‹ Mélanges d'histoire littéraire et de littératureChapitre 9 sur 15 · LE ROUAN DE LA ROSE · texte numérisé non relu

LE ROUAN DE LA ROSE

On Ta dit : rien n'est nouveau que ce qui est oublié. Cet axiome paradoxal devient plus vrai chaque jour. D'une part, la nouveauté se fait rare dans les conceptions de l'esprit; de lautre, l'étude retrouve, à chaque heure, dans les époques les plus obscures, dans les livres les moins lus, beaucoup d'opinions et de passions, de vérités et d'erreurs, dont notre époque voudrait revendiquer la découverte. Par ce double progrés de la stérilité des esprits et de l'étendue des connaissances, les richesses du présent diminuent, et la valeur du passé augmente, ou plutôt le passé tend sans cesse à effacer et absorber le présont. H faut bien

admettre cette componsntion, tout insuffisante qu elle est, et se consoler comme on peut de 1 originalité douteuse de tant d'œuyres contemporaines, en rendant leur originalité véritable à d'anciennes productions ignorées ou méconnues de nos jours. Si, par malheur, tel livre qui se donne pour contenir le secret des choses révélé hier à son auteur est trop semblable à celui dont Lessing disait : Il y a dans cet ouvrage des choses neuves et des choses vraies , mais les choses neuves ne sont pas vraies et les choses vraies ne sont pas neuves, en revanche dans tel écrit négligé du moyen âge sont enfouies des idéesqu'on n'y soupçonnerait pas. C'est ainsi qu^ayant eu la patience de lire un livre aulrelois fameux, mais rarement ouvert depuis trois siècles, un livre qui passe en général pour ne ren* fermer qu'une allégorie galante assez fade, le Roman de la RohCy j'ai été surpris d'y trouver, avec les fa* deurs qui n'y manquent point, un mouvement d'idées scientifiques et philosophiques et une veine de satire assez remarquables pour me donner la confiance d'en entretenir le lecteur, me hâtant de profiter pour une (elle entreprise, car c'en est une, de lire et d'analyser le Roman de la Rose, du répit, bien passager sans doute, que nous donnent en ce moment les chefsd'œuvre.

Pendant longtemps, on n'a guère connu de notre poésie française du moyen âge que le Roman de la Rose , et encore n'en connaissait-on que le nom. Depuis une

vingtaine d'années, de nombreux monuments de notre vieille littérature ont été publiés ; mais, quoique plusieurs soient, à beaucoup d*égards, fort supérieurs au Roman de la Rose^ aucun n*a encore conquis Fespéce de notoriété attachée depuis des siècles à cet ouvrage. D'autre part, tout en continuant de le citer souvent, on ne Ta pas lu davantage. En donner une analyse détaillée, c^st donc le publier pour ainsi dire. C'est entretenir le plus grand nombre des lecteurs d'un sujet qui sans leur être nouveau leur est étranger. C'est satisfaire cette curiosité qu'inspire le nom souvent répété d'un personnage inconnu ; c'est faire peutêtre chose agréable à ceux qui aiment à savoir ce dont ils parlent, et qui mettent volontiers une idée sous un mot.

Le Roman de la Rose est l'œuvre de deux auteurs et se compose de deux parties très-distinctes. Dans la première, Guillaume de Lorris eut pour but de représenter tous les effets et tous les accidents de l'amour, d'en faire un traité complet sous une forme allégorique, comme l'indiquent les deux vers placés en tète du poème :

Ci est le Roman de la Rosey

Où Fart d'amour est toute enclose.

11 ajoute :

La matière est bomie et neuve.

Bonne, soit; mais neuve, c'est autre chose. L'auteur

n'acheva pas son poème, qui, lui mort, fut repris et continué dans un esprit entièrement différent par Jean de Meung.

Ces deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du second. Il y a entre l'un et Tautre quarante ans de distance, et tout l'intervalle qui sépare un interprète ingénu des maximes délicates de l'amour chevaleresque encore dans sa fleur au commencement du treizième siècle, et un poète de la fin de ce siècle qui met à la place des grâces un peu mignardes de son devancier un incroyable mélange de brutalité, de pédanterie et de verve. C'est dans cette seconde partie que le lecteur trouvera ce que je lui ai promis plus haut ; mais, pour y arriver, il faut qu'il ait une idée de l'ensemble, et pour cela il doit consentir à traverser avec moi ce labyrinthe allégorique ; je tâcherai de ne l'arrêter que sur des passages qui lui plairont par la grâce de l'expression, ou qui rintéresseront par la hardiesse de la pensée ou Taudace de la satire.

Guillaume de Lorris, auteur de la première partie du Roman de la Rose^ commence son récit en nous disant qu'au vingtième an de son âge il eut un songe. « Il y a bien cinq ans, dit-il, c était en mai.

Quand toute chose s*égaie^ Quand Ton ne voit buisson ni haie

* Quand il a été nécessaire, pour être compris, de traduire le

Qui en mai parer ne se veuille Et couvrir de nouvelle feuille.

Il me semblait en mon songe être au matin. Je me levai et m'en allai par les vergers en fleurs, écoutant le chant des oiselets. Bientôt je rencontrai une eau qui bniissait claire et fraîche à travers une prairie. Côtoyant sa rive, je vis un grand verger enceint d'un mur à créneaux sur lequel était pourtraites Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Vieillesse. »

Ici j'interromps le récit de l'auteur pour faire une observation que je crois essentielle. Si le poëme était composé au point de vue de la morale chrétienne, Tavarice et Tenvie se trouveraient en la compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés mortels, Tauteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités qui formaient le chevalier accompli : haine, contraire d'amour, félonie de loyauté, vilenie de noblesse, convoitise de tempérance, avarice de largesse, envie de générosité, et enfin vieillesse, qui n'est point un viccy est mise là comme étant le contraire de jeunesse, qui, dans le langage systématique des troubadours, exprimait non-seulement un des âges de Thomme,

Tieui français du Baman de la Rose en français moderne, je l'ai traduit, mais j'ai cherché à garder le plus possible de la vieille langue, en ne remplaçant que ce qui était tout à fait inintelligible, et j'ai essayé de reproduire l'effet du vers primitif en conservant, au prix de quelques légers changements, le nombre des syllabes qui le composent.

mais la disposition morale qui le rend propre aux sentiments et aux vertus chevaleresques '.

A côté des images principales, le poète en a placé deux autres, Papelardie et Pauvreté. Papelardie est synonyme d'hypocrisie. Jean de Meung, dont la satire est l'élément, n'aura garde d'oublier ce personnage et nous y ramènera. Guillaume de Lorris, porté aux sentiments doux et nullement agressif de sa nature, n'a pu se défendre pourtant de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce genre de raillerie que Ton rencontre avec quelque surprise jusque dans les sermons et les légendes , était naturel au moyen âge, surtout en Fraiice. Piipelardic est la grand*mère du bon M. Tartufe ; elle dit comme lui ma haire et ma discipline :

Et si avait vestu la haire.

Guillaume de Lorris, arrivé au pied du mur où les images sont peintes en or et en azur comme dans les vignettes d'un missel, entend d'innombrables oiseaux chanter derrière la muraille du verger. Il voudrait bien la franchir, mais point de pertuis, point d'échelle pour y pénétrer; enfin il trouve un petit guichet fermé ; quand il a frappé longtemps, une noble et gentepucelle vient lui ouvrir, c'est Oiseuse (Oisiveté),

^ Voyex à ce sujet le curieux travail de H. Fauriel sur Torigiiie de Tépopée chevaleresque au moyen âge. [Histoire de la poésie prpvençale.)

Qui la goi^ette eut aussi blancho Gomme est la neige sur la branche Quand il a fraîchement neigé.

D'après le nom de la danne^ on ne doit pas s'élonner qu'elle soit fort parée, car Oiseuse n'est guère embesoignée^ et n'a rien à faire que de sataumer noblement.

Oiseuse est l'amie de Déduit (Plaisir). C'est Déduit, dit-elle, qui a fait planter ce beau jardin, et y a fait apporter des arbres de la terre aux Sarrasins. Le luxe horticole du moyen âge allait-il donc jusqu^à importer en Europe des arbres exotiques^? Le poète, apprenant que Déduit est là s ébattant au chant des rossignols, a grande envie d'entrer dans le délicieux verger ; il y entre en effet, et se croit dans le paradis terrestre.

* Du reste, ce n'est pas le seul trait de la description du verger enchanté qui fasse penser à TOrient. Ailleurs, Lorris dit qu'il est clos de cannellers, de girofliers,

Et d'oliviers et de cyprès, Dont il n'y a gnére ici prés.

L'idée du verger de la Rose pourrait avoir été elle-même transplantée de rOrient dans l'Occident. Les jardins de roses sont célèbres en Orient. Il en est souvent question dans la poésie persane. Jardin de Hoset {Gulistan) est le nom d'un recueil poétique de Sadi. H. Reinaud, dans sa docte description des monuments arabes^ persans et turcs du cabinet de H. le duc de Blacas, parle d'un poëme arabe dont le sujet est fort analogue à celui du Roman de la Rose (t. II, p. 472). Le Rosen^arten (jardin des roses) de la poésie germanique, où combattent Dietricb et ses héros, n'aurait^il pas aussi été apporté de l'Orient, en même temps que par les croisades en venaient des ornements pour l'architecture du moyen âge V

Mille oiseaux y chantent ; on dirait des voix d'anges ou de sirènes. Mais sa joie est encore augmentée quand il voit Déduit et sa genl haller mignoiemerU^. Cest Liesse qui menait la danse. Courtoisie invite le poète à pénétrer dans le jardin. Au lieu de s*empresser de céder à cette invitation, il se met à décrire les personnages du ballet, car il a la rage de décrire, et ne tient que trop ce qu'il a promis.

Tout ensemble dire ne puis, Hais tout vous conterai par ordre.

* Que Ton n'y sache que remordre.

Déduit et Liesse formaient un couple charmant. Tous deux bien s'entr aimaient, car il était beau, elle était belle.

Bien ressemblait rose nouvelle

A sa couleur

Elle eut la bouche petitete Et pour baiser son ami prête.

Enfin le poêle aperçoit le dieu Amour portant une robe ouvrée de fleurs ; sur sa tête était une couronne de roses dont les rossignols qui voletaient à Tentour

* L'auteur leur fail chanter des notes lorraines :

Parce qu'an (on) set (sait) en Loheregne (Lorraine)

Plus cointes notes (jolis airs) qu'en nul règne (royaume).

(Veis 7S3-4.)

Cette supériorité des airs lorrains éUit-elle un effet de l'école de chant établie à Metz par Charlemagne, et une preuve que cet établiasement avait fructifié?

faisaient tomber les feuilles. Auprès du dieu, qui est représenté comme un chevalier, un seigneur féodal, était son écuyer Doux-Regard portant les deux arcs de l'Amour, car il en a deux, et Voltaire n'a pas les honneurs de l'invention pour ce vers qui commence une tirade assez précieuse de Nauine :

Vous le savez, Tamour a deux carquois.

Chacun de ces arcs avait cinq flèches'. C'étaient d'une part Doux-Regard, Beauté, Courtoisie, Franchise, etc.; de l'autre, Orgueil, Honte, Vilenie, Désespérance et Nouveau-Penser, plus dangereux en amour que tout le reste. Lorris revient ensuite à la troupe dansante, il y découvre dame Beauté :

Tendre eut ta chair comme rosée. Simple futxomme une épousée £l blanclie comme fleur de lis.

A côté de Beauté sont Richesse et Largesse

... - .'Qui n'avait joie de rien Gomme de pouvoir dire : Tiens 1

Franchise, Courtoisie, Jeunesse , et chacune a près d'elle son ami. L'auteur, charmé de tout ce qu'il voyait, s'en allait gaiement par le verger, quand Amour l'aperçoit, ordonne à Doux-Regard de tendre son arc, de lui donner ses cinq bonnes flèches, et il se

* Cama, le Gapidon de la mylhologie indienne, a au.<si ciiuf flèches, qui représentent les cinq sens.

met à suivre l'arc au poing le pauvre Lorris , qui prend la fuite, mais que son trouble n'empêche pas de décrire en plusieurs pages les beautés du verger. Toujours fuyant, il rencontre sous ses pas la fontaine où mourut le beau Narcisse, ce qui lui donne occasion de raconter l'histoire d'Écho, une haute dame dont Narcissus causa la mort *, puis il avise près de la fontmne d^ Amour des rosiers chargés de roses. Un bouton le tente par sa fraîcheur et son parfum ; il étend la main pour le saisir. A ce moment, le dieu Amour, qui Tépiait toujours, lui décoche une flèche qui entre par Tœil et va au cœur. Le blessé ne peut retirer de son cœur la pointe acérée, qui avait nom Beauté. Cependant il s'avance de nouveau vers le bouton, dont la me et le parfum sans plus allégeaient sa douleur ; mais Amour lui a bientôt lancé successivement quatre autres flèches.

