‹ Mélanges d'histoire littéraireChapitre 29 sur 51 · I.ITTliinATUHE l'IUH A.NK · texte numérisé non relu

I.ITTliinATUHE l'IUH A.NK

plus étonnante est celle qui transj)orte la résidence rovale d'Attila de la Hongrie en Weslphalie. On p<'ut cependant expliquer, au moyen de l'histoire et des monuments, comment cette erreur a été commise.

Il paraît que les migrations des Huns portèrent une partie de cette nation dans le nord-ouest de la Russie. Des conjectures probables font présumer que ces Huns passèrent en Suède, et que, chassés de ce pays par la famine, ils vinrent s'établir, vers le septième siècle, entre le Rhin et l'Elbe. C'est dans cette région qu'on trouve un grand nombre de tombeaux, qui y sont désignés par les noms de Hunen-Bedden et de Hunen-Knap , et ces dénominations mêmes send)lent les rapporter aux Huns *. A l'époque où les Norvégiens traduisirent les poèmes allemands, les souvenirs de la Hunnie de WestphaHe n'étaient pas entièrement effacés , et ils y placèrent la royale demeure d'Attila.

Ce n'est pas seulement dans les langues du nord de l'Allemagne qu'on a raconté les prouesses des guerriers d'Attila. Les auteurs, qui, au moyen âge, s'efforçaient d'écrire en latin, ne dédaignèrent point ces sujets, qui auraient pu leur paraître barbares ; ils traduisirent ou imitèrent les chants de la Germanie , et il nous reste un poëme épique sur les aventures de Walther, prince d'Aquitaine, qui fut un des otages livrés à Attila et élevé à sa cour'-.

Il y a beaucoup d'incertitude sur l'auteur de ce poëme.

' Graber de Hemso, Doutes et conject. sur les Huns du Nord, Florence 181(1, 8«, et dans le Magaz. Encyd. 1811, t. 111, p. 307-339. — Malte-Bruu. Ann. des Voy. t. VI, p. 347-336. — Keisler, Antiq. septent. p. 102-103. — Gaillardot et Percy, dans le Magaz. Encycl. 1811, t. III, p 63 74. — Notice d'un ancien tombeau en Wcstphalie, dans les Ann. des Voy. t. IX, p. 301-367. — Kegnoul, dans les Mémoires des antiquaires de France, t. I, p. 449 et suiv.

- De prima expeditione Atlilœ in Gallias, edid. F. Chr. Fischer. 1 780, 4«. — Continuât. Lips. 1792, 4». — V. J. Galeaui Napione, Lettera in Ciampi Vit. di Cino da Pistoia, Pisa 1813, p. 164-165. — Uarles, Suppl. ad brev. Not. litter. Roman, part. Il, p. 393.— Meusel, liibL Ilist. v. I, p. 344. — Ilarles et Meusel in- (lii|Hent plusieurs articles à consulter dans les journaux allemands.

296 LITTÉRATURE DES GOTIIS.

On sait positivement que le plus ancien des moines tic Saint- Gall qui ont porté le nom d'Ekkéhard, écrivit au dixième siècle, en vers latins, la Vie de Walther à la forte main (Vita Waltharii manu fortis), et que cet ouvrage , qui se ressentait de la barbarie teutonique, fut corrigé à Mayence , d'après les ordres de l'archevêque Aribon, par Ekkéhard IV, qui vivait au onzième siècle V D'un autre côté, un manuscrit du poème de Walther, semblable, à quelques variantes près, à celui que Fischer a publié, porte une préface de vingt-deux vers, par laquelle un Geraldus, fort inconnu, présente cet ouvrage à Erckambald, à qui il donne le titre de Sacerdos. Lui-même s'intitule:

Peccator fragilis Geraldus nomine vilis,

sans dire précisément que le poème qu'il offre soit de sa composition. Ce manuscrit fut écrit au douzième siècle , et plus tard on y ajouta une inscription qui porte que saint Gérald, religieux de Fleuri-sur-Loire, paraît {ut videtur) être l'auteur de cet ouvrage'. D'après cela, Gérald a pris place dans l'histoire littéraire, et son ami ou protecteur Erckambald a été reconnu, à droit ou h tort, pour l'archevêque de ce nom, qui siégeait à Tours vers la fin du dixième siècle. Ce seul témoignage n'aurait pas suffi pour établir que le moine de Fleuri était l'auteur de ce poème, mais d'autres manuscrits se joignent à celui de Paris pour confirmer celte opinion , et forment , par leur accord, une autorité qui nous paraît être d'un grand poids '".

