LXXX CORRESPONDANCE
employant. D'ailleurs, Falphabet rnnique 6lait incomplei; on n\nvail point encore écrit de longs livres ; il Dallait donc des distinctions grammaticales plus fines. Les savants suédois prétendent que quelques caractères d^Ulphilas sont imités des runes. On ne pourrait juger de cela avec certitude que d'après un fac-similé du manuscrit, qu*on n\i donné nulle part que je sache. Je ne me pardonnerai jamais d'avoir été trop indolent pour inspecter le Codez Argenteus, quand je n'étais qu'à une journée d'Upsala.
L'histoire de ce manuscrit serait aussi curieuse à savoir. Les Suédois n'en parlent pas , je crois, parce qu'il a été transporté en Suède un peu per fas et nefas. Qu'est-ce que le Ccenobium Werthinense, où il était autrefois? Est-ce Donauwerth? (C'est Werden en Westphalie. — G. F.)
Dans Ulphilas, runa signifie mysteriwn, consilium, comme encore aujourd'hui en allemand rawun est parler à voix basse. Il emploie des termes gothiques pour l'art de récriture. Meljan (scribere), meli (scripturae), ufar^ melcins (superscriptio). Les Ànglo-Saxons ont eu aussi un terme indigène pour écrire : write, encore usité dans l'anglais. En allemand, le mot schretben est formé de scribere, mais le nom des lettres Buchsiaben ramène aux runes : Stab, bâton ou ligne droite. Bûche, hêtre.
Dans les gloses de Kevon h la règle de saint Benoît , écrites à Saint-Gall dans le huitième siècle, l'on trouve runstaba, pour eiilogiœ, (Schiller, Thesaur, H. S. Bened.y 1. iV.) En anglo-saxon : Staef-crafl . la grammaire , l'art des lettres.
Je trouve quelques traces de l'usage des runes dans Tacite, Germ. c. 10. Il parle de sortilèges faits par les prêtres, auxquels on employait c surculos notis qnihusdnm discrètes. » Ensuite : c secimdum notam ante impressam interpretantur. % Ces marques étaient donc des incisions. Vient le nom de la prophétcsse Awrinia\ d'autres ont déjà pensé qu'il fallait lireil/irwita. Enfin : c literarum sécréta ignorant.» J'explique ce passage, qui a donné lieu à tant de disputes, tout autrement que les commentateurs à moi connus, c Les hommes et les femmes (du peuple) ignorent l'usage des lettres, qui chez eux sont traitées comme un mystère, c'est-à-dire par les prêtres. >
Comme vous, je ne doute nullement que l'ancienne rédaction de la loi salique n'ait été traduite d'après un manuscrit runiquc. Comment veut-on qu'une loi, dont le but principal était de fixer le taux des amendes, ait pu se conserver dans la mémoire ? Mais le diable peut seul se tirer de ce baragouin , écrit d'abord par un Franc qui ne savait pas le latin, copié ensuite par des Gaulois qui ne savaient pas la langue des Francs.
Il y a un terrible chapitre dans cette loi sur l'attouchement indiscret des femmes : tant pour la main, tant pour le bras au-dessous du coude, au-dessus du coude; cela monte déjà fort haut, et puis Enfin la loi est heureusement abolie, autrement il y aurait beaucouf» de gens ruinés.
Pour revenir aux runes, j'en ai trouvé une trace dans la Transylvanie. Voyez Thrwucz , c. XXIV. Il dit que les Szekles, c nondum Scythicis litteris oblili » se servent c non encausti et papyri mînisterio , sed baculorum excisionis artificio. » Les Szekies se disent les descendants des Huns i*estés dans
CORRBSPONDANCB. hXXXl
le pajs. Ils ont été toujours reconnus pour tels par les rois de Hongrie. Il se pourrait donc que cet art, dont parle Thrwôcz. sans doute oublié aujourd'hui, eût été communiqué aux Huns par les Goths, dans le temps que ceux-ci formaient une partie de Tempire des Huns.
Je n*ai pas grande foi en Trithemius ni en Hunnibald ; cependant il faut les écouter, puisqu'ils peuvent avoir eu des manuscrits perdus ai^ourd*hui, et je vous serais obligé si vous vouliez me les procurer.
J*ai extrait de r.\nonyme de Bêla, de Boguphal et de Polocki tout ce qui pouvait être à mon usage. Ce Walgersz de Boguphal est notre Waithariut, princeps Aquitaniœ, transplanté en Pologne, sans doute d'après la même tradition allemande qui a servi de base au poème latin que vous connaissez.
n n'y a aucun doute qu'il ne faille entendre Vérone sous le nom de fient, de cette vifle illustrée par nos romanciers héroïques. Nos historiens du seizième siècle nomment encore le passage des Alpes qui conduit à Vérone : die Berner Ciaiuen (les Cluses de Berne). Je pense même que le duc de Zâhnngen, en bâtissant la ville de Berne en Suisse, Fa nonmiée ainsi par allusion è Fautre, ses ancêtres ayant été margraves à Vérone. M. de MûUinen, profond connaisseur de Thistoire de Suisse, m*a paru approuver cette conjecture.
