XXXVI1I CORRESPONDANCE
CoppeUi4juitiet4H4S.
J'apprends, Monsieur, qu'après tous tos bivouacs vous avec pris vos quartiers d*hiver, ou pour mieux dire d'été. Nous aussi, nous sommes retournés à cette habitation redevenue paisible plus tôt que nous ne pouvions l'espérer. L'histoire marche vite aujourd'hui. Les empires se renversent en moins de rien ; il faudrait presque plus de temps pour une partie d'échecs bien méditée. A Lausanne , j'ai pu profiter de la bibliothèque de l'Académie et de celle de Gibbon. A présent, votre ancien client vous retombe sur les bras. Vous voyez que les événements ne me dérangent pas de mes études :
Si fraclus illaltalur orbb.
f^tyinologwn rericnl ruinas.
On prétend que lord Monboddo était à écrire une lettre sur l'origine des langues, lorsqu'on lui annonça que sa femme était à l'agonie. Il répondit : c Je viens à l'instant, je m'en vais seulement achever ma lettre. » En attendant sa femme mourut, et il mit l'annonce de sa mort en post-scriptum. J'ai été un peu comme lord Monboddo dans cette circonstance. Je disais : « Laissez-moi achever une petite recherche étymologique, ensuite je m'occuperai des nouvelles politiques. > Ëh bien ! je n'avais pas encore trouvé la vraie racine de mon mot, que Paris était pris oi la France de nouveau enibourbonnée !
J'ai marqué ci-joint ce que je désirerais avoir ou ravoir. J*espèi*e qu'on vous aura rendu tous vos livres lors de mon départ. Il me semble que quelques brochures à moi ont soutenu le siège avec vous. Si vous n*eii avez plus besoin, vous m'obligeriez en me les renvoyant.
Mon Essai sur la formation de la lanffue française dort en ce moment. Ce n'est qu'à Paris que je pourrais consulter tous les livres nécessaires.
11 y a une éternité que nous n'avons pas causé ensemble ; je profiterai de la première occasion qui s'offrira pour avoir ce plaisir.
Tout à vous,
SCHLEGEL
P, s. Je ne saurais terminer celte lettre sans consulter l'oracle de votre érudition sur quelques doutes de mon ignorance.
i° Y a-t-il quelque écrivain conlcmporain , byzantin ou latin, outre Ammicn, qui rende compte du roigoth Ermanaric, lequel périt dans la première
COHnEgrONDANCR. l.XXXIX
invasion des Huns? Ou le récit que Gibbon en donne repose-t-il tout entier sur la mauvaise autorité de Jomandès ? A ce sujet, il est arrivé à Gibbon une méprise asses singulière. 11 plaint le roi Ermanaric de ce que ses conquêtes ayant eu lieu parmi des nations barbares , sa gloire a été perdue, tandis qu'elle devait égaler ceUe d'Alexandre le Grand. Or, ce roi a été chanté, non-seulement en Allemagne pendant tout le moyen âge , mais son nom a même pénétré jusqu'en Islande, et c'est sans aucun doute ce même personnage qui est désigné par le Jonnunrekur de l'Edda.
t> Grégoire de Tours dit quelque part que les rois bourguignons étaient de la race d'Athanaric le Pei'sécuteur. Cela doit s'entendre des femmes , je pense, car il me parait clair, par la Loi Gombette, que les rois bourguignons, qui régnaient sur les deux côtés du Jura, descendaient de mâle en mâle de ceux qui s'étaient établis d'abord sur les bords du Rhin. Gonnattron quelque princesse de la dynastie des Visigoths qui ait épousé un roi bourgui* gnon? Ceci vous concerne particulièrement, puisque ces rois avaient leur résidence à Genève.
Note de Favre cloutée à cette lettre.
Si Grégoire de Tours, qui mourut en 595, a écrit le passage mentionné postérieurement à l'an 593, Childebert, déjà roi d'Austrasie, devint à celte époque roi de Bourgogne, comme successeur de son oncle Gontran, premier roi de Bourgogne de la maison de France, qui l'avait adopté.
Childebert était Gis de Sigebert W et de Brunehault qui, elle-même, était fdle d'Athanagilde, roi des Visigoths.
