DE GENÈVE
Nous n'avons pas cru pouvoir rendre un meilleur hommage îi la mémoire de noire père et beau-pèi*e qu'en réunissimt ses travaux littéraires, et en les publiant sous les auspices d'une Société dont il a été un des fondateurs et à laquelle, jusqu'à la fin de sa vie, il a porté le phis'vif ihtércH.
• Edmond FAVKE.
Alphonse FAVRE.
Auguste TURRETTINL
ghill/VUmh: fayre
Lorsque, le 27 février 1851, M. l'ancien conseiller d'Etat Le Fort annonçait à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève la perte qu'elle venait d'éprouver par la mort de Guillaume Favre, il exprimait le désir de voir rappeler un jour les services rendus au pays par cet excellent citoyen et les mérites de ce savant distingué. C'est cette tâche qui nous est aujourd'hui confiée avec celle de publier, parmi ses écrits, ceux qui peuvent faire apprécier le mieux l'étendue et la diversité de ses travaux.
Sans doute il faudrait, pour retracer dans tout son intérêt la carrière de Guillaume Favi-e, un homme qui se fût activement mêlé avec lui à la vie politique de Genève et de la Suisse, et un écrivain qui eût partagé ses studieuses recherches. Mais G. Favre avait atteint un âge où il avait vu disparaître successivement presque tous ses contemporains, et il appartient h une époque qui, pour nous, est
déjà de l'histoire. Ce sera donc en suivant des souvenirs de famille que nous écrirons cette notice. Quant à ses ouvrages, qui se trouvent réunis et publiés en quelque sorte ici pour la première fois, nous les livrons avec confiance au lecteur intelligent qui saura leur assigner leur véritable rang au milieu des travaux qu'a produits l'énidition des vingt-cinq premières années de notre siècle.
Guillaume Fa\Te était né à Marseille le l«r juin 1770. 11 descendait d'une famille qui, sortie d'Echallens (Vaud), s'était fixée à Genève quelques années avant la Réformation, et dont les chefs se placent à cette époque mémorable parmi les fondateurs de l'indépendance de notre République. François, Jean et Antoine Favre assistent à la confirmation des traités de comboui^eoisie avec Berne et Fribourg en 1529 , et , depuis lors , leurs descendants se succèdent dans les emplois de conseillers d'Etat et de syndics '. Au milieu du dixseptième siècle, cette famille semblait appelée à devenir l'une des plus nombreuses de Genève, puisque Daniel Favre, qui avait épousé en premières noces Edmée de Jaucourt, petite-fille d'Elisabeth de la Trémouille , avait eu de ses deux femmes dix-neuf enfants; mais cent ans ne s'étaient
< Nom donné aux premiert magistrats de la République genevoise avant la révolution de \HAi\.
pas écoulés que cette uombreuse postérité s'était déjà presque éteinte. Elle n'était plus représentée que par François Fawe, qui, suivant un ex^nple alors assez général, aban* domia Genève pour fonder à MarseiUe une maison de commerce dont les relations avec le Levant furent bientôt très-actives. U épousa une Genevoise , Marguerite Fuzier- Cayla *, dont il eut une fille et deux fils: Pierre, qui mourut jeune, et Guillaume, dont nous écrivons la vie.
Né à Marseille, Guillaume Favre y fut élevé auprès de son père , et de bonne heure , malgré une extrême viv^ité de caractère qui ne l'abandonna jamais , il montra un penchant très-prononcé pour les études sérieuses. Les sciences furent d'abord pour lui une espèce de passion. On sait avec queUe ardeur elles étaient cultivées en France à cette époque et surtout à Marseille, où tous les écrits étaient déjà tournés vers leur application à l'industrie et à la navigation. Ce fat sous cette influence que G. Favre, ses premières études classiques achevées, aborda simultanément les mathématiques, la physique, la chimie, la minéralogie, l'astronomie, et l'on put croire qu'il allait consacrer son activité et son intelligence à parcourir la carrière qui s'ouvrait devant luL Nous le verrons abandonner plus tard cette direction pour se livrer tout entier aux recherches littéraires et historiques; toutefois, l'excellence de sa mémoire et la netteté de son esprit lui rendirent toujours présents les faits généraux et souvent même les détails de ces sciences , et jusqu'à la fin de sa vie il put les suivre dans leurs rapides progrès. Une petite anecdote qu'il se plaisait à raconter lui rappelait les premiers succès de son adolescence.
