaux, dans la prose grave et fièrc de Villehardouin ; mais soit que cette tentative fût prématurée , soit qu'elle fût contraire au génie de noire nation, elle eut peu de suite. Le fabliau l'emporta sur l'épopée historique, les mémoires sur l'histoire épique. La grande éducation classique que reçut la littérature française au seizième et au dix-septième siècle , l'imitation des modèles espagnols, les pompes du siècle de Louis XIV, le grandiose de la religion, imprimèrent à notre prose une majesté qui n'était peut-être pas entièrement dans sa nature ; elle en reçut parfois trop de roideur et de faste. Il semble qu'à l'autre extrémité de notre histoire littéraire, la simplicité badine, le ton familièrement, railleur de son premier âge, ont reparu, mais avec la marque des années, dans l'esprit, il faut en convenir, bien français, d'un conteur merveilleux, de Voltaire.

Joinville ne se montre qu'en passant et sans y songer ; mais il revient sans cesse, il s'arrête avec amour sur la figure du bon roi. Saint Louis remplit les Mémoires de Joinville comme Henry lY remplit

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les Mémoires de Sully. Cest encore étudier Joînvillc que d'étudier saint Louis dans l'ouvrage consacré à le peindre, car c'est réfléchie dans Tûme de Técrivain que nous apercevons 1 âme du roi. La physionomie que le portrait donne au modèle révèle la manière du peintre. *

Nul grand fait n'a manqué d'historien, et il y a peu d'hommes véritablement grands auxquels ait manqué un biographe. Charlemagne , rompereur des temps barbares, a eu Éginhart ; saint Louis, le roi du moyen âge, a eu Joinville. Saint Louis a été plus heureux. Éginhart, venu à une époque de renaissance classique, renaissance dont il était lui-même un produit et un instrument, obligé d'écrire dans une langue savante, parce que sa langue n'était pas encore formée, a laissé dans sa peinture un certain vague qui tient à remploi d'un idiome mort et a Timiiation de l'antiquité; plus d'un Irait expressif prouve qu'il aurait pu être Plutarque, malheureusement il a préféré copier Suétone. 11 a pensé a Auguste, tandis que le nouveau César po« sait devant lui. Parfois le reflet de la pourpre romaine jette un faux jour sur le visage de l'empereur franc. Joinville, homme de guerre et non pas clerc, écrit dans sa langue maternelle. Il est venu dans un temps qui avait sa vie littéraire propre, et , heureusement pour lui, il ignore l'antiquité. Précisément parce qu'il n'avait lu ni Plutarque ni Suétone, il leur a ressemblé. Il a été, comme eux, un conteur d'anecdotes qui ca-

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raclériscnt cl de petits Taits qui peignent, mais nn conteur plus véritablement naif que Pluiarque, rhéteur vertueux, et surtout que Suétone, rhéteur corrompu.

On doit convenir qu'il ne nous montre pas saint Louis tout entier. Avec lui on ne voit pas le législateur, le politique, mais on voit admirablement le saint, l'homme et le guerrier. Quelles que fussent la sagesse et la générosité de saint Louis, il ne put échapper à l'entrainement des passions fanatiques de son temps. On le voit avec douleur intliger une peine physique aux jurements et aux blasphèmes, comme si mutiler une créature humaine n'était pas un blasphème en action plus odieux au père des hommes qu'un serment prononcé par habitude, ou quelques paroles insensées dont la misérable audace ne saurait atteindre le créateur du ciel et de la terre. Le même écart de l'esprit religieux se retrouve dans cette anecdote rapporléo par Joinville, et qui pourrait faire juger sévèrement de la tolérance de saint Louis : — Un chevalier, qui assistait à une conférence destinée à convertir des juifs, demanda brusquement à un rabbin s'il croyait à un des mystères de la religion chrétienne ; celui-ci répondit qu'il n'y croyait point. Aloi*s le chevalier, pour tout argument, lui asséna un grand coup sur la tète, dont le juif fut assommé. Le roi approuva fort cette étrange sorte de syllogisme, et dit : « L'homme lay (le laïque), quand il entend parler de la foi chré-

tienne, ne doit la défendre que de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre tant comme elle y peul entrer. »

Hâtons-nous de trouver dans Joinville la preuve que, si saint Louis paya parfois un tribut aux idées fanatiques de son temps, il savait s^élever au-dessus de ces idées par une tolérance qui devançait les lu* miëres du clergé contemporain. Comme, à la suite de la croisade des Albigeois, certains propriétaires du midi refusaient une absoluiion qu'on voulait leur vendre au prix de leurs terres, des évéques de France s'en plaignirent au roi, lui disant que la religion périssait entre ses mains, et lui demandèrent de contraindre les récalcitrants. Saint Louis, le pieux saint Louis, finit par leur répondre « qu'il ne le feroit, car ce seroit contre Dieu et toute raison s'il contraignoit les gens à se faire absoudre quand les clercs leur faisoient tort. » Le bon sens et l'humanité de ces paroles avaient quelque mérite dans un temps si voisin des barbaries de Montfort.

Saint Louis, pour parler de la sorte, n'avait qu a écouter son âme. Jamais il n'en fut de plus tendre. Après la bataille de la Massoure , ayant demandé des nouvelles de son frère, le comte d'Artois, qui y avait péri, on lui répondit que ce frère bien-aimé était en paradis, et on s'efforçait de distraire sa douleur en le félicitant sur les avantages qu'il retirerait de cette ba« tuillc. « Le roi répondit que Dieu fust adoré de ce qu'il

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lui donnoily et Jorslui tombèrent des yeux des larmes moult grosses. » Saint Louis ne bornait pas celte ten* dresse de cœur à ses proches ; Tesprit du véritablo christianisme lui enseignait le prix de la vie des hommes. Près de Tile de Chypre, le navire qui portait le roi reçut un coup de mer violent. Les mariniers et les barons lui conseillaient de descendre à terre. « Lors dit le roi : Seigneurs, j'ai ouï votre avis et Tavis de mes gens ; or, vous dirai-je le mien, qui est tel : si je descends de la nef, il y a dedans telles cinq cents personnes et plus qui demeureront en l'ile de Chypre pour la peur du péril de leur corps, car il n'y a personne qui autant n aime sa vie comme f aime la mienne^ et qui jamais par aventure en leur pays ne rentreront. Donc j'aime mieux mon corps, et ma femme et mes enfans mettre en les mains de Dieu, que je fisse tel dommage à si grand peuple, comme il y a céans. »

11 n'est pas besoin de citer beaucoup pour rappeler la bonhomie et la simplicité de saint Louis. C'est le côté par où, grâce à Joinville, il est le plus présent à tous les souvenirs. Qui ne se Test représenté rendant la justice sous un arbre du bois de Yincennes? Je me bornerai à une anecdote moins connue et dans laquelle Joinville figure honorablement. Elle nous montre avec quelle liberté familière il parlait au roi, et avec quelle sincérité candide le roi scrutait sa conscience et profilait d'un conseil. Au retour de la croisade, Tabbé de Cluhy fit don de deux chevaux au roi, et le

lendemain vinl s'entretenir des arraires de son cou* vent. c( Le roi Touit moult diligemment, et longuement, » dit Joinville, el il ajoute : a Quand Tabbé B*en fut parti, je vins au roi et lui dis : Je vous viens demander, s'il vous plait, si vous avez ouï plus débon* nairement l'abbé de Cluny , parce qu'il vous donna hier deux palefrois. — Le roi pensa longuement el me dit : Vraiment oui. — Sire, fis-je, savez-vous pourquoi je vous ai fait cette demande? — Pourquoi? fitil. — Pour ce, fis-je, que je vous conseille que défendiez à votre conseil juré qu'ils ne prennent (rien) de ceux qui auront à besogner devant vous, car soyez certain, s'ils prennent, ils en écouleront plus volontiers et plus diligemment ceux qui leur donneront ainsi comme vous avez fait l'abbé de Cluny. »

On est bien moins accoutumé à l'idée de la vaillance de saint Louis qu'à celle de sa bonté. Joinville, son compagnon d'armes , a vivement exprimé l'ardeur de héros et l'impétuosité de soldat qui le précipitaient dans les rangs des Sarrasins. « Jamais, dit-il, je ne vis homme si beau sous les armes S d et il le montre dépassant de la tôte toute sa suite , un haume d'or sur son chef, une épée d'Allemagne en sa main. Cet emportement guerrier achève de dessiner par un contraste heureux la figure du saint monarque. Il ne faut pas se représenter Louis IX toujours récitant des

*. « OnqiiOR ne \issi bel armé. >

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prières ou agenouillé dans un confessionnal : il Faut lo voir, comma la vu Joinville, dans le désordre et la poussière de la mêlée ; il faut le voir aussi encore plus héroïque dans sa captivité, bravant la mort et la torture, et disant à ceux qui Ten menacent, comme eût dit un martyr des premiers âges du christianisme : a Je suis votre prisonnier , vous pouvez de moi faire voire volonté. x> Les infidèles lui demandent un ser* ment, et, bien que décidé à le tenir, il refuse de le prêter, parce que les imprécations qu'il aurait fallu prononcer contre ceux qui l'auraient violé lui semblaient une profanation de la croix.

