‹ Mélanges d'histoire littéraireChapitre 84 sur 85 · HARMONIES POETIQUES · texte numérisé non relu

HARMONIES POETIQUES

arrosent l'aloès

des doux vallons d'Enna fait le

par l'orap^e jaunie (jardin...

qui soulève le cœur

respire hardiment le feu

C'est à tort que l'édition donne :

De tout ce que j'aimais l'image évanouie

Le ms. donne : j'aimai.

Str. 21. F. 28 v«.

arrosent l'oranger des rochers de Sora fait le jardin par Voracje ravie [du monde

qui soulève le sein respire fièrement le feu

Ce mont de feu, biffé mais non remplacé. Dans ledit. : brûlant.

F. 29 v". — Cinq essais de suite sont biffés pour la str. 20. Puis un trait transversal sépare la page en deux et la strophe est écrite en entier :

qu'une omhre planant qu'un souvenir planant

tout éclat et chaleur tout lumière et chaleur

F. 3o v''. — Après le v. 22 une note en prose :

Ici fx vers pour sa voix que me renvoijait la solitude .

Les 4 vers que l'édition donne en effet à cette place sont écrits en marge du f" suivant.

celte voix que j'aimais, seul écho la sienne, écho vivant qui ren-

[de la mienne [voyait la mienne

qui dans mon cœur ému vibrant et ces deux voix d'accord, vibrant

[à l'unisson |à l'unisson

s'unissaient dans mon âme... se confondaient en une...

Str. 23.

mêlaient leurs mâts tremblants [aux feuilles

F. 3i. — Une faute d'accord :

où mon extase encor se redoublait [du sien ces rochers, ces insectes, ces mers et tout dans notre vie

et claire comme l'onde dans la joie et l'amour et ces traits réunis tiède, froide, inanimée de ce pâle soleil

X\l. — L.VNSON.

mêlaient leurs mâts treniblants [aux arbres

où mon délire

ces rochers, ces astres, cette mer et toute notre vie

et calme comme l'ombre dans la joie et la paix et ces traits concentrés tiède, inerte, inanimée (lu céleste soleil

Iq4 étude sur les manuscrits de LAMARTINE

F. 32. — En marge le compte des vers : 620.

la pure image la grande image

pâlirait dans n^on sein sous l'oni- de ce Dieu pâlirait sous l'ombre

[hre du nuage [du nuage

qu'il faudrait le chercher, hélas ! qu'il faudrait le chercher eux moi

Un changement de strophe indiqué après le vers 42 : ou j'aurais eu pitié de ma propre pensée, n'a pas été effectué dans l'édition.

el les ans ont brisé la glace et les ans ont brisé l'image

et rimage a fui'.... mais le sou- Tout s'est évanoui mais le souvenir

de l'apparition ravissante [venir de l'apparition matinale

que visitaient parfois que visitaient jadis

sous l'aube sans retour de mon au rayon pâlissant de mon soir

pour briser son image [soir pour y briser limage

qu'un jour du midi dore qu'un jour du matin dore

F. 33. — En marge le compte des vers : fj56. Un vers mal construit a été refait :

et sur les flots charmés il en sort et sur les flots dormants se répand [une voix

De même plus loin, on a corrigé dans le texte définitif une phrase qui n'avait pas de sens :

y guide en triomphant y guide en triomphant

avec un lévrier aussi hlanc que la un lévrier folâtre aussi blanc que dont le regard joyeux [neige dont le regard aimant [la neige

Après le vers 18 : « Qui serpente à travers le myrte et l'églantier », un trait, puis la date : Monlcidot 3 novembre 1829. — En marge, une indication en prose pour la suite :

et une barque, la voile tendue, semble attendre

F, 33 v°. — D'un trait sans rature ni variante les 4 vers 23-20 qui développent cette noie puis une ligne de points suspensifs et de nouveau : Fin. Mnntculot 3 novembre 1829.

L'édition critique des œuvres de Lamartine, réclamée par M. Zyromsky dans sa pénétrante et curieuse étude sur le grand poète, ne semble pas devoir être menée à bonne fin avant un temps assez long. — Quel devrait être dans cette édition l'importance attribuée aux Manuscrits du poète? Le travail que nous venons d'essayer sur ceux qui sont conservés h la Bibl. Nationale pourrait aider utilement pour répondre à cette question.

Sans aller jusqu'à déclarer avec MM. P. et V. Glachaut que les Manuscrits de Lamartine ne sauraient fournir aucune lumière ni aucun renseignement à ceux qui les voudraient étudier de près, il nous faut cependant reconnaître qu'ils ne sont pas aussi intéressants qu'on pourrait l'espérer au point de vue de l'établissement du texte. MM. P. et V. Glachaut avaient, semble-t-il, quelque raison d'être déçus lorsqu'ils parcoururent les Manuscrits de Lamartine, au sortir des Manuscrits d'Hugo, ces prodigieuses mines de variantes et de vers inédits. Dans les petits albums élégants où court l'écriture sensible et limpide de Lamartine, on n'a point le plaisir profond de suivre dans tous leurs efforts une imagination inlassable et un labeur obstiné. On peut du moins y saisir, dans sa spontanéité, l'élan d'un esprit aisé et vigoureux: et il s'en dégage, pour qui les lit, une impression unique de facilité, de sincérité et de puissance. Aucune écriture n'a conservé comme cette « ansilaise » large et penchée de Lamartine le frémissement de l'àme. L'inspiration se laisse voir entre ces feuillets dans tout son abandon mais aussi dans toute sa vigueur, et les curieux qui prendront la peine de les parcourir ressentiront, plus encore que dans les poèmes imprimés, le charme de se laisser emporter par le grand flot lyrique. Les traces des hésitations, des tâtonnements ont été laissés là sans coquetterie par le moins artificiel des poètes — l'œil suit un instant à travers les ratures les premiers élans maladroits (le la strophe, mais soudain un grand trait triomphant barre la page maculée; le feuillet retourné, l'écriture devient rapide, vivante et déliée, et la strophe tout entière s'envole sur la page blanche. On sent que le poète l'y a jetée d'une haleine, et qu'il

If)6 ÉTUDE SUR LES MANUSCRITS DE LAMARTINE

s'est arrêté, lui aussi, un instant, à la contempler dans sa perfection.