* C'est de là que G. Favre signait avant son mariage Favre-Cayla ; depuis M>n mariage il fut connu sous le nom de Favre -Bertrand.
Un jeune coiffeur venait chaque jour exercer auprès de lui sa profession ; mais cette profession faisait son désespoir : il voulait absolument être marin. G. Favre, qu'il avait pris comme son confident, l'encourageait dans ce dessein, et, pour lui faciliter son admission sur un vaisseau au long cours, il se chargea de lui donner toutes les leçons d'astronomie et de calcul nautique que Ton exigeait alors d'un pilotin. Il avait bien placé son espoir, car ce jeune homme, au retour de son premier voyage aux Grandes Indes, en sut' assez pour ramener heureusement dans le port de Marseille l'équipage et le navire que la mort de leur capitaine avait privés de direction.
Cependant toutes les sciences n'avaient pas un attrait égal pour G. Favre, et ce fut à la miiiéralogie qu'il s'adonna plus particulièrement. Les découvertes de Lavoisier et les discussions qu'elles soulevaient étaient alors dans tout l'éclat de leur nouveauté. Notre jeune savant avait accepté avec enthousiasme les théories de l'illustre physicien : bientôt entraîné par cette activité d'esprit qu'il devait porter désormais dans ses investigations , il voulut appliquer ces théories à la science que l'abbé Haûy venait de créer. Il partit donc des lois de Lavoisier pour donner aux minéraux un nouveau système de classification fondé sur leur constitution chimique ; il y joignit en même temps une belle collection d'échantillons de toute espèce, dont il s'occupa longtemps et qui le mit en relation avec Hatty luimême. Aussi, bien qu'il eût abandonné de bonne heure ces études et sa collection de minéraux , il garda toujours un vif souvenir de son premier début dans la vie scientifique, et ce ne fut pas sans quelque satisfaction intérieure qu'il vit ses anciens échantillons, qu'il avait fidèlement conservés, devenir la base de la belle collection de son fils, i)rofesseiu-
de géologie à FAcadémie de Genève. Il aimait alors à remonter avec lui le cours de ses années, et, devant ces minéraux qu'il n'avait pas revus depuis un demi-siècle, il pouvait encore reconstruire les preuves à l'appui d'une théorie qui attestait à la fois et sa précoce intelligence et son admirable mémoire.
La jeunesse de G. Favre ne lui permit pas sans doute d'approfondir dans leurs détails des sciences si diverses, et leur multiplicité même était, à son âge, un premier obstacle à des succès bien éclatants. Toutefois, avec les connaissances variées qu'il y recueillit, ces études eurent pour lui un résultat que nous regardons comme plus important encore. Elles excitèrent dans son esprit ce désir de connaître, de comparer et de discuter, qu'il porta plus tard dans ses recherches sur l'histoire et l'antiquité, et qui devint, comme nous le verrons, l'une des plus intimes jouissances de sa longue carrière.
Guillaume Favre fut bientôt arraché à ses studieux loisirs. L'orage révolutionnaire grondait déjà de toute part , et Marseille était en proie à une effervescence qui n'annonçait que trop les terribles événements qui se préparaient. La guerre extérieure et les troubles intérieurs compromettaient les opérations commerciales aussi bien que le repos de François Favre; il résolut donc de se soustraire aux malheurs qui menaçaient la France. Dans ce but , il liquida sa maison de commerce, et il vint demander avec son fils un asile à sa ville natale, où il rentra en 1792. Mais il ne tarda pas à reconnaître que ce repos qu'il avait espéré trouver à Genève était singulièrement illusoire, et que la petite République n'ofifrait guère plus de sécurité que sa puissante voisine. Déjà le général Montesquiou campait avec un corps d'année à peu de distance de Genève, et l'on sait que ses histructions se-
crêtes lui donnaient Tordie de mettre la main sur cette ville à la première occasion favorable. Notre République elle-même, livrée aux plus violents désordres, semblait une proie qui ne pouvait lui échapper, si Montesquiou n'eût reculé devant l'iniquité qui lui était imposée. Genève cependant avait organisé quelques préparatifs de défense, et formé, en particulier, un corps de cavalerie dans lequel s'eiu*ôlèrent tous les jeunes gens qui possédaient des chevaux; mais, trop peu nombreux pour combattre, nos cavaliers inrent seulement chargés de surveiller les mouvements de l'armée de Montesquiou. Guillaume Favre prit une part fort active à un service de patrouilles parfois assez pénible, et ce fut au retour de l'une de ces courses nocturnes qu'il aperçut les premiers bonnets rouges (25 novembre 1792), et que ce sinistre emblème lui révéla la victoire que la révolution française remportait au milieu de nous.
