LITTÉRAIRES
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UE LITTTÉIIATrRE. LE IS SOS U50
Messieurs,
Mon premier besoin, comme mon premier devoir, est de vous remercier de m'avoir désigné pour concourir à une entreprise utile qui honore ceux qui Tout conçue et ceux qui la soutiennent. Vous avez voulu sans doute encourager, par cet exemple, à la culture des lellres les nombreux auditeurs de mon âge que j'aperçois, dans cette enceinte. C'est à eux que j ose surtout m*adresser, pour les prier de m'accorder une I. i
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bienveillance amicale el loule fraternelle, de me recevoir au milieu d'eux, non comme un maître, mais comme un compagnon d^éludes. Si mes premiers pas sont mal assurés dans cette carrière de l'enseignement, où j'entre sous vos auspices, soutenez-moi, messieurs, encouragez- moi : J6 vous le demande au nom de notre commune jeunesse. Je sens que j'ai quelque chose à vous dire sur des objets dont je mo suis longtemps et sérieusement occupé : je suis sûr de sympathiser avec vous dans tous les sentiments généreux qui vous animent; enfin, je vous garantis deux choses: l'intérêt du sujet et le zèle du pro Tesseur.
Commençons par nous entendre sur la manière dont nous envisagerons la littérature el dont elle sera traitée dans ce Cours.
Qu'est-ce que la Littérature,^messieurs? Ou la littérature est une déclamation vaine, ou elle est une science ; si elle est une science, elle Bst ou de la philosophie ou de l'histoire. Philosophie de la littérature, histoire de h littérature, telles sont les deux parties de la science littéraire ; hoi*s de là, je ne vois que le:^ minuties de la critique dé détail, ou l'étalage des lieux communs.
La philosophie de la littérature, inséparable de celle des arts, étudie la nature du beau, décrit ses caractères essentiels, classe les formes fondamentales sous lesquelles il se révélé^ et, les suivant à travers
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leurs modificalions diverses, les rapporte au principe d où elles dérivent. Ce n'est poinl celte science que jessayerai d'exposer devant vous : quand Taridité inévitable dans un pareil sujet ne m'interdirait pas de le choisir pour un cours de la nature de celui-ci, j*en serais détourné par d'autres considérations. Cette science est presque entièrement à faire ; à peine les premières bases en ont-elles été posées par quelques hommes de génie ; ce n'est pas moi qui me char* gérai d'achever la tâche que ces grands hommes ont laissée incomplète ; de plus je crois que le temps n*eii est pas venu. Ici, comme ailleurs, la théorie doit naître de la connaissance approfondie des faits. C'est de rhistoire comparative des arts et de la littérature chez tous les peuples que doit sortir la philosophie de la littérature et des arts ; c'est donc de cette histoire qu'il faut s'occuper d'abord. C'est d'elle que nous nous occuperons en effet, et ce cours sera un cours historique.
Mais l'histoire de la littérature est vaste. C'est un immense tableau que celui où entrent les innombrables produits de la pensée humaine, et je n'ai pu prétendre le dérouler tout entier devant vos yeux. J'ai dû choisir; et d'abord, écartant les autres branches de la littérature, je me suis renfermé dans l'histoire de la poésie. A tout prendre, la poésie d'un temps est son expression la plus vive et la plus élevée. La poésie est la fleur des lettres ; c'est à elle que viennent abou-
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tir, c'est dans elle que viennent se résumer toutes les autres parties de 1^ littérature, et l'esprit qui les anime se retrouve là plus énergiquement, pins complètement exprimé que partout ailleurs.
Mais Thistoire de la poésie elle-même ofTre un champ trop étendu pour pouvoir être parcouru dans un temps aussi limité que celui de ce cours ; il a fallu de nouveau me resli*eindre, et comme j'avais choisi, dans l'histoire de la littérature en général, l'histoire de la poésie, j'ai dû faire choix dans celle-ci d'une portion de son ensemble que nous pussions embrasser. Ici, j'ai hésité. J'ai porté les yeux sur ce vieil Orient, terre toute d'enthousiasme. J'étais tenté de vous faire connaître quelque chose des poèmes de l'Inde, de ces épopées de cent mille vers, où combats, fictions, héros, tout est dans des proportions gigantesques, comme les sommets de l'Himalaya et le lit du Gange : mélange extraordinaire d'austérité religieuse et de volupté passionnée, d'abstraction métaphysique et do grdce naïve. J'aurais aimé à évoquer devant vous les traditions héroïques de la Perse, ou à vous promener dans le jardin de rose de Sadi ; à vous faire entendre quelques fragments des poésies mystiques des Suffis, dans lesquelles un quiétisme étrange, qui tient à la fois de Fénelon et de Spinosa, s'exprime par les images les plus terrestres empruntées à l'ivresse et à l'amour. Je vous aurais entretenu d'une poésie qui nous e^t plus familière, mais sur laquelle il reste beaucoup à dire,
de la poésie hébraïque; nous aurions comparé la mélancolie amère de Job aux extases prophétiques de David et d'Isaie ; de là nous aurions passé aux chanfs impétueux de TArabe ; je vous aurais parlé de Mahomet, aussi grand poète que grand législateur, qui fixa la langue aussi bien que la religion de ses peuples, et qui , pour convaincre les incrédules, s'écriait : « Qu'ils disent que celui qui a écrit ce chapitre du Coran n'est pas inspiré de Dieu I » Entin, il n est pas jusqu'à la poésie chinoise, depuis ses chansons poli* tiques, populaires il y a trois mille ans, jusqu'à ses poèmes descriptifs dans le genre vaporeux, sur le parfum des fleurs, les nuages et le clair de lune, à la mode aujourd'hui là comme ailleurs, qui ne vous eût arraché un sourire, à demi de surprise, pour leur bizarrerie, à demi d'applaudissement, pour leur grâce.
J'ai pensé aussi à Tantiquité, si curieuse quand on l'étudié en elle-même et non à travers les imitations de nos poêles ; d'abord à cette Grèce ingénieuse, que vous pouvez presque dire votre patrie, où, par un concours de circonstances heureuses, il fut donné aux hommes d'atteindre à ce point délicat de perfection dans les arts du beau que nul autre peuple n'a surpassé ; ensuite à Rome qui, trop souvent écolière et copiste des Grecs, mêla cependant, à leur poésie riante, quelque chose de son austérité et de sa grandeur.
Malgré rinlérôl que nous eussent préscnlé ces tableaux, j'ai préféré les temps modernes. Plus rapprochés de nous, ils excitent dans nos imaginations une plus vive sympathie. On peut, en suivant leur cours, arriver jusqu'à notre siècle. En littérature, comme en politique, leur étude importe à notre présent et à notre avenir.
Mais ce chanp était encore trop vaste ; il a fallu me restreindre toujours davantage, et ne prendre pour sujet de ces leçons qu'une moitié de l'histoire de la poésie dans les temps modernes.
Ici, j'avais à choisir entre le Nord et le Midi ; entre les peuples qui parlent les langues nées du latin, telles que le français, le provençal, l'italien, l'espagnol ; et ceux qui parlent divers dérivés des anciennes langues teutoniques, tels que l'allemand, l'anglais et les dialectes Scandinaves. Je me suis décidé pour le Nord. Sa poésie est moins connue, et j'en ai fait une étude spéciale. J'oserais difficilement parler devant vous de vos troubadours, qui, au moyen âge, éveillèrent la poésie dans le Sud de l'Europe, qui donnèrent l'impulsion à ritalie, à l'Espagne, au Portugal. Je me 3entirai plus à Taise en vous entretenant d'un sujet auquel manquera moins à vos yeux le mérite de la nouveauté. Certes, on ne peut, sans un vif regret, détourner les yeux des littératures du Midi, si fécondes, si brillantes ; mais les littératures du Nord nous dédommageront par leur originalité, leur variété, leur
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profondeur. Nous ne \errons pas la poésie ilalienne nailrc sublime cl puissante avec Dante, dans cette œuvre extraordinaire qu'il a nommée la divine Comédie, et qui est à la fois un système religieux, une grande allégorie philosophique, une épopée et une satire ; ensuite, entre les mains de Pélitirqqe, s'épurer en s'affaiblissant, et à peine échappée à la barbarie, incliner vers la recherche ; puis, après avoir été mystique et platonicienne, renaître chevaleresque et galante au siècle du Tasse et de TArioste : le Tasse, dont les malheurs et lesr amours, la vie et la mort furent d*un poète qui introduisit toute la nouveauté du sentiment moderne dans le cadre vieilli de l'épopée antique, et dont le beau poème quoique déparé assez souvent par la faiblesse et le mauvais goût, respire partout la grâce de la jeunesse et de la passion : rAriosto, doué tout à la fois d'une imagination plus hardie et d'un talent plus mûr, qui, dans ses caprices pleins d'un art délicat, promène son lecteur, comme par enchantement, du gracieux au sublime, du plaisant au pathétique ; qui porte le bon sens dans la folie, et rend l'impossible vraisemblable par la vérité des détails et la perfection du récit. Je ne vous transporterai point dans cette Espagne, qui immortalisa ses vieux héros par des romances épiques qu'on a appelées une Iliade sans Homère; qui produisit le génie de Cervantes, singulier mélange d'imagination romanesque et d'ironie philosopliique; où naquirent
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et Lopc de Yoga, dont la fécondité prodigieuse cl Tinvention inépuisable semblent passer les bornes de la vraisemblance; et Calderon, qui fit le drame du catholicisme, comme Dante en avait fait Tépopoe. Enfin, messieurs, je ne vous parlerai point du Portugal, plus malheureux encore que l'Espagne, s'il est possible, (iont la littérature toute patriotique eut, au temps de Camoêns, comme la nation au temps de Gama, son jour de grandeur.
