LE COMITÉ DE LIQUIDATION DES AFFAIRES BELGIQUES
de Bruxelles et des Pays-Bas pour Wurzbourg, puis pour Ratisbonne. Elle contenait des argenteries d'église, des vaisselles de tous genres, des espèces d'or et d'argent et d'autres effets qu'on ne pouvait considérer comme objets de culte, tels que coupons d'indienne, perles, toiles, linges.
En juillet 1796, à Ratisbonne, on en retire des pièces d'argenterie, objets de culte, et la vente produit 4317 florins de monnaie courante de Brabant. La caisse arrive à Linz, en 1797, où l'on vend une partie des effets pour 365 florins. Après avoir encore séjourné à Nusdorf, elle aboutit à Vienne, en 1801. On l'ouvre et on y trouve encore des effets de valeur, ainsi que quelques objets d'argenterie. Le produit de la vente jusqu'à cette date s'élevait à la somme de 4682 fl. 15 s. 6 d., « somme dévolue à titre d'épave à S. M. sans pouvoir donner matière à quelque réclamation, les chapitres et les confréries ayant été supprimées par les Français en Belgique ; et les effets et biens des mains-mortes appartenant au souverain sous la domination ou pouvoir duquel ils se trouvent ou se sont réfugiés » (séance du comité, 18 février 1801, rapport de i'official Van Overloop). Le rapporteur propose de vendre le restant de la caisse en vente publique, au mont-de-piété; mais le comité, après examen de la caisse, ne peut consentir à la vente d'effets présumés appartenir à des particuliers et décide de les rendre à celui qui s'en justifiera propriétaire. En l'occurrence, le chanoine Warnots les réclama, comme héritier de la demoiselle De Man, de Bruxelles.
Des rapports intéressants concernent également le transport et les pérégrinations, et même parfois la vente des archives belgiques, les papiers de la chambre héraldique des Pays-Bas, et des objets de la Monnaie.
Le montant de la caisse du comité de liquidation s'élevait le 11 mars 1797 à 2681 florins 4 sols et 8 deniers, argent courant de Brabant. Les opérations du comité augmentèrent bientôt, le fonds d'argent varia nécessairement, pour atteindre ainsi en février 1801, en recettes, la somme de 282,884 fl. 3 s. 7 d. et en dépenses 269,917 fl. 7s.8d. Sont comptés, parmi les dépenses, par exemple, les frais déboursés par les membres du comité pour leurs voyages, les frais de transport d'objets soumis au contrôle du comité, les frais d'expertises,,, les- frais de courtage aux banques, les gages, et gratifications aux employés, les secours à d'anciens fonctionnaires, etc.
Le dernier compte, du 8 février 1804, mentionne 12,116 fl. 17 s. et 1 d. de recettes et 137 fl. 1 d. de dépenses. Le solde, soit
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11,979 îl. 9 s. consistait en une obligation de la caisse des dettes, de 10 mille florins (11,660 fl. 8 s. 8 d.), et en argent comptant 319 fl. 4d.
Qu'est-il advenu de ce reliquat ? Nous l'ignorons. Nous n'avons d'ailleurs plus trouvé de trace du comité de liquidation lui-même.
Les affaires qui lui avaient été soumises jusque là furent peutêtre réunies aux autres affaires financières de l'Autriche pour former ce que plus tard on appela la « dette austro-belge » ?
Cette question a fait l'objet de plusieurs études (')• Lorsque Guillaume de Nassau accepta la souveraineté de la Hollande et de la Belgique, il fut assez complaisant, le 11 octobre 1815, pour mettre à la charge du nouveau royaume les dettes et emprunts que l'Autriche avait contractés dans les Pays-Bas durant son gouvernement. Après bien des négociations, menées pour l'Autriche par ce même Barbier que nous avons rencontré déjà dans cette étude (ancien conseiller des finances, très compétent, émigré en Autriche en 1794), l'Autriche, par une convention signée à La Haye en 1828, se déchargea définitivement sur le royaume des Pays-Bas d'une dette au capital de 31 .000.000 de florins et sut même se faire payer onze-cent-et-vingt-mille florins pour des prétentions chimériques. D'après l'étude de M. Gachard, la Belgique, loin d'être redevable de la moindre somme à l'Autriche, était en droit de lui réclamer plutôt 22 millions de florins!
La dette austro-belge engloba-t-elle les obligations du comité de liquidation belgique ? On pourrait le croire, vu ce texte de M. Bigwood (') : « On admettait à l'inscription du grand-livre de la dette des Pays-Bas toutes les obligations de la dette austro-belge, trouvées dans les dépôts publics de l'Autriche. Comme compensation à ces charges, les Pays-Bas rentraient dans les sommes trouvées dans certaines caisses publiques de l'ancienne Belgique et enlevées lors de l'évacuation de notre pays par les Autrichiens ».
Ed. LaloivE,
Sous-chef de section aux archives générales du royaume
à Bruxelles.
(1) Gachard, La dette austro-belge, dans la Revue de Bruxelles, octobre 1838, r." d'octobre, p. 1-33; Dumorties, Observations complémentaires sur le partage des deties des Pays-lias, dans la même Revue, 1838, n" d'octobre, p. 83-186; De Martfau, Histoire de la dette publique belge. (Mémoires couronnés de l'Académie royale de Belgique, t. XLVIII, in^".) Bruxelles, 1885. — A citer spécii-lement : G. Biowood, Les origines de la dette be'ge, dans les Annales de la Société d'arctiéologie de Bruxelles, 1606, t. XX, p. 5-49.
Les nominations épiscopales
aux premiers temps de Tépiscopat américain (i).
Des obstacles de nature spéciale s'opposèrent à l'introduction de la hiérarchie catholique aux États-Unis. Laissant de côté la période coloniale (-), nous assistons d'abord, après l'établissement de l'indépendance conquise avec l'aide de la France, à une tentative de mettre l'Église catholique des États-Unis sous la dépendance de celle de France. M. Charles R. Fish a publié dans VAmerican Historical Review (*) une collection de lettres très intéressantes, extraites des archives de la Propagnnde; qui nous révèlent les négociations en vue d'amener cette extension de l'influence française. Ce danger fut écarté par l'élévation de John Carroll à la dignité de vicaire apostolique et plus tard à celle de premier évêqiie des États-Unis. Des instructions spéciales avaient été envoyées par la congrégation de la Propagande pour régler la présentation du candidat à cette importante nomination. Elles ne visaient que ce premier cas, tout spécial, et ne pourraient dans la suite être invoquées comme précédent dans des affaires semblables. « Eorum decreto ... sancitum est, ut presbyteris, qui in foederatae Americae provinciis catholicae religionis ministeria rite exercent, curamque agunt animarum, committeretur, ut collatis simul consi-
(1) Je prends la liberté d'exprimer ici mes profonds sentin:eits de reconnaissance envers Leurs Éminences le cardinal Gibbons et le cardinal Bégin qui ont bien voulu' faciiitermes recherches dans les archives archiépiscopales de Baltimore et di Québec. C'est surtout aux bons et généreux offices de l'archiviste de l'archevêché de Québec, M. l'abbé St. George Lionel Lindsay, que je suis redevable d'avoir pu utiliser la plus grande partie des matériaux de ce travail. Je l'en remercie de tout cœur.
(2j Voir Thomas J. Campbell, S. J. The beginnings of ihe hierarchy in the United States, dans les Historical records and studies of the United States historical Society, janvier 19C0, t. I, 2^ partie, p. 251 svv.
\^) Documents relative to the adjustment of the roman catholic organization in ihe United States to the conditions of national independence, 1783-1789, dans VAmerican Historical Review, 1910, t. XV, p. 800-829.
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liis id primuni inquirerent, qua in urbe sedes ista episcopalis constitui deberet, deinde qui potissimum idoneus ad hoc tantum munus ex iisdem presbyteris assumendus videretur, quem Nos pro prima hac vice tantum, et ex speciali gratia ab eodem clero eligendum, atque huic apostolicae Sedi praesentandum permisimus » (')•
La religion catholique prit un vigoureux essor dans la jeune république et l'évêque Carroll ne tarda pas à voir la nécessité d'ériger de nouveaux diocèses pour pourvoir aux besoins spirituels des nombreux fidèles. Le 8 avril 1808, Pie VII créa quatre nouveaux sièges, élevant en même temps Baltimore au rang d'archevêché et de siège métropolitain (-'). Sur la recommandation de Mgr Caroll, « the excellent and Rev^ gentlemen M"'" Cheverus, native of France, Egan oî Ireland, and Flaget likewise of France, were respectively created bishops oî Boston, Philadelphia, and Bardstown. The R. Rev-^ Dr. Concanen, of the order of S* Dominick, and who had resided for more than thirty years in Rome, was appointed and consecrated there bishop of New York, and he was entrusted with the bulls and ail other ofiicial documents, the proper and requisite évidences of the new organization. For two years he anxiously sought an opportunity to sail for his diocèse, and bring with him the papers so necessary for us. But the rigorous embargo, or rather confiscation laid on ail american vessels in Italy, by order of Napoléon, put it out of his pov/er to sailin safety, or, as he thought, to hasard the writings in his possession. However, he was prevailed on last spring to hâve authenticated copies taken of the bulls for the érection of an archiépiscopal see, the division and establishment oî the new diocèses, and oî the nomination and constitution oî their bishops, he reserving the originals. Thèse copies v^ere sent to a confidential îriend in France, and provid'entially were brought to me by M' Flaget, who, on hearing oî his nomination to a bishopric, went to France and returned last august. He, with the bishops oî Boston and Philadelphia, will be consecrated
fl) Erectio episcopatus in civifate baltimorensi Pins PP. VI. Dat. die 6 aprilis 1789, anno XV. — Bullarii romani continnatio, t. VI, 3, p. 3132. Le révérend John Carroll écrit au révérend M. O'Brien, curé à Saint-Pierre de New^-York, le 10 mai 1788 : « A prospect having opened itself of procuring a bishop, eligible by the officiating clergymen in America, instead of being appointed by a foreign tribunal (which would shock the political préjudices of the country),the mémorial for that purpose is now gone to his Holiness ». American catholic fiistorical researches, 1891, t. VIII, p. 57.
(2) Juris pontijicii de propagandafide, t. IV, p. 509-511.
on the 28'*^ of this month, the first and 4''' of novr. As to the vénérable D"" Concanen himself, aîter many fruitless endeavours to obtain a passage to America, he thought at last that he had succeeded, and fortified by a passport, he went from Rome to Naples, intending to embark on board an american ship which was allowed to bring home the unfortunate american seamen, whose vessels had been so treacherously confiscated in Naples. But M'^ Concanen, on his arrivai at that city, was constantly put under arrest and prohibited îrom going out; which disappointment made such an impression on him that he fell ill and died in âfewdays, june 19(').>.
Le caractère cosmopolite de l'episcopat américain ainsi augmenté témoigne des vues larges et de la détermination de l'archevêque Carroll, qui dans ses nominations n'avait d'autre considérant que le désir d'étendre le royaume de Dieu. Le choix de Cheverus et Flaget, tous deux français de naissance, prouve mieux que ses paroles quelle était sa reconnaissance envers la divine Providence d'avoir envoyé des prêtres français, pleins de dévouement et de zèle, pour subvenir aux besoins grandissants de l'Église américaine. Toutefois son cœur de catholique éprouvait une grande douleur à la pensée « que nous étions redevables de ces avantages aux persécutions qui affligeaient la religion en France» (-'). La conduite de ces hommes apostoliques les rendait dignes des honneurs qu'on leur conférait et qu'ils n'avaient ni désirés ni recherchés. Ils devinrent citoyens naturalisés d'une république d'un nouveau monde qui ne connaissait pas lahainedelareligion catholique, seule cause de leur exil. Des hommes de cette trempe, grâce à leur haute éducation et leur zèle, furent dans la suite les meilleurs candidats à l'episcopat ( ").
Malheureusement une autre influence étrangère se fit sentir bientôt, hostile à la nomination de tout évêque d'origine française ;
(1) Archives épiscopales de Québec. Diocèse de Baltimore. Mgr Carroll à Mgr Plessis, 15 octobre 1810; Records of the american catholic historical society, Philadelphie, 1907, t. XVIII, p. 291 sv.
(2) L'archevêque Carroll exprima ces sentiments en tous termes à l'occasion de la fondation du séminaire de Baltimore par les sulpiciens dans une lettre à lord Arundell, datée de Londres, 4 octobre 1790, citée dans Shea, History of the catholic Chiirch in the United States, t. 11. The life and times of archbishop Carroll, p. 378. New York, 1888.
(3j Voir A brief cccount of the introduction of the catholic religion in io th&
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elle ne fut autre que celle des dominicains irlandais de Rome, agissant sous l'inspiration de Mgr Troy, archevêque de Dublin et dominicain lui-même. A son retour de Rome et de passage à Londres, l'évêque Burke, vicaire apostolique de la Nouvelle-Ecosse, dévoila à Mgr Poynter que le plan était de donner à l'Église américaine un clergé irlandais avec une hiérarchie irlandaise, vu que l'émigration en masse des Irlandais tendait de plus en plus à faire de cette Église une Église irlandaise. Ainsi s'explique la nomination du dominicain irlandais, Luke Concannon, au siège de New York, nomination qui avait précédé la révélation faite par Mgr Burke à Mgr Poynter. Comme Rome n'avait pas établi une procédure régulière pour suppléer aux sièges vacants, l'influence étrangère eut beau jeu et s'exerça au détriment de la religion. L'archevêque Carroll et ses suffragants n'étaient nullement responsables du mal causé par cette situation irrégulière : cela ressort avec évidence de la lettre de l'archevêque adressée de Baltimore à l'épiscopat américain le 23 août 1814 ('):
« Right Rev. Sir,
« The lamented death of our vénérable brother in God, the Rt. RevJ. Dr. Michael Egan, Bishop of Philadelphia, on the 22^^ of july, has without doubt caused you to reflect ^ith pain that an answer has not been received to our joint letter to his Holiness written in conséquence of our délibérations in nov. 1810, concerning the several points for the future government of our american
States of N. Carolina, S. Carolina and Georgia (1832), dans Bishop England's Works, t. III, p. 246-263 (Baltimore, 1849) : «The French Révolution was not without its effects upon the nascent Church of the United States. At this period, when infidelity and licentiousness usurped and disgraced the name of liberty, a cruel persécution drove from their shores some of the best of the French clergy, who had been able to escape from the lanterne, the guillotine, the pike, the musket, and the poniard. The labors of thèse men were crowned with blessings to the more northern régions... ; and at a subséquent period, the steady virtue and bright example of some of thèse good men, formed a strong contrast to the vices of some bad priests who, rejected from the ministry of their native land, betook themselves to a new contry, where a dearth of clergy, who could speak the language of the people, almost compelled to the experiment of placing confidence in their protestations of repentance for the past, and fidelity to their engagements. Alas how extensive and pernicious hâve been the evils produced in America from this melancholy source ! » Ibid., p. 251 sv.
(1) Archives archiépiscopales de Baltimore; Records of the american catkolic hislorical society, Philadelphie, 1909, t. XX, p. 66 sv.
Churches and especially for filling up vacancies which would certainly ensue in the episcopal sees. That of New York has been long vacant and the sarne has lately happened to Philadelphia. You may remember and see by referring to our proceedings, chapter 4''', that we respectfully soHcited the permission of the Holy See, provided it would permit the nomination to vacant bishoprics to be made in the United States, to allow the nomination to proceed solely from the archbishops of this ecclesiastical province.
No answer having received, nothing can be done authoriiaiively in this matter, yet the condition and distractions of the Church in Philadelphia required immédiate attention ; with respect to New York it has transpired that his Holiness, whilst prisoner at Savona soon after the death of Dr. Concanon, had it in his considération to appoint a successor, but it being incertain whether the appointment was made, no step should be taken in the concern tili we hear from Rome (').
The case is différent at Philadelphia, for the reason alleged above and though no nomination can proceed from any person or persons in the United States, yet I deem it advisable to consult you on the piopriety of recommending one or more subjects to the Holy See, one of whom may be approved and appointed to succeed Dr. Egan. If such be your opinion and that of the other bishops 1 propose moreover to you to inform me whether in your opinion likewise we may not proceed immediately on the business, transact it by letter on account of our immense distance; the mode which appears to me the best suited to the présent exigency is for the bishop of Boston, the administrator of the diocèses of New York and Philadelphia, the bishop of Kentucky , the coadjutor bishop of Gortyna(-) and myself to join in choosing one, two or three persons best esteemed by us and send on their respective names, character, etc., to Rome with our respective recommendations. Before however our choice be completed I must request your approbation for
(1) Mgr Carroll au révérend C. Plowden, Londres, le 25 juin 1815 : « It was know hère before the death of D' Concanen his Hoiines at the D""** entreaty intended to assign to him as his coadjutor the Rev. M"' Maréchal, a priest of S' Sulpice, now in Ihe ssminary hère and worthy of promotion in the Church. We still expected that this measure would be persued; and we made no présentation or recommendation of any other for that see ». The caiholic Encyclopedia, t. IX, p. 22. Voir la lettre du R. P. Plunket au Rév. Whitfield le 1 1 décembre 1810, dans les American caiholic histcrical researches, 1900, t. XVli, p. 96.
(2) Ce fut Mgr Léonard Neale, archevêque de Baltimore après la mort de Mgr Carroll (décembre 1851).
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me to consult the niost discreet and experiended of the clergy oî Pennsylvania as to their opinion concerning those pensons who wi!l appear to us most worthy and fit to govern the diocèse with advantage and restore its peace. »
Le résultat de cette lettre du métropolitain fut la nomination du révérend John David de Bardstown, Kentucky, malgré l'opposition de son évêque ('). Ce dernier était d'avis « qu'il ne fallait pas nommer de nouveaux évêques tant qu'on n'avait pas un nombre plus considérable de prêtres, dont le besoin se faisait sentir partout ->. Les autres membres de la hiérarchie, l'archevêque Carrol, les évêques Neale et Cheverus et les administrateurs des diocèses de New York et de Philadelphie étaient d'avis que « son départ de Kentucky serait un moindre mal que de laisser l'important siège de Philadelphie vacant ou de le voir occupé par un personnage indigne, créature des factions ». 11 paraissait très probable que cette dernière alternative ne tarderait pas à se réaliser et c'était la grande crainte de l'archevêque Carroll en ce moment. Il écrivait à Mgr Flaget :
« It is probable that you will not expérience the loss of the R-l Mr. David, so much dreaded by you. It seems that several irish bishops hâve interfered in a matter which concerns them not and presumed to recommend the Rev^'. Mr. Harold Jr., who quarrelled so outrageously with his humble bishop Dr. Egan, was removed from being vicar gênerai, and finally exercised no faculties whatever. He then returned to Ireland, and since Dr. Egan's death, an interest has been made for him in that country. I did not expect that my friend, the archbishop of Dublin, Dr. Troy, whould be at the head of that interest. But as I still hope that some copy of my dispatches to Rome has been at length received, it is
(1) Les noms de Dubourg, administrateur du diocèse de Louisiane et de MM. Galiltzin et Hurley, du diocèse de Pennsylvanie, furent mentionnés avec celui du révérend David. (Minute de la lettre de l'archevêque Carroll dans les archives archiépiscopales de Baltimore, publié dans les American catholic historical researcfies, t. XVII, p. 73.) Ce dernier fut informé par l'archevêqne Carrol! que lui et M. Dubourg était les candidats recommandés à Rome. Dans le cas où Dubourg serait nommé pour le siège de Philadelphie, David se voyait contraint d'occuper celui de la Nouvelle-Orléans, ce qu'il redoutait par dessus tout. « If I must be a bishop, lef it not be of New Orléans ». En fait il était opposé il sa nomination à n'importe quel évèché. Voir la lettre de David à Mgr Carroll, 12 juin 1815, dans les Records of the american catholic historical society, Philadelphie, 1908, t. XIX, p. 412-415.
still very uncertain what will be its efîect comparatively with that of ihe irish prelates » (').
La juste indignation de l'archevêque Carroll devant cette inqualifiable immixtion dans les affaires de l'Église d'Amérique se manifesta dans une lettre à l'archevêque Troy lui-même. « The manner in which Mess'" H. and R. (Harold and Ryan) left this country indisposed my rt. rv. brethren and myself îrom making any mention of the former in our présentations for the appointment of a successor to Dr. Egan : but I am sure that I hâve not, nor I beiieve any one of my brethren bishops has yet made any objection to M. H...; tho' now it may be made,after recourse has been had,in order to secure his promotion, to an irregular agency. Would it not be resented as very improper interférence, if we the bishops in the United States should présume to suggest to the Holy See the persons to be appointed to fill the vacant sees of ireland » (-)?
Quelques mois après l'envoi de la lettre de l'archevêque Carroll à ses suffragants sur la nomination des évêques, l'influence irlandaise à Rome se fit jour dans la nomination d'un autre dominicain irlandais au siège de New York {■^). L'évêque Connolly prit possession de l'évêché de New York après un séjour de trente-sept ans dans la capitale du monde chrétien et fut, de l'aveu de tous, un homme de vertu, mais il était «faible et indécis». Son administration fut désastreuse pour la religion (')• H eut pour mauvais
(1) Mgr Carro'.i à Mgr Flaget, 12 août 1815, lettre publiée d'après des Archives archiépiscopales de Baltimore dans les Records of the american catholic historical Society, Philadelphie, 1909, t. XX, p. 70 sv.
(2) Mgr Carroll à Mgr Troy, dans las Records of the american cattiolic historical Society, Philadelphie, 1909, t. XX, p. 69.
(3) Mgr Carroll à Mgr Troy, Ibid. « Of the appointment of bishop Connolly an uncertain report had reached us previoufly, but your Grace's letter gave the first authentic notice ; it is sin:e confirmed by letter from cardinal Litta, inclosed in your second faveur of April 8"' . »
(4) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de New York. Lettre du P. Malou à Mgr Plessis, 9 décembre 1818 ; voir aussi la lettre du 1.5 janvier 1819. L'évêque England, dans sa communication à la Société de la propagande de l;i foi d.i Lyon, en septembre 1836, dit : « Everybody admired his humility, and his exertions in discharging the duties of the confessional, and attending the sick, but he was not generally considered to be a prelate acquainted with missions, and fitted to form a new and extensive diocèse. » England, U-'orArs, t. III, p. 244.