* Casuum Sancli-Galli continuât. I, auct. Ekkéhard. IV», p. 118, cum not. Ild. ab Arx, apud Pertz, Monum. German. hist. t. II. — Anonym. Mellicens. De Script. Eccl. cap. 70, ad calcem B. Pez, Bibliot. Benedict.

- Bibl. Reg. Paris, cod. lat. Colbert n» 6388 niinc 84.88 ^1, in-12o, sur vélin, 3o feuillets ; à la fin on lit ces mots : « Explicit lib. Tifridi epi Crassi de civitate nulla. »

3 Hist. littér. de la France, t. VI, p. 438. — Manuscrit de Carlsruhe du onzième siècle, provenant de l'abbaye de Reichenau. ■ — Manuscrit de Bruxelles du onzième siècle, autrefois à l'abbaye de Gemblours, et intitulé : Geraldi liber duorum Sodaliiim Waltharii et Haganonis. (V. les notes de MM. Portz et d'Arx sur l'ouvrage d'Ekkéhard IV. — Buchon , Quelques souvenirs de courses en

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Cela n'cmpèche poinl que les Ekkéliard de SaiiU-Gall n'aient composé aussi une Vie de WaUlier à la forte main ; mais nous sommes enclin à penser que l'ouvrage de ces religieux n'est point celui que nous avons , et dont Fischer a été le premier éditeur. L'épisode de Waltlier, (pii forme un des anneaux du cycle d'Attila, peut avoir été l'objet des travaux de plusieurs poètes , et l'on trouve dans la chronique de la Novalèse un éloge de ce guerrier, en huit vers, qui pourrait bien ap[)artenir à une troisième composition latine sur le même sujet, dont l'auteur {Sapiens ver sicanor us) serait demeuré inconnu V

Les premiers éditeurs du poème de Waltlier exagéraient son antiquité. Fischer le croyait du sixième siècle, et Moltcr rapportait au neuvième le manuscrit de Carlsruhe , qui , mieux examiné, a été reconnu pour être du onzième siècle.

Galeani Napione jugeait que cet ouvrage était d'origine italienne , tandis que Fischer pensait qu'il avait été composé en France. Il rendait son opinion probable en faisant remarquer dans ces vers des expressions (ju'il rapportait à la langue celtique ". Mais, quel que soit l'auteur de ce poème, il ne tira son sujet ni des historiens, ni des chroniques, et il est évident qu'il ne put lui être fourni que par les chants allemands (pi'il traduisit ou imita. Il semble même quelquefois se référer à des autorités antérieures, c'est-à-dire h des poésies plus anciennes^.

Les événements du poème de Wallher se placent immédia-

Suisse, p. 431-432). — Le baron Joseph de Lassberg, littérateur distingué, qui habite le château d'Eppishausen en Thurgovie, s'occupait d'une édition du poëme de Walther (Orellii prœfat. ad Hilperk. — Turici 1832, 8»), et pensait que Gérald " n'a été qu'un plagiaire impudent. Il avait pris copie, à ce qu'il parait, de la traduction d'Ekkébard IV, pendant un séjour qu'il fit à Saint-Gall ; il l'emporta avec lui dans son abbaye, et à son retour il dédia cet ouvrage comme sien. . . » (Buchon, ibid.) — Il ne nous paraît pas certain que le poëme d'Ekkébard soit le même que celui de Gérald.

* Chrome. IS^^ovalic. cap. VII, fol. 704, aptid Murator. Script, rer. Ital. t. II, part. II.

- Prœfat. p. vi et xiii.