Après avoir épuisé son carquois. Amour s élance vers son ennemi , accablé de ses coups, et s'écrie : « Vassal, tu es pris ; rends-toi. » L'Amant se rend volontiers à un tel vainqueur. D fait plus, il se voue à son service corps et âme ; il devient son homme lige et lui promet foi et hommage dans les formes de la

* Cette fontaine d'Amour a des propriétés merveilleuses. Au fond de Teau sont placés deux cristaux qui embellissent de raille reflets tous les alentours. Qui se regarde dans ce miroir ne peut se défendre d'aimer. Il y a peul-êlrc là une vague notion ilu prisme et la première idée d'une métaphore bien souvent répétée depuis, le prisme de V illusion.

féodalité. Amour requicrl hostages; mais T Amant lui repart : Qu'en avez-vous besoin ? mon cœur est à vous, nul ne peut vous en dessaisir.

Et sur tout ce, si rien doutez, Faites-y clef et remportez.

I/Araour trouve bon Texpédient, car, dil-il,

Il est assez maître du corps,

Qui a le cœur en sa commande (à ses ordres) ;

Outrageux est qui plus demande.

L'auteur nous apprend alors comment Amour tcrma d'une petite clef

Le cœur de TAmant par tel guise (en telle façon) Qu'il n'entama point la chemise.

Il nous fait part ensuite des commandements qu'Amour lui signifia, car TAmour avait les siens comme rÉglise. Ici est un petit traité complet de morale amoureuse. Amour interdit la médisance et prescrit la politesse. « Sers et honore toutes les femmes, dit -il; garde- toi d'orgueil, et ne néglige pas ton accoutrement. » Le dieu entre à ce sujet dans quelques détails qui peuvent nous éclairer sur la toilette des élégants du treizième siècle et sur les travers des beaux d'alors. « Que tes souliers ne soient pas tellement étroits qu'on demande par gausserie comment ton pied y est entré et comment il en sortira. » L'Amour recommande à son serviteur d'être joyeux. Le mot

joie^ dans le langage établi par les troubadours, exprimait Teialtation et les vertus chevaleresques'. Amour ajoute : « Sois leste à pied et à cheval, brise des lances, chante et danse dans Toccasion; garde-toi d^avarice, ne divise pas ton cœur, mais place-le tout entier au même lieu, et, quand tu Tauras donné, ne le retire plus ; alors tu connailras les peines d'amour; loin de ta dame, tu enverras ton cœur vers elle ; puis tu la chercheras, et souvent en vain ; si tu es assez heureux pour approcher d* elle, tu n'oseras lui adresser la parole, et, quand elle ne sera plus là, tu te repentiras de ton silence. Alors lu reviendras vers sa demeure, tu tourneras mille fois à Tentour en ayant bien soin qu'on ne te devine. Si tu aperçois ta dame, tu changeras de couleur, tout ton sang frémira, tu demeureras sans voix et sans pensées, et si tu parviens à ouvrir la bouche, sur trois choses que tu voudrais dire, tu en oublieras deux. Ce sont les faux amants qui, maîtres d'eux-mêmes, expriment ce qu'ils veulent exprimer; la nuit venue, ton mal seras encore plus grand,

Car, quand tu penseras dormir, Tu commenceras à frémir, Â tressaillir, à démener (fagiter}, Sur le côté à te tourner.

Gomme fait qui a mal aux dents, i^

* C'est de là qu'est venu probablement par opposition le sens du mot tristo en italien ,^qui veut dire un lâche, un pervei'b.

L'Amour continue à peindre à Tamant Tagilation de ses nuits avec assez de vérité et de chaleur. « Puis, ajoute-t-il, ne pouvant dormir, tu te lèveras, tu iras par la pluie ou par la gelée

Vers la maison de ton amie Qui sera peut-être endormie, Et à toi ne pensera guère;

tu resteras à sa porte, tu prêteras Toreiile ; si elle se réveille, n'oublie pas qu'elle fentende gémir et te plaindre ; puis , baise la porte et retire-toi avant le jour, de peur qu'on ne te voie. »

On ne peut prescrire une conduite plus exemplaire pour un amant. L'auteur a mis là toute l'essence de la morale galante de son temps. 11 l'expose avec le sérieux d'un prédicateur convaincu ; mais, malgré ce sérieux, l'humeur narquoise de la Muse française au moyen âge s'échappe à la fin du morceau dans ces vers railleurs :

Tous ces venirs» tous ces allers, Tous ces veillers, tous ces parlers, Font des amans dans leurs houseaux Cruellement maigrir les peaux.

U n'en est pas de même des faux amoureux,

Qui vont les dames trahissant, Qui disent pour les engager Perdre le boire et le manger, Et que je vois, les enjôleurs, Plus gras qu abbés ou que imeurs.

Le pauvre amant tout épouvanté des peines et des tonrments qu'Amour lui annonce, se récrie à ses paroles, et demande

Gomment homme, s'il n'est de fer.

Paît TÎTreim mois eatel enfer.

Amour alors le réconforte en lui annonçant les biens qui solacent ceux qui le servent ; c'est Espérance coiirloise, c'est Doux-Penser, Doux-Parler et Doux- Regard. Au sujet de Doux-Parler, le dieu cite deux jolis vers d'une chanson, composée, dit-Q, par une dame qui savait d'amour :

Vrai Dieu, celui-là m*a guérie.

Qui m*en parle, quoi qu'il m^en die.

Ce quoi quil nCen die est d'une assez grande délicatesse, et n'a d'autre inconvénient que de faire penser au tharmarU quoi quon die de Trissotin. J'espère cependant qu'on ne confondra pas mon admiration avec celle de Bélise et de Philaminte.

Ces instructions données. Amour disparait, et l'Amant recommence à convoiter le bouton défendu par la haie épineuse. Comme il sepourp^n^at^ s'il essayerait de la franchir, il vit venir vers lui un beau varlet (jeune homme), on l'appelait Bel-Accueil et il était fils de Courtoisie. Son nom n'est point trompeur, car il invite PAmant à franchir la haie pour sentir l'odeur des roses, l'engageant à se garder de folie, et à

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cette condition lui offrant ses services ; mais un autre 'personnage moins gracieux déconforte le pauvre Amant. C'est Dangier, dont le nom exprime à la fois l'idée de péril et d obstacle. Dangier était le gardien, le cerbère des roses, el il avait avec lui Male-Bouche (mauvaise langue), Honte et Peur; la généalogie de Honte est ingénieuse, elle a Raison pour mère, et pour père Méfait; Raison n'a jamais laissé Méfait approcher d'elle, mais elle a conçu Honte par la seule vue du monstre. Chasteté ayant fort à faire pour se défendre de Vénus,

Qui nuit et jour souvent lui enible (dérobe) Boutons et roses tout ensemble,

demanda à sa mère de lui prêter Honte pour les défendre, et lui adjoignit Jalousie et Peur.

Cependant TAmant, encouragé par Bel- Accueil, raconte les terribles blessures qu'Amour lui a faites et son grand désir de s'emparer du bouton de rose; Bel-Accueil Técoute gracieusement, lui donne même une feuille du rosier, mais n'a garde de lui accorder ce qu'il demande. Tout à coup Dangier s'élance, pareil à ces géans hideux qui, dans les romans de chevalerie, veillent à la garde d'une belle. H tance rudement Bel-Accueil, qui s'enfuit, puis chasse l'Amant et le repousse en dehors de la haie. Celui-ci commence à éprouver ces peines qu'Amour lui a promises. A cette heure, dame Raison descend de sa

tour, et débite à l*Âmant un sermon dans lequel elle lui reproche d'avoir suivi Oiseuse et d'avoir écouté Amour. Elle le menace de Dangier et de Honte, de Peur et de Mauvaise-Langue. C'est la thèse contraire à la thèse chevaleresque. Au lieu d'être principe de tout bien, Amour est ici cause de tout mal.

Qui aime ne sçauroit bien faire

La peine en est démesurée, Et la joie a courte durée ; Qui joie en a, bien peu lui dure, fit ravoir c est grande aventure.

Or, mets 1 amour en nonchaioir Qui te fait vivre et non valoir.

Ces derniers vers sont énergiques, ils seraient bien placés dans la bouche de don Diègue parlant à Rodrigue.

Mais TAmant ne se laisse point persuader, et maintient les saines doctrines amoureuses. Il a baillé hommage au dieu Amour; il lui appartient, il doit lui demeurer fidèle; il voudrait mourir avant qu* Amour l'accuse de fausseté et de trahison ; il s'écrierait volontiers comme le Cid :

L'inramie est pareille et suit également

Le guerrier sans courage et le perfide amant.

Raison est obligée de se départir^ car elle voit bien qu'elle ne gagnera rien par ses discours

L'Amant tout affligé se souvient alors qu'Amour lui a dit de chercher un compagnon pour lui confier ses peines; il le trouve, ce compagnon loyal qui s'appelle Ami. C'est le type du confident, de ce personnage obligé des romans de chevalerie, et qui, comme tant d'autres choses, a passé de ces romans dans notre tragédie, où sa présence, quelquefois assez fastidieuse, ne s'explique et ne se justifie un peu que par cette origine. Dans le roman de Cléopdtre^ le prince Tiridate ne fait jamais un pas sans être accompagné de ses deux confidents.

Ami relève le courage de l'Amant en lui donnant l'espoir qu'il pourra attendrir le terrible Dangier. Bien humblement il s'en va vers le félon qu'il trouve l'air farouche et menaçant.

En sa main un bâton d'épine.

L*Amant lui crie merciy proteste qu'il ne fera jamais rien qui lui déplaise;

Souffrez que j'aime seulement.

Dangier a de la peine à s'adoucir, enfin il répond brusquement :

Si tu aimes que m'en chaut, Ça ne me fait ni froid ni chaud.

Aime tant qu'il te plaira, mais n'approche pas do mes roses. .— Les choses vont ainsi pendant quelque

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temps ; l'Amant regarde les roses par-dessus la haie qu'il n'ose franchir ; ses plaintes et ses soupirs n'attendrissent point l'impitoyable gardien.

Cependant voilà que de fortune Dieu amène deux personnes disposées à venir en aide à l'Amant : c'est Franchise et Pitié. Elles supplient Dangier de se relâcher un peu de sa rigueur et de permettre que le pauvrft déconfît ail encore compagnie de Bel-Accueil. Tout farouche qu'il est, Dangier ne peut rien refuser à des darnes^ ce serait trop grande vilenie. Aussitôt Franchise va chercher Bel- Accueil et le ramène. Bel- Accueil prend de nouveau l'Amant par la main et le conduit dans lepourpris d'où il avait été chassé. 11 trouve la Rose plus épanouie qu'elle n'était avant et plus vermeille; il voudrait bien en avoir un baiser savoureux. fiel-Accueil, qui a peur de Chasteté, refuse, mais Vénus vient à son aide. Dame Vénus était au moyen âge autre chose qu'un être mythologique. En Allemagne, frau Venus\ était un personnage populaire; espèce de diable féminin, Circé moderne, type des Alcines et des Armides, elle avait sa montagne, Venm-Berg^ et dans cette montagne un séjour enchanté vers lequel on était nttiré par des chants délicieux, et d'où Ton ne pouvait plus sortir après qu'on s'était hasardé d'y pénétrer '. Vénus ligure ici parmi

* Voir Grimm, DeiUsche Sagen,

* Ailleurs le moyen âge s'était approprié la di?inité païenne et en avait fait un personnage un peu difiTérent. Pour un poète

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les personnages allégoriques du Roman de la Rosôy et peut passer elle-même, ainsi qu'Amour, pour un per^ sonnage allégorique. Elle prend le parti de TAmant et Bel-Accueil octroie le baiser désiré ; mais Mauvaise- Langue, qui représente les médisants dont se plaignent si souvent dans leurs poésies lyriques les troubadours et les trouvères, Mauvaise-Langue va réveiller Jalousie, qui se lève furieuse et gourmande Bel-Accueil de ses complaisances. Aussitôt Honte survient, portant voile comme une nonnain, et parlant bas à cause de soii trouble ; elle dit à Jalousie de ne pas croire légèrement Mauvaise-Langue, parce qu'il

est coutumier

De raconter fausses nouvelles.

fille convient que Bel-Accueil est trop obligeant, sa mère Courtoisie lui a enseigné à bien accueillir les gens, mais il n'a aucune intention coupable. Jalousie ne se laisse pas désarmer, et proteste qu'elle fera élever une forteresse pour défendre les rosiers et les roses, qu'elle y placera une tour, et dans cette tour enfermera prisonnier le traître Bel-Accueil. Peur tremble, comme on peut croire, et avec Honte sa cousine va réveiller Dangier, qui commençait à som-

espagnol du quatorzième liècle, Valus n'est pas la mère de l'Amour^ mais son épouse :

Segnora dona Venus mngar de don Amor.

{Vàrckiprêtre de HiU. copl. 669.)

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meiller ; elles lui reprochent sa négligence et sa paresse, et le pauvre Amant voit devant lui une perspective plus triste que jamais.

Or (mainteDant) reviendront pleur et soupir Et longue pensée sans dormir.

