‹ Mélanges d'histoire littéraire (volume 3)Chapitre 3 sur 93 · GUILLAUME FAVRE · texte numérisé non relu

GUILLAUME FAVRE

Lorsque, le 27 février 1851, M. l'ancien conseiller d'Etat Le Fort annonçait à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève la perte qu'elle venait d'éprouver par la mort de Guillaume Favre, il exprimait le désir de voir rappeler un jour les ser^•ices rendus au pays par cet excellent citoyen et les mérites de ce savant distingué. C'est cette tâche qui nous est aujourd'hui confiée avec celle de publier, parmi ses écrits, ceux qui peuvent faire apprécier le mieux l'étendue et la diversité de ses travaux.

Sans doute il faudrait, pour retracer dans tout son intérêt la carrière de Guillaume Favre, un homme qui se fût activement mêlé avec lui à la vie politique de Genève et delà Suisse, et un écrivain qui eût partagé ses studieuses recherches. Mais G. Favre avait atteint un âge où il avait vu disparaître successivement presque tous ses contemporains, et il appartient à une époque qui, pour nous, est

déjà de l'histoire. Ce sera donc en suivant des souvenirs de famille que nous écrirons cette notice. Quant à ses ouvrages, qui se trouvent réunis et publiés en quelque soite ici pour la première fois, nous les livrons avec confiance au lecteur intelligent qui saura leur assigner leur véritable rang au milieu des travaux qu'a produits l'érudition des vingt-cinq premières années de notre siècle.

Guillaume Favre était né à Marseille le l^r juin 1770. Il descendait d'une famille qui, sortie d'Echallens (Vaud), s'était fixée à Genève quelques années avant la Réformation, et dont les chefs se placent à cette époque mémorable parmi les fondateurs de l'indépendance de notre République. François, Jean et Antoine Favre assistent à la confiimation des traités de combourgeoisie avec Berne et Fribourg en 1529 , et , depuis lors , leurs descendants se succèdent dans les emplois de conseillers d'Etat et de syndics '. Au milieu du dixseptième siècle, cette famille semblait appelée à devenir l'une des plus nombreuses de Genève, puisque Daniel Favre, qui avait épousé en premières noces Edmée de Jaucourt, petite-fiUe d'Elisabeth de la Trémouille , avait eu de ses deux femmes dix-neuf enfants; mais cent ans ne s'étaient

I Nom donné aux premiers magistrats de la République generoise avant la révolution de 1846.

pas écoulés que cette nombreuse postérité s'était déjà presque éteinte. Elle n'était plus représentée que par François Favre, qui^ suivant un exemple alors assez général, abandonna Genève pour fonder à Marseille une maison de commerce dont les relations avec le Levant furent bientôt très-aetives. U épousa une Genevoise, Marguerite Fuzier- Cayla \ dont il eut une fille et deux fils: Pierre, qui mourut jeune, et Guillaume, dont nous écrivons la vie.

Né à Marseille, Guillaume Favre y fut élevé auprès de son père , et de bonne heure , malgré une extrême vivacité de caractère qui ne l'abandonna jamais, il montra un penchant très-prononcé pour les études sérieuses. Les sciences furent d'abord pour lui une espèce de passion. On sait avec quelle ardeur elles étaient cultivées en France à cette époque et surtout à Marseille, où tous les esprits étaient déjà tournés vers leur application à l'industrie et à la navigation. Ce fut sous cette influence que G. Favre, ses premières études classiques achevées, aborda simultanément les mathématiques, la physique, la chimie, la minéralogie, l'astronomie, et l'on put croire qu'il allait consacrer son activité et son intelligence à parcourir la carrière qui s'ouvrait devant lui Nous le verrons abandonner plus tard cette direction pour se livrer tout entier aux recherches littéraires et historiques; toutefois, l'excellence de sa mémoire et la netteté de son esprit lui rendirent toujours présents les faits généraux et souvent même les détails de ces sciences, et jusqu'à la fin de sa vie il put les suivre dans leurs rapides progrès. Une petite anecdote qu'il se plaisait à raconter lui rappelait les premiers succès de son adolescence.

* Cest de la que G. Favre signait ayant son mariage Favre-Cayla; depuis son mariage il fit connu sous le nom de Favre- Bertrand.