Mais la carrière que nous allons parcourir ne nous offrira pas des objets moins dignes d'attention que celle à laquelle nous renonçons. Nous trouverons aussi dans le Nord de gais et galants ménestrels ; et avant eux nous rencontrerons les scaldes et les bardes chantant, sur les champs de bataille, les joies de la guerre et de la mort. Il me semble; qu*il y aura quelque chose de piquant à faire retentir, pour la première fois, ces chants sublimes et sauvages sous votre heureux ciel, en présence de votre belle Méditerranée. Au lieu de Dante, du Tasse, de TArioste, de Cervantes, de Lopc, de Calderon, de Camoêns, nous aurons Shakespeare, Milton, Klopstock, Schiller, Goethe, Byron : ce sont d'aussi grands noms, ce sont des gloires aussi imposantes. Nous suivrons, de siècle en siècle, la marche de la littérature anglaise à travers les révolutions politiques et religieuses dont elle reproduit toutes les vicissitudes. L'Allemagne nous offrira le phénomène d'une littérature se développant tout à
coup cl produisant, en moins de quatre- virigis ans, assez de grands hommes et assez de chers-d'œuvre pour pouvoir rivaliser avec les plus vieilles littératures de l'Europe. Enfin, les pays Scandinaves, c'est-à*dire, le Danemark, la Norwégê, la Suède et l'Islando, nous révéleront une poésie a part, qui, à elle seule, est tout un inonde.
Après avoir déterminé lobjet de nos études, il me reste h vous soumettre quelques réflexions générales sur la manière dont, selon moi, doit être traitée Thistoire de la poésie.
L'histoire de la poésie ne doit pas èlre Ane aride nomenclature de noms d'hommes et d*ouvrages, pas plus que l'histoire générale ne doit être une sèche chronique. Qu'importent en eux-mêmes les sièges, les batailles? Ce que nous voulons connaître, c'est la cause ; c'est, pour ainsi dire, le sens des événements ; c'est ce qu'ils peuvent nous apprendre du caractère des hommes et des peuples; c'est, en un mot, la nature humaine dans ses diverses manifestations. De mémo, ce que nous demandons aujourd'hui à Thistoire littéraire, ce n'est pas d'êlre ce qu'elle a été trop souvent, un catalogue de publications et un recueil d'anecdotes ; c'est de nous révéler les divers étals par les-
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quels ont passé Tâmc et riniagination humaine, et dont la littérature et surtout la poésie ont successivement reçu et gardé Tempreinte. L*ûge où nous vivons, messieurs, travaille à une grande œuvre; il a entrepris de comprendre, de refaire les siècles ; chacun a sa lâche à remplir, petite ou grande, dans cette entreprise immense qui doit s'accomplir par une foule de travaux partiels. Les uns cherchent dans les crises de la vie des peuples, dans les conquêtes, dans les révolutions, les lois qui gouvernent les destinées delà civilisation. D'autres s'attachent à en suivre les développements, dans les Religions, dans la philosophie, dans les sciences, dans la législation, dans les arts, dans la littérature. C'est partout le. même esprit, la môme tendance.
De tous ces efforts divei*s et combinés doit sortir, messieurs, Thistoire complète de l'humanité. Ce majestueux drame de quarante siècles, il sera peutêtre donné à l'homme du dix-neuvième de le contempler.
Pourquoi ne pas vous avouer, messieurs, que celui qui vous parle, aveuglé sur sa faiblesse par son enthousiasme, a consacré sa vie à concourir pour sa part à ce grand but? Peut-être vous récoulerez avec plus d'indulgence quand vous saurez qu'il s'est préparé déjà par dix années de voyages et de travaux ù cette histoire de la poésie qu'il va commencer aujour* d'hui devant vous.
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Signalons d'ahoid une diffcrencc osscnlidle enire l'histoire de la poésie cl l'histoire générale. Celle-ci raconte des événements qui ne sont plus, dont il ne reste rien que le souvenir ; mais l'histoire de la poésie, comme celle des arts, de la philosophie, a pour objet des monuments qui subsistent. En effet, si les poésies de diverses époques sont un événement pour le siècle où elles naissent, elles sont un monument pour les siècles qui les conservent. Ici ce sont donc, en quelque sorte, les pièces justificatives qui sont la matière du récit. Aussi, toute l'histoire de la poésie est-elle dans rintelligcnce et l'appréciation des monuments poétiques.
Mais cette intelligence et cette appréciation ont plusieurs degrés ; nous allons les parcourir rapide* ment.
Il y a d'abord un degré préliminaire d'étude ; c'est la connaissance matérielle des poésies dont on veut faire l'histoire. La première chose pour l'acquérir, c'est de se procurer un texte exact, complet, et authentique. Pour tous les ouvrages qui ont précédé l'époque de l'invention de l'imprimerie, ce n'est pas une petite affaire, messieurs, que d avoir un bon texte. Nous nous moquons quelquefois des savants en us du seizième siècle ; mais cependant ce sont eux qui, par les efforts d'une science patiente et ingénieuse, sont parvenus ù retrouver, au milieu des variantes et de la corruption des manuscrits, la véritable pensée des
grands écrivains de Tanliquité. Sans ce labeur immense, nos idées à cet égard porteraient à faux. Honneur donc et reconnaissance à ceux qui dévouent leurs efTorts aux travaux arides et nécessaires de la critique philologique !
Gardons-nous au contraire de ceux qui mutilent les originaux sous prétexte de les épurer, ou même les altèrent sous prétexte de les embellir. C'est un faux ^ littérature que de toucher aux monuments qu*on publie.
C'est manquer de respect au génie que de tronquer et surtout de corriger ses productions. Qu'en jouant Slvakespeare on laisse de côlé quelques grossièretés inutiles et choquantes : je le conçois. Mais est-il croyable que son théâtre soit tellement dénaturé, qu'on le mette en scène avec tant de beautés de moins et tant de niaiseries de plus, que, s'il revenait, son fantôme aurait peine à reconnaître cet autre fantôme?
Enfin, je n'ai pas besoin de vous dire qu'avant de parler d'un monument poétique, il faut en vérifier la date et raulhenticilé. Sans cela on courrait risque de faire des frais d'esprit en pure perte. Il y a des mystiûcateurs malins qui tendent des pièges aux critiques trop confiants, comme ces fabricants de médailles his'toriques qui ont joué plus d'un tour aux antiquaires, comme ces honnôles brocanteurs de tableaux qui ont toujours des Titien et des Raphaël à vendre à certains amateurs. Combien de gens d'esprit ont cru recon.
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nai(rc la main de Napoléon dans ce Tamcux manuscrit qu'on croyait venir de Sainle-Hélène? Quand on s'est assure de la pureté et de raulhenlicité d'un texte» il faut le lire, s'il se peut, dans la langue originale, en se rendant un compte exact de chaque mot. Dans les poésies un peu anciennes, dans celles des pays éloignés de nos mœurs, de notre civilisation, cette lecture ne peut se faire sans Paide de notes ou commentaires, expliquant les passages obscurs, les allusions à des événements du temps ou à des usages du pays. Les commentateurs sont utiles et respectables, quand ils se bornent à donner les renseignements indispensables sur le sens de leurs auteurs ; ils sont ridicules, quand ils mettent leur esprit à la place du sien. Ce sont des truchements nécessaires entre lui et naus : or, quoi de plus absurde et de plus incommode qu'un truchement qui donnerait ses propres idées, au lieu de transmettre celles qu'on lui communique! Je suppose quon s'est assuré de la pureté et de l'authenticité d'un texte, qu'on n'est plus arrêté dans sa lec • ture par aucune difficulté matérielle, s'ensuit-il qu'on en ait une intelligence complète? Nullement, mes* sieurs, il reste beaucoup à foire pour le comprendre véritablement. Après Uintelligence externe, pour ainsi dire, d'un ouvrage, il reste à acquérir l'intelligence supérieure de son sens intime. Jusque-là, on ne peut dire qu'on l'ait véritablemcnl compris : on n'est pas en droit de le juger.
