‹ Mélanges d'histoire littéraire (volume 2)Chapitre 41 sur 91 · n. Sylv. lib. I, Epist 133, p. 705, oper · texte numérisé non relu

n. Sylv. lib. I, Epist 133, p. 705, oper

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pour rassurer les uns et les autres, publiait une croisade ^ et faisait acheter en secret des livres à Gonstantinople'.

François Philelfe fit cette année le voyage de Rome et de Naples qu'il projetait depuis longtemps. Le roi Alphonse lui avait demandé ses Satyres, et le poète désirait les lui présenter lui-même. Â son passage k Rome , Nicolas V l'accueillit avec bonté, et des honneurs furent k Naples la récompense de son voyage. Alphonse le créa chevalier, lui donna la couronne poétique et lui permit de porter ses armoiries. Philelfe revint à Milan à la fin de septembre^. U apprit alors que, dans le désastre de Constantinople, Manfredina Doria et ses deux filles avaient été réduites en esclavage^. Il s'occupa sur-le-champ de leur délivrance , et réussit à leur rendre la liberté en faisant présenter k Mahomet, par deux jeunes gens qu'il envoya, du consentement du duc de Milan , une lettre et une pièce de vers". Ces femmes, malheureux débris de la famille de Chrysoloras, passèrent ensuite en Gaiidie ; Manfredina y mourut en 1464\ Sa fille Zambia habitait encore cette île en 1466 ; elle y était dans la misère, et François Philelfe avait chargé son filsXénophon de la ramener en Italie ^ *

« Odor. Raynald. ann. 1453, n» 9. — Le cardinal Nicolas de Ciua composa ■on traité De Paee fidei pour réunir les paissances chrétiennes contre les Tnrcs. V. réd. de ses œuvres. Baie 1565, 3 toI. fol.— Vita cardin, Niool. Cusœ, auct. Heruheim, Trêves 1730, 8».

s Fr. Philelf. EpUt. p. 92 ro. — i£n. Sylv. De Statu Europ, cap. 54, dans Freher. Script, rer, Germ, t. II, p. 156 : • Libros ex tota Gnecia perqnisitos ad se jnsât ttfferri, et in latinam converti linguam cnravit. Veteribns et novis ccdidbns omatissimam bibliothecam instroxit, in qoa circiter tria millia Ubromm volnmiaa condidit. > (Voy. Giann. Manetti , Vit. ^ieol, V dans Moratori, Script, t III, part 2, p. 927.)

s Fr. Philelf. Ep. p. 79 v«, 181 ro.

♦ ld.iÊrp.p. 82r«, 84ro.

» Id. Ep. p. 182. — Lancelot , ibid. p. 718.— Rosmini, Vit. di Philelfo, t. II, p. 305 et suivantes, a publié en grec et en italien la lettre de Philelfe à Mahomet II.

• Fr. PhUelf. Ep. p. 166 vo.

"* Id. ihid. p. 186 ro. Quirin. et Xenoph.

Vers ce temps, Marius Philelfe s'établit à Turin, ville dans laquelle, au commencement du quinzième siècle, Louis de Savoie, prince d'Achaïe, avec l'autorisation de l'antipape Benoit Xni, avait érigé une université dans le but de relever les études et de combattre l'ignorance où les guerres avaient plongé une partie de la Lombardie\ La peste s'opposa à l'activité de cet établissement , l'obligea plusieurs fois à quitter Turin , et lorsque Marius arriva dans cette ville , les belleslettres y étaient absolument négligées ; la jurisprudence seule y était en honneur. Marius fit valoir son titre de docteur en l'un et P autre droit , et trouva que le métier d'avocat était plus avantageux que celui de poète. Son père dédaignait cet état et l'exhortait k ne pas abandonner la culture des Muses et des lettres'. Marius, dans l'année 1454, reçut k Turin la visite de son frère Xénophon et celle de plusieurs nobles de Constantinople , qui allaient implorer les secours du roi de France , et que François Philelfe avait recommandés au chancelier des Ursins'. Marius, du reste, suivit les conseils de son père^; il fit des vers, et le duc de Savoie lui donna d'honorables marques de sa protection \ et le nomma poète lauréat.

< Lûnig, CodAtal Diplom. vol. III, p. 1279.— Philib. Pingon. Aug, Taurin. p. 33, in Barman. The$. t. IX, part. vi. — Tiraboschi, Stor, t. VI, i, p. 73.

* Fr. Phîlelf. Bp. p. 82 yo : « Qnod istic tibi honoratus ait locus gaudeo. Redibunt fortassis aliqaando Taorinates cum Musis in gratiam... Ta velim a Minerva ne desciseas, nam répugnante natura nihil fieri recte potest. Itaque malle te debes et oratorem et poetam, eumdemqne philoBophnm, quam jarisconsultnm et rabulam mercenariam. »

» Fr. Philelf. Epist. p. 85 r» et v».

« Tiraboschi, Stor. délia Leter. Ital. lib. III, t. VI, p. 1047, sec. éd. Moden. not. : « Del soggiomo del Filelfo in Torino abbiamo anche una pruova il alcane poésie che ivi se ne oonservano nella biblioteca di S. Agostino , scritte da qnella città, e quasi tatte a un oerto Michèle Lacema, di coi già en quel oodice. Due di esse hanno la data del 1455 e del 1457. »

» Louis, duc de SaToie, était fils d'Àmédée VIII, qui avût été élu pape par le concile de Bàle, et qui finit par se contepter du titre de cardinal ; c'était un prince bon à Tezcès. — Rosmini, t. IH, p. 91 , prouve par des vers de Fr. Philelfe que Marius reçut la couronne poétique du duc de Savoie. Voy. page 66, et comparei avec les reproches de Trebanns Aurelius. On sait que les ducs de Sa-

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L'usage antique de couronner les poêles* s'était perdu dans le moyen âge' ; mais au treizième siècle on eut l'idée d'établir pour la poésie des degrés semblables k ceux qui existaient dans les universités^. On créa donc des bacheliers et des docteurs en gaie science, comme il y en avait pour le droit et la théologie^. On voulut ensuite, en Italie, renouveler l'ancien couronnement des poêles, et faire de la couronne de laurier l'honorable récompense des plus rares talents ^. Pétrarque, en 1 341 , fut le premier poète couronné à Rome, au Capitole ; mais avant lui , Bonatino de Bergame et Âlbertino Mussato ^ avaient reçu le laurier poétique k Padoue. Convenevole de Pise ^, maître de Pétrarque, en avait aussi été honoré dans sa patrie, mais un

▼oie passaient pour Français platôt que pour Italiens, car Trebanos reproche à Marins d'avoir reçu le laorier d'nn prince Gaulois. Il parait qne Hombert anx Blanches-Mains, sonche de la maison de Savoie, descendait de Boson, roi de Provence. (Voy. one note de d'Hozier, rapportée dans VAtlcu de Le Sage^ eut, 27«. )

* Snr le couronnement des poètes, voy. Bettinelli, Rieorg. t. Il, p. 144, et les ouvrages indiqués au Catahg, Biblioth. Bunaman. 1. 1, part. 1, p. 697.

* Au dixième siècle cependant l'empereur d'Allemagne intitulait ses lettres à Gerbert : • Gerberto philosopho peritissimo , atqne in tribus philosophie partibus laureato. » (Bettinelli, Rieorg. t. I, p. i9, note 6, et t. Il, p. 145.)

' Les degrés furent inventés, dit-on , au commencement du douzième siècle, à Bologne, par Imerius. (ComianI, / SeeoL deU. Let,ItaL 1 1, p. 63. — Ginguené, Hiet, Lin. d'Ital. 1. 1, p. 158.— Utérins, De Honorib. Academieie.)

4 Depuis le treizième siècle, plusieurs traités d'art poétique portèrent le titre de Gaye Science. Le premier ftit écrit par Raymond Vidal. ( V. Andres, Orig. e l^rvgr. t. II, p. 53-54,56-58.)

* S. Bonaventure parle d*nn poëte couronné par l'empereur au conmienoement du treizième siècle; on l'appelait le Roi dee Vere. ( Tiraboschi , Sf or. t. IV, p. 3U.)

* Alb. Mussato, né à Padoue dans la pauvreté, en 1361, parvint aux dignités et acquit la plus grande célébrité comme honmie d'Etat, guerrier, historien et poète. Il Joua un grand rôle dans sa patrie, dont il éprouva alternativement la leeomiaissance et Vingratitnde. Vers 1314 il fût couronné poëte par l'Université, en présence de tout le peuple. Il fut un des restaurateurs de la bonne latinité, (riraboechi, Stor. t. V, p. 339-347. — Comiani, / SecoU deU. Let. Ital. t. I, p. 239 et seq. — Ferret. Vicent. VI, p. 1145, dans Muratori Script.)

"* Convenevole est fiuneux par la perte du traité de Cicéron , de Gloria ; Pétrarque , qui le tenait de Raymond Sorauzo , le lui avait prêté, et il le mit en gage. (Petrarchi Senil. XV, i, p. 1049. — Mém. eur Péir. 1. 1 , p. 89.)

peu tard, comme le dit son illustre disciple, puisque ce ne fut qu'à sa mort. Dans le reste du quatorzième siècle, on ne trouve que Zanobi de Strada, qui, en 1355, fut couronné k Pavie par l'empereur Charles IV. La profession de poète sembla reprendre le caractère sacré qu'elle avait eu anciennement. La grande renommée de Pétrarque et la pompe extraordinaire de son couronnement donnèrent un grand prix à cette récompense du génie, et la couronne poétique en fut plus honorée qu'elle n'honora le grand homme pour lequel on en ressuscita l'usage. Dans le siècle suivant, les empereurs Sigismond et Frédéric m accordèrent si fréquemment cette distinction, auparavant si rare et si enviée, qu'elle perdit tout son prix, et l'on ne voit point que les grands littérateurs de la fin du quinzième siècle aient recherché cet honneur qui, alors, était dépouillé des cérémonies qui lui avaient donné de l'éclat, et ne se conférait plus que par une patente. Chaque souverain, grand ou petit, s'était arrogé le droit de donner la couronne et de créer des poêles lauréats*. Marins Philelfe prend ce titre à la tête de plusieurs de ses ouvrages ; il y joint même ceux de chevalier et de comte *, qu'il devait aux bontés du roi René : ce prince est connu dans l'histoire pour avoir avili la noblesse et ses titres, en se faisant un jeu de les conférer'. Le titre de poète lauréat ne parut pas augmenter le mérite de Marins Philelfe aux yeux des Italiens, qui dédaignaient les couronnes poétiques données ^ ils traitaient de criailleurs et de bouffons les gens de lettres de la cour de René, et prétendaient qu'il n'y avait que des ignorants qui allassent chercher au dehors des titres que la rigueur des exa-

* Voy. Lill. Gyrald. HUt. pœt. p. 21. ~ Du Resnel» Acad.des Ime. t. X, p. 507 et saxv.-^ Mém. pour la Vie de Pétrarq, U I, p. ii2-U7, et t. lî, p. 1-1 1 , et Dot. p. 1-13. — Tiraboschi, t. VI, ii, p. 249-254.

* Voy. le titre de TAmyriB , ms. de la Bibl. de Génère. ' Papon, Hist. de Prav. t. HI, p. 424.

* Pontanos : « Non laaras vatem aed sua musa fiidt. > — Pétrarque luimême sembla se repentir de son couronnement et dédaigner l'houneor qu*il 8*était tant empressé de recevoir. (Senti. XV, 1.)

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mens d'Italie ne leur permettait pas d'espérer'. C'est au moins les reproches qui furent faits à Marins par un docteur de Bologne, nommé Trebanus Aurelius ; Marius, suivant l'usage du temps, l'avait accablé d'injures pour une critique assez modérée qu'il avait faite de ses poèmes *.

François Philelfe, dès l'an 1451 , avait adressé à Qiarles VII, roi de France, une longue lettre pour l'engager h faire la guerre aux Turcs'; il avait des amis à la cour de ce prince, et il voulait lui dédier un ouvrage sur la musique, dont il avait déjà envoyé, comme échantillon, une ode de cent vers au chancelier des Ursins^. Ces motifs, joints h l'espoir d'être aussi bien reçu à la cour de France qu'il l'avait été h celle de Naples, lui faisaient désirer ardemment de faire un voyage à Paris; mais le duc de Milan le tenait encore comme encliainé, et ne voulut jamais lui en accorder la permission ". Marius eut le même désir, et, plus indépendant que son père, il parait qu'il le satisfit en 1456. On ne connaît ce voyage que par une seule phrase d'une

* Trebanus Aarelius cité par Saz. Hist. LU, Med. p. 268 : « Scito me non a principe aliquo Gallorum aarum accepisse, a quo etiam rabulie, mimi, bistriones et ridicula capita pro joco sibi illud pleramque devendicant : 8ed ab nrbe omnium antiquissima, et ab eo quidem collegio , ubi non nisi bene meritis atqae consummatie TÎris laureus honos exhibetur. Tu verô... ad principem confugisti, at anram acciperes, ad qaem non nisi indocti, verentes publicum literarum examen sabire, divertant. Quo circa folia et coronam a Gallis recepisti, auctoritatem verô ac dignitatem literaram apad Italos amisisti. >— <• Cette réponse de Trebanus, qui fait évidemment allusion au roi René (voy. p. 64, not. 5), se trouve en manuscrit dans la bibliothèque Ambrosienne. On lit à la suite plusieurs épigrammes, parmi lesquelles est la suivante :

Si tumor et pompa et frondes, insania, ventus Tollantur, Mario, dicite quid remanet?

« Voy. Saz. Hùt. Lit. Hediol p. 266-268. s Fr. Philelf. Ep. p. 55-59.

* Id. ihid, p. 90 vo, 91 r<», 93 ▼«.