L'imitation fut, hélas! poussée bien plus loin encore, et quelques mois plus tard la Montagne mettait au rang de ses victimes tous ceux qui, pour s'être dévoués au bien du pays, pouvaient exercer quelque influence sur l'esprit de leurs concitoyens. François Favre et son fils habitaient une maison de campagne peu éloignée de Genève (à Varembé). Des bandes d'hommes armés vinrent à plusieurs reprises pour les arrêter et les réunir aux suspects dont regorgeaient déjà les casernes transformées en prison. François Favre et son fils, qui se savaient innocents de toute espèce de menées, s'étaient obstinément refusés à quitter leur pays; ils se cachaient dans les environs de leur maison de campagne, et M°*« Favre, dont l'énergie peu commune soutenait la frêle santé, s'était chargée de recevoir les visites des Montagnards. Son mari et son fils réussirent ainsi à se soustraire pendant quelques semaines au danger qui les me-
uaçait; mais uiie épreuve trop prolongée aurait pu devenii* fatale à M"»« Favre; ils prirent donc la résolution d'aller demander une retraite plus sûre au Pays de Vaud.
Malheureusement pour eux la route de terre était soigneusement gardée, et sur le lac croisaient des bngantins qui arrêtaient et visitaient toutes les embarcations. François Favre et son fils espérèrent néanmoins tromper leur vigilance ; ils s'embarquèrent de nuit , mais à peine avaient-ils gagné le laiige que le canot qui les portait fut accosté par un des croiseurs, et qu'eux-mêmes furent mis en état d'arrestation. Avec la naïveté qui se rencontre quelquefois chez les exécuteurs de semblables missions, le commandant du brigantin leur affirma que, dès qu'ils se seraient justifiés de l'accusation qui pesait sur eux, ils seraient rendus à la Uberté, et ce fut dans cet espoir qu'ils rentrèrent à Genève, où ils furent emprisonnés.
Là , l'accusation la plus étrange les attendait , et le simple bon sens , si le bon sens avait une place dans ces époques de réaction et de violence, aurait suffi pour la faire tomber. François Favre et son fils étaient en efiet accusés d'avoir pris une part active aux événements de 1782 et d'avoir contribué à livrer Genève à l'intervention étrangère ! C'était, du reste, le grief commun que l'on invoquait contre ceux dont la vie ne prêtait à aucune autre accusation. François Favre se donna la peine de démontrer qu'il n'était pas à Genève à cette époque, et que tous ses concitoyens le savaient établi à Marseille , et Guillaume ajouta que , pour lui , il n'avait alors que 12 ans, âge auquel il est rare que l'on entre dans une conspiration. La réponse de François Favre ne parut que médiocrement satisfaisante , « car, disaient ses accusateurs, il avait pu se joindre d'intention aux projets de l'aristocratie ; » quant à celle de son fils, ou la regarda comme
plus péremptoire. Aussi fut-il renvoyé à un commissaire, puis promené de bureau en bureau, jusqu'à ce qu'il arrivât enfin devant celui qui devait décider de son sort. Guillaume Favre recommença ses explications , qui étaient on ne peut plus simples. Après l'avoir sérieusement écouté, son interrogateur mit un terme à ses incertitudes par ces mots: « Citoyen, tiens-toi tranquille; cela ne me regarde pas; je ne suis ici que pour prendre l'argent. »
Cependant François F^fVre et son fils avaient été enfermés dans la caserne du bastion de Hollande, et, des fenêtres de leur prison, ils purent voir, dans la fatale nuit du 25 juillet 1794, briller les feux des armes sous lesquelles, au mépris de la votation populaire qui l'avait absous , tombait leur beau-frère et leur oncle, le vertueux syndic Cayla. Peu de jours après, ils s'entretenaient avec l'ancien procureur général Naville, qui partageait leur captivité, lorsque la t^onversation fut interrompue par l'arrivée des commissaires: « Attendez-moi, leur dit Naville, je monte à ma chambrée pour l'appel ; je serai bientôt de retour. . ...» Ils ne devaient plus le revoir. Le même jour, Naville et Fatio, fusillés, mouraient héroïquement
