‹ Mélanges d'histoire littéraire et de littératureChapitre 14 sur 15 · I. Til · texte numérisé non relu

I. Til

dont je suis encore mieux assuré, le nom de Chateaubriand, plus indestructible que le granit de \os rivages, s'élèvera au-dessus de cette grande marée de siècles qui monte incessamment derrière nous, et qui, sous son niveau toujours croissant, engloutit chaque jour un nouveau sommet du passé dans le déluge de Toubli. Nous pouvons le dire hardiment, et c'est la seule consolation terrestre que notre douleur puisse accepter, cette vie des grands hommes dans laquelle M. de Chateaubriand vient d'entrer après une des carrières les plus belles, les plus complètes et les plus pures ; cette vie de gloire qui commence pour lui en même temps qu'une autre immortalité saluée d'ici-bas par nos hommages, nos prières et nos larmes, elle ne finira point avant que notre planète même soit brisée, ou que les derniers pas de l'homme soient effacés de la terre.

PAn M. SAISTE-BEUVE — ISVS^

Le succès du dernier ouvrage de M. Sainte-Beuve est désormais établi et assuré. Il ne s'agit plus d'an-^ noncer au public un livre que le public a goûté. Les deux volumes qui ont paru garantissent ce qu'on doit espérer des deux * que l'on attend. La critique n a plus qu'à traiter, dans son propre intérêt, avec l'attention dont il est digne, un ouvrage qui restera.

L'un des grands charmes de cet ouvrage naît du charme que le sujet a exercé sur l'auteur. M. Sainte- Beuve aime Port-Royal et le fait aimer. Il tient ce qu'il a promis dès les premières lignes en disant : « On se mettra du cloître, on se fera de la famille Arnaud. »

* L'ouvrage complot est en cinq volumes.

En effet, il est du cloîlre, il appelle Philippe deChampaigne no(re peintre ordinaire. Comme il a vécu, scnli, conversé avec ses personnages ! De quel cœur il souffre avec eux, el de quel air il triomphe! La journco du guichet a été une des rudes journées de sa vie. Il semble avoir prié el pleuré avec ferveur au convoi de M.' de Saint-Cyran et à la prise d'habit de mademoiselle Lancelot.

De celte sympathie passionnée pour son sujet résulte une connaissance intime, profonde, des saints hommes et des pieuses f/»mmes parmi lesquels il nous fait vivre avec lui. « On ne comprend que ce qu'on aime,» a-t-il dit; oui, il fallait aimer autant Port- Royal pour le comprendre si bien.

Aussi, comme tous les personnages de ce drame sévère, qui a le cloître pour théâtre, et qui laisse voir au fond de la scène le grand siècle en perspective ; comme tous ces personnages, directeurs, abbesses, simples religieuses, obscurs solitaires, jusqu'aux plus humbles serviteurs, sont dessinés d'un crayon fidèle! comme tous ces portraits sont vivants et respirent ! quelles nuances délicates les distinguent! quelles oppositions senties les séparent!

Mais la sympathie ne suffit pas, il laul encore la science; c*est par une étude minutieuse de son sujet, par une investigation patiente et sérieuse, unie à une imagination merveilleusement flexible, et à Tun des esprits les plus vifs et les plus ingénieux de ce temps.

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que M. Sainte-Beuve est parvenu à recueillir et à ranimer toutes ces irïdividualitj&s si diverses. Il dit avec beaucoup de raison : « C'est toujours du plus près possible qu'il faut regarder les hommes et les choses. Rien n'existe détinitivement qu^en soi. Ce qu'on voit de loin et en gros, en grand môme, si Ion veut, peut être bien saisi, mais peut l'être mal. On n'est trèssûr que de ce qu'on voit de très-près. » Aussi ne reste-t-il jamais dans ce vague commode aux esprits superficiels et tranchants; il ne se contente pas de caractériser ses personnages par quelques désignations judicieusement appropriées en les ramenant à divers types que chacun représente admirablement ; il s'approche d'eux, il porte le flambeau sous leur visage et en dessine exactement tous les traits; ou plutôt, méthode encore plus rare, il les laisse se peindre euxmêmes ; et, grâce à un procédé qui, à quelques égards, ressemble à celui du daguerréotype, on voit ces ligures, éclairées par la lumière qu'il fait tomber sur elles, reproduire leur image fidèle sur une planche de fin acier qui miroite un peu. Regardez l'image à la loupe, vous y trouverez toujours de nouveaux traits, de nouveaux détails. M. Sainte-Beuve ne s'en tient pas là, il a devancé l'invention qu'on attend encore : son daguerréotype reproduit avec le trait la couleur.