Très-probablement le manuscrit dont parle Bembo était gothique. Un Espagnol, cité par Benzelius, en a vu à Turin. Peut-être trouverait -on quelque chose si Ton pouvait fouiller à son aise dans le Vatican. Mais les bibliothécaires y sont jaloux de leurs richesses, comme le dragon des Hespérides. Je crois qu'on a beaucoup écrit en langue gothique , et que les Italiens ont détniit ces manuscrits exprés pour n'avoir pas l'air de descendre des Barbares. Le contrat en langue gothique, publié par Donius, ainsi isolé* fait tirer de fortes inductions. Syagrius avait si bien appris la langue des Bourguignons, qui était celle des Goths, qu'il corrigeait les Barbares euxmêmes quand îb faisaient des fautes de grammaire. Gomment cela se pourrait-il sans la connaissance de livres écrits ? Saint Chrysostdme fit prêcher devant lui un prêtre en langue gothique. Or, s'ils prêchaient, ils écrivaient aussi leurs homélies. Chez les Vandales, nation gothique, on célébrait le culte dans leur langue maternelle. Les mots corrompus dans le texte de saint Augustin doivent être rétablis ainsi : Franja armai (Domine miserere). Et remarquez que c'étaient des Vandales encore catholiques, car s'ils eussent été ariens, saint Augustin n'en aurait pas été si édifié.
Vous avez certainement très-raison sur Knight. Mais en voilà déjà assez et de reste pour vous fatiguer ; ce serait bien pis si je tombais dans le sanscrit
Les communications avec vous me sont toujours infiniment agréables ; mais causer vaut encore mieux qu'écrire. Venez donc bientôt nous voir. N«« de Staël ne va à Genève que samedi. Je désirerais bien venir à Genève
LXXXII COIIHESPOXDANCE.
pour quelques jours ; mais cela ue se |>eut que lorsque nous aurons plus de monde ici.
Tout à vous,
SCHLEGBL.
Pourriez-vous me procurer ce (ju'on a publié sur les Goths de la Crimée ?
Coppety 3 mai 1H13.
Votre; envoi. Monsieur, m'a fait grand plaisir ; je suis vraiment confus de toute la peines que vous vous êtos donnée pour moi. Je vois bien que le poème de Fortunatus ne contient qu'une exhortation k son ami de lui écrire, fût-ce môme dans la langue vX le caractère le plus étranges. Je rapporte cependant les vers suivants encore aux runes :
Barbara Traxineis pingatiir runa tabellis Quodque papyms agit , virgiila plane valet.
Une baguette peut remplacer le papier, puisqu'on inscrivait souvent les runes sur des bâtons. Le fait important est qu'un prêtre italien du sixième siècle, vivant dans les Gaules, connaissait les runes. J'ai trouvé beaucoup de traces de leur usage généralement répandu parmi les nations germaniques, et à cet égard , comme sur beaucoup d'autres points, je ne puis nullement admettre les prétentions exclusives des antiquaires Scandinaves.
Pour l'histoire ecclésiastique , vos manuscrits vaudois sont peut-être tous également curieux. Celui qui m'intéresse le plus est le premier, et si je pouvais passer quelques jours à Genève, je voudrais bien le lire en entier. J'ai cependant de la peine à le croire aussi ancien que le fait M. Senebier, à cause des alexandrins que je ne trouve que chez les troubadours postérieurs.
Dans votre Mphilas de Junius, il y a une feuille mal cousue, mais j'en aurai soin. \/i titre annonce un glossaire qui ne se trouve pas, et qui proljablement compose un volume à part. J'ai laissé en Allemagne une édition de Stjemhjelm qui contient un bon glossaire étymologique, mais elle est imprimée en caractères latins.
J'ai découvert un défaut dans le premier volume de la collection de Bouquet. Les pages ()51-(35i de la feuille Nnnn manquent, et les mêmes du huitième volume y sont substituées, peut-être les pages en question se sont-elles égarées dans ce dernier. J'étais fort étonné de trouver Charles le Chauve au milieu des Gaulois. Si vous aviez eu alors Tinspcclion de la hibhothèque, cela ne serait pas arrivé.
CORRESPONDANCE. LXXXIH
Venez donc nous voir, et puisque vous repartez de bonne heure, venez de bonne heure, afin que nous puissions causer à notre aise de mes billevesées éruditcs. On ne sait pas combien de temps nous resterons voisins. L'horizon me paraît bien obscurci.
Au plaisir de vous revoir.
Tout à vous,
SCHLEGEL
Coppet, 43 mai iSiS.
Votre lettre, Moasieur, ne contient d'un bout à Fautre que des notes que j'ignorais complètement. C'est immense ce qu'il y a à apprendre. Nais je suis un jeune homnie de bonne volonté, et je me formerai.
