‹ Mélanges d'histoire littéraire et de littératureChapitre 15 sur 15 · PORT-I\0\AL · texte numérisé non relu

PORT-I\0\AL

l'heure les principaux auteurs, Port-Royal a eu son caractère propre ; certaines idées particulières l'onl marqué de leur sceau. Port-Royal est une communauté chrétienne réformée, et, sous ce rapport, il rentre dans le mouvement général de réformation catholique, dont il offre un des résultats les plus célèbres; mais ce qui le distingue et le caractérise, ce qui a fait, en un mot, que Port-Royal a été Port-Royal, c'est le jansénisme. M. Sainte-Beuve répond que Port-Royal et le jansénisme ne sont pas tout à fait ni toujours la même chose. Pas tout à fait et surtout pas toujours, non, sans doute; car, grâce au ciel, Port-Royal a été enterré sous ses ruines avant de voir les convulsionnaires succédant au grand Arnauld et à Nicole, et le jansénisme tombé de Pascal au diacre Paris. Mais, depuis le premier jour, Port-Royal a été profondément janséniste dans le sens élevé et sérieux du mot, c'està-dire qu'il a été dominé par certaines idées dogmatiques, qu'il a envisagé le christianisme sous un cer-< tain aspect auquel on a donné le nom de jansénisme. Or cette religion formidable a exercé la plus grande action sur les hommes de Port-Royal, elle a donné aux pensées de ces hommes leur forme et à leur génie sa couleur; elle a trempé leurs caractères et raidi leurs âmes; elle a fait leurs vertus et leurs égarements. Pour moi, le génie, la destinée, tout, jusqu'au style de Port-Royal, était contenu dans quelques lignes de Jansénius et de Saint-Cvran.

Or, le jansénisme ainsi entendu, le caraclère triste et violent qu'il a communiqué à Port-Royal, c'est là ce que je ne trouve peut-être pas assez marqué dans le tableau, du reste si fidèle, que M. Sainte-Beuve nous a donné. Je lé remarque surtout en ce qui concerne Saint-Cyran.

On peut dire que M. Sainte-Beuve a retrouvé Saint- Cyran ; il a eu parfaitement raison d'insister sur le rôle de ce personnage; je pense comme lui que ce rôle fut décisif pour Port-Royal. Saint-Cyran, le Lycurgue de cette Sparte chrétienne, n'avait pas été placé à sa véritable hauteur, depuis Richelieu, qui, lui aussi, avait compris la valeur de cet homme plus redoutable, disait-il, que six arniées ; de Richelieu, qui, ne pouvant le plier à ses fins, lui avait fait Thonncur de le persécuter parce qu'il le craignait, et lui avait rendu justice à sa manière en l'envoyant à Yincennes. Mais plus Tabbé de Saint-Cyran fut un personnage important dans le drame qui se joua à Port-Royal, plus son caractère a eu d'influence sur les autres caractères et sur la marche générale de l'action, plus il importe de le bien connaître, de le saisir dans son entier, sans rien retrancher et rien atténuer de ce qui le constitue.

Or, il me semble que H. Sainte-Beuve, distrait quelquefois par sa prédilection, a détourné les yeux de certains côtes, peu aimables il est vrai, de cette nature, mais qui concourent à la caractériser.

496 POHT-ROYAL.

Le dirai-je? M. Sainte-Beuve me paraît avoir un peu trop écouté le bon Lancelot, qui, dans ses mémoires sur M. de Saint-Cyran, le montre tel qu'il le voyait lui-même, sous un jour adouci et pour ainsi dire à traverssonâmeà lui, sa belle âme toute remplie d onction et de tendresse. Si nous interrogeons sur M. de Saint-Cyran, non pas son candide et affectueux disciple, mais M. de Saint-Cyran lui-même, tel qu'il se montre dans ses livres et dans ses lettres, il s'échappera de ce cœur impétueux et sincère des accents plus rudes; nous aurons le spectacle de ce contraste qui a dominé Port-Royal, la rigueur du jansénisme se mêlant à la mansuétude chrétienne; c^r Tâpre esprit du jansénisme remonte à Saint-Cyran : comme on marque les troupeaux avec un fer ardent, le fer ardent de sa parole a marqué son fier troupeau d'une noire empreinte.