Mais cette comparaison, même en l'élargissant autant qu'on voudra, sera toujours loin d'exprimer le procédé multiple de M. Sainte-Beuve. Non-seulement

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il peint, mais il conte, il juge à merveille. Que de récits attendrissants! que d'aperçus qui, à force d'èlre fins, deviennent profonds , semblables à ces ingénieux instruments qui, par leur ténuité même, plongent bien avant dans le sol, et vont chercher les sources jaillissantes! Ici c'est la biographie attachante d'un personnage près* que ignoré ; là c'est la spirituelle analyse d'un livre que vous n'auriez pas lu. Des anecdotes qu'on retient, de la théologie que Ton comprend, de la morale qu'on écoute parce qu'elle est sincère, de la critique littéraire à la fois sérieuse et animée, voilà ce qu'on trouve à chaque page dans ce livre solide et charmant.

Et ce n'est pas seulement un livre plein de fine érudition et d'appréciations délicates; c'est un livre de bonne foi. L'auteur cherche sincèrement la vérité, la vérité historique d'abord, puis la vérité morale. Il a des sympathies, mais ces sympathies sont éclairées. Il n'a pas de ces partis pris qui rebutent. Peut-être il aime trop Port-Royal, et surtout il déteste, je crois, trop ses ennemis. Mais comment vivre longtemps avec ces hommes aux haines vigoureuses sans partager un peu leurs inimitiés? Du moins, tout passionné qu'il est, il s'efforce sans cesse d'être juste.

Bien qu'il se soit fait de la famille Arnauld, il n'en est pas jusqu'à ne point démêler avec une sagacité très-impartiale les petits artifices mondains dont elle usa en diverses rencontres, notamment quand M. Arnauld le père se permit de faire passer à Rome la jeune

abbesse de Port-Royal, qui devait être un jour la glorieuse mère Angélique, pour âgée de quinze ans, tandis qu'en réalité elle avait cinq ans et demi. — Sa tendre adoration pour le bon évêque de Genève ne Ta pas empêché de relever l'intolérance de ses trop politiques et trop peu charitables conseils au duc de Savoie dans Taffaire de la conversion du Chablais. — D*autre part, après avoir sévèrement mis en relief Tépicurisme négatif de Montaigne, dans une note, il fait en partie à Taimable sceptique une réparation gracieuse. Il ne veut pas être le champion d'une thèse ou d^un parti : il veut rester dans le juste et dans le vrai. J'honore cette équité consciencieuse, si rare aujourd'hui.

Avec son imagination sympathique jusqu'à Fémotion, M. Sainte-Beuve eût pu facilement se persuader qu'il était tout à fait de Port-Royal, et descendre de rindépendance de Thistoire ùla servitude du plaidoyer. Je lui sais gré de ne l'avoir point fait.

Si quelqu'un trouvait que la composition manque un peu de sévérité, de régularité, de juste proportion, j'ajournerais toute critique définitive jusqu'à Tentier achèvement de Tœuvre, et, en attendant, je dirais que M. Sainte-Beuve n'a pas intitulé son livre Histoire de Port-Royalj mais Pori-RoyaL Ce n'est pas une chronique de monastère, enregistrant année par année les obits des recluses et des solitaires; c'est plutôt comme un voyage, comme un séjour dans ce cloître pieux et savani, humble et célèbre. L'auteur, en cela semblable