> Fr. Philelf. Ep. 95r« : « De adventu autem meo nihil adhuo habeo certi. Is enim mihi in hanc diem negatus est. Nam ne pedem quidem movere meî hnjus injussu principis mihi licet. Spero tandem propediem fore ut ezorari so pattatur... • Au chancelier des Ursins, Juin 1456. -^ V. aussi la lettre suivante au médecin Thomas.

lettre de François Philelfe k Thomas, médecin de Charles Vil, dans laquelle il parait fâché de la détermination de son fils^

On peut croire que Marius espérait de grands succès à Paris. Charles Vil avait depuis vingt ans reconquis son royaume et sa capitale sur les Anglais ; il protégeait les lettres, et Marius crut sans doute que son érudition, sa parfaite connaissance des langues grecque et latine lui procureraient l'accueil le plus honorable et le sort le plus brillant. Il aurait eu des espérances moins flatteuses s'il avait mieux connu le genre et l'état des études à Paris ; il aurait dû savoir que plusieurs Grecs qui s'y étaient réfugiés, qui avaient été recommandés par son père au chancelier des Ursins ', et qui savaient au moins leur langue, n'y avaient eu aucun succès. Dans la même année, un des Grecs les plus habiles dans la littérature et la philosophie, Jean Ar^ gyropule', le maître de Politien, de Laurent de Médicis. et de Reuchlin, quitta Florence, où il professait sous la protection de Pierre de Médicis, pour aller à Paris demander à Charles Vil les moyens de racheter ses parents, esclaves des Turcs. François Philelfe le recommanda à son ami Thomas, médecin du roi de France '^, en en faisant les plus grands éloges ; dans cette même lettre il témoigne la surprise que lui cause le voyage de son fils Marius, ce qui prouve que celui-ci précéda Argyropule dans la capitale de la France.

L'état des études k Paris était bien difl(érent de celui où elles étaient en Italie. Cette grande ville avait abandonné la

I Fr. Philelf. Epùt, p. 9i ▼« : • At ne caosam quidem intelUgo qaid ad vos ierit filins JoBime« Marins; nam neqae est a me missos, neqae is caasam aUam, hao de re, ad me scripsit. Tamen utcomque res habet, brevi te visam. > Da 18 mai i456.— Ventarino de* Priori , dans des vers élégiaqnes adressa de Savone, 37 avril 1457, à Marins Philelfe, loi dit :

Qnod sis Caroleas orator missus ad aures Vidimos et plaçait Carolos ipse mihi.... etc. (Bandini, Car. Bibl. Medic, ms. lat. plat 91 . Cod. 43, t. III, col. 805.)

t Fr. Philelf. Episi. p. 85, 89, 94, etc.

' Uody, De Grœe, iUustr. 1. Il, c. i.

* Fr. Philelf. Epiti, p. 94.

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culture des lettres pour la théologie scholastique. Tant que les théologiens de Paris se bornèrent à étudier l'Ëcriture sainte et les Pères, Tétude des belles-lettres s'allia avec celle de la théologie. Mais au onzième siècle la connaissance des ouvrages d'Âristote , dont la philosophie venait d'être remise en crédit chez les Arabes par le célèbre Avicenne\ produisit en France un esprit de subtilité qui fut introduit dans tous les genres d'études et enfanta les querelles et les sectes. Celles des réalis^ tes et des nominaux ne sont que trop fameuses, et durèrent jusqu'à la Réformation. On ne s'attacha plus qu'aux matières qui offraient le plus de champ à la discussion, et bientôt l'art de la dispute, sous le nom de philosophie, étouffa les belleslettres et les sciences. On dit que Roscelin et Bérenger, chefs de ces sectes, se rétractèrent et se repentirent; mais ils avaient donné l'essor à la plus absurde méthode, et leurs successeurs, dédaignant toute autre étude , s'adonnèrent uniquement à la nouvelle dialectique, et la poussèrent jusqu'à la plus étonnante puérilité'. On renonça à persuader par l'éloquence, et l'aride syllogisme prétendit la remplacer.

Au douzième siècle , la réputation des docteurs de Paris, parmi lesquels brillait le spirituel et inquiet Abélard , attirait dans cette ville un grand nombre d'étrangers, et lui ûi donner par le pape Grégoire IX le surnom de Carialh-Sepher^. L'amant d'Héloïse et quelques-uns de ses contemporains avaient encore l'usage des bons auteurs latins ; leur style est bien loin d'être correct et naturel, mais il atteste qu'ils lisaient Virgile et Cicéron, et ils sont les derniers littérateurs jusqu'au quinzième siècle.

La dialectique, au treizième siècle, avait tout envahi et ne

t Roger Bacon, Op. maj, p. 13.

« Voy. Johaiin. Sarisber. Mtialogie. 1. I,c. 3, p. 740-741 éd. 1639.

s Cariath-Sepher, la VUU deê Lettres, — Voy. Phîlipp. Harveng. Ablmt. boiuespei Epitt. 3, p. 17-18. — Fleary, Bût. Eccl. liv. LXXX, c. 3, t. XVII, p.9,4«.

laissait plus apercevoir aucune trace de bonne littérature. Les orateurs et les poètes anciens étaient profondément oubliés, et c'était bien mal à propos que quelques écrivains donnaient encore à Paris les titres de Nouvelle Athènes et de Puits de science^. Âristote, défiguré par les modernes, y dominait et laissait k peine dans les études une petite place k la grammaire de Priscien. Rien ne pouvait balancer l'autorité du philosophe de Stagire ; ses prétendus disciples joignirent bientôt l'intolérance k l'admiration pour des préceptes qu'ils dénaturaient, et proclamèrent que sa science avait été surnaturelle ^. On prétendait que son &me avait animé son commentateur Averroës ", et, en Italie, on plaçait l'un et l'autre au-dessus des Apôtres et des Pères de l'Église. Cette doctrine fut une des causes de l'incrédulité qui domina dans ce pays au siècle suivant \ époque où les princes et les prêtres ne regardèrent la religion que comme un instrument de domination et de profit. En France, le goût pour la poésie latine n'existait plus ; on méconnaissait les règles de la versification, et le peu de vers latins de ce temps sont remplis de solécismes. Le treizième siècle et le suivant furent prodigieusement féconds en fondations de collèges, mais on se bornait k y enseigner la théologie, la dialectique, le droit, la médecine et quelque peu de matliématiqucs ; les lettres et la rhétorique n'avaient aucune part dans l'enseignement. II faut

t Image du monde^ dans les Notic. des lifs, de la Bibl. nation, t. \, p. 257.

* Bayle, Dicr.art Aristote^ not. H.

s Id. ibid. art. Averroës^ not. J?, p. 386. — On peut voir dans Pétrarque {Deignor, sui ipi. p. 1 ISO- 11 61) le séTère jugement qa*il porte sar Averroës et les commentateurs en général. Il Tappelle ailleurs un chien enragé, à cause de ses opinions hétérodoxes. (Petr. Ep. tin, titul. p. 812.) C'était à coup sûr une grande singularité qu'un auteur grec et païen , apporté en Europe et commenté par les mahométans, devînt l'arbitre et le soutien de la théologie chrétienne. (Denina, Dise. 1. 1, p. 266.)— Sur les relations de Paris avec l'Italie, v. Pierre Lombard, Saint-Thomas, Brunetto Latini, Le Dante, etc.

* BoccacDe ignorant. : « Massimamente in Venezia, per seguir Aristotele ed Averroc, nulla credeano i dotti... • (Cité par Bettin. Ritorg. t. II, p. 59 , not- — Petrarch. Senil V, 3.)

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remarquer cependant que, tandis que Paris négligeait absolument la littérature ancienne, les écoles d'Orléans conservèrent l'usage d'expliquer quelques auteurs classiques. On se querella même sur ce sujet; chaque école tourna sa voisine en ridicule, et Henri d'Àndely, dans la Bataille des sept arts libéraux, nomme parmi les défenseurs d'Orléans, Homère, Horace, Juvénal, Lucain, Térence, Perse, Glaudien, tandis que les héros de Paris sont Hippocrate, Galien, Âristole et Platon ^ Observons encore que, dès le douzième siècle, des savants qui avaient conservé un goût au-dessus de celui du temps, s'efforcèrent de montrer l'inutilité et la futilité de la nouvelle dialectique, et à quel point elle était nuisible au véritable savoir '. Dans le siècle suivant, le docteur admirable, Roger Bacon, qui surpassait tous ses contemporains par l'universalité de ses connaissances ', ne cessa de soutenir que tout l'appareil de la dialectique alors en usage n'était que le voile d'une grande ignorance^. L'amour de la dispute, bien plus que celui de la vérité, animait les soidisant philosophes du quatorzième siècle, et il fut la cause de l'extrême barbarie de style qui caractérise ce temps. On compte cependant alors parmi les principaux adversaires français des

* Nùtic. des Hs. de la Bibl. nation, t. V, p. 500 et saiv. — Dans les Fabliaux et Contes, t. III, p. 96 et seq. 8», éd. de Méon, voir le Lay d' Aristole où H. d*Aiidely se moque de ses prétendus disciples.

s Tel fut un des buts des écrits de Jean de Salisbnry, Thomme le plus savant, l'écrivain le plus élégant de son temps. Dans ses deux ouvrages, il allia le raisonnement à la plûsanterie pour attaquer la nouvelle philosophie. ( Voy. Polyerat. lib. vu, c. 0 et 12. — Hetalogic. lib. i, c. 3, lib. ii, c. 17 et bien d'autres endroits.) — Galter, prieur de Saint-Victor, appela les quatre plus £uneux scholastiques les labyrinthes de la France (apud Launoy, De Var. Aristot. forXun, p. 190, t. IV, part, i, oper. in fol. 1732).

» Bmcker, Hist. Philos, t. III, p. 817 et seq. -— Sam. Jebb, prœf.inBog, Bacon. Op. maj,

* Roger Bac. apud Jebb, Prœf. ad Op. maj. p. 5 : « Si haberem potestatem super libros Aristotelis ( latine conversos} ego facerem omnes cremari, quia non est nisi temporis amissio studere in illis et causa erroris et multiplicatio ignorantûe, ultra id quod valeat explicari. — Nunquam fuit tanta apparentia sapientî», nec tantum exercitium studii, in tôt facultatibus , in tôt regionibus, sicat jam a quadraginta annis : ubiqueenim doctoressunt dispersi... in omni civitate

abus de la dialectique Jean Gerson et Nicolas de Clemangis. Ce dernier avait un goût épuré, et, dès la lin du quatorzième siècle, il voulut donner de l'élégance aux écrits latins ; son style est bien plus soigné que celui de ses devanciers, et il fit des efforts pour ramener les études dans une meilleure voie. D dut peut-être sa manière de voir à son séjour à la cour des papes d'Avignon ; mais personne ne fit attention à ses idées et ne suivit son exemple.

L'Italie, où les Grecs avaient ressuscité les lettres dès le quatorzième siècle, leur dut encore, au siècle suivant, la philosophie de Platon, qui y contre-balança le crédit d'Âristote et d'Âverroës. Elle fut expliquée pour la première fois par Georges Gemisthus, et fit ses premiers progrès sous la protection des Médicis. J'ai déjà eu l'occasion de rappeler les rudes combats que se livrèrent les partisans des deux philosophes grecs ^; ils les accompagnèrent, suivant l'usage du temps, de beaucoup d'injures. Ces discussions agitaient l'Italie, l'esprit pouvait y gagner; mais en France Aristote régnait sans concurrent. L'Université de Paris, sans cesse occupée de ses querelles avec les moines mendiants, de subtilités de dialectique, de discussions théologiques, de dissensions civiles et particulières, repoussait l'étude des belles-lettres. La résidence des papes à Avignon, les voyages de Pétrarque k Paris, le séjour que l'empereur Manuel Paléologue y fit k deux reprises dans les premières années du quinzième siècle, ne purent donner à la France le même goût et la même impulsion pour les lettres qui s'étaient déjk manifestés en Italie*.

et in omni Castro, et in omni burgo pnecipae per duos ordines studentes, quod non acd^t niai a quadraginta annis vel clrciter, cum tamen nonquam fait tanta

ignorantia, tantus error Vulgus Btudentiam cum capitibus suis non habet

onde excitetur ad aliquid dignum , et ideo langnet et asininat circa mala translata, et tempos et studium amittit in omnibus et expensas. Apparentia quidem sola tenet eos, et non curant quid sciant, sed quid videantur scire coram multitudine insensata. •

• Voy. ci-dessus, p. 39.

« Manuel Chrysoloras vint a Paris en 1408 comme envoyé de l'empereur de

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L'application à la philosophie et l'opiniâtreté des scholastiques n'étaient pas les seules causes de la décadence des lettres en France; l'extrême rareté des livres y contribuait aussi* : elle fut cause qu'on ne consulta plus les bons et anciens auteurs, et que, dans chaque science, on érigea en maître quelque auteur ou compilateur moderne qui en devenait l'unique oracle '. Roger Bacon se plaint de cet usage pour la théologie'.

Avant le quinzième siècle, la langue grecque était dans le plus grand oubli, et quoiqu'on puisse nommer quelques personnages qui passaient pour en avoir connaissance^, on ne trouve aucune mesure prise pour qu'elle fût enseignée dans ce pays avant l'an 1305"; mais les ordres que Clément V donna

Constantinople et laissa au trésor de Saiot-DeDis un ma. grec des œuvres de saiat Denis, écrit au onzième siècle, et dont la souscription atteste l'origine . (Oœmer, De doctis Grœcis^ p. 12-15. — Montfaucon, Palœogr, Gr. lib. i, p. 56.

— Hody.)