Un jeune coiffeur venait chaque jour exercer auprès de lui sa profession ; mais cette profession faisait son désespoir : il voulait absolument être marin. G. Favre, qu'il avait pris comme son confident, l'encourageait dans ce dessein,' et, pour lui faciliter son admission sur un vaisseau au long cours, il se chargea de lui donner toutes les leçons d'astronomie et de calcul nautique que l'on exigeait alors d'un pilotin. Il avait bien placé son espoir, car ce jeune homme, au retour de son premier voyage aux Grandes Indes, eu sut assez pour ramener heureusement dans le port de Marseille l'équipage et le navire que la mort de leur capitaine avait privés de direction.

Cependant toutes les sciences n'avaient pas un attrait égal pour G. Favre, et ce fut à la minéralogie qu'il s'adonna plus particulièrement Les découvertes de Lavoisier et les discussions qu'elles soulevaient étaient alors dans tout l'éclat de leur nouveauté. Notre jeune savant avait accepté avec enthousiasme les théories de l'illustre physicien : bientôt entraîné par cette activité d'esprit qu'il devait porter désormais dans ses investigations , il voulut appliquer ces théories à la science que l'abbé Haûy venait de créer. Il partit donc des lois de Lavoisier pour donner aux minéraux un nouveau système de classification fondé sur leur constitution chimique; il y joignit en même temps une belle collection d'échantillons de toute espèce, dont il s'occupa longtemps et qui le mit en relation avec Haûy luimême. Aussi , bien qu'il eût abandonné de bonne heure ces études et sa collection de minéraux , il garda toujours un vif souvenir de son premier début dans la vie scientifique, et ce ne fut pas sans quelque satisfaction intérieure qu'il vit ses anciens échantillons, qu'il avait fidèlement conservés, devenir la base de la belle collection de son fils, professeur

de géologie à rAcadémie de Genève. II aimait alors à remonter avec lui le cours de ses années, et, devant ces minéraux qu'il n'avait pas revus depuis un demi-siècle, il pouvait encore reconstruire les preuves à Tappui d'une théorie qui attestait à la fois et sa précoce intelligence et son admirable mémoire.

La jeunesse de G. Favre ne lui permit pas sans doute d'approfondir dans leurs détails des sciences si diverses, et leur multiplicité même était, à son âge, un premier obstacle à des succès bien éclatants. Toutefois, avec les connaissances variées qu'il y recueillit, ces études eurent pour lui un résultat que nous regardons comme plus important encore. Elles excitèrent dans son esprit ce désir de connaître, de comparer et de discuter, qu'il porta plus tard dans ses recherches sur l'histoire et l'antiquité, et qui devint, comme nous le verrons, l'une des plus intimes jouissances de sa longue carrière.

Guillaume Favre fut bientôt arraché à ses studieux loisirs. L'orage révolutionnaire grondait déjà de toute part , et Marseille était en proie à une effervescence qui n'annonçait que trop les terribles événements qui se préparaient. La guerre extérieure et les troubles intérieurs compromettaient les opérations commerciales aussi bien que le repos de François Favre; il résolut donc de se soustraire aux malheurs qui menaçaient la France. Dans ce but , il liquida sa maison de commerce, et il vint demander avec son fils un asile à sa ville natale, où il rentra en 1792. Mais il ne tarda pas à reconnaître que ce repos qu'il avait espéré trouver à Genève était singulièrement illusoire, et que la petite République n'offrait guère plus de sécurité que sa puissante voisine. Déjà le général Montesquiou campait avec un corps d'armée à peu de distance de Genève, et l'on sait que ses instructions se-

crêtes lui donnaient Tordre de mettre la main sur cette ville à la première occasion favorable. Notre République elle-même, livrée aux plus violents désordres, semblait une proie qui ne pouvait lui échapper, si Montesquiou n'eût reculé devant l'iniquité qui lui était imposée. Genève cependant avait organisé quelques préparatifs de défense, et formé, en particulier, mi corps de cavalerie dans lequel s'enrôlèrent tous les jeunes gens qui possédaient des chevaux ; mais , trop peu nombreux pour combattre , nos cava* liers lurent seulement chargés de surveiller les mouvements de l'armée de Montesquiou. Guillaume B'avre prit une part fort active à un service de patrouilles parfois assez pénible, et ce fut au retour de l'une de ces courses nocturnes qu'il aperçut les premiers bonnets rouges (25 novembre 1792), et que ce sinistre emblème lui révéla la victoire que la révolution française remportait au milieu de nous.