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génies d'abord le dominicain Carbry (') et dans la suite un leligieux du même ordre nommé Charles D. Ffrench. Ce dernier, « sous la protection de notre aveugle évêque et la protection de sa canaille irlandaise» (-'), ne cherchait que son propre intérêt au dépens de la religion. Dans le conflit avec la meilleure partie du clergé et des laïcs qui en fut la conséquence, Ffrench se ménagea l'appui du menu peuple irlandais en faisant appel au sentiment national (0. 11 apparut donc comme <■ un ennemi juré de tous les prêtres français, surtout des évêques et des jésuites » (^), bien qu'il eût aussi comme adversaires les meilleurs d'entre les prêtres irlandais (/■) et les laïcs les plus respectables. Mais le chef de l'opposition était un jésuite belge, le père Malou ('). 11 mettait à
(1) Le révérend Thomas Carbry avait été l'élève de Mgr Connolly à la Minerve et suivit son ancien professeur au Nouveau-Monde. Pendant son séjour à New York, le poste de curé lui fut offert par les catholiques schismatiques de Norfolk, dont les efforts pour ériger un nouveau diocèse reçurent l'encouragement de l'évêque Connolly. Carbry fut même recommandé par lui pour cette place comme étant instruit, zélé, e.xemplaire et éloquent. Carbry se rendit à Norfolk malgré l'opposition di l'archevêque de Baltimore. Là il appuya les schismatiques qui poussaient le Rév. Richard Hayes, autrefois agent à Rome pour les évêques irlandais, à se rendre à Utrecht pour s'y faire sacrer évêque de Norfolk par l'archevêque ianséniste. Toutefois ce complot fut révélé au pape par Hayes lui-même. Malgré cette affaire, quand les catholiques rebelles de Charleston pétitionnèrent pour l'érection d'un nouveau siège réclamant en même temps Carbry pour évêque, ce dernier fut de nouveau hautement recommandé à l'archevêque de Baltimore par l'évêque Connolly. Voir Shea, o. c, t. III, p. 47-50 et 55.
(2) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse d^ New York. Lettre du P. Malou à Mgr Plessis, 23 juin 1819.
(3) Shea fait mention de deux circulaires Ffrench. « To the Members of the Roman Catholic Communion of the City of New York » [o. c, t. IV, p. 3), un écrit violent; « Address of the Trustées of St. Peter's Church to the Congrégation » (o. c, t. IV, p. 3), d'un caractère plus modéré. Flrench d'ailleurs n'hésitait pas à faire des appels d'un ton violent dans les églises et les meetings. Shea, o. c, p. 178.
(4) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de New York. Lettre du P. Malou il Mgr Plessis, 15 janvier 1819.
(5i Le P. Malou parle de quatres bons prêtres irlandais à New York et mentionne tout spécialement le révérend Taylor, que le parti opposé n'ose pas molester et qui, à son avis, est le seul candidat digne de devenir coadjuteur et capable de restaurer la paix. Archives archiépiscopales de Québec. Lettre du P. Malou à Mgr Pltssis, 15 novembre 1819.
(6) Pierre Antoine Malou naquit à Ypres le 9 octobre 1753, et épousa le 2 juin 1777, Marie Louise Riga. Il prit une part active à la révolte contre le régime autrichien en 1785, tant comme homme politique que comme soldat. Dans le poste d'envoyé à Paris, qu'il occupa plus tard, il fit de vains efforts pour sauver son pays de l'invasion française et émigra en Amérique. Ayant perdu son épouse
la charge de Ffrench qu'il avait outrageusement attaqué les évêques et les prêtres français des États-Unis en disant qu'ils «écartaient les prêtres irlandais de toutes les places». Il l'accusait aussi de maintenir « qu'il était indigne que la nation irlandaise eût pour évêques et pasteurs des prêtres étrangers q^ui ne connaissaient point leur langue; que c'était par jalousie pour leurs grands talents que les Français cherchaient à éloigner des places les sujets irlandais ... etc. » (').
Les adversaires du P. Ffrench ne voyaient qu'un seul moyen d'amener l'évêque Conolly à prendre des mesures contre lui ; c'était de prouver que dans le diocèse de Québec, où on lui avait retiré ses pouvoirs, il avait eu une conduite indigne d'un ecclésiastique. Cependant l'évêque de Québec, Mgr Plessis, refusait constamment d'intervenir dans les affaires du diocèse de New York (-')•
Le moment de crise aiguë arriva lorsque M. Lewis Willocks, un commerçant catholique distingué, dénonça le P. Ffrench et que le P. Malou donna lecture des lettres reçues de l'évêque de Québec dans une assemblée des marguilliers (trustées) de l'église de Saint-Pierre. Le contenu de celles-ci était suffisant pour jeter le discrédit sur l'acteur principal des troubles de New York, sans toutefois constituer un témoignage direct de culpabilité. M. Willcocks se vit intenter un procès en dommages-intérêts pour une somme de 10.000 dollars, et était donc contraint de trouver des preuves légales afin « to be enabled to be rid of a person who may possibly do more injury to the catholic religion in this state than ten good priests may be able to retrieve in ten years » ("). Les
en 1797, il rentra en Europe. Il se décida à embrasser l'état religieux et entra au séminaire où il reçut les ordres mineurs. En 1805 il se fit recevoir sous un nom d'emprunt au noviciat des jésuites à Dunabourg (Russie), où il vécut comme simple frère jusqu'au jour où il fut découvert par un visiteur qui avait servi comme officier sous ses ordres. Il fut forcé alors de compléter ses études théologiques et en 1811 on l'envoya en Amérique. New York fut désormais le théâtre de son activité sacerdotale. De son mariage était né un fils, Jean-Baptiste, qui devint sénateur de Belgique et fut le grand-père de l'évêque Malou, de Bruges, et de Jules Malou, ancien chef du parti catholique en Belgique. Voir Shea, o. c, p. 190.
(1) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de New York. Lettre du P. Malou à Mgr Plessis, le 9 décembre 1818.
(2) Archives archiépiscopales de Québec. États-Unis. Reg. 9, p. 469. Lettre de Mgr Piessis au P. Malou, le 2 janvier 1819.
(3) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de New York. Lewis Willcocks à Mgr Piessis, le 3 mars 1819. Mgr Piessis a fait la connaissance de M. Willcocks « un jeune marchand » de New York lors de sa première visite en
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marguilliers étaient convaincus de la culpabilité de Ffrench, mais quand on s'adressa à l'évêque ConnoUy, celui-ci répondit « avec vivacité » qu'il ne reconnaîtrait les lettres que si l'évêque de Québec affirmait par serment leur authenticité. Le P. Malou en vint à soupçonner que l'évêque de New York voulait le schisme puisque malgré tout il refusait d'agir contre Firench et qu'en même temps on cherchait à persuader son supérieur jésuite, le Père Kohlman, de le rappeler de New York ('). Quand l'ordre de partir lui parvint, le P. Malou souffrait d'une fracture du genou, et il allégua cette infirmité pour ne pas S3 conformer à la volonté de son supérieur (-).
L'évêque de Québec ne voulut pas intervenir, mais les «trustées» furent avertis qu'ils pouvaient faire eux-mêmes des recherches au sujet du passé du P. Ffrench {'). On ne put rien obtenir de St-John,où il avait été en fonctions, et M. Willcocks se rendit donc en personne à Québec. A l'arrivée du commerçant, l'évêque Plessis était déjà parti pour l'Europe et le coadjuteur, Mgr Panet, crut devoir se borner à écrire à l'évêque Connolly, qui ne donna pas même accusé de réception de la lettre et refusa de rien faire (*). Alors le P. Malou écrivit à Mgr Plessis pour lui demander de faire connaître à la Propagande la triste situation de New York en vue d'obtenir qu'on prit des mesures pour prévenir de plus grandes misères (■). Les représentations de l'évêque ont dû donner plus de poids aux mémoires qui avaient déjà été envoyés à Rome ('■).
cette ville en 1815, où il a joui, avec ses compagnons de voyage, de l'hospitalité du beau-père de celui-ci, M. André Morris, le plus riche catholique de New-York, zélé pour le bien de sa congrégation, l'un des marguilliers des deux églises Saint-Pierre et Saint-Patrice, administrées par la même fabrique, enfin le seul de sa croyance qui soit en ce moment membre de la chambre des représentants de l'État de New York. Visites pastorales de Mgr Plessis. Journal de la mission de 1815, dans La semaine religieuse, Québec, 1903, t. XVI, n"" 47, p. 749. Les deux églises furent incorporées séparément le 11 avril 1817, et depuis lors elles ont des conseils de fabrique distincts. Voir Rev. James H. Me Gean, St-Peter's Church, New-York City, etc., dans V United States catholic historical society, 1900, t. I, 2"= partie, p. 360.
(1,1 Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de New-York. Le P. Malou à Mgr Plessis, le 21 mai 1819.
(2) Ibidem. Le P. Malou à Mgr Plessis, le 28 juin 1819.
(3) Ibidem. Reg. 9, p. 512. Mgr Plessis à M. Willcocks, le 25 mars 1819.
(4) Mgr Maréchal, archevêque de Baltimore, écrivit à Mgr Panet au sujet des troubles à New York et des informations authentiquées demandées sur la vie du P. Ffrench au Canada. Ibidem. Diocèse de Baltimore, lettre du 17 novembre 1819:
(5) Ibidem. Diocèse de New- York. Le P. Malou à Mgr Plessis, le 15 novembre
(6; Ibidem. Le P. Malou h Mgr Plessis, le 23 juin 1819.
Sur ces entrefaites les « trustées > de Saint-Pierre cherchaient à obtenir gain de cause aux États-Unis par un appel à l'archevêque Maréchal comme métropolitain. L'évêque déclara dans le procèsverbal même de la réunion qu'il protestait formellement contre l'acte des marguilliers. « The right révérend bishop Connolly hereby solemnly protests against the archbishop, or any other ecclesiastic, interfering in the concerns of the catholic congrégation oî New York, unless expressly being empowered by the Holy Father, the Pope (') ». L'archevêque, tout en déclinant de recevoir l'appel, supplia l'évêque de chercher un moyen de terminer le différend. L'évêque Connolly répondit par Tintéressante lettre qui suit, datée du 30 décembre 1819 (-) :
« Most Rev'. Sir :
« I return your Grâce my most sincère thanks for your kind and friendly letter of the 24''' inst. But am exceedingly sorry that it is not in my power at this moment to do or suggest anything likely to quiet the minds of the two contending parties hère, whereis the major part of the trustées of our church of Saint-Peter labour to deprive me of my spiritual rights, while the major part of the trustées of our cathedra!, and the mass of our numerous congrégation are intent on supporting me in the enjoyment of them. The former hâve, especially since the beginning of this year, insisted that it is their right, as trustées, not only to provide priests for Saint-Peter's church, but also to dismiss them when they please. The latter acknowledge that affairs of this nature belong exclusively to me. The former insisted in a peremptory manner that I would immediately dismiss Rev. F. Ffrench from both said churches. The latter respectfully prayed me that I would not dismiss him. The former threatened me to shut their church door against him. I answered that if they did, they should hâve no other priest in that church. They deprived him of his salary ; it was immediately paid him by th2 trustées of the cathedral. One of the trustées of Saint-Peter's church threatened me that my annual pension might perhaps be withdrawn from me by his colleagues at Saint-Peter's church. The mass of our congrégation deputed three persons of
(1) Rev. James H. Me Gean, St-Pefer's Church, New-York city, l. c.
(2) Archives de la cathédrale de Baltimore, liasse n" 14 ; Letters to archbishop Maréchal.
538 F. J. ZWIERLEIN.
their body to know if that was true. I answered that it was ; but being only an hasty menace, no notice ought to be taken oî it.
I forbear giving your Grâce any further instances oî their improper conduct towards me, except that after preferring their charges against Mr. French to me, they pretended to hâve a right to dictate to me the manner I should proceed in examining this matter, and the time within which I should communicate to them my décision on it. At length finding they vvere in the wrong in said proceedings, they required me to form an ecclesiastical Court to examine that business ; and because I did .lot immediately exécute their suggested plan, they, in my présence and against my will, resolved to recurr to your Grâce for your décision on it, although it lay still before me in prima instantia.
Seeing therefore the disposition of their minds, I am persuaded that our disagreements will continue untill next Easter monday on which three of the trustées oî Saint-Peter's church are to go out of office and will be succeeded by three new trustées to be chosen by the congrégation Ihat day. As I hope that thèse three new trustées will be men oî modération, 1 îlatter myselî that our troubles will then finish, in case Father Malou be called away by the Rev^ Fr. Kohlman, who indeed called him away îrom Ihis diocèse last may ; but requested at the same time that he would be permitted to stay hère until he would be able to travel to Georgetown, as he had broken the cup of his knee some months before. Ail this was granted him with the continuation oî his pension ; yet he continues still hère, tho' well able to travel.
Those are my sentiments, being perîectly persuaded that peace and tranquillity can not established hère, but by the ensuing élection of six new trustées next march ; whereas I think that any décision that would be given before that time, in favor oî either contending parties, would greatly exasperate the other. I could say much more on this business, but I think it superîluous at this moment. I therefore conclude, assuring your Grâce, that I am with sincère esteem and profound vénération, Most Rev^ Sir,
Your most obed* and humble Serv', John Connolly, Bishop, New York, P. S. »
Craignant que le P. Fîrench n'eût assez d'inîluence pour déterminer le choix des marguilliers à réle;tion qui devait se faire à
Pâques, ses adversaires résolurent enfin de s'adresser à Rome. Ils y envoyèrent un prêtre de New York, le révérend William Taylor, pour exposer leurs griefs et obtenir justice pour leur cause (').
Et, de fait, le préfet de la Propagande confia la mission importante de délégué apostolique non seulement pour le diocèse de Nev^ York, mais aussi pour ceux de Philadelphie et de Baltimore, à l'évêque de Québec, qui était en ce moment à Rome. Celui-ci s'acquitta de cette mission avant de retourner dans sa ville épiscopale ; quand il fut rentré, il envoya son rapport, daté du 6 septembre 1820, au cardinal Fontana (-) :
« J'ai la satisfaction d'informer Votre Éminence que, conformément à ses désirs, avant de rentrer dans mon diocèse, j'ai parcouru ceux de New York, de Philadelphie et de Baltimore.
» J'ai eu l'honneur de voir Mgr l'archevêque et de converser avec lui. Votre Éminence apprendra avec consolation que la lettre pastorale qu'il a publiée contre le dominicain irlandais Carbry a eu son effet, en ce sens que ce schismatique est presque totalement abandonné et méprisé comme il le mérite.
» Mgr l'archevêque persiste dans le désir d'être déchargé des deux Carolines et de la Géorgie, trop éloignées de sa résidence, et se flatte toujours que le Saint-Siège daignera confier le soin de cette nouvelle église à M. Benedict Fenwick, prêtre de la Compagnie de Jésus. Cet ecclésiastique étant né dans les États-Unis même, on espère que sa promotion deviendra un sujet d'encouraragement pour ses compatriotes.
» M. Debarthe continue d'administrer sagement le diocèse de Philadelphie, en attendant que son nouvel évêque vienne en prendre possession.
(1) M. C. R. Fish dans son Guide to materiafs for american history in roman cndofher italian archives (Washington, 1911), signale sous la date du 6 juin 1820 (p. 182, n" 156) un document-: Amissionary of New-York, on the ills that afflict that Chnrch, et un autre document {ibid., n° 177) : William Taylor, missionary of New York, on the sending of a visitor, etc. Les deux documents se trouvent aux archives de la Propagande. Le volume catalogué porte le titre : America Centrale dal Canada all'Istmo di Panama dal 1818 a tt" il 1820, IV. Fish signale {o. c, p. 145) un autre document postérieur en date dans les Atti, voL 1821, f. 456 : Report on the controversy between the bishop of New York and the trustées.
(2) Archives archiépiscopales de Québec. Rapport sur les diocèses des Etats- Unis. Reg. 10,94; publié par Mgr Tètv, Journal d'un voyage en Europe par Mgr Joseph Octave Plessis, évêque de Québec, 1819-1820. Québec, 1903. L'historien américain Shea ignore ces faits dans son History of the catholic Church in the United States.
540 F. J. ZWIERLEIN.
» A New York, Mgr Connolly, homme recommandable par son savoir et par beaucoup de vertus dignes de l'épiscopat, après avoir été longtemps aveuglé par le père Carbry, l'est encore davantage par un autre dominicain irlandais, nommé Charles D. Ffrench, employé dans les missions de mon diocèse depuis 1813 jusqu'en 1817, époque à laquelle je l'ai privé de ses pouvoirs... L'évêque, qui l'avait admis de bonne foi et lui avait donné sa confiance, continue de le préférer au reste de son clergé, nonobstant les informations que lui offre la partie la plus saine de ses diocésains, et se rassure sur ce qu'il a le suffrage du plus grand nombre. Mais ce grand nombre est composé de la canaille irlandaise que le père Ffrench a le secret d'ameuter et de s'attacher, populace ignorante et sauvage, toujours prête à prendre parti, sans raisonner, pour quiconque se familiarise avec elle. Les catholiques respectables de cet endroit, poussés à bout par tant de crédulité d'une part, et tant de méchanceté de l'autre, confondent dans leur mécontentement leur évêque avec son protégé, parlent de ce prélat avec très peu de respect et finalement se séparent de lui au scandale des protestants. Si la S. C. de la Propagande ne juge pas à propos de référer l'examen de cette affaire au métropolitain ou à quelque autre des évêques co-provinciaux, en qualité de commissaire apostolique, il devient nécessaire qu'elle donne à l'évêque de New York un ordre positif de renvoyer le père Ffrench et le père Malou, jésuite. Celui-ci, se trouvant à la tête du parti opposé au Dr. Connolly, souffle le feu et entretient le schisme par des propos fort indiscrets et indécents contre un évêque qui ne pèche que pour s'être laissé fasciner les yeux, et qui s'entête mal à propos à ne pas les ouvrir à la conviction.
» Je crois aussi de mon devoir de réitérer à Votre Éminence que les catholiques des États-Unis ont, en général, beaucoup de respect et d'affection pour leurs évêques français et que, s'il y a des plaintes contre ceux de cette nation, elles sont suscitées par des moines irlandais, vagabonds ambitieux, qui, pour le malheur de ces diocèses, voudraient y occuper les premières places (').
(1) Voir l'intéressante lettre de Mgr Dubourg à Mgr Plessis, datée du 19 mars 1822, au.x archives archiépiscopales de Québec, diocèse de la Nouvelle-Orléans, publiée en anglais dans les Records of the american catholic historical society. Philadelphie, 1908, t. XIX, p. 196 svv. « Puisque le cardinal Fontana a prié V. 0. de l'informer de l'état des églises des États-Unis, j'oserai vous prier. Monseigneur, d'ajouter aux avis que vous lui avez donnés celui de se défier des rapports calomnieux dont on a cherché à prévenir la Propagande contre les prélats français. S'il n'était question que de moi, je n'aurais pas un grand effort de modestie à faire
» Il faut beaucoup se défier de représentations qui sont quelque-
pour me donner d'avance pour battu dans toutes ses nominations, mais mon Dieu! que peut-on dire de mes vénérables collègues de Baltimore, de Bardstown et de Boston, qui ne soit leur éloge? 11 n'y a qu'à voir ce qu'ils font, et se souvenir des difficultés sans nombre qu'ils ont eues à vaincre : la chose parle d'elle-même à ceux qui en sont les témoins, ou qui sont à portée d'en entendre parler; mais ces SS. évéques ne parleront pas pour leur défense. Vous, Monseigneur, étrangv.r à ces tristes divisions, vous avez le droit de parler; vous êtes invité à le faire par le chef des Missions, et je m'assure que votre amour pour l'Église ne vous permettra pas de garder le silence. J'ai un intérêt particulier à vous le demander. 11 est question k Rome de la division en trois de mon immense diocèse; je suis invité à la demander, et je n'ai certes pas le désir plus pressant que de le faire. Mais je tremble qu'on ne m'envoie pour successeur à Saint-Louis un prél:.t étranger aux mœurs et à la langue du pays, qui détruise le peu que j'y ai fait. Je vous conjure donc d'écrire à Rome, pour représenter l'utilité de la division de mon diocèse comme chose dont je vous ai fait part et qui est à votre connaissance comme à mon proche voisin ; observant en même temps que la population catholique dans la Haute-Louisane étant presque toute française, et les sauvages mêmes étant exclusivement prévenus en faveur des Français, c'est un évêque de cette nationalité qu'il faut Là, ou au moins un italien déjà connu avantageusement dans la mission, si l'on ne veut pas tout perdre. C'est la crainte d'en proposer un français qui m'a fait retarder de demander la division. Si j'étais sûr que cette présentation fût favorablemenl accueillie, je ne différerais pas de solliciter l'érection d'un nouveau siège pour Saint-Louis. Ce qui me prouve qu'il y a quelque chose à craindre, c'est qu'on me propose de transférer l'évêque de Richmond à un des démembrements de mon diocèse. Je n'ai pas fait de difficulté de l'admettre pour les Florides et l'Alabama, dont j'ai déjà consenti à ce qu'on en fît un siège séparé. Mais pour Saint-Louis, je sais les conséquences d'une nomination mal asso.nie pour ne pas prendre toutes mes précautions pour en assurer une bonne. Le grand malheur dans toutes ces affaires, c'est qu'il existe une faction qui a un grand parti dans les bureaux à Rome. Le cardinal préfet ne voit que ce qu'on lui présente, n'entend que ce qu'on lui dit ; et il est assiégé de gens qui ne sont conduits que par des préventions, ou plutôt par des intérêts tout humains. Je vous suggérerais en conséquence, Monseigneur, de lui écrire comme simple cardinal, sans mentionner sur l'adresse sa qualité de préfet, afin que votre lettre ne tombe pas dans les mains des ennemis. Il serait encore plus sûr de la lui faire parvenir il lui ou à son successeur en cas de changement, par mains tierces, et d'en faire absolument une affaire confidentielle. J'ai jeté mes yeux sur deux sujets, un Français et un Italien ; l'un sulpicien depuis 12 ans dans le diocèse de Baltimore, homme d'un savoir immense, d'une éminente sainteté, d'un zèle auquel on put autrefois reprocher son excessive ardeur, mais que l'âge et l'expérience ont amené à un juste tempérament, du reste possédant éminemment le talent de se faire aimer parce que c'est le cœur le plus sensible et le plus humble que je connaisse, doué enfin de forces proportionnées aux immenses travaux qu'il aurait à essayer, — c'est M. Simon Brute, de Rennes, âgé de 42 à 44 ans. — L'autre est un disciple et un enfant de Saint-Vincent de Paul, supérieur de mon séminaire et mon grand vicaire, âgé seulement de 32 ans, mais qui a tout le savoir, la maturité et l'aplomb d'un homme de 50 — c'est M. Joseph Rosati, napolitain ».
542 F. J. ZWIERLEIN.
fois envoyées à Rome, chargées d'un certain nombre de signatures, et peut-être mieux accueillies qu'elles le méritent. Ces sortes de pièces, le plus souvent rédigées dans des cabarets, par un petit nombre d'individus, ne sont d'aucun poids, quoiqu'elles portent le sceau et la signature d'un juge de paix. Il est bon de savoir que, dans les États-Unis, les juges de paix abondent et qu'il y en a de toute classe et de tout caractère ».
Il était bien nécessaire de réclamer cette précaution au témoignage du révérend M. Taylor : « I resided five months in Rome and was much astonished at sonie extravagant misrepresentations which v^ere made from certain quarfers to the Holy See relative to the french bishops and the state of religion in the United States (') >.
Quand le révérend M. Taylor rentra à New York de retour de sa mission à Rome, l'évêque Connolly ne lui permit plus l'exercice des fonctions sacerdotales (-). Il jugea bon de se passer entièrement de lui comme prêtre de son diocèse et lui laissa pleine liberté d'en chercher un autre. «J'ai bon espoir, écrivait M. Taylor, que la sacrée congrégation interviendra et me réintégrera dans ma place de l'église de New York (') ». Mais ce désir ne fut jamais réalisé. M. Taylor trouva un asile chez l'évêque Cheverus à Boston, où l'on admira ses grandes qualités et où il fut très populaire (^). On croyait à Rome que « perfect harmony now prevails
(1) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de New-York. M. Taylor à Mgr Plessis, le 17 mars 1821.