■ Au milieu du douzième siècle , l'histoire marque comme un événement l'arrivée de quelques livres grecs apportés de Constantinople. ( Ckronic. brev. EccL S. Dionys. ann. 1167,citépard'Acheri, Spicileg. t. II, p. 811, 4'>.} Saint Louis, qui aimait les lettres, réunit avec peine quelques livres dans le trésor de la Sainte- Chapelle. Plus tard encore, sous Charles V, on remarque la bibliothèque de Raoul de Presle ( Lancelot, Acad.des Inseript. t. XllI, p. 621) et celle que le roi réunit au Louvre. (V. Biblioth.protypograph. ou librairies desfiUdu rai Jean, 40.) Cette dernière était composée d'environ 900 volumes, qui ne furent point augmentés sous les deux règnes suivants. Parmi cc^s livres il y avait à peine quelques anciens auteurs latins, et le duc de Bedford en fit transporter la plus grande partie en Angleterre. Boivin, Acad. de» Inscript, t. Il, p. 690-703. V. aussi Robertson,£fâf. de Charles -Quint, introd. p. 220, trad. franc. — Du Breuil, Antiq. de Paris, liv. i, p. 1043. — Naudé, Addit, à l'hist. de Louis XI, c. iv, p. 36.

— Mém. de Christine de Pisan, 3® part. c. xii. • Hist, litt. de la France, t. IX , p. 21.

' Roger Bacon cité par Hody, De Bibl. textibus, p. 41 9 : « Quartum peccatum est quod praefertur una sententia magistralis textui fiicultatis théologies , scilicet Liber Sententiarum, nam ibi est tota gloria theologonim, qui facit on us uni us equi. Et postquam illum legerit quis, jam prsesumit se de magistro theologico, qaamvis non audiat tricesimam partem sui textus, etc.. •

« HUt, m. de la France,t. IX, p. 151.

> Le collège de Constantinople , fondé à Paris au treizième siècle , et que quelques auteurs ont cru destiné à l'éducation de jeunes Grecs et à fovoriser l'union des deux Eglises, aurait sans doute efficacement contribué à la connaissance de la langue grecque, si tel avsdt été le but de son institution. Mais il pa-

alors pour établir dans les universités de l'Europe des profes* seurs de grec et de langues orientales ne furent suivis d'aucun effet*. Vers 1430 quelques Français vinrent étudier à Mantoue , sous Vittorino de Feltre , dont le savoir et les manières aimables attiraient des étudiants de toutes les nations , et qui comptait les plus nobles personnages parmi ses disciples*. Quinze ans plus tard on vit k Paris un envoyé du roi de Castille au pape Eugène lY. A la connaissance des langues orientales et grecque, il unissait, dit-on, la plus profonde érudition en philosophie , en théologie et en droit. Il excellait encore dans tous les arts d'agrément et dans les exercices militaires. Ce prodige de science , qui n'avait que vingt ans , se nommait Ferrand ou Femand de Cordoue. D effraya toute l'Université par son savoir, et quelques personnes, ne pouvant croire qu'on pût être si jeune et si savant sans l'intervention du démon, le prirent pour l'Antéchrist'. Malgré ces moyens d'instruction, l'enseignement du grec ne fut établi k Paris que par Grégoire de Tiferne (Città di Castello), ami de François Philelfe*. En 1458, c'est-à-dire environ deux ans après le voyage d'Argyropule et de Marins , il obtint l'autorisation nécessaire pour

rait qa'il n'était destiné qa'à Tinstruction des Piémontais , qa'il fat fondé par Pierre d*Â8ti, patriarche titulaire de Gonstantinople, et qu'il ne dut son nom qu'à la dignité de son fondateur. ( Voy. Crevier, HUt.de VUniv, de Pariiy 1. 1, p. 487 ett.II, p.418.)

« Crevier, Hist. de VUniv, de Paris, t. II, p. 226-228. — Tiraboschi , Stor. t. V, p. 363.

• Tiraboschi, Stor. t. VI, ii, p. 272-278.

s Trithem. Annal. Hirsaug. t. H, p. 585. — Nicol. Anton. Bibl. Hisp. 1. 1, p. 285. — Felibien et Lobineau, BisU de Paris, t. II, p. 834, in-fol. — JKfëm. pour servir à l'hist.de France et de Bourgog. Journal de Paris sous Charles VI et Vil, p. 201 : « Et vrayement se ung homme povait yiyre cent ans sans boire, sans manger et sans dormir, il ne aurait pas les sciences qu'il scet toutes par cueur apprinses, et pour certain il nous fist très grand freonr, car il scet plus

que ne puet savoir nature humaine, etc Il ne &ut pas confondre avec cet

Espagnol, Charles Femand, qui était aveugle, qui mourut en 1496, et dont Nandé (Additions à l'hist, de Louis XI, chap. v, p. 57) fût un grand éloge.

* Fr. Philelf. Epist. p. 92 vo et p. 108 v».

JEAN-MARIdS PniLELFE. 75

enseigner, et celte époque est celle de la renaissance des lettres k Paris V Dix-huit ans après l'arrivée de Grégoire, qui, ne trouvant pas de quoi vivre dans cette capitale, retourna promptement en Italie , George Hermonyme ' y vint donner des leçons et y trouva l'imprimerie en vigueur^. Il fut k Paris le

< V. Hody, De Grœe, illust.p. 233. — Fabricias, BUfl med, Lat, t. HI, p. 101.

— Crevier, niât, de l' Universités t. IV, p. 245.— Villaret, llist. de France, t. XVI, p. 101. — Tiraboschi, Stor. t. VI, ii, p. 14Mi3.— Bayle, Dict. art. Tiphema8,etllefiuir9. sur le Dict, de Bayle^ par Joly. — Saxii Ononast.titter, t. II, p. 442.

* Hermonyme était un professeur peu capable. (Erasme, Epist, A. D. 1524.

— Hallam, Litt, de VEurop. 1. 1, p. 233.)

' Charles VII avait déjà entendu parler de la découverte de cet art ; il paraît même qu'il avait envoyé à Mayence, pour s'informer de ses procédés, le même Nicolas Jenson qui alla s'établir à Venise et y imprima en 1 470. (Acad. des Inscript, t. XIV, p. 238-237, h.) Jean Fust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, venait vendre ses livres à Paris. Le prix qu'il y mettait lui attira un procès dont on a fait à tort une accusation de magie. ( Walchii Deccu Fabular. generis Aumant,p. 181, Argentor. 1609,4o. — La Caille, Hûf.efe 27m/>r. p. 12.— Chevillier, Hist.de Vlmpr. liv. I, c. i, p. 18.— Naudé, Addit.àVfiist, de Louis XI, c. vil, p. 130.— Marchand, Hist, del'Impr. prem. part. p. 28-28.— 5M/>pl^w. à Vhist. de VImprim. de Marchand, p. 12-14.— Marchand, Diet, Bistoriq.t. I, p. 249-252. — J. Con. Durriî EpistoL cité par Schelhorn, Amœnit. Lit, t. V.

— Baring, Clavis Diplomat. p. 8, not.— Schœpflln, Vindic. Typ. p. 61,not.) Fust était à Paris au mois de juillet 1488, et il paraît qu'il y mourut de la peste cette même année. Ces détails sont les conséquences d'une note ms. de la main de Louis de la Vemade, chancelier du duc de Bourbon et l'un des députés à l'assemblée pour la réformation des abus. Elle se trouve a la fin d'un exemplaire des Offices de Cicéron ( Mayence 1488) que Jean Fust lui avait donné, et qui est passé de la bibliothèque d'Alexandre Pétau dans celle de la ville de Genève. (Voy. Baulacre dans le Joum. Helvétiq. 1745, avril, p. 314-329, ou dans la Biblioth. raisonn. 1 740, t. XXV, p. 282, et t. XXXV, 1745, p. 141-154. — Lambinet, Reckerch. sur VImprim. p. 155.) Enfin, en 1470, par les soins de deux docteurs de TUniversité, des ouvriers de Fust et Schœffer, venus de Mayence, établirent à la Sorbonne la première imprimerie qui ait existé en France. (Crevier, Hist, de l'Univ, t. IV, p. 326-337.— MwrehBnd , Hist, de l'Impr, p. 57.

— Gabr. Naudé, Addit, à l'hist. de Louis X/, c. vu.— LaSerna Santander, Diet. Bibliog. 1. 1, p. 224 et seq.) Le premier livre imprimé à Paris renferme les lettres de Gasparino de Barzixia, maître de Fr. Philelfe. V. ci-dessus, p. 27, not. 1.

— Sur les lettres de naturalisation accordées par Louis XI aux premiers imprimeurs établis à Paris, v. Catal. de la Vallière, t. III, p. 141. — Les deux docteurs dont il est parlé plus haut étaient Jean Steinlin ou de la Pierre, nommé ausâ Lapidanus, et GuiUaume Fichet, Alnetano-Sabaudus. Le premier était allemand ( « quos ad hanc urbem e tua Germania librarios ascivisti... » Lettre

premier professeur Grec de nalion, et le maître de Guillaume Budé\ Andronic Calliste le suivit'; il avait été le maître du célèbre Politien et mourut en France. Les conquêtes de Charles YIII et de Louis XQ en Italie enricliirent Paris d'une partie des trésors littéraires rassemblés par les rois de Naples et les ducs de Milan', et François P^, à la sollicitation de Jean Lascaris et de Guillaume Budé , établit la bibliothèque de Fontainebleau , où Ton réunit les manuscrits grecs donnés par Lascaris à ceux que Jérôme Fondule et Jean de Pins avaient achetés^. Enfin, le même roi de France, pour hâter le progrès des études, établit en 1530 des professeurs royaux de grec et d'hébreu et mit par cette institution la dernière main à la restauration des lettres a Paris '^.

Au temps de Marins Philelfe, la littérature latine n'était pas à Paris plus cultivée que la grecque. Nous avons déjà remarqué qu'à la fin du quatorzième siècle , Nicolas de Clemangis avait fait d'inutiles efforts pour la remettre en crédit. Cent ans environ plus tard, quelques Français se distinguèrent par un peu plus de pureté dans la prose et les vers latins , mais ils furent peu encouragés. Environ trente ans après le voyage de Marins

de Fichet à J. Lapidamu, en tête des lettres de Gasparino. Voy. Lichtenberger, p. 206); le second était né au Petit-Bornand, en Savoie : il fit ses premières études aux écoles de la Roche , il enseigna pendant vingt ans et fut camérier de Sixte IV. Son bénéfice d'Anet lui valut son épithète d'Alnetanus. (Voy. G.Naudo, Addit. aux Mém, de Cominea. — Moreri, Dictionnaire. — Grillet, Dict, hist. des départ. du Hont-Blanc et du Léman, t. I,p. 398-iOO. — Lichtenberger, p. 204-205.) Guillaume Fichet est auteur des Rhetoricorum libri, une des premières productions de Timprimerie de Paris et l'une des plus rares. ( La Sema, Dict, t. n, p. 416. - Catal. du due de la Vallière, t. H, p. 21-22.)

• Allatins, deGeorg. dans Fabric. Bibl Grœe. t. X, p. 758.— Hody, DeGr. m p. 235-236.

« Fr. Philelf. Epist. p. 167 vo, 180 ro, 205etc.— Hody, De Gr. iU. p. 227233. — Tiraboschi, 5ror. t. VI, ii, p. 129-130.

» Hody, De Gr. Ul. lib. II, c. v. — Acad. des Insc. t. V, p. 352, h.

* Crevier, Hist. de V Université, t. V, p. 237-2'16. — IVotic. des ms. t. VII, part. II, p. 41 1 . Beda s'opposa à Téublissement de la chaire de langue grecque, qu'il n'entendait pas. Voy. H. Estienne^ Ajiol. pour Hérodote, Disc. prél. p. 9. éd. le Duchat.

JEAN-MARIUS PHILELFE. 77

PhUelfe(1489), trois Italiens, d'un mérite trop médiocre pour avoir des succès dans leur patrie , furent admis par l'Université de Paris k enseigner les belles-lettres, et leur admission attira à cette Académie le reproche d'être trop facile dans le choix des professeurs ^ L'un d'eux, Fauste Andrelini de Forli, avait cependant reçu le laurier poétique à Rome , et ce qu'il avait de talent lui valut la protection de Charles YIII, de ses deux successeurs et de la reine Anne de Bretagne. D professa trente ans à Paris, fit des vers latins justement oubliés, et fut lié d'amitié avec Robert Gaguin, général de l'ordre des Mathurins, célèbre par son histoire de France. Ces deux hommes passèrent pour les restaurateurs des lettres latines en France^.

J'ignore la durée du séjour de Marins Philelfe dans la capitale de la France; on le perd de vue jusqu'en 1458', et je ne trouve , dans l'espace de dix-huit mois , aucun événement qui ait rapport à lui que le mariage d'une de ses sœurs qui , vers Pâques, en 1457*, épousa Jean Angelo'.

Lorsque la prise de Constantinople fut connue en Occident, on assembla en Allemagne trois diètes successives, où les moyens de s'opposer aux Turcs furent discutés , mais sans aucun résultat utile. Nous avons vu que Nicolas Y, sans jamais oublier son goût pour la littérature , fit quelques efforts pour

< Erasme.

* BettinelU, Risorg. d'ital, t. I, p. 250. ^ Discours de Léonard Giostmîani, envoyé de Venise à l'avènement de Loais XI, en 4461. ( Corniani, / 5ecol. t. III, p. 144.)

[Ici se trouve une lacane dans le manuscrit, et une annotation en marge indique que Tautenr, après avoir traité de la littérature grecque et de la littérature latine à Paris, au moment oii Marins Philelfe y arriva, avait l'intention de décrire également l'état de la langue et de la littérature françaises.— On lit dans la page correspondante, consacrée aux notes, ces deux annotations : ~ « Sannazar en France avec le roi de Naples. — Fra Giocondo en France sous Louis XII. » (Comiani, t. III, p. 184.) — Ed.]

s En contradiction avec une annotation dans la marge, où il est dit qu'en 1457 Marias était encore à Turin. Voy. à l'an 1454. — Ed.

