CORPS DE LA PIECE
Coiniiie ils s'en allaient tous, furieux, mau-
[grcanl, (Priant et regardant de travers le géant, un houx noir, qui songeait près d'une tomhe.
[un sage, m'arrêta brusquement par la manche au j)as-
[sage.
et'me dit :
(^)uand mai nous les ramène, ô songeur, nous
[disons ; les voilà ! tout s'émeut, pierres, tertres, gazons ; le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en
[extase, le saule pleureur chante en achevant sa phrase.
Par contre, si l'on prend les pièces écrites en deux (ois et que l'on compare les deux parties de ces pièces, on voit bien que ces
deux parties ne sont pas de la même date, que la seconde partie est bien de la date du manuscrit et n'est point une simple copie. Exemple: /. i. i3. A propos d'Horace, i""^ partie : jusqu'à : Puis j'ajoutais farouche. . . . i846
2® partie : — la fin i855
Les caractères de versification sont h peu près les mêmes : on a vu que, dès i8/i6, le vers de Victor Hugo a acquis toute sa souplesse.
Mais les deux styles sont infiniment différents. On ne trouve point dans la i""" partie cette abondance d'imao^es originales qui est une des marques distinctives du style de i85/i-i855 : « Puis j'ajoutais farouche :
O cancres qui mettez Une soutane aux dieux de l'éther irrités, Un béguin h Diane, et qui de vos tricornes Coiffez sinistrement les Olympiens mornes,
Nul ne vit près de vous dressé sur son séant,
Et vous pétrifiez d'une haleine sordide
Le jeune homme naïf, étincelant, splendide,
Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs !
A Pindare serein plein d'épiques rumeurs,
A Sophocle, à Térence, h Plante, à l'ambroisie,
0 traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie.
Vos ténèbres, vos mœurs, vos jougs, vos exeats,
Et l'assoupissement des noirs couvents béats.
Date de « Réponse à un acte d'accusation », de « Quelques mois à un autre » et de « Ecrit en 18^6. »
« Réponse à un acte d'accusation. »
Edition : janvier, i83/i; Manuscrit, 24 octobre i854.
L'examen de 4a versification et du style de cette pièce suffirait pour faire rejeter, ici comme ailleurs, la date de l'édition et accepter, au contraire, celle du manuscrit. En effet, la proportion des vers coupés ailleurs qu'à l'hémistiche est de i sur 2 1/2 ; on trouve plusieurs fois la coupe au cinquième pied (5 + 7) et une fois la coupe au septième (7 + 5); il y a aussi un nombre considérable d'enjambements, exactement i sur 7 vers. Quant au style, les caractères de i854 y éclatent plus qu'en aucune autre pièce : il y a plusieurs emplois du double substantif; les images sont extrêmement fréquentes, originales et mêmes bizarres, mais cette bizarrerie ne vient pas, comme dans les œuvres de i83o à i84o, de l'impuissance de l'inauguration; elle est cherchée, voulue. Cette « Réponse » est une sorte de chant de triomphe, où au lieu d'essayer de convertir le « classique » auquel il s'adresse, le poète se fait un jeu de l'éblouir, de lui « faire voir du rouge ».
On en pourrait dire autant de la pièce « Quelques mots à un autre » (Edition : novembre i834, manuscrit : novembre 1854)'.