' V. 685. « Quem referunt quidam Scaramundum nomine dictum. ■-

298 LITTÉHATUUE DES GOTUS.

tement avaiil la catastrophe des rois de ,Worms : ils se lient aux aventures d'Attila, et l'on en retrouve la trace dans les récits allemands des temps postérieurs. Waltlier, otage d'Attila, était iils d'Alpliere, roi d'Aquitaine. Gibico, roi des Francs de Worms, n'ayant qu'un fds en trop bas âge, avait livré au roi des Huns le noble Hagano, descendant des Troyens, et Herric, roi de Bourgogne résidant a Cliâlons, lui avait aussi remis sa fdle Hiltgund. Attila , qui est appelé indifféremment roi des Huns ou des Avares , est dépeint comme un modèle de noblesse et de modération ; il n'a de violence que contre ceux qui lui résistent , et se conduit en père avec les otages qu'il a reçus. Gibico, roi des Francs, meurt; Guntharius son fils lui succède : il refuse d'acquitter le tribut promis à Attila, et Hagano s'échappe de la Pannonie pour rejoindre à Worms le nouveau roi. La guerre s'allume; Walther commande l'armée des Huns, et remporte sur Guntharius une grande victoire. Cependant le désir de revoir sa patrie le tourmente, et il communique ses projets à la princesse de Bourgogne, qui lui a été promise dès son enfance. Il la détermine à fuir avec lui, et l'enlève après avoir enivré dans un festin Attila et tous les Huns. Ces deux amants arrivent devant Worms : le roi Guntharius, qui veut s'emparer de Hiltgund et de ses trésors , fait successivement attaquer Walther par ses plus vaillants guerriers, mais le prince d'Aquitaine est invincible, et malgré ces combats, dont la description forme une grande partie du poème, il parvient à rentrer dans ses Etats, où il épouse Hiltgund et règne pendant trente années*.

On reconnaît aisément dans Gibico, roi de Worms, le Gibica de la loi des Bourguignons, le Giuk de l'Edda, le Giebich des Nibelunoen. Son fils Guntharius est le Gundahar ou Gundicarius des historiens, le Gunnar de l'Edda et le Gunther des Ni-

• Ce poëme a 1432 vers dans l'édition de Fischer. Le latin en est barbare et quelquefois inintelligible. Frid. IMolter l'a traduit en allemand sous le titre de Prinz Walther von Aquitanien, 1782, 4'\

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belimgen. Hagaiio, descendant des Troyens', ne peut être que le redoutable guerrier appelé llogni dans l'Edda et llagen de Troneg ou de Tronje dans les Nihelungcn '^.

Il faut ici remarquer que le poëte latin appelle Francs les habitants de Wornis, mais lorsque Walllier voit s'avancer contre lui les guerriers de cette ville, il s'écrie :

Non assunt Avares hic, sed Francl Nebulones Cultures regionis,

et l'on retrouve dans ce vers le nom des Nibeluni'cn. Il est

plaisant de voir Fischer prendre cette dénomination |)Our une injure, et entasser de l'érudition pour prouver que les Francs la méritaient.

Mais si le nom des Nihclungen se retrouve ainsi dans le poëme de Wallher, ceux de ce héros et de son amante se lisent aussi dans le poëme allemand , et Wallher y est désigné comme espagnol. Les mêmes aventures font partie de la WUkina Saga, ce grand recueil de la chevalerie allemande. On y voit que Walther de \Yaskastein % cousin de Dietrich de Berne, avait été donné dans son enfance en qualité d'otage à Attila par son oncle Ermenric, roi de Pouille (Puli). Il enleva de Susat , capitale des Huns, Hildegunde, fille d'Ilia, comte de Grèce, nièce d'Osantrix, roi des \\ ilkiniens et des Russes, et après avoir tué onze guerriers qui avaient été envoyés à leur poursuite et blessé Hôgni qui était avec eux , il arriva avec son amante cliez Ermenric , qui trouva les moyens d'apaiser Attila".

' V. 27, Nobilis hoc Hagano

veniens de germine Trojœ.

* Le nom de Hagano peut dériver de Ilagan, qui, dans l'ancien allemand, désigne l'arbrisseau épineux appelé Paliure (Schilter, Gloss. teuton, col. 41 7. — Scherz, Gloss. germanic. col. 590), et le poëte latin fait deux fois allusion à cette étymologie :

V. 13i7 : G paliure, virens foliis, ut pungere possis. V. 1417 : Ilic tandem Hagano spinosus.

"• NVaskastein, Vasconia, la Gascogne.

• Wilfdna Saya, cap. 84-87, p. 156-160.