Touchant la prise de Constantinople, on peut comparer au récit de Villehardouin celui du grec Nicélas, qui ne voit dans les croisés que des impies qui profanent les églises, des barbares qui détruisent les monuments, des ennemis du beau. La narration de Joinville, rapprochée de celles des historiens arabes, n*offrira pas un si grand contraste. Ici les croisés avaient à faire à des ennemis plus généreux ; si la haine des Grecs, excusable contre des vainqueurs, avait méconnu l'héroïsme des Francs , et n avait vu que la brutalité qui raccompagnait, Tcnthousiasme religieux et national des écrivains mahométans n a pu être aveugle aux vertus de saint Louis. Déjà les musulmans avaient su apprécier la vaillance du roi Richard; cette vaillance était devenue proverbiale dansFOrient, et, comme nous rapprend Joinville, <c quand un cheval s*effrayoit

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d'un buisson, on lui disoit : Cuides-lu (pcnses-tu) que ce soit le roi Richard? » De même, les Sarrasins rendirent hommage à l'héroïque constance du roi prisonnier, qu'ils appelaient comme par excellence le Français. Des anecdotes, peut-être légendaires, que rapportent les historiens arabes, le montrent conservant sa noblesse et sa fierté dans le malheur. Ces historiens lui font refuser les vêtements d'honneur que lui envoyait le sultan, et répondre qu'il était aussi riche en domaines que son vainqueur, et qu'il ne lui convenait pas de revêtir les habits d'un autre. Suivant M. Beynaud, tous les historiens, excepté un seul, Macrisi, représentent le caractère du saint roi sous un jour avantageux, et proclament la fermeté de son âme; tous rendent hommage à sa piété. « Il était très-pieux, dit l'un d'eux, et c'est de là que les chrétiens avaient tant de confiance en lui. » Il était donc un saint, même pour ses ennemis, et s'est vu presque canonisé par les infidèles. Dans une anecdote rapportée par l'historien Gemal-Eddin, on retrouve jusqu'à cette bonhomie mêlée de finesse ingénue que Join ville excelle à retracer.

« Un émir dit un jour à saint Louis, suivant Gemal- Eddin, qui tenait le fait de l'émir lui-même : Comment a-t-il pu venir dans l'esprit d'un homme aussi pénétrant et aussi sensé que le roi de se confier ainsi à la mer sur un bois fragile, de s'engager dans un pays mnsulman défendu par de nombreuses armées, et de

s'exposer, lui et sos troupes, à une perte presque certaine. A ces mots, le roi sourit et ne répondit rien; l'émir poursuivit : — Un de nos docteurs pense que celui qui expose deux fois sa personne et ses biens sur la mer doit être regardé comme un fou, et que son témoignage n'est plus recevable en justice. Là-dessus le roi sourit encore et dit : « Celui qui a dit cela a raison, et sa décision est juste. 0 — Joinville n'eût guère dit autrement que Gemal-Eddin. Le saint Louis de celle anecdote est bien celui auquel nous ont ac* coutumes les récits du sénéchal. Le silence, le sourire, la bonhomie de l'aveu, peut-être un peu d'ironie chrétiene méprisant doucement celte prudence des infidèles, tout est charmant dans ce portrait arabe de saint Louis.

Si j'écrivais l'histoire des événements et non celle des lettres, je pourrais relever dans Joinville plusieurs faits qui ne manquent pas d'importance. 11 parle de cette curieuse ambassade envoyée à saint Louis par des princes tartares , pour l'engager à former une ligue commune contre les Sarrasins, fait qu'on avait révoqué en doute, et qu'Âbel Rémusa t a contirmé d'une manière si éclatante en traduisant les lettres de plusieurs souverains mongols à des rois de France, lettres qui sont déposées dans nos archives.

Joinville peint avec beaucoup de vivacité les mœurs et les habitudes de l'Orient. On voit combien elles se sont peu modifiées. En lisant les batailles qu'il raconte.

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on croit assister à une campagne de rAlgérie; une chose cependant a changé : nous faisons mieux celle guerre qu*on ne savait la faire au temps de Joinvillc ; du reste, ses Sarrasins ressemblent parfaitement à nos Kabyles. Sa peinture des Bédouins est excellenie encore aujourd'hui ; il les montre enveloppés de leurs burnous blanc qu'il compare a des surplis; même usage de couper les télés, qu'on leur rachetait pour un besan d'or, coutume très- propre à les encourager, par cette prime maladroite, dans leur habitude barbare. Si les chevaliers étaient étonnés à la vue de ces guerriers couverts de vètemenls flottants qui se précipitaient sur eux avec de grands cris, ceux-ci ne Tétaient pas moins de voir leurs ennemis bardés de fer planter en terre leur bouclier, et, derrière ce rempart, se mettre à labri des lances. Celte tactique dé* fensive n'allait point à leur idée de la vaillance et à leur fougue indisciplinée ; elle leur semblait un effet de la crainte, et Joinville nous apprend qu^ils maudissaient leurs enfants en disant : a Ainsi sois-tu maudit, comme les Francs qui s'arment par peur de la mort. » En somme, le grand mérite de Joinvillc, c'est la naïveté et la vivacité du récit* Son livre n'a pas le sérieux de l'histoire, il n'offre pas même la suite des mémoires. Ce sont des souvenirs écrits avec charme, dans ' lesquels paraissent un grand événement et un grand homme. Joinvillc avait bien eu au commencement l'idée d'une composition historique

mclhodiquemcnt divisée en deux parties : dans la première, il devait traiter de tout ce qui concernait les \ertus religieuses et la politique de saint Louis; dans la seconde, raconter ses chevaleries; mais 1 écrivain ne s* est pas attaché à réaliser très-strictement son programme. Ce qui tient à la religion, à la justice, au gouvernement, est exposé en quelques pages; arrivé à la croisade, Joinville y demeure, et ses souvenirs ne tarissent plus.

Pour bien apprécier le caractère des Mémoires du sire de Joinville, il faut les coinparer avec la narration de son devancier Villehardouin. D'abord, l'individua- Ii(o du narrateur domine beaucoup moins dans celle-ci. Villehardouin a beaucoup plus de cette qualité que les Allemands appellent Ympersonnalité, et dont ils ont fait avec raison la condition dominante de Tépopée. Joinville, en se mettant en scène, introduit dans son récit un intérêt plus dramatique. Villehardouin peint les événements d'un point de vue supérieur et désintéressé; il y tient sa place, il y parait a son rang, mais il ne les rapporte pas à lui, il ne se fait pas centre de ce qu'il raconle. Joinville se raconle lui-même; il n'a garde d'oublier ses coups d*épéc cl ses aventures. Une circonstance du récit rend bien sensible cette différence des deux historiens. Ville* hardouin parle rarement de lui et ordinairement à lu troisième personne. Joinville parle de lui souvent et toujours ù la première. Leur position aussi est dillè'

renie. Le maréchal de Champagne et de Remanie est un des chers de la croisade ; le sénéchal est dans la foule des seigneurs. Avec le premier, on embrasse d'en haut Tensemble de combats et de négociations dont se compose l'entreprise; avec le second, on ne voit quun point, on est dans la mêlée. L*un peint de grandes lignes de bataille, Taulre des charges et des rencontres de cavalerie à laVan-der-Meulen . Joinville est familier jusqu'à Tenjouement et jusqu'au bavardage ; Villehardouin est toujours grave et ne sourit jamais, il ne sourit pas plus que la visière de son casque; son récit marche, pour ainsi dire, sur une ligne droite, il ne se détourne jamais; comme un soldat bien discipliné, il suit le drapeau. Joinville est un volontaire qui caracole sur les flancs de larmée; il s^éloigne et revient, il quitte la grand'route et y rentre. Au lieu de cette trame de la narration de Villehardouin, qui se déroule dans sa majestueuse simplicité, il croise et môle les fils de son récit, et, comme il dit, les entrelace. C'est ce que Froissarl fera encore plus que lui, car, en s'cloignant delà manière grave et calme de Villehardouin, Joinville approche de la manière vive et sautillante de Froissart.