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' Cette intelligence supérieure d un ouvrage poétique suppose deux choses : la connaissance de la société au sein de laquelle il a pris naissance, et de l'homme qui l'a produit. En un mot, il faut savoir ce qu'il doit au génie national et ce qu'il doit au génie individuel.
Où étudierons-nous le génie national, messieurs? Où trouverons*nous son empreinte? Dans tout ce qui compose la vie d'un peuple, dans tous les éléments de sa civilisation. Quels sont les principaux? La race ù laquelle il appartient, le pays qu'il habite, la langue qu'il parle, ses mœurs, ses arts, sa philosophie, sa religion, son gouvernement. Le génie national se compose de toutes ces choses et se manifeste par elles. U faut donc les prendre successivement toutes en considération.
De même que les races humaines difîërenl par la configuration des traits et par l'intonation particulière de certams sons, leur nature morale a aussi sa physionomie, et, pour ainsi dire, son accent. Ce caractère spécial d'une race s'imprime à foute sa poésie. Les chants slaves, bien que nés sous le ciel du Nord, sont aussi fougueux, aussi légers que les chants des peuples méridionaux. Voyez cette rac>e irlandaise, si différente des races saxones et normandes qui l'entourent, quoique mélangée avec elles, elle conserve dans ses chansons nationales un caractère à part ; et même dans son poète d'aujourd'hui, ce Thomas Moore, développé par la société anglaise, il y a quelque chose de l'ima-»
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gination brientale dès enfar)tsci'Ërin,de leur gaielé ré* vcuse, de leur mélancolie passionnée;
Quëlquerois l'influence de la i*ace parait déterminer telle ou telle formé poétique à FexclUsion de telle ou telle autre. Ainsi la race sémitique, qui comprend les' Hébreux et les Arabes, est vouée à la poésie lyrique; chez les premiers, ce genre de poésie a atteint le plus haut degré de sublimité; chez les seconds il est d'une fécondité et d*une richesse plus grailde que partout' ailleurs. Mais ni chez l'une ni chez Tautre de ces nations il n'existe de poésie épique ou dramatique. Toutesdeux semblent refusées à cette race.
Quant à Tinfluence de la nature locale sur la poésie, elle est tellement évidente qu'on n'ose s arrêter à la prouver ; en effet, messieurs, attendrez-vous du Nord la riante imagination du Midi? Attendrez-vous du Midi la tristesse sublime du Nord? Le chant de l'Arabe sera, comme son désert, monotone et brûlant. Ce désert, son cheval, sa bien-aimée, un orage et un combat, tels seront les tableaux qu'il reproduira hans cesse, tels sont ceux en effet qui composent presque uniquement les Mollakats , ces sept poèmes qui furent suspendus, à cause de leur perfection, dans le temple de la Mecque. Quand on lit Homère, ne semble-t-il pas voir, à travers cette poésie limpide et radieuse, le brillant Archipel de la Grèce et la douce mer d'fonie? Aussi un voyage en âpprend-il plus sur la poésie d'un pays que bien des dissertations et des analyses : rien
iC DE L'illSTOlKE DE LA POÉSIE
ne fait mieux comprendre les jardins d'Armide qu'une journée passée dans une villa de Rome, rien ne ressemble à la mélancolie des chants du Nord comme ce qu^on éprouve dans les solitudes de la Norvège, où Ton n'a autour de soi que d'immenses lacs, de hautes itionlagnes, de profondes forêts et un grand silence.
C'est que la nature a sa poésie : poésie éternelle dont colle de l'homme n'est qu'un reflet. Cette poésie, toujours présente, agit peu à peu sur l'imagination de ceux qui la contemplent habituellement ; à leur insu elle se môle à leurs sentiments, s'associe à leurs rêveries, se réfléchit dans leur âme et passe avec elle dans leurs chants.
Quant au rapport secret des langues et de la poésie, il est moins généralement reconnu, mais non moins réel ; il tient au lien de la parole et de la pensée, lien aussi mystérieux que celui delà matière et de l'esprit. En effet, quaAd on y réfléchit, comment se fait-il qu'un mot, un sOn peigne une idée, un sentiment, avec lesquels il semble n'avoir aucun rapport? C'est que ce rapport existe à notre insu ; c'est que le langage est récho de l'ame ; c*est que la pensée elle-même forme ce tissu flexible et transparent qui se moule sur elle comme une draperie dessine par ses contours les formes d'une statue en les revêtant. Aussi il y a une alliance étroite entre le langage et la poésie. On peut suivre dans les phases d'une langue toutes les vicissitudes d'une littérature. L'histoire des dialectes de la
Grèce, par exemple, csl presque riiistoirede la poésie grecque.
Les mœurs d'un peuple pénèlrenl sa littérature par tous les pores. C'est iautedeles connaître suffisamment que nous avons été souvent injustes pour les poésies étrangères. Mais depuis quelques années, il s est fait un grand progrès à cet égard ; on a senti que c'est le propre de la barbarie ou de la demi-civilisalion de mépriser tout ce qui n'est pas elle. Quelque vanité que nous mettions à dédaigner ceux qui ne nous ressemblent pas, nous serons toujours inférieurs, sous ce rapport, au dernier des sauvages ou à un paysan chinoit^. Ne sied-il pas mieux à la nation la plus spirituelle du 'monde, d'employer son esprit à concevoir des mœurs dilTérentes des siennes, qu'à se moquer de celte dilTérence ?
11 faut donc pour goûter un poète se dépayser enliél^ement, et s'établir par l'imagination dans le cercle d'habitudes au sein duquel il a vécu. Pour cela, mémoires, voyages, romans de mœurs sont des secours précieux. Madame de Sévigné est un excellent commentaire de Racine , et le château de Kenilworth de W. Scott, une fort bonne préparation à Shakespeare.
Une partie des mœurs qui entraine et détermine toutes les autres, c est la condition des femmes, ^'est la relation d'un sexe avec l'autre. Si nous n'avons étudié la nature de cette relation dans un pays, nous nous étonnerons souvent des tableaux que sa poésie
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nous présentera. Nous ne reconnaîtrons pas la passion là où elle est cependant, mais où des usages sociaux différents voilent son expression : dans rAntigone de Sophocle, Hémon aime Antigène, cependant il ne lui en dit pas un mot durant toute la pièce; c'est que, dans les mœurs grecques, une jeune fille ne pouvait parler à un jeune homme; Taveu de Tamour le plus innocent, une simple conversation avec Hémon, eût altéré, pour les Athéniens, la pureté d'Antigone. Seulement le chœur, interprète poétique des sentiments que le jeune homme renferme dans son sein, chante un hymne ravissant à Tamour, et, à la fin delà pièce, Hémon prouve le sien en se perçant de son épée, près du corps d'Antigone. On voit que Tamour n'était point ignoré des anciens, comme on Ta dit ; seulement des idées de convenances, différentes de celles que nous avons, en empêchaient l'expression directe.
En Orient, ces idées sont encore plus éloignées des nôtres; et, par exemple, je crois que les Français et surfout les Françaises auront bien de la peine à s'accoutumer à ces drames indiens, à ces romans chinois, où deux rivales finissent par épouser le même homme, et où tout le monde est enchanté de cet arrangement à l'amiable. ,
Ce qui n'est là que bizarre ^ transporté dans nos mœurs serait révoltant . •
Les arts sont de la même famille que la poésie. On cotiçoit donc qu'un rapport intime, qu'un lien de pa^
rente, pour ainsi dire, doit exister entre ces divers en- Tants de rimagination ; c'est ce qui a lieu en eflet, et si Ton compare les chefs-d'œuvre des arls, chez un peuple, à ceux de la poésie, on les voit réaliser la même pensée sous une autre forme, dire la même chose dans un autre langage. La grande sculpture grecque, telle qu'elle se montre dans la Niobé de Florence, dans les statues du Parthénon, est de la poésie homérique en marbre. Dante dessine ses figures à la manière rude, hardie et grandiose de Michel-Ange; et la fresque du Jugem^rit dernier est un chant de Dante. La poésie et la musique sont intimement confondues à leur origine. Écoutez les chants nationaux d'un peuple, on sent que Tair et les paroles sont nés de la même inspiration . L'étude de la musique populaire peut seule initier complètement à Tintelligence de la poésie populaire. Quand le développement des deux arts amène leur séparation , il reste encore quelque trace de leur alliance primitive ; là où existe le sens musical, il demeure conforme au goût poétique. Chez les anciens, la poésie était Texpression facile des sentiments les plus naturels, les plus immédiats ; aussi ils ne connaissaient que la mélodie, c'est-à-dire que cette partie de la musique qui nait sans effort de l'émotion livrée à elle-même. Chez les modernes la poésie est devenue, comme la vie, plus compliquée , plus labo-^ rieuse, plus rédcchie, el alors est née Tharmonie, avec ses combinaisons savantes, avec ses effets profonds^
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pour satisfaire aussi à ces nouveaux besoins de Tàino humaine, que ne pouvait plus contenter le plaisir simple du chant.