(2) Ibidem, Lewis Willcocks à Mgr Plessis, le 19 mars 1821.
(3) Ibidem, M. Taylor à Mgr Plessis, le 27 mars 1821.
(4) Ibidem, Diocèse de Boston. Mgr Cheverus à Mgr Plesss, le 6 septembre 1821. Reconnaissant ses talents, sa piété, son amabilité, l'évêque Cheverus créa Taylor son vicaire général et exprima confidentiellement le désir de l'avoir pour successeur. « Je ne désespère pas qu'il ne me succède. Hoc inter nos. » (Mgr Cheverus à Mgr Plessis, le 8 mars 1822). Quand Cheverus fut transféré à Montauban, il proposa M. Taylor comme candidat pour Boston à la Propagande, mais les dominicains de Rome firent opposition (M. Taylor à Mgr Plessis, le 9 juin 1824 et le 19 novembre 1824). Entretemps il devint administrateur « sede vacante » et en cette qualité il insista avec soin sur ce que « seulement dans des circonstances extraordinaires l'évêque du diocèse limitrophe n'est autorisé à intervenir, comme dans le cas d'anarchie, et cela en interposant son autorité comme « sedis apostolicae delegatus » mais de nulle autre façon » (M. Taylor à Mgr Plessis, le 1 mars 1824 et le 15 avril 182.^). Ses grandes chances de devenir évêque ne se réalisèrent pas. Quand le jésuite Fenwick reçut sa nomination au siège de Boston, M. Taylor rentra en France,
in this congrégation >>, mais à New York M. Willcocks craignait « that the System pursued by the court of Rome will be extremely injurious to catholicity in this country. I am afraid they neither understand the spirit of our laws nor the spirit of thèse people. One thing is certain, we are now a degraded ridiculed sect; the finger of scorn is pointed at us, and unless the court of Rome do something to raise us from this humilation, they will in time certainly decatholicize the greater portion of their flocks in America»(').
Il semble que la Propagande donna suite à la proposition de Mgr Plessis d'éloigner de New York les deux chefs des partis. Mais l'ordre donné à cet effet par la Propagande rencontrait des obstacles dans l'exécution. L'évêque Connolly dut se plaindre à Mgr Plessis du refus du P. Malou de quitter New York avant d'avoir reçu communication des raisons de ce déplacement (-'), Pour cette obstination il fut privé de ses pouvoirs et expulsé de la Société de Jésus ("). Pour obtenir qu'il quittât New York, Mgr Plessis alla jusqu'à écrire au P. Malou sous quelles conditions il le recevrait dans son diocèse de Québec (^); mais le P. Malou n'en refusa pas moins d'aller au Canada, déterminé qu'il était d'attendre la fin du conflit à New York, d'où personne ne pouvait le faire sortir puisqu'il avait été citoyen des États-Unis pendant vingtquatre ans et de New York pendant douze ans. Il se déclarait d'ailleurs prêt à observer « à la rigueur les dispositions de notre prélat et tout ce qu'on m'envoiera de Rome; leur droit ne s'étend pas plus loin » {'").
Quant au P. Ffrench, l'évêque de New York fut informé du fait
désappointé, bien qu'il eût déclaré antérieurement que, si les dominicains réussissaient, il serait le dernier à le regretter et que peut-être ris ne pouvaient lui rendre un plus grand service (M. Taylor à Mgr Plessis, le 19 novembre 1824 et le 28 septembre 1825.)
(1) Ibidem, Mgr Connolly à Mgr Plessis, le 17 février 1821.
(2) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de New York. M. Willcocks à Mgr Plessis, le 19 mars 1821.
(3) Ibidem, M. l'abbé John Power à Mgr Plessis, le 6 novembre 1821.
(4) Ibidem, Reg. 10, 343 ; Mgr Plessis au P. Malou, le 27 janvier 1822.
(5) Ibidem, Diocèse de New York. P. Malou à Mgr Plessis, le 20 janvier 1822. Peu de temps après la mort de l'évêque Connolly, le 6 février 1825, l'ordre fut envoyé de Rome de rétablir le P. Malou dans ses fonctions. Le P. Malou est mort à New York, le 10 octobre 1827.
544 F. J. ZWIERLEÎN.
qu'il n'y avait pas de place pour lui dans le diocèse de Québec (')• Ffrench avait lui-même demandé à l'évêque de Québec de pouvoir retourner à Saint-John dans le Nouveau Brunswick, se défendant d'avoir jamais été « un ennemi de la nation française ou des prélats et prêtres français des États-Unis», il avait seulement «défendu mon (son) digne évêque contre les attaques insolentes de quelques marguilliers factieux et d'un clergé insubordonné. Si ces marguilliers, disait-il, n'avaient pas été écartés lorsqu'ils prétendaient gouverner le spirituel aussi bien que le temporel, « l'église de New-York serait dans une triste situation, tout comme Sainte-Marie à Philadelphie » (-')■
Mgr Plessis connaissait trop bien son homme et resta sourd à ce plaidoyer spécieux. Le P. Ffrench n'en résolut pas moins d'aller à St. John, où il n'y avait pas de prêtre alors et où le peuple désirait vivement son retour, d'après ce qu'il écrivit alors à l'évêque Conwell de Philadelphie, dont il demandait l'intercession en sa faveur chez l'évêque de Québec. « Je sais que le P. Malou l'a indisposé contre moi aussi bien que tous les vénérables évêques français des États-Unis ». Ffrench prétendait qu'à St. John il pourrait promptement découvrir les auteurs de beaucoup de mensonges cruels et scandaleux. « Si, disait-il, on me refuse mes pouvoirs, je serai dans une position embarrassante, n'ayant pas même les moyens d'existence ; toutefois, je compte y aller malgré tout désavantage et inconvénient ; car la calomnie sera confondue et la vérité apparaîtra en son plein jour » ('). Ffrench publia même en 1822, à St. John, une brochure de seize pages sous le titre : A short memoir wlth some documents in vindication of the charges made against the character of Rev. Charles Ffrench, etc. (') ; mais ce factum ne l'a pas sauvé d'une nouvelle suspense que l'évêque de Québec fut contraint de prononcer contre lui (^').
(1) Archives archiépiscopales de Québec. Reg. 10, 361. Mgr Plessis à Mgr ConnoUy, 23 février 1822 : « Il se flatte que je lui rendrai les pouvoirs qu'il exerçait ci-devant auprès des catholiques de la mission et cité de Saint-Jean ; c'est ce qu'il n'obtiendra jamais, non plus que la liberté de célébrer la messe dans n-.on diocèse. Je vous prie donc de le détourner de cette idée ».
(2) Ibidem, Diocèse de New York. M. Ffrench à Mgr Plessis, le 18 janvier
(3) M. Ffrench à Mgr Conwell, le 7 février 1822, dans les American catholic historical researches, 1891, t. Vlll, p. (37.
(4) Shea, o. c, t. III, p. 183. n. 2.
(5) Archives archiépiscopales de Québec. Le 28 mai 1823 l'évêque de Québec
Au moment même où la situation de New York mettait à nu les résultats pernicieux des idées nationalistes, l'influence irlandaise triom.phait de nouveau à Rome, au grand regret de Mgr Maréchal. On en jugera par sa relation des mesures prises par la Propagande, avant même que le rapport de Mgr Plessis comme délégué apostolique n'eût été reçu à Rome (').
« La lettre que votre bonté pour moi et votre zèle pour la religion vous ont porté à écrire à Rome, est arrivée malheureusement trop tard. Je n'ai que des nouvelles désastreuses à vous donner.
La Propagande a rejeté les missionnaires éprouvés que moi et mes suffragants lui avaient recommandés. Elle leur a préféré des prêtres irlandais.
Elle a nommé Dr. Conwell évêque de Philadelphie, Dr. England évêque de Charleston et enfin Dr. Kelly évêque de Richmond, et par conséquent retranche la Virginie du diocèse de Baltimore.
Dr. Conwell était curé dans le diocèse d'Armagh. Avant de se rendre à Philadelphie, il est venu passer quelques jours avec moi. C'est assurément un prélat respectable par sa piété. Il est âgé d'environ 68 ans, très actif. Il pressentait d'avance les difficultés qui l'attendaient. Le premier dimanche qu'il a paru dans sa cathédrale, un prêtre irlandais, nommé William Hogan(-)est monté
était fermement résolu à. refuser tous pouvoirs au P. Ffrench. Le 16 décembre 1824, il écrivit à A\. William Griffiths de St. John, N. B. : « Let ail trustées and the congrégation at large undarstand that under no pretext whatever can tha Revd. Mr. Ffrench be considered as your pastor, that he has no right to preacb, say mass, administer sacraments or perform any other spiritual function, because he has no authority or jurisdiction over your soûls ». Néanmoins Mgr Plessis ne refusa pas de l'employer dans l'enseignement comme la lettre de l'évéque au révérend M. Mac Mahon, du 27 octobre 1825, en témoigne : « Il est juste de tenir compte à M. Ffrench de son attachement invariable à la foi catholique. Je ne pus en conscience lui permettre les fonctions sacerdotales, mais donnez-lui toute votre protection en sa qualité de schoolmaster. Sous ce rapport il peut se rendre utile à la jeunesse catholique en la tenant éloignée des écoles protestantes ».
(1) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de Baltimore. Mgr Maréchal à Mgr Plessis, le 6 janvier 1821 ; publié par Mgr Têtu, Journal d'un voyage en Europe par Mgr Plessis, 1819-1820, p. 443 sv. Québec, 190:i.
(2) Voir BiSHOP England's Works, t. V, p. 109-213; Documents relating to the case of Rev. WLliam Hogan, and the schism in St. Mary's Church. Philadelphia. Le révérend William Hogan fut d'abord envoyé à Albany par l'évéque Connolly, mais il fut reçu dans le diocèse de Philadelphie peu de temps avant l'arrivée de l'évéque Conwell par l'administrateur N. De Barthe. Les marguilliers
54Ô F- J- ZWIERLEIN.
en chaire et a publiquement déclamé contre le nouvel évêque et son autorité. Dr. Conwell, en conséquence, l'a suspendu ; mais aussitôt la multitude, en grande partie composée d'irlandais, s'est aussitôt divisée en deux partis, et voilà Philadelphie dans un état pire que celui de New York.
Dr. England était curé près de Cork. Il m'a écrit deux lettres dans lesquelles il m'annonce sa nomination et sa consécration. Il n'est pas encore arrivé à Charleston. Browne qui a obtenu, comme je crois vous l'avoir dit, l'absolution à Rome de toutes les censures qu'il avait encourues par ses sacrilèges et son schisme, l'a précédé muni de pouvoirs de ce nouvel évêque.
Dr. Kelly est dans ce moment à New-York. Je ne sais quand il se mettra en mouvement pour prendre possession de son siège. Carbry et son parti sont résolus de ne le point reconnaître.
Les bruits les plus affreux se répandent au sujet de toutes ces. mesures de la Propagande. Browne est accusé d'avoir été, avec d'autres moines irlandais résidant à Rome, l'instrument actif de ces incroyables décrets du Saint-Siège. Et comment pourrions-nous maintenant en soutenir l'autorité après que la Propagande a anéanti notre jurisdiction, foulé aux pieds des lois de la discipline ecclésiastique et même de la simple justice naturelle et prostitué
chassèrent l'évêque de sa cathédrale et ils y maintinrent W. Hogan même après, qu'il eût été publiquement excommunié, prétendant que « the laity hâve ail power over the clergy and hâve a right to hire and to turn them away ad libitum. By maintaining this tenet they hâve gained over to their side heretics of every descriptijn who fill our cathedral - from which they hâve banished us — every sunday to hear this and such similar doctrine against the Pope and ail the bishop in thi wjrld from the mouth of an apostate priest ». (Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de Philadelphie. Mgr Conwell à Mgr Plessis, le 25 juillet 1823.) Des efforts furent tentés à diverses reprises pour ramener Hogan dans la bonne voie^ mais il resta sous la domination de ses marguilliers, hommes sans religion, que même le bref dJ pape Pie VII « Non sine magno » ne put intimider, fjiiris pontifiai de propiganda fide, t. IV, p. 620 svv.) Même après qu'il eût démissionné, il continua à fomenter le schisme en fournissant au conseil de fabrique des successeurs à son poste (Shea, o. c, t. III, p. 248, 250). Le schisme ne se termina qu'en 1826 et seulement à la suite d'un accord entre l'évêque et les marguilliers, que la Propagande ordonna plus tard de révoquer (Cardinal Capellari, le 19 mai 1827, United States catholic Missions, t. VII, p. 3J; England, Works, t. V, p. 209). L'évêque Conwell, appelé à Rome, céda le 25 juin 1827 l'administration de son diocèse au D"^ Matthews, nommé administrateur apostolique par Léon XII (Juris pontifiai de propaganda fide, t. IV, p. 690). En 1831 l'administration du diocèse fut confiée au révérend Francis Patrick Kenrick, qui fut créé coadjuteur de l'évêque de Philadelphie (Bullariiim pontificium de propaganda fide, t. V»
sa dignité jusqu'au point de devenir le défenseur de prêtres fameux par leurs crimes et l'exécutrice de leurs systèmes d'impiété ! Le clergé et le peuple américain sont glacés d'effroi. Le temps éclaircira bien des choses. »
L'archevêque Maréchal avait demandé à la Propagande d'ériger en un diocèse les Carolines et la Géorgie avec un siège épiscopal à Charleston. Il ne songeait nullement à voir la Virginie devenir un diocèse séparé, sachant que ce territoire ne pouvait entretenir un évêque. Il est vrai que les schismatiques réclamaient à grands cris la création de cet évêché, surtout par la bouche du père augustin Robert Browne, qui avait abandonné sa propre paroisse à Augusta, envahi l'église de Charleston comme vicaire du prêtre schismatique Gallagher, et défié l'autorité des trois premiers archevêques de Baltimore. A Rome, Browne avait réussi à faire croire que Gallagher et lui avaient été injustement privés de leur place à Charleston par l'archevêque Neale, qui leur avait substitué un prêtre français. Quand l'ordre fut reçu à Baltimore de rétablir en fonctions ces deux hommes « d'une piété éminente et d'une vie exemplaire », lequel ordre devait avoir effet même contre le gré de l'archevêque, ce dernier adressa une protestation vigoureuse au Saint-Père lui même (').
« Très Saint-Père, est-ce donc ainsi que la foi est propagée? Est-ce ainsi qu'on traite les archevêques, qui travaillent dans l'indigence au milieu de difficultés et de misères sans nombre, pour la foi et le salut des âmes, et cela quand, chargés d'années, ils fléchissent sous le poids? J'ai peine à croire qu'un tel ordre émane du Saint-Siège, et s'il en est ainsi, on ne peut l'avoir obtenu que subrepticement ; car pareille mesure ouvre la porte à toutes les révoltes dans ce pays lointain et l'on fournit le moyen de détruire la religion, puisque les enfants de ce monde sont plus prudents que les enfants de lumière. Avant que la vérité n'arrive à Rome, la déception et le mensonge ont déjà pris possession du terrain ; grâce au témoignage d'hommes sans foi, ils y trouvent du crédit et des défenseurs, alors que mes déclarations passent inaperçues, n'étant pas appuyées par le nombre et le zèle de ces gens sans foi, ou parce que ma pauvreté ne me permet pas d'avoir un procureur ou un défenseur à Rome, car mes frères dans l'épiscopat aussi bien
(1) Mgr Neale au pape Pie Vil, Georgetown, le 6 mars 1817, cité dans Shea, o. c, t. III, p. 34.
548 F. J. ZWIERLEIN.
que moi même nous sommes plus pauvres que le reste du clergé. Puisse Votre Sainteté trouver le temps d'examiner mes lettres et documents envoyés à la Sacrée Congrégation! Je pourrais alors espérer un prompt remède à nos maux ».
Le remède demandé ne se fit guère attendre, mais l'archevêque Neale avait déjà quitté cette vie quand la réponse du pape arriva. Son successeur Mgr Maréchal prit des mesures contre les prêtres récalcitants, ayant reçu par une lettre de Pie Vil à son prédécesseur l'assurance complète que tout ce qu'il ferait serait confirmé d'avance par le Saint-Père (')•
Browne, néanmoins, qui s'était rendu de nouveau à Rome et feignait de se soumettre, trouva le moyen de tromper une seconde fois la Propagande. Sous prétexte de dangers imaginaires pour la foi dans les États-Unis, il obtint que le cardinal Fontana adressât une lettre « à une douzaine de libertins de Charleston » afin de calmer les marguilliers et le peuple et de les assurer de la sollicitude du Saint-Siège à leur égard (-). Aidés par les évêques d'Irlande, Browne et ses associés à Rome obtinrent que les bulles fussent données directement aux prêtres nommés aux nouveaux sièges et qu'elles leur fussent expédiées secrètement en Irlande, où ils devaient être consacrés, pour partir de là directement en Amérique {■'). Le révérend John England, nommé évêque de Charleston, fut même avisé par le cardinal Somaglia de prendre pour guide le P. Browne; mais cet évêque éminent et plein de zèle ne tarda pas à découvrir que ce dernier, avec son ami Gallagher, étaient « les sujets les plus inutiles qui fussent jamais dans une mission » (*).
L'érection d'un nouveau siège à Richmond ne pouvait guère être acceptée par l'archevêque de Baltimore, dont le diocèse se trouvait ainsi coupé en deux parties distantes de mille milles, le Maryland et le district de Colombie d'une part, sur les côtes de
(1) Pie vu à Mgr Nea'.e, le 9 juillet 1817 diinsjuris pontifiai de propaganda fide, t. IV, p. 557 sv.
(2) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de Baltimore. Mgr Maréchal <à Mgr Plessis, le 3 octobre 1820.
(3) Voir Shea, o. c, t. III, p. 57 sv. Les bulles créant les diocèses de Charleston et de Richmond ne furent pas imprimées dans le Biillariiim magnum ni dans le Biillariiim de propaganda fide, mais elles ont été trouvées dans les archives de la Propagande.
(4) Mgr England à Mgr Maréchal, le 22 décembre 1822. Gallagher et Browne se démirent de leurs fonctions dans le diocèse quand ils découvrirent le véritable caractère de leur digne évêque. Voir Shea, o. c, p. 316.
l'Atlantique, et Alabama et Mississippi de l'autre, sur le golfe du Mexique. Aussitôt que Mgr Patrick Kelly se présenta devant l'archevêque Maréchal en sa qualité d'évêque de Richmond avec mission, d'après le texte des bulles, « d'éteindre les schismes qui avaient éclaté en Virginie», il reçut une déclaration en forme de protestation de la part de son métropolitain. Le nouvel évêque n'en prit pas moins possession de son siège. Voici le texte du document (') :
« il ne serait que légitime pour nous de nous opposer à l'érection dudit siège, tant à cause des méchants moyens par lesquels elle fut obtenue qu'à raison des scandales et calamités de toute sorte qui en résulteront indubitablement; néanmoins, dans la crainte que lesdits ennemis de l'Église du Christ ne prennent occasion même de notre opposition bien fondée pour infliger les plus grands maux à la religion catholique. Votre Grandeur est libre d'aller à son gré prendre possession du nouveau siège et diocèse d'après la teneur des bulles qu'elle a reçues. Mais pour assurer la tranquillité de notre conscien:e, nous déclarons ici distinctement à Votre Grandeur que nous ne donnons aucun consentement positif à cette action très regrettable de la Sacrée Congrégation. Si vous exécutez sa volonté, nous voulons être irresponsables devant Dieu et l'Église, maintenant et dans la suite, de tous les maux et scandales dont la religion catholique souffre ou pourrait souffrir dans ces États-Unis. »
L'archevêque en appela en outre au Saint-Père et envoya une protestation au cardinal -préfet, dans laquelle il résumait toute l'affaire en ces termes énergiques qui terminent la lettre (-) :
« Donc, Très Éminent Cardinal, deux moines vagabonds, Browne et Carbry, intriguant de concert avec d'autres moines irlandais à Rome, ont triomphé; la Sacrée Congrégation, trompée par les calomnies absurdes de tels hommes, s'est fait l'instrument pour l'exécution de leurs impies projets. »
A Norfolk, ce même Carbry reçut des pouvoirs du nouvel évêque, qui les retira d'autre part au zélé prêtre Lucas. L'évêque croyait
(1) Protestation de Mgr Maréchal, du 18 janvier 1821, dans Shea, o. c, t. III, p. 79-80.
(2) Lettre du 18 janvier 1821, citée par Shea, o. c, t. III, p. 80.
550 F. J. ZWIERLEIN.
que l'éloignement de ce dernier serait profitable à la religion et ramènerait la paix dans cette paroisse troublée, car il était «certain that much of the opposition and vexation I am every day encountering is occasioned by his présence» ('). Son rappel au diocèse de Baltimore n'eut nullement ce résultat. Bientôt le P. Carbry fut ouvertement en révolte contre le nouvel évêque, auquel il ferma la porte de la pauvre petite église de Norfolk, aidé en cela par ses adhérents. Réduit à la dernière extrémité, l'évêque Kelly fut forcé d'ouvrir une école pour gagner sa vie, jusqu'au jour où le Saint-Siège put le décharger de ses fonctions (-).
Entretemps Mgr Maréchal s'était convaincu de la nécessité de faire des représentations directement à Rome. Il savait bien que plusieurs maux étaient devenus irréparables, mais il y en avait beaucoup auxquels on pourrait encore remédier. Mgr Cheverus, alors évêque de Boston, lui semblait le prélat américain le plus apte à se charger de cette ambassade. Mais la santé de ce dernier et d'autres difficultés ne lui permettaient point de quitter son diocèse. C'est alors que le métropolitain se vit subitement forcé de partir lui-même, il connaissait bien l'influence dont l'évêque de Québec jouissait auprès du Saint-Siège et de la Propagande, et il se hâta de prier Mgr Plessis, par une lettre du 9 octobre 1821, d'en écrire aux prélats de Rome qu'il connaissait (").
« Vous êtes instruit de la conduite aveugle de la Propagande.
(1) Lettre de Mgr Kelly à Mgr Maréchal, le 26 avril 1821, citée par Shea, o. c, t. HI, p. 81 ; Mgr Maréchal à Mgr Plessis, le 28 avril 1821 : * En arrivant D'' Kelly a traité M. Lucas avec sévérité, lui a fait fermer sa chapelle et lui a grandement indisposé contre lui tous les catholiques. Le parti schismatique qu'il a flatté en arrivant est déterminé à lui faire une guerre à toute outrance... » Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de Baltimore. Publié en anglais dans ]es Records of the american cafholic historical society, Philadelphie, 1907, t. XVHl, p. 443.
(2) Shea, o. c, t. IH, p. 81-S2. L'évêque Kelly quitta la Virginie en juillet 1822 pour prendre possession du siège de Waterford-Linsmore, auquel il fut transféré à la mort de l'évêque Walsh. Mgr Maréchal fut alors nommé administrateur du diocèse de Richmond.
(3) Archives archiépiscopales de Québec. Diocèse de Baltimore. Publiée par Mgr TÊTL', Journal d'un voyage en Europe par Mgr Plessis, 1819-1820, p. 43.5 ; aussi dans les Records of the american catholic historical society, Philadelphie, J907, t. XVI II, p. 445 sv.