Ces attentats commençaient à soulever dans le cœur d'une foule de citoyens une véritable exaspération , et le geôher de la caseiTie où François Favre et son fils étaient retenus, avait promis lui-même de leur trouver des armes pour se défendre, s'ils étaient menacés de nouvelles exécutions. Mais l'emprisonnement des suspects se prolongeait, et, malgré la chute de Robespierre et le 9 thermidor, une nouvelle « fusillade » fut encore quelques jours à craindre. G. Favre avait ressenti l'impression la plus douloureuse et l'indignation la plus profonde de ces attentats ; quant à sa propre captivité, il la supportait avec l'intrépide confiance que
demie la jeunesse. Il avait d'ailleuis reiicoutré dans ce triste séjour un compagnon qui devint bientôt son ami, et qui l'aidait à attendre plus patiemment l'heure de la délivrance : c'était Sismondi , le futur auteur des Républiques italiennes et de V Histoire des Français.
On sait que depuis son enfance Sismondi s'était livré avec une singulière ardeur à ces études politiques et à ces recherches liistoriques qui devaient plus tard illustrer son nom. La révolution vint l'arracher assez brusquement à ses théories spéculatives et le transporter dans le domaine des faits. Suspect, comme tant d'autres, de n'éprouver que de l'horreur pour les saturnales révolutionnaires dont Genève était le théâtre, Sismondi avait été jeté en prison, et ce fut dans la caserne du bastion de Hollande que G. Favre forma avec le futur historien des Français des relations que l'incertitude de l'avenir, leur jeunesse (Sismondi avait alors 22 ans) et la conformité de leurs goûts studieux, changèrent bientôt en une amitié qu'ils se gardèrent fidèlement l'un à l'autre jusqu'à la fin de leur vie. Cette amitié commença d'ailleurs par un service rendu. Les jeunes prisomiiers du bastion de Hollande étaient parvenus, à force d'adresse, à établir quelques communications avec leurs amis du dehors, et l'on comprend de quel mystère ils devaient les entourer. Un jour Sismondi, trahi par sa vue, qui était très-basse, et par son étonrderie , fit tout découvrir. Le désappointement de ses compagnons fut encore plus vif que la crainte du danger auquel ces relations interceptées pouvaient les exposer, et leur irritation était sur le point de tomber sur le malheureux Sismondi qui, sans le vouloir, avait rompu des communications si savamment combinées. Mais G. Favre n'hé* sita pas à prendre la défense de son nouvel ami, et bien qu'il fût seul contre tous, et qu'il eût à lutter contre mi res-
sentiment assez uatuiel, il réussit à ramener l'union parmi ses compagnons de captivité. Le souvenir de cet épisode de leur emprisonnement fiit plus tard pour Favre et Sismondi comme une douce halte au milieu des émotions de ces jours d'angoisses dont leur âge leur avait permis de connaître les atrocités; ils avaient failli succomber eux-mêmes sous les plus absurdes accusations ; mais ils n'en gardèrent pas moins le culte de la véritable liberté, et les excès qu'ils avaient vu commettre en son nom n'ébranlèrent pas plus alors leurs convictions qu'elles ne cédèrent à une autre époque devant le triomphe de l'absolutisme impérial.
Cependant la France, qui avait poussé Genève dans la voie fatale de ces crimes, se soulevait depuis le 9 thermidor contre les Montagnards de Robespierre, et cette réaction pesait à son tour sur la révolution genevoise. Le 10 août, le tribunal révolutionnaire fut dissous ; peu après, les suspects du bastion de Hollande furent réunis à ceux de la caserne de Chantepoulet, et, avant même l'annulation solenneUe de tous les jugements politiques (23 mars 1795), les prisons s'étaient ouvertes et François Favre et son fils avaient pu se retirer dans le Pays de Vaud.