En effet, ainsi qu'on le voit très-clairement dans le livre de M. Sainte-Beuve, il n'y a nulle raison d'atlribuerla création du jansénisme à Jansénius plutôt qu'à Saint-Cyran. On pourrait appeler tout aussi bien celte doctrine le saint-cyranisme. Elle fui extraite de saint Augustin par les efforts communs des deux amis, pendant les cinq années qu'ils passèrent ensemble à Bayonne, dans la maison de Saint-Cyran. L'ardeur paraît avoir été surtout du côté de celui-ci. Sa fougue méridionale excitait le flegme germanique de ce bon Flamand qnil tuerait à force de le faire étuilier. disait madame Du-

l'OHT-ROYAIi. m

vergier de Hauranne la mère. Le Flamand retourna en Flandre et, sans rien dire, travailla durant vingtcinq ans à coordonner toutes les parties du système, à charger et bourrer lentement ce canon in-folio sur le. quel il avait gravé Augustinus, et qui devait faire, après sa mort, une si formidable explosion. A lui le travail silencieux, patient, la déduction méthodique, Tenchainement laborieux des principes et des conséquences; à son ardent ami l'impatience toute française et toute méridionale de répandre sa doctrine dans les âmes par des conversations, des lettres, surtout par ses exhortations spirituelles, en qualité de directeur des âmes; or, dès 1636, il était celui deLancelot, de Lcmaistre, d'Ârnauld, de la mère Angélique.

Quand le livre de Jansénius parut, depuis sept ans Saint-Cyran infusait, pour ainsi dire, dans Port-Royal ce sombre christianisme qui, poussant à ses dernières limites le dogme de la chute, refuse tout a la volonté deThomme pour tout accorder à la grâce de Dieu, appuie avec complaisance sur tous les points terribles, le petit nombre des élus, la damnation des enfants morts sans baptême, Tinutilité des vertus païennes, foule aux pieds, avec une sorte de fureur, le moi humain et le prosterne épouvanté devant Timpénétrablc volonté de Dieu, qui a prédestiné la grande majorité des hommes à des tourments éternels, exceptant seulement quelques graciés de Tuniversel supplice. Ces opinions, auxquelles Jansénius devait attacher

son nom , avant de le porter, éiaient celles de Saint-Cyran et de Port-Royal. 11 faut donc s'en bien pénétrer pour comprendre l'un et Tautre, et peut-êlre ne les sent-on pas toujours chez M. Sainte-Beuve aussi présentes à ces grands et tristes génies qu'elles le furent en effet.

En outre, Saint-Cyran y était comme prédisposé par une humeur âprQ et farouche, que Tesprit de TÉvangile, se faisant jour à travers saint Augustin, finit par adoucir ou plutôt amortir, mais qui déborde avec violence dans ses premiers écrits, dans le Petrus Aurelius (si toutefois ce livre lui appartient), et surtout dans la réfutation de la Somme théologique du pèi^e Garasse^ réfutation dont il est bien certainement l'auteur.

Ce père Garasse, jésuite, était un théologien grotesque et facétieux; vrai personnage des Provindales. Après avoir débuté par de violentes attaques contre les esprits forts, il avait osé, sans être un saint Thomas, publier une Somme théologique remplie de propositions singulières et d'expressions hétéroclites comme celle-ci : «Dans Jésus-Christ, la personnalité humaine a été mise à cheval sur la divinité du Verbe. » Ce pauvre homme, sur lequel, depuis SaintCyran jusqu'à Bayle et Voltaire, on a fait pleuvoir le ridicule, et qui le méritait, mourut, il faut le confesser, en saint et en héros. Relégué à Poitiers, dans une peste, dit M. Sainte- Beuve, qui n'est pas suspect en louant un ennemi de Saint-Cyran, il demanda à ses supérieurs la faveur de

soigner les malades, et mourut, frappé lui-même, au lit d'honneur.