Passons à Tarchileclure, celle qu'on appelle si improprement gothique et qu on pourrait appeler romantique ou chrétienne. A quelle époque a-t-elle paru dans le Nord de la France et sur les bords du Rhin? Vers le onzième siècle , au moment où commence la poésie chrétienne, la poésie romantique ; au moment où la civilisation moderne sort tout à coup des débris de la civilisation ancienne décomposée par le travail de la barbarie. Jusque-là rarchileclure ne savait que copier, en les déformant toujours davantage, les basiliques payennes, qu'alourdir ces cintres romains qui n'allaient point u son caractère ; de même que la poésie n^était qu'une cx)mpilation ou une corruption grossière des formes de l'antiquité , l'architecture faisait aussi ses Cento7i$ à sa manière, en entassant, dans un monstrueux désordre, des débris ou des imitations défigurées de colonnes et de chapiteaux anliques. Tout à coup le génie moderne se révèle dans les chants des troubadours et des trouvères, et en même temps naît celte architecture, dont l'ogive détermine le mouvement élancé et hardi, et qui est, comme la poésie du moyen âge, un mélange de bizarrerie et de grandeur, de grâce et de confusion.
L'histoire des religions ne peut pas plus que celle des arts être séparée de l'histoire de la poésie. Presque
parloul les temples ont été son bciccau. L'enlhousiasme religieux et l'enthousiasme poétique étaient confondus dans Torigine. Les prêtres étaient des poétrs et les poêles des prophètes (Vates). La poésie était une forme du culte, elle. était avec la musique la voix inspirée de la religion.
La religion qui donne naissance à la poésie, lui donne aussi son langage ; c est elle qui lui fournil ces expressions figurées empruntées à ses propres symboles ; ce langage est tellement inhérent a la poésie, qu il subsiste même quand la religion qui l'avait produit a péri ; des expressions nées de la mythologie antique se retrouvent presque partout dans la poésie moderne. Boileauue concevait pas qu'on pût se passer de ces aimables fictions; aujourd'hui, placées dans des temps rapprochés de nous, elles nous semblent absurdes. Sans doute nous avons raison de les rejeter, mais la difficulté est de les remplacer. C'est un des grands problèmes qu'ont eu partout et qu'ont maintenant chez nous à résoudre ceux qui aspirent à fonder une poésie nouvelle ; ils sentent qu'il faut créer une nouvelle langue de l'imagination , et c'est peut-être aux efforts qu'ils font pour atteindre à ce but , qu'ils doivent certaines locutions bizarres, cerlains tours de force d'expression ; c'est un travail violent pour produire brusquement, par la seule force de la pensée individuelle, ce qu'avait leulement formé l'imagination des siècles.
n DK Ï/IIISTOIHK l)K LA POÉSIK
Le rapport de la philosophie avec la poésie est, au premier coup d'œil, moins frappant qu'aucun autre; tout se tient cependant, et dans le même lieu, dans le même temps, les formules des métaphysiciens ne sont pas sans analogie avec la nature des chants du poélo. Sur ce point je ne puis mieux l'aire, messieurs, que de vous renvoyer à ces éloquentes leçons de mon illustre mailre et ami bien cher, M. Cousin, où il a si bien montré que la philosophie d'un siècle était la pensée même de ce siècle, et pour ainsi dire son dernier mot. Oui, messieurs, Tidée que la poésie d'un temps exprime avec ses images, l'architecture avec ses masses, la musique avec ses sons, la sculpture avec son marbre, la religion avec ses symboles, cette idée, la philosophie la réduit en système et Ténonce en axiomes. Ainsi Platon exposait sa théorie sublime de la beauté idéale, vers l'époque où cet idéal, dans sa pureté, planait sur toutes les imaginations, descendait dans l'atelier de Phidias, ou montait sur la scène de Sophocle. En général, c'est par un accord secret entre Tesprit des poètes et des philosophes, qu'ils sont amenés, à .lenrinsu, à cette expression parallèle de la même idée. Cependant il n'est pas sans exemple que cet accord ait ou lieu par une communication extérieure des uns et (les autres, par une action directe de la philosophie sur la poésie. En Allemagne , par exemple, nous verrons le mouvement poétique partir souvent du mouvement philosophique, et, contrôla marche ordinaire
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des littératures, la théorie précéder Texécution. Ainsi, nous verrons la nouvelle poésie suédoise commencer de nos jours par Timportation de la métaphysique allemande.
Il reste à traiter de l'influence du gouvernement sur la poésie; vous sentez, messieurs, si cette influence est grande. La question politique est la question vitale des nations. C'est leur organisation sociale qui les fait être ce qu^elles sont : elle modirie à la longue le caractère des races, elle combat les effets de la nature et du climat; elle renouvelle les langues; elle réforme ou dénature les religions ; elle corrompt ou régénère les arts; comment pourrait-elle être sans, action sur la poésie?
L'effet de cette action est de donner 5 la poésie telle ou telle forme, et, sous ce rapport , il est curieux et utile de l'observer; mais on ne doit pas aller plus loin, et il ne semble pas qu'on puisse dire qu'aucune sorte de gouvernement exclue ou produise nécessairement le développement poétique chez un peuple : la poésie a vécu sous tous les gouvernements ; elle s'est accommodée de toutes les formes sociales ; elle n'a pas manqué au despotisme et à la théocratie de l'Orient ; elle a atteint sa perfection dans la Grèce républicaine; elle n'a été étrangère ni à l'Europe barbare ni à l'Europe féodale ; elle a -entouré de son éclat la monarchie absolue de Louis XIV, et maintenant elle se prépare une nouvelle ère sous la monarchie constitutionnelle.
Si la poésie peut s'arranger de toutes les conditions sociales, si elle a chance de vie dans loules, on ne saurait dire, la plupart du temps, quelles sont celles qui lui sont favorables ou contraires. Les formes politiques influent sans doute sur elle, mais c'est par un concours mystérieux de circonstances qu'on ne peut ni prévoir ni amener. Ici les gouvernements doivent reconnaître leur impuissance, il ne leur est pas plus donné de susciter le génie poétique que de Tétouffer. Un autre maître s'en est réservé le pouvoir. Pour ceux des arts qui ont besoin d'instruments matériels, l'or des princes peut encore quelque chose; mais au poêle il ne faut qu'une lyre, ou mieux, qu'une plume, pour s'emparer des siècles. On a trop fait honneur à des cours ou à des souverains des productions du génie contemporain; eu littérature il n'y a point de siècle d'Auguste, mais le siècle d'Horace, de Virgile et d'Ovide. Les poètes euxmêmes , entraînés par une exaltation qui était dans leur noble nature, ont fait illusion à la postérité par leur reconnaissance exagérée pour une mince faveur, à laquelle ils avaient peut-être bien le droit d'être admis à la suite des courtisans. Qu'y avait il de si admirable à Mécène de recevoir à sa table et d'inviter chez lui à la campagne les hommes les plus distingués et les plus spirituels de son temps? Ce n'est pas à sa pro< tection que nous sommes redevables de leur génie. Ce . n'est pas non plus à l'habile et cruel Octave ; à moins qu'on ne lui sache gré d'avoir fait faire à Virgile sa pre-
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miùrc églogue en lui ravissant son patrimoine, ou de nous avoir valu les Tristes d'Ovide en l'exilant chez les Gètes. Les petits souverains d'Italie au moyen âge avaient aussi la prétention de protéger les poètes. L'un d'eux accorda à l'Arioste une sorte de sous-préfecture dans un pays perdu, où le plus ingénieux et le plus aimable des hommes passait son temps à administrer une bourgade et à faire arrêter des voleurs. Le prince d'Esté fit au Tasse l'honneur de ladmcttre parmi ses gentilshommes de service; mais bientôt, pour une cause qu'on ignore encore aujourd'hui, il l'enferma pendant six ans dans une prison de fous, d'où il ne sortit que pou« aller mourir sous le chêne de Saint- Onuphre, en regardant le Capitole, où il ne devait pas monter. Louis XIV, ce roi qui, à travers beaucoup de faiblesses, avait de la grandeur dans l'âme et le caractère, désira véritablement la prospérité des lettres, et il eut assez de courage dans l'esprit pour ordonner qu'on jouât le Tartufe, mais on ne peut dire qu'il ait fait son siècle. Ce n'est pas de sa cour, qui se croyait alors la nation, que sortirent ceux qui devaient illustrer son règne. Ce règne dut la moitié de sa gloire à un bourgeois de Château-Thierry qui s'appelait Jean la Fontaine, à un bourgeois de la Ferté-Milon qui s'appelait Jean Racine, à un bourgeois de Paris qui s'appelait Poquelin Molière. Dira-t on que cette cour développa leur génie? La Fontaine n'y parut jamais; elle ne profita à Molière que par le spectacle de ses travers et de
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ses vices qu'il devait châtier. En perfectionnant dans Racine le sentiment des nuances, Télégance et la délicatesse du langage, elle amollit son génie et le fit souvent descendre de sa véritable hauteur. C'est pour plaire à la cour qu'il fit Hippolyte galant, et Achille quelque peu fanfaron ; c'est pour la cour qu'il composa Bérénice , la moins tragique de ses tragédies ; c est pour Dieu et pour lui-même qu'il fit Athalie^ la plus sublime de toutes. Enfin, messieurs, vous le savez, un jour, encouragé par madame de Maintenon, il osa présenter au roi un mémoire sur la misère du peuple; le roi, irrité de Tinsolence de l'homme de lettres, lui jeta un regard de disgrâce |ui lui donna la morl. Voilà ce qu'a fait pour les lettres le souverain qui les a le plus honorées. Dans nos mœurs nouvelles, les gouvernements peuvent encore moins pour elles ; ils ne peuvent les favoriser, comme l'industrie, que par l'indépendance : l'indépendance est une meilleure muse que la protection.