L'imitation fut, hélas! poussée bien plus loin encore, et quelques mois plus tard la Montagne mettait au rang de ses victimes tous ceux qui, pour s'être dévoués au bien du pays, pouvaient exercer quelque influence sur l'esprit de leurs concitoyens. François Favre et son fils habitaient une maison de campagne peu éloignée de Genève (à Varembé). Des bandes d'hommes armés vinrent à plusieurs reprises pour les arrêter et les réunir aux suspects dont regorgeaient déjà les casernes transformées en prison. François Favre et son fils, qui se savaient innocents de toute espèce de menées, s'étaient obstinément refusés à quitter leur pays; ils se cachaient dans les environs de leur maison de campagne, et M"ïe Favre, dont l'énergie peu commune soutenait la frêle santé, s'était chaînée de recevoir les visites des Montagnards. Son mari et son fils réussirent ainsi à se soustraire pendant quelques semaines au danger qui les me-

naçait; mais une épreuve trop prolongée aurait pu devenir fatale à M™® Favre ; ils prirent donc la résolution d'aller demander une retraite plus sûre au Pays de Yaud.

Malheureusement pour eux la route de terre était soigneusement gardée, et sur le lac croisaient des brigantins qui arrêtaient et visitaient toutes les embarcations. François Favre et son fils espérèrent néanmoins tromper leur vigilance ; ils s'embarquèrent de nuit, mais à peine avaient-ils gagné le large que le canot qui les portait fut accosté par un des croiseurs, et qu'eux-mêmes furent mis en état d'arrestation. Avec la naïveté qui se rencontre quelquefois chez les exécuteurs de semblables missions, le commandant du brigantin leur affirma que, dès qu'ils se seraient justifiés de l'accusation qui pesait sur eux, ils seraient rendus à la liberté, et ce fut dans cet espoir qu'ils rentrèrent à Genève, où ils furent emprisonnés.

Là , l'accusation la plus étrange les attendait , et le simple bon sens , si le bon sens avait une place dans ces époques de réaction et de violence, aurait suffi pour la faire tomber. François Favre et son fils étaient en effet accusés d'avoir pris une part active aux événements de 1782 et d'avoir contribué à livrer Genève à l'intervention étrangère ! C'était, du reste, le grief commun que l'on invoquait contre ceux dont la vie ne prêtait à aucune autre accusation. François Favre se donna la peine de démontrer qu'U n'était pas à Genève à cette époque, et que tous ses concitoyens le savaient établi à Marseille , et Guillaume ajouta que , pour lui , il n'avait alors que 12 ans, âge auquel il est rare que l'on entre dans une conspiration. La réponse de François Favre ne parut que médiocrement satisfaisante , « car, disaient ses accusateurs, il avait pu se joindre d'intention aux projets de l'aristocratie ; » quant à celle de son fils, on la regarda comme

plus péremptoire. Aussi fut-il renvoyé à un commissaire, puis promené de bureau en bureau, jusqu'à ce qu'il arrivât enfin devant celui qui devait décider de son sort. Guillaume Favre recommença ses explications , qui étaient on ne peut plus simples. Après l'avoir sérieusement écouté, son interrogateur mit un terme à ses incertitudes par ces mots: « Citoyen, tiens-toi tranquille; cela ne me regarde pas; je ne suis ici que pour prendre l'argent. »

Cependant François Favre et son fils avaient été enfermés dans la caserne du bastion de Hollande, et, des fenêtres de leur prison, ils purent voir, dans la fatale nuit du 25 juillet 1794, briller les feux des armes sous lesquelles, au mépris de la votation populaire qui l'avait absous , tombait leur beau-frère et leur oncle, le vertueux syndic Cayla. Peu de jours après, ils s'entretenaient avec l'ancien procureur général Naville, qui partageait leur captivité, lorsque la <;onversation fut interrompue par l'arrivée des commissaires: « Attendez-moi, leur dit Naville, je monte à ma chambrée pour l'appel ; je serai bientôt de retour. . ...» Us ne devaient plus le revoir. Le même jour, Naville et Fatio, fusillés, mouraient héroïquement.

Ces attentats commençaient à soulever dans le cœur d'une foule de citoyens une véritable exaspération , et le geôlier de la casenie où François Favre et son fils étaient retenus, avait promis lui-même de leur trouver des armes pour se défendre, s'ils étaient menacés de nouvelles exécutions. Mais l'emprisonnement des suspects se prolongeait, et, malgré la chute de Robespierre et le 9 thermidor, mie nouvelle « fusillade » fut eniîore quelques jours à craindre. G. Favre avait ressenti l'impression la plus douloureuse et l'indignation la plus profonde de ces attentats ; quant à sa propre captivité, il la supportait avec l'intrépide confiance que

(loime la jeunesse. 11 avait d'ailleui-s rencontré dans ce triste séjour un compagnon qui devint bientôt son ami, et qui l'aidait à attendre plus patiemment l'heure de la délivrance: c'était Sismondi , le futur auteur des Répvbliques italiennes et de X Histoire des Français.