Une telle mort rachète beaucoup de citations fausses et de méchants arguments. Elle me fait trouver encore plus dure et plusàmère la polémique acharnée de Sainl-Cyran.

La réfutation de la Soinmê théologique du père Garasse est appelée par Lancelot une des plus belles pièces et des plus savantes qui jusque-là eussent paru dans notre langue^ Peut-èlré le doux néophyte ne l'avait pas lue. Ce qu*il y a de certain, c'est qu elle ne se recommande ni par la modération du langage ni par la charité des sentiments.

Dans la dédicace qu'il adresse au cardinal de Richelieu, Tauleur de la réfutation caractérise ainsi Touvrage qu'il a entrepris de réfuter : « Ce livre n'est qu'un égoui (Terreurs et une monstrueuse confection, pour le dire ainsi, de conceptions si égarées et extravagantes, qu'elles passent jusqu'à la ruine des principales vérités delà religion.» — Plus loin, Sainl-Cyran appelle le livre fort ridicule et fort innocent du père Garasse « un monstre plus épouvantable en fait de livres que les plus énormes qui aient jamais été produits en ma^ Hère d'animaux aux plus grsuides chaleurs de l'été en la Libye. »

Ce qui est pis que ces aménités de la polémique, c'est d'inculper sans cesse les intentions d'un adver*

* Mémoires de Lancelot, ti II. p. 114» '

saire étourdi, mais honnête; de lui dire, par exemple : « Ce n'a pas été par hastiveté ou ignorance que vous avez perverti le texte d'Origène, mais à dessein et a escient. »

U ne faut pas croire qu'après cette première fougue, M. de Saint-Cyran se calme et se modère en avançant; car je lis dans le second volume de la réfutation (elle en a deux et devait en avoir quatre) :

<c Garasse est toujours Garasse, c'est-à-dire qu'il est toujours semblable à lui-même en inepties, en impostures, qui vont tellement en croissant, que les dernières surpassent les premières. »

N'en peut-on pas dire autant de la colère et des injures que lui adresse son pieux adversaire? Celui-ci, perdant toute retenue, va jusqu'à s'écrier : « J'ai peur qu*on aura besoin de chaînes pour vous attacher, tant est grande la furie qui vous prend. »

Vraiment j'en suis bien Tâcbé; mais, s'il y a ici un Turieux, ce n'est pas le pauvre jésuite.

Parce qu'il s'est trompé de page en citant saint Thomas, Saint-Cyran s'écriera : « L'extrême passion que vous avez d'acquérir la réputation d'habile homme vous faisant entrer en désespoir d'y parvenir par la droite voie, qui est celle de la vraie science et de la solide vertu, vous fait quant et quant chercher les moyens d'en venir à bout par une poltronnerie' intolérable, en commettant mille impostures et falsilications sur les auteurs que vous alléguez. »

Enfin le grave, Tauslère Saint- Cyran, qui, selon Lancelot, s'était interdit toute raillerie, et dont M. Sainte- Beuve a dit : jamais moqueur; Saint-Cyran, si grave, gagné par la boufTonnerie de son adversaire, la dépasse encore dans cette mémorable controverse sur le rhinocéros. — Le père Garasse avait dit avec son bon goût et son bon sens ordinaires : a Aristole a trèssagement remarqué au second livre des Animaux que le plus lourd animal du monde est le plus moqueur, savoir le rhinocéros. Il n'y a pièce sur son corps qui n'apprêtât à faire des farces, tant il est hideux et contrefait, et néanmoins c'est celui-là qui se moque des autres. » Saint-Cyran répond : Dans le second livre des Animaux d'Aristote, il n y a rien de ce que vous en alléguez; mais, puisque cet exemple du rhinocéros vous a manqué, substituez à sa place celui de François Garasse, qui, étant le plus hideux des écrivains qu'on ait jamais vus, à cause des faussetés innombrables dont ses livres sont remplis, fait le galant, et se moque des autres. »