Ces trois historiens montrent la chevalerie sous un aspect différent. Chez Villehardouin, la chevalerie est héroïque et religieuse; elle n'offre nulle trace de galanterie; elle n'en est pas encore à Tâge de la grâce; on ne parle point des dames. Chez Joinville, il en est

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tout autrement ; c est à elles qu'on pense dans la niôléc, et le bon comte de Soissons s'écrie, tandis que le feu grégeois pleut sur les croisés : « Par la creiffc- Dieu, sénéchal (c est ainsi qu'il avait coutume de jurer), encore parlerons-nous de cette journée en chambre des dames. » Saint Louis lui-même reconnaît courtoisement leur empire. Il dit à un émir qu*il ne sait si la reine voudra payer sa rançon, car elle est sa dame (domina) ^ discours qui dut bien étonner le musulman. Du reste, la chevalerie est tellement dans les mœurs, que Joinville la voit partout. Pour lui, les mameloucks sont des chevaliers; il appelle le sultan dËmèse le meilleur chevalier qui fût en toute payennie. Froissart en dira autant des princes maures d'Afrique. Qu'on s'étonne après cela que dans les romans du moyen âge on transformât en chevaliers tous les infidèles ! et cette dénomination appliquée aux adversaires des croisés n'était pas entièrement fausse. Notre chevalerie, quoi qu'on en ait dit, est chrétienne d'origine et n'est point venue des Arabes; néanmoins il est certain que les musulmans avaient aussi une certaine chevalerie née de leur religion et de leui*s mœurs. Sans remonter à leur héros populaire Antar et aux premiers conquérants de TËspagne, il y avait du chevalier dans Saladin. Selon Joinville, les Sarrasins offrirent aux chrétiens de jouter sous les murs d'Acre. Les deux chevaleries se rencontrèrent aux croisades, et, malgré les haines religieuses, elles se

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reconnurent pour sœurs et se saluèrent en se combattant. .

Joinville se complaît au récit des combats singuliers. Tandis qu'un véritable duel chevaleresque a lieu sous les murs d'Acre entre des Sarrasins et des chrétiens, un chevalier, voyant huit hommes qui regardaient le combat, va les attaquer. Joinville ajoute avec complaisance : « Et les trois beaux coups fit-il devant toutes les femmes qui ëlaient sur les murs. x> On croit entendre Froissart raconter une apertise d'armes.

Encore une ressemblance de Joinville et de Froissart. Froissart s'émerveille des fêtes, de la parure des chevaliers et des dames, de la braverie; il ne fait pas grâce au lecteur d'une aune de velours ou de satin. Yilleliardouin ne voit que des armures, et, s'il parle une fois de vêtements précieux, de pierreries, cesl pour montrer, après la prise de Constantinople, toutes ces richesses entassées pôle-mêle en monceaux aux pieds des Francs. Joinville décrit, comme l'aurait fait Froissart, les pompes de la grande cour tenue à Poitiers, el le costume de tous les seigneurs qui mangèrent avec le roi. Ainsi ces trois historiens correspondent aux trois phases de la chevalerie et les représentent. La chevalerie est austère dans Villehardouin, elle est sérieuse et guerrière; elle combat pour vaincre Tennemi et non pour le plaisir de faire briller son ëpée. De la devise qui plus tard fut la sienne : Dieu et les darnes^ elle n'a encore écrit sur son bouclier que le

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premier mot. Dans Joinville, elle est déjà galante, enjouée, se plaisant aux joutes, aux combats singuliers applaudis par les dames, au luxe des armes, aux éblouissemenls des parures et des fêtes. Dans Froissart, elle aura presque perdu tout objet sérieux et sera comme un luxe de vaillance, une mode de défis, d'entreprises, d'aventures souvent inutiles; elle se complaira comme son historien dans la magnificence cl l'éclat, elle cachera parfois sa rude cuirasse sous une robe de brocard. Toute son histoire est donc contenue dans ces trois noms, Villetiurdouin, Joinville, Froissart. Si Ton comparait la chevalerie à un grand arbre, Villehardouin en serait la racine et le tronc, Joinville la fleur, Froissart le feuillage touffu et retentissant, mais un feuillage d'où la sève commence ù se retirer, un feuillage déjà diapré des teintes variées de l'automne et qu'un souffle fera tomber.

AU SEIZIËUE SIÈCLE

Il est des siècles liltéraircs plus parrails que le seizième ; il n'en est pas de plus énergique et de plus puissant. Dans ce siècle mémorable, l'esprit humain marche en tous sens, il avance par toutes ses voies. Tous les contrastes sont en présence; on adore Tanliquité, et un immense besoin de nouveauté ébranle les antiques croyances; on s'inspire des traditions un peu artificiellement ranimées de la chevalerie, et un épicuréisme hardi, effronté, envahit les âmes. Le fanatisme religieux arme bien des bras, les passions qui se rattachent aux querelles religieuses remuent bien des cœurs, et le scepticisme le plus audacieux bouleverse et dévaste les esprits. Temps prodigieux où toutes les

puissances de la nature humaine coexistent pèle-mèlc dans un chaos fécond; temps de Tenthousiasme et de l'ironie, de la poésie et de la science, de Tart et de la politique, du fanatisme religieux et de Télan pbiloso* phique I II suffit de prononcer les noms des« personnages célèbres du seizième siècle, pour sentir vivement ces contrastes; le seizième siècle est le siècle do Machiavel et de Lllôpitai, de Calvin et de sainte Thérèse, de Montaigne et d'Ignace de Loyola, de Rabelais et de dlJrfé.

Ce siècle se divise en deux parties distinctes. La période qui embrasse les règnes de François I" et de Henri II est dominée par la grande lutte que la France soutient contre les prétentions de l'empire et de la monarchie espagnole; la période qui commence sous Charles IX, se prolonge sous Henri III et se termine sous Henri IV, est remplie par les guerres de religion. Ces deux époques ont deux caractères entièrement différents. La première est plus brillante, ses vices sont cachés par un vernis d'élégance, elle se colore des derniers reflets de la chevalerie. La foi sérieuse du moyen âge n'existe plus, mais Tenthousiasme i)it sous une autre forme, et Ion peut dire de ce temps ce que François P' disait après la bataille de Pavie : « Tout est perdu fors l'honneur. » Quelques bûchers, quelques gibets s'élèvent, mais les letfres et les arts couvrent tout de leur éclat. La seconde moitié du siècle est plus sombre, plus tragique. La chevalerie est morte;

500 LA LITTÉUATUIIE FIIANÇAÏSE

les lullcs sont atroces. On s empoisonm?, on s'ogorge, cl l'on finit par la Saint-Barihélemy. »

Bien qu'on doive tenir compte d'une division aussi importante, il est impossible de la prendre pour base de rhistoire littéraire; on courrait le danger de séparer des ouvrages qui ne doivent pas l'être, et, pour éviter ce risque, il faut suivre une aulre marche qui, au fond, n'est pas moins' réellement historique. On doit, je pense, examiner d'abord tout ce qui se rapporte aux âges précédents, ce qui en est la continuation, le prolongement, puis ce qui appartient en propre à ce seizième siècle ; son passé d'abord, puis son présent littéraire et intellectuel ; enfin, ce qu'il y a d'avenir en lui, ce par quoi il annonce, prépare, produit ce qui viendra plus tard.