Mais il y a, pour ces deux cas, un argument nouveau et qui demande qu'on s'y arrête. Chacune de ces deux pièces est donnée comme une réponse à une critique particulière déterminée. Or la « Réponse à un acte d'accusation » parait bien être la réponse non point à un article spécial, mais d'une manière générale, aux attaques dont Victor Hugo était l'objet vers i83'i, et surtout vers i83o. On ne trouve dans les journaux, de i83o à i834, aucun article qui puisse être considéré comme un « acte
I. Vers coupes ailleurs qu'à l'hémistiche : i sur 2 1/2. Enjambements: i sur 8. D'ailleurs, remarquer que les deux dates s'accordent à donner le même mois.
q/f LA CHRONOLOr.IE DES CONTEMPLATIONS
d'accusation » formel et systématique. Sans doute, on rencontre, à l'occasion des drames de Victor Hugo, bien des critiques, dans la Quotidienne, la Gazette de France, le Constitutionnel, le National; mais ce ne sont là que des éléments épars d'un « acte d'accusation. » D'ailleurs, la critique de ce qui constitue l'essence de l'œuvre romantique, à savoir la réforme de la langue, de la versification et du style, est toujours mêlée, dans ces articles, à des remarques particulières sur l'immoralité de tel drame, les invraisemblances, le défaut de vérité historique ou humaine, etc. C'est donc Hugo lui-même qui a du grouper et systématiser ces attaques contre les principes fondamentaux du romantisme, les dégager de toutes les critiques de détail au milieu desquelles elles étaient noyées, et en constituer cet « acte d'accusation », qui n'a qu'une valeur représentative et symbolique.
-H en est de même pour « Quelques mots à un autre ». Et ici ce n'est plus une simple conjecture, mais une affirmation absolument fondée. En effet, Victor Hugo écrit plaisamment en s'adressant à son adversaire :
Vous vous ébahissez en vers rétrospectifs
Que ma voix trouble Tordre...
Horreur ! et vous voilà poussant des cris d'hyène
A travers les barreaux de la Quotidienne...
Or c'est en vain que l'on cherche l'article en vers, auquel il est fait allusion ici, dans toute la collection de la Quotidienne, de 1827 à i835.
Si cet article n'existe pas, non plus que, a l'acle d'accusation », les deux pièces sont véritablement de i854 : i> l'époque des événements, le poète n'aurait pu se permettre d'inventer ces faits; il n'en aurait même probablement pas eu la pensée.
Enfin, si l'on se reporte aux œuvres politiques et littéraires de i834, on voit bien que « Réponse \\ un acte d'accusation » et « Quelques mots à un autre » ne peuvent être de cette époque. — Cela a été une tradition constante, chez Victor Hugo, d'assimiler la réforme romanticjue aux révolutions politiques et sociales. Ce n'est lit d'ailleurs (ju'une des applications particulières de sa théorie du rôle social du poète. Donc, dès i83/i, il déclare que « le romantisme est aussi une révolution, (|ui marchera intacte à cùté de sa sœur, la politique » (Mil. et IMiil. mêlées, i834)- Mais c'est de la révolution de i83o que Victor Hugo se réclame ici; et l'on voit même, îi (juelques lignes de distance,
DATK DF QUELQUES PIECES q5
qu'il condamne certains excès et certaines tendances de cette révolution'. Rn iSS/'i, Victor Hugo fait deux parts bien distinctes dans la révolution de 1789; il admire sans réserves la Constituante et Mirabeau; il n'a pas assez de haine et de dégoût pour la Convention et Robespierre : « La i^rovidence est ménagère de ses grands hommes. Elle les émet et les retire au bon moment et ne leur donne jamais à gouverner que des événements de leur taille. Quand elle a quelque mauvaise besogne à faire, elle la lait faire par de mauvaises mains; elle ne remue le sang et la boue qu'avec de vils outils. Ainsi Mirabeau s'en va avant la Terreur; Napoléon ne vient qu'après. Entre les deux géants, la fourmilière des hommes petits et méchants, la guillotine, les massacres, les noyades, 98. Et à 98, Robespierre suffit; il est assez bon pour cela ». (Opinions d'un révolutionnaire de i83o.) « Dans l'Assemblée constituante, il y avait une chose qui épouvantait ceux qui regardent attentivement, c'était la Convention... 98, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89... C'était une chose qui devait avoir une forme monstrueuse que l'embryon de la Convention dans le flanc de la Constituante : œuf de vautour porté par un aigle. » (Etude sur Mirabeau. i885.)