Jusqu'ici j'ai considéré les monuments poétiques comme isolés les uns des autres; il me resteà vous présenter le rapport qu'ils ont entre eux. Ce rapport est double : c'est un rapport ou de comparaison ou de filiation.
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La comparaison des diverses poésies n*est point un amusement inutile de l'esprit. C'est un moyen de mettre en saillie ce qu'elles ont de caractéristique, à l'aide des rapprochements ou des contrastes. On sent qu'il ne s*agit point ici de ces parallèles oir Ton opposait, suivant l'usage, la sublimité d*Homère à la douceur de Virgile, la force de. Corneille à la tendresse de Racine, lieux communs héréditaires sur la trivialité desquels la critique a trop longtemps vécu, quand, se dispensant de pénétrer dans l'intérieur d'un ouvrage d'art, elle se bornait à faire étinceler à sa surface des nntithéses banales entre des généralités de convention. Mais il est certain que souvent la comparaison de divers monumenis poétiques a éclairé sur leur nature. On n'a cessé de concevoir Y Iliade comme une épopée de cabinet, méthodiquement composée par un écrivain plein de goût et de philosophie, que quand on a rapproché ces chants populaires de la Grèce héroïque, de ceux qui f^ont nés spontanément chez d'autres peuples à la même époque de la société. C'est en étudiant les romances espagnoles, les anciennes poésies germaniques et Scandinaves, qu'on a appris comment se formaient, se groupaient, s'altéraient les divers éléments des épopées primitives. Les monuments du moyen âge et de la barbarie nous ont expliqué ceux des premiers temps de la Grèce, et les commencements de la société moderne nous ont fait concevoir les commencements de la société antique. C'est une comparaison savante du
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théâtre grec et du théâtre français qui a l'ait tomber le préjugé qui consacirait leur ressemblance. On a vu qu'à quelques formes près, reproduites par Racine avec un goût et un tact exquis, rien au fond ne se ressemblait moins que le théâtredu temps de Périclès el celui du siècle de Louis XIV ; et, de cet examen, entrepris peut-être par un sentiment injuste de dépréciation envers Racine, Racine est sorti tout aussi grand, mais mieux compris et plus original.
La comparaison aide donc sensiblement à Tintelligencc des monuments poétiques; mais outre le rapport qu'elle peut établir entre eux, ils sont liés par un rapport plus intime, plus essentiel : c'est le rapport de filiation. Non-seulement ils se ressemblent par leurs caractères, par les circonstances qui les ont fait naîlre, mais encore ils s'enchaînent les uns aux autres par le fait même de leur production : ils s'engendrent dans la succession des siècles; car ce qui a vie en poésie, comme tous les êlres vivanls, agit et produit. Un ouvrage n'est jamais isolé des autres; il est toujours en relation avec ceux qui le précèdent; ef-, s'il reste, il le sera avec ceux qui le suivent. 11 faut donc, pour comprendre l'histoire de la poésie, suivre cette série de causes et d'effets qui se continue d'œuvrc en œuvre; el, dans un ouvrage donné, se rendre compte des diverses actions de ce genre qui ont pu se compliquer et se croiser, pour le produire. Même chez les rénovateurs de Tait, on trouve souvent une forte
empreinte du génie de leurs prédécesseurs ou de leurs contemporains. 11 faut Taire dans Corneille la part des Espagnols, celle de Senèque, celle des romans de chevalerie de son temps ; dans Alfieri, celle de Danle; dans Goêlhe et Schiller, celle de Shakespeare; dans Shakespeare lui-même, celle du vieux théâtre anglais qui Ta précédé et de toute la poésie du moyen âge qui Ta préparé.
Car Toriginalité absolue est impossible; le mol même Tindique. Il ne pourrait y avoir de poésie complètement originale que celle qui serait l'origine de toutes les autres ; et, celle-là, nous ne la connaissons point. Nous ne connaissons point un pocle que n'a!t devancé un autre poêle ; un chant qui ne soit venu après d*aulres chants. Or, ce premier chant a agi sur les chants postérieurs ; ce premier poêle a agi sur les poètes qui Tont suivi. Pour quun poêle fût purement original, il faudrait qu'il n*en connût aucun autre. Mais alors il est douteux qu'il fit des vers. L'originalilë véritable consiste donc, non pas à être sans rapport avec tout ce qui a précédé, car cela serait impossible, mais à donner sa forme à la matière poétique que le temps a faile.
D'après cela, Thistoire de la poésie, pour être philosophique, ne doit point classer les ouvrages et les poêles seulement par ordre de lemps, mais grouper ensemble ceux qui sont nés du même mouvement poétique et qui se le sont transmis. Elle doit se Irans-
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porter d'un pays à un autre pays, d'un temps à un autre temps, en suivant ce mouvement dans ses divers résultats. Il faut établir ici, comme en botanique et en zoologie, dans les objels que l'on classe, non des divisions arbitraires, mais* des séries et des familles naturelles. Et, si vous me permettez d'emprunter aux sciences une comparaison encore plus exacte (car ici il y a celte différence que les êtres, aujourd'hui vivants, ont probablement toujours coexisté, tandis que les littératures sont successives), il faut reconnaître dans cette succession des produits poétiques, de véritables formations pareilles à celles que la géologie établit dans la série des terrains qui ont formé peu à peu l'écorce du globe. Ainsi, au moyen âge, il y a un ensemble de poésie qui s'étend sur toute TEumpe, dont les diverses ramifications couvrent successivement la France, l'Angleterre, TAUemagne, l'Italie. Toute cette poésie est de même famille, de même formation. Il faut, à travers la variété de ses développements et de ses modifications, reconnaître son unité d'essence et d'origine. Chacune de ces époques de Thistoire poétique correspond à une des grandes phases de la civilisation : celle dont je viens de parler, par exemple, à Tère de la chevalerie; et de même qu'entre les divers âges géologiques du monde, il y a de grandes catastrophes, d'immenses cataclysmes; de même ces périodes de la civilisation et de la poésie sont séparées par des secousses de l'état social, des
DE I/IIISTOIUK DE LA IMpÈSIK TA
guerres et des révolutions; caria \ie des arts, comme celle des sociélés, comme celle de la nature, ne marche point toujours d'un mouvement égal et continu. Ce n*est point peu à peu que Tenfanl devient homme, mais par la crise de Tadolescence. Ce n'est point peu à peu qu'un certain état social change, mais par une crise aussi qu'on appelle une révolution. Partout on trouve l'alternative d'un travail insensible qui préparc sourdement un nouvel état d'existence et de crises subiteSy violentes, qui Tcnfantent brusquement. Si Ton ne tient compte de ces explosions qiii font éclorc en quelques instants ce que le temps avait mûri en silence, on ne peut tracer avec vérité l'histoire du génie poétique, pas plus que celle des autres facultés humaines, pas plus que celle du développement de l'organisation ou des forces naturelles, tour à tour lente élaboration, et soudaine éruption : c'est la loi de la poésie et des volcans, de l'homme et du monde.