On sait que depuis son enfance Sismondi s'était livré avec une singulière ardeur à ces études politiques et à ces recherches historiques qui devaient plus tard illustrer son nom. La révolution vint l'arracher assez brusquement à ses théories spéculatives et le transporter dans le domaine des faits. Suspect, comme tant d'autres, de n'éprouver que de l'horreur pour fes saturnales révolutionnaires dont Genève était le théâtre, Sismondi avait été jeté en prison, et ce fut dans la caserne du bastion de Hollande que G. Favre forma avec le futur historien des Français des relations que l'incertitude de l'avenir, leur jeunesse (Sismondi avait alors 22 ans) et la conformité de leurs goûts studieux, changèrent bientôt en une amitié qu'ils se gardèrent fidèlement l'un à l'autre jusqu'à la fin de leur vie. Cette amitié commença d'ailleurs par un service rendu. Les jeunes prisonniers du bastion de Hollande étaient parvenus, à force d'adresse, à établir quelques communications avec leurs amis du dehors, et l'on comprend de quel mystère ils devaient les entourer. Un jour Sismondi, trahi par sa vue, qui était très-basse, et par son étourderie , fit tout découvrir. Le désappointement de ses compagnons fut encore plus vif que la crainte du danger auquel ces relations interceptées pouvaient les exposer, et leur irritation était sur le point de tomber sur le malheureux Sismondi qui , sans le vouloir, avait rompu des communications si savamment combinées. Mais G. Favre n'hésita pas à prendre la défense de son nouvel ami, et bien qu'il fût seul contre tous, et qu'il eût à lutter contre un res-

sentiment assez natui*el, il réussit à ramener l'union parmi ses compagnons de captivité. Le souvenir de cet épisode de leur emprisonnement fut plus tard pour Favre et Sismondi comme une douce halte au milieu des émotions de ces jours d'angoisses dont leur âge leur avait permis de connaître les fiftrocités; ils avaient failli succomber eux-mêmes sous les plus absurdes accusations ; mais ils n'en gardèrent pas moins le culte de la véritable liberté, et les excès qu'ils avaient vu commettre en son nom n'ébranlèrent pas plus alors leurs convictions qu'elles ne cédèrent à une autre époque devant le triomphe de l'absolutisme impérial.

Cependant la France , qui avait poussé Genève dans la voie fatale de ces crimes, se soulevait depuis le 9 thermidor contre les Montagnards de Robespierre, et cette réaction pesait à son tour sur la révolution genevoise. Le 10 août, le tribunal révolutionnaire fut dissous ; peu après, les suspects du bastion de Hollande furent réunis à ceux de la caserne de Chantepoulet, et, avant même l'annulation solennelle de tous les jugements politiques (23 mars 1795), les prisons s'étaient ouvertes et François Favre et son fils avaient pu se retirer dans le Pays de Vaud.

Ce ftit dans une maison de campagne, située près de Lausanne, que G. Favre, laissant de côté ses premiers travaux scientifiques, commença à se livrer à l'étude de l'antiquité et de l'histoire politique et littéraire. Un premier voyage qu'il avait fait en Italie avec son père , à l'âge de dix-sept ans, avait laissé en lui de très-vives impressions: cette terre classique, ses ruines, ses monuments et ses arts revenaient sans cesse à sa pensée et se substituaient ainsi peu à peu à ces abstractions et à ces théories physiques qui, jusqu'alors, avaient exclusivement préoccupé son intelligence. G. Favre reprit donc ses auteurs anciens,

qu'il avait jadis abandonnés pour ses études scientifiques , et surtout aux poètes et aux historiens latins. Sans être un bibliophile de profession, il avait le goût très-vif des livres et aussi (ce qui n'est pas toujours la même chose) celui de la lecture; enfin, il joignait à ce goût l'habitude des notes et des extraits, que l'écriture semblait fixer à toujours dans sa mémoire. La multitude des papiers qu'il a laissés montre rétendue et la variété de ses travaux préliminaires. A partir du Voyage d'Anacharsis, dont la publication était encore récente, on voit G. Favre suivre avec un intérêt soutenu toutes les œuvres de quelque importance de la fin du dernier siècle j et s'en rendre compte la plume à la main. Que d'ouvrages inutiles ou insipides il fut ainsi forcé de subir! Il regrettait plus tard le temps qu'il avait perdu à ces lectures; mais il se trompait peut-être. Ces déconvenues contribuaient à former son jugement; il apprenait à donner toujours plus rapidement leur juste valeur à ces œuvres de seconde où de troisième main, qui ont, à toutes les époques, encombré les catalogues des libraires ; il remontait en même temps d'un pas plus ferme à la source véritable d'une solide érudition, c'est-à-dire à l'antiquité elle-même dont il devint bientôt un des adeptes les plus dévoués.