* Fr. Philelf. Epist, p. 96 r».

* Id. »frtV/. p. 125ro, 172 v».

réunir les clircliens conlre les infidèles. Son successeur, le vieux Calliste, était animé de deux passions, ravanccment de ses neveux et la guerre contre les Turcs. Les signes menaçants du ciel semblaient seconder la terreur qu'excitaient les armes des infidèles, et c'est k cette époque (1456) que parut dans toute son effrayante beauté la fameuse comète dont plus tard Halley calcula approximativement la marche et le retour. Profitant de quelques instants de paix dont jouissait l'Italie, Galliste songea sérieusement k attaquer les Turcs ; il équipa même une flottille ', sur laquelle, à force de menaces, il fit embarquer un cardinal"* en qualité de légat. Cette guerre était la pensée dominante du pape et même des gens de lettres'. Mais les princes de l'Europe montrèrent peu de zèle. En 1457, les discussions d'Alphonse, roi de Naples, avec plusieurs Ëtats de l'Italie et avec le pape lui-même, la guerre qui commença entre l'empereur Frédéric m et les Hongrois , contrarièrent les projets de Galliste, qui ne pouvait souffrir qu'Alphonse, après avoir pris la croix.

« Od croit qae le célèbre Jacques Ccear avait an commaDdement sur cette flotte et mourut à Ghio, en 1456. (Bonamy, Mém, de VAcadém. des Inscript. t. XX.)

• Voy. Ducas.

> François Philelfe n'avait cesse , dans ses écrits , d* encourager les princes chrétiens à faire la guerre aux Turcs, et de se plaindre du peu de succès de ses exhortations. Un de ses disciple^, Lapo Birago, de Castiglionchio, avait écrit et dédié à Nicolas V un livre intitulé Strategetica , qui traitait de la manière de conduire cette guerre; il existe encore en ms. (Tiraboschi, Stor, t. VI, ii, p. 134.) Il est encore à remarquer que Ton employa l'art naissant de Timprimerie à réunir les puissances chrétiennes contre les Ottomans. Les deux plus anciennes productions de l'imprimerie, ayant date certaine, sont une invitation faite à la chrétienté de prendre les armes contre les Turcs, écrite en allemand et portant la date de 1455, mais qui a dû être imprimée en 1454 (M. le baron d*Arotin Ta découverte à Munich et l'a décrite dans V Indicateur littéraire universel, 1807. Voyez aussi Hagas, Encyelop. 1810, t. II, p. 129.— J. F. Lichtenberger, Init. Typogr, p. 46,255. - Journ. Asiatiq, 1828, nov«, p. 385-380); et, en date de 1454, lettres d'indulgences de Nicolas V en faveur de ceux qui contribueront à la défense de Chypre contre les Turcs, (Mercier, Supplém, à Marchand, p. 17. — Lichtenberger, p. 27.— Dibdin, Bibl. Spencer, 1. 1, p. 47 et t. IV, p. 573. — Léon de la Borde, Nouv. recherch. sur Vorig, de llmprim. Paris, 1840, 4o.)

JEAN-MARinS PHILELFE. 79

eût d'autres intérêts que ceux de la guerre sainte. Mais , dans la même année, Alphonse et Calliste moururent'. Le 19 août un nouveau pape fut élu : c'était iEneas Sylvius , ami intime de Fr. Philelfe , et celui-ci , dans les transports de sa joie, obtint du duc de Milan la permission de faire un voyage à Rome pour voir son ami qui, sur le trône pontifical, avait pris le nom de Pie 11^. Philelfe, dans une de ses lettres', dit que ses deux fils. Marins et Xénophon , devaient l'accompagner ; mais on a déjk pu voir plusieurs fois que Marins se faisait sans cesse attendre, et il ne fit point ce voyage avec son père, qui fut reçu honorablement par tous les princes dont il traversa lesËtats*.

Le nouveau pape, comme ses prédécesseurs, s'occupa de la guerre contre les Turcs, et indiqua à Mantoue une diète générale des princes de la chrétienté. Pour encourager les Grecs qui résistaient encore aux Ottomans , on envoya dans le Péloponèse au secours de Thomas Paléologue trois cents hommes levés par la duchesse de Milan et par le pape , et on leur donna de grandes espérances sur le résultat du congrès de Mantoue. L'empereur de Trébisonde, un prétendu roi de Perse, les princes d'Arménie et du Caucase se liguèrent contre les Turcs et envoyèrent des patriarches , des ambassadeurs et des lettres au duc de Bourgogne, qui, le premier des princes de l'Europe, avait pris la croix. Ils demandaient qu'on se concertât pour attaquer l'ennemi commun en même temps en Asie et en Europe; mais, lorsque ces envoyés parvinrent à leur destination, les projets de croisade s'étaient déjk évanouis.

Le pape partit de Rome au cœur de l'hiver (le 22 janvier 1459) pour hâter par son exemple l'arrivée des princes ou de leurs députés au congrès. Il resta longtemps en route, et reçut partout des honneurs et des fêtes. Mais, lorsqu'il arriva vers la

t Maratori, ÀnnaL d'Haï ann. 1456-1458.

* Laocelot, Acad. dès Inseript. t. X , p. 7i2. > Fr. Philelf. EpUt, p. 104 vo, nov. 1458.

* Id. ibùl. p. 104 v<», 105 r".

iin de mai à Mantoue, il ne trouva personne et augura mal de ce manque d'empressement. Â l'ouverture du congrès, qui eut lieu enfin le 20 septembre, les députés de France et de plusieurs autres grandes puissances se faisaient encore attendre. Toutes les exhortations du pape pour réunir l'Europe contre Vimpur Dragon^ restèrent sans effet. La France était irritée de ce que le pape venait d'accorder à Ferdinand une couronne que la maison d'Anjou n'avait pas su défendre', et des querelles sur des points de discipline ecclésiastique l'aliénaient encore du saint-siége ; le pape , de son côté , était irrité contre elle à cause de la pragmatique sanction. Cette inimitié des cours de France et de Rome , les troubles du royaume de Naples , les guerres d'Allemagne, celle de l'empereur contre les Hongrois, la politique de Venise, rendirent infructueux tous les efforts de Pie II. Aucune puissance ne voulut sacrifier son intérêt particulier à l'intérêt général. Le pape, après avoir arrêté certaines bases pour l'armement des chrétiens , après avoir fait nommer l'empereur Frédéric III général de la guerre projetée et remis la décision définitive de ces grands desseins k une autre assemblée, congédia celle de Mantoue, et quitta cette ville dans le mois de janvier 1460'. Il parait que Pie II, voyant l'impossibilité de réaliser le projet de croisade contre les Turcs*^

« Pii lï Epi$tol apud Leodr. Cribell. p. 7i , in Muratori Scripi. t. XXIII :

— Injustœ gentis dominus, tetra potias bellaa quam Rex appellandus, Tirosissi-

mus Draco diceodus potius quam Imperator, sanguinem humaoum sitienB

etc •

* Papou, Hist. de Prov. t. III , p. 375 et suiv. — Ferdioand avait été couronne, par ordre du pape, à Barletta, le 11 février 1459, par le cardinal Orsini.

' ■ Pii papœ secundi oratio contra Turcos » Coloniœ per Ulric. Zel de

Hanau, circa 1470, i». — « Bessarionis episcopi Sabineusis, cardinalîs Nicaeni et patriarchs Constantinopolitani orationes de bello Turcis inferenda » Parisiis, Ulric. Gering, 1471, 4». — CcUalog. du dite de la Vallière, t. II, p. 56.

— La Sema, Dict. t. II, p. 173. — i Oratio snmmi pontificis Pii secundi pronuutiata Mantuœ. » (Ms. de la Biblioth. du roi de France, n» 8315, lat. n» 10.)

— Leodris. Cribelli, De vxpeditione Pii Secundi in Turcas, t. XXUI, des Rer. Ital. Script, de Muratori.

* Pie 11 chercha encore d'autres dédommagements à cet insuccès. Après le

JEAN-HARIUS PHILELFE. 81

voulut au moius que le congrès de Mantouc servit sa haine contre les Français et affermit Ferdinand sur le trône deNaples. On lui reproche d'avoir employé à cet usage l'argent qu'il avait amassé pour la guerre sainte % et ce qui peut faire croire que ce pape n'était pas de bonne foi et avait un but caché , c'est qu'à l'époque de la prise de Constantinople , lorsqu'il était secrétaire de l'empereur, et lorsque les diètes de Ratisbonne, de Francfort et de Neustadt tentèrent de former une ligue européenne contre les Turcs, il pensait fermement que l'exécution de ce projet était impraticable et qu'il n'y avait aucune utilité à en espérer. On peut voir sur ce sujet une de ses lettres & son ami l'évéque de Padoue , dans laquelle il découvre le fond de sa pensée*, et la comparer à son discours' prononcé à Francfort, dans lequel il prêche la croisade^.

congrès de Mantoue, il écrivit sur la croisade un poème dont le manuscrit existe dans cette ville. (Andres, Catal. de' ms. Capilupiy p. 50 ol.) Ne pouvant attaquer Mahomet, il voulut aussi essayer de le convertir, et, se fiant à son éloquence plus qu'aux armes, il lui écrivit dans ce but une lettre, ou plutôt un long traité de controverse, daté du l«r juillet 1460. On la trouve dans Itaynaldos, Annal. EccL ann. 1461, n^s 44-112, et elle fut imprimée à part à Trévise, 1475,40.

* Fr. Philelfe, dans une longue lettre adressée à Paul II, accuse Pie 11 de mauvaise foi, d'avoir dissipe et fait servir à l'ambition de sa famille les trésors amassés par le pape Calliste, etc. (Fr. Philelf. EpUt. lib. XXJII, page 157 v», 158 ro.)

* i£neas Sylvius, EpUt. lib. l, 127, p. 656 : « Mallem opinionem mearo

esse falsissimam ac mendacis quam veri prophetœ nomen non spero quod

opto : uil boni menti meœ persuadere possum, etc.. » P. 657 : c Utcumqne res sese habeant, manebo ad dictam diem Francfordiœ, et si non prodero reipublicœ christianœ, macerabo tamen me ipsum, et in vindictam meorum delictorum affligam corpus et mentem. »

3 Ma, Sylvius, Ep, t. J, 130, p. 678 et seq.

* Sur le congrès de Mantoue, voy. Muratori, AnnaL 1458-1460. — Leodris. Cribelli, dans Muratori Script, t. XXIII.— Baronius, AnnaL 1458-1460.— Spondanus. — Platina, ViL PU IL^Yills^Tei, HisLde France, t. XVI, p. 102-107, 221 236.

Cependant il faut remarquer que, lorsque Pie II vit Ferdinand maître de Napies, il reprit ses projets contre les infidèles et mourut à Ancône vers le milieu di' i46i, dans le temps où il rassemblait l'armée des croisés, et an moment de l'arrivée de la flotte vénitienne. Cette mort rompit eu partie la croisade : néan-

Les deux Philelfes furent les témoins du congrès de Man^loue; le père était à Rome lorsque le pape en partit S II revint promptement à Milan, et alla ensuite à Mantoue où il prononça un discours* au nom du duc de Milan'. François Philelfe quitta le congrès au commencement d'octobre. Marins y arriva vers la fin de l'année ; il avait laissé sa femme et ses enfants chez son père'^, qui le recommanda aux secrétaires apostoliques LoUi et Agapet et au cardinal Bessarion, en faisant l'éloge de ses qualités et de son savoir'. Le pape, avant de quitter Mantoue, vit Marins Philelfe et lui offrit la charge à^avocat consistoricU qu'il ne voulut pas accepter^. L'espérance d'un établissement convenable k Venise parait avoir causé le refus que Marius fit de cette charge. Dès le mois de janvier 1460, Marius et son frère Xénophon étaient \k Ferrare, dont le souverain était revenu de Mantoue avec le pape. Le duc Borso témoigna par quelques dons son attachement aux Philelfes, et les deux frères formèrent le projet d'aller à Venise.

Cette république était alors un des plus puissants Ëtats d'Italie, et ce n'était que par des ligues que ses voisins se garantissaient de son ambition. Sa puissance était appuyée sur la

moins, les Vcnitiens firent une expédition en Morée, attaquèrent l'antique Lacédomone, mais bientôt en levèrent le siège. — Cosme de Médicis ayait dit que tout vieux qu'était le pape, il faisait une entreprise de jeune homme. « Fr. Philelf. Ep. p. 105 vo.

* Le discours prononcé par Fr. Philelfe a été publié par Mittarelli, BibL H»> 5. Mich, prope Muran, col. 888 et seq.

s Fr. Philelf. Ep. p. 108, 1 U yo. Parmi les orateurs du congrès, il faut nommer Hippolyte, fille de François Sforce, duc de Milan , alors âgée de quatone ans et élève de Baldo Martorelloetde Constantin Lascaris ; elle prononça devant le pape un discours latin qu'elle avait composé et qui excita l'admiration des assistants. Ce discours, tiré de la bibliothèque Ambrosienne, a été imprimé par Mansi, dans Pii II Oration, t. Il, p. 192. Cette princesse épousa, en 1465, Alfonse,duc de Calabre, et mourut avant que son époux parvint au trône de Naples : on peut consulter sur elle, Argelati, Script, Med. IHhl, p. 1380, 1381.-- Saxius, Hùr. Lit. Med, p. 151.— Tiraboschi, Stor, t. VI, il, p. 132, 133, 167.

* Fr. Philelf. Ep. p. 112 r*».

s Id. ibid. p. 100.