Ce fut dans une maison de campagne, située près de Lausanne, que G. Favre, laissant de côté ses premiers travaux scientifiques, conunença à se livrer à l'étude de l'antiquité et de l'histoire poUtique et littéraire. Un premier voyage qu'il avait fait en Itahe avec son père , à l'âge de dix-sept ans , avait laissé en lui de très-vives impressions : cette terre classique, ses ruines, ses monuments et ses arts revenaient sans cesse à sa pensée et se substituaient ainsi peu à peu à ces abstractions et à ces théories physiques qui, jusqu'alors, avaient exclusivement préoccupé son intelligence. G. Favre reprit donc ses auteurs anciens.
qu'il avait jadis abandonnés pour ses études scientifiques , et surtout aux poètes et aux historiens latins. Sans être un bibliophile de profession, il avait le goût très- vif des livres et aussi (ce qui n'est pas toujours la même chose) celui de la lecture; enfin, il joignait à ce goût l'habitude des notes et des extraits, que récriture semblait fixer à toujours dans sa mémoire. La multitude des papiers qu'il a laissés montre l'étendue et la variété de ses travaux préliminaires. A partir du Voyage d'Anacharsis, dont la publication était encore récente, on voit G. Favre suivre avec un intérêt soutenu toutes les œuvres de quelque importance de la fin du dernier siècle , et s'en rendre compte la plume à la main. Que d'ouvrages inutiles ou msipides il fut ainsi forcé de subir! Il r^ettait plus tard le temps qu'il avait perdu à ces lectures; mais il se trompait peut-être. Ces déconvenues contribuaient à former son jugement; il apprenait à donner toujours plus rapidement leur juste valeur à ces œuvres de seconde ou de troisième main, qui ont, à toutes les époques, encombré les catalogues des libraires ; il remontait en même temps d'un pas plus ferme à la source véritable d'une solide érudition, c'est-à-dh:e à l'antiquité elle-même dont il devint bientôt un des adeptes les plus dévoués.
Toutefois, de retour à Genève, qui était tombée sous la domination française, G. Favre s'offirc à nous sous un aspect assez inattendu. A ne consulter que les souvenirs des derniers représentants de cette époque, c'était un jeune homme de 29 ans, fort recherché dans le monde, où la grâce et la noblesse de ses manières, sa figure ouverte et expressive, sa vivacité méridionale, son esprit et sa fortune le plaçaient au premier rang. De fréquents voyages à Paris , où il se voyait accueilli avec une faveur empressée dans cette haute société qui se reformait sous le Consulat, donnaient
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en quelque sorte plus de distiDction à son mérite ; cai*, à cette époque, ces voyages étaient encore assez rares, et les cercles parisiens qui recevaient notre jeune savant constituaient des réunions privilégiées dans lesquelles il nY'tait pas donné à tout le monde de pénétrer. Sans doute, si Ton eût dit à ceux qui voyaient G. Favre se laisser emporter à cette joie de vivre et de briller dans des cercles plus ou moins frivoles, faire dix-sept excursions à Paris dans Fespace de neuf ans, animer de son entrain et de sa gaité les réunions dont il était l'hôte assidu, que, sous cette apparence juvénile et mondaine, se cachait un littérateur voué aux recherches les plus ardues, personne ne l'aurait cru. Et cependant les preuves de son activité scientifique, même à cette époque de sa vie, sont là, sous nos yeux, et elles témoignent de la constance avec laquelle il marchait, mal* gré les séductions qui semblaient l'en détourner, dans la route qu'il s'était tracée.