TU
Vous voyez, messieurs, que l'histoire de la poésie, ainsi considérée, a quelque portée et quelque grandeur. Nous nous sommes élevés par elle aux considérations les plus générales sur la nature et la marche des choses ; nous avons éclairé l'étude de l'objet spécial dont nous faisons l'histoire, de la lumière que pou-
52 LE L'I.ISTOinE DE LA l'OÈSIP
valent verser sur lui tous les plus grands objets de la médilalion humaine. Cependant, il me reste encore à Tenvisager sous un nouveau point de vue. Nous avons parlé de la poésie et nous n'avons rien dit des poêles. Jusqu'ici nous n'avons considéré les monuments poétiques que dans leur rapport avec les circonstances sociales d*où ils sont sortis, comme si ces circonstances les produisaient immédiatement, oudans leurs •rapports entre eux, comme s'ils naissaient réellement les uns des autres. Cependant, il n'en est pas ainsi. Bien qu'ils soient le résultat de causes générales, ce sont des individus qui les produisent. Certes, il faut, avant tout, avoir égard à ces causes; mais il ne faut pas négliger ces individus; car s'ils expriment dans leurs œuvres leur nation et leur temps, ils expriment aussi leur propre personnalité. L'intelligence des monuments poétiques ne peut donc être complète, si on ne fait la part du génie individuel aussi bien que cdle du génie national ; car les grands poètes ne sont pas des instruments passifs, de simples échos de leur siècle. Investis d'un double pouvoir, en même temps qu'ils le représentent, ils le gouvernent. Ils ne se traînent pas à sa suite, mais ils marchent à sa tète ; se séparent de lui quelquefois afin de le devancer; le gourmandent pour l'instruire, et le servent en le combattant. En eiïet, la minorité d'un siècle a aussi ses représentants poétiques, ses orateurs d'opposition qui s^inspirent des passions contemporaines pour les atta-
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DE L'HISTOIRE DE LA l'OÉSlE 53
quer. Ainsi, je le répète, on ne sait pas tout sur une poésie, quand on connaît les circonstances générales d où elle est sortie. Il faut connaître encore à fond les hommes qui Tont manifestée. C'est par là que l*idée vague qu on en pouvait avoir devient précise et vivante; le poète véritable, c'est-à-dire le poêle créateur, empreint toujours ses œuvres d'un sceau particulier d'originalité, et si Ton n*a saisi cette physionomie individuelle d*un poète, on n'a pas une notion exacte de ses ouvrages. On ne se connaît pas en peinture pour dire de quelle époque est un tableau, il faut pouvoir dire encore de quel maître.
Cette individualité est plus ou moins prononcée selon les divers âges de la société. Dans les âges primilifs, elle est presque nulle. Tous les membres du corps social sont au même degré de culture, ont les mêmes opinions, les mêmes sentiments, vivent de la même vie morale. L'itniigination est un don à peu près universel; la poésie est partout; le poète est semblable aux autres hommes, seulement le don du chant est chez lui plus développé, et il chante ce qui est dans toutes les âmes, dans tous les esprits, ce qui erre sur foutes les lèvres. En exprimant sa pensée, il exprime la pensée générale. C'est le temps où le véritable individu est la race, la Iribu. .Le poète est la voix de cet individu collectif et rien de plus. Aussi à cette époque le poète n'a point de nom, il est le chantre, le barde, voilà tout. Qui a composé TEdda? les
34 Dt L'HlSTOinE DE LA POÉSIE
vieilles ballades du Nord? les anciennes romances espagnoles? On ne le sait. Ce n'est personne. Elles n'appartiennent à personne. Cette poésie était celle d'un temps où tout le monde était poète. Celui qui Ta articulée n'en a été que l'éditeur, non l'auteur ; aussi . son nom n'est pas resté. Là quelquefois pourtant un nom surnage, et on lui attribue tout ce qui appartient à Une de ces époques primitives, mais alors ce nom n'exprime rien autre chose que le génie poétique du temps. L'Iiomme qui l'a porté a entièrement péri comme individu. Tels sont les noms d'Ossian, d'Homère, qui ne nous apprennent rien d'authentique sur ceux à qui on les prête, mais qui désignent pour nous une certaine ère de la poésie, comme Hippocrate une certaine école médicale.
Plus les sociétés avancent, plus l'individu se détache et se dessine énergiquement, non par Tact ion, mais par la pensée, et de là résulte une plus grande in* fluence de l'individu sur la poésie. Dans les sociétés primitives au contraire, l'action est individuelle, et la pensée, par conséquent la poésie, collective.
En Grèce, à l'époque héroïque il n^y a qu'Homère, tout au plus Hésiode, c'est-à-dire des récits de guerre et des préceptes de sagesse pratique, comme il n*y a dans la vie des hommes que le combat et le conseil. Mais au temps des républiques grecques, la diversité des individus se prononce davantage, et le mouvement libre des esprits qui se développent avec indépendance
produit, en même temps, la multiplicité des genres. Quand on veut trouver dans cette époque un type uniforme, dans lequel on prétend emprisonner toutes les imaginations, on prouve seulement qu'on ne l'a guère étudiée. L'art *éiait compris bien différemment par Escliylc et par Sophocle, par Ménandre et par Aristophane, par Pindarè et par ^acréon. Mais c'est quand on arrive aux temps modernes qu'éclate la variété infinie des natures poétiques. L'âme, livrée à une plus vaste activité, découvre sans cesse dans les régions de lart des espaces nouveaux. Chaque grand poète se crée un monde à son image et il y transporte ses lecteurs de vive force par la puissance du talent.
De là d'innombrables combinaisons poétiques, de là des genres si divers de perfection. Sans doute le génie est plus sujet à s'égarer en s'abandonnant à ses impulsions personnelles, qu'en réfléchissant naivejment l'impression de tous. Il s'expose à peindre ses fantaisies au lieu des sentiments universels de l'humanité; mais aussi quelle perspective de fécondité et de richesse lui est ouverte I sans faire sortir la poésie du cha(mp de la nature humaine, il peut en découvrir incessamment de nouveaux aspects; pour cela il n'a qu a contempler cette nature en lui-même et à la rendre telle qu'il l'y trouve. Cet envaliissement toujours croissant de l'individualité est pour la poésie la garantie d'un avenir inépuisable.
En même temps, il nous fait une loi, à mesure que
5i5 DE L'IliSTOinK DE LA TOLblE
nous avançons plus dans T histoire poétique, d étudier avec plits de soin le génie, le caractère parliculier des poètes. Sous ce rapport, les bjographies, les mémoires, les anecdotes, tout ce qui en soi n*aurait qu'un intérêt secondaire devient on ne peut plus précieux à recueillir. Il faut pénétrer, par tous les secours possibles, dans Tâme 9e ces hommes dont nous voulons comprendre les ouvrages; il faut se familiariser avec eux et parvenir à lire dans leur cœur comme dans celui d'un ami ; il faut cherchera surprendre le secret de leur vie dans tout ce qui peut le révéler. L'élude de leur tempérament, de leur figure même, de leur éducation, de leurs passions, de leurs habitudes; (.elle élude délicate n'est pas moins nécessaire que la grande étude des croyances, des mœurs et dos sentiments do leur temps; car tous ces fils entrent les uns comme les autres dans le tissu de leurs compositions.
Vous sentez, messieurs, tout ce qu offre de piquant et d'animé cette partie de l'histoire que nous voulons faire. Il s agit d observer la nature humaine dans ses plus grands représentants, de saisir le rapport de leur vie réelle avec les créations qu'ils nous ont laissées et qui sont aussi des réalités pour notre imagination. Quelle curieuse galerie de personnages extraordinaires, de physionomies variées, de destinées bizarres! Il y à là des mendiants et des princes, des poètes et dos comédiens, des guerriers et des femmes ; il y a des vies pures et brillantes; il y a aussi, et en trop grand
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nombns des vies malheureuses el niôine dégradées. La poésie perce partout, dans toutes les conditions humaines, dans tous les genres d'existences; elle se fait jour à travers la grossièreté des classes vulgaires, comme à travers la corruption des classes Xrivoles ; quand elle doit naiire quelque part, ni la misère, ni le luxe, ni les agitations, ni l'oisiveté, ni l'ignorance, ni la science ne la peuvent étouffer; elle va chercher Eschyle à Marathon, Virgile dans son champ, Dante au milieu des guerres civiles, Milton au sein des querelles religieuses, Shakespeare sur le théâtre. Racine à Port-Royal, Voltaire dans les salons de Paris, Lord Byron à la chambre des Pairs, Goethe à l'université. Tous ces hommes, placés au sein de circonstances si diverses, obéissent a la même vocation ; il est, certes, d'un vif intérêt pour nous de les suivre depuis leur point de départ jusqu'au terme éclatant de leur carrière; et cette carrière elle-même n'offre-t-elle pas souvenlun intérêt pathétique et romanesque? C'est Cervantes d'abord combattant les Maures, ensuite leur prisonnier, et, dans les fers, formant le plan d'une
vaste conspiration d'esclaves Qu*il eût été étonné
alors si on lui eût dit qu'il ferait un jour Don Quiehotte! C'est Camoêns ballotté par le sort de Lisbonne â Goa, se sauvant à la nage en tenant son pocme audessus des flots, achevant son épopée nationale dans une grotte de la Cochinchine, et revenant dans sa patrie expirer à l'hôpital, pendant qu'un pauvre nègre
.18 DE f HISTOIRE DE LA POÉSIE
allait le soir mendier timidement pour le grand poète. C'est Chatterton s'empoisonnant à dix-sept ans pour échapper aux tourments de la vanité e( de la faim. C'est André Chénier montant sur la fatale charrette Tavantveille du 9 thermidor. Mais les incidents dramatiques de la destinée des poêles, quelque attachants qu'ils puissent être, ne sont pas ce qu'il nous importe le plus de connaître; c'est leur nature intime, souvent si pleine de contrastes et d'énigmes, qui peut rendre raison de ceux qu'on trouve dans leurs ouvrages; je n'en citerai qu'un exemple : la poésie de Lord Byron fait l'effet d'un rêve étrange et souvent incompréhensible, jusqu'à ce qu'on ait étudié en détail cet homme extraordinaire. Les sombres caprices d'une enfance rêveuse, les tristes désordres d'une jeunesse livrée à elle-même, des bouffées de vice, de grandeur, de vanité, de passion, de folie, d'enthousiasme qui se succédaient brusquement dans cette âme énergique et convulsivc ; la fatuité d'un grand seigneur avec des opinions radicales, les travers d'un da^idy et d'un roué avec l'adoration de l'idéal, le besoin et le mépris de l'opinion; une certaine bonhomie mêlée d'égoïsmc dans la vie habituelle, et quelquefois la crânerie de la perversité; enfin un malaise perpétuel, sauf quelques instants de ravissement, voilà ce qu'on trouve dans ses Mémoires, tout incomplets qu'ils sont, voilà ce qu'on retrouve dans ses ouvrages, avec son génie de plus.