Toutefois, de retour à Genève, qui était tombée sous la domination française, G. Favre s'offi*e à nous sous un aspect assez inattendu. A ne consulter que les souvenirs des derniers représentants de cette époque, c'était un jeune homme de 29 ans, fort recherché dans le monde, où la grâce et la noblesse de ses manières, sa figure ouverte et expressive, sa vivacité méridionale, son esprit et sa fortune le plaçaient au premier rang. De fréquents voyages à Paris , où il se voyait accueilli avec une faveur empressée dans cette haute société qui se reformait sous le Consulat, donnaient

en quelque sorte plus de distinction à son mérite ; car, à cette époque, ces voyages étaient encore assez rares, et les cercles parisiens qui recevaient notre jeune savant constituaient des réunions privilégiées dans lesquelles il n'était pas donné à tout le monde de pénétrer. Sans doute, si Ton eût dit à ceux qui voyaient G. Favre se laisser emporter à cette joie de vivre et de briller dans des cercles plus ou moins frivoles, faire dix-sept excursions à Paris dans l'espace de neuf ans, animer de son entrain et de sa gaité les réunions dont il était l'hôte assidu, que, sous cette apparence juvénile et mondaine, se cachait un littérateur voué aux recherches les plus ardues, personne ne l'aurait cru. Et cependant les preuves de son activité scientifique, même à cette époque de sa vie, sont là, sous nos yeux, et elles témoignent de la constance avec laquelle il marchait, malgré les séductions qui semblaient l'en détourner, dans la route qu'il s'était tracée.

Ces travaux n'étaient destinés dans l'origine qu'à donner une satisfaction au désir de connaître, qui possédait Guillaume Favre, et il se contentait d'en faire le charme de ses heures solitaires. Cependant il se préoccupait aussi peu à peu de la publicité et il s'y préparait avec quelque soin ; il voulait que son coup d'essai ne passât pas inaperçu. Mais là se présenta l'écueil de sa carrière littéraire, et la difficulté contre laquelle il a toujours lutté sans l'avoir toujours vaincue. D est évident que Favre se laissait facilement entraîner à l'étude approfondie d'une question qui l'intéressait, surtout si cette question lui ofirait l'attrait de la nouveauté; il arrivait ainsi à une première rédaction, dans laquelle il réunissait tous les matériaux qu'il avait récueillis dans sa marche parfois fort vagabonde ; mais , ce premier but atteint , son ardeur allait se refroidissant ; il savait

ce qtfil avait voulu savoir. Pour en parler au public lettré^ il aurait fallu qu'il se livrât à un second travail, travail de rédaction auquel il se plaisait moins qu'au premier, et qui lui semblait constituer une perte de temps. L'œuvre restait donc dans sa forme première et encore indécise , et c'est ainsi qu'elle allait prendre place à côté de ses aînées, tandis que de nouvelles recherches succédaient immédiatement à celles qu'il venait de terminer. Aux intelligences de cette nature, la pubBcité, on le comprend, n'offre rien de bien attrayant Au rebours du vers de Perse, savoir, pour elles, est tout, et eUes se soucient médiocrement de faire montre de leur érudition. Cette espèce d'indifférence se retrouve dans toute la vie littéraire du savant dont nous publions aujourd'hui les écrits, et notre devoir d'éditeur n'en a pas été facilité. Nous n'en citerons qu'un seul trait Favre s'était demandé comment, à certaines époques, le roman et l'histoire avaient pu se confondre très-rapidement, et il avait entrepris, pour se rendre compte de cette transformation, la lecture et l'analyse de toutes les histoires fabuleuses d'Alexandre le Grand, lorsque, en 1817, parurent Vltinéraire d'Alexandre et le Julius Valerius du savant abbé Angelo Mal Favre se trouvait donc tout préparé pour la critique de cette publication qui était loin d'être parfaite , et, en effet, il en parla presque aussitôt dans la Bibliothèque Universelle de Genèçe, de façon à révéler un juge coAipétent Tout en se renfermant dans les bornes modestes d'une analyse, et en rendant hommage au vaste savoii* d'Angelo Mai, son ami, il sut démontrer cependant que ces fragments inédits n'étaient pas restés aussi inconnus que le croyait leur éditeur, ..et que Muratori avait déjà ouvert la route. Aussi Letronne, qui vint quelques mois plus tard, rendit dans le Journal des Savants un de ces hommages qu'il ne prodi-

guait pas, à Tauteur inconnu d'un article qui modifiait Timportance, un peu surfaite, de la découverte d'Angelo Mal Quant à notre savant, son travail sur les histoires fabuleuses d'Alexandre une fois achevé, il l'avait mis de côté; il l'avait repris pour parler du livre d'Angelo Mai, mais ce ne fut que quinze ans plus tard qu'il lui donna ,une rédaction définitive. Le précepte d'Horace n'était que trop scrupuleusement suivi.