M. Sainte-Beuve mè pardonnera-t-il cette citation? Mais lui qui est un écrivain sincère, qui veut être complet et peindre la nature humaine sous toutes ses faces, qui aime à la contempler, non-seulement par son grand, mais par son petit côté, qui repousse les hommes tout d'une pièce et les types convenus, me permettra d'appliquer ici son propre procédé. Je fais pour Saint-Cyran ce que lui-môme a fait pour la fn-

mille Arnauld ; tout en démêlant les faiblesses, je m'in* cline devant les vertus.

Ainsi, j'éprouve un vrai bonheur à citer après ces violentes et grotesques injures des paroles inspirées par un sentiment chrétien, et qui replacent soudain Sainl-Cyranà cetle hauteur d'où la polémique n'aurait jamais dû le faire descendre.

Le jésuite s'étant échappé à dire : a Quand un gentilhomme donne un soufflet à un villageois, c'est un péché de colère qui neutre pas en considération ; mais, si un villain ou un homme de néant avait la hardiesse de donner un soufflet à un gentilhomme, J'oflense ne se peut réparer que par la mort du criminel. »

Saint-Cyran s'écrie, bien inspiré celte fois par sa colère :

a Ce que vous ajoutez en faveur des gentilshommes frappés par des hommes qui ne sont pas de leur condition et qui sont villageois et hommes de néant, comme vous dites, est tellement exorbitant que je confesse n'avoir point de paroles pour vitupérer assez le grand excès que vous avez commis contre là vérité de l'Évangile. »

Je crois qu'il est bon de montrer ces contrastes, pour que cetle grande figure de Saint-Cyran, si bien dessinée par M. Sainte-Beuve dans les parties principales, apparaisse sous son véritable jour. C est un homme bien dur, à ce qu'il semble, celui qui concevait ainsi le regard de Dieu sur les âmes : « L'àrae mauvaise

POnT-ROYAL. 503

est si horrible aun yeux de Dieu, qu'il ne la regarde qu'avec un œil de colère pour la détruire; et, s'il diffère quelque temps a la perdre, c'est pour la perdre avec plus de rigueur si elle ne s'amende. »

Eh bien, cet homme était capable aussi d'éprouver les plus vifs et les plus tendres mouvements de charité. Il écrivait de sa prison : « Il n'y a qu'une chose qui me fait peine, qui est la vue de ce grand nombre de pauvres languissants, je dis tant de ceux qui le sont dans le corps, que de ceux qui le sont dans l'âme; je me cache souvent, je me détourne, je m'enfuis, pour ne pas les voir, n'ayant ni argent ni bien temporel pour les délivrer de leur misère, et me sens un secret désir de me vendre, si je pouvais, pour soulager le moindre d'enlre eux. »

Certes, ce sentiment était sincère, les faits l'attestent. Lancelot en rapporte plusieurs qui montrent une délicatesse de procédés charitables bien touchante dans sa naïveté. Je veux me réconcilier avec M. Sainte-Beuve en citant un passage des mémoires de Lancelot, que je lui recommande pour une seconde édition. Il s'agit de M. de Saint-Cyran, prisonnier ù Vincennes : « Ayant ouï dire par rencontre qu'il y avait un homme d'honnête condition qui avait été mis au Pelit-Châtelet et qui en avait perdu l'esprit d'affliction, et qu'entre autres choses dont il se plaignait il trouvait fort mauvais que ceux qui, par charité, prenaient soin de lui, leus^ sent fait habiller de gris, M. de Saint-Cyran ne dit mot

504 PORT-nOYAL.

alors, mais, dès le lendemain, il se fit chercher un tailleur exprès pour prendre sa mesure et lui faire un habit noir fort honnête et comme il le demandait. »

Cette charité, qui ne tient pas compte seulement des besoins matériels, mais fait l'aumône aux besoins de l'imagination, est d'une qualité rare; mais M. de Saint- Cyran manifesta mieux encore ce besoin délicat d'approprier le bienfait à la condition de Tobligé.