En effet, Jalousie construit sa forteresse, qui est décrite avec détail et accompagnée de tous les accessoires d une place forte du moyen flge. Jalousie y met garnison ; Honte, Peur, Mauvaise-Langue^ gardent les portes ; Bel-Accueil demeure prisonnier dans la tour, où une vieille surveillante Tépie et le guette incessamment, et TAmant se désespère.

Ici s'arrête le récit de maître Guillaume dé Lorris. On ne saurait nier qu'en dépit de la fadeur inévitable dans un récit de galanterie allégorique, celui-ci n offre un assez grand nombre de traits ingénieux et délicats. A ceux que j'ai cités dans le courant de la narration on pourrait eh ajouter d'autres, par exemple, la peinture d'Avarice, prèsde laquelle étaient suspendus son voile et sa robe, qui avait bien vingt ans^ et qu'elle tardait à tnettre de peur de l'user, tandis qu'elle nouait bien fort sa bourse de manière qu'il fallût beaucoup de temps pour l'ouvrir.

L'ordre dans lequel les divers incidents du poëme se succèdent est heureux : il y a de la finesse dans le rôle de Bel-Accueil, qui encourage et qui retient, de Dangier, que désarment Franchise et Pitié, mais qui.

réveillé par Jalousie, revient plus redoutable, de Honte, qui blflme tout bas Bel-Accueil en l'excusant « L'apparition de Raison est bien placée dans le moment où l'Amant lui donne beau jeu par sa déconvenue. C'est l'heure des réflexions. Enfin Vénus arrive assez à propos pour attendrir et enflammer un peu Bel- Accueil. Ces êtres allégoriques ont assez de vie et dHndmdualité. On peut voir en eux comme les types des difTérents personnages des romans de chevalerie. Bel-Accueil enfermé dans sa tour n'est-il pas semblable à une châtelaine sensible et opprimée? et Dangier, le brutal Dangier, avec son visage terrible et sa massue, n'est-il pas le gardien farouche de la captive ou son époux félon? Mauvaise-Langue et Jalousie ne sont* ils pas aussi des personnages obligés des romans de chevalerie) ne représentent-ils pas ces déloyaux qui troublent presque tqujours parleur malice le bonheur des amants? On peut donc considérer cette première partie du Roman de la Rose comme une sorte de résumé allégorique et abstrait des poèmes chevaleres* quesdu moyen flge. Les mêmes types se sont conservés ensuite non-seulement dans la littérature romanesque, mais dans la littérature dramatique. Dangier est l'idéal des tuteurs depuis le seigneur de la Souche jusqu'au docteur Bartolo. Ami n*est-il pas, comme je l'ai dit, le confident obligé de tous les héros tragiques de notre scène? et serait-ce trop pousser les choses de dire que Bel-Accueil s'appellera un jour Célimène?

Mais, sans aller si loin, il est certain que cette manie de mettre Tamour en allégorie ne s'est pas arrêtée là. Le poème de Guillaume de Lorris n'est rien, à cet égard, en comparaison de V Horloge amoureuse de Froissart. Dans cette allégorie technique, les êtres moraux représentés par les personnages du Roman de la Rose sont figurés par les diverses parties de Thorloge. Doux-penscr, Doux-Parler sont des pièces d'horlogerie. Désir est une roue; Beauté, un plomb; Plaisance, une corde. Ln tradition de l'amour chevaleresque, un peu surannée à la fin du quatorzième siècle, s'engrène, pour ainsi parler, assez étrangement dans les progrès que faisait la mécanique au pays tout mercantile et à Tépoque déjà un peu industrielle de Froissart.

Enfin, plus tard la science de la galanterie a été figurée par une allégorie d*un nouveau genre, par une allégorie géographique dans la fameuse carte de Tendre de mademoiselle de Scudéry . Il y a déjà dans le Roman de la Rose quelque peu de cette géographie allégorique. Ami enseigne à TAmant la marche à suivre pour s'emparer du chastel où Bel-Accueil est enfermé :

Le chemin a nom Trop-Donner, Folle Largesse le fonda.

Largesse laisserez à àesVre (droite),- Et tournerez à main senestre (gaache).

N'est-ce pas comme les recommandations faites à ceux qui voyagentdans le paysduTendre^aPrenezbienganlr

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et consultez soigneusement la carte, car, si vous vous trompiez de chemin, et si, au lieu de passer par le village de Petits-Soins, qui est à droite, vous passiez par celui de Négligence, qui est à gauche, vous pourriez vous trouver tout à coup au bord du lac d'Indifférence. »

Si nous ne savons rien de Guillaume de Lorris, dont rœuvre vient de passer devant nos yeux, nous n'en savons pas beaucoup plus sur Jean Clopinel, son continuateur, né h Meung-sur-Loire. Une anecdote grossière d'après laquelle , menacé de la vengeance des femmes qu'il avait outragées dans ses écrits, il ne leur aurait échappé qu'en disant à la moins chaste de frapper la première, n'a aucune authenticité, et a été prêtée à différents personnages ^ qui n'y ont peutêtre pas plus de droit les uns que les autres. Il semble que ce ne^soit rien autre chose qu'une parodie de la scène sublime de TËvangile dans laquelle Jésus-Christ sauve la pécheresse en disant à ceux qui la voulaient lapider : « Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre. » Attribuée à Jean de Meung, cette réponse prouve seulement l'opinion qu'on avait de sa présence d'esprit et de son mépris pour les femmes.

On raconte aussi qu'en mourant Jean de Meung laissa aux jacobins de Paris, sous la condition d'être

^ On prêle cette réponse k un troubadour nommé Guillaume de BargenoU; dans le CetUo Novelle atUiche, ivrre antérieur à celui de Jean de Meun^.

enterré par eux, un coffre qui était censé contenir tout son avoir, et que Tenterrement fait, le coffre, ayant été ouvert, se trouva ne renfermer que des ardoises couvertes de figures de géométrie, dernière espièglerie faite par notre poète aux moines, qu'il avait tant attaqués dans ses vers. Tel était Thorome, telle était du moins l'opinion qu'on avait de lui. Fausses ou vraies, ces deux anecdotes montrent ce dont on le croyait capable. Jean de Meung était donc un gausseur sans respect pour les femmes et pour les religieux. Il y paraîtra dans son livre.

De plus, Jean de Meung était un homme docte. Guillaume de Lorris, par le tour de ses idées, se rattache aux trouvères des douzième et treizième siècles, dont il a recueilli les traditions de galanterie ingénieuse et délicate. Jean de Meung appartient déjà à la classedes versificateurs érudits du quatorzième siècle. Le quatorzième siècle, aube de la Renaissance, dont le quinzième siècle fut l'aurore, vit naître en France un assez grand nombre de traductions des auteurs latins. Jean de Meung traduit, entre autres ouvrages, la Comolatiini de Boêce et le traité de Végèce sur Y Art militaire, souvent traduit et mille fois copié au moyen âge, probablement à cause de son titre et parce que de te mt/itori se rendait par livre de chevalerie. Il a composé aussi un poème théologique intitulé le Trésor^ et un poème moral et satirique intitulé le Testament *.

« rni-méme nous donne la liste de ses écrits dans la préface

Tout cet ensemble de compositions et de traductions place Jean de Meung auprès des poêles savants du quatorzième siècle. On doit s'attendre à trouver dans son œuvre lalliance de la satire, à laquelle le portait son naturel, avec le savoir, ou du moins la prétention au savoir, qui était dans ses habitudes. Tel sera en effet le double caractère de la continuation du Roman de la Rose. Cette continuation parait avoir été une des premières productions de son auteur. On peut y reconnaître un amusement de la jeunesse d'un savant grivois *.

Le style de Jean de Meung forme un parfait conti*aste avec celui de Guillaume de Lorris. Autant celui-ci était coulant, parfois faible à force d'être doux , languissant à force d'être langoureux, autant le langage de Jean de Meung est rude, vif, en^porté, en quelques

qu'il a mise en tête du Confort de Boëce, U avait encore traduit leg Merveilles d'Irlande^ — ouYrage légendaire sans doute, où devait figurer le Purgatoire de saint Patrice, — et les Ëpltres d'Héloïse et d'Abeilard. La traduction de Boêce fui le dernier de ses ouvrages et postérieur à la composition du Roman de la Rote^ au moins au passage où il dit que celui qui translaterait le Confort de Boice, bonne oeuvre ferait. Le codicile de Jean de Meung est une courte pièce de vers assez édifiante, qu'il ne faut pas confondre avec son Testament. On a joint aux œuvres poétiques de Jean de Neung quelques poésies alchimiques qui ne sont pas de lui.

* L'Amour, tom. II, pag. 305, dans un passage curieux, où il prophétise la naissance du Roman de la Rose, parle de Guillaume de Lorris comme vivant et de Jean de Meung comme n'étant pas né; d'autre part, celui-ci dit avoir entrepris sa continuation quarahte ans après la mort de Guillaume (pag. 304) : il avait donc moins de quarante ans quand il a écrit.

ôlS POÉSIE DU MOYER AGE

endroits âpre, lourd, obscur. Le mérite de la première partie du Rottian de la Rose^ c'était la grâce et la finesse; le mérite de la seconde, c'est la vigueur et l'audace. C'est un joyeux moine qui prend la parole après un troubadour dameret. On croit voir l'aimable Jehan de Saintré remplacé ainsi qu il le fut dans le cœur de la Dame des Belles Cousines par un rival robuste et gaillard comme Damp abbé.

Je vais continuer l'analyse du Ramaii de la Rose, Les difficultés augmentent en avançant, car Jean de Meung, au lieu de suivre, comme son devancier, le fil du récit, s'en écarte sans cesse pour aller chercher une foule de narrations, d'enseignements, de digressions épisodiques; bien souvent il oublie son sujet pour traiter de tous les sujets ; il intercale des allégories dans les allégories , des histoires dans les histoires ^ Jean de Meung a dit :

Bon fait prolixilé fuir.

Jamais auteur n'observa plus mal son propre précepte: mais,'parmi cette multitude d'épisodes, nous trouverons des passages beaucoup plus curieux et même des morceaux de poésie beaucoup mieux frappés que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux Guillaume de Lorris. Selon M. Leroux de Lincy, ce dernier avait ter-

' Cette surabondance de digressions et d'épisodes a encore été augmentée par les interpolations des copistes, interpolations dont se plaint Etienne Pasquier.

POÉSIE Dt MOYEN AGE ÔIO

miné le poème et lui avait donne un dénomment heureux. Amour emblait les clefs de la tour où nous avons laissé Bel- Accueil et les remettait à l'Amant ^ S'il en est ainsi,Jean de Heung a retranché le dénoûment pour pouvoir continuer à sa manière l'œuvre de Lorris, ou ' plutôt pour rattacher un poème de sa façon à un poème dont la renommée était établie ; il a fait comme ces empereurs romains qui coupaient la tète à une statue d'Apollon et de Mars et la remplaçaient par leur propre effigie.

Au moment où commence le récit de Jean de Meung, TAmant est au pied de la tour où Bel-Accueil est enfermé. Ce ne sont plus les molles effusions et les tendres désespoirs auxquels Lorris nous avait accoutumés; Jean de Meung s'annonce par un accent plus résolu. Le désespoir ne va point à l'humeur délibérée du joyeux continuateur; au contraire, il se réconforte par l'espérance. Sur ces entrefaites reparaît Raison, personnage qui semble de son goût plus qu41 n'était

^ Un passage du Roman de la Hose est contraire à cette opinion. Jean de Meung (vers 40586, tom. II, pag. 305, édition de Héon] dit poâlivement que Guillaume de Loms s'est arrêté aux vers qui terminent son récit, là où il s'interrompt dans l'édition de Méon. Ceci proa^e que Jean de Meung n'a pas eu connaissance du dénoûment attribué à Guillaume de Lorris par M. Leroux de Lincy. Peut-être ce dénoûment a été ajouté dans le manuscrit où il se trouve par un aoteur inconnu, qui Ta donné comme de Lorris, à moins qu'on ne suppose que Jean de Meung, en le passant sous silence, ait voulu anéantir le souvenir d'un dénoûment que tout son ouvrage avait pour but de remplacer.

Sn POÉSIE DU MOYEN AGE

Raison finit par engager l'Amant à la prendre pour son amie. Il sera comme les philosophes de Tantiquité, comme Socrate, qu*Âpollon déclara le plus sage des hommes, comme Heraclite et Diogène. H sera au-dessus des caprices de la fortune. Raison parle de Néron, de Crésus, de llainfroi et de Conradin, de Priam, de Darius, et de Sisygambis. Le souvenir de la Rose n'appa- I

rait que de loin en loin au milieu de cette érudition. |

Mais TAmant se lasse bientôt des discours de Raison {

et le lui confesse ingénument. Raison, piquée, le quitte; il se ressouvient alors d'Ami, son confident. Ami, qui a de Texpérience, lui promet quil reverra Bel-Accueil :

Puisque tant s'est abandonné.

Que le baiser tous fut donné, Jamais prison ne le tiendra.