* Id ibid. p. 189 v«.

JEAN-MAlilCJS PIIILELFE. 83

double base des richesses et de la tranquillité intérieure. Le commerce exclusif du sel, autrefois unique industrie de ses premiers habitants \ les manufactures de cristaux, d'étoffes de soie et de laine, procuraient aux Vénitiens de grands profits ; mais la principale source de leur opulence était l'immense commerce qu'ils faisaient avec l'Orient. Il remonte au delà du temps de Giarlemagne , puisque les courtisans de ce prince tiraient des Vénitiens les habits de soie, la pourpre et les pelleteries dont ils se paraient^. Les précieux tissus ornés de broderies qui aux neuvième et dixième siècles venaient de Constantinople et d'Alexandrie en Italie, y étaient apportés par les négociants de Venise et d'Amalfi '. Les services que les Vénitiens rendirent aux empereurs grecs, leur valurent d'avantageux privilèges qu'ils défendirent et augmentèrent par la force des armes. Malgré les Pisans et les Génois, et souvent malgré les empereurs, les Vénitiens firent prévaloir leur commerce à Constantinople, et finirent , de concert avec les guerriers de la quatrième croisade, par s'emparer de cette superbe cité. Lorsque les Grecs reprirent, en 1261, leur capitale sur les Latins, Michel Paléologue y retint les Vénitiens, les Pisans et les Génois, et leur permit de se gouverner par leurs lois sous sa protection. Mais il l'accorda plus particulièrement aux Génois qui étaient ses alliés et qui l'avaient aidé dans ses entreprises. Il leur donna en fief le faubourg de Galata*^. Bientôt ces marchands devinrent plus puissants que les empereurs n'auraient voulu , et ils s'emparèrent du commerce de la

> Cassiod. Var, XII, xxiv, p. 185, éd. Garet.

* Monaeh. S. Galli, De reb. Carol. magn. lib. II, c. xxvii, p. 133, dans le re-

caeil de Bouquet, t. V : « Ceteri vero, utpote feriatis diebus, et qui modo de

Papia venissent, ad quam nuper Venetici de transmarinis partibus omnes Orientaliuni divitias advectassent, PhŒuicum pellibus aviumserico circumdatis, et pavoDum collis cum tergo et clnnis mox florescere incipientibus, Tyria purpura, vel diacedrina lUra decoratis, alii de lodicibus, quidam de gliribus circumamicti procedebant... etc.. »

s Luitpraod, LegcU, ad Nicephor. p. 487, dans Muratori, Script, t. II.

* Lodovico Sauli, Cotonia dei Genovesi in Galaia, Torino 1831, in-8o, 2 vol.

Mer Noire à l'exclusion des Vénitiens, des Pisans et des Grecs eux-mêmes. Alors les industrieux Vénitiens s'adonnèrent au commerce de l'Orient et de l'Inde par la voie d'Acre et par celle d'Alexandrie * ; depuis longtemps ils venaient dans cette dernière ville pour vendre des esclaves, dont une partie étaient clirétiens^. Ils trafiquaient encore sur les côtes et même dans l'intérieur de l'Afrique. En 1284, la bataille de la Meloria , gagnée par les Génois, porta un coup funeste & la prospérité de Pise ; les guerres de cette ville avec la ligue toscane et ses dissensions intestines ne lui permirent plus de reprendre sa puissance'. Un siècle plus tard, la guerre de Ghiozza entraîna la décadence de Gênes et éleva les Vénitiens. Depuis lors ces derniers furent les seuls dominateurs du commerce jusqu'au moment où la découverte du passage du cap de Bonne-Espérance le donna \k d'autres nations'^.

A l'époque dont nous nous occupons, Venise était d'autant plus opulente ' que la prise de Constantinople par les Turcs avait détruit les restes des établissements des Génois dans cette ville et dans la Mer Noire. H n'y avait que Florence dont les

< 1343. Traité de Venise avec le sultan d'Egypte. (Dandolo, Chron. dans Maratori. Script, t. XII.p. A\B.)

• Muratori, Antiq. Ital, Med. Mv, 1. 1, diss. XXX, p. 883. — Cet odienx commerce d'esclaves chrétiens fut l'objet des défenses et des sollicitudes de Charlemagne et des papes. Les Vénitiens, les Grecs et même les Français le pratiquaient. Il y avait à Verdun une fabrique d^eunuques. ( Luitprand, VI, 3 : « Carsamatium autem Grœci vocant, amputatis virilibus et virga eunuchum, quos Verdunenses, ob immensum lucrum facere soient et in Hispaniam ducere.») Voy. De Guignes, Acad. des Inscript, t. XXXVII, p. 485.

' 1290. Ruine du port de Pise par les Génois et décadence de Pise. Voy. Jf. Auria. Annal, Gen. dans Muratori, Script, t. VI, p. 599.

* Voy. sur le commerce de Venise, Marin, Stor, del commère, de* Veneziani, Venez. 1789, 7 vol. — Muratori, Antiq. Ital. t. II, p. 883-905. ~ Dubos, Hist. de la ligue de Cambrai^ t. Il, p. 443-480. — Formaleoni, Stor. del mare Nero^ c. xix-xxi. — Roberteon, Recherches sur l'Inde. — Sismondi, Hist. des républiques italienneSy t. VI, p. 92-99. — Heeren, De l'influence des croisades^ in-8o. — Sur les conquêtes des Vénitiens, spécialement dans la première moitié du quinzième siècle, voy. Koch, Tabl. t. Il, p. 58.

5 Voy. Donina, Révol dltal. liv. XVIII, c. vi.

JBAN-MARIUS PlllLELFE. 85

richesses pouvaient être comparées à celles de Venise, et elle les avait acquises par un genre de commerce tout différent. Florence les devait à ses manufactures et à la banque qui , dans un temps où l'intérêt de l'argent était fort élevé, donnait des profits immenses. Mais si l'on peut assimiler ces deux républiques sous le rapport des richesses, elles offrent une grande différence au point de vue du gouvernement et de la culture de l'esprit. L'intérieur de Venise, depuis la formation de son aristocratie', ofiGrait une tranquillité qui n'était que l'effet de la nullité dans laquelle la noblesse tenait le peuple. Quelques soulèvements contre cette aristocratie n'avaient fait que l'affermir par la création du redoutable et despotique Conseil des Dix. Sans cesse occupés de projets ambitieux ou de spéculations mercantiles, les Vénitiens cultivèrent peu les lettres. L'art sombre de la poUtique qui dominait cet État était remplacé à Florence par un véritable esprit public. Le gouvernement de Florence était le plus démocratique de l'Italie, et favorisait dans toutes les classes de citoyens le développement de tous les talents et de toutes les vertus. Le commerce y était exercé avec plus d'élévation d'âme qu'à Venise ; il fut souvent employé à favoriser les lumières, et nous avons déjà remarqué que l'Europe doit a celte ville la connaissance de la littérature grecque *. Des Florentins avaient même servi les lettres à Venise ; Pétrarque avait donné une partie de sa bibliothèque à cette ville, et Cosme de Médicis, pendant son exil, y avait formé celle de Saint-Georges '.

n semble que le gouvernement vénitien ait redouté l'effet des études : il voulut tout au moins en éloigner le centre de la

* Ann. 1297-1310. — Sismondi, Hisi. des républiques italiennet, c. xxviii.

* Les premiers historiens en langue vulgaire furent florentins. Ricordano Malespina écrivit au treizième siècle, ainsi que Brunetto Latini. Dès l'an 1302 le Florentin Fr. Landini avait été couronné poëte, à Venise, par le roi de Chypre et le doge Laurent Celsi. (Degli Agostini, Scritt. Viniz, t. I, prefaz. page xvii.)

s Sur la bibliothèque construite par Cosme, voy. Bandini, Cat. BibL Laurent, t. I, prœfat.

capitale. Lorsqu'en 1406 les Vénitiens devinrent maîtres de Padoue, ils conservèrent son université, déjà célèbre au quatorzième siècle, sous la maison de Carrare. Ils transportèrent à Padoue les écoles de Trévise, fondées environ un siècle auparavant, et défendirent d'enseigner les lettres et les sciences ailleurs que dans la première de ces villes ^ Peu à peu la capitale fut exceptée de cette défense, puisqu'on y trouve quelques célèbres professeurs ' ; mais lorsque Marins Philelfe y arriva, en 1460, Venise n'avait point encore d'université, et ce ne fut que dix années plus tard que le pape Paul II voulut que sa patrie jouit de cet avantage, et même depuis lors le Sénat exigea encore qu'on ne pût prendre qu'à Padoue les degrés de docteur en droit et en théologie'.

Le goût des études avait cependant pénétré dans Venise * : plusieurs patriciens les cultivaient malgré leurs occupations politiques. François Barbaro, disciple et ami de Guarino, leur avait donné l'exemple à cet égard. Au milieu de ses emplois et de ses ambassades, il s'était acquis une grande réputation par ses ouvrages, et une plus grande encore par la protection qu'il accordait aux sciences et aux savants^. Cet homme si remar-

< Pir une loi (quelle est sa date ?) les patriciens de Venise, pour parvenir aux emplois, étaient astreints à Tobligation d'avoir été reçus docteurs à Padoue. (Bettinelli, Risorg. 1. 1, p. 249.)

* Dans les premières années du siècle, Guarino de Vérone avait attiré la nation entière à ses leçons. (Rosmini, Vit, di Guarino, p. t3.)

5 Tiraboschi, Star, VI, i, p. CO-62. — Degli Agostini, Scritt, Viniz. 1. 1. prcfaz. p. L et seq.

* Pétrarque avait donné une partie de sa bibliothèque à Venise pour qu'il en tàt formé une bibliothèque publique. (Ualdelli, Vit. di Petr. page 139, not. — G. degli Agostini, Stor, degli Scritt, Vinix. t. I, prefaz. xxviii-xxxi. — Morelli. Délia libreria di S. Marco, cap. i.) Ce u*était du reste que la moindre partie des livres de Tillustre pocte ; le plus grand nombre fut dispersé après sa mort en Italie et en France. Ceux légués par lui à Venise furent oubliés, dans une chambre de l'église de Saint- Marc, pendant près de trois siècles; le catalogue des livres qu'on y retrouva en 1635 se lit dans le Petrarcha redivivui de Tommasino.

s François Barbaro écrivit au Pogge pour lui offrir de contribuer de sa fortune -à la découverte des manuscrits. (Degli Agostini, 5ert/f. Vinix. t. I, pref p. xxxv.)

JBAN-MAR1US PHILELFB. 87

quable était mort en janvier 1454*. On distinguait parmi les nobles de Venise un François Contarini, professeur de philosophie et savant dans les lettres et les antiquités ; en 1454 il commanda Tarmée envoyée aux Siennois contre les Florentins, et écrivit l'histoire de cette guerre*. Paul Morosini, qui fut un théologien profond , servit en même temps sa patrie dans plusieurs ambassades '. Bernard Justiniani était renommé par son éloquence : la république l'envoya fréquemment vers les puissances étrangères, et notamment à Paris à l'avènement de Louis XI*; il est encore célèbre pour avoir le premier essayé d'écrire l'histoire ancienne de sa patrie \ Dix années avant l'arrivée de Marins Philelfe à Venise, les leçons de philosophie de Lauro Querini, natif de Candie, mais d'une famille originaire de Venise, attiraient tant de monde, même pendant la peste, qu'il fut obligé de les donner sur la place publique, et qu'il raconte en plaisantant qu'il redoutait que le Sénat n'en prit ombrage^. Depuis quelques années la répubUque de Venise jouissait de la paix sous le gouvernement du doge Pascal Malipiero, et François Philelfe encouragea ses fils à aller dans une ville qu'il regardait comme un port assuré pour les gens de lettres ^ H joi-

t Quirini, Diatrib, ad F. Barbar. EpUt. p. 541 et seq.

• Tiraboschi, Stor, t. VI, n, p. 47, 48.

» Id. ibid. t. VI, I, p. 233.

« Ap. Zeno, Dus, Vos», t. Il, p. IS6.

s Uraboschi, Stor, t. Il, p. S2, 53.— Foscarini, Délia Lett, Venez, p. 159.

— Sur les gens de lettres de cette noble fîuniUe^ voy . Raph. Volater. Comment. Ub. XXI, p. 245 Y\ edit. Basil. 1544, in-fol. — Bernard Justiniani rapporta de France la version que Laurent Valla avait faite en prose latine de Tlliade d*Homère. Elle fut imprimée à Brescia viii kal. decemb. 1474, et Justinien Luzago la dédia à B. Justiniani. (Quirini, De Brixian, Litter, part. 2>, p. 298 et seq.

— Quirini, Epist, ad Saxium, p. 7-8. — Audiffredi, Cotai, edit. italic, p. 138.) Cette version fut la première qui fut imprimée : seulement quelques livres de riliade avaient été traduits par Nicolas de Valle, et après sa mort J. Philippe de Lignamine les imprima à Rome quelques mois avant Tédition de Brescia. (Tiraboscbi, Stor. dell, Lett. Ital, t. VI, p. 834. — Audiffredi, Catal, edit. rofnan, p. 161 .) La première édition du texte grec d'Homère est de Florence, 1488.

^ Barbar. Epist. Appendiz, p. 65.