En suivant celte marche, on rencontre d'abord la littérature chevaleresque. La chevalerie, née au moyen âge de l'exaltation religieuse, amoureuse et guerrière, après avoir faibli pendant le prosaïque quinzième siècle, reparait au seizième a l'état d'imitalion, de renaissance; en même temps un fait analogue s'accomplit dans la littérature; l'épopée chevaleresque du moyen âge devient le roman de chevalerie du seizième siècle. La chevalerie passe de la poésie à la prose. Ce fait important et significatif s'était déjà produit partiellement dans ie-Lancelot et dans d'autres compositions romanesques ; il devient universel. Le roman s*efrorce de reproduire l'idéal des sentiments cbevale-

Alî SEIZIÈME SIÈCLE ZV\

rcsques, création du moyen âge. Il y atteint parfois, mais souvent il les raffine outre mesure ou les exagère, faute de les bien comprendre. A côté de ces sentiments souvent forcés viennent se placer des sentiments, des expressions^ des peintures d'une nature moins relevée et plus terrestre. Une sensualité vive et parfois grossière forme le plus étrange contraste avec les délicatesses d'un sentimentalisme exalté. Ce contraste, c*est celui des mœurs et de l'imagination, des mœurs, qui sont les mœurs du temps, de l'imagination qui est encore par souvenir, par un dernier retour vers le passé, rimaginalion du moyen âge.

^ Enfin, dans la dernière partie du seizième siècle, la chevalerie va se retirant toujours, de plus en plus, des mœurs et des sentiments qui, sous les influences de la corruption italienne et du fanatisme religieux, finis* sent par perdre presque toute trace d'honneur et de générosité. En ces temps funestes et sanglants, le be-* soin de Tidéal chevaleresque, l'habitude des sentiments qui s'y i*altachent, subsistent encore dans les âmes comme un écho après un écho; et alors, pour satisfaire à ce besoin qui survit, pour ainsi dire, à sa cause, pour satisfaire à celte habitude qu'on a prise et qu'on ne peut se résigner à perdre, on imagine de transporter l'idéal des sentiments romanesques après l'avoir encore rafSné, et lui avoir ôté tout ce qui pouvait lui rester d'une réalité quelconque, on imagine de le transporter dans un monde purement fictif, de U

392 LA LITTÊRATUUE FRANÇAISE

placer non plus parmi des chevaliers, car il n*y a plus de chevaliers, mais parmi des bergers imaginaires. C'est ainsi que la fm du siècle verra naitre ce dédala de sublililés, de délicatesses amoureuses, si palicmment développées et nuancées si savamment dans Tin* terminable Aslrée.

Au moyen âge, à côté de Tépopée chevaleresque, est le fabliau; de même que Tépopée chevaleresque se fait prose au seizième siècle dans les romans de chevalerie, de même le fabliau du moyen âge devient nouvelle; le quinzième siècle a produit le recueil des Cent nouvelles Nouvelles; le seizième voit naître r£fe;>taméron de la reine de Navarre, et les Contes de Bonavenlure Despériers. Dans cette continuation en prose, le fabliau du moyen âge a conservé toute sa gaieté, et, malheureusement, a conservé aussi toute sa licence.

Marot, le plus ancien de nos auteurs que Boileau ait adopté, Marot est sorti d'un groupe de poètes qui eux-.mèmes appartiennent à une famille née au quatorzième et au quinzième siècle, après les trouvères. Mais, en même temps que Marot se rattache à eux par la nature et la forme de ses compositions morales, galantes, satiriques, il s en détache parce qu'il a tout ce qui leur manque, la grâce, la finesse, Tenjouement. Marot a publié des éditions du Roman de la Rose et des poésies de Villon. Le Roman de la Rose est une longue allégorie, galante dans sa première partie, satirique et encyclopédique dans la seconde. Villon, c'est

un poêle populaire, ou plutôt un poêle peuple, plein de gaieté et d'amertume, de grossièreté et de mélancolie. Marot est le conlinuatenr du Roman de la Rose et de Villon, avec plus de finesse, de grâce et d'esprit que le Roman de la Rose^ avec plus d'urbanité, mais peut-être moins de verve que Villon. Boileau n'avait pas lu Villon, et Ta bien prouvé par ces deux vers :

Villon, l'un des premiers,

Débrouilla Tart confus de nos vieux romanciers.

Villon n'a pas plus de rapport avec les vieux romanciers français que Déranger avec Walter Scott. Mais Boileau connaissait iMarot et l'a parfaitement caractérisé :

Imitez de Marot l'élégant badinage.

La créalion, la gloire de Marot, c'est en elTet le badinage élégant.

La renaissance de l'antiquité et de l'art s'est accomplie en Italie au quinzième siècle; elle a passé en France au seizième; sous ce rapport, nous retardons de cent ans sur l'Italie ; la renaissance est donc un élément à la fois antérieur et étranger à la France du seizième siècle, mais qui s'y continue et s'y naturalise. La renaissance a produit dans notre pays de grands érudits comme Budé, les Ëstienne, le latiniste Muret. Enfin, c'est à ce mouvement qui poussait les esprits vers l'antiquité, qu'il faut rapporter les traductions

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des auteurs anciens, essayées déjà bien des fois en France, comme le montre le catalogue de la bibliothèque de Charles V, mais qui jusqu'au seizième siècle n'avaient guère eu pour objet que des auteurs latins, et s'étendirent alors aux écrivains de la Grèce. La plus célèbre de ces traductions est la Iraduction dePlutarque par Amyot, qui a prêté à l'original une réputation mensongère de naïveté, mais qui certainement a eu pour résultat de populariser l'antiquité, et de la rendre familière à un grand nombre de lecteurs. Amyot, trop vanté sous le rapport du style, car il écrivait au siècle de Montaigne et de Rabelais, mérite cependant de compter dans l'histoire des développements successifs de notre langue.

Le résultat le plus important et le plus littéraire de Tacliondc l'antiquité sur les esprits au seizième siè^^Ic, c'est la célèbre tentative poétique de Ronsard et de ses amis : tentative dont tout le monde a lu 1 histoire dans l'ingénieux et ardent récit de M. Sainte-Beuve. Cette tentative, qui a fondé chez nous l'école romantique, n'était autre chose que l'effort de quelques ultraclassiques pour se faire de modernes anciens et de Français Grecs et Latins : effort analogue à celui par lequel, dans différents pays de l'Europe à la fois, on essayait de substituer les vers mesurés des anciens aux vers rimes des modernes, ou même les vers latins aux français. Ronsard et ses amis voulaient que leurs vers français ressemblassent le plus possible à des vers

antiques. Les odes de Ronsard étaient jetées dans le moule pindariquc ; il introduisit dans le langage poétique, plus rarement il est vrai qu'on ne Ta dit, des mots composés à la manière des mots grecs ; dans son essai d'épopée, la FranciadCj il calqua, avec un rare talent d'imitation, la marche de son récit sur Tlliade. Ce qui est évident pour la forme n'est pas moins réel pour le fond : cette école de Ronsard, qui, dans le mè- Irc, dans la coupe des strophes, dans toutes les par* lies extérieures de l'art, s'efforce, en faisant souvent violence au génie de la langue française, de reproduire le génie antique; celte même école, par ses senti* monts, par son tour d'imagination, non-seulement par la manière dont elle s'exprime, mais par les choses qu'elle dit, se rapproche encore de l'antiquité; elle n'est pas moins païenne par le cœur que par le langage. L'amour que chante Ronsard ou Dubellay, cest Tamour antique, c'est celui d'Anacréon, de Properce, de TibuUe, et non l'amour dievaleresque, celui des trouvères, de Pétrarque ou de Dante. Ainsi, tout se tient dans celle révolution littéraire, et le fond et la forme sont également empruntés à l'antiquité. Dans les genres littéraires jusqu'ici énumérés, les siècles antérieurs peuvent réclamer leur part; mais ce qui appartient en propre au seizième siècle, ce qui est pour lui la littérature, non du passé, mais du présent, c'est l'histoire; c'est surtout cette quantité de mémoires qui fondent alors définitivement parmi nous,

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un des genres dont nous aurons le plus cxclusivcmenl à nous enorgueillir, celte série de productions remarquables qui, travei^ant le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècle, aboutira enfin à ces Mémoires que nous attendons tous et que je ne me lasserai pas de supplier publiquement l'auteur de mettre au jour, ces Mémoires qui seront ceux de notre époque, signés de l'un des plus illustres noms de ce siècle, du nom de Chateaubriand.

Outre les mémoires, le seizième siècle a son histoire dans la narration que de Thou, par un respect pour l'antiquité qui ne surprend point ù cette époque, a écrite en latin, et à laquelle il a imprimé ce caractère de gravité, apanage de la famille parlementaire qu'il représente si bien, et qui soutint si haut, au milieu du bruit des armes et du tumulte des factions, la ma* jesté des lois.