Ses membres veulent le bien, je le crois ; mais ils ont besoin d'être éclairés. Appuyez, je vous en conjure, les demandes que j'aurai à leur faire pour le bi^n de notre Église. Vous êtes instruit des mesures qu'ils ont dernièrement prises et des malheurs qui en sont la conséquence. Il faut bien les convaincre que des moines vagabonds et intrigants qui l'assiègent ne peuvent que l'égarer. »
La position de l'évêque Plessis différait beaucoup de celle de l'archevêque de Baltimore. «Je n'ai nul motif », écrit-il à celui-ci, c de me joindre à vous pour demander le droit de nommer ou présenter aux sièges vacants et de déterminer l'érection des évêchés à venir ». Il promit cependant d'employer toute l'influence dont il disposait à Rome pour appuyer autant que possible les justes demandes de l'archevêque ('). Sa résolution fut sans doute confirmée encore par la communication qu'il reçut du vicaire apostolique de Londres, Mgr Poynter, qui écrivit à Mgr Plessis, à la date du 3 janvier, que « le pauvre archevêque de Baltimore, dont la situation est bien à plaindre, avait grand besoin d'un agent vigilant à Rome pour déjouer les plans de ces hommes intrigants qui lui donnaient tant d'embarras » (-). Par suite des démarches de Poynter, Mgr Plessis reçut la lettre suivante du cardinal préfet de la Propagande (^) :
« Illme ac Rme Dne,
« R"'"' Dominus Guillelmus Poynter apostolicus Londini vicarius
(1) Ibidem, Mgr Plessis à Mgr Maréchal, le 7 février 1821. Reg. 10, 153; publié en anglais dans les Records of the american catholic historical society, Philadelphie, 1907, t. XVIII, p. 439 sv. Mgr Plessis avait des difficultés personnelles à surmonter à cause de l'opposition de l'Angleterre à le reconnaître comme métropolitain. Son diocèse resta donc indivisé et ne put être administré que par des évêques « in partibus» soumis à son autorité, ayant charge de divers districts.
(2) Archives archiépiscopales de Québec. Angleterre, t. II, 1814-1828 : Mgr Plessis à Mgr Maréchal, le 13 avril 1821 , ibidem, Reg. 10, 198, publiée en anglais dans les Records of the american catholic historical society, Philadelphie, 1907, t. XVIII, p. 441 . Grâce aux bons offices de Mgr Poynter et des cardinaux Consalvi et Fontana Mgr Maréchal trouva un agent dans le D"^ Gradwell, le supérieur du séminaire anglais à Ro.Tie, qui était en même temps agent des évêques anglais et de Mgr Plessis. « Il n'en coûtera 33 1. st. par an, ce qui est la moitié de mon petit revenu. Cette dépense me gênera infiniment, mais c'est un sacrifice commandé par la religion, et je le fais volontiers, quelqu'en soient les inconvénients pour moi. » Mgr Maréchal à Mgr Plessis, le 25 juin. Ibidem. Diocèse de Baltimore. Publié en anglais dans les Recjrds of the american catholic historical society, Philadelphie, 1907, t. XVIII, p. 445.
(3) Archives archiépiscopales de Q:'ébe:. Correspondance de Rome Manuscrite 1703-1825.
552 F. J. ZWIERLEIN.
communicavit nobis quaesita duo, quae ex parte R'"' D. Ambrosir Maréchal, archiepiscopi baltimorensis Amplitudo Tua eidem significavit. Versabatur primum in episcoporum delectu; te referente, archiepiscopum illum valde dolere, quod S. Congregatio in eligendis Federatarum illarum Provinciarum episcopis uniuscujusque relationibus atque officiis aures praebeat, quando metropolitae munus esse debent sententiam exquirere ceterorum antistitum, eumque S. Congregationi praesentare, qui communi illorum judicio dignior reputatur, ita ut S. Congregatio ab eo recedere non deberet qui a metropolita proponitur.
Hujusmodi expostulatione in S. Congregatione relata, Eminentissimi Patres censerunt id neque metropolitico jure ad baltiinorensem archiepiscopum spectare, neque speciali privilegio attribui eidem posse. Si de metropolitico jure sit sermo id tam veteri quam vigenti Ecclesiae disciplinae omnino adversatur. Juxta enim veterem Occidentalis Ecclesiae disciplinam, de qua nunc agitur, metropolitae nunquam jus habuerunt eorum dignitate inhaerens eligendi episcopos, ut ex pluribus sacrorum canonum constitutionibus necnon S. Leonis et S. Simplicii, romanorum pontificum, litteris plane constat. Juxta vero recentem ipsius Ecclesiae disciplinam , satis exploratum est episcoporum electiones (quoties praecipua aliqua conventio non intercédât) ad apostolicam Sedeni, potissime vero in locis missionum omnimodo pertinere. Neque objiciatur in régula ab archiepiscopo tradita, non ipsum esse electorem, sed Sanctam Sedem, non enim aliud sibi metropolita tribueret, nisi jus proponendi; quoties enim S. Sedes ad illum tantummodo eligendum coarctata sit, qui an archiepiscopo praesentatur, idem plane est ac si metropolita esset elector.
Neque arbitrati sunt Eminentissimi Patres hoc jus baltimorensi praesuli speciali privilegio esse tribuendum ; primo ne in ecclesiastica disciplina illa innovatio fiât; secundo ne ceteris metropolitis id sit exemplo; demum ne privilegium progressu temporis in jus transeat. Satis nobis perspecta est baltimorensis archiepiscopi pietas, moderatio ejusque erga S. Sedem adhaesio, ita ut dubitari non possit eumdem hujusmodi privilegio, si impertiretur, non abusurum. Verum cum de privilegio agatur, quod transiret in posteros, vitandum est omne periculum, ne metropolitae futuri electionum arbitri reddi possint, et sensim, procedente tempore, ab apostolica Sede se mancipent, ne factiones et partium studia suboriri possint, et alicui minus orthodoxo episcopo aditus patere.
Quae cum ita sint, S. Congregatio censuit propositam archiepiscopi normam admitti non posse, id tamen illi persuasum esse
volumus, quod eadem S. Congregatio in eligendis Federatarum Americae Provinciarum episcopis maximam semper prae caeteris habiturasitrationemcommendationum baltimorensis archiepiscopi, necnon aliorum praesuluni : ut factum rêvera est in delectu quatuor episcoporum, qui ab eximio antistite Carroll postulati fuerant, tum etiani in electione archiepiscopi Neale, Aloysii de Barth ('), et ipsius R'"' D. Maréchal, ac novissimi cincinnatensis episcopi (-'), qui omnesa Baltiinorensi metropolitano aliisque ipsius suffraganeis episcopis ab Amplitudine Tua nuperrime commendatis.
... (In alteri parte hujus epistolae agitur de regulis sequendis quoad regulares in Statibus Foederatis.)
Haec sunt quae duabus propositis a Baltiniorensi archiepiscopo quaesitis respondenda duxit. Rogo Amplitudinem Tuam, ut sicut organum fuit illius petitionum, ita nostra eximio eidem praesuli responsa communicare velit; dum intérim Deum O. M. precor ut Te diutissime jubet ac sospitet.
Amplitudinis Tuae
Ad officia paratissimus
F. Card. Fontana Praef* C. M. Pedicini. Secr"'. »
Romae ex aedibus S. Congregationis de Propaganda Fide, 17 9'"'^ 18111 (1821).
Quand Mgr Maréchal se plaignit à Rome de l'intervention des membres de la hiérarchie d'un pays étranger dans les affaires des États-Unis, on lui fit dédaigneusement la remarque que l'archevêque de Baltimore et ses suffragants n'avaient pas le droit de nommer aux sièges vacants. A la fin il constata qu'il ne pouvait trouver redressement à ses griefs que par un appel au pape luimême.
« Nous admettons, disait-il, que nous n'avons pas le droit de présenter des évêques pour la province de Baltimore. Aucun droit de ce genre ne nous fut jamais o:troyé par le Saint-Siège.
(1) M. De Barth, l'administrateur du diocèse vacant de Philadelphie, refusa absolument d'accepter les bulles qui le nommaient évêque de ce diocèse livré aux troubles. Mgr Maréchal refusa aussi la nomination de ce diocèse, mais il fut forcé d'accepter l'évêché de Baltimore.
(2) Les bulles nommant le P. Edw. Fenwick, O. S. D. datent du 19 juin 1821. Ce dernier fut consacré le 13 janvier 1822
554 F. J. ZWIERLEIN.
Nous ne l'avons donc pas. Bien plus, mes suffragants et moi qui avons occupé des sièges épiscopaux en Amérique durant de longues années, nous désirons sincèrement de n'avoir pas à porter une charge si formidable... Mais il n'en est pas moins certain qu'ils doivent être nommés par quelqu'un et qui, étant donné la distance qui sépare l'Amérique du Nord du Saint-Siège, peut présenter des candidats capables et dignes? Sûrement les évêques d'Irlande ne le peuvent faire aisément. Les évêques irlandais n'ont qu'une connaissance imparfaite de notre Amérique, telle qu'ils la trouvent dans les géographies et des relations de voyages. Peu au courant des dispositions et des coutumes de nos Américains, ils ne peuvent absolument pas désigner des hommes qui conviennent à nos États » (').
L'affaire fut finalement arrangée à la satisfaction entière de l'archevêque. En effet, quand Mgr Plessis écrivit à Mgr Maréchal touchant la lettre du cardinal Fontana, qui niait le droit de l'archevêque de choisir un évêque pour un siège vacant, en vertu de son droit de primat, l'archevêque déclara que certainement le cardinal se trompait sur la teneur de sa requête.
«Je n'ai jamais demandé au Saint-Siège, écrivait-il, le droit de nommer, soit absolument, soit par privilège. La grâce que je sollicitais pour le bien de la religion est que la Propagande voulijt bien nous écrire et écouter nos raisons, avant de procéder à la nomination de sujets seulement recommandés par des moines intrigeants de Rome ou des évêques étrangers et qui n'ont aucune connaissance de nos affaires ecclésiastiques. ... Heureusement la Propagande s'est rendue à nos représentations ; correspondra avec nous, avant d'aller en avant et fermera les oreilles aux discours de gens qui l'ont plus d'une fois égaré » (-).
Ainsi fut écartée une des causes énumérées par l'évêque England comme des o'jstacles au progrès rapide de l'Église catholique aux États-Unis, à savoir « les malheureux efforts tentés par d'autres pour créer entre l'Église catholique aux États-Unis et certains établissements en Europe des rapports trop étroits. » Il a soin de
(1) Shea, 0. c, t. III, p. 71 sv.
(2) Archives archiépiscopales Ai Québec. Diocèse de Baltimore. Mgr JVlaréchal à Mgr Plessis, la 1 1 mars 1823. Publié en anglais dans les Records of the american eatholic h:$torical Society, Philadelphie, 1907, t. XVKI, p. 450.
remarquer qu'« il n'y a pas de jalousie au sujet d'une union étroite avec Rome, car tout Américain sait qu'une telle union est essentielle à la religion catholique. Il en est autrement vis-à-vis d'autres contrées et nations, car on craint que celles-ci n'aient le droit d'intervenir même dans l'administration » (\).
F. J. ZWIERLEIN,
Docteur en sciences morales et historiques de l'université de Louvain,
Professeur au séminaire Saint-Bernard, Rochester, N. Y^
(États-Unis).
(1) Papers relating to the Church in America from the Portfolios of the Irish Collège al Rome. Publiés dans les Records of the american catholic historical -Society, Philadelphie, 1897, t. Vlil, p. 459 sv. Shea parle d'un décret de la Propagande, daté du 3 juin 1822, qui donne aux prélats américains le droit de nommer les candidats dignes de l'épiscopat pour les sièges vacants (o. c, t. III, p. 71 sv.). Mgr Maréchal n'en dit rien dans la lettre à Mgr Plessis citée plus haut. Il n'y avait pas de législation conciliaire en cette matière avant le second concile provincial de Baltimore, tenu au mois d'octobre 1833. Voir Concilia provinciae baltimorensia, p. 102 sv., 1851.
La question coloniale en Belgique de i83o à 1848 ('\
Durant les quinze années où elle fut réunie à la Hollande, la Belgique participa activement à l'administration et à l'exploitation du vaste domaine colonial que l'Angleterre, par la convention du 13 août 1914, avait restitué au prince d'Orange. Elle contribua largement à la constitution de la Handelsmaatschappij (mars 1824), société dotée d'importants privilèges, qui avait pour mission de disputer aux Anglais les marchés coloniaux. Elle fournit aussi au gouvernemenf beaucoup de soldats et de fonctionnaires, et eut l'honneur de voir l'un des enfants, le baron du Bus de Ghisignies, à la tête de l'administration des Indes du mois de février 1826 au mois de janvier 1830.
Malheureusement les affaires coloniales donnèrent à la métropole durant cette période plus de soucis que de profits. La réoccupation des colonies provoqua plusieurs conflits avec l'Angleterre; la révolte du prince javanais Dipô Negôrô (1825-1830) coûta aux finances métropolitaines, déjà obérées lors de la constitution du royaume, des sommes importantes; enfin c'est seulement après la révision du tarif douanier de Java en 1824, que les industries belges commencèrent à lutter avec avantage contre la concurrence anglaise.
La Belgique ne pouvait, dans ces circonstances, attacher un
(1) Le gouvernement ayant décidé d'autoriser sous certaines conditions la communication des archives du département des affaires étrangères de 1830 à 1848, j'avais cru pouvoir faire une étude complète de la question coloniale durant cette période. Malheureusement les dossiers des archives commerciales ne sont pas encore classés. Ils ne sont donc pas communiqués actuellement et je n'ai eu à ma disposition qu'un inventaire que la direction des archives a bien voulu me confier. C'est dans cet inventaire que j'ai puisé la meilleure partie de la présente note. J'y ai joint quelques renseignements recueillis par moi ou qui m'ont été obligeamment fournis par Charles Maroy, le distingué secrétaire de la Ligue maritime belge.
grand prix aux entreprises coloniales. Elle n'avait aucun droit à obtenir, après la révolution, une partie des établissements d'outremer, puisque ceux-ci avaient été restituées par l'Angleterre à la Hollande et non au royaume des Pays-Bas. Mais elle aurait pu conserver le droit de participer au commerce et à la navigation des colonies hollandaises, sur le même pied, avec les mêmes droits et avec les mêmes avantages que les habitants de la Hollande. La conférence de Londres en avait fait l'offre aux délégués belges dans son protocole du 27 janvier 1831, à la condition que la Belgique supporterait 16 31 de la dette publique commune. Les délégués repoussèrent cette proposition qui cependant assurait à la Belgique les principaux avantages de la colonisation sans lui en imposer les charges (')•
On ne tarda pas à regretter, dans le nouveau royaume, l'absence de possessions extérieures où le commerce et l'industrie s'ouvriraient des débouchés et où, dans les temps de crise, les parties de la population les plus douloureusement atteintes pourraient trouver un refuge. Le nombre des projets qui virent le jour avant 1848 est réellement étonnant, quand on songe aux difficultés de tout genre qui assaillaient à cette époque la Belgique. Plusieurs de ces projets n'avaient pour objet que l'acquisition dans des États étrangers, de terres incultes destinées à recevoir des communautés d'émigrants belges. Ils concernaient donc des entreprises d'émigration organisée et non de colonisation proprement diie. Ceux dont la réalisation fut tentée — au Brésil notamment et à S. Thomas de Guatemala — aboutirent à un échec complet.
Mais d'autres projets avaient pour objectif l'acquisition de territoires où la Belgique exercerait des droits souverains, qui constitueraient donc de véritables possessions. Il nous a paru intéressant de les passer rapidement en revue, non pour les résultats qu'ils ont donnés, puisque un seul d'entre eux fut mis à exécution, mais pour la lumière qu'ils jettent sur l'histoire des idées coloniales en Belgique et sur la politique de Léopold L'. Leur nombre et la diversité de leurs objets attestent l'importance des préoccupations expansionnistes en Belgique peu d'années après la révolution. L'appui que leur donna Léopold L'^, confirme ce que le duc de Brabant, le futur Léopold II, disait de son père à la séance du sénat du 17 février 1860 « que depuis longtemps il appelle de ses vœux l'extension de la Belgique au delà des mers ».
(1) NoTHOMB, Essai historique et politique sur la révolution belge, 2" édit., p. 208. Londres, 1833.
5j8 ch. de lannoy.
Les territoires que ces projets concernaient n'étaient pas toujours situés au loin. Le gouvernement envisagea, par exemple, la possibilité d'acquérir les Feroë qui auraient fourni un point d'appui pour le développement de la pêche. En 1841, ayant appris par une communication du consul de Belgique à Lerwich, M. Ogilvy, que le gouvernement danois se proposait de vendre la souveraineté de ces îles, il envoya le lieutenant de vaisseau Eykolt, à bord du cotre d'instruction de la marine royale, pour les visiter ('). On sut bientôt d'ailleurs que l'information donnée par le consul de Lerv/ich était inexacte et que le gouvernement danois ne songeait nullement à abandonner les Feroë.
Mais on le conçoit, l'expansion coloniale ne pouvait trouver en Europe, au xix^" siècle, qu'un terrain fort limité. La plupart des projets formés à cette époque, concernaient donc des pays hors d'Europe,
C'est du côté de la Guinée que l'attention du gouvernement fut d'abord attirée. M. Ch. de Mévius, directeur de l'établissement agricole de Meslin-l'Evêque, lui présenta en 1837 un mémoire dans lequel il recommandait la création d'une colonie sur la côte de la Guinée. Il indiquait comme un emplacement particulièrement favorable, la partie de la côte de l'Or située à l'ouest de la rivière Assinie, parce que, de l'avis de M. Maclean, gouverneur des possessions britanniques sur cette côte, la richesse du sol y permettait de faire avec profit la culture des plantes tropicales.
Le gouvernement se montra d'abord favorable à ce projet, il nomma même un consul sur la côte de Guinée, avec mission d'explorer les lieux, de choisir l'emplacement convenable à la construction d'un comptoir et d'un fortin, et de préparer des conventions avec les nègres. La décision fut rapportée parce que la personne désignée pour accomplir cette mission ne parut pas avoir les qualités requises pour représenter à l'étranger le gouvernement. En 1840, M. Liedts, ministre de l'intérieur, après un nouvel examen de l'affaire, estima qu'elle présentait plus de risques que de chances de profit et décida de n'y pas donner suite.
Le gouvernement dirigea ses vues, dans le même temps, vers les possessions espagnoles du golfe de Guinée.
M. d'Ofalia, président du conseil de sa Majesté catholique, admit en principe la cession de ces établissements à la Belgique (1838), mais, à raison peut-être des difficultés que faisait naître l'abandon à la Hollande du Limbourg et du Luxembourg, la déci-
(1) Mémoires (manuscrits) du lieutenant de vaisseau Oscar Du Colombier.
sion fut ajournée. Plus tard on jugea inutile de reprendre les pourparlers, la négociation ne présentant pius de chances de succès.
Le Roi estima que les possessions portugaises offriraient peutêtre un terrain propice à l'entreprise projetée. Au mois de février 1840, il exprima le désir que déjeunes ingénieurs fussent envoyés dans ces possessions pour en étudier les richesses minérales. Mais le gouvernement ne put lui donner satisfaction, faute de fonds et de sujets aptes à entreprendre des recherches de ce genre.
Les difficultés que rencontrait l'admission des navires belges dans les colonies anglaises de Sierra Leone et de Gambie, engagèrent cependant le gouvernement belge à tenter la fondation d'un établissement sur la côte occidentale de l'Afrique, il laissa sans suite une proposition de M. Hartung, frère du consul de Belgique à Sierra Leone, d'acquérir une partie de la Sénégambie (1846), mais fit néanmoins explorer en 1847, cette région par la goélette de guerre, la « Louise-Marie ». Sur le rapport favorable que lui fit le commandant du navire, il sanctionna le 27 décembre 1848 un traité conclu le 4 mars précédent par cet officier avec Lamina, chef des Nalous, par lequel ce chef cédait à la Belgique un territoire comprenant les deux rives du Rio Nunez, sur une profondeur d'un mille, à partir de l'embouchure jusqu'à un endroit situé à 16 kilomètres en amont.
Ce petit établissement qui aurait pu servir de base à la fondation d'une colonie étendue ne fut jamais occupé effectivement et, en 1858, la Belgique renonça aux droits que lui assurait le traité de 1848 (').
Des nombreux projets d'acquisitions coloniales qui lui parvinrent à cette époque, beaucoup ne présentait aucune chance de réussite et le gouvernement les laissa sans suite. Nous citerons parmi eux : une proposition du comte de la Garde (1839) de placer sous le protectorat de la Belgique une partie de la Nouvelle-Zélande, à l'embouchure du fleuve Hokianga ('), une proposition d'acquérir l'île des Pins — près de Cuba — faite, en 1838, par le baron de Norman , envoyé extraordinaire près des gouvernements de l'Amérique méridionale, ainsi qu'une autre du même diplomate d'acquérir l'île de Cosumel, près de la côte du Yucatan. La question
(1) Fritz Defays. Essais de colonisation belge au XIX^ siècle dans la Revue de l'université de Bruxelles, 1898-99, t. iV, p. 677-697 ; 773-779.
(2) Projet pour la formation d'une colonie belge ù la Nouvelle Zélande, p. 22. Paris, 1840.
de l'île des Pins amena cependant l'ouverture de négociations avec le gouvernement espagnol. Le gouvernement laissa également sans suite ou rejeta après examen : une demande de M. Charles de Witte, plus tard consul de Belgique à la Nouvelle-Zélande, qui priait le Roi de lui accorder les pouvoirs nécessaires pour acquérir au nom de la Belgique, les îles des Navigateurs (1843); une note de M. Verbruggen, ancien consul de Belgique à Cuba, engageant le gouvernement à négocier l'acquisition d'un protectorat sur la partie espagnole de l'île Haïti ; une proposition du docteur Maris (1848) relative à l'île de Tortuga (')• Le gouvernement déclina l'offre que lui fit l'aventurier anglais James Brooke, de lui céder son sultanat de Sarawak, placé depuis sous le protectorat anglais, et celle d'acquérir l'île Saint-Barthélémy que lui adressa en 1845, le gouvernement suédois. Cette île fut, on le sait, vendue en 1877 à la République française.
D'autres projets, au contraire, reçurent l'appui du gouvernement, furent même suscités par lui et n'échouèrent que parce que l'État, ne voulant pas s'engager directement dans ces entreprises lointaines, ne trouva pas parmi les capitalistes du pays ou de l'étranger le concours nécessaire à la constitution d'une compagnie de colonisation. Les plus intéressants de ces projets sont ceux qui concernent l'Abyssinie, les îles Philippines et les îles Nicobar.
De 1839 à 1843, M. Blondeel de Cuelebroeck, qui devait plus tard être chargé d'une enquête à Saint-Thomas de Guatemala, fit en Abyssinie, sur les ordres du gouvernement, un voyage d'exploration. Il lui parut qu'il était avantageux pour la Belgique de créer sur le plateau abyssin un établissement colonial, mais selon lui, ce projet n'était exécutable que si la métropole possédait un point d'appui sur la côte de la Mer Rouge. L'île d'Amphalow dont l'acquisition lui avait été proposée, lui paraissait convenir comme base d'opération. II eijt fallu y envoyer un bâtiment de guerre avec 500 hommes de troupes, force suffisante pour protéger l'établissement et tenir en respect les populations belliqueuses de la côte.