7 Fr. Philelf. Epist. p. IlOr». Xenophonti filio : • Profectionem ad Venetos

gnit à son consentement des lettres pour les amis qu'il avait à Venise*, parmi lesquels on peut nommer Marcliesi Yarisino, envoyé du duc de Milan, et Bernard Justiniani, dont le père Léonard, si zélé pour les lettres, avait autrefois appelé François Philelfe en Italie. Marius Philelfe trouva à Venise Georges de Trébizonde, Pierre Perleonî, ancien ami de son père, et un jeune et noble Milanais, nommé Léonard GrifB. Ce dernier était élève de François Philelfe, qui lui était fort attaché; il devint un des plus élégants poètes latins de son siècle, et parvint ensuite à l'archevêché de Bénévent*. Ces protections facilitèrent à Marius le moyen de développer sa science et ses talents; il parut devant le doge et devant le Sénat, et dicta, sans aucune préparation, à trente-deux secrétaires des compositions sur autant de sujets différents qui lui avaient été proposés sur-lechamp. L'improvisation était le véritable talent de Marius; l'incorrection et la précipitation qu'il ne pouvait s'empêcher de mettre à tout ce qu'il faisait, paraissaient moins dans cet exercice Uttéraire, qui a en lui-même quelque chose de merveilleux, que dans tout autre genre de composition. La facilité et la mémoire incroyables de Marius sont attestées par Lilio Giraldi, qui en tenait les preuves d'un fils de Xénophon Philelfe^. Après

non possum non probare. Nam soli Veneti mihi yisi sant, hac tempestate, in Italia, qui virtatem colant. Reliquœ vel civitates vel priocipatus stationes sant, non portas. De me yolo, meo nomine, verbum nallum facias. Prœterea te ac item Marium moneo atque hortor et pro jure paterno vestrum utrique jubeo, ne qnîd agatis temere, ne quid insolenter. Si modestia volaeritis et gravitât e uti quietissima istic yobis et commodissima sedes parata est, eaque perpétua. Marcbesium meum bcne valere opto. • Ex Mediolano m kal. febr. 1460. — Voy. aussi une lettre à Marius, ibid. p. 1 10 v". — Fr. Philelfe avait une grande idée des Vénitiens et de leur générosité. Voy. sa lettre à Perleoni, ibid. p. 99 vo.

* Fr. PWlelf. Kpist. p. 110 rociv©.

« Id. ibid. p. 110. — Argelat. p. 710. — Tiraboschi, Stor. t. VI, il, p. 205. — Sur le poëme de Griffi, voy. Muratori, Script, XXV, fin.

s Lil. Girald. De pœt, dialog. i, t. II, p. 533 oper. : - Paratissimo fuit iugenio et memoria quadam incredibili : nam ut ipse ex Cyro . . . audivi, uno penc stans yestigio, centnm per ordiuem materiam proponentibus, confestim cuiquc quo proposita fuerant ordine, carmina referebat. Longe tamen hic in coronis promptior qnam scriptis cognitus est. »

JEAN-MARIUS PHILELFE. 89

avoir improvisé devant le Sénat, Marins remit au surlendemain l'épreuve qu'il devait subir sur son talent pour enseigner. Il eut dans ce nouvel eiamen un succès égal au précédent, et mit par là le sceau à sa réputation. Son père éprouva la joie la plus vive en apprenant ces heureuses nouvelles : il écrivit k ses amis de Venise pour les remercier de leur protection , et les prier d'exhorter son fils à mériter et à augmenter ses succès par le travail et l'assiduité ^ Il écrivit en même temps à Marins, et c'est par ces lettres que nous apprenons la double gloire que Marins s'était acquise, a Tu dois comprendre, » dit François Philelfe a son fils, « tout le plaisir que j'ai ressenti. Quelle voix est plus « douce k l'oreille d'un père que celle de la brillante renommée ce d'un fils qui donne un nouvel éclat au nom paternel? Gonti- « nue, mon fils, comme tu as commencé. Tu habites la plus a riche, la plus noble et la meilleure des villes qui sont sous le « soleil. Rien ne manquera k ta fortune ou k ta gloire, si tu ne « te manques pas k toi-même . Les Vénitiens sont les plus polis a et les plus généreux des hommes: ils montrent tant de gran- « deur d'âme et tant de penchant k faire le bien, que, même c( en les servant, on jouit de la plus grande liberté. Oublie le ce reste du monde, et, si tu sais te conduire, tu trouveras où tu « es l'asile le plus paisible et le plus avantageux. » Il l'exhorte ensuite au travail et k l'assiduité ^. On apprend par la même lettre que Xénophon s'était décidé k aller k Raguse, et que leur père aurait désiré que ces deux frères eussent réuni k Venise leur existence et leurs éludes. Le Sénat de Venise prit une si haute idée de Marins Philelfe, qu'il créa pour lui une chaire de professeur d'éloquence et de philosophie, dont les émoluments furent payés par le trésor pubhc% et le doge lui-même

* Fr. Philelf. A>. p. iil vo, tl2ro.

« Fr. Philelf. £p. p. Ili ro.

> Fr. Philelf. Ep. p. 113 r». «... Marius filius. . . a floreotissimo Venetoram Senata honorifice conductus ad docendum Venetiis oratoriam et philosophiam. Id autem pluris faciuudum existimo, quod antea nemiui unquam contigit. . . •

90 VIB DE

devint son principal protecteur ^ Marins revint momentanément à Milan pour prendre sa femme et ses enfants, qu'il conduisit à Venise, dans la persuasion qu'il allait s'y établir pour toute sa vie.

Depuis longtemps on désirait une histoire complète et suivie de la république de Venise ; cet ouvrage n'avait point encore été tenté, et Ton ne pouvait lire ses guerres et ses révolutions que dans d'informes et arides chroniques. Louis Foscarini, noble et savant vénitien, conçut le projet de faire jouir sa patrie de cet avantage*, et, en 1460, il proposa au Sénat de charger le

Cette lettre est adressée au oélèbre Jean- Pierre Arrivabene, que Philelfe appelle Eutychius.

A Fr. Philelf. Ep, p. 115 y<> : Pascal! MalippaBrio, duci Venetiarum «... Habeo autem ingentes et sempiternas gratias, tnm excellenti» tmc, tum universo Senatni, quod dilectissimum filium meum Marium, huic tanto et amplissimo docendi muneri pnefecistis. Quod etsi per sese magnum est et prsclarum, eo tamen pluris &ciendum, quod ante id temporis alteri nemini Venetiis contig^t, ut publica pecunia ad bujus modi institutum couduceretnr. De filio autem, ut yerecnndins loquar necesse est, ne in eo laudando yidear mese gloriœ favere. Unum tamen ausim affirmare me neminem in banc diem cognovisse, qui œque ad summum atque Marins filins et ingenio simul vigeret et memoria. Nam quantum doctrina ▼aleat et facundia, ipse de se locupletissimum afferet testimonium. Et illnd certe mibi jncundissimum est, quod qnas ego splendissimo Venetorum Senatui maximas debeo gratias, ob pristina ac plurima in me bénéficia, eas Marius meus, si re fortasse minus, industrîa tamen et yoluntate cumulatissime refert. Accedct autem ad summum beneficentiœ cumulnm , si hune etiam, mea causa, tibi carissimum esse animadyerto. »

* Pierre-Paul Vergerio Tancien ayait écrit sur Torigine de Venise un ouyrage qui s'est perdu et n^est cité que par Bernard Justiniani. Le Pogge ayait eu Tidée d'écrire l'histoire de cette république, et de mériter par cet ouvrage d'en être reçu citoyen. Les instances que Louis Foscarini fit au Napolitain Porcellio ne produisirent que des mémoires sur la guerre que Jacques Piccinino ayait faite pour Venise au duc de Milan en 1452 et 1453 ; la seconde partie de cet ouvrage est dédiée au doge Foscari. (Apostol. Zeno. Dist. Voss. t. 1, p. 18, 19.] Louis Foscarini chercha aussi à exciter à entreprendre cet ouvrage Damiano del Borgo (G. degli Agostini, Stor, degl. Sertit. Viniz. 1. 1, p. 75), Jacopo Ragazzoni, Vénitien, et enfin le célèbre Flavio Biondo qui, ayant été admis an rang de citoyen vénitien, avait écrit (1454) un petit ouvrage sur l'origine des Vénitiens. Foscarini, en revenant du congrès de Mantoue, voulut faire nommer Flavio Biondo historiographe de la république. Dès que ce dessein fut divulgué, trois littérateurs distingués disputèrent cet honneur à Biondo : c'étaient Marius Philelfe, Georges de Trébizonde et Pierre Perleoni ; chacun d'eux eut ses piirtisans dans

JEAN-MAUIUS PIIILELFE. 91

célèbre Flavio Biondo de cette honorable commission. Peutêtre la prudente politique du Sénat aperçut-elle quelque danger caché dans ce projet ; le fait est que les avis ayant été partagés sur le choix d'un historiographe , il resta sans exécution. Ce dessein , dès qu'il fut connu , mit en rivaUté Marins Philelfe , Georges de Trébizonde et Pierre Perleoni , qui tous les trois se présentèrent pour remplir les intentions de Foscarini \ et briguèrent à l'envi l'honneur d'être choisis. Bientôt après Marius Philelfe, malgré ses précédentes résolutions, céda k son inconstance et il se disposa à quitter Venise ; mais ce ne fut pas sans avoir pris sa part des tracasseries que leur rivalité suscita entre les trois prétendants. Ce fut sans doute à cette occasion que Marius écrivit contre Georges de Trébizonde la grossière invective qui se lit dans ses poésies *. Perleoni, qui

le Scnat, et le projet de Foscarini demeura sans exécution. (Foscar. Lett* Venez, 227-231. —G. degli Agostini, Notix. degli Sertit, Viniz, t. I, p. 73-77. — Tiraboschi, t. VI, p. 714. — Quiriui, Diatr. ad Barb. EpUtol, p. zciij.) — Vers le temps où Foscarini fut gouverneur du Frioul (1461), Marius et Georges quittèrent Venise, et Perleoni se découragea ; alors Foscarini reprit ses projets sur Biondo. Voy. la lettre de Foscarini, citée par degli Agostini, Seritt, Viniz. 1. 1, p. 76, adressée à Biondo : « Tempus posteaquam ex Blantua discessimus nobis tacendam

yisnm fuit Cum primum ex legatione Venetias applicui, cœpi nostrorum

Senatonim mentes perquirere et ipsis persuadere, quod cum integerrimo pâtre Hieronymo Barbadico, mecumque sentirent, quos diversoram studiorum cognoyimus, quia aderant Georgius Trapezundeus, Petrus Perleo, Marius Philelfus miles, qui certatim et gratiis se pulcherrimo muneri offerebant. Noluimus publiée edictum de industria tua eligenda proponere, ne concurrentibns multis, neglectam Senatus Venetns operam tuam haberet, quam non suspirasset habendam. Intérim Forum Julii meœ fidei commendatnm est, quo tempore cessarunt Georgius et Marius : Petrus tepescere videtur. Quapropter ego in dies magis ac magis accendor, et tempus proficîendornm votorum nostrorum adyenisse eenseo.. . »

Malheureusement poar les projets de Foscarini et pour l'histoire de Venise, Biondo lui-même mourut bientôt après (4 juin i463).

* Voyez une lettre de Foscarini oii il trace son projet ; elle a été publiée par G. degli Agostini, Scritlor. Vinizian, t. I, p. 76.

« Le titre de ces poésies est : Jo, Marii Philelphù Franeisci fUii, pœtœ latint Epitomata, ad Sigismundum Malalestam^ Wolferbyti 1662, in-12. — L'épigramme en question se trouve en extrait dans G. degli Agostini, Scritl. Viniz, t. 1, p. 113, et en entier dans Bandini, Cat. BibL Laur, me, lat. t. III, p. 803.

professait les belles-lettres à Venise , se plaignit aussi de Marins dans ses lettres à François Phiklfe, avec lequel il était lié d'amitié. Celui-ci, dans sa réponse, cherche à Tapaiser et lui conseille de se défier des faux rapports ^ François Philelfe était cependant très-mécontent de la conduite de son fils, mais c'était vainement qu'il lui adressait des remontrances *, et l'on voit clairement que la légèreté de Marins, ses caprices, son goût pour les plaisirs, l'empêchèrent d'avoir des succès xlurables dans tous les lieux où il habita. C'est ce que son père fait entendre dans plusieurs de ses lettres ', et ces reproches s'accordent avec la critique que Trebanus Aurelius fait de la manière d'être de Marins '^. Il débutait toujours par les plus brillants succès, mais bientôt son inconstance, son peu d'application, ses distractions trop fréquentes dégoûtaient de lui ses écoliers '.

Marins Philelfe quitta donc Venise après y avoir demeuré un peu plus d'une année. Joseph-Antoine Saxius pense qu'il fit en ce temps un voyage à Rome, et que Pie II lui offrit alors la place d'avocat consistorial ; mais il me parait plus probable que cette offre lui fut faite lorsqu'il vit le pape à Mantoue, et que les grandes espérances qu'il avait conçues de son éta-

— U existe encore en manuscrit deux élégies de Marias contre Georges. Voy. Bandini, Cat. BibU Laur. m$, lot. t. III, col. 801 et 803. plat. 91, cod. 42, no 4.

t Fr. Philelf. EpisL p. 115. Ex Mediol. un kal. M^j. 1461.

» Fr. Philelf. Epist, p. 117 ro.

s Voyez entre autres Fr. Philelf. Epist, p. 255 vo. Cette lettre ne fut écrite qa*en 1472, mais on y lit : > Itaque memor ipse, quid tibi superioribus annis et Bergomi, et Veronœ, et Venetiis, et Bononiœ acciderat, ob istius modi tuam

consnetudinem ete > Fr. Philelfe » dans Ténumération des lieux , ne suit

pas l'ordre des temps.

« Treban. Aurel. Epist. ad Mar. PhiUlph. e SUs, Ml. Ambros. apttd Sax. Hist. Litt. J^ediûl. p. 268 : « Quia inoonstantiam et leyitatem tuam intellexerunt, utpote qm uunc legas, nunc ludas, nunc urgente inopia causidicos fias, nihilque tibi reliqni facias, quod libero ac forti animo dignum sit : ita nec hos, nec illos, nec alios quidem habes a qnibus tuœ nebulœ exaudiantur. »

s Fr. Philelf. Epist. p. 255 v*».