à quelques gens du monde, à quelques beaux esprits du dix-septième siècle, y \a faire des retraites; il est édifié, touché; Tesprit du lieu le pénètre et l'attendril; mais il ne s*est pas engagé par les vœux redoutables. Il admire, mais il réfléchit ; il discute, il est du siècle. Quelquefois même il ouvre la fenêtre de sa cellule, et regarde du côté de la cour, de la ville, du théâtre. 11 voit passer de loin Corneille, Rotrou, Balzac, Montaigne, mademoiselle Uamilton, que sais-je? Alors ce n*est plus seulement la fenêtre qu'il ouvre, c est la porte, et le voilà parli. Il reviendra faire pénitence à Port-Royal avec les in-folios de Jansénius, mais pas tout de suite; il fautqu^il cause un peu à loisir avec ces poètes, ces beaux esprits, ces belles dames. Sous prétexte d'y retrouver la journée du gtdchety il ira entendre Polyeucte, Polyeucte l'entraînera à Saint-- Genest. L'auteur des Essais^ qui aime l'esprit, gardera longtemps dans son château de Montaigne un pareil hôte. L'hôte s'y oubliera un peu. Patience, nous le retrouverons-recueillant avec respect le§ paroles de M. de Saint-Cyran, ou agenouillé au lit de mort de M. de Sacy. M. Arnauld, q;ui n'est pas coulant sur Tarlicle de la pénitence, froncera le sourcil avant de lui accorder l'absolution. Mais parmi tous ces messieurs^ si jansénistes qu'ils soient, personne n'aura le courage de le damner.

Pour ma part, je regretterais fort ces digressions motivées, car elles forment une des parties les plus

intéressantes de loiivrage. A-t-on jamais mieux apprécié que ne le fait M. Sainte-Beuve Balzac, Thommephrase, comme Malherbe fut l'homme- vers : Balzac, chez lequel on ne peut jamais surprendre une conviction sérieuse, une émotion vraie ; qui écrit pour écrire, et ne se sert de Tidée que pour porter l'échafaudage de ses paroles ; 'pour qui la religion, la morale, la politique, sont des occasions de bien dire, et, si Ton me passe l'expression, comme des mannequins sur lesquels il essaye la draperie savante et la broderie curieusement travaillée du langage? Peut-on mieux peindre l'empire de la métaphore sur un esprit et l'idolâtrie de la figure de rhétorique que par cette précieuse anecdote, si bien racontée chez M. Sainte- Beuve?

«Un jour, comme, en présence de Balzac, M. deSainl- Cyran vint à toucher certaines vérités et à les développer avec force, Balzac, attentif à tirer de là quelque belle parole pour Tenchâsser plus tard dans ses pages, ne put s'empêcher de s'écrier : « Cela • est merveilleux ! » se contentant d'admirer sans rien s'appliquer. M. de Saint-Cyran, un peu impatienté, lui dit très-ingénieusement : a M. de Balzac est comme un homme qui serait devant un beau miroir (je remarque que répithète manquait un peu de modestie) d'où il verrait une tache sur son visage, et qui se contenterait d'admirer la beauté du miroir sans ôter la tache qu'il lui aurait fait voir. » Mais là-dessus Balzac, plus

émerveillé que jamais, et oubliant derechef la leçon pour ne voir que la façon, s'écria encore plus fort : <K Âh ! voilà qui est plus merveilleux que tout le reste. » Sur quoi M. de Saint-Cyran, malgré lui, se prit à rire. »

On voit que les excursions littéraires de M. Sainte- Beuve ne Técartent pas tellement de son sujet principal qu'il n'y rentre heureusement. La solidité de M. de Sainl-Cyran rend plus sensible ce qu'il y a de creux dans le talent de Balzac, comme on apprécie mieux la légèreté d une vessie remplie de vent si on la voit tomber à côté d'une masse de plomb.

Il en est de même de Montaigne. Il fallait peut-être se placer une fois à ce point de vue extrême dans lequel la nature humaine est haïssable, pour sentir vivement et faire sentir que Montaigne est, comme le dit M. Sainte-Beuve, non pas un système de philosophie, non pas même avant tout un sceptique, un pyrrhonien, mais tout simplement la nature, la nature au complet sans la grâce. Je ne connais rien de plus ingénieux que ce long morceau sur Montaigne jeté là comme un contraste au milieu deThisloire de Port-Royal. On eût pu croire qu'il restait peu à dire sur Montaigne; s'il se fût agi de tracer son éloge, cet éloge était fait de main de maître : M. Villemain y avait merveilleusement réussi dans un écrit de sa première jeunesse, qui annonçait déjà la haute portée d esprit manifestée depuis tant de fois et avec tant d'éclat. M. V. Leclerc,

cet érudit qui est aussi un écrivain, avait dignement apprécié les mérites du philosophe gascon dans une analyse approfondie ; il restait à faire non plus Téloge de Montaigne, mais son procès ; cette tâche appartenait de droit à Thistorien de Port-Royal : M. Sainte- Beuve Ta parfaitement remplie.