Ces travaux n'étaient destinés dans l'origine qu'à donner une satisfaction au désir de connaître, qui possédait Guillaume Favre, et il se contentait d'en faire le charme de ses heures solitaires. Cependant il se préoccupait aussi peu à peu de la publicité et il s'y préparait avec quelque soin ; il voulait que son coup d'essai ne passât pas inaperçu. Mais là se présenta l'écueil de sa carrière littéraire, et la difficulté contre laquelle il a toujours lutté sans l'avoir toujours vaincue. D est évident que Favre se laissait facilement entraîner à l'étude approfondie d'une question qui l'intéressait , surtout si cette question lui oflrait l'attrait de la nouveauté; U arrivait ainsi à une première rédaction, dans laquelle il réunissait tous les matériaux qu'il avait recueillis dans sa marche parfois fort vagabonde ; mais, ce premier but atteint, son ardeur allait se refroidissant; il savait
ce qu'il avait voulu savoir. Pour en parler au public lettré^ il aurait fallu qu'il se livrât à un second travail, travail de rédaction auquel il se plaisait moins qu'au premier, et qui lui semblait constituer une perte de temps. L'œuvre restait donc dans sa forme première et encore indécise , et c'est ainsi qu'elle aUait prendre place à côté de ses aînées, tandis que de nouvelles recherches succédaient immédiatement à celles qu'il venait de terminer. Aux intelligences de cette nature, la publicité, on le comprend, n'oflfre rien de bien attrayant. Au rebours du vers de Perse, savoir, pour elles, est tout, et elles se soucient médiocrement de faire montre de leur érudition. Cette espèce d'indifférence se retrouve dans toute la vie littéraire du savant dont nous publions aujourd'hui les écrits, et notre devoir d'éditeur n'en a pas été facilité. Nous n'en citerons qu'un seul trait Favre s'était demandé comment, à certaines époques, le roman et l'histoire avaient pu se confondre très-rapidement, et il avait entrepris, pour se rendre compte de cette transformation, la lecture et l'analyse de toutes les histoires fabuleuses d'Alexandre le Grand, lorsque, en 1817, parurent Vltinéraire d* Alexandre et le Julius Valerius du savant abbé Angelo Mai. Favre se trouvait donc tout préparé pour la critique de cette publication qui était loin d'être parfaite^ et, en effet, il en parla presque aussitôt dans la Bibliothèque Universelle de Genèçe, de façon à révéler un juge compétent Tout en se renfermant dans les bornes modestes d'une analyse, et en rendant hommage au vaste savoir d'Angelo Mai^ son ami, il sut démontrer cependant que ces fragments inédits n'étaient pas restés aussi inconnus que le croyait leur éditeur, et que Muratori avait déjà ouvert la route. Aussi Letronne, qui vint quelques mois plus tard, rendit dans le Journal des Savants un de ces hommages qu'il ne prodi-
guait pas, à l'auteur inconnu d'un article qui modifiait l'importance, un peu surfaite, de la découveiiie d'Angelo Mal Quant à notre savant, son travail sur les histoires fabuleuses d'Alexandre une fois achevé, il l'avait mis de côté; il l'avait repris pour parler du livre d'Angelo Mai, mais ce ne fut que quinze ans plus tard qu'il lui donna ^une rédaction définitive. Le précepte d'Horace n'était que trop scrupuleusement suivi.
Tel était ce caractère assez rare et assez original, que nous nous contentons d'esquisser; c'était à la fois un amour passionné des livres et de l'étude, et le goût des recherches sérieuses poussé jusqu'à la multiplicité la plus étendue des détails; puis certaines velléités de publication ; enfin l'abandon, pour un motif quelconque, de ces projets que tout autre se serait hâté de mener à bonne fin. C'est ainsi qu'à la date où nous sommes parvenus (1805), nous rencontrons, dans ses papiers, une curieuse dissertation sur la célèbre inscription du lion de Venise, signalée par le savant suédois Akerblad, et, par suite, sur les rapports des alphabets runique, grec, gothique (d'IUphilas) et tyrrhénien. Ceux qui connaissent les détails de l'histoire littéraire de ce temps savent que la découverte d'Akerblad avait soulevé une polémique assez vive en Italie. Ces débats, dans lesquels il fallait remonter aux mystérieuses origines de l'alphabet phonétique, avaient attiré l'attention de Favre, et bientôt il crut pouvoir se mêler à la discussion. Son projet n'était pas de décider souverainement de la valeur de ces runes qui se déroulent, enfermées dans « un bandeau en nœuds, » sur le marbre du lion que Morosini le Péloponésiaque avait transporté du Pirée à Venise. D tenait seulement à faire connaître son opmion sur l'origine probable de l'alphabet gothique d'Ulphilas, que certains criti-