M. Blondeel entra en négociations à Debra Tabor et à Gondar avec le Ras Ali et l'impératrice Wozero Minen dans le but d'obtenir la cession à la Belgique du district d'Aghâmé, région fertile, habitée par une population chrétienne de mœurs douces, et jouissant,
(1) Le D"" Maris avait été chargé d'une mission aux Antilles par le gouvernement. Il arriva à Port au Prince le 22 août 1847 h bord du brick belge « Président ». Indépendance belge, n" du 24 septembre 1847.
^râce à son altitude de 1800 mètres environ, d'un climat tempéré et salubre. Ces négociations n'aboutirent pas.
Quelques années plus tard, les dispositions du gouvernement éthiopien changèrent. Le 23 avril 1850, M. Blondeel écrivit au ministère des affaires étrangères que Ras Ali offrait gratuitement à la Belgique la cession, en toute souveraineté, de la province qui avait fait l'objet des premières négociations. Le chef du clergé régulier, l'homme le plus influent après le Ras, était arrivé au Caire chargé de la proposition.
Le gouvernement fit savoir à M. Blondeel qu'il n'avait pas l'intention de fonder l'entreprise aux frais de l'État, mais qu'il accorderait son appui à la société qui en serait chargée. M. Blondeel estima probablement que l'affaire n'était pas réalisable dans ces conditions car il ne semble pas qu'il ait tenté de constituer une société comme l'aurait souhaité le gouvernement.
L'idée de créer une compagnie pour l'exploitation commerciale des îles Philippines est due à un personnage qui joua un rôle financier important sous le consultât et l'empire, M. Ouvrard. Un consortium formé par lui entama des négociations à Madrid et offrit au gouvernement belge d'établir le siège de la société à Bruxelles s'il consentait à accorder aux actionnaires la garantie d'un intérêt de 5 " „ l'an. Le capital eût été au maximum de 20 millions de francs.
Le gouvernement estima qu'il ue lui était pas possible de patronner l'entreprise telle qu'elle lui était présentée. Cet échec ne rebuta pas les promoteurs qui annoncèrent l'envoi de nouvelles propositions.
Dans le dessein de s'éclairer sur les chances de succès que l'entreprise présentait, le gouvernement demanda au consul belge de Manille un rapport sur la situation économique des îles Philippines. Les renseignements reçus de cet agent, joints à d'autres qu'envoya notamment la légation de Madrid ('), amenèrent le gouvernement à examiner s'il ne convenait pas d'entreprendre pour le compte de la Belgique, la réalisation du plan conçu par M. Ouvrard, et même de fonder aux îles Philippines un établissement.
Avant de prendre une décision il était nécessaire de connaître
(1) La légation envoya au ministère des affaires étrangères un ouvrage tris curieux, œuvre d'un certa.n Simbaldo de Mas. publiée en 1843 sous le titre : « Informe sobre el estado de las islas Filipinas>y. Cet ouvrage est déposé à la biblithèque royale sous la cote : 9^ cl. XVI, B. 2, C Esta.
les dispositions du cabinet de Madrid. Le ministre de la Belgique chargé de sonder le terrain, trouva le gouvernement espagnol disposé à engager des négociations pour la cession totale ou partielle des îles Philippines. Les difficultés financières dans lesquelles l'Espagne se débattait, étaient telles que si le gouvernement belge avait été en mesure de faire immédiatement des offres formelles et de remettre sur le Lhamp le prix convenu, la négociation eût rapidement abouti. Mais il tarda à prendre une décision et laissa passer l'occasion favorable.
Ce furent également des particuliers, M. Aylwin, associé d'une maison anglaise établie dans l'Inde, et M. Weston, de Londres,, qui engagèrent le gouvernement belge à acquérir les îles Nicobar (décembre 1848). Cet archipel appartenait au Danemark, mais celui-ci désirait s'en débarrasser et, en 1845, l'avait, sans succès d'ailleurs, offert à l'Angleterre. Il eut donc été très facile de le faire passer sous la souveraineté de la Belgique.
Le gouvernement belge trouva intéressant le projet qui lui était soumis, mais il ne pouvait, dans la situation économique où se trouvait le pays à cette époque, entreprendre la création, aux frais du trésor public, d'un établissement colonial aux îles Nicobar. Il répondit aux ouvertures des promoteurs de l'entreprise par l'envoi d'un contre-projet que ceux-ci acceptèrent. En voici les stipulations principales :
Article 1. L'acquisition de la souveraineté et de la propriété territoriale des îles serait faite au nom du gouvernement belge et payée par la compagnie.
Article 2. La compagnie aurait pendant 25 ans le monopole de la culture et du commerce de un ou plusieurs articles à désigner par elle. A l'expiration du terme de 25 ans, ce monopole pourrait être prolongé de commun accord entre le gouvernement belge et la compagnie.
Article 3. Le gouvernement belge installera immédiatement dans l'île principale une administration civile et une force militaire de deux cents soldats européens ; il affectera un bâtiment de guerre,, de force suffisante au service de la défense de la colonie...
Article 4. La compagnie paiera à l'État Belge une somme de 15.000 livres sterling, pour frais de premier établissement, plus une redevance annuelle de 16.000 livres payable par anticipation.
MM. Aylwin et Weston ne purent réaliser leur projet faute de ressources suffisantes. Ils avaient besoin de 150.000 livres sterling; ils ne parvinrent à en réunir que le tiers. Il n'y a pas à le regretter. L'archipel des Nicobar qui n'a pas au total 2000 kilomètres carrés
de superficie, est, par sa situation dans le golfe du Bengale, excessivement chaud et humide et très malsain. Il était impossible avec ces moyens matériels dont on disposait au milieu du xw" siècle d'en faire une colonie prospère.
I! est permis de croire que le roi seconda personnellement les promoteurs de l'entreprise, il est peu probable que des Anglais eussent demandé l'appui politique de la Belgique s'ils n'avaient compté pour l'obtenir sur l'appui du roi. La supposition est d'autant plus vraisemblable que, une dizaine d'années plus tard, Leopold I envoya à ses frais le commandant Michel de la marine royale, pour explorer les îles Hébrides que deux personnes, MM. Byrns et de la Hault, proposaient de convertir en une colonie belge. C'est une preuve qu'il ne soutenait pas seulement par son influence morale les promoteurs d'entreprises de colonisation, mais que, le cas échéant, il intervenait pécuniairement pour les aider à réaliser leurs projets.
La presse et le parlement ne s'occupèrent pas ou s'occupèrent très peu de ces projets. Quelques journaux, l'Indépendance ou le Moniteur, firent parfois mention de l'un ou l'autre d'entre eux en de courtes notes. Le moment n'était pas encore venu d'intéresser le grand public aux œuvres expansionnistes. En Angleterre même, à cette époque, la presse ne consacrait aux colonies qu'une attention fort restreinte. Les préoccupations du moment allaient plutôt aux affaires intérieures et surtout aux réformes électorales. La clairvoyance de Léopold I qui dès cette époque aperçut l'importance que pouvait avoir pour son pays la colonisation d'outre mer, n'en est que plus remarquable et plus digne d'admiration.
Ch. De Lannoy, Professeur à l'université de Gand.
Le duché de Limbourg
et le Parlement de Francfort
en 1848.
Le Limbourg hollandais, dont l'histoire a été si intimement liée à la nôtre depuis le moyen-âge jusqu'à l'époque contemporaine, a fait partie pendant quelques années de la confédération germanique. Nous nous proposons de résumer d'après les archives du ministère des affaires étrangères de Bruxelles un épisode des relations de cette ancienne terre belge avec l'Allemagne.
C'est en 1839 que le duché de Limbourg est entré dans la confédération germanique. Voici comment : le congrès de Vienne de 1815 avait décidé que le grand duché de Luxembourg serait donné au prince souverain des Pays-Bas en compensation des principautés de Dillembourg, Diez, Siegen et Hadamar qu'on enlevait à la maison de Nassau pour les réunir à la Prusse, que le Luxembourg formerait un État de la confédération germanique et que le prince, roi des Pays-Bas, entrerait dans le système de cette confédération, comme grand duc de Luxembourg avec toutes les prérogatives et privilèges dont jouissent les autres princes allemands('). Le Luxembourg était donc devenu terre allemande, possession personnelle du roi des Pays-Bas et lorsque en 1830, à la suite de la révolution belge et après des négociations interminables, la conférence de Londres laissa à la Belgique le Luxembourg wallon, elle dut songer à donner
(1) Acte final de Vienne, art. 24. Il faut noter que les quatre principautés cédées par les Nassau ne comptaient que 45 milles carrés et 120,000 habitants tandis que le Luxembourg avait une étendue de 129 milles carrés et 269,000 habitants. L'échange de territoires d'étendue et de population si différentes, constitue donc plus « qu'une compensation. » Il semble qu'à Vienne on avait voulu lui donner ce caractère pour trouver prétexte h faire du Luxembourg une terre allemande. « La germanisation du Luxembourg, dit le baron de Gagern dans ses Mémoires (t. 11, p. 147), est l'œuvre du prince de Metternich qui s'en vante publiquement. »
LE LIMBOURQ ET LE PARLEME -JT DZ FRANCFORT EN 1348. 555
une compensation territoriale à la confédération germanique et au roi de Hollande. Cette compensation, la conférence la trouva dans les territoires limbourgeois de la rive droite de la Meuse. Les articles 4 et 5 du traité de XXIV articles stipulèrent que le roi de Hollande posséderait le Limbourg soit en sa qualité de grand duc de Luxembourg, soit pour être réunis a la Hollande et que Sa Majesté le roi des Pays-Bas s'entendrait avec la confédération germanique et les agnats de la maison de Nassau sur l'application et les arrangements que cette cession territoriale pourrait rendre nécessaires.
Ce ne fut qu'en 1839 que le roi de Hollande se résigna à accepter les XXIV articles et la Belgique dut abandonner les territoires limbourgeois de la rive droite de la Meuse qu'elle avait gouvernés jusqu'alors. Le roi Guillaume I en prenant possession de ses nouvellesacquisitions chercha à soustraire le Limbourg à tout lien politique avec l'Allemagne, mais l'opposition énergique de la diète l'en empêcha. C'est dans un but stratégique que la confédération germanique avait exigé l'échange des territoires et la Hollande comme la Belgique dut subir les exigences du système déîensif de l'Allemagne. Cependant, en s'y soumettant, le roi des Pays-Bas s'efforça de diminuer la servitude qu'on lui imposait en la ramenant strictement au but qui l'avait inspirée. Le 19 avril 1839 le roi fit savoir à la diète qu'il accédait à la coniédération avec les parties du Limbourg que le traité des XXIV articles lui attribuait, à l'exception toutefois des villes et forteresses de Maestricht et de Venloo (*). il se réservait toutefois le droit de réunir le duché de Limbourg au royaume des Pays-Bas et de le soumettre au même régime et à la même loi fondamentale et protestait que cet arrangement ne préjudicierait en rien à l'application de la constitution fédérale au dit duché. Il s'engageait à maintenir en bon état les contingents limbourgeois et luxembourgeois et réclamait pour les deux pays collectivement la jouissance des droits et privilèges réservés jusqu'alors au Luxembourg seul. La diète adhéra à cet arrangement. Dans son arrêté du 5 septembre 1839, elle prit acte de la déclaration du roi de Hollande relative à l'application des lois néerlandaises au Limbourg et exprima la confiance que la sagesse du roi suffirait pour éviter tout conflit en*re les lois hollandaises et les arrêtés de la diète.
Quant aux droits éventuels de la branche aînée des Nassau sur le Limbourg, ils furent rachetés par le roi de Hollande moyennant
(1) La diète avait dû accepter cette exception en présence de l'opposition de la France à voir des garnisons allemandes dans les deux villes fortifiées de Maestricht et de Venloo.
un capital de 750.000 florins (convention du 27 juin 1839). Le traité de 1839 ne reçut donc qu'une exécution imparfaite. La substitution complète du duché de Limbourg à la partie wallone du Luxembourg qui était le principe même de l'échange, ne se réalisa pas en fait ; elle n'eut d'autre application politique que la voix indivise attribuée au roi de Hollande dans la diète germanique comme duc de Limbourg et duc de Luxembourg. Là, se borna la connexion. Si dans leurs rapports avec l'Allemagne les deux duchés ne devaient constituer qu'un seul et même État aux droits identiques et aux obligations indivises, dans leurs rapports avec la Hollande, au contraire, les deux territoires jouirent d'une condition politique qui exclut toute idée d'union. Le Luxembourg eut une constitution propre, il entra dans le Zollverein et dans l'union postale allemande; il forma donc au point de vue politique et économique un état réellement distinct de la Hollande et uni par des liens nombreux à la confédération. Le Limbourg, au contraire, eut la même constitution, les mêmes lois que le reste du royaume, il fut soumis au même régime douanier; il ne fut qu'une province hollandaise. Tout au plus contribua-t-il à la défense et aux dépenses de la confédération en fournissant un contingent et une contribution aux caisses de la diète ('). En un mot, malgré les traités de 1839, le duché de Limbourg, tout en étant rattaché à la confédération, ne devint pas un état fédéral et ses habitants n'acquirent point l'indigénat germanique.
Cette situation put s'établir et se maintenir parce que la confédération germanique n'était qu'un semblant d'État, sans vie réelle, sans esprit national, sans autre organisme que la diète, instrument docile de la politique réactionnaire de Metternich.
Mais lorsqu'en 1848 les patriotes allemands cherchèrent à profiter des mouvements révolutionnaires qui soulevèrent l'Europe entière pour réaliser leur rêve de l'unité germanique, ils durent nécessairement protester contre l'organisation donnée au Limbourg puisqu'elle empêchait l'entrée de ce duché dans l'état fédératif, centralisé et fort qu'ils prétendaient substituer à la confédération de 1815. Dès le début de mars 1848 le duché de Limbourg fut
(1) Les caisses fédérales étaient : la bandeskasse pour l'entretien des forteresses; la bandeskunleikasse, pour les frais d'administration; la bandeskriegskasse, en temps de guerre. (En 1857, le Limbourg payait 4000 florins de contribution à la confédération). Le contingent, séparé de celui du Luxembourg depuis 1846, fut fixé cette année là à 597 hommes.
Invité comme tous les autres États allemands à envoyer des députés au parlement constituant de Francfort.
Le roi de Hollande n'osa s'opposer à l'élection de ces représentants. La révolution accomplie en Allemagne avait produit dans le Limbourg une agitation extraordinaire. Les Limbourgeois, séparés de la Belgique bien malgré eux dix ans auparavant, supportaient malaisément leur union à la Hollande. Le peuple souffrait des impôts beaucoup plus élevés que ceux qu'il était habitué à payer sous l'administration belge; la bourgeoisie regrettait les libertés que leur avait garanties la constitution de 1830 et dont les Hollandais étaient privés en 1848. On comprend donc qu'une grande partie de la population accueillit avec joie l'éventualité d'un changement et d'une union plus intime à l'Allemagne sous un gouvernement démocratique et libéral qui avait établi comme don de joyeux avènement le suffrage universel. « On est générale- » ment persuadé, écrivait le général Willmart, ministre de Bel- » gique à La Haye, que les sentiments qui y (dans le Limbourg) » dominent, sont la sympathie pour la Belgique et l'antipathie, en » excluant quelques villes, pour les Pays-Bas. On n'accepte » l'Allemagne qu'en raison de ce dernier sentiment et parce qu'on » comprend que le premier ne peut être satisfait » (').
Les Limbourgeois élurent deux députés partisans résolus de l'union du Limbourg au nouvel État allemand, et certains électeurs se préparèrent même à opérer par les armes la séparation de leur pays d'avec la Hollande. Le gouvernement hollandais trouva la situation si grave qu'il se hâta d'envoyer dans le Limbourg M. Lichtenvelt, ministre du culte catholique, en qualité de commissaire extraordinaire afin d'y rétablir la tranquilité et de faire respecter l'autorité du roi. Il y réussit grâce à son attitude énergique et aux forces militaires dont il put disposer (-). Dans la séance des États Généraux où le ministre rendit compte de sa mission, il en attribua le succès autant à l'attitude calme et résolue des troupes, au dévouement de la maréchaussée, à l'influence bienfaisante du pouvoir spirituel qu'au bon sens et au bon naturel des Limbourgeois eux-mêmes (^). En même temps le gouvernement cherchait à démontrer dans des proclamations et des articles de
(1) Dépêche dn 12 août 1848. Archives du ministère des affaires étrangères de Bruxelles. Légation des Pays-Bas, t. VII, n° 232.
(2) Dépêche du général Willmart, 14 août 1848. Légation des Pays-Bas, t. VII, n'^ 234.
(3) Journal de La Haye, 3 septembre 1848.
journaux que la séparation du Limbourg de la Hollande, « désirée seulement par quelques électeurs égarés par de folles déclamations », serait « la plus grande catastrophe qui puisse arriver à un pays ». Elle ruinerait l'agriculture et l'industrie et priverait les Limbourgeois des profits qu'ils retiraient de la présence des fonctionnaires et des troupes hollandaises chez eux (').
Le gouvernement hollandais parvint ainsi à empêcher une prise d'armes, mais il ne put modifier les sentiments de la population. Le 12 octobre, le général Willmart écrivait : « Il parait que le désir » de la séparation règne toujours dans le duché non seulement » parmi le peuple, qu'on a trompé en lui promettant la suppression » des impôts, mais même parmi les classes les plus éclairées, chez » lesquelles ce désir prend le caractère irréfléchi de la passion » politique » (-').
Le gouvernement hollandais s'inquiétait d'ailleurs bien davantage, et à juste titre, de ce qui se passait à Francfort où les députés limbourgeois avaient obtenu un plein succès. Le 19 juillet le parlement s'était rallié à l'unanimité au rapport de la commission internationale qui concluait :
1° que l'assemblée nationale regarde comme incompatible avec la constitution fédérale allemande, la soumission actuelle du duché de Limbourg appartenant à la confédération allemande, à la constitution et à l'administration du royaume des Pays-Bas.
2' qu'il est entendu que la résolution prise par l'assemblée nationale dans sa séance du 29 mai par laquelle toutes les stipulations des constitutions particulières de l'Allemagne qui seraient en désaccord avec la constitution fédérale qu'elle doit créer, ne seront valables que dans la mesure de cette dernière, doit également s'appliquer au duché de Limbourg.
3*^ que la question de la part de la dette hollandaise à supporter par le duché de Limbourg doit être traitée par l'intermédiaire du pouvoir central provisoire et régularisée définitivement d'après les droits du duché de Limbourg et avec la ratification de l'assemblée nationale.
L'assemblée de Francfort en était alors aux plus beaux jours de
(1) Journal du Limbourg, 22 juillet 1848.
(2) Légation des Pays-Bas, t. VII, n" 273. Le ginéral Willmart dans une dépêche du 14 août (t. VII, n° 234) citait ce mot de quelques habitants des campagnes, qui, lisant une proclamation se terminant par l'assurance que le Limbourg n'avait avec l'Allemagne qu'un lien moral, dirent que c'était parfaitement juste, qu'ils avaient un lien moral avec l'Allemagne et un lien immoral avec la Hollande.
son éphémère puissance. Etonnée de ses premiers et faciles succès, elle prenait, sous l'influence de ses membres les plus exaltés, des décisions qui ne répondaient ni aux vœux de la masse du peuple allemand, ni surtout à l'importance réelle des forces matérielles dont elle pouvait disposer. Elle recevait parmi ses membres les députés du Schleswig; bientôt elle chargerait l'armée prussienne de soutenir les Allemands du Holstein révoltés contre le Danemark. Dans la question du Limbourg, l'annexion du duché et même l'absorption de Maestricht ne lui paraissaient pas suffisantes. Elle applaudissait des orateurs déclarant que l'Escaut et la Meuse étaient des fleuves allemands et formulant l'espoir que la Belgique comme les autres branches éloignées des nations allemandes se rapprocherait tôt ou tard de la souche germanique en s'unissant à la confédération ('). C'était là des exagérations manifestes, mais dans la question du Limbourg, l'assemblée pouvait prétendre agir dans la sphère de ses pouvoirs constituants et en cas de résistance du roi de Hollande, peut-être ordonnerait-elle contre lui l'exécution fédérale comme elle allait le faire pour le roi de Danemark.
Le roi Guillaume II, justement inquiet des dispositions conquérantes de l'assemblée de Francfort, résolut de prendre les devants et sans attendre les décisions définitives du parlement, il chercha à se protéger contre elles. Ne se sentant pas assez fort pour résister à lui seul, il s'adressa à l'Europe et dès le début du mois de juin, il remit aux pays signataires du traité de 1839, à la France, à l'Angleterre, à la Prusse, à la Russie et à l'Autriche une note qui protestait « contre certaines tendances qui se manifestent en Allemagne relativement au duché de Limbourg ».
« Le projet de réunir le Limbourg comme partie intégrante » au territoire de la confédération germanique, disait la note, est » aussi contraire aux vœux de la grande majorité des habitants » qu'en opposition directe avec leurs intérêts matériels, et les uns » et les autres se prononcent hautement en faveur de leur union » avec le royaume des Pays-Bas. Le roi ne pourrait considérer la » séparation du duché de Limbourg, qui fait partie intégrante du » royaume, que comme une infraction manifeste au traité de 1839». C'est ce dernier argument qui était surtout développé par la note. « L'article IV du traité a indiqué les territoires que S. M. le roi » des Pays-Bas devait posséder soit en sa qualité de grand duc de » Luxembourg, soit pour être réunis à la Hollande. Feu S. M. le
(1) Dépêche du comte de Bri;y, ministre de Belgique à Francfort, 7 août 1848. Légation de la Confédération germaniijne, t. IV, n" 147.
» roi Guillaume I^r, ayant opté pour cette dernière alternative, la » partie du Limbourg devant remplacer les parties de territoire » cédées à la Belgique dans le Grand duché de Luxembourg a été » réunie à la Hollande. Le Limbourg n'est allemand qu'en vertu » du traité de 1839 et en vertu de ce même traité le Limbourg alle- » mand a le droit d'être régi comme la Hollande et de suivre à » perpétuité le sort du royaume des Pays-Bas. La diète germanique » l'a ainsi reconnu dans sa décision du 5 septembre 1839. Si donc » on prétend détacher le Limbourg de la Hollande, on déchire le » traité de 1839 et l'on va à rencontre de la décision souveraine » de la diète germanique». La note se terminait par un appel à la coopération des différents pays, signataires du traité de 1839, pour protéger la Hollande contre les exigences éventuelles du parlement allemand et l'aider à maintenir dans toute son intégrité le susdit traité (/).
L'argument que la note hollandaise prétendait tirer du traité de 1839 n'était pas sans réplique. Il était facile au contraire de démontrer que le roi Guillaume h'^ n'avait pu réunir le Limbourg à la Hollande et annihiler la souveraineté germanique sur le duché qu'au mépris de Vespritdu traité et qu'en vertu d'une interprétation très contestable de son article IV.