Il y avait dans le château de Vincennes, où il était renfermé, une dame appelée la baronne deBeausoleil, dont le mari était à la Bastille. « La voyant, dit Lancelot, quelquefois à l'église assez mal en ordre, il écrivit h madame Lemaitre de faire acheter des chemises à cette personne. A l'entrée de l'hiver il récrivit qu'il avait appris que celte dame était menacée d'hydropisic, et que le mal la rendait assez sensible au froid. Il pria donc la personne dont j'ai parlé qu'on lui fit faire un habit de ratine toute de la meilleure, et qu'on y mit une dentelle noire, parce qu'il avait oui dire que c était la mode. » Connaissez-vous rien de plus touchant que ce soin de l'austère captif, commandant que la robe de madame de Beausoleil soit de ratine, toute de la meilleure, et qu'on y mette une dentelle noire ^ parce qu'il a ouï dire que c^était la mode? Certes, c'est la seule fois qu'il ait pensé à la mode de sa vie. En lisant ces lignes, il est impossible de retenir un sourire et une larme.

Dn reste, sauf ces éclairs, on pourrait dire ces sur-

prises de tendresse, M. de Saint Cyran est bien le type du sombre génie de Port-Royal. M. Sainte-Beuve a cité plusieurs passages de ses lettres qui en font foi. Ce qu'il voulait surtout, c'était montrer en Saint- Cyran le grand directeur des âmes; écrivant l'histoire de Port-Royal, il avait raison. Si l'on se proposait spécialement de faire connaître la littérature de Port-Royal, on devrait ajouter d'autres citations qui fourniraient peut-être quelques traits de plus à cette curieuse figure de Saint-Cyran.

Saint-Cyran a l'horreur du monde, car « le monde porte toujours les marques de la rébellion et de la désobéissance du premier homme profondément gravées dans toutes ses parties. » 11 le considère comme un ennemi, il en a peur ; il craint « les tempêtes et les tourbillons de feu qui enveloppent les plus sages dans ce monde. » Tout lui est danger dans ce qui plait aux sens et sujet d'effroi, il redoute a jusqu'à la musique spirituelle et la manière la plus sainte de célébrer les louanges de Dieu. » Pour lui a la vie du monde est un vrai hiver; le printemps et l'été ne commenceront pour nous qu'en l'autre vie. » Ce mot est bien de celui qui n'aimait pas le printemps et lui préférait les feuilles fanées de l'automne. Saint-Cyran rencontre par moments quelques accents de cette haute mélancolie familière à Pascal, chez lequel on ne serait pas surpris de rencontrer cette pensée :

c< Ceux qui sont toujours à la veille de mourir et

riOC PORT-ROYAL.

qui ont l'clernilë dans le cœur ne sauraient rien ¥oir d*agréable dans ce monde, n

La plume de Pascal semble avoir laissé tomber celle ligne lugubre :

« Tout me fait compassion dans le monde. »

Le petit nombre des prédestinés au salut, ce dogme formidable de Port-Royal, n*a rien inspiré à Pascal de plus triste et de plus pénétrant que ces paroles, prononcées par Saint-Cyran au sujet d'une personne du grand monde qui réclsimait ses conseils :

c( Quand je considère que les chrétiens ne sont pour ainsi dire qu'une poignée de gens en comparaison des autres hommes répandus dans toutes les nations du monde et dont il se perd un nombre infini hors rÉglise, et que, dans le peu d^hommes qui sont entrés par une vocation de Dieu dans sa maison pour faire leur salut, il y en a peu qui se sauvent suivant la parole de Jésus-Christ dans FÉvangile, et qu'outre cette prédiction réitérée qui regarde le commun des chrétiens, il y en a encore une autre effroyable qui doit faire trembler les riches, je me sens obligé plus que je ne puis dire à supplier très-humblement cette personne de prendre un soin très-particulier de son âme. »

Ces derniers mots sont empreints d'une affection douloureuse, d'une sorte de charité sombre ; on est épouvanté et touché tout ensemble, on croit entendre un de ces pèlerins du royaume invisible qui, sui-

vant les légendes du moyen âge, avaient vu le supplice des damnés et revenaient des gouffres éternels pour exhorter les pécheurs à la pénitence.