Je citerai au premier rang des mémoires la vie de Bayard, écrite par le loyal semteur^ dans laquelle les vertus du héros sont racontées avec une naïveté charmante qui rappelle Joinville célébrant les vertus de saint Louis, et ses faits d'armes retracés avec une vivacité digne de Froissarl; dans laquelle enfin éclate cette noble nature, cette âmeadmirablcde Bayard, gloire morale de la France au seizième siècle, de Bayard qui prit au sérieux la chevalerie à laquelle personne ne croyait plus, et dont beaucoup s'amusaient encore; qui en réalisa l'idéal dans sa vie guerrière. Bayard se montre

tout entier, avec la candeur de ses vertus, dans la narration du Plutarque inconnu qui a écrit son histoire cl qui était digne de l'écrire.

Mais ce qui fait le mieux connaître de quelle trempe étaient ces hommes du seizième siècle, ce sont certains mémoires comme ceux de d'Aubigné, de Tayannes, de Montluc. D'Aubigné attache par l'énergie de son caractère, Tardeur de ses passions et de ses préjugés, et un bizarre mélange du puritain et du Gascon. Tavannes interrompt sans cesse son récit par des digressions souvent fatigantes, mais dans lesquelles on rencontre ça et là des pensées, des vues, des boulades, pleines de vigueur et d'originalité. Tavannes, écrivant dans son château de Suilly, comme il le dit, tandis que les épées étaient de repos^ préjlisait qu'une révolution pouvait venir et renverser la monarchie; Tavannes, tout fier gentilhomme qu'il était, parlait éloqucmment du besoin d'égalité en France, et avec une singulière pénétration avertissait son pays de ne pas se ruer vainement sur Fllalie et de se porter du côté du Rhin, Tavannes enfin avait pensé à tout, même aux fortifications de Paris.

Biaise Montluc, à Tâge de soixante-quinze ans, tout couvert de cicatrices, après une vie d*avcnturcs, de sièges, de batailles, écrit, pour les capitaines ses compagnons^ son odyssée belliqueuse à travers laquelle il a déployé un caractère à la fois de Spartiate et de Romain ; Montluc se sert d'une plume qui semble taillée

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à coups de d^ue, et que le vieux guerrier tienl d'une main aussi ferme que son épée.

La littérature politique est le cachet d'un siècle où a vécu Machiavel ; celte littérature date en France d'un peu plus haut, car elle remonte à Comraines, mais il ne l'avait qu'entrevue et sous un jour particulier. Au seizième siècle, la littérature politique embrasse un bien plus grand nombre d'objets, et les considère sous des points de vue bien plus variés : toutes les opinions qui aujourd'hui nous divisent sur l'origine, le but, la constitution du pouvoir et de la société, toutes ces opinions, sans en excepter les plus hardies, ont été professées éncrgiquement au seizième siècle. Parmi les théoriciens, les uns étaient monarchiques, comme Bodin, mais monarchiques modérés à la manière de Montesquieu ; Bodin disaitque le prince, comme le peuple, doit obéir à la nature de la loi, souveraine de tous deux, lex ntrinqtte domina^; La Noue demandait les états généraux ; d'autres étaient républicains comme La Boelie. La Boëtie, dont Montaigne a raconté la mort antique, écrivit à dix-huit ans un petit livre qui ne ressemble pas aux Sonnets publiés par Montaigne, et que Montaigne n'osa pas publier. Dans cet ouvrage qui porte le titre expressif de Cmtre tm, le principe monarchique est attaqué sans aucun ménagement. En même temps, Languet publiait le Vindidx contra /y-

^ Lermitiiert Introduction générale à Vhiêtotre du dmi^ pag. 7t.

rannos^ et son livre était traduit en français sous ce litre : Du pouvoir du peuple sur le prince et du prince sur le peuple.

Après les théoriciens politiques viennent les diplomates, car le seizième siècle est le point de départ de la diplomatie en Europe; cette science naît avec la grande question de l'équilibre européen : alors paraissent Jeannin, d'Ossat, Granvelle, qui créent la littérature diplomatique. Les pamphlets politiques sont aussi anciens en France que rimprimeric. On peut dislinguerles pamphlets personnels, comme ceux qui furent écrits contre Catherine de Médicis^ et les pamphlets dans lesquels, à Toccasion d'un événement particulier, on traite une question générale, par exemple, celui qu'on trouve dans les Mémoires de Charles IX sous ce titre : l Autorité d* élire les princes y à qui appartient.VuisyienneTïtles sermons des ligueurs et le chefd'œuvre des pamphlets politiques du seizième siècle, celui qui le couronne et le termine, celui qui est en même temps une excellente satire, une excellente comédie, et un monument de bon sens et de bons sentiments, de bonne langue et de bonne éloquence, la Satire Ménippée.

La jurisprudence montre avec orgueil les noms de Cujas et de Dumoulin, etse glorifie de cette illustre magistrature française à la tète de laquelle il semble qu'on voit marcher L'Hôpital avec son apparence de Caion^ comme parle un contemporain, sa longue barbe, son visage pûle et sa face grave»

400 LA LITTÉRATUUE FRANÇAISE

L'aii militaire éprouve aussi au seizième siècle une révolulion décisive, par rétablissement définitif des armées permanentes, des troupes soudoyées, et par les perfectionnements que Fart des fortifications et rartillerie doivent surtout à l'école italienne. De là résulte toute une série d'ouvrages qui traitent des questions nouvelles, et Ton peut dire que la littérature militaire surgit en France au seizième siècle.

Je n'ai pas encore parlé du plus grand événement intellectuel et moral de ce temps, de la réforme religieuse, qu'il a vu naître. Cet immense événement se rattache immédiatement à Thistoire littéraire de la France, car Jean Calvin fut l'un des pères de notre prose ; mais, pour apprécier ce grand fait de la réforme, il faut l'étudier en lui-même dans ses causes et dans son esprit, il faut en rechercher les antécédents et en parcourir les phases principales. Pour caractériser Calvin, il faut le comparer avec Luther et Zwingle; enfin, il faut examiner quelle a été l'action de la réforme sur la philosophie, sur la politique, sur les lettres et les arts. La, réforme a été préparée par les âges antérieurs, et cependant elle est bien l'œuvre du seizième siècle, elle est bien sa propriété. En même temps elle tient à ce qui a suivi, elle regarde vers l'avenir, on ne saurait le méconnaître; elle a laissé sur l'Europe, dont elle a conquis une partie, une empreinte qui dure encore, d'abord dans les pays où elle règne, à Londres et à Berlin, et même dans les pays

catholiques; la réforme a agi jusque sur les écrivains qui lui sont le plus opposés. Enfin, et ce n'est pas là sa moindre influence, elle a provoqué une réaction admirable qui commence au seizième siècle avec Ignace de Loyola et sainJe Thérèse, et qui, dans le siècle suivant, par saint François de Sales, par le cardinal de BeruUe, arrive jusqu'aux plus glorieux champions du catholicisme, Pascal et Bossuet.

Bien plus encore que la littérature née de la réforme, la littérature philosophique du seizième siècle se rattache à ce qui a suivi. Cette littérature est représentée surtout par le nom de Montaigne, Montaigne le sceptique, qui ne veut rien renverser, mais qui touche, qui remue toutes les idées, et, par la, en ébranle beaucoup, Montaigne est le père de tous les libres penseurs qui viendront ensuite ; il a presque agi sur Pascal, qui a eu peur de lui , et ne s'est sauvé du scepticisme qu'en se précipitant, les yeux fermés, dans l'abîme de la foi. Lamothe le Vayer, Bayle, Fontenelle, et en partic Voltaire, relèvent de lui. Montaigne, c'est un esprit d'une indépendance absolue qui échappe à toute prise, d'autant plus puissant qu'il est plus naturel, et pour ainsi dire plus involontaire, qu'il se transporte, à son gré, d'un pôle de la pensée à l'autre et se retrouve toujours dans son assiette, allant ainsi au bout de toute chose sans sortir de chez soi. Son style, duquel il est plus vrai de dire que d'aucun autre, avec Buffon : a Le style, c'est l'homme môme; » son style

qu'il n'a Irouvé nulle part, dont il n'a communique le secret à personne, qu'il invente à chaque moment pour le besoin de sa pensée, son style est aussi rapide, aussi divers, aussi ondoyant que son esprit.