JEAN-MARICS PIIILBLFE. 93

biissement à Venise l'empêchèrent de Taccepter. Je suis sur ce point Lancelot et Tirabôschi \

De Venise, Marius alla à Bologne. Cette ville, riche et puissante au treizième siècle, avait dû son opulence à ses manufactures et k la foule d'étrangers qui venaient y faire leurs études. Au quinzième siècle elle avait déjà perdu l'amour de la liberté et l'esprit public qui l'animaient autrefois. Elle avait éprouvé tous les genres de dissensions intestines* et toutes les espèces de gouvernement. Elle changeait sans cesse de maître : des tyrans, des légats du pape et les princes de Milan la dominèrent alternativement. Elle reprit son indépendance en chassant le légat d'Eugène IV et ensuite Nicolas Piccinino, qui s'en était emparé, et fut gouvernée par la famille de Bentivoglio jusqu'à ce que le pape guerrier Jules II la soumit à sa domination.

L'Université de Bologne avait été Tune des plus célèbres de l'Europe : au commencement du treizième siècle elle comptait dix mille écoUers de toutes les nations ^ mais les querelles civiles, auxquelles les étudiants prenaient fréquemment part, causèrent sa décadence. Pétrarque, au quatorzième siècle, fut le témoin de sa prospérité et de sa misère ; il décrit vivement l'une et l'autre, et fait une comparaison animée de l'ancien et du nouvel état de cette cité. Il représente l'ignorance qui s'est emparée de cette ville, et la fertile, la puissante, la savante Bologne réduite à l'état des plus petites villes voisines \ Les efforts d'Urbain V et du cardinal Âlbomoz au quatorzième siècle, les leçons de Guarino, d'Aurispa, de François Philelfe ^

• Lancelot, Acad, des Jnseripl, t. X, p. 744. — Tirabôschi , Stor. t. VI, ii,

< Ant. Cornazani, Vit. BarthoL Colœi, p. 6, in Barm. Thet, t. IX, part. 6 : « Bottonia .... urbs sane facili impulsioDe matabilis et gens non minas ad rebellandum, qaam ad bellandnm prœceps et atrox. »

» Tirabôschi, Stor, t. IV, p. 41.

* Petrarch. Senil. X, il, p. 960, 96t.

s Voyez l'empressement avec lequel les Bolonais et le cardinal légat reçurent

9i VIE DE

au commencement du siècle suivant, ne rendirent à Bologne qu'une faible portion de son ancien éclat : les révolutions politiques, sans cesse renaissantes, s'opposaient à la culture des lettres et des sciences*. En 1431 on y était encore à espérer que le nombre des étudiants s'élèverait bientôt à cinq cents *, et ce ne fut que sous la domination desBenlivogli, vers le milieu du quinzième siècle, que la tranquillité rétablie h Bologne permit de mettre quelque suite dans les études " ; elles durent beaucoup à la protection de Nicolas V et aux soins de Bessarion, son légat '^. Dans le même temps les filatures de soie, qui étaient une des sources de la richesse de cette ville, furent admirées par l'empereur Frédéric III % et l'art de la mécanique y était parvenu à une si grande perfection, que, par une espèce de prodige attesté par plusieurs témoins, un architecte bolonais, appelé Aristote Fioravanti, transporta, par des machines de son invention, la haute tour d'une église avec ses fonde-

Fr. Philelfe en 1428 (Fr. Philelph. Ep, p. 4, Aurîspœ) ; Philelfe loua d'abord ce BGJoar {ibid, p. 5 v^, Antonio Gapanor.), mais bientôt les troubles le dégoûtèrent (iWrf. p. 5-9).

< Aurispa, dans ses lettres à Ambroise Traversari, marque que le goût des lettres n'était pas au nombre des bonnes qualités des Bolonais : • Inveuio non hœc solum, sed omnis humanitatis studia adeo ab borum animis aliéna esse, ut hic sine fastidio non sim. Putant nonnulli litteras Grœcas parvo quodam dignas labore. Ceterum hi cives grati , suaves et dulcissîmi sunt. » (Ambros. Camald. Epiât. XXIV, 55, p. 1030.) François Philelfe, peu d'années après, parle dans plusieurs de ses lettres des troubles de Bologne, entre autres page 7 : « Sunt hic omnia procellarum tempestatumque plenissima ob hanc reipublicœ ab ecclesiastica ditione defectionem. Deus bene vertat. Bononienses ipsi de se viderint. Ego mihi atque rébus meis omnino consulere constitui. Non enim tutnm est Musis înter gladios sicasque versari. Jam civili cruore madent omnia. Nullus hic otio, nullus paci relictus est locus in tantis discordiarum seditionumque fluctibus, etc. » (1428). — Cependant, en 1420, Guarino écrivait à Jean Salemo, son ami et podestat de Bologne : « Fu sempre grande, fu sempre grata Bolpgna , fu sempre un vero domicilio di Minerva e madré degli studiosi, etc. • (Rosmini, Vit. di Guarin. t. III, p. 49.)

* Cronac» Bologn, dans Muratori, Script, t. XVIII, p. 641 . 3 Bettin. Uiior^. t. I,p. 171.

* Tiraboschi, Stor. t. VI, i, p. 57-60. — Laon. Chalcocondylas, Z>c rébus Turcic. libr. VI, p. 155.

* JJorselli, Annal Bonon. p. 885, dans Muratori, Script, t. XXIII.

JEAN-MARICS PIIILELFB. 95

meots*. Fioravanti passa dans la suite au service du duc de Russie *.

On n'a aucun détail sur le séjour de Marins Philelfe à Bologne ; on n'en connaît même l'époque que par un discours qu'il prononça, devant le Sénat et le peuple de cette ville, le 8 septembre 1461 , sur « les qualités que doivent avoir les magistrats » ( De ils qwB in magistralu requiruntur)^ et qu'un manuscrit de Florence a conservé ". L'abbé Mehus en a publié un fragment, et l'on y voit que Marins vante beaucoup l'état florissant des lettres k Bologne ; il prétend que l'Université de cette ville dépeuple les autres Académies de l'Italie et de l'Europe, et qu'on y rencontre une foule de jurisconsultes, de législateurs, de philosophes, d'orateurs et de poètes, qu'il compare aux plus illustres de l'antiquité '^. Mais en dépit des froides exagérations de Marins, et malgré les soins des légats du pape et des Bentivogli, l'Université de Bologne n'avait de réputation dans ce temps que pour l'étude de la jurisprudence et de la médecine ^

* On usure que plus tard le célèbre Léonard de Vinci proposait de soulever, par des machines de son invention, une église toute entière. (V. Amoretti, Memorte di Lionard. da Vinci, p. 1 4. ) Fioravanti ne fut pas toujours heureux dans ses entreprises. Voulant redresser la tour de Téglise de Saiut-Michel-Archange, à Venise, U en causa la ruine, au grand dommage de l'église. (Morelli, Bibl. manuscript. grœe. et lot. p. 415.) — Crescentino Joseph Serra, en 4776, transporta on clocher. ( Biogr, univ, t. LXXXII, p. 127.) [On trouvera plus de détails sur ce transport d*édifices dans une lettre de Guillaume Favre, insérée dans la Bibliothèque Univertelle, Sciences et Arts, 1824, vol. XXV, page 158. — Êd,]

* Cronae, di Bologn. p. 717, dans Muratori, Script, t. XVIII. — Tiraboschi, Star. t. VI, I, p. 324-327.

» Mehus, Vit. Ambros. CamcUd. p. 375.— Fr. Philelf. Epist. lib. XVH, p.U7, Xenoph. 8 kal. Aug.

* » ... Nunc tamen per ezcellentiam vestram, magnifie! proceres, procuratum est ita, ut relictis cœteris fere Academiis quœ aut in Galliis sunt, aut iu Uispaniis, aut4ta universa Italia, conveniant in hoc Bononiense Gymnasium omnes, quibus est uUabonarum literarum libido. . . Nam sive Scœvolas, sive Labeones postulatis, siveSolones atque Lycurgos, sive Socrates, Platones, Aristoteles, sive Demosthenes ac Cicérones, sive Homeros atque Marones, in omni laudatissimarum artium scientiarumque génère inveniatis non multos, sed œque ac catervatim compositas tnrmas. « (Mar. Philelph. Orat. citée par Mehus, Vit. Ambros. p. 406.)

^ Parmi les professeurs de droit on remarquait Antoine Minucci de Pratovec-

Les belles-lettres y étaient fort négligées, et François Philelfe, dans une lettre adressée trois ans après à Albert Parrhisi, chancelier de la république de Bologne \ reproche aux habitants de cette ville de rester dans l'ignorance et de ne pas savoir profiter des leçons d'Andronic Galliste, qui était alors chez eux. Il compare les Bolonais aux avares qui souffrent la faim et la soif au milieu des richesses*. Cette lettre, écrite en 1464, montre que depuis le temps d'Aurispa, c'est-k-dire depuis près d'un demisiècle, les lettres n'avaient fait aucun progrès à Bologne.

François Philelfe recommanda sans doute son fils h ses amis de Bologne, parmi lesquels Albert Parrhisi tenait le premier rang ; il dut regretter dans cette occasion l'absence de Bornio de la Sala, ce jurisconsulte que l'annahsle de Bologne compare à Socrate °. Lorsqu'en 1459 Pie II passa à Bologne, Bornio iîit choisi pour le complimenter, et dans sa harangue il parla avec une grande liberté du gouvernement de cette \ille. Le pape, craignant que cette franchise n'eût des suites fâcheuses pour Bornio, l'emmena à Manloue, où il allait présider le congrès '*.

Marins parait avoir demeuré assez longtemps à Bologne ; rien n'indique qu'il ait habité ailleurs jusqu'en 1464 qu'il alla à Milan '. Il dut donc trouver à Bologne un homme qui élait

chio, que Tempereur Sigismond avait fait comte, et qui s'attira l'admiration et l'envie de see contemporains. On peut joindre aux titres de ce savant jarisconsalte celai d*avoir été, à Sienne, le maître du célèbre Fr. Accolti. (Tiraboschi, 5/or. t. VI, 1, p. 391, 392.)

f Mehus, Vit. Ambroi. Camald. p. 44.

* Fr. Philelf. Epist. lib. XXIV, i, p. 163 ro. •> Qoare non possum vos omnes^ qui Bononise agitis, non mirari plarimam, qnod cum vobis viri doctissime eraditi copia data sit ad Grœcam disciplinam penitos consequendam, malitis indooti esse, quam docti. Nunquam equidem discendi gratia trajecissem in Thraciam, Constantinopolin, qna in urbe septenniam egi, si istios modi mihi Andronicus Byzantins in Italia esset oblatns. At facitis vos quemadmodum avari soient^ qui et famem et sitim in somma abundantia pationtur. »

s Borselli, Ann. Bolog. p. 891, dans Muratori, Script, t. XXlII.

* Tiraboschi, Stor. t. VI, i, p. 443.

5 II parait que Marins composa à Bologne, ou y réunit ses vers élégiaques sons le nom de Epitotnata. On trouve, à la fin du manuscrit de cet ouvrage, cette souscription de la main de l'auteur : « BoDODiœ xii kal. Aprilis M.gccc.lxii. "

JBAN-MARIUS PHILELFE. 97

déjk ou qui devint bientôt l'ennemi de son père et le sien : c'était Galeolto Marzio, élève de Guarino, maître du célèbre Antoine de Lebrija, qui, dès 1462, professa la rhétorique et la poésie dans cette ville. Cet homme, né à Narni, eut dans la suite des aventures assez extraordinaires : il fit deux voyages à la cour de Matthias, roi de Hongrie, montra une grande bizarrerie dans ses ouvrages , et fut sauvé par Sixte IV d'une accusation d'hérésie qu'un de ses livres lui avait attirée ^ On sait que Galeolto fit une critique de la Sphorliade de François Philelfe ; elle fut communiquée Si celui-ci par Albert Parrhisi , ce qui engagea une querelle dans le style du temps, c'est-à-dire accompagnée de beaucoup d'injures, et l'on peut voir dans une lettre de François Philelfe le dédain qu'il témoigne pour son adversaire *. Il se compare à l'éléphant et à Ulysse, et son critique à un insecte et à Thersite. J'ignore comment Marins fut enveloppé dans ce débat : peut-être commença-t-il pendant son séjour à Bologne ; mais, quoi qu'il en soit, il est certain que Galeotto écrivit contre lui, et dans un de ses ouvrages il rappelle son invective contre François Philelfe et son fils Marins '. Quelques années plus tard Georges Merula^, élève de François Philelfe, écrivant contre Galeotto, prit le parti de son maître, et, adoptant sa comparaison, il dit que leur querelle aurait été le combat de Thersite et d'Hector*. Mais François Philelfe, vers la

1 Cest pour avoir affirmé, daos son ouvrage De incognitis vulgo, composé en UoDgrie, qae tout homme qui suivrait les règles de lu raison et de la loi naturelle serait sauvé, que Galeotto fut dénoncé à la cour de Rome; par la faveur de Sixte IV, on se borna à lui faire faire amende honorable sur la place publique de Venise. (Jov. Elog, p. 29.)

* Galeott. Marzio, De Doctrin, promise, c. xxviii, cité par Tirabo8chi,5f or. t. Vî, 1, p. 292.— Ap. Zeno, DUs, Voss, t. II, p. 83. — G. Naudé (Addit. à Vhist, de LouW^it c. V, p. 59) compte parmi les ouvrages de Galeotto Marzio De censura operum Philelphû 11 ajoute qu'il ne Ta pas vu, mais qu'il doit avoir été imprimé, « veu que Marsile et quelques autres autheurs et bibliothécaires le citent fort souvent. •

s 11 se nommait Georges de*Merlani, et avait pris un nom romain par amour pour Tantiquité.