Voilà bien Saint-Cyran avec ses deux caractères, la charité et la rudesse. On peut dire que tout Saint- Cyran, aussi bien que tout Port-Royal, est dans un tri* pie contraste, ou plutôt dans une triple alliance de qualités qui semblent s'exclure, de tendresse et de dureté, d'humilité et de hauteur, de soumission et de violence. Ce n'est pas à M. Sainte-Beuve qu on a besoin de le rappeler, mais, surtout en avançant dans son sujet, qu'il ne l'oublie jamais : il vit avec des * âmes pures et tendres, mais elles ont une croyance dure et farouche. La sérénité de ces fronts n'en bannit pas entièrement la terreur. Les grftces chrétiennes sont dans ce cloître, et vous nous les montrez dans tous leurs charmes; prenez garde, les Euménides chrétiennes y sont aussi.

Mais, il faut le reconnaître, pour ne pas tirer des conclusions trop rigoureuses de ce que je viens d'avancer, parune inconséquence qui, heureusement, est dans la nature humaine, les hommes de Port-Royal ne sont pas constamment obsédés de lees sombres idées, de ces croyances terribles qui, ce semble, ne devraient point leur donner de relâche. Pascal seul, le génie rigoureux, géométrique par excellence, ne peut s'en distraire, et encore se dëride-t-il dans les Provimales, mais l'abîme est loujours là. Quant aux

508 PORT-UOYAL.

esprits moins puissants, moins logiques, oubliant Tabime ouvert à côté d'eux par leur foi, comme d'innocents agneaux, ils paissent et dorment sans crainte sur ses bords ; confiants par instinct dans cette bonté divine dont en théorie ils limitent le plus possible 1 extension, ils échappent dans la pratique à leur désolant système. Il n'en est pas moins nécessaire de tenir compte de l'idée fondamentale et souveraine de Port- Royal, et c'est ridée janséniste. Même aux heures les plus sereines de la sainte congrégation, si Ton prête l'oreille, à travers les cantiques doucement murmurés, on entendra au loin retentir ce tonnerre de saint Augustin, qui se prolonge et se multiplie dans les é( hos de Jansénius et de Saint-Cyran, qui murmure a peine aux oreilles de M. de Sacy, mais qui, éclatant soudain, réveille et foudroie Pascal.

A ce nom, il est impossible de ne pas se rappeler tout aussitôt, comme le fait M. Sainte-Beuve, ce sublime passage du Génie du Christianisme :

<( Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des rondSy avait créé les mathématiques ; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu'on eût vu depuis l'antiquité ; qui, à dix-neut, réduisit en machine une science qui réside tout entière dans l'entendement; qui, à vingt-trois, démontra les phénomènes de la pesanteur de l'air, et détruisit une des grandes erreurs de Tancienne physique : (jui, à cet âge où les autres hommes commencent ;i

PORT-ROYAL Mil) *

peine de naitrc, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aperçut de leur néant, et tourna ses pensées v^rs la religion ; qui, depuis ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans salrenle-ncuvièmc année, toujours infirme. et souffrant, tixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort; enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de la géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du dieu que de l'homme. Cet effrayant génie se nommait Biaise Pascal. »

Qui pourrait lutter avec cette grandeur de style et de pensée ? M. Sainte-Beuve a trop de goût pour l'essayer. Mais, dans son humeur inquisitive et familière, il nous présentera les commencements de Pascal sous un jour nouveau. Ses premières aigreurs contre les jésuites, au sujet du baromètre, sont finement rapprochées des attaques qui viendront plus tard. On aime à voir M. Pascal le père, écrivant au P. Noél, l'avertir que son fils était en état de repousser leurs invectives en termes capables de leur causer un éternel repentir; espèce de cartel signé hardiment par une main paternelle, prophétie remarquable et bientôt justifiée.