Ami conseille à l'Amant de rendre ruse pour ruse, car la morale de Jean de Meung ne connaît guère le%> scrupules. Voici de ses maximes : « On doit mener en Tembrassant son ennemi pendre et noyer par de douces paroles, par des caresses, si on n'en peut venir à bout autrement. » Et plus loin : |

Promettez fort sans délayer (tarder) Comment qu'il aille du payer.

« Agenouillez-vous, dit-il, les mains jointes, et pleurez;

et si vous ne pouvez pleurer véritablement, simulez les |

larmes, écrivez, gagnez les portiers du castel. » La I

suite des conseils d'Ami est pleine de décision et d'énergie. Fauteur n a rien d'un Céladon transi. Souvent il traduit VArt d* aimer d'Ovide et lui emprunte par exemple la recommandation que fait celui-ci d'avoir soin de perdre quand on joue avec ce qu'on aime. En somme, ses leçons sont fort différentes des enseignements délicats que le dieu Amour donnait à Guillaume de Lorris. L'Amant résiste un peu à ces doctrines, il rougirait de montrer une déférence hypocrite pour ses ennemis; il veut les combattre en face. Mais Ami lui propose d'autres moyens de succès^ qui peuvent se ramener aux arguments irrésistibles de Basile, dont la théorie, comme on voit est ancienne. Mous n'en sommes pourtant pas revenus aux vertus chevaleresques parmi lesquelles nous avons vu, daAs la première partie, Largesse, comme il convenait, figurer au premier rang. Ami conseille une générosité très-prudente : Faites, dit-il, de beaux petits dans^raisannablement ; ces beaux petits dons, qui ne ruinent pas, sont par exemple des fruits dans leur primeur, et si vous les avez achetés dans la rue, ajoute le subtil conseiller, dites qu'ils vous ont été donnés et qu'ils viennent de bien loin. Ami ajoute : Il ne faut pas trop se fier à la beauté, car, comme le dit Jean de Meung, avec une grâce qui ne lui est pas ordinaire, beauté ne dure guère.

Sitôt a faite sa vesprée (soirée), Comme florettes en la prée (la prairie).

Il faut avoir du sens: le sens fait compagnie à l'homme jusqu'au bout, et s'accroît avec les ans. Ici est intercalée sans beaucoup d'à propos une peinture de Tàgc d'or toute païenne, et dans laquelle sont nommés comme des êtres réels

Zéphirus et Flora sa femme, Qui des fleurs est déesse et dame.

Alors l'amour était libre et le mariage n'existait pas. De là Jean de Meung prend occasion d*attaquer le mariage, et allègue l'autorité de plusieurs auteurs, entre autres d'Héloïse refusant à Abeilard de l'épouser. L'humeur misogyne du poète, après s'être ainsi déployée à grand renfort d'exemples, finit par se résumer dans ces deux vers :

Mieux m'eût valu m'étreallé pendre, Le jour où je dus femme prendre.

Cette déclamation antiféminine se soutient avec assez de verve pendant environ neuf cents vers. Elle est placée dans la bouche d'un mari jaloux, et se termine par une grêle de coups. Ami, continuant son discours et revenant à l'âge d'or, dont rimprécation du jaloux contre les femmes Ta beaucoup écarté, raconte l'origine de la royauté dans ces vers assez crus :

Un grand vilain enlre eux éluient lie plus ossu de quant qu'ils furent.

La hardiesse tant vantée du vers de Yoltnire : Le premier qui fut roi fut un soldat heureux,

doit s'humilier devant celle de Jean de Meung. Au fond c^est la même idée.

Par la bouche du confident, le poëte continue à donner aux hommes des conseils sur la manière de s'assurer le cœur des femmes , tous dictés par le même esprit satirique; il affirme, il est vrai, ne point parler des bonnes , mais il ajoute qu'il n'en a pas encore trouvé une. L'immense discours d'Ami se termine enfin, et l'Amant se met en campagne pour aller pratiquer le conseil qu'on lui a donné de s'aider de Richesse ; Richesse le reçoit d'un air superbe, comme une dame accoutumée à commander, et lui fait une peinture du château de Folle-Largesse et de ceux qui l'habitent, que termine assez spirituellement cette pensée : Je les y convoie joyeusement, dit Richesse;

Hais PauTreté les reconvoie Froide, tremblante et toute nue:

J'ai rentrée, et elle a Tissue.

Richesse fait aussi une peinture affreuse de Pauvreté et de Faim, sa chambrière, qui éveille Larcin, son fils, quand il sommeille, et l'excite au mal. C'est le tnalesuada famés de Virgile traduit par une allégorie qui ne manque pas de vigueur. L'Amant , qui est brouillé avec Richesse, ne peut rien obtenir d'elle , et il est de nouveau prêt à se désespérer, quand Amour

vient lui rendre courage. Mais il commence par tancer son vassal, qui a prêté l'oreille à Raison, son ennemie. L'Amant se hâte de promettre qu'il ne Técoulera plus ; Amour, content de lui, promet d'entreprendre le siège du château ou Bel- Accueil est enfermé. En effet,

Toute sa baronie il mandCp

Les uns prie, aux autres commande.

Distinction qui devait trouver son application dans les mœurs féodales.

Av6c les personnages obligés qui accompagnent toujours Amour, comme Oiseuse, Noblesse-de-Cœur, Franchise, Largesse, Courtoisie, paraissent ici quelques personnages nouveaux , Bien-Céler, Abstinence- Contrainte, Faux-Semblant, qui les amène, et Barat (le Dol), qui eut pour mère Hypocrisie. Ces personnages sont odieux à Tauteur, et Amour a de la peine à les souffrir en sa présence. Ils sont entièrement étrangers aux idées de galanterie sur lesquelles roulait la donnée primitive du poème ; mais Jean deMeung, qui se soucie peu de galanterie, et qui a maille à partir avec TEglise, a eu soin de les introduire, et ne les oubliera pas.

Amour harangue ses barons , et , dans cette harangue, Jean de Meung fait prédire la composition du Roman de la Rose et sa propre naissance ; les barons répondent aux exhortations de leur chef en exposant le plan de la bataille, Faux-Semblant et sa compagne

attaqueront la porte de derrière, que Mauvaise-Langue tient et garde avec ses Normands ou ses Flamands, selon les inimitiés nationales des copistes du manuscrit. Courtoisie et Largesse montreront leur prouesse contre la vieille qui garde Bel-Accueil; Déduit et Bien- Céler, c'est-à-dire Plaisir et Mystère, iront briser la cervelle à Honte ; mais surtout que Vénus soit présente à l'assaut.

n serait bon qu'on la mandât.

Car la besogne en amendât.

Les barons exigent qu'Amour reçoive en grâce Faux-Semblant ; Amour y consent, et le fait son rot des ribauds. Puis il demande à ce personnage, que le poète n'a pas amené là sans intention, en quel lieu il habite. Après quelques façons, Faux-Semblant déclare qu'il faut le chercher dans le monde et dans le eloUrej mais plutôt dans le second que dans le premier , parce qu'il s'y peut mieux celer. Après avoir protesté qu'il ne veut pas blâmer la vie monastique, et qu'il ne parle que des faui religieux, protestation assez semblable à celle d'Ariste dans Je Tartufe^ il fait la peinture de ceux avec qui il vit d'ordinaire. Ce sont ceux

Qaî les mondains honneurs convoitent,

Les grandes affaires exploitent, Qui cherchent les grandes pitances, fi pourchassent les accoin^nces

32iJ POÉSIE DU MOYEN AGE

Des hommes puissants, et les suivent, Se font pauvres et pourtant vivent De bons morceaux délicieui, Et boivent les vins précieux ; Qui la pauvreté vont prêchant, Et les richesses vont péchant.

Et il ajoute ce vers prophétique de la rérorme Par mon chef grand mal en viendra.

Il poursuit :

La robe ne fait pas le moine.

Les œuvres regarder devez Si vous n'avez les yeux crevés.

Faux-Semblant, qui est ici l'interprète de la pensée de l'auteur, conclut qu'on peut se sauver sans prendre rhabit religieux. Presque toutes les saintes, dit-il ,

Qui par4'Église sont priées, Chasies vierges ou mariées Qui maints beaux enfants enfantèrent.

Les habits du siècle portèrent.

Et en ces vêtements moururent.

Qui saintes sont, seront et furent.

Car bon cœur fait la pensée bonne, Robe ne Fôte ou ne la donne.

Bientôt Faux-Semblant rentre dans son caractère, et se peint dans les vers suivants pleins d'une remarquable verve :

Tantôt chevalier, tantôt moine, Tantôt prélat, tantôt chanoine, Une fois clerc, une autre prêtre, Tour à tour ou disciple ou maître.

Ou châtelain ou forestier; Bref je suis de tous les métiers ; Ici prince, là je suis page, Je sais parler tous les langages.

Ou bien je prends robe de femme Et je suis demoiselle ou dame ; D'autres fois je suis religieuse.

Je suis nonnain, je suisabbesse, Je suis novice ou bien professe Et vais par toutes régions, Courant toutes religions', Mais de religion sans faille (faute) Je prends le grain, laisse la paille.

Faux-Semblant continue sur ce ton, puis il adresse au dieu Amour, entouré de sa baronnie, et représentant ici le pouvoir civil, un défi au nom du pouvoir ecclésiastique, qui, dit-il, ma délié de tous mes liens, défi dans lequel il est difficile de ne pas reconnaître une allusion aux démêlés contemporains de la tiare et de la couronne. Faux-Semblant exprime énergique* ment son défaut de charité pour les malheureux :

Quand je vois tous nus ces truans Trembler sur leurs fumiers puans, De froid, de faim crier et braire,

' Tous les ordres monastiques. ^

Ne mVntremets de leur affaire.

S'ils sont à THôtel-Dieu portés, N^y seront par moi confortés Que d'une aumAne toute seule.

Puis Faux-Semblant, devenant, comme il Ta été plus haut, rinterprète des idées philosophiques de Tauteur, s*élève contre la mendicité, a Les apôtres ne mendiaient pas, dit-il ; il faut savoir quitter Foraîson pour travailler. L'aumône est pour les faibles et les esclaves. Celui qui mange Paumône à leurs dépens mange sa damnation. » Que dira-t-on de plus énergique au dix-huitièmo f^iècle contre les ordres mendiants? Du reste, si Jean de Meung avait devancé les philosophes, saint Augustin, qu'il cite, Tavait devancé lui-même dans son Traité du travail des moines. Faux-Semblant appuie sa doctrine de Tautorité du docteur Guillaume de Saint-Amour, célèbre au treizième siècle, pour avoir écrit et professé, au sein de l'Université, conire les ordres mendiants, ce qui achève de dessiner l'intention du poète et de le rattacher au mouvement de réaction qu'avaient amené les exagérations de la doctrine de pauvreté absolue, et le fanatisme de quelques franciscains qui se croyaient appelés à fonder un nouveau christianisme, et annonçaient un nouvel évangile, l'évangile éternel, l'évangile du Saint-Esprit, selon lequel saint Jean devait remplacer saint Pierre, et les moines se substituer au clergé et au pape. Faux-Semblant revient ensuite à

des invectives contre ceux qui veulent 1 empêcher de mendier, et termine par ces vers très-expressifs :

Trop a (il y a) granl peine en laborer (à travailler), J'aim'mieux devanl les ;^ens orer (prier) Et affubler ma renardie Du manteau de papelardie.

La Fontaine n'eût pas désavoué ces deux derniers vers. Enfin, Faux-Semblant répond avec l'impudence audacieuse d'un don Juan du moyen âge à TAmour qui lui dit :

Donc ne crains-tu pas Dieu ! — Non certes .

FA nprès cette profession d'impiété, Faux-Semblant ose déclarer qu'il s'est fait ordonner prêtre, et ajoute :

Suis le curé de tout le monde.

De Fapostole (du pape) en ai la bulle.

Puis, parlant évidemment au nom des ordres mendiants, Faux-Semblant s'exprime comme plus tard il eût pu le faire au nom de Tordre qui les remplaça au seizième siècle. « Je confesse les empereurs et les rois, les reines et les grandes dames. Je m'enquiers de toutes leurs actions ; ceux que nous savons être contre nous, nous les haïssons fortement, et nous nous accordons pour les combattre. Celui que l'un de nous hait, les autres le haïssent : s'il a quelque succès, nous le diffamons traîtreusement ; nous coupons les échelons de l'échelle par laquelle il peut monter. Si

Tun de nous a fait quelque bien, nous le tenons pour l'œuvre de tous.

Nous sommes, ce vous fais savoir, Ceux qui ont tout sans rien avoir.

Peut-on mieux résumer la toute-puissance des ordres mendiants? Encore aujourd'hui, dans certaines parties de ritalie, tandis que la plupart des ordres religieux les mieux dotés déclinent, les franciscains seuls sont florissants. Us ont tout parce qu'ils n'ont rien.