300 LITTÉRATURE DES GOTIIS.

Les avenlurcs du prince d'Aquitaine se répandirent dans l'Europe, en rayonnant depuis l'Allemagne dans toutes les directions. Nous venons de les trouver à l'occident dans le poëme latin qui paraît avoir été composé sur les bords de la Loire; la WilJxina Saga les montre au septentrion, et nous allons les rencontrer encore à l'orient chez les Polonais, et au midi en Italie. Mais, avant de les suivre dans ces régions, remarquons que l'ouvrage latin dont nous nous occupons , composé au dixième siècle d'après des poésies allemandes plus anciennes, ne peut laisser aucun doute sur la connaissance que Charlemagne dût avoir de ces dernières , ni par conséquent sur la nature du recueil qu'il fit faire.

Les nations slaves, en recevant de l'Allemagne les récits sur Walther les altérèrent, et les Polonais mirent le héros aquitain au rang de leurs compatriotes. Voici ce que raconte Boguphal, évéque de Posnanie, au treizième siècle. « Dans le royaume des Léchites, au temps du paganisme, Walgersz Wdali (Walther le Fort) possédait le château de Tiniec, près de Cracovie. Ce comte avait fait prisonnier Wislaus le Beau, prince de W islicia, de la race de Popiel, et il avait pour femme Helgonde, fille d'un roi des Francs. Cette princesse avait préféré Walgersz au fils du roi d'AUemanie. Le seigneur de Tiniec était venu pendant trois nuits chanter sous les fenêtres d'Helgonde , l'avait enlevée, avait traversé le Rliin avec elle, et avait tué son rival qui s'était opposé à sa fuite. Pendant une absence de son époux, Helgonde eut la curiosité de voir W^islaus, elle en devint éprise, le mit en liberté et le sui\it à Wlslicia. W^algersz, à son retour, y vint aussi pendant que W^islaus était à la chasse ; Helgonde feignit d'abord de le bien recevoir, mais ensuite elle le livra à Wislaus , qui le fit lier h des anneaux de fer scelles dans le mur d'une prison, et, pour augmenter son supphce, les deux amants le rendaient souvent témoin de leur tendresse. Une sœur de Wislaus, qui était fort laide, eut pitié du prisonnier et -lui promit de le délivrer s'il s'engageait a l'épouser. Elle

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détacha ses chaînes et lui apporta son épée. Le lentleniain Wislaus et Helgonde vhirent dans la prison de Walgersz, mais celui-ci s'élançanl sur eux les pourfendit l'un et l'autre d'un seul coup de son épée. On montre encore aujourd'hui, dit l'historien du treizième siècle , le tombeau d'IIelgonde dans le château de Wishcia * . »

Le poëme de Walther fut apporté en Italie , et il y eut le sort qu'éprouvèrent plus tard beaucoup d'autres romans ; il fut translaté en prose. Un moine de la Novalèse en orna , au onzième siècle , la chronique de son couvent, et en cita textuellement un grand nombre de vers. Le monastère de la Novalèse ne fut fondé qu'au huitième siècle % mais cela n'empêcha pas le bon rehgieux de raconter que Walther, contemporain d'Attila , y vint expier ses péchés ; qu'il y donna l'exemple le plus parfait de douceur et de prudence ; qu'il s'y appliqua à la culture des légumes, et que , dans sa vieillesse, ce moine jardinier (monackum olitorem)^ chargé par son supérieur d'une mission délicate, déploya la même valeur qui l'avait jadis illustré. Dans un autre chapitre, le chroniqueur fait vivre Walther au temps du roi Didier, et l'on peut remarquer encore dans son récit une scène touchante entre le héros et son vieux cheval de bataille. Enfin on y lit que Walther termina ses jours à la Novalèse , et fut enseveli , ainsi que son petit-fils , dans le sépulcre qu'il avait creusé de ses propres mains ^

On peut, à juste titre, être surpris de ne trouver en Italie

* Boguphal; Chrome. Poloniœ, in Soinmersberg, Script, rer. Silesiac. t. II, p. 37-39.

- Jlabillon , Annal. Benedict. t. II, ad ann. 739. — Id. De re Dijilomat. lib VI, n" 62. — Jluiator. Prœfat. ad Chronic. Noval. t. Il, part. Il, Script, rer. Ital.