Il ne reste plus qu'un grand nom à prononcer pour terminer celle revue rapide, et ce n'est pas le moins célèbre de tous. Rabelais est le fou du siècle; son rôle est de dire mille vérités à travers mille extravagances. Je ne vois pas en lui un philosophe ayant un système arrêté sur l'éducation, sur la politique, sur la morale; je ne chercherai pas la vérité dans la dive bouteille; je ne m'appesantirai pas sur chaque partie du Gargantua ou du Pantagruel^ pour y trouver des allusions perpjtuelles, des intentions profondes, pour faire, enfin, le métier de ce que Rabelais appellerait un abstradeur de quintessence; mais je crois qu'en se jouant, en se gaussant^ Rabelais, par la pénétration naturelle de son esprit, a rencontré une foule d'idées ingénieuses, de vues originales. Ses ojpinions sont des saillies plutôt que des jugements et ressemblent aux propos heureux qui échappent dans l'ivresse. Ce que Ton doit admirer surtout chez Rabelais, malgré 1 a déplorable grossiérelé, les souillures immondes qui déshonorent son livre, c'est cette gaieté intarissable et qui n'a peut-être été donnée à nul mortel au même dcj^ré, cette verve qui ne se fatigue et ne se repose jamais, et, par^dcssus tout, ce style prodigieux, si riche, si souple, si abondant, si précis, cette phrase apprise à l'école des alti*

qucs et dans laquelle brille, à un si haut degré, la vivacité, la netleté, l'harmonie, apanages naturels de la prose française.

Enfin le théâtre aussi prend un essor nouveau : on écrit encore des mystères et des moralités; mais Jodelle fonde la tragédie imilée des anciens, et Hardy la tragédie romanesque; il a composé, dit-on, huit cents pièces. Hardy est de la famille de Lopc de Vega.

Cette énumération incomplète suffit pour montrer quel spectacle varié, attachant, animé, présente la littérature française au seizième siècle; mais Thistoire littéraire, aussi bien que l'histoire politique, ne doit pas être seulement un spectacle, elle doit encore être un enseignement^ Parmi toutes les leçons qu'on peut tirer de l'étude du mouvement littéraire au seizième siècle, il en est une qui m'a surtout frappé et dont je crois que notre temps pourrait profiter.

Ce siècle si rempli par les produits de rintelligencc et de rimagination, ce siècle dans lequel toutes les facultés de l'esprit humain et de l'âme humaine ont été représentées par des hommes éminents, ont enfanté des œuvres remarquables, n'a pas été, il s'en faut, un siècle tranquille et pacifique, une époque de loisir commode aux penseurs et aux écrivains; il a été, au contraire, un des âges les plus orageux, les plus remplis par raction, les plus tourmentés par les révolutions qu'ait vus Thumanité, un siècle de guerres et d'agitations, de troubles^ de déchirements. C'est au

milieu de ces agitations, de ces tempêtes, que les hommes du seizième siècle ont fait tout ce qu'ils ont fait ; les guerres étrangères, les désordres plus déplorables des guerres civiles, n'ont pas empêché ces hommes d'écrire, et d'écrire beaucoup d'in-folios, de se nourrir avec passion deraniiquité,des'attaquerauxplus grands problèmes de la religion et de la philosophie. Ceci doit être une leçon pour tous les temps et particulièrement pour le nôtre. Si nous sommes destinés, comme il est possible, à voir des troubles et des guerres, il est bon de nous dire, par avance, que les plus grandes agitations publiques, les plus grands désordres sociaux même, ne doivent point distraire des intérêts intellectuels de l'humanité. Il en est ainsi à plus forte raison quand Tagitalion est dans les esprits encore plus que dans les faits; il serait inexcusable alors de se laisser tellement posséder par les préoccupations politiques, qu'on oubliât le culte de la pensée, l'élude, Tari, la science. Il ne s'agit nullement ici de la plus légère indifférence pour les intérêts publics; les hommes du seizième siècle étaient très-loin de cette indifférence ; tous prirent une part active aux affaires et aux passions contemporaines, mais en ressentant ces préoccupations impérieuses, sacrées, ils trouvaient du temps, ils trouvaient de la force pour penser, pour apprendre, pour produire. Imitons l'exemple de ces hommes, et en ressentant, comme c'est notre devoir et notre honneur en ressentant profondément rintcrêl

qui s'attache aux agitations publiques, recueillons dans nos cœurs assez d'énergie encore pour, remplir noire tâche, pour faire notre travail; qu'ainsi aucune force, aucune faculté, aucune activilc ne soit perdue, et, quoi qu'il advienne, à travers tous les événements qui peuvent nailre, que chacun de nous, dans sa vocation, selon sa destinée, s'efforce de donner à la France un grand siècle de plus.

Des traductions ont placé Âmyot parmi les pères de la prose française ; ce n'est pas le seul fait de ce genre qu'on rencontre dans les annales de la littérature, où les traductions tiennent une place distinguée. L'histoire de la traduction serait curieuse et longue à écrire. Il y aurait plus d^unc induction philosophique à tirer de la nature et du nombre des ouvrages traduits à chaque époque, dans chaque langue. Il serait intéressant de rechercher les motifs qui déterminent un peuple ou un temps à s'approprier tel écrivain plutôt que tel autre. Les inslincts nalionauxse révèlent ici par le caractère des emprunts étrangers, et Toriginalité du goût se trahit par le choix de l'imitation.

Je ne parle pas des littératures qui ne contiennent guère que des traductions. Les traductions d'ouvrages

AMYOT Mr.

persans et arabes dominent dans la littérature turque. La littérature sacrée du Thibet parait n'être qu'une gigantesque reproduction des livres théologiques et poétiques rédigés en sanscrit par les boudhistes indiens. Les conquérants de la Chine, les Tartares Mantchoux, ont traduit les principaux ouvrages chinois, se donnant ainsi une littérature toute faite, comme ils se sont emparés du système administratif sans y rien changer, et se contentant, pour ainsi dire, de le traduire à leur profit. Mais, sans sortir de TOrient, que d'exemples de traductions qui on foué un rôle important dans diverses littératures riches en productions indigènes! Les Persans avaient traduit, il y a plusieurs siècles, les deux grandes épopées indiennes, que nulle langue de l'Europe n'a encore reproduites dans leur intégrité. Les contes arabes, dont quelques-uns, sous le nom des Mlle et une Nuits^ sont devenus si populaires en Europe, ces contes contiennent un grand nombre de récits originaires de la Perse ou de l'Inde, qui n'ont point passé en Arabie dans une version écrite, mais dans une traduction arabe improvisée sans dictionnaire, sous un palmier, au bord d'une fontaine, par un marchand ou un pèlerin. Les translations arabes des auteurs grecs, et principalement d'Aristote, sont célèbres; et bien qu'on ait exagéré leur influence sur la scholastique dans TOccident, où Ton n'a jamais perdu leà ouvages didactiques d'Aristote, cette influence a été grande, surtout par Tintermédiaire du

péripatéticicn Avcrroês, dont le malérialisme eut, parmi les chrétiens du moyen âge, une vogue qui alarmait Pélrarque.

Les Grecs ont très-peu traduit ; ils dédaignaient trop le génie des peuples barbares pour descendre à interpréter leurs pensées, ou môme, sauf quelques exceptions, à conserver leur histoire.

Les Romains étaient ainsi pour le reste du monde, mais ils traduisirent les Grecs. On sait que leur poésie fut, à son premier âge, calquée sur la poésie grecque, et qu'elle Timita toujours; malgré leur mépris pour tout ce qui n'était pas romain, ils daignèrent parfois faire passer dans leur langue des ouvrages barbares; l'empereur Claude avait traduit les annales étrusques. Des exceptions de ce genre durent avoir lieu surtout pour des ouvrages d'une utilité pratique. C'est ainsi qu'après la prise de Carthage, Scipion ayant sauvé de l'incendie et apporté à Rome le livre de Magon sur Tagriculture, le sénat ordonna, par un édit solennel, de traduire en latin ce traité, qui parait avoir contenu les traditions de l'ancienne agriculture babylonienne.