Dans la Réponse h un acte d'accusation, loin de faire la même distinction, Victor Hugo se compare de préférence aux conventionnels, à ceux-là précisément qu'il a l'habitude de maudire en i884 :
« Oui, — je suis ce Danton, — je suis ce Robespierre !... »
Et il y a dans tout le cours de cette pièce, et aussi dans « Quelques mots à un autre » une abondance d'expressions révolutionnaires, qui ne seraient certainement pas venues si facilement sous la plume du modéré de 1880 ". Sans doute, il ne s'agit ici que de
I . « Je ne suis pas de vos gens coifTés du bonnet rouge et entêtés de la guillotine. » « La République, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque a l'une de ces trois choses. »
a. Réponse à un acte d'accusation :
« Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire », à comparer avec l'expression de 1834, déjà citée : « Je hais vos gens coifTés d'un bonnet rouge », et avec cette autre : « Un classique jacobin : un bonnet rouge sur une perruque. » « Sur le sommet du l^inde on dansait ça ira ! Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole. »
« Et tout quatre-vingt-treize éclata
Et j'ai ballu des mains, buveur du sang des phrases »
qC) LA CHRONOLOGIE DES CONTEMPLATIONS
littérature. Mais, en i83o, et il devait en être de même en i834, Victor Hugo se servait précisément de ces expressions pour désigner les excès où la littérature ne devait pas se laisser entraîner: « Dans les lettres, comme dans la société, point d'étiquette, point d'anarchie : des lois. Ni talons rouges, ni bonnets roui^es. » (Préface d'Hernani.) On pourrait dire encore que le poète, exaspéré par les critiques de ses adversaires, s'emporte à des exagérations qui ne sont que des impatiences, ou bien qu'amusé par leur étroitesse d'esprit, il prend un certain plaisir à les scandaliser. 11 y a en effet bien de l'ironie dans ces deux pièces ; mais il y a aussi des passages sérieux, et ce sont souvent ceux qui reflètent le mieux les sentiments révolutionnaires de l'auteur. Quoi qu'il en soit, et quelque excité ou amusé qu'il fût, Victor Hugo n'eût point écrit ces Carmagnoles littéraires en iSS/i.
« Ecrit en i846. »
Edition: Paris, juin 18^6;
Manuscrit: Recopié le 12 novembre i85/i.
Ici aussi la versification et le style présentent les caractères de i85/i. Mais ces arguments ne seraient point suffisants pour dater une pièce de cette importance. D'ailleurs, on a vu que la versification de 1854 n'est pas sensiblement dlfierente de celle de 1846. L'étude du style fournit des arguments beaucoup plus sérieux: en effet, le style de i846 n'est guère différent de c^lul de i83o(cf. pages 88 et89). Or, ici, c'est bien exactement la manière de 1854. Il semble, au premier abord, que l'on pourrait tirer d'autres arguments du fond même de la pièce et du caractère des idées qui y sont exprimées. Victor Hugo s'y déclare antiroyaliste. Or, il était encore royaliste en i846, il n'est devenu républicain qu'en 1849. Sans doute ; cependant on pourrait objecter que ce n'est point la royauté de Louis-Philippe qui est mise en cause ici, mais la monarchie absolue d'avant 1789; ce n'est point aux orléanistes que Victor Hugo répond, mais aux royalistes de droit divin.
L'étude des circonstances qui auraient provoqué cette profession de foi fournit l'argument décisif: Cette pièce serait une réponse de Victor Hugo à une lettre que lui aurait écrite un marquis de C... d'E... au sujet de son discours ii la Chambi'c des Pairs sur les affaires de Pologne. Or, Il y a tout lieu de douter de l'authen-
Quelques mots à un autre :
« J'ai dit aux mots d'en bas : Mancliols, huileux, guilrcux, Redressez -vous » etc.