DE L'HISTOIRE DE lA POÉSIE ?>y
Mous avons, ce me semble, dans cette analyse rapide, épuisé tous les degrés par lesquels doit passer la connaissance des monuments poétiques, pour être complète. Je vous ai sommairement rappelé leurs principaux rapports avec la société, entre eux, et avec leurs auteurs. Je suppose .qu'on a étudié tous ces rapports avec soin ; la tâche de Tliislorien de la poésie est-elle accomplie? Mon, messieurs, ce qu'il est parvenu à comprendre, il lui reste à l'apprécier, c est-àdire à le sentir et à le juger.
En ofTet, messieurs, le charme de la science qui nous occupe, c'est qu'elle a poul* objet non-seulement la vérité, mais eacorela beauté. Un poème n'est pas un cadavre qu'il faille disséquer froidement, une machme qui n'offre d'autre intérêt que la disposition de ses rouages ; c'est un ouvrage d'art qu'il faut contempler dans son ensemble et qui est appelé à nous donner l'impression du beau. Si le sentiment du beau nous manque, notre esprit sera comme un aveugle qui voudrait éclairer une statue : bien qu'il tint le flambeau, il ne la mettrait jamais dans son véritable jour. Ce qui nous reste à faire, ce n'est point l'étude qui nous l'en s^gn^ra. Le but de tout ce travail préparatoire était de ren veiner les barrières que le temps et rigiiorance
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avaient pu établir entre le beau cl notre flmc, de nous le rendre accessible en nous replaçant dans les circonstances où il avait été produit; quand la science a fait cela elle ne peut rien faire de plus. Un homme a tiré un tableau du sein des ténèbres, il a essuyé la poussière qui le couvrait, expliqué le sujet qu'il représente; il Ta disposé Tavorablement par i^pport à la lumière, et nous a conduit au point le plus convenable pour le contempler : il ne dépend pas de lui de nous donner le sentiment de Tart, de nous faire éprouver du plaisir à la vue de ce tableau.
La science est comme cet homme : elle peut écarter fous les obstacles, tous les préjugés qui nous empêchaient de bien voir, elle peut nous placer favorablement, elle peut éclairer comme il convient ce qu elle offre à nos regards ; il ne dépend pas d'elle de créer eu nous un sentiment de sympathie et d'admiration. Le sentiment ne peut venir que de nous-mêmes; et encore ne dépend-il pas de nous : on ne peut sentir à volonté, et avoir la prétention d'éprouver ce quon n'éprouve pas réellement est le plus grand des ridicules. Mais nous pouvons du moins ouvrir notre imo à toutes les impressions dont elle est susceptible, ne pas renoncer, do propos délibéré, à certaines jouissances poétiques, ne pas refuser, par parti pris, d'être ifiléressés, amusés, émus à de certaines conditions. C'est une grande duperie, messieurs, de se priver d'un plaisir par un dédain mal fondé. C'est un grand Ira*
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vers de potier de rarislocratieen lilléralurc cl d'avoir peur de déroger par ses admirations. Plaisante vanité d'être insensible à ce qui donne à d'autres hommes des impressions douces et élevées! Autant vaudrait élre lier d avoir un sens de moins.
Ainsi, messieurs, nous accueillerons le beau de quelc|uc côté qu'il nous arrive : nous ferons pour la poésie comme on fait pour la nature. Chacun a ses sites de prédilection. L'un aime mieux la mer, Tautre les montagnes, celui-ci les lieux déserts, celui-là les champs cultivés ; mais celui qui aime la mer n'est pas assez insensé pour fermer les yeux quand il entre dans les montagnes. Qu'on ait aussi ses poëtes chéris, rien de mieux ; mais que ce goût particulier ne rende pas ins(!nsible au mérite des autres poêles. Heureux ceux qui, par suite d'une nature souple et de comparaisons répétées, peuvent acquérir celle flexibilité de sympathie qui les met tour à tour en rapport avec le génie poétique sous ses formes les plus diverses. Comme ceci est involontaire, il faut profiter, pour y atteindre, des dispositions les plus accidentelles et les plus fugitives de TflmQ. On ne peut déterminer d'avance que tel jour on goûtera tel poêle; mais il peul arriver que tout à coup, au moment où on s'y attend le moins, on soit préparé, à son insu, par la situation de son âme, à sentir comme lui, et qu'alors ce qu'il y a de plus intime dans son génie nous soit révélé par une illumination soudaine. Ce sont là des instants précieux qu'il
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faut mettre à profit, car des aimées de travail ne les remplaceraient pas; mais ces impressions variables et capricieuses ne peuvent être la mesure de nos jugements : comme tout ce qui est passionné, elles sont vives et trompeuses. Dans le moment où l'on vient d'être ainsi frappé de la beauté d^une poésie quelconque, il est simple qu'on la mette au-dessus de toutes les autres. Il n'y a pas de mal à commencer ainsi par . l'exagération, pourvu qu'on ne s'y arrête pas, pourvu que la raison prononce après renlhousiasme. Cette intervention de la raison qui vient, de par sa souveraineté absolue, juger nos impressions et leurs objets, cet arrêt suprême de la plus haute de nos facultés, c'est ce qu'on appelle la critique.
Oui, messieurs, la critique, la critique véritable. Non cette critique malveillante et aride qui fait une guerre puérile aux détails et ne sait pas s'élever à la considération de l'ensemble ; mais cette critique large et féconde, qui met toute chose à sa place, qui, pleine de respect pour le génie et de sévérité pour Terreur, admire volontiers et condamne avec indépendance.
Cette critique, messieurs, a un double objet; Timportance et le mérite des ouvrages qu'elle évoque à son tribunal.
Au milieu de cette foule de productions qu'entassent les siècles, le premier devoir de la critique est de distinguer celles qui sont dignes de prendre place dans l'histoire, de fixer le rang qu'elles y doivent tenir. Tel
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homme a laissé de nombreux volumes, qui n'a rien Tait pour la poésie, et ne mérite pas même une mention de son historien ; tel autre n'a laissé que quelques vers, et a droit à une place honorable dans les an* nales de l'art. Savez-vous, messieurs, ce qui doit décider de ce droit en dernier ressort : c'est le Tait de la création poétique. Tout homme qui donne à l'art une Terme nouYelle, qui met dans le monde un type qui n'y était pas avant lui, une combinaison qu'on n*avait point essayée : cet homme compte pour la critique. 11 est possible qu'elle soit sévère à son égard, qu'elle réprouve ses innovations ; mais elle ne peut se dispenser de parler de lui, elle est obligée de le juger. Pour celui qui s'est borné à reproduire une forme déjà connue, quelque talent qu'il ait pu mettre dans cette reproduction, il n'a fait qu'une contrefaçon plus ou moins habile, et l'hisforien de la poésie n'est pas tenu de s'occuper de ce genre d'industrie. Sans doute, en innovant, on court risque de s'égarer; mais en copiant, on n'a pas chance de produire. Tout homme qui marche s'expose à tomber, mais celui qui reste assis est bien sûr de ne pas arriver. Ainsi la critique n'accorde son attention qu'aux individus qui vivent d'une vie propre; elle n'en a point à donner aux plantes parasites qui viennent sur un arbre vigoureux : pour l'histoire de ces plantes, elle renvoie à celle de larbre lui-même.
Mais l'importance des individus augmente en pro-
portion de leur rapport avec les masses, soit en lant qu'ils en son( l'expression plus fidèle, soit en tant qu'ils ont eu sur elle une action plus étendue et plus durable.