En Tabsolvant de ces écarts apparents, je reprocherai à M. Sainte-Beuve quelques rapprochements un peu forcés et inopportuns. La mère Angélique disant aux dragons qui venaient l'enlever de Tabbaye deMaubuisson, qu'elle ne sortirait point si on ne la faisait sortir de force, et qu'en ce cas seulement elle pouvait être excusée devant Dieu, ne rappelle guère la protestation foudroyante de Mirabeau. Quelques personnes n'ont pas goûté le rapprochement de la sœur Anne- Eugénie et de Lélia. Ce nom rappelle un des plus grands talents de notre époque ; mais, tombant ainsi au milieu de Port-Royal, il fait un bruit pareil à celui d'une explosion soudaine et terrible; on croit voir les sœurs se boucher les oreilles et s'enfuir avec de grands signes de croix. Un autre nom, un nom dont il faut laisser la superstition aux admirateurs de Timmoralité habile, celui de M. de Talleyrand, vient deux fois sans motif sous la plume généreuse de M. Sainte-Beuve ; selon moi, c'est deux fois de trop.

Sans parler de l'exactitude très-contestable de ces rapprochements, tous ont un inconvénient réel, même les plus heureux : c'est de ne pouvoir être bien saisis

que par les contemporains de lauteur. Si M. Sainte- Beuve voulait m'en croire, il eflacerait ces détails, qui s'adressent à notre génération, d'un monument fait pour lui survivre.

Je reprocherai aussi au spirituel écrivain des rapprochements d'un autre genre, et encore plus arbitraires. Qu'importe que le nom de guerre adopté par Pascal dans les Lettres à un provindalj Montalte, ressemble à celui de Montesquieu, auteur des Lettres persanesy à celui de Montaigne, et à un pseudonyme adopté par M. de Maistre? C'est jouer avec les mots, et ce jeu me semble peu digne d'un esprit aussi élevé' et d*un sujet aussi sérieux.

J'en ai fmi avec les chicanes de détail. Ge qui suit n'est point une critique, c'est la discussion de quelques idées que m'a suggérées Tétude de Port-Royal et de M. de Saint-Cyran en particulier, et que je soumets à M. Sainte-Beuve. L'honneur lui en est dû; il a si bien ressuscité ses pieux héros, qu'après l'avoir lu, on croit les avoir connus. Je lui demande donc la permission d'en causer avec lui comme d'amis communs dont nous examinerions la physionomie morale, le caractère, en nous promenant sous les marronniers du Luxembourg ou sous les ombrages d'Aulnay.

La réforme de l'abbaye de Port-Royal, si heureusement accomplie par la jeune mère Angélique, et l'association des saints solitaires qui se réunirent à l'ombre de l'abbaye réformée, sont rapportées très-

judicieusement par M. Sainte-Beuve à ce grand et admirable mouvement de régénération religieuse que rÉglise catholique produisit parfont à la fois dai^s son propre sein, et qu'elle opposa vaillamment aux terribles alleinles de la régénération protestante. En effet, la même inspiration qui a suscilé Ignace de Loyola et sainte Thérèse en Espagne, saint Philippe de Néri et saint Charles Borromée en Italie; en France, Bérulle, fondateur de rOratoire; OUieret Bourdoise, fondateurs des séminaires; saint Vincent de Paul, fondateur de la congrégation des Missions et des sœurs de Charité, a enfanté Port-Royal. Port-Royal a été animé en toutes choses d'un esprit de renouvellement ; retour à la simplicité du christianisme primitif dans la pratique, a la pureté du dogme fondamental de la grâce tel qu'il croyait le lire dans saint Paul et saint Augustin : tel a été le but de ses efforts et de ses combats. Il recommence dans la \allée de Chevreuse les scènes de la Thébaïde; il a son saint Augustin dans l'abbé de Saint- Cyran, son Athanasedans Arnauld; il a ses persécutions et presque ses martyrs; comme le christianisme des premiers siècles, il étonne le monde par la foi, la science et l'austérité.

Tout homme équitabledoit rendre à Port-Royal cette justice que M. Sainte-Beuve lui a rendue. Mais, en même temps que Port-Royal a été pénétré de ce pur esprit de christianisme qui animait pareillement les réformes et les fondations dont j'ai nommé tout à

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