3 Murator. Script, rer. liai. t. H, part. II, col. 70 1-709. — Id. Aniiq. med. œcii t. III, dissert. 44, col. 964-973. — Piemontesi illnstr. t. IV, p. 163 et seq. — Ciampi, Vit. di Cino, p. 163-170, uot. — Ou trouve dans les deux derniers ouvrages l'extrait que M. Galeani Napione a fait du roman de Walther, d'après la chronique de la Novalèse. Un savant italien prépare une nouvelle édition de cette chroui(]ue.

302 MTTÉRATIUE DES GOTIIS.

aucun aulre souvenir des anciennes poésies gothiques el allemandes dont nous recherchons les traces. La domination des Golhs et des Lombards, la puissance de la maison d'Esté, qui s'étendit sur plusieurs pays de lAllemagne, tant de relations actives entre le nord et le midi des Alpes , semblaient devoir facihter à l'Italie la connaissance des chants septentrionaux. L'invasion d'Attila, la ruine d'Aquilée ont bien fourni le sujet de quelques romans en prose et en vers, écrits en langue provençale, française et italienne', mais tous ces ouvrages n'ont aucun rapport avec les poésies allemandes : les personnages et les faits y sont absolument différents. Le plus remarquable de ces romans composés en Italie, est en même temps le plus inconnu. Quoiqu'il soit en langue française , il porte le titre latin de Ailla flagellum Dei ., et il fut écrit, en 1358, par Xicolo de Casola de Bologne, qui prélendit avoir tiré ses matériaux de la chronique que Thomas d'Aquilée avait composée par ordre du patriarche Nicétas. Muratori en a cité quelques vers, et le manuscrit unique se trouve dans la bibliothèque de Modène^. Rien dans ce poëme ne rappelle les traditions allemandes ', et si J.-B. Pigna, qui, dans son histoire de la maison d'Esté, s'annonce pour suivre Casola", nomme Chrimilde fille du roi de Thuringe ^, ce n'est point le poëte bolonais qui la lui a fait connaître.

L'histoire nous apprend que Théodoric le Grand, ce principal personnage des poésies allemandes du moyen âge, devint roi des Ostrogoths vers Tan 457, à la mort de Théodemir,

t Quadrio, Stor. d'ogni poes. t. IV, p. 589. — Fontaniui, deW Eloqitenza italien, lib. I, cap. XIII, p. 42-43. — Uaym, Bibl. Ital. t. II, p. 32.

- Muratori, Anfiqu. Estens. prœf. p. xx.

s Je dois cette certitude à rextrême obligeance de MM. Lombard! et Galvani, bibliothécaires du duc de Modèue. Ils ont bien voulu, à ma prière, parcourir le gros volume de Casola. C'est vraisemblablement des Annales Boiorum d' Aventin, publiées en 1534, que Pigna a tiré la mention qu'il fait de Chrimilde.

4 Pigna, Hist. de' Princip. di Este, 1570. in-fol.p. 24.

5 Pigna, Ib. p. 8 et 9.

LITTÉIIATLÎUE PROFANE. 303

qui était son père ou son oncle ; mais les romanciers allemands ont singulièrement embrouillé sa généalogie. Ils racontent (|u'un chef Amale, nommé Vandalaric et surnommé Samson., épousa la fille de Rudigei\ duc de Salerne, et que de cette union sortirent Ermenric^ Dithmar, roi de Vérone, et une fille dont on ne dit pas le nom. Dithmar eut pour fils Dielrich de Vérone, et la fille de Samson devint mère de Walther de WasMstein. Ermenric, a l'instigation d'Odoacre, força Dietrich à se retirer auprès d'Attila, qui le rétablit plus tard dans la possession de Vérone*. Ses États, dans le nord de l'Italie, reçurent le nom de sa race et furent appelés Amelungia ou Anulumjcdand"'.

Les sagas d'origine allemande représentent Théodoric comme doué d'une force et d'une taille plus qu'humaines. Il n'avait pas de barbe , mais une superbe et abondante chevelure blonde couvrait sa tête ; il avait des yeux bleus, des sourcils noirs, la taille mince et les membres de conformation athlétique''. On prétend qu'un magicien évoqua devant Charlemagne plusieurs héros des siècles passés, et que Théodoric aj)parut sous une forme très-ressemblante à ce portrait". Celui qu'Enuodius trace de ce prince, dans le panégyrique qu'il prononça en sa présence, ne s'accorde avec ces détails romanesques que sur l'éminence de la taille. Il vante son teint blanc et coloré , et son visage qui, foudroyant dans la colère, était d'une beauté sans nuage dans la joie \ Suivant les sagas, Théodoric fut couronné

» Peringskiôld , IS'ot. ad Cochlœi Mt. Theodor. p. 271-277. — Chrome. Quedlinburg. in Leibnifz. Script, rer. Brunsvic. Il, p. 237. — Chronic. Ursperg.