Donc, ce que les iNIanuscrits fournissent surtout, ce sont de précieuses indications sur la manière dont Lamartine composait. Ils attestent que l'idée se présentait à son esprit avec sa forme c'està-dire avec le mouvement et les images lyriques. Les esquisses en prose que l'on rencontre fréquemment attestent l'extraordinaire bouillonnement de cette pensée que la plume ne pouvait suivre.

C'est le mouvement qui est admirable dans ces esquisses qui par là donnent une impression presque aussi forte que la strophe elle-même. Voyez par exemple les deux esquisses de « La Liberté » et du « Crucifix », l'une fougueuse, l'autre recueillie et mesurée. On sent que Lamartine pense par strophes tant la démarche de son esprit est spontanément lyrique. Il lui arrive quelquefois de remplacer par d'autres images dans le texte définitif celles que l'inspiration lui avait tout d'abord apportées mais, le plus souvent, il les conserve. Cependant, jamais il ne s'astreint à suivre l'ordre qu'il avait d'abord assigné aux différents développements. Son plan n'est jamais fixé par avance sur le papier. Il le porte dans sa tète, il l'équilibre et le transforme à son gré. Quand le sujet lui plaît et que l'inspiration le soutient, ce plan vague et flottant se trouve finalement très harmonieusement construit. S'il compose souvent si mal, c'est par lassitude.

Lamartine développe par grands ensembles. Jamais il ne met décote un détail curieux, un vers bien ouvragé. 11 ne prend jamais la plume que pour écrire ce qu'il a déjà réalisé dans son cerveau. — Il n'avance point à l'aventure : il sait toujours où il tend. Quand la forme se dérobe, il la cherche en grillonnant quelques essais, en récrivant plusieurs fois do suite et sans doute, en se le redisant à soi-même, le vers initial de la strophe à venir. Pendant ce temps la strophe se construit mentalement. Quand il la « voit» bien nette, tout entière, il bide la page couverte de ratures et de tronçons de vers, tourne le feuillet et écrit la strophe sans ponctuation, sans arrêt, sans reprises, d'une haleine.

Mais avant ainsi trouvé une forme à sa pensée, il ne s'en tient pas là. Il ne revient pas toutefois au texte primitif pour le corriger et le remanier, mais il repasse les vers dans sa mémoire, les examine et les refond. Les expressions (aibles tombent et sont remplacées par d'autres plus vigoureuses, plus colorées, plus harmonieuses. C'est la « rature spirituelle » dont parle M. Faguet dans sa Préface aux « Papiers d'autrefois » de MM. P. et V. Gla-

chaut. Cela fait, il récrit quelquefois la pièce, parfois à deux ou trois reprises. Les ciiaiif^enients ainsi accomplis concernent uniquement le style. De nouveaux développements ne viennent pas se grefTer sur la première version comme il arrive souvent chez V. Hugo par exemple. Lamartine retranche rarement et n'ajoute jamais.

Cependant, cette manière de composer est surtout suivie pour les (c Méditations ». Il semble que pour les « Harmonies » composées beaucoup plus hâtivement encore, Lamartine recommence moins et rature davantage. Nous en avons la preuve dans certaines ratures, surcharges, additions au crayon sur des textes à l'encre ou inversement et dans des indications en marge telles que: bon à changer — ... etc.

Il reste enfin une période de travail qui ne parait pas être la moins importante: c'est celle qui précédait l'édition. Quoi qu'en ait dit malignement S'^-Beuve Lamartine ne « livrait pas ses brouillons au public ». Il a revu et corrigé les brouillons des Méditations et des Harmonies, soit sur la copie qu'il en a fait luimême, ou qu'il a fait exécuter, soitsur les épreuves. En effet nous n'avons pas un seul texte important de « Méditation » ou d' « Harmonie » qui ne présente un certain nombre de différences avec le texte de l'édition. Ces corrections sont pour la plupart des corrections de mots ou de style — elles sont heureuses le plus souvent. Parfois cependant des expressions justes et énergiques ont été remplacées par des mots vagues, au détriment du sens et de la poésie. Pour les Harmonies, les changements de rythme sont fréquents. Enfin des strophes entières, jugées soit médiocres, soit — c'est le cas le plus fréquent — dangereuses comme idées ou trop violentes de ton, ont été supprimées.

II faut donc se garder, en parcourant ces Manuscrits bien écrits et peu couverts de rature, de se faire illusion sur la négligence de Lamartine. Sa facilité, certes, est évidente et il lui arrive souvent d'en abuser. Mais elle n'a pas toujours exclu chez lui le souci de la perfection. Les « Méditations » et les « Harmonies » ont été mises plusieurs fois sur le métier. Lamartine s'y est appliqué et il a accompli toute la « besogne » de l'écrivain autant que le lui ont permis et sa vie dispersée et bousculée, et sa nature rebelle à l'effort prolongé et pé nible. Mais à cette époque de sa vie, il est certain qu'il n'était pas encore autant qu'il l'est devenu depuis, un improvisateur génial et trop confiant dans sa virtuosité.

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