Mais le passage de Grégoire a trait à un temps plus ancien, vers le milieu du cinquième siècle. 11 dit (Hist, Franc. II, 28) : c Fuit aulem et Gundenchns rex Burgundionum , ex génère Athanarici régis persécutons. » Ce passage est répété dans Grégoire, Hist. Franc, q)itomat, c. 17. Cest Gundioc ou Gunderic, dont le règne commença en 436.
Loi Gombette, publiée en 502 par Gondebaud, 491-516.
Je ne crois pas qu'aucun auteur, excepté Ammien et Jomandès, donne quelque détail sur Ermanaric, ni qu'aucun écrivain de la collection byzantine 1 ait nonuné.
lonnunrekr est nommé dans l'Edda Semundma ; dans le chant généalogique de Hyndla, il est désigné comme gendre de Sigiird. Une note semble renvoyer pour ses rapporte avec Ermanaric â Torfœus, Séries Dynastarum.
Je ne sais si l'Edda de Snorra en parle de façon a établir ce rapport. Jormunrerk est un nom qui signiûe en islandais ^ellus colenSy agricola.
XC CORRBSPOMDANCe.
Je vous suis fort obligé, Monsieur, de votre indication. Mallet a pris cela dans Jean de Mûller et celui-ci ne cite pas ses preuves. Tâchons donc, s*il est possible , de débrouiller la généalogie de vos anciens rois : car enfin vous êtes tous des Gundeltadi, des Gombauds^ appelés ainsi de la Loi Gombette sons laquelle vous avez vécu.
Voici le témoignage le plus authentique qu'on puisse avoir, celui des Lois bourguignonnes : Si qms aptid regiœ menmriœ auctore» nostros, Gihicam, Go- (lomarumy Gislaharium, Gumlaharium y patremqm nostrttm et patruos liberott fume comiiieril , etc. C'est Gondebald qui parle, et il nomme les rots antérieurs à Gundioch auctores nostros , nos ancêtres. Mais , en supposant qu'on pourrait traduire cela par prédécesseurs, ce que je ne pense pas, ce pas* sage présente une autre difficulté insoluble. Si, à cause de l'extinction de leur famille royale , les Bourguignons avaient élu un prince Visigoth, sans doute ils n'auraient appelé qu'un seul au trône, et Gundioch ne régna pas seul, mais avec ses frères : pntrem nostrum et putruos. L'un de ces frères était Chilpéric , nommé , si je ne me trompe, par Sidoine. L'autre ou les autres sont inconnus. U nu; semble 4onc qu'il ne reste point d'autre moyeu d'expliquer le passage de Grégoire de Tours de la descendance de mâle en mâle, que d'admettre que toute la dynastie bourguignonne, dès son origine, était issue de la famille des Balthes, c'est-Â-dire que le premier roi Gibica était fils d'Athanaric même. Le calcul des temps le permet ; cependant cela ne me paraît nullement probable.
J'insiste tant sur ce passage de la Loi Gombette, parce qu'il a un rappoit intime avec nos poésies nationales. On y nomme trois rois bourguignons, inconnus à tous les historiens, et la tradition nous en a conservé deux intacts. Le troisième seulement est altéré. Le savant Mascov a pns ces quatre noms : Gibica, Godomar. Gislaliar, Gundahar, pour autant de générations. La chronologie ne le permet pas , car lorsque les Bourguignons parurent sur le Rhin en 372 ou environ, ils n'avaient point encore de rois, mais seulement des chefs élus pour un temps limité ; et en 41 1 , ou tout au plus tard 413, Gundahar, le Gundicarius des Romains , régnait déjà. Il est donc probable que les trois derniers noms désignent trois fils de Gibica, qui régnèrent ensemble, et c'est ce que disent nos traditions. On voit par l'histoire postérieure du royaume de Bourgogne cju il n'y avait point de primogéniture exclusive, mais seulement imo prééminence de frère atné. La Loi Gombcttc semble indiquer la même chose: pa/rf>m nostrum et pcUritçs. Le père et les oncles de Gondebald avaient également été rois. Il reste encore une difficulté â résoudre. Dans le passage en question, Gundahar est nommé le dernier, comme s'il eût été le cadet. Nos traditions, au contraire, on font