En effet, comme nous l'avons déjà dit, le Limbourg n'avait été cédé à la Hollande que comme compensation du Luxembourg wallon sur lequel les princes de la maison de Nassau et la confédération germanique avaient des droits spéciaux. Il était évident que la compensation n'était réelle que si la confédération pouvait exercer sur le Limbourg les mêmes droits que ceux dont elle jouissait sur le Luxembourg et c'est ce que le roi de Hollande avait empêché en unissant le Limbourg à la Hollande. Quant à l'article IV qui donnait au roi des Pays-Bas Voption de posséder le Limbourg soit en sa qualité de grand duc de Luxembourg, soit pour être réuni à la Hollande, il ne laissait au roi que le droit d'opérer une simple réunion administrative, sous peine d'être en contradiction avec le principe de compensation exprimé dans les articles précédents.
Il y a plus; on peut même soutenir que dans l'article IV il ne s'agissait pas d'une option, d'une alternative laissée au roi de Hollande mais de deux actes simultanés. En effet, le Limbourg laissé à la Hollande, renfermait des territoires qui d'après \e post
(1) Légation de Prusse, t. X, n" 76; Légùtion d'Autriche, t. XII, n" 25; Légation des Pays-Bas, t. VII, n" 257.
liminium de 1790 (') revenaient de droit à la Hollande, Venloo par exemple; d'autres, d'après le même posf liminium ne lui revenaient pas et étaient cédés par la Belgique en compensation du Luxembourg wallon, Ruremonde, par exemple. Pour ne pas entrer dans une énumération, l'article IV se contentait de dire que le roi Guillaume posséderait les territoires limbourgeois soit en sa qualité de grand duc de Luxembourg, ce qui s'appliquait à tous les territoires en dehors du post liminium de 1790 et tombant dans l'échange; soit pour être réunis à la Hollande, ce qui concernait tous les territoires non pas cédés mais plutôt abandonnés par la Belgique et ayant fait partie de la Hollande en 1790. L'article IV ne donnait donc pas le droit au roi des Pays-Bas de réunir à la Hollande tout le Limbourg, mais seulement les parties qui lui avaient appartenu avant 1790 (-)•
Cette discussion sur le droit, sur l'interprétation du traité, n'avait d'ailleurs en 1848 qu'une importance très relative. 11 semble, en effet, qu'aucun autre principe que celui de sa volonté révolutionnaire n'inspirait l'assemblée nationale de Francfort. Dans la question du Limbourg elle posait, selon l'expression du général Willmart, un acte d'omnipotence parlementaire ( ). Le président de l'assemblée, le baron de Gagern, près de qui de hautes influences s'étaient exercées en faveur du gouvernement des Pays-Bas, avait déclaré qu'il avait fait de l'unité allemande le but de sa vie et que son opinion ne pourrait être déterminée que par l'intérêt de la conservation ou de l'établissement de cette unité; aucune autre considération ne pourrait le faire dévier de cette ligne de conduite (^).
Quant à l'appel adressé à l'Europe par le roi de Hollande, il courait le risque de rester, sinon sans réponse, du moins sans grand effet. Des questions autrement importantes que celles du Limbourg préoccupaient à ce moment les grandes puissances et l'on pouvait présumer que l'Allemagne resterait en fin de compte l'arbitre suprême du conflit.
(1) Ce piincipe du post liminium avait été proclamé par la Conférence, dis le mois de janvier 1831 de fa façon suivante : < Les limites de la Hollande compren- » dront tous les territoires, places, villes et lieux, qui appartenaient à la ci-devant » république des Provinces-Unies des Pays-Bas en l'année 1793 ->.
(2) Opinion de M. von der Pforden, ministre des affaires étrangères de la Saxe royale. Dépêche du baron Nothomb, ministre de Belgique à Berlin, 13 septembre 1848. Légation de Prusse, t. I, n" 113.
(3) Dépêche du 14 aoijt 1848. Légation des Pays-Bcs, t. Vil, n" 234.
(4) Légation des Pays-Bas. t. VII, n'' 252.
La Belgique seule partageait les inquiétudes de la Hollande et redoutait comme elle la germanisation du Limbourg. M. Hoffschmidt, ministre des affaires étrangères, avait fait connaître à nos agents à l'étranger les sentiments du gouvernement belge et l'attitude que notre diplomatie devait adopter dans cette question : « Elle soulève, écrivait le ministre, des difficultés de principe et » de doctrine et, telle qu'elle est engagée aujourd'hui, elle peut » devenir la source de complications politiques nouvelles....» « Cette affaire est très sérieuse, elle mérite toute la sollicitude du » gouvernement du roi. // n'est pas douteux qu'à notre point de » vue, il est désirable que le Limbourg continue à être réuni à la » Hollande» ('). «Assurément nous ne pouvons voir avec indif- » férence un projet tendant à porter atteinte à des arrangements » qui forment la base de notre existence politique, car, méconnus » sur un point, ils courraient bientôt le risque de l'être sur tous » et nous arriverions à être privés en fait comme en droit de » garantie positive» (-). Pour le ministre belge, il ne paraissait donc pas douteux que l'intervention de l'Allemagne dans le Limbourg ne fût une violation du traité de 1839. Quant à l'attitude de la Belgique, M. Hoffschmidt la déterminait comme suit «... notre » pays, étant dans le traité, partie intervenante et non garante, et » n'ayant d'ailleurs reçu des Pays-Bas aucune communication à » cet égard, n'est pas dès à présent autorisé à élever une récla- » mation officielle. Cependant, s'il n'a pas à remettre une note au » pouvoir central qui siège à Francfort, il ne doit pas dissimuler » son opinion. Notre intérêt national est trop directement engagé » dans la question pour que nos représentants à l'étranger ne » puissent, avec toute convenance, exprimer hautement notre » manière de voir à cet égard » (').
Le gouvernement belge était en outre décidé à protester énergiquement si l'assemblée de Francfort manifestait l'intention de comprendre Maestricht dans ses prétentions. « Autre chose, doit » être pour nous, au point de vue stratégique, écrivait le comte » de Briey, que Maestricht appartienne isolé à un peuple d'une » importance inférieure à la nôtre, placé sur la rive gauche de la » Meuse et qui atteint déjà notre frontière sur tant d'autres points
(1) Le ministre au général Wiilmart; 11 août 1848. Légation au Pays-Bas, t. VII, n"229.
(2) Le ministre au baron Notiiomb, 16 août 1848. Légation de Prusse, t. X, n" 82.
(3) Ibidem.
» mal défendus, autre chose de le voir entre les mains d'un peuple » de 45 millions d'habitants, qui peut en faire une tête de pont, » y établir une place d'armes et y accumuler un matériel de siège » immense dont Liège pourrait être la première victime. La Meuse » ne serait plus pour nous, elle serait contre nous et un jour suffi- » rait pour transporter devant Hasselt, Saint-Trond ou Tirlemont » assez de mortiers, de bombes pour faire ouvrir immédiatement » des portes que la garde civique pourrait défendre plusieurs » jours si l'ennemi n'avait recours à de tels moyens. Si Alaestricht » devient place d'armes allemande notre neutralité ne sera-t-elle » pas terriblement menacée ?» (')
M. Hoîfschmidt partageait complètement les appréhensions de notre agent de Francfort. « Si l'assemblée émettait des prétentions » sur Maestricht, déclarait-il, nous aurions à examiner ce que » nous aurions à faire en présence d'une dérogation aussi formelle » au traité de 1839» (-). Au minimum, la Belgique exigerait que Maestricht soit démantelé et que des fortifications ne puissent plus être établies (■)• Le gouvernement belge était décidé à faire appel à la France pour soutenir ses réclamations.
La France en effet, plus que tout autre État avait intérêt à écarter de la Meuse l'influence allemande et en temps normal ce pays eût été le meilleur appui de la Hollande et au besoin de la Belgique contre les tendances manifestées à Francfort. Le gouvernement du roi Louis-Philippe n'avait jamais voulu l'incorporation effective du duché de Limbourg dans la confédération (^) ; le nouveau gouvernement français ne pouvait le désirer davantage, mais il sortait à peine alors de la terrible crise des journées de juin et, tout en travaillant à l'élaboration de la constitution républicaine, il devrait s'occuper des affaires d'Italie et du Schleswig.
Il ne pouvait donc donner une attention bien grande à la question limbourgeoise; il ne s'en désintéressa cependant point complètement. Le ministre de France à Londres attirait l'attention de son gouvernement sur ce qu'il appelait les empiétements et les usurpations de l'Allemagne (■'), et le général Cavaignac, chef suprême
(1) Dépêche du comte de Briey, 7 août 1848. Légation de la confédération germanique, t. IV, n** 147.
(2) 11 août 1848. Légation des Pays-Bas, t. VII, n" 229.
(3) Légation des Pays-Bas, t. VII, n" 234.
(4) Légation de Prusse, t. X, n° 76.
<5) Légation d'Angleterre, t. XXIV, n" 148.
du gouvernement provisoire, déclara à l'envoyé belge à Paris que les prétentions de l'Allemagne étaient intolérables (')•
A cette déclaration, se borna l'intervention française. Au mois de décembre 1848, le gouvernement français n'avait pas encore donné de réponse officielle à la note hollandaise, tandis que la Russie, l'Autriche et la Prusse y avaient répondu depuis longtemps. La réponse russe, qui datait du mois de juillet, avait été jugée à La Haye, «aussi satisfaisante que possible.» De tout temps, l'empereur Nicolas s'était fait le défenseur des intérêts hollandais — la Belgique en avait même beaucoup pâti en 1830 — et dans la question du Limbourg, il se déclara prêt à soutenir la thèse hollandaise. L'empereur reconnaissait que les arguments présentés par la note hollandaise établissaient ces faits incontestables : «le premier, que les Puissances signataires du traité de » 1839 ont reconnu à S. M. le roi des Pays-Bas le droit de réunir » à la Hollande les parties de territoires qui forment aujourd'hui » le duché de Limbourg. Le deuxième, que la confédération ger- » manique, par l'organe de la diète de Francfort, a reconnu » l'existence du duché de Limbourg comme faisant partie de la » Hollande et comme étant soumis au même régime — et il en » résulte que tout acte qui, en dépit de cette reconnaissance for- » melle, aurait pour but de dissoudre les liens qui unissent le » duché de Limbourg au royaume des Pays-Bas serait contraire » aux droits justement acquis de S. M. néerlandaise.» L'empereur promettait «son appui moral» à une cause dont il n'hésitait point à reconnaître la justice {-).
La réponse de l'Autriche fut moins catégorique; elle se ressentit de la situation fausse, indécise, indéterminée du cabinet de Vienne vis à vis de l'assemblée de Francfort. « Si on osait à Vienne, écrivait notre ministre, le comte O'Sullivan, on parlerait sur bien des choses autrement qu'on ne parle » (•). L'Autriche, tout en reconnaissant le bien fondé de la protestation hollandaise, admettait cependant l'éventualité d'une modification à la situation du Limbourg. « Si après cela, écrivait en terminant le ministre, baron de » Wessemberg, ainsi qu'il est permis de l'admettre, la lettre des » transactions que je viens de citer laisse des lacunes, et si son » application peut donc parfois offrir matière à des interprétations » diverses, une révision de ces transactions peut sans doute
(1) Firm:n Rogier au ministre, 9 août 1848. Légation de France, t. XIII'^, n° 262.
(2) Légation aiitricfiienne, t. XH, annexe au n" 25.
(3) Dépêche du 10 août 1848. Légation d'Autriche, t. XII, n" 25.
» paraître utile et avantageuse à toutes les parties intéressées. » Celles-ci n'auraient donc qu'à s'entendre sur le mode et sur le » principe d'un pareil travail d'explication et de révision, lequel, » comme de raison, n'arriverait à un résultat définitif et modifiant » la transaction de 1839, que moyennant un arrangement conclu » de gré à gré » (0- L'Autriche admettait donc la possibilité d'un changement dans la situation du Limbourg.
A Berlin on alla plus loin, et la réponse prussienne effraya fort le gouvernement hollandais. Non seulement la Prusse prévoyait la possibilité d'une négociation, mais elle en affirmait la nécessité ('). Tout en promettant que le traité de 1839 ne serait pas méconnu et que les intérêts des Pays-Bas seraient pris en considération, la note prussienne ajoutait : « Legouverne- » ment du roi ne saurait blâmer le désir de régler d'une manière » plus simple les rapports fort compliqués, il faut le dire, qui » existent entre le duché de Limbourg et la confédération germa- » nique; il comprend que ce désir se manifeste aussi bien dans ce » duché qu'au sein de l'assemblée nationale de Francfort, mais il » ne peut admettre que les résolutions de cette dernière puissent » avoir pour but de régler ces rapports par une déclaration uni- » latérale et de modifier d'une manière arbitraire un état de choses » basé sur des traités existants. Selon nous, un pareil change- » ment ne peut être introduit que par le consentement des parties » intéressées. Il doit, par conséquent, devenir l'objet d'une négo- » ciation préalable, d'une nouvelle convention. Nous avons » l'espoir que telle sera la marche qui sera adoptée dans cette » affaire et que de cette manière on arrivera à un résultat satis- » faisant pour tous ceux qui sont intéressés à sa décision. Telle » sera notre règle de conduite... » ('O-
Le gouvernement hollandais fut mécontent de la réponse prussienne, car il ne pouvait admettre la possibilité et encore moins la nécessité d'une négociation sur la question du Limbourg. L'assurance qu'on lui donnait qu'aucun changement ne serait apporté sans une discussion préalable entre les puissances garantesde 1839, ne le satisfaisait pas. D'après lui, la 'question n'était pas ouverte; le traité de 1839 avait réglé définitivement la situation du Limbourg et il n'appartenait à personne d'y rien changer.
Guillaume II avait espéré que l'Angleterre au moins appuyerait
(1) Légation d'Autriche, t. XII. annexe au n" 41.
(2) Légation prussienne, t. X, n" 115 et Légation des Pays-Bas, t. VII, n°263.
(3) Légation de Prusse, t. X, annexe au n" 115.
sans restriction et énergiquement la note hollandaise, mais de ce côté aussi, il fut déçu. Lord Palmerston interpellé à la chambre des communes, au sujet du Limbourg, avait répondu qu'il avait reçu une représentation du ministre des Pays-Bas, mais que le cabinet cinglais, avant d'exprimer une opinion sur les obligations que lui imposait le traité de 1839, avait jugé nécessaire de demander au gouvernement hollandais le détail de ce qui s'était passé à ce sujet entre le feu roi des Pays-Bas et la confédération germanique, relativement à cette transaction ; que jusqu'aujourd'hui (4 août) le gouvernement n'avait pas encore reçu les informations qu'il avait demandées et et qu'en conséquence il se trouvait hors d'état de répondre à la question de savoir si l'Angleterre se considérerait avoir le droit d'intervenir et de quelle manière elle interviendrait si elle en avait le droit ('). La réponse anglaise, à n'en pas douter, était peu encourageante, et elle produisit à La Haye une véritable inquiétude. On y fut choqué d'y trouver une sorte d'indifférence qui faisait contraste avec l'intérêt qu'on semblait prendre en Angleterre à la question du Schleswig. L'inquiétude fut telle que l'on songea un instant à s'adresser au roi des Belges, pour qu'il voulut bien user de son influence pour obtenir de sa Majesté la reine d'Angleterre et de lord Palmerston une plus grande sollicitude en faveur de la question du Limbourg (-).
Des réponses faites à la note hollandaise on pouvait donc conclure que, si l'Europe ne laisserait pas l'assemblée de Francfort régler à elle seule la situation du Limbourg, elle admettrait cependant qu'un changement soit apporté aux relations du duché avec la Hollande.
Heureusement pour le gouvernement hollandais, l'assemblée ne paraissait plus pressée de terminer l'affaire du Limbourg, en imposant, sans discussion, sa manière de voir à la Hollande. Le gouvernement central sous la direction de l'archiduc Jean, vicaire de l'Empire se montrait plus modéré et l'échec de l'affaire du Schleswig, où l'on avait été obligé d'accepter un armistice de neuf mois conclu avec le roi de Danemark, avait profondément déçu l'assemblée et l'avait dégoûtée de la politique belliqueuse. Certains membres exaltés avaient bien proposé « de prendre dans le Limbourg une revanche des déboires subis dans l'affaire du Schleswig » (■'),
(1 ) Dépèche de M. Van de Weyer ministre de Belgique à Londres, 5 aoîit 1848. Légation d'Angleterre, t. XXIV, n" 159.
(2) Dépèclie du général Willmart, 27 septembre 1848. Légation des Pays-Bas, t. Vil, n"268.
(3) Légation des Pays-Bas, t. VU, n" 273.
mais la majorité ne les suivit pas. Le ministre des affaires étrangères de l'Empire interpellé sur les retards apportés à l'exécution de la décision prise par l'assemblée nationale relativement à l'incorporation du Limbourg, donna à entendre que les grandes puissances qui venaient de peser sur la solution du différent avec le Danemark, pourraient bien se trouver également en désaccord avec l'Empire sur la question du Limbourg et que cette affaire n'était pas urgente. Le ministre déclara que le cabinet regarderait, comme une preuve de défiance, toute insistance sur ce point et l'assemblée lui donna raison, en passant à l'ordre du jour (').
A partir de ce moment, la question du Limbourg perdit de son intérêt et on eut l'impression que l'éventualité d'un conflit violent entre la Hollande et l'assemblée de Francfort avait disparu.
Dans le Limbourg même, l'agitation séparatiste s'était apaisée. Les États Généraux venaient de voter une constitution qui en donnant satisfaction à de nombreux griefs des Limbourgeois, les disposait à accepter plus volontiers leur union à la Hollande. Au mois de novembre, le général Willmart écrivait à son gouvernement que la lutte électorale pour la nomination des membres des nouveaux États Généraux préoccupait à tel point les partis politiques qu'ils ne songeaient plus à la séparation (-') et peu après, lors de la réunion des nouvelles chambres les députés du Limbourg déclarèrent expressément que la population de leur pays ne souhaitait nullement une séparation complète avec la Hollande (■).
La constitution hollandaise de 1848 fut cependant l'occasion d'une difficulté nouvelle entre les Pays-Bas et l'assemblée de Francfort. Un des articles, en effet, citait le Limbourg parmi les provinces hollandaises. M. de Schmerling, ministre du pouvoir central de Francfort,interpellé à ce sujet répondit qu'il avait exigé du gouvernement des Pays-Bas une déclaration expresse reconnaissant que l'article en question n'avait nullement en vue d'apporter un changement dans la constitution du Limbourg, mais seulement de préparer une nouvelle démarcation des frontières (^). Vers la même époque l'assemblée était à nouveau saisie de l'affaire du Limbourg et affirmait une fois de plus sa volonté de rattacher le Limbourg à l'Alle-
(1) Dépêche du comte de Briey, 1 septembre 1848. Légation de la Confédération germanique, t. III, n° 168.
(2) Dépêche du 16 novembre 1848. Légation des Pays-Bas, t. V,I, n" 295.
(3) Légation de la Confédération germanique, t. IV, n " 196.
(4) Ibidem.
magne ('); seulement l'assemblée admettait cette fois que l'union: n'aurait lieu qu'en vertu d'un traité conclu avec les Pays-Bas.
Mais les jours de l'assemblée étaient comptés ; les divisions entre conservateurs et libéraux, entre partisans de la Grande- et de la Petite-Allemagne, entre Prussiens et Autrichiens affaiblirent de plus en plus son prestige et son autorité morale. Bientôt l'Autriche se sentit assez forte pour rétablir l'ancienne diète et pour ordonner aux membres de l'assemblée de se disperser. De l'assemblée de Francfort et de son œuvre, il ne resta que le souvenir d'une tentative généreuse mais trop révolutionnaire pour son époque.
La situation du Limbourg ne fut pas modifiée; ce duché resta comme par le passé intimement lié à la Hollande, tout en faisant partie de la confédération germanique. A la dissolution de celle-ci en 1866, le duché de Limbourg n'entra point dans la confédération de l'Allemagne du Nord et l'union avec l'Allemagne que le traité de 1839 avait imposée au Limbourg, cessa en droit sans avoir jamais existé en fait.
Fl. De Lannoy,
Professeur à la faculté de philosophie et lettres
de l'Institut Saint-Louis à Bruxelles.
(1) Dépêche du comte de Briey, 24 novembre 1848. Légation de la Confédératio.i germanique, t. IV, n" 212.
La Belgique et la reconnaissance
de la
deuxième république française.
Le 25 février 1848, le prince de Ligne, ambassadeur de Befgique à Paris, communiquait à Bruxelles la nouvelle de la proclamation de la république (').
Quelle attitude allaient prendre, vis-à-vis du pouvoir nouveau, le gouvernement belge et son représentant à Paris? Celui-ci s'empressa de s'adresser au comte Apponyi, doyen des ambassadeurs, pour le consulter sur la conduite à tenir.
L'envoyé autrichien lui répondit qu'il ne quitterait pas la France à moins que le gouvernement provisoire ne lui transmît des passe-ports et que chaque diplomate devait attendre les instructions ainsi que les ordres de sa cour (-).
Cependant le gouvernement provisoire se hâtait de prendre contact avec les États étrangers. Dès le 27 février, Lamartine écrivait une lettre circulaire au corps diplomatique pour lui annoncer qu'il avait pris possession du portefeuille des affaires étrangères. A cette notification il ajoutait des assurances pacifiques. « La forme républicaine du nouveau gouvernement n'a changé, écrivait-il, ni la place de la France en Europe, ni ses dispositions loyales et sincères à maintenir ses rapports en bonne harmonie avec les Puissances qui voudront comme elle l'indépendance des nations et la paix du monde. Ce sera un bonheur pour moi de concourir par tous les moyens en mon pouvoir à cet accord
(1) Archives diplomatiques du ministère des affaires étrangères à Bruxelles. Correspondance politique, France, t. XIII, 1°, n" 12.
(2) Ibidem. Dépêche du 25 février, n» 36. — Lord Normanby, ambassadeur d'Angleterre, fut invité par le Foreign Office à considérer sa mission comme terminée et à rester à Paris comme simple spectateur des événements. Archives diplomatiques du ministère des affaires étrangères. Correspondance politique, Grande Bretagne, t. XXIII, 1, n" 86.
580 A. DE RIDDER.
des peuples dans leur dignité réciproque et à rappeler à l'Europe que le principe de paix et le principe de liberté sont nés en France le même jour (')•
Non muni encore d'instructions venues de Bruxelles, le représentant de la Belgique à Paris se contenta d'accuser au ministrepoète purement et simplement réception de sa lettre (-).
Le 28 février, M. d'Hoffschmidt, ministre des affaires étrangères, ordonnait au prince de Ligne de continuer à résider à Paris en conformant sa conduite à celles des diplomates représentant les autres États constitutionnels. Toutefois, il ne pouvait les suivre, s'ils abandonnaient Paris, avant d'en avoir référé à Bruxelles. Pour toute communication du gouvernement provisoire, il fallait se borner à en accuser réception par un intermédiaire (").
A Bruxelles, et ailleurs dans divers pays, on craignait que la France n'eût des visées de conquête à l'égard de la Belgique.