Après celte longue dissertation satirique, dans laquelle l'auteur s'est complu a faire parler Faux-Semblant, il revient à Taction qu'on a un peu oubliée. Faux-Semblant qu'Amour a fait son roi des ribauds, se concerte avec sa fidèle compagne, Abstinence- Contrainte, pour exécuter ce qui convient fort à leur caractère, une feinte, im coup de main perfide aux dépens de Mauvaise-Langue qui, à la tète de ses soudards normands ou flamands, garde la tour où Bel- Accueil est emprisonné.

Ils ont par accord devisé

Qu'ils s'en iront en tapinage (tapinois).

Ainsi qu'en un pèlerinage

En bonne gent piteuse et sainte.

Abstinence-Contrainte satoume comme une béguine, Son psautier mîe n'oublia.

Faux-Semblant, de son cAté, prends des habits de moine.

A son col portail uiie Bible.

Il a glissé dans sa manche un rasoir d'acier,

Qu'il fît forger à une forge Que Ton appelle coupe-gorge.

Son rasoir dans sa manche, Faux-Semblant, qui s'appellera un jour Jacques Clément, s'approche avec sa compagne du pauvre Mauvaise-Langue, qui esl aussi un bon père, car il s'est Tait jacobin. Les deux traîtres le saluent bien humblement, et lui eux.

Sire, dit Conlrainte-Abslinence, - Pour faire notre pénitence Nous sommes tenus pèlerins.

Presque toujours à pieds allons, Moult avons poudreux les talons ; Tous deux nous sommes envoyés Parmi ce peuple dévoyé Pour donner 1 exemple et prêcher.

« Accordez-nous le gîte, nous voulons vous convertir, et s'il ne vous déplaît, vous faire un bon sermon en peu de paroles. »

Mauvaise-Langue écoute un long discours de dame Abstinence-Contrainte contre le mensonge et la médisance; elle lui reproche le tort qu'il a fait par ses méchants rapports au pauvre Bel-Accueil. Après elle, Faux-Semblant prend la parole et affirme que l'Amant est un grand ami de Mauvaise-Langue et ne se soucie point de Bel-Accueil. Mauvaise-Langue est con-

vaincu par les discours des deux traîtres. « Que me conseillez- vous de faire? leur dit-il. » Faux-Semblant reprend : « Frère, confessez-moi vos péchés, je vous donnerai l'absolution, car je suis prêtre aussi bien que moine. » Mauvaise-Langue alors se baisse,

Et s'agenouille et se confesse.

Mais le confesseur prend son pénitent à la gorge, lui coupe la langue avec son rasoir et Tétrangle après, comme Renard, dans le poème de ce nom, croque l'épervier, qui Tavait prié d'ouïr sa confession, au chapitre intitulé : Comment Renard mangea $on confesseur. Les soudoyés Normands, qui étaient ivres, sont égorgés dans cette surprise. Courtoisie et Largesse se précipitent dans la tour. La vieille qui garde Bel-Accueil consent à parlementer. Les assaillants lui demandent avec force douces paroles qu'elle permette à Bel-Accueil de s'ébattre un petit avec eux, ou au moins d'adresser une parole au pauvre Amant. Us accompagnent ce discours de cadeaux et de promesses, et finissent par prier la vieille de remettre à Bel-Accueil, de la part de TAmant, une couronne de fleurs nouvelles. La vieille le ferait volontiers, n'était la peur qu'elle a de Jalousie et de Mauvaise- Langue. Us lui apprennent que ce dernier est hors d'état de nuire. Alors elle consent à laisser enirer l'Amant, pourvu que ce soit avec grand mystère^ Elle s'en va trouver son captif, lui porte la couronne de

POÉSIE DU MOYEN AGE 35:i

fleurs et les respects de l'Amant, dont elle loue la discrétion, le courage et la libéralité. «Prenez, ditelle, ces fleurs qui flairent mieux que baume. » Bel* Accueil, tout tremblant et tout agité, les voudrait bien prendre, mais ne Tose faire. Il a peur de Jalousie, qui, si elle voit les fleurs, le tuera. Que feraije si elle me demande d'où elles me viennent?

Réponses aurez plus de vingt,

dit la vieille, qui parait connaître les ressources de l'esprit féminin. Bel-Accueil prend la couronne de fleurs, la pose sur ses blonds cheveux, se mire et se remire. La vieille, profitant de la complaisance avec laquelle Bel-Accueil contemple sa propre beauté, commence à lui prêcher une étrange doctrine qu'elle a soin de corroborer par l'histoire de sa vie. Cette vieille a été jeune, et lors a mené joyeuse vie ; elle regrette • pourtant comme la Grand* Mère de Béranger, le temps perdu ^ ; mais les regrets n'y font rien,

Mais rien n'y vaul le regretter.

Elle offre à Bel-Accueil de le faire profiler de son ex-

* Quel dolor tu cuer (cœur) me tenoit Quand eu pensant me souyenoit Des biaux dits, des doux aisiers (contentements; Des doux déduits, des doux besiers, Et des très-douces acolées, Qui s'en ierent (sont) sitôt Tolées (envolées^, Volées» Yoire (Traiment}, et sans retor.

550 POÉSIE bU MOYEN AGE

périence. D*abord elle raye des commandements de TAmour celui qui prescrit la générosité et celui qui Teut qu'on n'aime qu'en un lieu. « Gardez-vous, ditelle, de donner votre cœur ou de le prêter, mais vendez-le au plus haut prix possible, et chaque jour enchérissez. »

Surtout observez ces deux points :

A donner ayez clos les poings, ^ Et à prendre les mains ouvertes.

Après avoir prêché à Bel-Accueil les avantages qu'on trouve à aimer les hommes riches quand ils ne sont point avares*, pour le dissuader de n'avoir qu*un seul ami^ elle lui raconte l'histoire de Didon et de Phillis, qui moururent pour avoir été abandonnées l'une par Énée, et l'autre par Démophon; elle lui cite encore comment Œnone fut délaissée de Paris, et Médée trahie par Jason. Puis elle adresse à Bel- Accueil un long discours, qui est un traité complet de coquetterie imité d'Ovide, mais accommodé aux mœurs du Quatorzième siècle et entremêlé d'une morale fort équivoque, dont la conclusion est nettement exprimée dans ces quatre vers :

Si elle veut mon conseil avoir.

Ne tende à rien hors qu'à Ta voir (la richesse);

' U ne faut pas oublier que, malgré son nom masculin, Bel- Aocueil, dans le Rotnan de la Bosâj est la personnification d'une qualité essenliellemcnt féminine, la disposition à plaire et à se laisser aimer.

t>OÈSlË Dt MOYEN ÀGÊ S57

Folle est qui son ami ne plume Jusques à la dernière plume.

Nous voilà bien loin de la théorie délicate de l'amour chevaleresque enseignée par Guillaume de Lorris. An reste, lean de Meung, par Torgane de la vieille, a déclaré qu'il rejetait plusieurs articles du décalogue amoureux prêché par son devancier. Nous avons passé de la profession de foi orthodoxe en matière de galanterie à l'hérésie et au blasphème. Mais il y a manière de plumer, ajoute sagement la vieille ; ses instructions entrent à cet égard dans des détails qui montrent que l'auteur avait une grande connaissance des ruses féminines, et qui pourraient mériter à son livre Téloge que Boileau a fait des contes de Boccace :

Des malices du sexe immortelles arcliives.

La vieille raconte à Bel-Accueil Thisloire des filets de Vulcain, et dans cette histoire intercale une théorie de la communauté des femmes dont une secte récente pourrait adopter l'exposition très-franche. £lle s'élève contre la loi

Qui les ôte de leur franchise Où Nature les avait mises, Car Nature n'est pas si sotte Que de faire nattre Marotte Tant seulement pour Robicboni

Ni Robichon pour Mariette,

Ni pour Agnès ni pour Perrette, Mais nous a faits» beau fils, n'en doutes. Toutes pour tous et tous pour toutes, Chacune pour cfaacuu commune, Et chacun conunun pour chacune.

Bel- Accueil, après quelques façons, cède au discours de la vieille, et permet à TAmant de venir le trouver dans la tour. Celui-ci y pénètre en effet, il y trouve Amour et Doux-Regard, et enfin Bel-Accueil luimême, fort disposé à lui complaire. Mais Dangier, Peur, Honte, accourent encore une fois et le repoussent. Ici Jean de Meung montre peu d'invention, car il se borne à reproduire une imagination allégorique assez simple de Guillaume de Lorris. Les trois personnages battent l'Amant, qui leur crie merci, et demande a être mis en prison avec Bel- Accueil ; mais Dangier répond sagement que ce serait enfermer le renai*d dans le poulailler. Heureusement pour le pauvre Amant, Amour vient à son aide avec tous ses barons. Un assaut en forme est donné à la tour. La victoire était incertaine, quand Vénus arrive en auxiliaire, portée sur son char, que traînaient huit colombes.

L auteur suspend tout à coup son récit pour parler de Nature. Durant cent pages environ, la Rose, Bel- Accueil, l'Amant, le combat, sont oubliés, et tout cet espace est rempli par une digression de près de cinq mille vers, et qui forme comme un poème scienti-

que et philosophique introduit dans le corps de la narration allégorique. C'est ainsi qu'un traité de métaphysique panthéiste, le Bhagavadgttâ^ inséré dans le corps du Mahâbhârata^ Tune des deux grandes épopées de rinde, interrompt le récit précisément de la même manière, c'est-à-dire au moment où va commencer un combat.

Cette partie de Touvrage de Jean de Meung est la plus curieuse ; car c'est là qu'oubliant complètement le sujet primitif du poème, dans une composition qui forme un tout à part du reste et qui est entièrement sienne, il a déposé tout ce qu'il avait et voulait montrer de connaissances dans la physique, l'astronomie et Talchimie, et de plus un système de philosophie matérialiste d*une hardiesse souvent incroyable, et qu'on ne s attend pas à rencontrer au moyen âge. Il montre d'abord Nature qui s'occupe, dans sa forge, à fabriquer les moyens de continuer les espèces, pour résister à la Mort. L'auteur peint avec une remarquable énergie la grande chasse de la Mort, qui poursuit les êtres avec sa massue, et la fuite des êtres qui s'efforcent de se dérober à ses coups. Les uns montent leurs grands destriers, un autre met sa vie sur un bois flottant.

Et mène au regard des étoiles Sa nef, ses avirons, ses voiles.

Mais la Mort les atteint et les immole tous. Cette Mort

ressemble à la terrible vieille qui, ses grandes ailes éployëes et sa terrible faux à la main, fond comme un oiseau de proie sur les chevaliers montés aussi sur leurs grands destriers, dans la sublime fresque de rOrcagna qu'on admire à Pise au Campo Sanlo. Cependant la Mort, qui anéantit les individus, ne peut détruire les espèces. Le phénix qui meurt sur son bûcher est rimage de la destruction et de la reproduction perpétuelle, de la palingénésie incessante des êtres. L'Art à genoux devant Nature la prie de lui enseigner à faire œuvre semblable à la sienne. Jean de Meung appelle comme Dante l'Art le singe de la Nature; mais, dit-il avec une véritable profondeur, il ne peut produire de créations vivantes qu'en faisant si bien qu elles semblent naturelles ^

L'alchimie non plus ne peut rien créer ; elle ne peut que transformer les espèces ou les ramènera leur nature première. L'idée de la transmutation des corps, fondée sur l'unité de leur substance, est fort clairement énoncée par Jean de Meung, qui affirme que Talcliimie est un art véritable. Il cite à Tappui de sa théorie erronée un fait très-réel , et dont on niait l'existence il y a moins d'un siècle, les pierres qui tombent de l'atmosphère :

* Ce passage est curieux pour l'état des arts à la fin da sème siècle. Jean de Meung connaît des représentations de chevaliers armés en guerre, de dames bien parées, d'animaux, de neui-s, en métal, en cire, des tableaux sur bois et sur muraille.

POÉSIE DU MOYEN AGE 34i

Car Ton peut bien souvent voir Des vapeurs les pierres choir.

Revenant à la question de la nature et de Tart, il ^'élève avec une vigueur de pensée vraiment singulière à la théorie du beau absolu, réalisé dans la nature, mais inaccessible aux efforts de Tari humain. Quand Zeuxis, dit-il, et tous les maîtres qui ont jamais existé comprendraient toute la beauté de la nature et s'efforceraient de la rendre,

Plutôt pourraient leurs mains user

Que si grande beauté pourtraire:

Nul, hormis Dieu, ne le peut faire;

Car Dieu, le beau outre mesure (rinfinimenl beau),

Lorsque Beauté mit en nature,

Il en fit une fontaine

Toujours coulant et toujours pleine,

De qui toute beauté dérive;

Mais nul n*en sait ni fond ni rive.

Ces idées ont une grandeur qui étonne. L'expression large et simple rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jean deMeung et en général les poètes français du moyen âge s'élèvent jusque-là.

