‹ Mélanges d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 14 sur 91 · CORRESPONDANCE. LXXVII · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE. LXXVII

Coppety fO mars 1815.

Je dois paraître inexcusable h vos yeux, puisque vous n'avez reçu aucun signe de vie de ma part depuis mon séjour à Paris. Je vous ai pourtant écrit, et même deux fois D'abord de Clichy, en réponse à la lettre par laquelle vous me demandâtes une adresse pour Weimar. Je croyais avoir envoyé h la poste cette lettre qui en rcnfeimnil une pour mon ancien ami Gœthe ; mais, soit par la négligence du domestique, soit par ma propre distraction, elle n'est pas parlie, et dernièrement , en fouillant dans mes papiers que je voulais mettre en ordre pour notre prochain départ , je Tai retrouvée à ma grande surprise. Alors, je vous ai écrit de nouveau pour excuser ce retard. Je vous rendais compte dans cette lettre de mes paisibles études, lorsque toute coup sont survenues les nouvelles qui ont depuis agité tous les esprits*. Gela m*a engagé à suspendre Tenvoi de ma lettre, qui ne pouvait guère vous intéresser dans un i^areil moment. Je prévoyais d'ailleurs que je reviendrais incessamment dans ce pays-ci. Je suis venu à la légère ; ces lettres arriveront avec mes papiers, mais, en elTet, elles ne sont plus bonnes à rien qu'à me servir d'excuse et à vous prouver mon souvenir, malgré ce silence en apparence impardonnable.

Je m'étais fait une vraie fête de vous revoir , de vous rendre compte en pleine tranquillité des résultats de mes recherches , et de reprendre nos anciens entretiens, souvent si instructifs, toujours si agréables pour moi. Mais voilà un horizon bien rembruni. L'orage gronde en approchant , et chacun se tient tapi dans son coin Malheureusement, nous en avons trop vu pour ne pas croire à la possibilité de toutes les calamités et de tous les liouleversements. Personne ne peut savoir ce qu'il deviendra, ni quels devoirs il sera appelé à remplir. Je ne partageais pas la sécurilé générale ; cependant, je ne croyais pas le danger si prochain, et je m'attendais k voir éclater cette éruption volcanique d'abord en Italie. Tout le monde a été dans un funeste aveuglement Je n'ai pas besoin de vous dire combien je m'intéresse au repos et à la conservation de votre patrie au milieu de tout cela.

Vous jugerez, par mes occupations à Paris, combien j'étais éloigné de nie mêler du monde réel et de la politique du moment. Je copiais des poésies provençales sur k*s manuscrits originaux avec une exactitude philologique, dans l'idée d'en publier peut-être dans la suite un recueil. J'avais en outre commencé rétiide «le la languie sanscriUuie, cl j'avais fait des progrés

1 U reloar de nie «l'Elbe. - Ed.

LXXVIII CORRESPONIIANCE.

assez considérables pour deux mots de temps. Maintenant on est toute la journée à demander avec anxiété les nouvt^lles qui peuvent décider du sort de toutes les personnes auxquelles on s^intéresse. On ne commande plus son attention pour aucune autre chose.

J'espère vous voir bientôt. Je vous prie de présenter mes respects à M"»* Favre.

Veuillez agréer Tassuranco do mou attachement le plus sincère.

SCHLRCEL.

Coppet, 6 avril IH15.

J'ai clé dernièrement moi-môme k votre porte, et ne vous trouvant pas chez vous, j'y ai laissé ces h^ttres du siècle passé.

Je vous félicite de tout mon cœur de Theureux événement qui a eu lieu dans votre famille. J'espère que M"**^ Favre se porte bien, et je vous prie d<! lui présenter mes respects.

\^ nouveau venu est plus heureux que nous ; il a beaucoup de chances de vivre dans une époque plus heureuse , lorsque le monde sera remis des suites funestes de tous les bouleversements auxquels nous ne voyons point encore de terme.

J'ai une grande envie de causer avec vous. D'abord après son arrivée, M>"« de Staël est allée souvent a Genève k cause de M""* Necker , mais à présent vous êtes presque toujours sûr de la trouver.

Si j'avais vingt ans de moins, je tournerais mes projets vers les rives du Gange ; mais à présent, il me faut être content de faire venir seulement une rigole de son eau sacrée dans mon cabinet d'étude. Je suis encore bien dépourvu de livres indiens, mais j'attends un envoi de la part de Langlès.

Je n'ai pas trop de mille occupations diverses pour me distraire de ma rage sur les événements publics; ainsi je mène de front mes recherches sanscritanes, provençales, tudesques, etc., etc.

Cest pour ces demièrt^ (pie j'aurais encore besoin de vos complaisances accoutumées.

Il me semble avoir vu dans votre bibliothèque deux éditions d'Ulphîlas, Tune de Benson et l'autre faite en Allemagne. Je n'ai jusqu'ici étudié ce premier monument de notre langue que dans l'édition suédoise de Stjemhelm. Je souhaiterais comparer ces différents commentaires.

Je présume que la grande collection des Scriptores rerum FrancirMrum^ par Bouquet, est à la bibliothèque de Genève. Vous m'obligerez infiniment en

COR RESPONDANCE . LXXl X

m* en prêtant les premiers quatre ou cinq vulumcs, qui contiennent les Mérovingiens cl les Carlovingiens.

J*ai écrit à Paris un traité d'Étymologie comme introduction à mes vues historiques sur la formation des langues romanes. Je désirerais beaucoup vous le montrer ; mais je n'ai ici qu'un vilain brouillon. En partant de Paris, j'ai oublié de redemander la copie à quelqu'un à qui je l'avais prêtée.

M^ de Slaêl me charge de beaucoup de choses pour vous et M"»<' Favre. Venez bientôt nous voir, je vous en conjure.

Tout à vous ,

SCHLEGEL

Voici quelques questions Nébuloniennes.

Les Patiinaces ou Petschenetjnes existent-ils encore quelque part comme corps de nation ?

Quelle est la date de la fondation et de l'illustration de la ville de Kiew en Russie?

Se trouve-t-il dans Canisius {Lect, Ant,) une chronique de l'évêché de Passau {Episcap, BathavieMis)"! Au défaut de cela, je pourrais me contenter d'une biographie tm peu circonstanciée de saint Piligrtnus , évêque de Passau, qui, du temps de l'empereur Othon II, prêcha le premier le christianisme aux Hongrois, mais sans un succès complet.

Si la Topogrophie de Mérian s'étend à ces pays-là, je soidiaiterais avoir les volumes qui traitent de la Hongrie et des provinces riveraines du Rhin.

M. Hess me dit avoir rendu à la bibliothèque Fugger, Ehrenspieffel ci Pet y Script, rerum Attslriararum, les deux volumes qui s'y trouvent. Je vous prie de me les procurer, en réservant mes autres demandes pour la suite, pour ne pas assommer nos domestiques sous le poids des in-folio.

Mille pardons de mes impori unités, mon cher magnus Apollo.

SCHLEGEL

XÎII

Mille grâces de l'envoi du glossaire , et bien davantage encore de votre lettre intéressante qui touche à une infinité de points de mes recherches.

J'entre d'abord en matière. Je pense que, malgré l'existence antérieure des mnes, l'invention des lettres d'Ulphilas peut s'expliquer par une idée superstitieuse. Gomme les runes passaient pour avoir servi à la sorcellerie et H tous les usages diaboliques, on aurait cru profaner l'Évangile en les

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