Le prince de Ligne le redoutait lui aussi, il n'hésistait pas à dire que, si le gouvernement provisoire se trouvait débordé par les éléments de désordre, si le parti révolutionnaire triomphait, la Belgique deviendrait le champ de bataille de l'Europe. Aussi, en montrant qu'en France « tout ce qui avait quelque chose à perdre » se groupait autour de Lamartine et de ses collègues, prêchait-il, afin de fortifier leur situation, la reconnaissance par l'Europe, et surtout par la Belgique, du fait accompli.
Ce n'est pas qu'il estimât que notre pays ne dût rien craindre du gouvernement provisoire. Au contraire, il était persuadé que les idées prédominantes à ce moment chez les hommes du mouvement, qui avait renversé la monarchie de juillet, se prononçaient pour la réunion de la Belgique à la France. Il avertissait le cabinet de Bruxelles que, dans l'enivrement de leur victoire, les membres du gouvernement provisoire étaient convaincus de la proclamation de la république chez nous au lendemain de son triomphe à Paris, il signalait la formation dans cette dernière ville d'une légion belge composée en grande majorité de Français. Il ajoutait que le désir de voir la république remplacer en Belgique la royauté n'avait pas en vue le bonheur des Belges. Ce désir dérivait de la pensée qu'un tel régime n'aurait pas longue vie dans nos provinces, qu'elle les conduirait rapidement à l'anarchie et qu'après
(1) Ibidem, France, t. XIII, 1. Lettre du 18 février, n" 38.
(2) Ibidem.
O) Ibidem, n" 39.
une courte expérience les Belges se jetteraient dans les bras des Français en leur demandant de les prendre (').
Mais, s'il dénonçait les projets présumés de la France, le prince voulait aussi qu'on évitât de donner à cette nation aucun motif de mécontentement, tout en s'efforçant de contracter avec l'Angleterre une alliance effective et défensive. « N'irritons pas le gouvernement provisoire, écrivait-il le 29 février, ne lui donnons pas de prétexte, par un refus de reconnaissance officielle, de jeter sur nous un premier élan de volontaires de Jemappes, mais empêc'nons l'arrivée des émissaires de troubles qui sont déjà partis en grand nombre, et que l'union des chambres, de l'armée et la sagesse du Roi viennent opposer une digue à ces exportations. Si le Roi et son cabinet se décident à reconnaître le Gouvernement provisoire, ou à entrer en relations officielles avec lui, je suis d'avis que cet acte soit posé le plus tôt possible ; c'est, je pense, le seul moyen de préserver le pays d'un envahissement immédiat qui s'étendra jusqu'au Rhin, et la Prusse est-elle en mesure de nous défendre et de se défendre elle-même? {-) »
Par les agents officieux qu'il avait en France, le gouvernement belge recevait confirmation des craintes exprimées par le prince de Ligne. Les impressions et les renseignements venus d'ailleurs encore étaient aussi de nature à inquiéter le gouvernement de Léopold F'. Répondant aux suggestions de son représentant, il s'efforça donc d'enlever tout prétexte de grief au gouvernement provisoire en nouant avec lui des rapports aussi cordiaux que possible. Le l^"^ mars, il autorisa son ambassadeur à Paris à écrire à M. de Lamartine les lignes suivantes : « Le Gouvernement du Roi a accueilli avec empressement l'expression des dispositions loyales et sincères du Gouvernement provisoire de la France à maintenir ses rapports de bonne harmonie avec les Puissances qui voudront comme Elle l'indépendance des nations et la paix du monde ; cette déclaration réponaait trop bien aux sentiments et aux espérances de la Belgique elle-même pour que celle-ci n'ait pas été heureuse d'en prendre acte (^). »
(1) Ibidem, n" 50.
(2) Ibidem, n" 41. — Le prince de Ligne insistait d'autant plus pour obtenir la reconnaissance qu'il préconisait, qu'il était persuadé de l'impossibilité d'un retour des Français vers les idées dynastiques. Ibidem, n" 50. — Un des agents officieux du gouvernement belga en France exprimait le 3 mars le même avis : «On pourra vous écrire, dit-il, que la république est impossible, que bientôt cette forme de gouvernement sera abandonnée de nouveau. N'en croyez rien. Le calme et l'ordre se rétablissent et se raffermissent chaque jour ». Ibidem, n" 52.
(3) Ibidem, n" 46.
582 A. DE RIDDER.
Cette communication n'impliquait cependant que la reconnaissance officieuse du gouvernement provisoire, c'est-à-dire du gouvernement de fait et non celle de la république. Une lettre très confidentielle du 2 mars autorisait le prince de Ligne à indiquer à M. de Lamartine la portée de la démarche du gouvernement belge. On mettait toutefois comme condition à cette reconnaissance que, par réciprocité, le gouvernement français reconnût à son tour « l'indépendance et la neutralité de la Belgique telles qu'elles sont garanties par les traités ('). »
Alors que, par sa lettre du l'^^' mars, M. d'HofiSchmidt autorisait le prince de Ligne à écrire seulement à M. de Lamartine, voulant presser les événements, il lui prescrivait le 2, par lettre officielle, de se rendre personnellement au département des affaires étrangères et d'y exprimer de vive voix au ministre « le très vif désir du gouvernement belge de voir régner le meilleur accord entre les deux peuples et les deux gouvernements (-). »
En voulant demander àlaFrancede reconnaître l'indépendance et la neutralité de la Belgique telles qu'elles étaient garanties par les traités, M. d'Hoffschmidt commettait une faute. Cette reconnaissance n'était ni nécessaire ni opportune. En droit, la France républicaine héritait des engagements pris envers nous par la France monarchique. Demander le renouvellement de ces engagements, c'était paraître mettre en d3ute que les traités du 1831 et de 1839 eussent conservé leur efficacité.
Le prince de Ligne avait trop de sens politique pour ne pas s'apercevoir de l'erreur dans laquelle on versait à Bruxelles. Il la signala en répondant à la lettre confidentielle du 2 mars. « La république française, gouvernement nouveau, écrivit-il le 3 (•'), pour entrer en relations officielles avec les autres puissances, a besoin d'être reconnue par elles. C'est un enfant qui vient de naître; il doit recevoir son baptême, son admission dans la famille européenne, son acte de naissance. La Belgique n'a pas besoin d'être reconnue ; elle est majeure et elle le prouve par son élan national, par l'exemple qu'elle donne à l'Europe en ce moment. La France ne peut, sans violer les droits les plus sacrés, toucher à l'indépendance et à la nationalité belges. La réciprocité d'une reconnaissance mutuelle n'existe pas. La Belgique existait, la république française vient de naître, en un mot elle n'a pas d'acte
<I) Ibidem, n" 48.
(2) Ibidem, n" 49.
^3) Ibidem, n"^.
à poser envers nous. Nous ne pouvons pas laisser supposer le moindre doute de la part du gouvernement provisoire sur notre position. C'est dans ce sens que je compte parler à M. de la Martine et je lui ferai entendre que notre reconnaissance sera subordonnée à la déclaration qu'aucune atteinte ne nous sera portée et que les paroles de la circulaire envoyée aux chefs de mission accrédités à Paris seront exactement tenues par rapport à nous. »
La déclaration que le prince de Ligne voulait obtenir de Lamartine avait une portée bien différente de celle préconisée par le ministre belge des affaires étrangères.
M. d'Hoffschmidt n'abandonna pas complètement l'idée qu'il ^vait émise. Si, le 4 mars, il crut devoir répondre à l'ambassadeur que « la Belgique, admise dans la grande famille européenne, n'avait aujourd'hui à demander à personne la consécration officielle de son existence et qu'il ne pouvait, assurément, être question d'ouvrir une négociation avec la France dans ce but », le ministre ajoutait cependant qu'il n'était pas indifférent d'obtenir en particulier pour la Belgique une déclaration spéciale conçue dans l'esprit de la circulaire de M. de Lamartine. M. d'Hoffschmidt estimait donc qu'il serait d'un certain intérêt que le ministre des affaires étrangères de la France constituée en république exprimât au nom de celle-ci son adhésion à la neutralité garantie à la Belgique par les traités de 1839. Il rendait le prince de Ligne attentif à l'utilité d'une semblable manifestation et lui demandait à nouveau de la provoquer (').
M. d'Hoffschmidt n'avait pas laissé ignorer aux représentants à Bruxelles des gouvernements étrangers les intentions du cabinet à l'égard de la France. Quelques critiques lui furent faites à ce sujet. Aussi, dans une circulaire envoyée à nos légations à Londres, Vienne, Berlin, La Haye et Francfort, le ministre jugea-t-il devoir justifier sa décision.
« Dans mes entretiens avec les représentants de l'Autriche, de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de la Prusse, je n'ai pas hésité, écrivait-il, à leur donner connaissance de la ligne de conduite que nous avons adoptée. J'ai résumé les instructions transmises en dernier lieu à M. le prince de Ligne. — Elles ont été approuvées dans leur ensemble. Toutefois une objection a été présentée. — Pouvez-vous, m'a-t-on dit, rétablir des rapports diplomatiques réguliers avec la France avant de vous être concerté avec vos alliés? avant de connaître les déterminations arrêtées par les cours du nord? — La réponsa à cette question était
(1) Ibidem, n" 54.
584 A. DE RIDDER.
très simplî. Du moment où la France reconnaît l'indépendance et la neutralité assurées à la Belgique par les traités de 1839, elle reste l'alliée de la Belgique au même titre que l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. Nous n'avons pas autre chose à lui demander. Si elle maintient par rapport à. notre pays les engagements antérieurement pris par elle, nous n'avons à nous occuper ni de la forme du gouvernement qu'elle adopte, ni du jugement qu'on en porte à l'étranger, ni des résolutions qui peuvent être adoptées par les cabinets dont la position n'est pas la même que la nôtre. La Belgique prend sa nationalité au sérieux. Elle en sortirait si elle agissait autrement qu'elle ne fait. Sa situation géographique, de même que la foi des traités, lui impose des obligations particulières. — La république propagandiste et conquérante est son ennemie; mais la république pacifique, respectant son droit d'État indépendant et neutre, ne saurait être traitée comme telle. La Belgique n'est point appelée à faire de la politique préventive. La différence des institutions ne serait point une raison admissible, car cette différence ne crée par elle-même aucune incompatibilité entre les deux nations. Il y a moins loin de notre constitution libérale à la forme républicaine que de cette constitution à la monarchie pure. Je ne vois pas d'ailleurs que, dans les circonstances actuelles, lord Palmerston ait attendu les avis du dehors pour pres:rire à lord Normanby d'entrer en rapports avec M. de Lamartine. Or nous n'avons pas été jusqu'à présent au-delà de ce qu'a fait Sa Seigneurie. — Si le gouvernement provisoire veut nous faire faire un pas de plus daus cette voie, vous savez que le prince de Ligne a reçu l'invitation d'en référer au gouvernement qui alors examinera ce que lui commandent sa loyauté et ses intérêts. — Nous agissons avec la plu3 entière franchise et une bonne foi parfaite ; la preuve, c'est que j'ai eu soin de faire part de notre manière de voir aux diplomates étrangers sans réticence et sans ambiguïté. — 11 me serait agréable que vous voulussiez bien me faire connaître vorte opinion personnelle d'après les données que vous possédez et les faits qui se passent sous vos yeux * (').
Tous les termes de cette circulaire ne paraissent pas avoir été très opportuns. Le rappel du caractère libéral de la constitution belge mis en opposition avec l'absolutisme de certains des gouvernements auxquels la lettre de M. d'Hoffschmidt s'adressait indirectement, était pour le moins quelque peu maladroit à un moment oiî les monarchies absolues, se sentant menacées de partout, engagaient un dernier combat contre le libéralisme montant.
Avant que le prince de Ligne donnât suite à la lettre du 2 mars,. M. d'Hoffschmidt crut devoir préciser encore ses instructions.
L'ambassadeur avait été autorisé à répondre affirmativement à M. de Lamartine dans le cas oij celui-ci lui aurait demandé si le gouvernement belge entendait par la démarche de son ambassadeur reconnaître le gouvernement provisoire, le gouvernement de fait de la France. On prévit que le ministre des affaires étrangères
(1) Ibidem, annexe au n" 56'"
de la républiaue pourrait aller plus loin et poser cette question : la Belgique entend-elle reconnaître par là, dès à présent, la République française?
On prescrivit au prince de Ligne de répondre à cette éventuelle demande que, à son avis, « il serait non seulement contraire aux usages diplomatiques généralement admis en Europe, mais encore aux droits de la souveraineté nationale de préjuger ainsi la résolution qui sera pris2 par l'assemblée constituante sur la forme du gouvernement définitif. » il devait ajouter qu'au surplu.s il en référerait à Bruxelles.
L'Angleterre avait décidé qu'elle accréditerait un ambassadeur près de la République lorsque le gouvernement provisoire aurait fait place à un gouvernement définitif. En attendant, lord Normanby devait entretenir des relations suivies avec le ministre des affaires étrangères sans recevoir de nouvelles lettres de créance.
Le gouvernement belge était décidé à adopter la même attitude, mais il craignait que de Paris on ne pressât sur lui pour qu'il fît davantage et qu'il consentît à établir sans retard entre les deux pays des agents régulièrement accrédités. Dans sa correspondance M. d'Hoffschmidt estime que, peut-être, il faudrait céder à cette pression. Dans ce cas, écrivait-il, «nous devrons insister pour qu'au moins l'agent français eût un grade qui le mit en rapport officiel seulement avec le ministre des affaires étrangères» (').
Le 5 mars, Lamartine donna audience au prince de Ligne.
Celui-ci commença l'entretien en assurant son interlocuteur que le cabinet de Bruxelles désirait continuer avec le gouvernement provisoire les bonnes relations qui avaient toujours existé entre la France et la Belgique, il lui donna lecture de la lettre que M. d'Hoffschmidt avait écrite le 2 mars et en remit copie à M. de Lamartine. Il ajouta que tant que la France n'aurait pas de gouvernement définitif le caractère de l'ambassadeur de Belgique à Paris ne pourrait être qu'officieux et les rapports qu'il entretiendrait avec les autorités républicaines n'avoir également que ce caractère. En un mot, le gouvernement belge ne reconnaissait qu'un fait avec le désir d'une bienveillance mutuelle dans les rapports entre les deux pays. La République ne pourrait être officiellement reconnue que lorsqu'elle aurait été décrétée constitutionnellement (-).
(1) Ibidem, n" 57.
(2) Le 6 mars, le prince de Ligne écrivait à Bruxelles qu'il avait été entendu entre M. de Lamartine et lui que le gouvernement provisoire acceptait l'attitude
585 A. DE RIDDER.
M. de Lamartine répondit qu'il savait un gré infini au gouvernement belge de l'attitude qu'il prenait vis-à-vis de la France. «Veuillez, ajouta-t-il, M. l'ambassadeur, lui donner les assurances les plus positives et les plus formelles de notre ferme intention de ne pas faire en Belgique ni ailleurs de propagande républicaine. Nous respecterons nos voisins, ne voulant à aucun prix la réunion de votre pays à la France. Peu nous importe qu'il reste monarchique. Nous désirons inspirer confiance à l'Europe. L'Angleterre, la Belgique, la Prusse seront, nous l'espérons, nos alliés et nous n'avons d'inquiétudes que du côté de l'Autriche par rapport à la Suisse et à l'Italie, en conservant toutefois l'espoir que la paix sera maintenue. La question financière nous préoccupe également; nous allons faire des réductions pour 200 millions au budget et nous avons à faire face à une crise que le commerce subit naturellement après une pareille commotion. Aucune pensée de conquête n'anime le gouvernement provisoire. Toute espèce de mouvement dans un pays voisin de la France ne peut que nous créer de graves embarras. Nous voulons l'ordre et nous emploierons tous les moyens possible pour faire prévaloir les principes de paix et de respect aux nationalités et aux formes gouvernementales existantes ».
Le prince de Ligne saisit l'occasion que lui fournissait ces paroles du ministre. En en prenant acte, il lui demanda la permission de l'interrompre pour se plaindre des conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter du départ pour la Belgique d'une foule d'individus connus pertinemment pour n'avoir d'autre but que d'y exciter des troubles. Il parla également du sentiment de nationalité, du ralliement de toutes les opinions autour du roi, qui s'étaient produits avec vigueur. Il ajouta que les Belges ne demandaient pas mieux que de rester de bons voisins pour la France et qu'ils désiraient comme première preuve des bonnes intentions du gouvernement provisoire à leur égard qu'il ne fût fait aucune tentative pour introduire la république en Belgique. Le prince demanda en outre qu'on mit une grande réserve au département des affaires étrangères dans la délivrance de passe-ports aux Français et qu'on refusât même d'en donner à ceux qui seraient suspects de « propagandisme ».
M. de Lamartine promit de donner à ce sujet les ordres les plus
prise par le gouvernement du roi en convenant que la position de l'ambassadeur de Belgique ne pouvait être autre « que dans les termes posés par M. d'Hoffschmidt ». Ibidem, n" 60.
formels aussi bien à Paris que dans les départements limitrophes des provinces belges.
Continuant la conversation, l'ambassadeur amena le ministre à la promesse de cons'g ler dans une lettre qu'il lui adresserait la déclaration que le gouvernement provisoire acceptait les traités de 1839 et entendait reconnaître ainsi que garantir l'indépendance •et la neutralité de la Belgique (').
Le prince de Ligne se montrait plein de confiance dans la bonne foi du ministre des affaires étrangères, mais, en faisant part de cette impression à Bruxelles, il avait soin d'ajouter que le gouvernement, dont le poète était, selon son expression, <; mens et manus », constituait plutôt un pouvoir moral qu'un pouvoir de force. « 11 est impossible, dans les prévisions humaines, écrivait-il, de lui assigner des garanties de longévité jusqu'à l'ouverture de l'assemblée constituante. Les précautions doivent donc être bien prises, par les puissances voisines, pour le cas où il serait débordé et ne pourrait accoTiplir ses promesses ».
Dès le 6 mars, le prince put transmettre la déclaration demandée à M. de Lamartine. Cette déclaration se trouvait ainsi conçue : < Paris, le 5 mars 1848. Monsieur l'Ambassadeur, Après la conversation que je viens d'avoir avec Votre Excellence et les assurances d'adhésion et d'amitié qu'Elle m'a exprimées, au nom de Son Gouvernement, je m'empresse, à mon tour, comme premier gage de la continuation des bons rapports entre la France et la Belgique, de vous assurer du respect profond, inviolable du gouvernement français pour l'indépendance et la nationalité belges et pour la neutralité que les traités ont solennellement garantie à la Belgique. Je suis personnellement heureux d'être l'organe de ces sentiments et de ces loyales intentions du Gouvernement de la République française (-)».
Le prince, lorsqu'il envoya ce document, crut devoir attirer l'attention du cabinet belge sur le mot < adhésion » qu'il contenait. Il rappela que la dépêche dont M. de Lamartine avait reçu copie n'en faisait pas mention, que ce mot n'avait pas non plus été prononcé lors de la remise de cette copie. Il priait M. d'Hoffschmidt, s'il prêtait à l'expression un sens trop étendu, de le faire connaître, afin qu'il pût en parler au ministre des affaires étrangères et qu'il
(1) Ibidem, n" 58.
<2) Ibidem, annexe au n" 60.
588 A. DE RIDDER.
ne restât aucune ambiguïté sur la nature des rapports noués par la Belgique avec le gouvernement provisoire (').
Tout en regrettant que le mot « adhésion » se trouvât dans la lettre de M. de Lamartine, le gouvernement royal était trop satisfait d'avoir obtenu la déclaration qu'il souhaitait, pour se décider à faire des observations au gouvernement provisoire. Il préféra donc garder le silence sur ce point, se réservant, si la dépêche venait à être publiée, d'expliquer au corps diplomatique accrédité à Bruxelles le sens de l'expression en la mettant en corrélation avec la lettre remise à M. de Lamartine et en disant que le mot ne pouvait signifier que la reconnaissance d'un fait, c'est-à-dire l'existence d'un gouvernement administrant provisoirement la France (-).
Les esprits continuaient en Belgique à ne pas être rassurés sur les intentions de la république. Aussi le gouvernement crut-il devoir insérer au Moniteur du 8 mars un article destiné à calmer l'opinion.
Le Moniteur français du 6 avait publié une note disant que le prince de Ligne avait eu, le même jour, une entrevue avec M. de Lamartine et lui avait communiqué une dépêche de son gouvernement par laquelle il était autorisé à annoncer au gouvernement provisoire le désir de la Belgique d'entretenir avec la France des rapports officieux sur le pied le plus amical. Rééditant cette note, le Moniteur belge la complétait par la reproduction des déclarations de M. de Lamartine au sujet du respect dû à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique.
Si l'on en croit une lettre adressée par M. d'Hoffschmidt à l'ambassadeur belge à Paris, l'effet de cette publication fut très favorable (^).
A la satisfaction des Belges se joignit celle que manifestèrent diverses puissances européennes. Leurs représentants à Bruxelles s'empressèrent d'offrir au ministre des affaires étrangères « leurs félicitations les plus cordiales », lorsqu'ils connurent le texte de la déclaration faite par M. de Lamartine (^). Lord Palmerston notamment approuva entièrement l'attitude prise à Bruxelles. « Vous ne pouviez faire plus ni faire moins », dit-il à notre ministre à Londres (•).
(1) Ibidem, n" 60.
(2) Ibidem, n^ 63.
(3) Ibidem, n" 67.
(4) Ibidem, n"'* 67 et 68.
(5) Ibidem, n" 68.
Le gouvernement belge jugea sa situation bonne pour le moment et ne chercha plus à la modifier. Aussi, en même temps qu'il recommandait à son représentant à Paris de rester en relation constantes avec lord Normanby et de conformer autant que possible sa conduite à la sienne, lui prescrivait-il aussi de ne rechercher ni d'éviter M. de Lamartine, « de se tenir un peu à l'écart et d'attendre en silence, dans une altitude ae parfaite neutralité, les développements des faits et les résolution des grandes puissances (') ».
La prudence lui paraissait commander cette attitude. Un point préoccupait cependant encore le gouvernement royal. Tous les membres de la légation de France à Bruxelles avaient envoyé leur démission au gouvernement provisoire. Comment celui-ci se ferait-il représenter près du roi Léopold? D'un agent officiel muni de lettres de créance, M. d'Hoffschmidt ne voulait point entendre. L'accueillir aurait, en effet, impliqué la reconnaissance formelle du gouvernement provisoire. Aussi le prince de Ligne reçut-il ordre d'écarter toute suggestion de ce genre et d'appuyer son refus sur l'opinion conforme du cabinet britannique (-').
Les craintes à ce sujet se trouvèrent bientôt dissipées. Le gouvernement provisoire choisit M. Georges Serrurier, fils de l'ancien ministre de France à Bruxelles, pour nouer dans cette ville avec le gouvernement belge, les mêmes relations officieuses que le prince de Ligne entretenait à Paris avec le cabinet républicain. M. d'Hoffschmidt reçut le 13 mars l'envoj^é français qui se borna à lui remettre une lettre de M. de Lamartine l'accréditant seulement près du ministre des affaires étrangères de Belgique (=).
Dans l'entretien qui suivit la remise de cette lettre, M. Serrurier répéta les assurances pacifiques que M. de Lamartine avait données au prince de Ligne (^).