L'histoire de la traduction chez les modernes ne serait pas sitôt épuisée; il faudrait remarquer surtout quel rôle important diverses traductions célèbres ont joué dans les vicissitudes des langues. On sait que la prose allemande date de la bible de Luther; Amyot compte dans l'histoire de la nôtre.

On ne Tavait pas aliendu cependant pour traduire les anciens et en particulier Plutarque; d'assez nombreuses versions des auteurs classiques sont mentionnées dans le curieux calalogue de la bibliothèque de Charles V, et c'est d'après ces versions françaises qu'ont été faites un grand nombre de traductions anglaises, comme le reconnaît Warton. Ainsi, le rôle de la France fut constamment de donner l'impulsion aux autres nations de l'Europe. Au moyen âge, elle avait marché à la tête de la scholastique, elle avait semé au dehors les héroïques légendes de Tépopée chevaleresque et les joyeux récits des fabliaux; au quinzième siècle, elle répandait la connaissance des monuments antiques ; quand elle ne créait pas, du moins propageant, popularisant toujours, tour à tour levier et véhicule, elle ne cessa jamais d'ôlre fidèle à sa mission et à son génie. Oresme avait traduit quelques ouvrages de Plutarque pour Charles V, et George de Selve publia la vie de huit hommes illustres en 1535, avant Amyot.

Amyot ne doit donc pas être considéré isolément, mais être rattaché à toute une famille de traducteurs français qui, depuis plus d'un siècle, avaient commencé à faire passer dans noire langue, et par elle dans les autres langues de TEurope, les principaux auteurs grecs et latins. Amyot a été le plus célèbre de ces pionniers qui défrichèrent courageusement le terrain encore vierge de Tantiquité; nul d'entre eux

n'accomplit une aussi grande lâche que la sienne, mais nul ne fut aussi bien récompensé. Amyola eu la fortune de son vivant, la renommée après sa mort, et aujourd'hui il se recommande encore à notre mémoire à la fois comme Tun des pères de notre langue et comme représentant la première intervention considérable des lettres antiques dans les lettres françaises.

Enfin, il y a une raison particulière de raconter la vie d'AmyoL Cette vie a été brodée d^événements imaginaires, d'aventures entièrement fabuleuses. Le candide et laborieux traducteur a été le héros d'une véritable légende que des écrivains sérieux ont répétée, et dont presque aucune biographie d'Amyot n'est entièrement exempte. Il était juste, ce me semble, d'appliquer une critique rigoureuse à ces récits qu'on croirait empruntés aux pages les plus crédules de Plutarque; il convenait de faire quelque chose pour éclaircir la biographie de celui qui a transporté dans notre langue le plus curieux monun^ent biographique de l'antiquité.

Amyot naquit àMelun en 1514. On ne s'accorde pas sur ce qu'était précisément la conditioii de ses parents, mais il est certain qu'elle n'était pas très-relevée. Furenl-ils bouchers ou corroyeurs, peu nous importe; ce qui nous importe, c'est que leur fils ait traduit Plutarque, Longus et Héliodore. La liste des hommes éminents sortis des rangs du peuple est nombreuse et glorieuse : une humble origine ne saurait

ôlre un motif de dédain dans la postérité, mais une telle origine a eu souvent un autre eflet ; les imaginations, frappées de la dislance qui séparait le point de départ et le terme de la carrière, ont agrandi encore cet intervalle. C'est ce qui est arrivé pour wShakspeare. On a prêté à ses premières années peu connues un certain nombre d'anecdotes plus ou moins puériles, et imaginées pour faire ressortir le contraste de son obscurité et de sa gloire. On a supposé, par exemple, qu'il avait été réduit à garder les chevaux des spectateurs à la porte du théâtre, fait que rejettent les meilleurs biographes et que n'appuie aucun témoignage contemporain. S'il était véritable, peu importerait que ce grand génie dramatique eût été rapproché du théâtre par cette étrange voie, de même qu'il importe assez peu que Fauteur du Contrat social ait été laquais. Quand de tels faits sont réels, il n'y a aucune raison de les taire; mais, quand ils ne sont pas exacts, il n'est pas nécessaire de les supposer. C'est ce qu'on fait pourtant par ce besoin d'exagération et de contraste qui est dans la nature des imaginations vulgaires. On Ta fait pour Amyot plus peut-être que pour aucun autre écrivain français, et sa vie est devenue une espèce de roman que n'a pas manqué de recueillir Saint-Réal, le trés-romanesqne historien auquel on doit le Don Carlos amant d'Elisabeth, qu'a consacré Schiller et qui est fort différent du véritable don Carlos.

Voici le récit de Saint-Réal, dans son troisième discours sur lusage de rhisîoire ;

« Cet excellent homme (Amyot) était flls d'un corroyeur de Melun. Étant encore petit garçon, il s'enfuit de la maison de son père de peur d'avoir le fouet ; il n'eut pas fait bien du chemin qu'il tomba malade dans la Beauce et demeura étendu au milieu des champs. Un cavalier, passant par là, en eut pitié, le mit en croupe derrière lui et le mena de cette sorte jusqu'à Orléans, où il le mit à l'hôpital pour le faire traiter. Comme son mal n'était que lassitude, le repos l'eut bientôt guéri; il fut congédié en même temps, et on lui donna en partant seize sols pour lui aider à se conduire. C'es(t en reconnaissance de cette charité que cet illustre prélat, par un ressentiment digne d'un homme qui avait consumé toute sa vie dans l'étude de la sagesse et particulièrement dans la lecture du Plutarque^ fit depuis un legs de i ,200 écus à cet hôpital par son testament.

« Il fit tant avec ses seize sols, qu'il se rendit à Paris; il n'y fut pas longtemps sans être réduit à gueuser. Une dame à qui il demandait l'aumône, le trouvant de bonne façon, le prit chez elle pour suivre ses enfants au collège et porter leurs livres. Le génie merveilleux pour les lettres que la nature lui avait donné le fit profiter de cette occasion avec usure. Il étudia tant et si bien, qu'on le soupçonna d*être de la nouvelle opinion qui commençait d'éclater, inconvénient

commun à tous les beaux-esprits de ce temps-là. Les perquisitions rigoureuses qu'on fit alors des premiers huguenots l'obligèrent à fuir comme beaucoup d*au-

Ircs, tout innocent quMl était, cl à sortir de Paris

Amyot se retira en Berry chez un gentilhomme de ses amis, qui le chargea de Téducation de ses enfants! Durant le temps qu'il y ful^ le roi Henri II, faisant un voyage, logea par hasard dans la maison de ce gentilhomme. Amyot, étant prié de faire quelque galanterie pour le roi, composa une épigramme en vers grecs qui lui fut présentée par les enfants de la maison. Aussitôt que le roi, qui n'était pas si savant que son père, eut vu ce que c'était : « C'est du grec, dit-il en le jetant ; à d'autres 1 » Il est aisé déjuger, par le déplaisir qu'Amyot dut ressentir de celle action du roi, quelle fut sa surprise sur ce qui arriva ensuite. Michel de THôpilal, depuis chancelier de France, qui accompagnait le roi dans ce voyage, et qui ouït parler de grec, ramassa ce qu'il avait jeté, il lut l'épigramme et en fut surpris; il prend Amyot par la têle, et, le regardant fixement, lui demande où il Ta prise. Amyot, qui était encore dans la consternation où l'action du roi Tavait mis d'abord, lui répond en tremblant que c'était lui qui Favait faite. Sa frayeur ne permit pas à M. de l'Hôpital de douter de sa sincérité. Comme il était grand connaisseur, il ne fit point de difficulté d'assurer le roi que, si ce jeune homme avait autant de vertu que de savoir cl de génie pour les Ici-

très, il méritait d'élre précepteur des enrants de France. Le roi, qui avait en M. de l'Hôpital (oute la confiance qu'il devait avoir, s*enquit du maître de la maison. Comme les mœurs d'Amyot étaient irréprochables, le gentilhomme lui rendit le témoignage qu'il méritait. Il n^y avait que le soupçon qui l'avait fait retirer en ce lieu qui pût lui nuire; mais quand ce soupçon aurait élé su, M. de THôpital, qui était luimôme plus suspect qu^aucun autre, n'était pas pour s'en effrayer. Voilà Taffaire conclue. »

Et voilà une narration fort agréable à laquelle mille petits détails donnent un air de vérité, et qui cependant est fausse dans presque toutes ses parties, comme l'a montré sans peine le terrible Bayle, et comme les dates seules eussent suffi à le prouver sans lui. Pas* sons sur le romanesque récit de la première enfance, récit dont rien ne démontre absolument la fausseté, mais dans lequel la misère du jeune Âmyot, qui fui tout simplement un pauvre écolier de Tuniversilé de Paris, parait avoir été singulièrement exagérée. Il m'en coûterait trop de renoncer à cette touchante anecdote du legs de 1,200 écus fait par l'opulent aumônier de France à Thôpital où avait été recueilli le pauvre Amyot, en mémoire des seize sous qui lavaient empêché de mourir de faim; mais toute l'aventure avec Henri II chez le gentilhomme du Berry^ aventure qui aurait décidé de la destinée du futur traducteur de Plutarque, est une pure imagination. Henri II et

rilopilal ne découvrirent point le mérite cache (l*Amyot dans un château écarté du Berry; car, plusieurs années avant que Henri JI fût monté sur le trône, Amyot avail été recommandé à François l" par sa sœur Marguerite, il avait reçu de lui Tabbayc de Bcllosane.