* • Contra Fr. Philelphum Galeottus? Sus in Palladem !... Ut si Thersites Hec-

fin de sa vie, s'étant avisé de reprendre l'orthographe d'un mot des ouvrages de Merola, celui-ci, dans sa colère, publia contre son maître deux lettres sanglantes, dans lesquelles il s'efforce de déchirer sa réputation ^ Gabriel Paverus Fontana s'éleva contre Merula et voulut venger Philelfe par l'ouvrage que j'ai déjà cité au commencement de cet écrit *.

J'ai déjà dit que Marius alla à Milan en 1464 : il y arriva vers le milieu de l'année, et y trouva son père qui habitait cette ville depuis vingt-cinq ans. François Sforce depuis quatorze années avait succédé aux Yisconti, et ce prince qui, par l'éducation que lui avait donnée son père, semblait ne devoir connaître que la guerre, eut naturellement le goût assez délicat pour aimer les lettres et proléger ceux qui les cultivaient. Il fut, comme les princes d'Est et les Médicis, le Mécène des littérateurs grecs, dispersés par les malheurs de leur patrie, qui trouvèrent un asile auprès de lui '. Ces nobles et libérales dispositions furent sans doute entretenues et augmentées par son ministre Gicco Simonetta ^, originaire de la Galabre et d'une famille féconde en hommes distingués. Simonetta fut le protecteur de tous les gens de lettres ; ils regardaient ses décisions comme des oracles, et souvent il fut l'arbitre de leurs différents. Ge grand homme, dont l'amitié et les dons furent d'un fréquent secours à François Philelfe, périt injustement en 1480, victime des calomnies de ses ennemis et de la barbare ambition de Louis le More '. François Accolti d'Arezzo, un des hommes

torem ad singnlare certamen provocasset...» (Voy. Saz. Hist, Lit. Med, p. 328.) « Âp. Zeno, DU». Vo$s. t. H, p. 885. — Georgii Merulœ Epistolœ duœ^ altéra

ad Barth. Chalcam, ducalem secretariam, altéra ad J. Jacob. Ghilinam, etc

in quibus se tuetur adversas Francise! Philelphi contumelias, Venetlis 1 480. > V. p. 33, note 2. — Gabr. Paver. Fontana, cité par Saxius, Hist. Lit. Mûdiol,

p. 226. - Nefariè deliquit igitur Merlanus qui vix culicis acaleo punctos, parricidii

crimen Bubîre nequaquam timuit. »

s Saxius, Hi$t. Lit. Hediol. p. 37.

* Sur Cicco Simonetta, yoyes une lettre de Philelfe. (Rosmini, t. II, p. 451.) » Fr. Philelf. Epi$t. passim. — Argelati, Script. Mediol Bihl. p. 2163 —

Saxius, ni$l. Lit. Mediol p. 164.— Tiraboschî, Storitu, t. VI, i, p. 15, 16.

JEAN-MARICS PHILELFE. 99

les plus savants et le plus grand jurisconsulte de son temps, était aussi alors à Milan, et l'on* croit qu'il était secrétaire du duc, qui l'envoya k Rome complimenter Paul H sur son avènement au trône pontifical \

Marius arriva à Milan peu après que le duc se fut mis en possession de Savone et de Gènes, du consentement du roi de France, et qu'il eut enlevé la seconde de ces deux villes à la domination de Paul Frégose, son archevêque. Marius dut voir k Milan la députation des vingt-quatre Génois qui vinrent prêter serment de fidélité k François Sforce, et il assista sans doute aux fêtes qui suivirent un événement aussi heureux pour le duc. Une des forteresses de Gênes, le Castelleto, avait été défendue quelque temps par Bartholoméc Grimaldi, belle-sœur de l'archevêque et veuve de Pierre Frégose ; mais bientôt elle vendit ce château au duc de Milan, qui lui fit épouser son parent Raimond Attendolo '. Marius arriva k propos pour soutenir son père dans sa querelle avec Leodryse Crivelli. Ce littérateur était d'une noble et très-nombreuse famille, qui, au douzième siècle, avait donné un pape k l'Eglise (Urbain III), et qui comptait parmi ses membres plusieurs hommes de lettres. Il avait été disciple et ami de François Philelfe, et l'on ignore la cause de leur inimitié. Crivelli occupa des places honorables et avait été fort aimé du duc de Milan ; mais il parait qu'en ce temps son crédit s'était évanoui, puisqu'on assure qu'il fut chassé de Milan et se retira k Rome. Au reste le savant Joseph-Antoine Saxius prétend qu'il ne faut pas confondre Leodryse Crivelli, auteur de la Vie de François Sforce et sénateur de Milan, avec un personnage portant les mêmes noms et qui fut au service du pape Pie II. Mais, quelle que soit l'autorité du célèbre bibliothécaire de Milan sur un point d'histoire littéraire, il est

« Tîraboschi, Stor. t. VI, i, p. 397. — Le discours que François Accolti prononça dans cette circonstance se lit dans Baluz. MUcellan, éd. Mansi, t. llf, p. 166.

» Fr. Philelf. iipùl. p. \b3, 154. Ludov. Petroni, et p. 134, Ger. Colli.

permis de remarquer que cette distinction des deux CrivelH ne parait pas suffisamment prouvée ^ Disons seulement que Marius Philelfe se distingua à Milan dans une dispute littéraire qu'il eut avec Crivelli en présence du duc et de toute la cour, et qu'il remporta la victoire sur cet ennemi de sa famille '. C'est au moins ce qu'atteste François Philelfe dans la longue et viru-* lente épître qu'il adresse à Leodryse Crivelli le 1*' août 1466, en réponse k un écrit que celui-ci avait publié contre lui '. Mais, à Milan comme ailleurs, les succès de Marius n'eurent point une longue durée, et bientôt le vainqueur de Crivelli fut mis en prison, ainsi que son père, par ordre du duc, qui, par cette punition, voulut venger la mémoire de Pie II, que les deux Philelfes ne cessaient de diffamer.

François Philelfe avait été très-lié avec iEneas Sylvius et lui avait procuré des recommandations et des places dans un temps où rien n'annonçait la grande fortune qu'il devait faire ^. Philelfe avance même que le futur pape avait été son disciple à Florence % et cette assertion est confirmée par Paverus Fontana ^. Mais Grégoire Lolli, qui avait vécu très-intimement avec Pie II, dans une lettre adressée au cardinal de Pavie, traite Philelfe d'audacieux menteur, et soutient qu'-^neas Sylvius ne vit Philelfe pour la première fois que bien des années après le temps où celui-ci prétend lui avoir donné des leçons'. Je ferai cependant observer, contre ce que dit Lolli, que parmi les lettres de François Philelfe, on en lit une du 5 novembre 1431, par laquelle il recommande k Nicolas Arcimboldi, k Milan, « le

< Comparer Sazios, Hist. Lit. Mediol. p. 7, 9 et cxlv. — Argelati, Seript, Med, Bibliot. p. 507-512.— Tiraboschn Stor. t. VI, il, p. 68-71.— Mnratori, pnef. in Leod. Cribell. Vit, Fr. Sfort, t. XIX, Script, ter, Ital. p. 623 et seq.

> Fr. Philelf. Epist. p. 180.

» Id.tôid. p. 176-183.

« Rotmini, t. H, p. 139-U6.

« Fr. Philelf. Ep. p. 177 ro.

« Cité par Saxiiu, Uist. Lit. Mediol, p. 228.

^ Saxius, Ilist. Lit. Mediol p. 230.

JEAN-MARIUS PHILELFE. 101

jeune i£neas Sylvius, de Sienne, qui a été, dit-il, pendant deux ans mon disciple \ » Quoi qu'il en soit, il suffit de dire que Tacharnement de François Philelfe contre son ancien ami venait de ce qu'il ne put jamais se faire payer une pension que Pie n lui avait accordée, et le peu de succès de tous les eflbrts qu'il fit pour parvenir à ce but l'aigrit prodigieusement contre ce pontife, qui mourut le 14 août 1464. Dès lors François Philelfe ne cessa de se déchaîner contre lui, et dans la lettre qu'il écrivit à son successeur Paul II ', il se répand, k plusieurs reprises, en injures contre le pape qui venait de mourir '. Dans la suite il prétendit qu'il avait agi ainsi moins par ressentiment personnel, que pour soutenir la cause des gens de lettres * ; mais il ne cessa d'invectiver contre ce pape, et l'on trouve dans ses poésies une épigramme des plus violentes contre lui '. Marius joignit sa médisance à celle de son père, et le duc

' * Fr. Philelf. Ep. p. 10 r» : c Qui meas tibi litteras reddidît, juvenis est Senensis, ^Eneas Sylvius nomîne, honesta natus familia, mihiqae carissimus, non solnm qaod anno» dtws meus audiior fuit, sed etiam quod ad ingenii acrimoniam dîcendiqae leporem attinet, moribus est et caltis et urbanis, etc.. > M. de Rosmini ( VU. di F. Filelf. t. II, p. 312-315) a publié des passages d'un ou- ▼rage encore manuscrit de Fr. Philelfe ( De Jocis et Sertis)^ qui confirment qu^iEneas Sylvius avait été son disciple. Une de ces pièces de vers est adressée à ce pape lui-même sur la nouvelle de son exaltation : on y lit entre autres :

Quin scio tu monitus haud dedigoabere nostros

Quo duce sis juvenis usns ad eloquium : Nec Chirona ferox unquam contempsit Achilles ,

Nec Phœnica minus duxit honorificum.

* Rosmini, t. H, 132.

s Fr. Philelf. Ep, p. 156 v^, 157 ro, 158 r«.

♦ Fr. Philelf. Ep. p. 176 v». — Rosmini, Vit. di F. Filelf. t. ÏI, p. 320,321. Ce dernier auteur rapporte une note qui précède cette épigramme ( id. t. Il, p. 141 ) dans un ms. du quinzième siècle de la bibl. de Trivulce. On y lit : < Fr. Philelphi epigr. in Pium II. Pont, de quo ipse Philelphus pœnas luit. Nam ab illustrissimo Francisco Mediolani duce carceribus intrusus, amicorum precibus tandem haud facile liberatus e«t. Ingenium profecto tanti viri vcniam merebator. • — Christof. Poggiali, Jfem. per l'ist. lett. di Piacenxa, 1. 1, p. 85, 86, donne une épigramme adressée par Ant. Comazzano a Fr. Philelfe in carcere^ dans laquelle il lui offre de prendre ses fers, et la réponse de Fr. Philelfe.

s Saxius, Hist. LU. Mediol. p. 231.

(le Milan, sur les plaintes qui lui furent portées contre eux, les fit emprisonner l'un et l'autre. On ne connaît cette aventure que par une lettre qui se lit parmi celles du cardinal de Pavie ; elle est écrite au nom du Sacré Collège pour remercier le duc de Milan d'avoir puni Philelfe et son fils des injures qu'ils s'étaient permises contre Pie IP. Lancelot, dans ses Mémoires pour la vie de François Philelfe*^ ne croit pas à cet emprisonnement et pense que la lettre du Sacré Collège est supposée ; il la regarde comme étant l'ouvrage de Grégoire Lolli qui, ainsi que le cardinal de Pavie, écrivit contre les détracteurs de Pie II. Il se fonde principalement sur ce que, par la réponse de François Philelfe à Crivelli, il ne parait pas' que ce dernier eût reproché k son antagoniste son incarcération, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire, si elle av^it eu lieu. Mais Saxius^ soutient l'authenticité de la lettre des cardinaux, et remarque que

< Rosmini, t. III, p. 160. — Jacob. Picolomini, Cardin. Papiensis, Epist. 43, p. 26 : « Francisco duci Hediolani, nomine collegii. — Cum diebus prœteritig audivissemus, Franciscam Philelphum et filium ejus Marium natune sus obsecutos yersus et solutam orationem scripsisse adversus sauctœ memorio! Dominum Pium pontificem nostrum nuper defunctum, admirati non mediocriter sumus, dolentes tantam errons mentem in literato homine inveniri, ut immemor christianic professionis, in cœlum ponere os, mendacia fingere, sanctum Domini lacerare et consilia Romanie sedis audeat condcmnare, notissima quidem toti orbî, et ab eodem aliis in scriptis suis laudata. Rursum cum intelleximus, hanc insauiam Excellentiœ yestrœ pariter non placuisse, et doluisse admodum non priestari a suis eam reverentiam Romano pontifici quam ipsa deyote semper exliibnit, ac propterea ambos in carcerem ductos, officio vestro multnm sumus lœtati, videntes non solum maledicos illos pœnam ferre sceleris sui, sed caram esse sœculari potestati œstimationem Vicarii Jesu-Christi. Agimus eidem Excellentiœ yestns débitas gratias : factum suum laudamus, et dignum ducimus catholico principe. Fecit quod sapientiœ suœ conseutaneum fuit, et quod facturam eam re audita credidimus. Sacrificium Deo obtulit carum et beueplacitum, siquidem odibile ei est os pravum et detrahentia labia detestatur. Ita hortamur Excellentiam yestram sedulô agat, Matrem Ecclesiam et honorem primœ sedis colat, et a suis detrectatoribus tueatur. Nos, qui yiyentis Pii membra fuimus, et pontificibus debemus quod sumus, pro hac commendabili significatione sua debitores ilH nos confitemur ; nosque et nostra omnia beneplacitis suis offerimus, quam Deus incolumem et florentem conserv^et. »

• Àcad.det Inscript, t. X, p. 725-728.

s Saxius, nist. Lit. MedioL prœ&t. pag. vu.

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