Puis l'auteur a une conception bizarre et hardie : il suppose que Nature va se confesser à son propre prêtre. Ce prêtre, qui se nomme Genius, récite éternellement devant elle, au lieu JC autre messe ^ le texte de son livre, qui contient les types des existences passagères. Genius s'assied sur une chaise à côté de son

autel ; Nature se ihet à genoux devant son prêtre et commence son étrange confession. Cette confession est un discours de près de trois mille vers sur la métaphysique, la physique, Toptique, l'astronomie. C'est une petite encyclopédie insérée par Jean de Meung dans son poème allégorique. Mélange incroyable de théologie chrétienne, d'idées platoniciennes, d'argumeotations scolastiques, de notions remarquables sur certains points de la physique, et d'opinions sur la société, singulières pour le temps, ce morceau est un des plus curieux témoignages de la vigueur intellectuelle et de la science confuse du moyen âge; en voici les traits principaux : Dieu, source de tout bien, a créé ruiiîvers, dont la forme préexistait dans sa pensée de toute éternité, d après un type pris en lui-même par un acte libre de sa volonté bienfaisante. Au commencement son œuvre était une masse informe et confuse ; il la divisa en parties et l'ordonna par le nombre et la figure. Les substances, selon leur poids, se distribuèrent dans les régions haute, basse, ou moyenne de 1 étendue, c Ueu les soumit à mon gouvernement, dit Nature ; je suis sa chambrière, son connétable et son vicaire. Il me confia la chaîne d'or qui enserre les quatre éléments, il me prescrivit de les garder et de continuer lés formes ; à eux d'obéir à mes lois. Toutes les créatures s'y assujettissent, hors une seule... Je ne me plains pas du ciel qui tourne sans repos emportant les étoiles dans son cercle poli, je ne me plains pas des

planètes qui suivent leurs cours et conservent éternellement leur clarté... »

Ici l'auteur se livre à une dissertation sur ce qui peut causer l'inégalité d'éclat qu'on remarque entre les différentes parties de la lune, et qu'aujourd'hui l'on sait être produite par des vallées et des montagnes. Il cherche à lexpliquer par une diriérence de densité entre les diverses portions de Tastre, et allègue à ce propos le fait de la réflexion des rayons lumineux lorsque, derrière le verre transparent qui les laisse passer, on place un corps opaque qui les retient ; le tout en termes que ne désavouerait pas la physique moderne. La lune et les étoiles reçoivent leur clarté du soleil ; leurs accords mélodieux sont le principe de toute harmonie; sous leurs influences s'opère la concorde des éléments, la formation et le développement des èlres.

L'influence des astres conduit naturellement à la question de la prédestination et de la prescience divine ; ce que Nature dit sur ce sujet constitue un traité en forme. Au moyen flge, on ne trouve pas firéquemmet de pareilles matières débattues en français. U est curieux de voir la langue du Roman de la Rose lutter contre des difficultés d'exposition que l'auteur confesse lui-même. Il offre le très-rare exemple d'un laïque examinant un problème théologique. Selon lui, la prédestination et la prescienRe s'entre-souffrent bien ensemble. Mais comment a lieu cet accord? Si tout est

nécessairement prédéterminé, la volonté est esclave, il n'y a plus ni bien ni mal moral, on ne peut donc adopter l'opinion de ceux qui disent que, par cela qu'une chose est possible, elle est nécessaire. Soutiendra-t-on que les choses n'arrivent pas parce que Dieu les a prévues , mais qu'il les a prévues parce qu'elles devaient arriver? C'est affaiblir la prescience de Dieu que de hivù ainsi dépendre d'autrui sa con^ naissance :

La raison ne saurait comprendre Qae Ton paisse à Dieu rien apprendre.

C'est rabaisser encore plus la grandeur de Dieu que de dire qu41 sait seulement d*un fait futur qu'il sera ou ne sera pas. Dieu sait nécessairement tout ce qui sera , mais les faits ne sont point parce que Dieu Ie5; sait d'avance, et ce n'est pas parce qu'ils sont qu'il les a prévus. De même que nous ne déterminons ni n'empùchons une action parce que nous savons qu elle a eu lieu, de même que nous ne la déterminerions ni ne renipéclierions si nous savions d*avance qu'elle aura lieu, la connaissance qu'a Dieu des décisions futures du libre arbitre ne le contraint point.

Je ne prétends pas que Jean de Meung ait résolu un problème qui semble insoluble à la raison humaine, car la toute-puissance de Dieu, qui est unie à sa prescience, rend vaine toute comparaison avec notre connaissance. Si nous savons qu'un homme va se jeter

dans un précipice, et s'il est loin de nous, notre connaissance ne peut influer sur son acte ; mais, si nous le tenions par la main, comment n'interviendrions* nous pas dans sa décision, et, à plus forte raison, comment Dieu serait-il spectateur immobile et inactif des décisions de l'âme humaine qu'il a créée et qu'il crée à toute heure par tel acte perpétuel de sa puissance qui entretient la vie dans l'univers? Comment considérer la volonté humaine comme indépendante de celle dans laquelle vit et se mcul tout esprit? Mais si Jean de Meung n'a pas délié le nœud qui ne Ta clé encore, que je sache, par nul philosophe et nul théologien, il a eu le mérite d'exposer les solutions qu'il combat, et la sienne propre, en termes assez clairs pour être compris, et c'est cet emploi de la langue française de son temps qu'il était important de signaler. Revenant à l'influence des astres, l'auteur n'a garde d'abandonner complètement le libre arbitrera leur empire, car, dit-il énergiquement,

Les choses d'eux se défendent.

Telle est aussi l'opinion de Dante, qui a examiné la même question. C'est chez les deux poêles un effort du bon sens qui s'emploie à restreindre une croyance trop fortement établie pour qu'il fût possible de la rejeter entièrement. Du reste, à beaucoup d'égards, Jean de Meung est un esprit fort qui méprise les superstitions populaires ; il se moque de ceux qui attribuent

aux démons les ravages des ouragans, et de ceux qui croient que certaines personnes quittent leur corps pour aller courir les airs avec dame Abonde ^ et les fées, ou qui expliquent, par l'intervention du diable, certaines illusions d'optique. Un peu plus loin, il se plait à étaler ses connaissances en catoptrique, empruntées au Livre des Regards du savant Arabe Ei- Hacen. Dans ce passage très-curieux, Jean de Meung, en parlant de différentes sortes de miroirs, parmi lesquels figurent les miroirs ardents, mentionne aussi ceux qui ont un tel pouvoir que des objets très-petits, des lettres déliées et placées fort loin, de menus grains de sable, paraissent si grands et si rapprochés des spectateurs, que chacun les peut apercevoir distinctement, qu'on les peut lire et compter*. On sérail tenté de voir là une idée vague du télescope, mais il n'est question, je pense, que de miroirs grossissants, comme il est question plus loin des miroirs qui diminuent la grandeur des corps. Il parle aussi de ceux qui font apparaître des objets entre l'œil et le miroh\

* Nom d'un foUet féminin.

* Et les Torces des niii^irs,

Qui tant ont merveiUeus pooirs (pouvoirs),

Que toutes choses très-petites

Letres gresles, très-loin escrites,

Et poudres de sablons menues

Si grans si grosses sont veues»

Et si près mises as mirens (aux spectateurs],

Que chacun les puet choisir ens (apei*c<n'uir^

Que Ton les puet lire et conter.

jeux d'optique produits aujourd'hui dans les cabinets de physique et dans les illusions de la fantasmagorie, mais qu*il est intéressant de \oir connus d un poète français au treizième sièiJè, et expliqués dès lors à peu près comme ils doivent l'être par les diversités des angles. Jean de Meung ne montre pas moins de sens en attribuant à des causes naturelles les visions de ceux qui, par grande dévotion et contemplation trop profonde, font apparaître en leur pensée les choses qu'ils ont dans Tesprit aussi bien que les effets extraordinaires du somnambulisme naturel qu'il décrit trèsbien ; les comètes dont il traite après les astres , les vents, les nues, l'arc- en-ciel, les comètes lui fournissent l'occasion de s'exprimer avec une grande liberté d'esprit sur le néant de la noblesse de race, quand elle n'est pas appuyée sur la noblesse des sentiments et des habitudes. Les comètes, dit-il, combattant un préjugé qui lui a longtemps survécu, ne répandent pas les influences de leurs rayons sur les rois plutôt que sur les pauvres ;

Et les princes ne sont pas dignes Que les corps du ciel donnent signes De leur mort plus que d*un autre bomme. Car leur corps ne vaut une pomme Plus que le corps d*un charretier Ou d'un clerc ou d'un écuyer.

Je les fais tous semblables être Ainsi qu'il parait à leur naître (naissance). Par moi naissent pareils et nuds.

348 POÉSIE DU MOYEIf AGE

Forts et faibles, gros et' menus Tous les mets en égalité.

Et poursuivant sur ce ton, notre poêle dit, après Juvénal et avant Boileau, nul n'est noble s'il nesl vertueux :

Nul n'est vilain fors i)ar ses vices.

Noblesse vient de bon courage (de bon cœur). Car gentillesse de lignage (noblesse) N'est pas gentillesse qui vaille Si la bonté de cœur y faille.

Jean de Meung n'hésite pas à dire que les clercs, c està-dire les savants, sont plus nobles que les princes et les rois. On sent à celte fierté que Tàge des lettres et des lettrés approche.

Nature, poursuivant son discours, dit encore une fois : (c Je ne me plains pas des éléments, des plantes et des animaux, tous m'obéissent, tous exécutent docilement mes ordres et mes lois. 1/homme seul, que je fais naître à l'image de Dieu, qui est la fin de tout mon labeur, à qui je donne l'existence comme aux pierres, la vie comme aux plantes, le sentiment comme aux animaux, et qui a l'intelligence en commun avec les anges, l'homme me désobéit et m'outrage. » Ce mécontement de la Nature était la cause de la douleur qu'elle voulait confier à Genius, à qui elle a incidemment parlé de tant d'autres choses. Le reproche qu'elle adresse aux hommes, c'est de lui refuser le tribut qu'ils lui doivent comme chargée de la conservation

et de lu perpétuité des espèces, et sa colère est particulièrement tournée contre les puissances ennemies de l'Amant, et qui s'opposent à son entreprise. C/est par ce singulier détour que nous rentrons dans le sujet du poème, qui désormais sera traité d'un point de vue tout physique, ce qui me forcera d'abréger singulièrement mon analyse.

Nature envoie en toute hâte son confesseur Genius vers Vost du dieu d'Amour, en le chargeant d'excommunier ceux qui s'opposent à ses lois, et d'absoudre ceux qui s'y conforment et qui

Fortement à ce s'étudient Que leur lignage multiplient;

Tautorisant à leur donner indulgence plénière pour tout ce qu'ils auront pu faire après qu'ils se seront bien et dûment confessés ; en outre, elle lui commande de publier Tordonnance qu'elle lui remet scellée de son sceau. Genius est à peine arrivé au camp que le dieu d'Amour lui met une chasuble, lui donne anneau, adosse et mitre. Genius déploie la charte de Nature et la lit aux barons assemblés.

Cette charte est un sermon fort étrange, et dont le texte pourrait être ce verset de l'Écriture : Crescite et multiplicamini. Le fond en est très-profane, mais le sacré s'y trouve inconcevablement mêlé. Au milieu de ces exhortations pleines d'une verve plus qu'erotique vient bizarrement se placer une invitation pressante à

mériter le ciel et à éviter l'enfer, et une description, qui n'est pas sans fraîcheur et sans poésie, du paradis, où les brebis blanches paissent parmi des fleurs éternellement nouvelles, et où reluit comme au matin, sur les herbetles verdoyantes, une rosée qui ne sèche jamais. L'auteur, reprenant Tallégorie du jardin d'amour imaginée par Guillaume de Lorris, insiste de la manière la plus édifiante sur la supériorité du jardin céleste, où coule, non pas la fontaine de Narcisse qui enivre les âmes, mais la fontaine d'eau vive qui les fortifie, fontaine mystique une et triple qui sourd d'ellennême, et qui, de ses flots divins, arrose Tolivier du salut.

Mais, chose incroyable, cet accès de mysticisme ne ive fait pas perdre à Genius le but de son sermon, car, dit-il, pour mériter ce paradis,

Pensez de Nature honorer, Servez-la par bien laborer (travailler).

A ce conseil d'une moralité très-équivoque, ou plutôt qui dans sa bouche ne Test guère, il joint bien quelques préceptes d'humaine vertu, comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'être loyal et miséricordieux ; mais de la foi et des vertus exclusivement chrétiennes, pas un mot. Il n'en promet pas moins les joies du paradis pour récompense à ceux qui suivront ces enseignements, dont on a vu quel était l'objet. La doctrine prèchée par Genius est du goût des nouveaux croisés.

qui, empressés de mériler litidulgence en donnant l'assaut à la tour où Bel-Accueil est renfermé, s'écrient : Amen ! amen ! Vénus s'élance à leur tête, Honle et Peur veulent Farréter, maisses flammes et ses flèches mettent Tennemi en déroute. Courtoisie, Pitié et Franchise en Iront par la brèche, et Courtoisie adresse à Bel- Accueil en faveur de TAmant un discours qui se termine par ce vers :

Octroyez-lui la Rose en don.