2 Wilkin. Sag. cap. XXXIl, p. 74.

5 Wilkin. Sag. p. 23-24. — Peringskiôld, ibid. p. 241.

* Peringskiôld, Not. ad Vit. Theod. p. 242,269, 270 : " lu eandem fere seutentiam mutato paulisper verborum ordine et structura. . . descripserat Widforulus, qui alio nomine vocabatur Magus .larlus, cum iniaginem ejus corara Carolo Magno Cœsare reprœsentaturus erat, prout prolixius relatum est in Annalibus Ormi Snorronidœ. . . inter cimelia librorum mss. lîcgii Collegii Antiquitatis. . ■■

3 «... In ira sine comparatione fulmincus, in la;titià sine nube forniosus. »

à Rome, et on lui éleva une statue qui le représentait monté sur son cheval Falho*. Cet animal était célèbre dans les romans et dans les fables superstitieuses auxquelles l'arianisme des Goths donna naissance. Il portait, dit-on, son maître quand 11 descendit aux enfers, et lorsque saint Jean et Symmaque le précipitèrent dans le cratère de l'Etna ^ Une chronique raconte aussi qu'a la fin du douzième siècle, Théodoric, monté sur son cheval noir, apparut sur les bords de la Moselle ^

Ce n'est pas seulement aux Scandinaves, aux Français, aux Italiens, aux Polonais, que les Allemands transmirent leurs récits poétiques sur Attila et Théodoric. Ils les communiquèrent encore aux Hongrois, nation moins ancienne en Europe, et étrangère a toutes les autres par son origine et par sa langue. Les IMadgyars avaient, comme les autres peuples, leurs poésies, leurs jongleurs et leurs chansons populaires''. Ils trouvèrent leur nouveau pays rempli des récits sur Attila et Théodoric ; ils les adoptèrent en les modifiant, et plus tard ils les employèrent comme documents historiques ^ Ils racontent que Théodoric s'unit d'abord aux Romains contre les Huns , et qu'à la bataille de Kesmawr il reçut une blessure au front qui le fit surnommer Ilalhatatlan Detreh, c'est-à-dire l'immortel Théodoric. Lorsque Attila devint roi, Théodoric se soumit à lui ; il fut dès lors son compagnon fidèle et épousa sa nièce ^ Attila laissa deux successeurs : Chaha, qu'il avait eu de la fille de l'empereur Honorius ; et Aladaric, qui était fils de Chrimilde \ Dietrich de Vérone excita ces deux princes à se faire la guerre , et fut

1 Wilkina Saga, cap. 380.

^ Otton. Frising. Chron. V, 3. — Rymbegla, part. 111, cap. 32, p. 425.

3 Godefrid Colon, in Freher, Rer. Germ. Script. I, p. 361,

-i Notar. Régis Belœ.

s Joh. deThwiocz, Chron. rer. Hungar. — Nie. Olahi Attila, cap. Il et IV.

G Nie. Olahi Attila, cap. XVII. — L'histoire apprend que la femme de Théodoric était fille de Clovis.

7 Joh. de Thwroez, ibid. — Cet auteur a suivi Simon Kéza qui, au treizième siècle, composa une chronique des Hongrois. Il annonce qu'il tire ses récits ex anti(juis libris de gestis Hungarorum.

LITTÉHATUKE PROFANE. 305

cause, par son astuce, de la ruine de l'empire des Huns. La grande bataille que se livrèrent les fds d'Attila dura pendant quinze jours, et le nom de Prœlium Crumhelt qu'on lui donne peut faire croire qu'elle représente le combat falal des Nibelungen. Les Hongrois vantent l'éclat inaltérable d'un casque que Théodoric avait conquis sur des géants qui babitaient une caverne située près de Vérone. Tout ce qui lui appartenait était merveilleux, et la Wilkina Saga, qui parle aussi de ce casque, décrit sa fameuse épée, qui n'avait pu être trempée qu'après qu'on eut parcouru neuf royaumes pour trouver l'eau la [ilus convenable à sa fal)rication * .