Tel était ce caractère assez rare et assez- original, que nous nous contentons d'esquisser; c'était à la fois un amour passionné des livres et de l'étude, et le goût des recherches sérieuses poussé jusqu'à la multiplicité la plus étendue des détails; puis certaines velléités de publication; enfin l'abandon, pour un motif quelconque, de ces projets que tout autre se serait hâté de mener à bonne fin. C'est ainsi qu'à la date où nous sommes parvenus (1805), nous rencontrons, dans ses papiers, une curieuse dissertation sur la célèbre inscription du lion de Venise, signalée par le savant suédois Akerblad, et, par suite, sur les rapports des alphabets runique, grec, gothique (d'Ulphilas) et tyrrhénien. (Jeux qui connaissent les détails de l'histoire littéraire de ce temps savent que la découverte d' Akerblad avait soulevé une polémique assez vive en Italie. Ces débats, dans lesquels il fallait remonter aux mystérieuses origines de l'alphabet phonétique, avaient attiré l'attention de Favre, et bientôt il crut pouvoir se mêler à la discussion. Son projet n'était pas de décider souverainement de la valeur de ces runes qui se déroulent, enfermées dans a un bandeau en nœuds, » sur le marbre du lion que Morosini le Péloponésiaque avait transporté du Pirée à Venise. Il tenait seulement à faire connaître son opinion sur l'origine probable de l'alphabet gothique d'Ulphilas, que certains criti-

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ques prétendaient s'être formé des anciennes runes, tandis qu'il le ramenait à l'alphabet grec et latin avec les lettres tyrrhéniennes. Cette dissertation est intéressante au point de vue scientifique ; toutefois, deux motifs nous ont empêché de la publier; d'abord, notre auteur a repris et développé, dans sa dissertation sur la Littérature sacrée des Goths, les résultats 4e ses recherches sur l'alphabet d'Ulphilas; de plus, il s*était laissé entraîner , dans ce premier travail, à quelques hypothèses que la réflexion lui fit plus tard abandonner.

Guillaume Favre étendait en même temps ses excursions jusqu'aux langues de l'Orient, et il acquérait, smon une connaissance bien approfondie des principaux dialectes sémitiques , du moins des notions générales qu'il sut utiliser. La petite dissertation dont nous venons de parler en fournit des preuves non^breuses , et, deux ans plus tard , nous le voyons soutenir avec Sylvestre de Sacy une discussion intéressante sur Fétymologie de certains mots de la langue copte dans leurs rapports avec l'arabe, l'hébreu et le gréa Nous ne mettons pas en doute que Sylvestre de Sacy n'eût raison contre Favre, qui, d'aillenrs, ne cherchait point à lutter de savoir avec son illustre correspondant Mais le soin que Sylyestre de Sacy apporte à développer ses ai^guments prouve l'estime qu'il faisait du savant genevois, et c'est pour nous tout ce qu'il nous importe de constater dans cette lutte fort courtoise, mais où les armes étaient trèsinégales.

Cette indifférence pour la publicité reçut une première atteinte en 1808. Favre s'était lié à Paris avec A.-L. Millin, rédacteur du Magasin Encyclopédique , recueil fort sérieux et qui jouissait alors d'une grande autorité en France et à l'étranger. Millin avait plus d'une fois réclamé le concours de Favre, et comme preuve de sa bonne volonté , celui-ci lui

adressa une lettre relative au célèbre vers de Catulle {De Catna Bérénices^ v. 54) *.

Obtulit Ârsinoës Chloridos aies equus.