Bel-Accueil consent. Dès ce moment, Tallégorie devient à la fois si transparente et si grossière, que je me dispense de la suivre. L'auteur termine son poème et son rêve en disant :

Ainsi j'eus la Rose vermeille, Alors fut jour et je m'éveille.

Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir le premier montré toute la portée de cet ouvrage célèbre. Je vais revenir rapidement sur ces principaux carac- (ùres, que j'ai dû me borner à signaler en passant, pour ne pas interrompre la suite des incidents. Je m'occupe surtout de la seconde partie, beaucoup plus curieuse que l'autre , et qui forme les quatre cinquièmes de Touvrage.

La première chose qui a dû frapper le lecteur, c'est la verve et la hardiesse satirique avec laquelle Jean de Meung attaque les deux objets de la religion du moyen âge, les prêtres et les femmes. Cependant cette har-

diesse ne doit pas trop surprendre quand on voit des dévots narrateurs de légendes attaquer avec plus d'emportement encore « non-seulement les moines, mais l'Église même et son chef suprême, le pape. Les poésies des troubadours , les fabliaux , l'épopée satirique de Renart , donnent le même spectacle. Il faut s'accoutumer à voir cet humeur frondeuse se montrer dans les productions littéraires du moyen âge, et donner naissance, on doit le reconnaître, à ce que notre vieille poésie offre de plus naturel et de plus heureux pour le tour et pour Fexpression. Du reste, ce tort et ce mérite ne lui appartiennent pas exclusivement. L'Italie a Boccace'et les autres nouvellistes; TAngleterre a Chaucer, qui, sous l'inspiration de la réforme tentée par Wiclef , attaque avec une ironie systématique les frères quêteurs , les nonnes et les porteurs d'indulgences. L'Allemagne a les lazzis de Nithart et du prêtre Amis, qui, tout en se jouant, mettaient en branle la grosse cloche qui, agitée par Luther, devait sonner le tocsin de la réforme. L'Espagne ellemême, terre de dévotion et de monachisme s'il en fut, a l'archiprêtre de Hita, auteur d'un poème pieux sur les miracles de Notre-Dame, les joies de la Vierge, et qui n'en disait pas moins : « Si tu as de l'argent, tu auras raison du pape, tu achèteras le paradis, tu gagneras le salut ; avec beaucoup d'argent, les bénédictions abondent. J'ai vu dans la cour de Rome, où est le saint-père, que tous portaient grande révérence à

POÉSIE DU MOIEIS AGE ri53

l'argent. » Mais ces traits, il faut le dire, sont plus rares dans les poésies espagnoles du moyen âge que partout ailleurs, ce qu'à défaut d'autres motifs la présence de l'Inquisition suffirait pour expliquer.

L'amour chevaleresque, le culte des dames était, comme je l'ai dit, la seconde religion du moyen âge, et cette orthodoxie eut ses dissidents aussi bien que la première. Jean de Meung, on l'a vu, se signala d'une façon toute particulière dans ce genre d'hérésie, qui n'est pas non plus inconnu aux autres littératures du moyen âge, et qui marque partout la décadence de cette civilisation dont la chevalerie fut Tâme. A la fin du treizième siècle, le beau temps de la galanterie chevaleresque était passé. La poésie, fidèle écho des sentiments et des mœurs, après avoir célébré les femmes lorsqu'elles avaient l'empire, les insultait alors comme une puissance tombée.

Ce qui a dû sembler plus nouveau chez Jean de Meung que la satire, c'est, dans quelques passages, l'énergique expression d'une pensée sérieuse. Ce qu'on peut appeler la poésie philosophique existe déjà dans cette œuvre incohérente et bigarrée de contrastes. Outre les vers que J'ai cités sur l'océan de la beauté divine qui n'a ni fond ni rives, sur la vraie noblesse, sur légalité primitive des hommes , sur l'humble origine de la royauté, sur la faiblesse de ce pouvoir devant la volonté populaire, il en est de tout à fait métaphysiques, et (ini offrent une grande force et une grande

hauteur d*expression. Dans un passage où lo poêle traduit Platon, il exprime ainsi comment Dieu embrasse d'un regard unique les trois formes du temps, le passé, le présent et l'avenir. Dieu voit, dit-il.

La triple temporaliU'

Sous un moment d'éteniité.

Ceci est tout simplement sublime.

Parmi les recueils de poésies didactiques <.t encyclopédiques du moyen âge, il en est peu, on Ta vu, qui contiennent des faits scientifiques plus curieux et des notions positives plus avancées que la contiiiuatioQ (lu Roman de la Rose. De même il est peu d'auteurs antérieurs au quinzième siècle qui connaissent mieux que Jean de Meung les écrivains de Tantiquité. A cet égard, il y a une différence considérable entre lui el Guillaume de Lorris. Guillaume de Lorris ne cile que le songe de Scipion, conservé par Macrobe, et qui lui suggéra peut-être à lui-même Tidée d*un songe allégorique bien différent. 11 parait connaître Ovide. Là se borne sa science de l'antiquité. Jean de Meung nonseulement cite, mais traduit Platon, les vers dorés attribués à Pythagore, Ovide, Horace, Cicéron, Lucain, Solin, Claudien, Suétone, TAlmageste de Plolomée, les Institules de Justinien, Juvénal, Boêce, Virgile, Valerius Maximus, Salluste ; il connaît Aristote par Boêce, il sait ce qu'étaient Homère, Socrate, Sénèque, Tibulle, Catulle, Gallus, Hippocrate, Galien, Parrhasius, Apelle,

Myroii, Poiycicle, Ëuclide, Empéiloclc, Ennius. Tout ce qu'H dit des auteurs anciens est exact, si Ton en excepte qu'il suppose qu'Auguste donna la ville de Naples à Virgile, fait apocryphe probablement emprunté à la légende qui, au moyen âge, fit de Virgile un magicien de Naples, légende dont le souvenir se perpétue encore dans la population napolitaine. Jean de Meung a pu citer, il est vrai, plus d'un passage des auteurs anciens au moyen de certaines compilations modernes, comme le Policratieon de Jean de Salisbury ; mais souvent on voit qu'il connaît Tauleur original, quand par exemple il dit qu'un vers de Virgile auquel il fait allusion se trouve dans le discours de la sibylle, ou une phrase de Cicéron dans son livre sur la rhétorique. Certes il avait lu et apprécié Horace , celui qui le caractérise ainsi :

Horace,

Qui tant a de sens et de grâce.

Voici qui est plus extraordinaire. Un passage décisif du Roman de la Rose ne permet pas de douter que Jean de Meung n'eût lu Homère. Non-seulement il cite l'apologue des deux tonneaux où Jupiter puise les biens et les maux qu'il distribue aux hommes , apologue qui se trouve dans Vlliade^ mais il se fait dire par la Raison : Je tiens à grande honte que tu ne te souviennes pas d'Homère

Âpi'ès que lu Tas étudié.

Mais tu las ce me semble oublié.

Ceci prouve Texistence d*unc traduction d*Homëre en latin, antérieure à toutes celles que nous possédons, à moins qu*on ne suppose, ce qui est peu probable, que Jean de Meung savait le grec.

Les personnages de la mythologie antique sont familiers à notre auteur, il a même un paganisme de langage et presque de croyance qui annonce déjà chez lui ces habitudes d*idoIâtrie poétique si chères aux hommes de la Renaissance, et dont Dante, précurseur de la Renaissance à certains égards, a le premier donné Texempie en mettant dans son enfer chrétien un Caron, un Minos, un Cerbère, qui ne sont pas, il est vrai, tout à fait ceux du paganisme. De même Jean de Meung place dans le sien, après les chaudières et les brasiers, le supplice plus poétique d'Ixion, de Tantale, de Sisyphe et des Danaîdes. Comme Dante, il a un peu modifié les êtres infernaux qu'il emprunte à la mythologie antique ; chez les deux poëtes, Cerbère n'est pas seulement le gardien des ombres, mais un chien monstrueux qui déchire et dévore les corps des damnés. A ces légères différences près, le poète du moyen âge reproduit fidèlement les récits de la mythologie païenne, et, à la manière dont il en parle, on dirait qu*il y croit. J'ai cité la peinture de Tâge d'or entièrement étrangère à la donnée biblique sur les premiers temps, et Flore reconnue pour déesse des fl(*urs ; mais il y a mieux, et des traditions païennes remplacent ou accompagnent Texposition orthodoxe dévénements et de

dogmes qui font partie de la croyance chrétienne. Le mot de déluge amène, sous la plume de Jean de Meung, non l'histoire de larche de Noé, mais l'histoire de Pyrrha et de Deucalion. Mention est faite du règne de Saturne à propos du Paradis. Ce paganisme d'imagination doit peu surprendre chez un homme qui cite sans cesse les auteurs anciens, et qui, d'ailleurs, dans l'ensemble de sa doctrine, rappelle bien plutôt les enseignements d'un sensualisme tout païen que les inspirations spiritualisles de la morale chrétienne. Chose étrange, néanmoins, ce paganisme d'imagination d'une part, de l'autre cette doctrine énergiquement matérialiste qui est répandue dans tout le poème de Jean de Mcung et qu'il a concentrée dans la charte de Nature, n'excluent pas des morceaux très-édifiants suites mérites de Jésus-Christ et les joies du paradis, et c'est précisément dans le discours de Nature, dans le sermon de son cynique prêtre Genius, qu'on les trouve. C'est au moment de proclamer systématiquement l'amour physique, but suprême de la \ie, quo l'auteur se fait l'interprète et l'apôtre de la reli gion qui mortifie les sens.

Un autre mélange non moins frappant du sacré et du profane se montre dans l'emploi do termes consacrés par rÉglise à ses sacrements et u ses mystères appliqués ici à des objets de nature trèsdifférente. L'Amour, la Nature, Genius, son prêtre, prononcent l'excommunication sur ceux qui se refu-

sent à les servir. Amour donne à l'Amant pour pénitence :

Qu'en bien aimer soit son penser.

Il jure par sainte Vénus^ sa mère. Cetle alliance d'idées si disparates se rencontre partout au moyen âge, elle est de deux sortes. Tantôt, comme il arri\e dans le Roman de la Rose^ au sein d'une composition toute profane surgit une réflexion toute dévote, des termes consacrés par TÉglisc sont appliqués à des actions et à des sentiments que TÉglise réprouve ; tantôt, au contraire, dans une œuvre sérieuse et religieuse, viennent so jeter, comme à Tctourdie, des détails enjoués ou licencieux. C'est ce qui avait lieu souvent dans les sermons du moyen âge, et ce qui s'est conservé au quinzième siècle dans les bouffonneries des sermons macaroniques. La même contusion se produisit dans Tart ; les représentations les plus scandaleuses se voient, comme on sait, sur les vitraux des cathédrales, se cachent à demi dans les ornements des chapiteaux ou des stalles, et parfois décorent avec eiïronterie les marges ou les initiales des missels. Une telle fusion du divin et du terrestre peut s'expliquer de deux manières, ou par la naïveté, ou par une intention malicieuse et satirique. Ce peut être inconséquence irréfléchie ou intention railleuse, profanation innocente ou parodie volontaire.

Plus on avance vers Tépoque où les croyances aflai-

blies font place au doute, où lu liberté et Tinsolence de Tesprit remplacent la soumission aveugle et la foi absolue, plus le dessein des auteurs qui se permettent ces associations singulières est suspect ; il l'est davan^ tage dans les pays plus portés à Tincrédulité frondeuse, plus en France qu'en Allemagne, plus en Italie qu'en Kspagne. Quand, par exemple, au commencement du quatorzième siècle, l'archiprétre de Hita, dans son récit allégorique et burlesque du combat de don Mardi- Gras contre don Quaresme, et à propos de la confession bouffonne du premier, se jette dans une dissertation en forme sur le sacrement de pénitence et sur la nécessité de la contrition, quand il fait chanter, pour accompagner le triomphe de l'Amour, Venite extiUemus et Benedictus qui venit in nomine Domini; quand, au début du poème qui contient l'histoire très-égrillarde de Trotte-Couvent, personnage dont l'office est le même que celui de la vieille de Jean de Meung, et les amours de l'auteur pour une religieuse, on trouve une invocation à Dieu le père, à Dieu le fils et au Saint- Hisprit ; je suis porté à voir là cette inconséquence naïve qui n'exclut pas une foi sincère et qui est dans les mœurs méridionales ; mais je doute davantage de la bonne foi de Clopinel, né au bord de la Loire, qui au milieu de toutes ses gausseries, semble avoir ui^ but sérieux et la prétention toute française, et point du tout espagnole, d'exposer un système. Quand plus tard, à la fin du quinzième siècle, dans cette Italie

ytO VOÈSIE DU MOYEN AGF.

déjà si pénétrée d'épicuréisme et d'incrédulité, Pulci ouvre par une invocation à la Trinité les chants les plus lestes du Morgante, je commence à douter de sa candeur, et je crains bien qu'à l'abri d'une incohérence qui ne fut pas prémédiléc dans un âge plus simple, le poète italien ne cache une intention qu'il s^avoue au moins à demi et ne songe à railler d'au* gustes mystères. Ainsi Rabelais, adversaire plus déclaré, bien qu'encore déguisé, du christianisme, plaçait une profession de foi irréprochable en tête du livre le plus hardi de son Pantagruel^ enveloppant le sceptique dans la robe du curé.