Ce fait est tiré d'une vie manuscrite d'Amyol citée par Bayle, et qui parait mériter beaucoup plus de confiance que les récils de Saint-Réal. En oulre, Amyot lui-même nous apprend, dans sa dédicace des Œuvres morales à Charles IX, qu'il avait commencé la traduction de Plularque pour François 1". Enfin, ce qui tranche la question, c'est que Saint-Réal fait confier l'éducation des enfants de Henri II à Amyot immédiatement après la découverte de ce mérite inconnu enfoui dans un château du Berry. Or, Amyot fut nommé précepteurdu jeune Charles et du jeune Henri en 1554*; et, à cette époque, il était déjà connu, depuis cinq ans au moins, par la traduction de Tliéagène et Chariclée, dont il existe une édition de 1549* Devant ce seul fait bibliographique tombe tout l'échafaudage de Saint- Réal. Amyot fut dix ans professeur h Bourges, don* nanldeux leçons, Tune de littérature latine le matin, Tautre de littérature grecque à midi.

*. Bayle dit Vers 1558. Ce fut quatre ans plus lût. CliaKcs 1% naquit le 27 juiu 1550, et Amyot, dans la dédicace de la traduction des Œuvres morales de Tlularque, dit au roi : J'ai élé attaché à TOirc éduca'.ion quand vous avicB Tûge de quatre ans. »

Ce fut apparemment pour se délasser de ce laborieux professorat, dont la pensée seule fait trembler noire génération affaiblie, qu'Âmyot traduisit les Éthiopiques d'Héliodore, ce roman où sont racontées les fidèles amours de Théagùne et de la belle Cliariclée, si chères au jeune Racine, qui les lisait furtivement sous les ombrages de Port-Royal, et qu'il grava dans sa mémoire, d'où la sévérité de Lancelot ne pouvait les arracher. Or, il s'agit d'un roman qui, dans la traduction d'Amyol, n*a pas moins de trois cents pages petit in-folio. Certes, un pareil tour d'écolier n'est pas beaucoup à craindre de nos jours. On ne saurait se défendre d'un certain intérêt pour le livre qui charmait à ce point le futur auteur de Phèdre et de Bérénice. Un roman grec, c'est tout Racine, la passion et l'antiquité.

On cherche avidement dans celui-ci les souvenirs qu'il aurait pu laisser à notre grand poète. Serait-ce trop attribuer aux influences souvent si durables et aux vives impressions des premières lectures de croire que Racine, en peignant l'amour de Phèdre pour Hippolytc, n'avait pas entièrement oublié la passion de la reine Arsacé pour le beau Théagène, qui a dans Chariclce son Aricie, personnage que Racine ne doit pas à Euripide? Ne pourrait-on pas retrouver avec plus de vraisemblance encore une réminiscence du même épisode dans la situation de Bajazet, obligé de laisser croire à Roxanc qu'il l'aime, afin de sauver Atalide,

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comme Théagëne amuse la passion d'Arsacë pour ne pas perdre Chariclée?

Le roman dlléliodore est toul à fait semblable aux romans modernes, ef montre que ce genre décomposition n'a pas attendu, pour se produire avec son véritable caractère, la chevalerie, qui, on doit en convenir, a puissamment secondé son essor, mais qui ne la pas créé. Rien ne manque aux Êthiopiqiiesj ni les aventures enlacées avec art, ni les déguisements, ni les reconnaissances, ni les sentiments exaltés, purs et fidèles, pour en faire quelque chose d'assez semblable à Zaide^ composition dans laquelle les pirates jouent un grand rôle, aussi bien que dans Théagène et Chariclée. Certaines portions du roman grec ont même à un haut degré la couleur locale. Telle est la peinture de Texistence des pirates qui habitent les petites iles cachées parmi les roseaux du Nil, et de la prise deSyène au moyen d'une inondation artificielle. Dans ces paV sages et dans plusieurs autres, on trouve, chez le romancier grec, des tableaux de la vie guerrière, de la vie maritime, de la vie de brigand, qui font penser de loin, non plus seulement au roman à grands coups d'épée du dix-septième siècle, mais aux romans historiques de Walter Scott, et encore plus aux romans descriptifs de Cooper.

On a remarqué, comme une singularité littéraire, que cette histoire d'amour avait été composée par Iléliodorc, évoque deTrica ou Tricala, et traduite par

Âniyot, évèque d*Auxcrrc; mais (rès^probablcmcnt Ilcliodorc n'élait pas encore évêque quand il écrivit les aventures de Théagène el de Chariclée, et Âmyot, quand il les iU passer en français, était loin de penser qu1l le serait un jour.

Reprenons le récit de la vie d'Âmyot : je retrouve des inexactitudes et des Tables pareilles à celles qui ont déjà été relevées. On le fait aller à Trente, chargé d une mission importante par Henri II, qpi, à cette époque, aurait reconnu combien le précepteur de ses enfants justifiait la prétendue recommandation de l'Hôpital. Mais Âmyot parut au concile de Trente en 1551, c'est-à-dire trois ans avant Tépoquc où il fut rois en rapport avec Henri II et chargé de l'éducation des deux fils puinés du roi ; la mission d'Amyot lui fut donnée par le cardinal de Tournon et George de Selve, alors ambassadeur. Amyot nous l'apprend lui-même par une lettre qu'il écrivit à M. de Morvillier, maître des requêtes, et on y voit que sa mission, ou plutôt, comme il dit lui-même, sa commissionj se bornait h lire la protestation du roi de France. Du reste, il n'était pas même nommé dans celte lettre et ne savait ce qu'eUc contenait avant de l'ouvrir devant le concile, de sorte, dit^l, que je ne vis jamais chose si mal cousue.. Pas plus mal cousue du moins que toute cette biogra* phie mensongère qui est une insulte perpétuelle et imméritée au caractère modeste d'Amyot.

Mais cette exagération de Timportancc diplomatique

d'Amyot n'est rien en comparaison des inventions qui nous restent à examiner. Le récit de Saint-Réal continue en CCS termes :

a Voilà l'état auquel était Âmyot sous les règnes de sqs disciples François IV et Charles IX, avantageux à la vérité si Ton se souvient de ses commencements, mais pourtant encore indigne de son mérite, et sa fortune était apparemment pour en demeurer là, sans une rencontre fortuite qui le porta plus haut qu'il n'avait jamais espéré, et qui marque admirablement Tesprit de la cour.

« Un jour, la conversation étant tombée sur le sujet de Charles-Quint, à la table du roi où Âmyat était obligé d'assister, on loua cet empereur de plusieurs choses, mais surtout d'avoir fait son précepteur pape. C'était Adrien VI. On exagéra si fortement le mérite de cette action, que cela fit impression sur l'esprit de Charles IX, jusque-là même qu'il dit que, si l'occasion s*en présentait, il en ferait bien autant pour le sien ; et, de ftiit, peu de temps après, la grande aumôneric de France ayant vaqué, le roi la donna à Amyot. Celui-ci, soit qu'il eût quelque pressentiment de ce qui devait arriver, ou par humilité pure, s'excusa tant qu'il put de l'accepter, disant que cela était trop audessus de lui. Mais ce fut inutilement; le roi lui dit que ce n'était encore rien.

*. Amyot fut précepteur du Jeune Charles et du Jeune llcnt^i, et non de François, leur aiuéi

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