Bentley avait proposé de substituer dans ce passage Locridos à Chloridos. De son côté, V. Mont! avait publié , en 1804, sur Vales equus de la reine Arsinoë', une dissertation que le Magasin Encyclopédique avait analysée. Favre vint à son tour défendre la leçon de Chloridos contre Bentley, et il y réussit avec une ingénieuse érudition. Mais, en réalité, Texamen de la correction de Bentley n'est pour lui qu'un prétexte. Il en prend occasion , ainsi qu'il le dit luimême, de parcourir le vaste domaine de l'antiquité, et il aborde successivement le culte d'Arsinoë en Egypte, l'intronisation des rois égyptiens, certains détails du costume religieux des rois et des reines, les fêtes d'Adonis, etc. Nous n'avons pas à discuter ici les explications ou les hypothèses que Favre a développées; nous remarquerons seulement que cette dissertation (que nous n'avons point réimprimée, parce que la collection du Magasin Encyclopédique n'est pas rare) atteste chez son auteur une érudition extraordinairement variée, et ce goût qui lui faisait déjà diriger ses investigations sur des questions obscures, pour chercher à les éclairer à l'aide de témoignages restés inaperçus. Ainsi en jugèrent des hommes fort compétents, et Millin le premier. Nous ne ferions, pour nous, qu'un reproche à l'auteur de cette dissertation , c'est ce que nous

> Cette dissertation a été publiée séparément sous ce titre : Lettre à M. A.-L. Millin , tur un vers de Catulle, avec des notes snr quelques points d'antiquité» par M. Favre-Cayla. Genève, 1808; petit in-8o de 56 pages.

s Del cavallo aUUo d*Arsinoh\ Milano, 1804. — Suivant Monti, cet aies equwt est Tautruche.

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appellerions volontiers Tabus de la note. On voit qn'il aime à conserver le souvenir de ses recherches, et rien ne se justifie mieux dans un travail préparatoire; mais la rédaction définitive aurait dû épargner au lecteur les détoui*s de la route suivie et le mener plus directement au but *.

Guillaume Favre avait alors 37 ans. L'homme qui animait de sa vivacité et de son esprit un monde aimable et brillant, avait laissé deviner le littérateur instruit et intelligent, le savant qui trouvait chaque jour plus de charme dans ses livres et dans sa studieuse retraite. Des relations nouvelles y qui exercèrent sur son esprit une profonde et salutaire influence, vinrent le fortifier dans sa résolution de consacrer tous ses loisirs aux travaux -qu'il avait commencés. Jusqu'alors ses études avaient été solitaires; il ne connaissait point cette émulation qui pouvait seule lui donner la conscience de sa force véritable ; il n'avait jamais été soutenu par cette appréciation intelligente et éclairée de ses ^orts qui, peut-être, lui devenait nécessaire après ces sept ou huit années vouées à l'érudition. Heureusement pour lui que ces sympathies encourageantes ne lui firent point défaut, et qu'elles lui vmrent d'amis dont le jugement exerçait alors une incontestable autorité.

Forcée de quitter Paris, par les ordres de la police impériale, iSP^ de Staël avait échangé « le ruisseau de la rue du Bac » contre les ombrages du parc de Coppet et les

* Millin troDTa même que Favre s'était trop peu préoccupé du public, et st's judicieux oonaeils lui firent remanier son travail ; le rédacteur du Magatin i:nryclopédiqiâe lui en accuse réception eu ces termes {i«r février 1808) :

« .... Je suis persuadé que vous serex content vous-même de la peine que vous avez prise : votre dissertation aura plus de lecteurs et il y aura par conséquent plus de personnes qui admireront votre sagacité et votre érudition ...»

vastes horizons du lac de Genève. Nous ne redirons pas avec quelle impatience douloureuse elle supportait cet exil. Elle cherchait, il est vrai, à l'oublier au milieu des distractions ^

des lettres et de l'amitié, et l'on sait quels hommes éminents l'avaient suivie dans sa retraite qu'animait encore une foule toujours renouvelée d'hôtes de distinction. Genève s'empressa de se faire représenter dans ce cercle illustre, que la fille de Necker ouvrait avec l'empressement et l'amabilité d'une femme de génie désireuse de trouver, dans ^ l'enthousiasme qu'elle savait si facilement exciter, une pro- i testation contre la sentence qui l'avait frappée. Genève, alors française, ne craignait pas d'ailleurs de laisser deviner son opposition au régime impérial et à ses rigueurs ; aussi « la cour i» de M°^® de Staël était nombreuse et Favre y fut des premiers appelé,