L'œuvre de Jean de Meung doit donc être considérée comme une audacieuse tentative d'un libertin du treizième siècle, qui, à l'aide de quelques précautions oratoires, a voulu sciemment attaquer non-seulement les abus qui s'étaient glissés dans TÉglise, mais l'esprit même du spiritualisme chrétien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquité, païen d'imagination, épicurien par nature et par principe, il fut un devancier puissant des érudits païens et matérialistes du seizième siècle. Il fut un devancier lointain des sensualistes les plus décidés du dix-huitième siècle. 11 y a en lui le germe de Rabelais, et même, à quelques égards, de d'Holbach et de Lametlrie.

On ne sera plus surpris qu'il ait eu de son temps une si grande vogue et causé un si grand scandale. Ses tendances et ses doctrines se rattachaient à ce ma-

POÉSIE DU MOfEN AGE 301

térialisme dont n'a jamais pu triompher, au moyen âge, Fascétisme chrétien, à ce matérialisme que représente dans riiistoire Frédéric II avec ses mœurs de sultan et son renom d* athéisme, que représentait dans la philosophie c('tte secte des averroistes dont Pétrarque déplorait et redoutait pour la foi Tiniluence et la difi'usion toujours croissante , et dont Jean de Meung est, dans la littérature, l'organe le plus énergique. Son livre fut révangile de la matière et des sens; de là sans doute la réputation que ce livre obtint, et qui ne pourrait s'expliquer autrement, car la lecture en est pénible, la composition embarrassée, l'exécution sans charme dans l'ensemble, bien que supérieure en quelques endroits ; de là aussi les attaques véhémentes dont il fut l'objet. Ce n'est pas rinofiensive galanterie de Guillaume do Lorris qui eût décidé un homme de la valeur et de l'importance de Gerson à prêcher et à écrire contre le Roman de la RosCj et qui eût attiré sur lui les vertueuses invectives de la sage Christine de Pisan ; mais les âmes chrétiennes et morales du quinzième siècle durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un livre abritant, derrière un titre et un commencement qui n'annonçaient que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un traité d'irréligion et d'épicuréisme. Ainsi les sympathies corrompues et les censures violentes ont fait la célébrité de cet ouvrage. Gower Timita, Chaucer le traduisit , Marot lui donna une nouvelle vie en rajeunissant le langage du

treizième siècle, déjà vieilli de son temps, et le nom du Roman de la Rose est arrivé ainsi jusqu'à nous es corté d'une vague renommée dont ses proportions formidables et le discrédit où est justement tombée la poésie allégorique ont empêché d'examiner le fondement ; on la souvent ci(é comme le début de la poésiô française au moyen âge, erreur qui a été judicieusement réfutée. Au lieu de marquer l'origine de cette littérature, on peut dire qu'il en est la fleur et la fin. La première partie offre ce que la galanterie chevaleresque a inspiré de plus délicat à te poésie encore naïve, quoique déjà ingénieuse et bientôt maniérée du moyen âge; la seconde annome ce que l'érudilion, la liberté effrénée de l'esprit, l'inspiration païenne et sensuelle, vont produire dans Tàge de la Renaissance ; el, pour emprunter à ce poème allégorique une allégorie qu'il suggère naturellement, il est comme un bosquet de roses dans le sein duquel se cacherait nue et riante une statue du dieu Pan, symbole de la vie matérielle de Tunivers.

Au moment où une restauration hnbile va nous rendre, dans toute sa beauté primitive, la Sainte- Chapelle, ce type classique de l'architecture chrétienne, ce Parthénon du moyen âge; au moment où se répand dans le public le bruit de la découverte du cœur de saint Louis, peut-être y a-l41 une sorte d'àpropos à rappeler cette naive biographie du pieux et grand roi qu'a tracée la main d'un serviteur dévoué et fidèle. Rien dans notre littérature du moyen âgo n'a obtenu un renom plus populaire que les Mémoires du sire de Joinville. Parce qu'on en a beaucoup parlé et fort bien parlé, n'est-il plus permis d'en rien dire? Je ne le pense pas. L'histoire littéraire est comme toute autre histoire : sans se défaire,

elle se refait perpétuellement. On ne prétend point à remplacer ceux qu'on aurait tout au plus Tanibition trop orgueilleuse peut-être de continuer. Et dans ce qui a été le mieux vu, il reste toujours quelque chose à saisir pour peu qu'on sache regarder.

Les savants débats qu*a fait naître Tespoir d'avoir retrouvé le plus noble reste d'une sainte dépouille ne sont pas encore terminés. Tandis que Térudîtion poursuit son œuvre avec ardeur, voici non point une œuvre d'érudition, mais une étude purement littéraire sur Thistorien de saint Louis. Du moins, cette modeste étude repose sur une base plus certaine que la découverte, hélas ! controversée, liln effet, que le cœur de saint Louis soit ou ne soit pas enfoui sous les dalles de la Sainte-Chapelle, assurément il respire dans les récits de Joinville.

Si Ton faisait l'histoire de notre ancienne littérature par province, celles qui tiendraient le premier rang seraient la Normandie et la Champagne. Les ducs de Normandie accordèrent aux poètes une faveur qui rappelait le goût de leurs aïeux pour les scaldes Scandinaves. Grâce à la conquête de Guillaume, sur Tune et Tautre rive de la Manche, le dialecte normand devint la langue littéraire. De là, aux douzième et treizième siècles, cette foule de poêles normands et anglo-normands, parmi lesquels figure en première ligne matlre Wace de Jersey. Les comtes de Champagne furent aussi des princes puissants et amis des

lettres. L'un d'eux, Thibaut VI, a laissé dans les annales de notre poésie un nom d'une célébrité populaire; d'autres trouvères champenois, lels que Quenes de Béthune \ auraient peut-être encore mieux mérité cet honneur. Enrm, les deux pins anciens auteurs de Mémoires, les deux historiens des croisades, Villehardouin et Joinville, naquirent en Champagne. Ce serait, s'il était besoin de la faire, une victorieuse réponse à un dicton ridicule que Tesprit charmant de la Fontaine, héritier à quelque égani delà vieille veine gauloise des conteurs et des trouvères champenois» suffit à réfuter.

Il était naturel que la vie littéraire se développât autour des principaux centres de la vie féodale. La Normandie, aventureuse et conquérante, où s'étaient conservés peut-ôtre quelques restes des anciennes habitudes poétiques des rois de la mer, la Normandie l'ut le berceau de la poésie française. La |)oésie française apparaît pour la première fois à la bataille d'Ha< stings; là par la bouche d'un ménestrel guerrier, qui porte le nom de Taille fer et semble de la famille des scaldes belliqueux qui chantaient aussi en combattant, elle entonne la chanson héroïque de Roncevaux. La Champagne, pays de commerce où les célèbres foires de Troyes attiraient les marchandises de rOrient,où se montrèrent de bonne heure les instincts

< Voy. M. P. Paiis, Romancero ftançain. p. 77 cl m\y.

positifs de la démocratie, où un épicier écrivait, au quatorzii^mè siècle, que, s'il n'y avait point de gentils hommes, le monde vivrait en paix; la Champagne, terre comparativement prosaïque, produisit la prose IVançaise, qui date de Yillehardouin, maréchal de Champagne, et dont les origines rappellent tout d'abord le souvenir de l'aimable et bon sénéchal de Joinville.

Jean, sire de Joinville, naquit vers 1 224. Sa vie embrassa presque tout le treizième siècle et se prolongea dans le quatorzième, car il vivait encore en 1315. C'est de son histoire de saint Louis qu'il faut tirer ce qu'on peut savoir de sa propre histoire. Heureusement il mêle souvent à la narration des événements publics les incidents de sa vie domestique; ce mélange forme un des grands charmes de son récit. Ainsi, avant de nous emmener avec lui en terre sainte, il nous raconte la naissance de son fils.

« Toute cette semaine fûmes en fête et en caroles, car mon frère, le sire de Vaucouleurs et les autres riches hommes^ qui là étoient donnèrent à manger chacun l'un après l'autre, le lundi, le mardi, le mercredi. » La croisade apparaît au milieu de ces fêtes hospitalières, de ces réjouissances du foyer. Le pieux et vaillant dessein est exprimé avec une simplicité qui émeut. « Je leur dis le vendredi : « Seigneurs, je m'en

' Biche a eucore ici le sens g^ermanique de puissant : reckern, ricos hombrci. — A\ec le temps, la puissance a toulu dire l'argenl.

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(c vais outre mer, et je ne sais si je reviendrai. » Puis le bon sire demande si on a quelque argent à réclamer de lui, et s'en rapporte à chacun sam débat. Comme il ne voulait emporter nul denier à tort^ il alla à Melz meltre en gage une grande portion de sa terre. Metz était alors ce qu'il est encore, une ville où les juifs habitaient en grand nombre. Ce fut trèsprobablement entre leurs mains que Joinville laissa ses biens. On voit comment les croisades ont causé la division et Tépuisement de la propriélé féodale, car tous les chevaliers ne revenaient pas de la croisade, et beaucoup de gages demeuraient dans les mains des jnifs, qui les vendaient en détail.

Avant départir, le nouveau croisé voulut visiter les lieux du voisinage célèbres par diverses reliques. C'est là qu'est ce trait si touchant et qu on ne peut se disr penser de citer, bien qu'il l'ail été souvent : « Et cependant que j'allai à Blanchincourt et à Saint-Urbain, je ne voulus onques retourner mes yeux vers Joinville, pour que le cœur ne m'attendrit du beau châtel que je laissois et de mes deux enfants. » En lisant ces simples lignes, quel cœur ne sattefidrirait à cette douleur si naïvement exprimée du bon seigneur qui quilte son tant beau châlcl, du père qui quitte ses deux enfants?

On le retrouve ensuite à la croisade ; il raconte ce qui advint pendant les six années qu'elle dura. Au retour, il quitte le roi à Beaucaire avec un peu de préci-

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pitalion, tant il est pressé d'aller rejoindre son cher Joinville.

Plusieurs fois il vint à la cour de France, notammenl pour négocier le mariage de Thibaut, comte de Champagne, avec Isabelle fille de saint Louis. Quand le roi de France appela ses barons à une seconile croisade qui devait finir encore plus tristement que la première, Joinville se défendit d'y prendre part, alléguant d'abord une fièvre quarte, puis tout ce que ses vassaux avaient souffert d'une semblable expédition. L'enthousiasme pour les entreprises d'outre mer commençait alors à s'épuiser; on le sent aux excuses de Joinville. Certes, ce n'était pas faute de courage qu'il refusait de répondre à l'appel du roi, car, en 1515, âgé de quatre-vingt-dix ans, requis par Louis le Hutin, en sa qualité de sénéchal de Champagne, de marcher contre les Flamands, il ne déclina point ce service dont son âge Paurait pu dispenser, se contenta de demander un mois de délai, et rejoignit Tarmée. On a la lettre dans laquelle il se justifie de n'être pas parti sur-le-champ ; elle rappelle d'une manière touchante la familiarité tendre à laquelle saint Louis l'avait accoutumé. Le vieillard s'en excuse au jeune roi avec une bonhomie naïve, a Sire, ne vous déplaise de ce que je, au premier parler *, ne vous ai appelé que mon seignetir^ car autrement n'ai-

' Au cnmmencement de ma lettre.

je fait à mes seigneurs les aulres rois qui ont clé avant vous »

Joinvillc écrivit ses Mémoires Irès-lard, après Tan 1305; il avait alors quatre-vingts ans. Il y avait plus de cinquante ans qu'il était revenu de la croisade. On doit admirer la vivacité et la chaleur de ses souvenirs. Cette date explique aussi son goût pour les petits récits, défaut et grâce de la vieillesse. On aime à voir, après un demi-siècle, le vieux sénéchal rendre un dernier hommage au roi qui fut son ami et qu'il va rejoindre.

Tout nous dit qu'il fut fidèle à celte mémoire; le nom de Joinville reparait à l'occasion des honneurs qu'elle reçut si justement de TÉglise. On voit avec plaisir le sire de Joinville figurer parmi ceux qui déposèrent pour la canonisation du saint roi. Certes nul document n'eût été plus propre à faire apprécier ses vertus que le récit ingénu de celui qui ne le quitta presque pas durant six années, et qui retrace avec tant de charme l'héroïsme du guerrier, la débonnairelé du monarque et la candeur du saint. Luimême nous apprend que dans ses songes il revoyait son maître chéri et se plaisait à le recevoir en son château de Joinville. il avait fondé une petite chapelle dans laquelle il entretint durant tout le reste de sa longue vie un service pour perpétuer le culte de se» souvenirs. Son livre fait aussi partie de ce culte domestique; il en est un naïf et immortel monument.

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