Il est singulier que le Codex Argenieus se soit égaré si loin au nord. J'imagine que quelque roi ou chef des Francs, ayant fait ce butin dans une expédition en Italie ou en Aquitaine, en aura fait don au couvent de Werden. La copie peut avoir été écrite en Italie, en Espagne ou dans le midi de la France ; mais la traduction elle-même appartient sans aucun doute aux Goths proprement dits, et puisqu'elle suit le texte grec, elle doit avoir été faite antérieurement à la conquête de Rome , lorsque les Goths n'avaient des relations qu'avec l'empire oriental. L'Évangile d'Ulphilas est un chef-d'œuvre sous tous les rapports; il serait inconcevable qu'il eût été produit par un seul homme et d'un seul jet, depuis Ynbc jasqu'aux termes théologiques les plus difficiles. Aussi je pense (pie cela se sera fait graduellement , et puisqu'on nous dît que les premiers Goths ont été convertis par les prêtres grecs emmenés prisonniers lors de la défaite de Décius, il est probable que quelques savants grecs auront mis la main à l'œuvre. Il est arrivé quelque chose de semblable en Russie : c'est aux missionnaires grecs que la langue russe doit an excellent alphabet et une culture précoce, tandis que les autres langues e%lavones sont restées dans la barbarie et n'ont été écrites que fort tard.
Aucun autre ancien dialecte teutonique (excepté, mais beaucoup plus tard, l'anglo-saxon) n'a atteint la précision grammaticale de la langue gothique. En Allemagne on écrivait pour ainsi dire au hasard ; chacun peignait les sons maladroitement à sa guise, et d'après les variations infinies de la prononciation. C'est pourquoi Hickes a vainement essaye de donner la grammaire d'une langue qui, du propre aveu d'Olfriod, n'en avait pas.
Du reste, les Goths ont de beaucoup devancé les autres peuples tcutontques dans la civilisation. (]ela vient, je pense, de ce qu'ils n'avaient point habité les rudes climats du Nord, et de ce que, peu de temps avant leur
LXXXIV COHRESPONDANCB.
apparition sur la mer Noire, ils avaient été en contact avec les nations civilisées de FAsie. Le nom de famille de leurs rois, Amali, est aussi bien indien qu'allemand. Je trouve aussi dans Ulphilas plusieurs termes indigènes pour désigner des productions méridionales.
On s*est disputé si TËvangile d* Ulphilas est écrit en allemand ou en suédois. Ce n*est ni Tun ni Tautre , c'est la mère commune des deux langues. Plus on remonte vers Forigine, et plus on voit les rayons divergents se rapprocher. Cependant il paraît que, dès la plus haute antiquité, les tribus germaniques se sont divisées en deux grandes branches : le bas allemand et le haut allemand; le dialecte des cdtes et des plaines, et celui des montagnes, le saxon et le gothique. Le dialecte supérieur ne s*est conservé que dans l'allemand, l'autre a produit les langues hollandaise, danoise, suédoise et anf^aise.
Plusieurs savants, entre autres Adelung et mon frère, ont soutenu que les Francs proprement dits ont parlé un dialecte du bas allemand; mais je ne suis pas de leur avis, et je vous dirai pourquoi. La difficulté de fixer avec précision le dialecte que parlaient les Francs , lors de la conquête des Gaules , c'est que nous n'avons aucun écrit des temps mérovingiens, et dans l'époque carlovingienne le nom de latigite francisque était devenu un term^" général qui s'étendait à tout leur vaste empire. Alors le haut allemand était la langue dominante, parce qu'une quantité de nations de la branche supérieure avaient été nationalisées Francs.
De l'époque antérieure il ne nous reste que quelques mots épars , les noms propres et quelques faits historiques.
J'aperçois une nuance totalement différente dans les noms anf^o-saxons, mais les noms francs ne se distinguent en rien des noms gothiques, et beaucoup d'entre eux ne sauraient être expliqués que par Ulphilas.
Le pape Grégoire, en envoyant des missionnaires en Auf^eterre, demanda des interprètes à un évoque d'Angoulême. Gela prouve-t-il que les Francs parlaient le même dialecte que les Saxons de l'Angleterre? Non ; il y avait deux colonies saxonnes en France, l'une près de Nantes, l'autre à Bayeux. Dans un capitulaire mérovingien sur la foire de Saint-Denis, il est question des Saxons qui la fréquentaient, etc.
Voici un autre foit. Le roi Chlodonier périt, étant tombé dans une troupe de Bourguignons qui l'appelaient et lui criaient qu'ib étaient des siens. U ne put donc pas les distinguer par leur langage. Or, les Bourguignons parlaient la hingue des Gottut.
Je conclus de tout ceci que les Francs pariaient un dialecte intermédiaire, mais bien plus rapproché de la langue gothique que de la langue saxonne.
Tout cela était destiné à être développé dans mes vues historiques sur la formation de la langue française, dont j'ai presque abandonné le projet.
Je pense qu'on ne peut guère insister sur la langue que parient aujourd'hui les Siekies, pour déterminer leur origine, puisqu*ils ont été près de mille ans sous la domination des Hongrois. Mais le témoignage de TAnonyme de Bêla, que les conquérants les ont trouvés établis dans le pys, et ont fait