A côté de M™e de Staël brillait, sans en être éclipsé, Guillaume Schlegel, et bientôt une étroite confraternité d'études et de goûts unit l'Allemand au Genevois. Nous publions, à la suite de cette notice quelques lettres de Schl^el que nous avons retrouvées dans les papiers de Favre. Elles feront comprendre la nature de ces relations, qui furent longtemps intimes, et elles serviront à montrer le cas tout particulier que Schlegel faisait du caractère et de la science de son nouvel ami Cette correspondance parlera pour nous. On y verra quels encouragements incessants Favre devait puiser dans la conversation de Schlegel , et comment la passion de celui-ci pour les recherches érudites, aussi bien que ses jugements et ses conseils, inspirèrent une nouvelle ardeur et une nouvelle confiance au savant genevois. Avec ces relations, les études de Favre nous semblent prendre une direction plus déterminée; elles abordent des questions plus vastes et plus mtéressantes, et si les résultats auxquels

il était arrivé eussent été publiés à cette époque, au lieu de l'être aujourd'hui, trente ou quarante ans plus tard, nul doute qu'il n'eût conquis, dans l'estime du public lettré, le rang qu'il occupait dans celle de ses amis.

M™® de Staël avait elle-même une vive aflection pour Guillaume Favre, pour son noble caractère et la sûreté de ses relations. Ce n'était pas seulement à ses yeux un homme du monde , un causeur spirituel , un juge habile des ouvrages de l'esprit, mais c'était encore pour elle un ami véritable ', et un savant dans la conversation duquel elle recherchait cette instruction variée qu'elle préférait recevoir d'une bouche aimable et diserte, plutôt que de livres poudreux. Aussi Favre était-il pour M°^« de Staël « mon érudit, » et elle se plaisait, au milieu de ses admirateurs, à faire valoir^ avec son tact exquis, les rares qualités du savant genevois. Cependant M°^^ de Staël glissait aussi parfois dans ses attentions quelque malice féminine. Schl^el et Benjamin Constant discutaient un jour avec une certaine àpreté (il leur fiedlait peu de chose pour cela) sur l'ordre de succession des princes de Saleme. Favre entrait au même instant dans le salon : M™e de Staël lui lance le motif de la querelle, en l'invitant à mettre les deux adversaires d'accord. Beaucoup aurairat sans doute hésité; un plus grand nombre auraient

* Noos reprodaisons ici un billet que M"« de Staël écrivait & Favre à l'occasion de la mort de sa mère :

« (Coppet) Vendredi, le 4 Août.

« Croiriez-vous» mon cher Favre , que je viens d'apprendre ce soir même le malheur que vous avez éprouvé pendant mon séjour à Lausanne. — Vous savez combien j'aimais votre mère et par combien de liens elle tenait à ma vie. — rai été saisie de cette nouvelle et désespérée de ne pas vous avoir écrit plus tôt. Hélas! ce n*est pas que cet événement ne m'ait pas profondément émue, mais dans ces temps cruels (1813) on peut mourir sans que personne , excepté les vôtres, sache ce que vous êtes devenu. — Dites-moi quand je vous verrai.»

même battu en retraite, mais l'arbitre auquel en appelait M°i6 de Staël connaissait les détails aussi bien que les grandes choses de l'histoire d'Italie. Les deux adversaires étaient dans l'erreur; Favre le leur prouva. Nous ignorons si Schlegel et Benjamin Constant en devinrent meilleurs amis; mais peut-être surent-ils quelque gré à leur juge de leur avoir épargné, à l'un ou à l'autre, la confusion de succomber sous la science d'un rival

Favre s'occupait alors de la vie de Jean-Marius Philelfe, et il y trouvait un double attrait: celui de la nouveauté, car personne ne l'avait encore écrite; puis il aimait tout particulièrement l'Italie et le grand siècle de la Renaissance. Il avait d'ailleurs été conduit à cette étude par une circonstance particulière. La bibliothèque publique de Genève occupait depuis quelque temps une grande place dans ses affections, et il avait curieusement étudié les beaux et rares manuscrits qu'elle renferme. Parmi ces manuscrits, celui de VAmyris de Jean-Marius Philelfe avait attiré sou attention. VAmyris (nous en convenons) est un détestable poëme, mais assez curieux cependant comme témoignage inédit d'un contemporain sur la vie et les exploits de Mahomet n. Favre s'attacha donc à ce manuscrit; il le lut et le copia tout entier; cela fait, il voulut connaître le poëte qui en était l'auteur.

Les sources ne manquaient pas, et bien que Giammario n'ait pas laissé dans l'histoire littéraire de son siècle le même renom que son père, François Philelfe, on connaissait ses principaux ouvrages inédits ou publiés. De plus, les beaux travaux de Muratori, de Tiraboschi, de Mehus, de Sassô, deRosmini, étaient facilement accessibles à notre savant. Enfin, comme nous l'avons dit, les annales politiques de l'Italie, sur lesquelles son ami Sismondi devait

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