Dans une relation de Jacqueline de Sainte-Euphé« mie, sœur de Pascal, M. Sainte-Beuve a surpris les

vicissitudes de celte grande âme longtemps parlagée entre le monde et la religion ; là se trouvent des détails extrêmement piquants sur la dissipation du géomètre, déjà touché une fois, mais qui s'est repris aux curiosités de Tesprit, aux conversations mondaines.

Chose bizarre, les premiers.rapports de Port-Royal avec celui qui devait en être Téternel honneur, furent hostiles. Pascal contrariait de son mieux la vocation de sa sœur, qui voulait y prendre le voile, et, quand elle fut résolue à passer outre, il refusa durement, et par de mauvaises chicanes, à cette sœur le pouvoir de disposer, pour sa dot de religieuse, de sa propre part dans l'héritage paternel. 11 faut entendre la mère Angélique, qui fut admirable dans tout ceci, parler en gémissant de ce mondain égaré, et dire avec un pieux dédain à la sœur Euphémie : « Or vous saviez bien que celui qui a le plus d'intérêt à cette affaire est encore trop du monde et même dans la vanité et les amusements pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à sa commodité particulière. Cela ne se pouvait faire sans miracle, je dis un miracle de nature et d'affection, car il n'y avait pas lieu ff attendre un miracle de grâce en une personne comme lui. » Vous vous trompez, ma mère, la grâce Taltend au pont de Neuilly, où un danger terrible, auquel il échappera comme par un miracle^ le ramènera définitivement à Dieu*

PORT-ROYAL. 5ll

Des circonstances de cet accident lui-même, le pénétrant historien tire encore une preuve de la vie dissipée que menait à cette époque celui qui devait être bientôt le sublime pénitent de Port-Royal. Certes il fallait cette attention curieuse avec laquelle M. Sainte- Beuve observe toute chose, pour remarquer que Pascal allait alors à la promenade dans un carrosse à quatre chevaux.

Tout cela est important, car, si Pascal n'eût eu cette existence d'homme du monde, il est à croire qu'il n'eût jamais trouvé l'ironie dégagée des Proviiiciales. La plaisanterie n'avait pas réussi jusque-là aux honnêtes solitaires de Port-Royal ; les enluminures de YAlmanach des Jésuites^ par M. de Sacy, ne l'attestent que trop. Pour faire des sorties et entamer la phalange coniipacte qui les assiégeait à coups de décisions sorboniques et de formulaires, il leur fallait des troupes légères, et ils avaient besoin de les recruter à l'étranger. Pascal, se chargeant de ferrailler pour les défendre, nous rappelle ces seigneurs du moyen âge qui mettaient leurs armes laïques au service d'une abbaye. Dans les Pensées elles-mêmes on sent le rtiondain qui a vécu dans le siècle, le curieux qui a lu Montaigne ; il combat la philosophie en homme qui la pratiquée. Les blessures qu'il a reçues lui enseignent où il faut porter les coups. Dans leur sainte innocence, les pieux solitaires de Port-Royal seraient incapables de lutter contre un ennemi qu'ils ne connaissent pas.

ol2 PORT-llOYAL.

Pascal, et ceci ressort de ce que montre déjà M. Sainte- Ueuve dans ces premiers chapitres, Pascal apporte du dehors les armes qu*il consacrera h la défense de la loi, et il ne sera la plus puissante expression des doctrines de Port-Royal que parce que ces doctrines n'ont pas toujours été les siennes.

Mais Pascal nous entraînerait trop loin. Rappelonsnous que les deux volumes publics jusqu'ici n'embrassent pas toute sa carrière, et s'arrêtent à l'apparition de la quatrième Provinciale. Ne devançons pas M. Sainte-Beuve, attendons que la suite de son excellent livre ait paru. Nous ne demandons la parole qu'après lui.

FIN nu TREMIE il VOLUMR.

Page 1