A génie égal, nous nous intéressons plus au poète qui nous présente un tableau de son temps qu'à celui qui ne nous raconte que sa propre histoire et ne nous offre que des conceptions solitaires. Aussi, ciiez presque tous les grands poètes, le temps où ils ont vécu nous apparaît, non pas froidement décrit en dehors de leur âme et de leur vie, mais identifié avec eux et incarné, pour ainsi dire, dans leur propre substance. C'est encore pour cela que les poésies des temps primitifs, dans lesquelles les individus ne se détachent pas encore de la masse sociale, mais ne font qu'un avec elles, sont toujours intéressantes; car elles nous apprennent du moins quelque chose; de plus elles sont nécessairement inspirées. Elles ont toujours une base vraie dans les fondements mômes de la nature humaine. L'instinct qui les fait naître est trop naïf pour pouvoir s'égarer; c'est l'envie de chanter, sans cuthousiasme, qui produit les mauvais poêles, et cette envie ne peut pi*endre aux peuples primitifs ; ils ne font de la poésie, que parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement.
L'action qu'un poêle a exercée sur les autres hommes est encore une raison de Timporiance que la critique doit lui reconnaître, Messieurs, rien de ce qui a eu
DK l IIISTOinK DK LA POESIE 4:i
iei-bas une gi*ande influence n est vain. Nul homme, s'il a remué Tàme et excité l'admiration de nos semblables, ne doit être passé sous silence. Un siècle se trompe rarement, ely même dans ce cas, son erreur mérite d*étre examinée ; pris en masse, les siècles ne se trompent point , et le jugement de la critique aboutit iinalement à confirmer celui iiu'ils ont prononcé. •
S'ensuit-jl que ce jugement soit supeitluV Non, messieurs; car la critique doit motiver Tarrét que le temps a rendu. A|)rès qu'elle a distribué les productions poétiques selon leur importance, elle s'en scûsil, et, séparant d'une main inflexible le bon et le mauvai.s, les beautés et les défauts, elle juge la poésie, comme la conscience juge l'histoire. Les siècles ont dit que Itacine et Shakespeare étaient deux grands poètes : nulle critique individuelle ne prévaudra contre cetle imposante décision, mais ce n'est là qu'un résultat : à la critique appartient d'en faire connaître et d'en peser les motifs. C'est elle qui défendra le génie contre l'esprit de parti, de quelque côté quil s'élève. Elle commencera par étudier les beautés; car sa plus grande gloire est de les découvrir et de les relever : cette tâche est plus belle et plus difQcile que la recherche envieuse de quelques défauts.
Un poëte anglais' a dit :
* Drydcn*
m 1)E I/niSTOlRË Db LA POÊSlL
La paille impure flotte à ]a face des ondes,
Nais la perle se cache au sein des mers profondes.
Après s'élre acquilté de ce devoir, la critique n'ou' blicra pas que la même impartialilé lui prescrit de signaler les écarts de ces hommes dont elle vient de signaler les mérites ; et ses reproches, remplis de la même candeur que ses louanges, seront encore un hommage à ces grands hommes et à la vérité. Il est rare que la critique s'élève à cette haute impartialité c'est elle seule, cependant, qui peut lui donner une dignité véritable.
On a souvent cité ce vers :
U Critique est aisée et l*Arl est difticile.
Messieurs, ni Tart ni la critique ne sont aisés ; la perfection de Tuoe est au moins aussi rare que celle de l'autre : je crois même qu'il y a eu dans le monde plus de grands artistes qge de grands critiques. C'est qu'un critique, pour être parfait, devrait avoir l'âme d'un poète et la pensée d'un philosophe.
J'ai parcouru, messieurs, toutes les conditions d'une bonne histoire de la poésie, et maintenant je suis effrayé du tableau que je vous ai offert. Cependant ma faiblesse même me rassure. Vous n'attendrez pas de moi raccomplissement d'une tâche que nul homme encore n'a embrassée dans toute son étendue. Peul-^ être était-il nécessaire de poser le but lointain de mes efforts, au risque de vous faire sentir combien j'étais
incapable de Tatteindre : vous me rendrez du moins la justice de n'avoir pas conçu d'une manière trop étroite la mission que vous m'avez confiée.
Je n'ai point la prétention de vous offrir toute faite l'histoire de la poésie, qui n'existe pas encore et à laquelle la vie entière d'un homme ne suffirait peut-être pas. Je vous en apportent les matériaux, quelques idées générales et beaucoup de faits, beaucoup de citations, des analyses aussi animées, des traductions aussi exactes et aussi nombreuses qu'il me sera possible. Voilà ce qui composera ce cours, pour lequel je réclame de nouveau une indulgence que votre bienveillance, déjà éprouvée, m'enhardit à espérer.
Venez donc, messieurs, non pas pour m'entendre, mais pour voir passer devant voiis les productions de la poésie étrangère, pour assister aux merveilleux développements de Tcspril humain à travers les temps modernes, depuis la barbarie du sixième siècle jusqu'à la civilisation du dix-neuvième. Que notre situation est heureuse! les chefs-d'œuvre de tous les temps nous appartiennent. Quand il serait vrai, comme le pensent quelques hommes spirituels de nos jours, que les destinées de la poésie sont finies, ce serait encore un beau dédommagement d'évoquer, pour nous consoler, ce qu'elle a produit jusqu'à nous de plus illustra, et de former comme un musée magnifique des monuments qti'elle nous a laissés. Mais je ne partage point celte triste croyance. J'ai foi à l'avenir de la
w lîE L'HisToin?' i>i: r.A puèsie
poésie comme à celui de la liberté el de la civilisation. J'ai la conGance que dans noire patrie, qu au sein de celte génération qui, par de fortes éludes, se prépare à de hautes destinées, il s'élève quelques hommes qui placeront leurs statues dans le musée dont je parlais tout à riieure.
Mon, messieurs, la poésie ne peut périr. Au moment où elle parait languir et s éteindre, il jaillit tout ù coup quelque source ignorée d'inspiration et d enthousiasme. La poésie secoue ses vieux vêtements dont le temps a usé Téclat, et, sous un costume nouveau, reparait brillante et rajeunie. Parce qu'une forme poétique s'épuise, il semble que la poésie va finir; mais c'est une illusion. Là, comme dans Tliomme, c'est lenveloppe, c'est le corps qui péril; Tâme subsiste indestructible. Un critique allemand qui passait dans son temps pour un oracle, Gotsched, écrivait vers 1750 que la poésie allemande toucliail à sa décadence, qu'on perdait les bonnes traditions, qu'on s'écartait des bons modèles. Ces modèles sont maintenant oubliés, et tandis que Golsclied prenait ainsi le deuil de la lillérature allemande, la vraie littérature allemandç allait naître, et un jeune homme de dix-sept ans, c'était Klopslock, préparait en silence l'ouvi-age qui devait ouvrira la poésie de son pays le chemin où elle marche avec gloire depuis près d'un siècle. La poésie se régénère dans sa marche comme la société. Au milieu de la mollesse et de la frivolité du dix-builiénie siècle.
qui se fut attendu aux scènes terribles, aux efTorls îmmcnsçs de noire Révolution? Comment prévoir Corneille au temps de Jodelle? Dans ce siècle, comment prévoir, la veille du jour où ils ont paru, Byron ou Chateaubriand ?
Sans doute en voyant les glorieuses conquêtes de l'esprit philosophique, lej progrès des sciences positives et de Thisloire, on est tenté de désespérer de la poésie, de croire du moins que son inspiration, changeant de nature, ne s'adressera plus qu'au penseur, au savant, à l'historien ; et en effet, il y a plus de la • lent épique dans l'histoire de la conquête d'Angleterre, que dans toutes nos prétendues épopées. Mais, messieurs, il ne s'ensuit pas de ce que la poésie se répand hors de son domaine, qu'elle cessera d'y régner. I/liisloire, quelque poétique qu'elle soit, ne remplacera pas plus la poésie, que le roman historique, quelque historique qu'il soit, ne remplacera l'histoire. Toute chose a sa place ici-bas, et la poésie gardera la sienne. Il y aura toujours en nous un certain besoin d'idéal, un certain élan vers un monde supérieur au nôtre, qu'il deviendra certainement de plus en plus difIQcile de satisfaire, mais auquel ne pourront donner le change ni les hautes abstractions de la pensre, ni les curieux résultats de la science, ni les découvertes de l'histoire. Après tont ce qu'on a fait, il y a encore des abimes a explorer dans l'imagination et dans le cœur de l'homme ; il y a à peindre de nouveaux sen-
iimctils que développe le progrès des siècles. Ces grandes idées elles-mêmes de la science, ces vues élevées de la philosophie et de l'histoire ont leur poésie, et cette poésie est à faire. Il y a là pour nous une mer d'enthousiasme qui n'est pas prèle à tarir. Non, messieurs, quoi qu'il arrive et quoi qu'il semble, la poésie ne passera pas sitôt de mode en ce monde.