Nous ne poursuivrons pas plus loin les anciennes traditions sur Attila et Tbéodoric. Elles ont traversé tout le moven âî>e, et forment une cliaîne poétique qui, depuis les temps rapprocbés de ces rois, parvient aux âges modernes. Les poèmes, les contes, les cbansons sur Attila, Dietricb de Berne, Sigfrid, ont fait, dans la vaste Allemagne et pendant plusieurs siècles, l'amusement de tous les rangs de la société, depuis les princes jusqu'aux artisans et aux laboureurs ^. Le père du tbéâtre allemand, Hans Sacbs, fit de Sigfrid le sujet d'une de ses nombreuses tragédies, et depuis le quinzième siècle ce béros invulnérable, le prince de Vérone et le roi des Huns remplissent les nombreuses liistoires fabuleuses que l'imprimerie fournit sans cesse à la curiosité du peuple.

• Wilk. Sag. p. 100.

- Aventin. Hist. Boior. p 165. — Chron. Quedlinh. apud Leibnitz, Rer. Briinsv. Script. II, p. 237. — Fischer. Not. ad Attila; prim. exped. in Gallicis^p. 42. Ce dernier auteur cite la chronique manuscrite de Strasbourg (jui dit que les paysans parlaient et chantaient beaucoup de Dietrich de lîerne. — NVolfg. Lazii De Mifjrat. gent. p. 686. — Goldast. Prwf. t. III, Const. Imp. « Nemo princeps cujus quidem memoria superest , Theutonorum carniinibus celebratior ullus fuit, quœ passim adhuc à vulgo nostro in Germanià, Danià , Suediâ et Hungarià decantantur. » — Theod. à Niem. De Schismate inter Urban. et Clément.

lib. III, cap. Vin, p. 62 ■■ Theodoricum Alemani dilexisse videntur, quem

adhuc Theodoricuiu de Berne Germauiœ vulgus appellat, necnon quasdam de ipso cantilenas in vulgari Theutonico ad ipsius régis laudeni dictaverunt, quac adhuc plerumquc per rusticos et mechanicos decantantur. «

306 LlTTÉllATURE DES GOTHS.

En terminant ici nos recherches sur les récils poétiques dont l'origine remonte aux Goths d'Hermanaric, d'Attila et de Théodoric, nous sommes bien éloigné de prétendre avoir épuisé cet intéressant sujet. Nous déclarons au contraire que nous n'avons fait que l'eftleurer , et que nous connaissions d'avance la faiblesse de l'esquisse que nous pouvions en tracer. C'est dans les écrits des savants de l'Allemagne qu'on peut trouver des notions complètes, des recherches approfondies et des conjectures ingénieuses sur les développements successifs de ces traditions épiques du moyen âge. Leurs ouvrages n'étant pas généralement connus, nous avons cru pouvoir risquer l'essai qu'on vient de lire , mais nous reconnaissons sans peine que nous ne possédons ni l'érudition , ni les secours qui seraient nécessaires pour exposer d'une manière satisfaisante la marche de ces traditions. Notre seul but a été de donner de nouvelles preuves de l'existence d'une ancienne littérature gothique, et de faire voir qu'elle ne se bornait pas seulement à des traductions de la Bible et à des commentaires théologiques. Nous avons voulu montrer que les Goths, si cultivés en Mœsie, ne l'étaient pas moins à la cour d'Attila , et que leurs chants , fort supérieurs h ceux de tous les peuples barbares , furent l'origine de ce réseau de traditions et de poèmes qui s'étendit sur toute l'Europe , et intéressa si vivement toutes les classes de la société, en se mettant à la portée de toutes sous forme d'odes, d'épopées, de récits ou de chansons populaires. On retrouve des transformations analogues dans les romans de chevalerie, quoique leur origine soit bien différente , et cette mutation continuelle de forme était un caractère et un besoin du moyen âge. Si cet essai excitait la curiosité et attirail sur le même sujet l'attention de quelque littérateur plus en état de le traiter dans toute son étendue, notre but serait atteint et notre espérance dépassée.

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