LXXXVI CORRESPONDANCE
l'Occident. Rien no s'oppose à ce que le Codex Argenteus ait été écrit dans le midi de la France, puisque les Goths y ont dominé si longtemps. Je penche à croire qu'on a beaucoup, mais beaucoup écrit en langue gothique. Outre l'oubli de cette langue, une autre cause encore nous a probablement privés de ces monuments, je veux dire Tintolérance. Une multitude de livres ariens a été brûlée. Des prêtres, Goths d'origine, auront écrit en faveur de leur doctrine. Grégoire de Tours raconte une longue dispute qu'il eut avec l'un d'eux. Si les Goths ariens ne se servaient pas de la Vulgate, mais d'une traduction de l'Écriture sainte dans leur langue , il doit en avoir existé un grand nombre d'exemplaires. Quelques savants pensent que le Codex Ârgenleus a appartenu à Alaric H, et qu'il a été pris daas le sac de Toulouse. Il est question, en effet, de beaucoup de volumes consacrés au culte qu'on trouva parmi le butin. Mais on n'aura guère respecté des livres qui sentaient l'arianisme, et l'on aura seulement consente les couvertures précieuses. Je conjecture que c'est la reine Brunehault qui a apporté le Codex Argenleus en Austrasie. En venant d'Espagne, elle était encore arienne et magnifiquement dotée de toutes les façons ; elle aura eu aussi un bel Évangile pour sa dévolion.
Les Normands établis en France ont très-vite oublié leur langue, parce qu'ils n'avaient point amené de feimnes avec eux. Mais à Bayeux ils trouvèrent une colonie de Saxons^ dont le dialecte se rapprochait beaucoup du danois. C'est cette circonstance qui explique le passage que vous citez.
11 existe en Angleterre des manuscrits runiques ou entremêlés de runes ; mais il s'agit de savoit* s'ils sont antérieurs ou postérieurs à la conquête des Danois. M. Thorkelin, savant irlandais, vient de publier à Copenhague un grand poème anglo-saxon, d'après un manuscrit qu'il a copié en Angleterre, et qui, selon lui, remonte au moins au dixième siècle. Il m'en a fait promettre un exemplaire. Cette découverte doit jeter un grand jour sur les antiquités du Nord.
M. Langlès m'annonce les uoinbreux travaux des Anglais sur les langues indiennes qu'il vient de recevoir. Dieu veuille que le temps revienne bientôt où l'on pourra s'occuper a loisir de toutes ces études paisibles ! Le monde aurait bien besoin de repos. C'est l'ineptie d'un côté, et l'ambition et la cupidité de l'autre qui nous en ont privés. J'espère qu'a l'avenir on peindra le diable avec des épauleltes suus la forme d'un général de troupes de ligne, et qu'on ne voudra plus que dos citoyens armés pour la défense de leur |)atrie.
Je souhaite d'autant plus de vdus revoir prochainement ici, que ce sera une preuve que la santé de Madame votre mère va mieux.
Tout à vous,
wSCHLEGEL.
c:orrbspo.m)an<:e. lxxxvii
Coppet, ce 7 juin 181 o.
Monsieur,
Je vous renvoie votre Ammien avec beaucoup de remerciements. Pemiettei-moi de garder encore un peu les éditions d'Ulphilas et Junius. Je tâcbe d'approfondir les énigmes de cette langue, mère de la nôtre, ou plutôt ia même à la distance de quatorze siècles. Vous m'avez fourni d'excellents renseignements sur la littérature gothique. J'y ajouterai quelques notices que j'ai trouvées depuis.
Le diplôme gothique trouvé à Naples, et expliqué par Ihre, est un contrat de vente; il a été gravé dans les Papyri Diplomaiici de l'abbé Marini, publiés à Rome en 1805, dans l'imprimerie de la Propagande.
Quelques fragments dans cette langue , trouvés dans la bibliothèque de Wolfenbuttel , ont été publiés par un Allemand nommé Knittel. Tout cela doit aussi se trouver dans Tédition d'Ulphilas par Zahn, laquelle, h ce qu'il parait, est la plus complète de toutes.
B. Aldrete, det Oriffen y principio de la lengua coHellana , 1606, 4<>, doit contenir des échantillons d'écriture gothique. Ce livre existerait-il par hasard dans la bibliothèque de Genève?
Lambecius parle de manuscrits en caractère toletan ou gothique dans la bibliothèque de Vienne. Ils y auront été apportés ou d'Italie ou d'Espagne par Charles V et son frère.
Il parait que les Goths se sont beaucoup mêlés d'écrire. L'Anonyme de Ra venue ne cite pas moins de trois écrivains de cette nation qui avaient écrit sur la géographie des Gaules : Athanaridus, Heldebaldus et Marcomir. Ces ouvrages étaient-ils composés en latin ou en langue gotliique ? Il ne le dit pas ; mais la dernière supposition me paraît plus probable, parce que rien de tout cela ne nous est parvenu. Des livres écrits dans une langue devenue inintelligible devaient nécessairement se perdre.
Je pense, après tout, que dans l'étymologie des langues romanes, en y comprenant le français, on doit beaucoup plus recourir au gothique qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
Ces temps orageux ne sont pas favorables aux études ; cependant je trouve que c'est le seul moyen de se distraire pour quelques instants de mille pensées pénibles. Je souhaite fort que nous ayons assez de calme pour que je puisse venir passer quelques jours à Genève ; mais je ne l'espère guère. J'ai de beaux livres indiens que jo vous montrerai si vous venez nous voir ici.
Tout à vous,
ScflLEf.KL.