En prenant acte de ces assurances, M. d'Hoffschmidt s'empressa de répondre qu'il ne pouvait que se féliciter de déclarations aussi explicites, que, de leur côté, les Belges ne demandaient pas mieux que de vivre en bons voisins avec la France républicaine, comme ils avaient vécu avec la France monarchique; qu'ils voulaient conserver leur indépendance, leur neutralité et leurs institutions, celles-ci tellement libérales qu'elles ne laissaient rien à désirer;
(1) Ibidem, n" 68.
(2) Ibidem, n« 68.
(3) Ibidem, n" 84 et annexe.
(4) Ibidem, n" 85.
590 A. DE RIDDER.
que du moment où la France respectait leur indépendance et leur neutralité, elle pouvait compter sur leur bon voisinage, sur leur bonne amitié; qu'ils n'entendaient nullement se mêler ni aux affaires intérieures des autres pays, ni aux dissentiments qui pourraient éclater entre les grandes puissances européennes; qu'ils voulaient rester neutres dans toute l'étendue de l'expression, mais qu'ils voulaient en même temps que cette neutralité fût forte, c'està-dire qu'ils fussent à même de faire respecter leur territoire s'il était menacé (').
Par ces dernières paroles, M. d'Hoffschmidt justifiait les mesures militaires de précaution que la Belgique avait prises et qui n'avaient pas été sans soulever en France quelque émotion.
Le 8 avril, M. Bellocq fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du gouvernement provisoire à Bruxelles^ mais toujours avec caractère officieux.
Le 4 mai, l'assemblée nationale se réunit et proclama la république. Le prince de Ligne demanda les instructions que comportait la situation nouvelle ainsi créée. Entrait-il dans les intentions du gouvernement du roi de reconnaître la république immédiatement ou désirait-il maintenir les rapports officieux jusqu'à ce que le pouvoir exécutif et gouvernemental fût définitivement constitué en France? (-).
M. d'Hoffschmidt fut d'abord d'avis que la république étant la dernière venue dans le concert des Puissances européennes, c'était à elle qu'il appartenait de prendre l'initiative d'apporter des modifications aux relations existantes, il décida donc que, si M. Bellocq conservait le caractère et la position que lui attribuaient ses lettres de créance, l'ambassade de Belgique devait continuer à entretenir avec le gouvernement français des rapports purement officieux (').
Le cabinet de Bruxelles ne devait pas persister longtemps dans cette manière de voir. Lorsque le gouvernement français eut triomphé des violentes émeutes de mai et que M. Bastide eut pris possession du portefeuille des affaires étrangères, M. d'Hoffschmidt estima que la Belgique pouvait, officieusement du moins, faire les premières démarches destinées à assurer des relations officielles entre la jeune république et la monarchie. « Veuillez aussi, écrivait-il le 17 mai au prince de Ligne, dans votre plus prochaine entrevue, exprimer à M. le Ministre des affaires étran-
(1) Ibidem, n" 85.
(2) Ibidem, n" 157.
(3) Ibidem, n" 160.
gères le profond intérêt et la joie avec lesquels nous avons appris l'issue de la tentative insensée dirigée contre le pouvoir national, contre la cause de l'ordre, de la vraie liberté et de la civilisation. Vous pourrez, de plus, faire pressentir à M. Bastide que nous sommes tout disposés à établir immédiatement des relations diplomatiques régulières avec le gouvernement français. Dès que ce dernier en témoignera le désir, dès qu'il vous fera savoir qu'il se dispose à munir M. Bellocq de lettres de créance officielles, des mesures analogues seront prises de notre côté. Il me semble, en effet, que l'instant est venu de se préoccuper plus du fond des choses que de la forme. L'intérêt de tous les États est aujourd'hui de venir en aide, chacun dans la mesure de ses moyens et de ses devoirs, au gouvernement établi par l'assemblée nationale, de lui témoigner de la confiance et des égards afin d'augmenter son autorité morale au dedans et sa considération au dehors. Je vous autorise. Prince, de faire part de cette manière de voir à lord Normanby et de notre intention de nous prêter dès à présent à la régularisation de nos rapports diplomatiques (') ».
Le prince jugea qu'il lui fallait, avant de faire aucune autre démarche, consulter l'ambassadeur d'Angleterre. Dans l'entretien qu'il eut avec ce dernier, il apprit que la Grande-Bretagne reconnaîtrait officiellement la république seulement après la constitution définitive du pouvoir.
En outre, à ce moment, les événements intérieurs permettaient de mettre en doute la longévité de la commission executive qui avait succédé au gouvernement provisoire.
L'ambassadeur belge jugea donc inopportun que la Belgique établît de suite des relations officielles avec la France. Pour ce faire, elle aurait dû adopter une politique différente de celle de l'Angleterre, dont jusque là elle s'était appliquée à suivre fidèlement l'exemple. Il ne fit pas la démarche que lui prescrivait la lettre de M. d'Hoffschmidt du 17 mai. Indiquant les inconvénients qte cette démarche lui paraissait devoir entraîner, il demanda de nouvelles instructions (').
A Bruxelles, on n'accueillit pas bien ses hésitations. Certains journaux français, notamment Le National, avaient entamé contre la Belgique une campagne de violences, ils mettaient en doute la cordialité de nos sentiments envers la France. Le gouvernement royal craignait que cette campagne n'indisposât contre notre pays la commission executive et l'assemblée nationale. Aussi désirait-il
(1) Ibidem, t. XIII, 2, n" 172.
(2) Ibidem, n^" 174.
592 A. DE RIDDER.
dissiper toute équivoque à ce sujet et donner à la France un témoignage indiscutable de nos bonnes dispositions en reconnaissant sans retard la république, il donna l'ordre au prince de Ligne de se conformer aux instructions contenues dans la lettre du 17 mai. M. d'Hoffschmidt pressait d'autant plus d'agir ce dernier que la Prusse se préparait à accueillir un agent officiel de la république sans avoir fait de cet accueil l'objet d'un concert préalable avec les autres puissances ('). Dans son désir d'affirmer le plus possible ses intentions de bonne entente avec la France, le ministre belge souhaitait que son pays fût le premier à renouer les relations diplomatiques régulières.
Toujours soucieux cependant de ménager les bonnes dispositions de l'Angleterre, il chargea le représentant du roi à Londres d'expliquer au cabinet britannique les motifs de sa politique envers la république.
«Je ne dois pas vous laisser ignorer, écrivait-il à M. van de Weyer le 21 mai 1848, que, quant au gouvernement belge, il est décidé, en cette circonstance, à suivre une ligne de conduite analogue à celle qu'a adoptée le gouvernement prussien. Sa position comme État jeune, neutre et limitrophe de la France, l'intérêt tout particulier qu'il a à donner à ses voisins du midi un témoignage incontestable de bon vouloir, le désir très naturel qui l'anime d'aider, dans la limite de ses moyens et de ses devoirs, à l'influence et à la consolidation du pouvoir issu de l'assemblée nationale et, de plus, sa satisfaction des excellents rapports établis entre lui et M. Bellocq, tout lui faisait une loi de se préoccuper beaucoup plus du fond des choses que de \a forme {-) ».
Le prince de Ligne s'empressa d'obéir aux ordres que lui avait apportés la dépêche ministérielle du 21 mai. Dès le 22, il se rendit chez M. Bastide pour lui faire la communication officieuse dont il était chargé.
Le ministre accueillit cette communication avec une visible satisfaction, qu'explique le vif désir du gouvernement français de voir la république reconnue à bref délai par les puissances européennes. M. Bastide prit les deux mains du prince. Il lui dit que la France républicaine ne pourrait oublier que c'était la Belgique qui, de tous les États continentaux, serait entrée la première en relations officielles avec elle et en aurait la première manifesté l'intention ('0.
(1) Ibidem, annexe au n" 178.
(2) Ibidem, n" 178.
(3) Ibidem, n" 184.
La question se trouvait définitivement réglée. Dès le 25 mai, M. Bastide faisait savoir à l'ambassade de Belgique que, le jour même, des lettres de créance seraient envoyées à M. Bellocq avec ordre de les présenter immédiatement au roi (').
Cette cérémonie eut lieu le 28 mai 1848. De son côté, le prince de Ligne remit, le 30 mai, aux membres de la commission du pouvoir exécutif, les lettres qui l'accréditaient près du gouvernement de la république en qualité d'ambassadeur extraordinaire ■en mission spéciale (-').
A l'étranger, la politique belge ne reçut pas un éloge unanime. Malgré les explications qui avaient été transmises par M. van de Weyer, le cabinet britannique ne l'avait pas approuvée d'abord. Mais ses dispositions se modifièrent bientôt. Dès le commencement de juin, lord Palmerston écrivait à notre ministre à Londres : «Il eut été plus régulier d'attendre l'élection d'un pouvoir exécutif permanent, mais ce n'est là qu'une question de forme, puisque nous admettons tous le principe de la reconnaissance définitive.» A Berlin, même adhésion. «On ne pourrait, écrivait M. Nothomb, qu'applaudir à la conduite du gouvernement. Notre politique a été trouvée spontanée, indépendante, personnelle» (^).
En Belgique même, la satisfaction de voir les rapports définitivement et officiellement réglés avec la France, se manifesta d'une manière non équivoque. La solution de cette question dissipait, pour quelque temps du moins, les craintes que la révolution de février ainsi que divers incidents ultérieurs avaient provoqués pour l'indépendance de notre pays.
A. De Ridder, Docteur en droit, docteur en sciences morales et historiques, directeur des archives, des ordres et de la noblesse au ministère des affaires étrangères.
(1) Ibidem, annexe au n" 188.
(2) Cet acte devait être le dernier acte officiel de la mission du prince de Ligne à Paris. Le gouvernement belge n'avait pas voulu maintenir un ambassadeur en France alors que la république n'accréditait à Bruxelles qu'un envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. D'autre part, soucieux de tout ce qui touchait à sa dignité personnelle, le prince ne jugeait pas pouvoir consentir à devenir d'ambassadeur, vice-doyen du corps diplomatique à Paris, un des derniers ministres plénipotentiaires. Il avait d'ailleurs, dès les débuts delà révolution de février, demandé son rappel. II fut remplacé par Firmin Rogier qui reçut le titre d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire.
(3) Ibidem, n" 205.
Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de Concourt
Contribution à l'histoire du réalisme littéraire
Il n'y a pas lieu de s'appesantir ici sur la vie des frères de Concourt. Ils n'ont vécu que pour l'art et la littérature; indifférents à la politique et aux idées qui ne touchaient pas directement à leur métier d'écrivains, ils sont étrangers au monde, se cantonnent dans leur intimité fraternelle, n'en sortent que pour fréquenter d'autres hommes de lettres dont la conversation les maintient dans leur mentalité habituelle.
De là vient qu'ils ont peu d'idées. Ce ne sont pas des penseurs à la façon d'un Bourget, dont les romans, du moins les derniers, remuent les problèmes religieux, politiques et sociaux qui tourmentent les États modernes. Ce sont des annotateurs de visions, des amateurs de documents, meubles et bibelots, des collectionneurs d'impressions.
Romanciers, historiens et critiques d'art, ils évitent les vues d'ensemble, font des monographies de personnages imaginaires, de célébrités historiques, de peintres illustres, et, dans ces différents domaines, ce qui plaît le plus à leur tempérament d'artistes, c'est l'extraordinaire et le recherché.
Il est bien intéressant, le mariage littéraire de ces deux frères, cette collaboration de tous les jours qui se maintient si parfaite jusqu'à la mort du plus jeune, au point que leur personnalité à chacun d'eux est fondue dans une même pensée et un même style. «Jamais âme pareille n'a été mise en deux corps», disaient-ils (') et, avec coquetterie, ils affichaient leur union fraternelle qu'ils estimaient un phénomène unique dans la littérature. Pour ne pas se séparer, ils ne se marièrent pas (-).
(1) Journal des Concourt, t. I, p. 281. Paris, 1906.
(2) Ils professaient d'ailleurs que l'artiste ne se marie pas, qu'il n'a pas même
Leur ressemblance n'est cependant pas aussi grande qu'ils le prétendent; mais leurs qualités très différentes se complétaient, et c'est sans doute une raison déterminante de leur longue association. Edmond était le savant, le réaliste, ou du moins celui qui croyait l'être, et qui cherchait en tout la précision du détail. C'est lui qui, après la mort de son frère, au moment où l'école naturaliste aura la vogue, revendiquera pour tous les deux le titre d'ancêtres du naturalisme, au nom de leur œuvre Germinie Lacerteux, et se mettra à écrire des romans qu'il voulait faire figurer à côté de V Assommoir et de Nana, mais qui, au jugement de Brunetière, étaient bien plutôt romantiques et représentaient «ce qu'il y a de plus contraire peut-être au naturalisme, à savoir, l'art de fabriquer industrieusement ces curiosités d'étagère où l'impuissance laborieuse d'imiter et de reproduire le réel se tourmente, pour ainsi dire, se contourne en mille façons, et finit par s'échapper en mille inventions fantastiques, presque toujours curieuses, ingénieuses parfois, mais naturelles, jamais» ('). L'autre, Jules, est le poète, l'imaginatif, qui agrandit et embellit ses impressions, et qu'amuse la fantaisie (•).
Par testament, Edmond fonda V Académie des Concourt, composée de dix membres, dont il désigna lui-même les huit premiers, choisis principalement parmi les habitués de son Grenier, un cénacle littéraire, qu'il réunissait le dimanche au second étage de sa petite maison d'Auteuil.
Il ne faudrait pas attacher trop d'importance à l'œuvre historique des Concourt. La philosophie de l'histoire ne les tente pas; les idées générales leur manquent trop pour cela; ce qui les intéresse, ce sont les documents, les meubles, les costumes et les bibelots, et leur goût de collectionneurs aurait fait d'eux d'excellents conservateurs d'un musée Carnavalet plutôt que des historiens proprement dits.
Cependant, VHistoire de Marie- Antoinette (1858) est un beau et intéressant ouvrage. Cette biographie lamentable d'une reine qui connut les enchantements de la popularité suivis des plus atroces
le droit de se marier. « Et quand on voit, dit M. Doumic à ce propos, l'espèce de sauvage et de monstre social qu'est pour eux le véritable artiste, on ne songe plus à les contredire ». (Portraits d'écrivains, p. 172. Paris, 1902).
(1) Le roman naturaliste, p. 275. Paris, s. d. (1896).
(2) Cfr Adolphe Brisson, Annales politiques et littéraires, 10 mars 1907.
596 p. HALFLANTS.
déceptions, est racontée en un style digne du sujet, dont l'émotion s'élève jusqu'à l'éloquence, et cela sans exagération, avec beaucoup plus de simplicité et de naturel qu'on ne l'aurait attendu de la part des Concourt. Peu à peu elle devient un magnifique plaidoyer en faveur de « l'Autrichienne » tant calomniée de ses sujets. L'Affaire du collier y est longuement exposée de façon à faire ressortir l'innocence de la reine. D'un bout à l'autre de sa douloureuse passion, Marie-Antoinette a montré ce courage viril et cette noble résignation, qui font dire aux Concourt : « Dans le "trouble, le vertige, l'épouvante, il n'est qu'un homme, c'est la reine (')».
Au point de vue des tendances littéraires des Concourt, l'étude de leurs romans est plus intéressante.
Bien que Renée Mauperin (1864) soit écrit avec une liberté de langage qui frise de temps en temps le libertinage, ce livre n'est pourtant pas comparable, à ce point de vue, avec l'œuvre de Zola.
On peut dire la même chose de Germinie Lacerteux (1864), où cependant les Concourt font un grand pas vers le naturalisme. Le choix du sujet les y poussait.
C'est l'histoire d'une servante qui, après avoir montré le plus franc dévouement à sa maîtresse Mlle de Varandeuil, se laisse entraîner à la passion de l'amour. Elle y gaspille ses économies, accumule des dettes, vole sa maîtresse, se console de ses déboires dans l'ivrognerie, aboutit à la pire dégradation morale, qui la mène à l'hôpital où elle meurt. Mlle de Varandeuil, désolée de la perte de sa bonne, apprend, un peu tardivement, ses dérèglements et exècre sa mémoire.
Dans la préface datée de 1864, avant l'apparition des œuvres naturalistes de Zola, les Concourt ont cru devoir défendre à l'avance leur roman contre les attaques des romantiques :
« Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle « les basses classes » n'avait pas droit au roman; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et des dédains d'auteurs qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le cœur qu'il peut avoir (-') ».
(1) Histoire de Marie- Antoinette, p- 280. Paris, 1907.
(2) Préface de Germinie Lacerteux, p. vi. Paris, )907.
Assurément une préface de ce genre ne serait plus nécessaire aujourd'hui. Elle ne l'était d'ailleurs pas absolument en 1864, car les Misérables avaient paru deux ans plus tôt, et en 1850 déjà, Lamartine avait publié son petit roman d'une servante, Geneviève, dont le sujet se rapproche un moment de celui de Germinie Lacerteux, pour se différencier bientôt de toute la distance qu'il y a entre la délicatesse d'un poète et la brutalité d'un disséqueur.
Les Concourt, selon leur habitude, ont exagéré leur originalité, et ils ont pris des airs de bravade pour annoncer au monde qu'ils allaient étudier les misères et les passions des petits et des pauvres. S'il est vrai qu'aujourd'hui nul ne leur en contesterait plus le droit, on peut regretter que, pour adoucir un peu l'âpreté du sujet et y mêler un grain d'idéal, ils n'aient pas entamé leur étude avec cette sympathie pour le peuple et cette délicatesse de touche que, dans des sujets du même genre, y apportera après eux un René Bazin. On ne demande pas pour cela des « lectures anodines et consolantes », ni des « aventures qui finissent bien >, mais on regrette de ne trouver chez eux, malgré l'art déployé, qu'une notation sèche des événements, qu'une enquête sociale qui prend les allures d'un rapport documenté, dont on se contentera d'admirer le style et l'impersonnalité.
On n'oserait pas même, du cas particulier de celte malheureuse, tirer une conclusion générale, car, selon l'habitude des Concourt, l'héroïne de leur roman est un être excentrique, une malade, une deséquilibrée.
C'est un cas plus spécial encore de névrose qui est étudié dans Madame Gervaisais (1869). Ce livre, qui a l'apparence d'une étude impartiale du mysticisme, est bien fait pour inspirer l'horreur de la religion catholique. M™^' Cervaisais est une cérébrale; liseuse de Kant et de Condillac, elle est heureuse de s'être débarrassée des croyances religieuses de sa première éducation. Elle vient s'installer à Rome avec son fils, un enfant chétif, sur lequel se concentrent ses pensées et ses affections. Ce nouveau milieu, tout imprégné de foi, opère insensiblement en elle une transformation irraisonnée, fatale : l'intelligence déprimée cède à un vague sentimentalisme. Celui-ci s'exalte grâce à la fréquentation d'une comtesse russe, qu'un mysticisme maladif pousse à se faire religieuse. Les auteurs, pour faire de cette conversion un témoignage contre le catholicisme, ont soin de la représenter comme la conséquence d'un engourdissement graduel de l'esprit.
La lecture de Vlntroduction à la vie dévote accentue encore cet alanguissement et, pour mieux aboutir à ce résultat, la douceur
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de saint François de Sales est exagérée aux dépens de sa fermeté. De plus, une certaine sensualité se mêle à la piété de M"^»^ Gervaisais.
Mais il y a mieux encore. La direction successive de deux confesseurs, l'un doux, l'autre sévère, finit par détraquer complètement ce faible cerveau. L'on assiste aux ravages delà prétendue religion dans une âme en proie aux obsessions, abêtie par le faux mysticisme. L'Imitation de Jésus-Christ a remplacé les suaves enseignements de saint François de Sales, et ce livre admirable, écrit d'ailleurs pour les religieux, interprété sottement par cette nouvelle convertie et par son âpre directeur de conscience, porte au comble sa folie religieuse. Pratiquant le renoncement jusqu'au bout, elle s'adonne à la pénitence, embrasse la pauvreté, et impose la même vie à son malheureux enfant, qu'elle ne veut plus aimer, docile aux injonctions de son confesseur, qui lui a recommandé de « broyer son cœur ». Son frère arrive à Rome un peu tard pour l'arracher à ce milieu ; elle se résigne à le suivre en France, après l'audience pontificale qui lui est promise ; mais au Vatican, épuisée par les émotions et la maladie, elle tombe morte au moment où le pape va paraître à ses yeux.
Certes, avant d'écrire leur roman, les Concourt ont étudié Rome et la mystique. Mais, s'ils ont assez bien saisi la physionomie extérieure de la ville éternelle, ils n'ont guère compris l'esprit du catholicisme. Sous prétexte d'étudier un cas spécial, ils ont donné .au mysticisme les caractères d'une hystérie. Leur ignorance de la religion leur a fait dénaturer le sens des livres de piété qu'ils ont feuilletés, et, exagérant la doctrine du détachement, de la « sainte indifférence à la volonté de Dieu », jusqu'à laisser entendre qu'une -mère pour obéir à la grâce doit faillir aux devoirs les plus élémentaires de la maternité, ils n'ont pas tenu le moindre compte des circonstances qui changent la nature morale des actes humains. Et naturellement, ils ont imaginé des directeurs de conscience assez peu au courant de la morale pour donner, comme venant de Dieu, des ordres en opposition formelle avec les obligations naturelles les plus sacrées. C'est dire qu'ils ont fait la caricature de la religion, si l'on entend par là la surcharge grossière de traits réels.
C'est peut-être dans la critique d'art que les Concourt ont montré le plus de talent. Leur goût de la beauté artifielle et maniérée trouva, dans l'étude de VArt du XVIIF siècle (1856-1865), ur.e matière qui s'adaptait merveilleusement à leur talent et même à
leur style. Leurs analyses se complaisent dans la grâce fluette et frivole d'un Watteau et d'un Boucher, comme leur goût de collectionneurs et de bibelotiers s'était complu, quand il méditaient leurs volumes d'histoire, à détailler les modes et les meubles style Louis XV.
Mais l'œuvre de prédilection des deux frères fut le fameux /ournol des Concourt, en neuf volumes, où ils ont consigné les Mémoires de leur vie littéraire, commencés le 2 décembre 1851, le jour même du coup d'État, ce qui fut une simple coïncidence : car, « qu'est-ce qu'un coup d'État, écrivent-ils en tête de \eur Journal, qu'est-ce qu'un changement de gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier roman? Or, par une malchance ironique, c'était notre cas (') ».
A distance, l'impression qui se dégage de cette lecture est plutôt défavorable. Sans doute, il y a bien des choses intéressantes, des détails vécus, de savoureux croquis dessinés par des observateurs que l'habitude avait amenés à la perfection de leur métier — mais que cette application paraît vaine! Vanitas vanitatum... Car enfin, observer pour observer, dessiner pour dessiner, à quoi cela sert-il ? Il me paraît que, dans l'idée des Concourt, cela sert surtout à les faire valoir. Ces deux frères s'admirent, s'écoutent parler, s'étonnent de se trouver tant d'esprit, relisent leurs propres phrases et en approuvent la tournure originale.
Ils se figurent que le moindre incident de leur vie intéressera leurs contemporains, et que la moindre pensée qui leur traverse l'esprit vaut d'être notée pour la joie de la postérité. Ils n'écrivent pas pour se donner la jouissance de répandre de bonnes et saines idées : leur but est d'ajouter une note à leur carnet.
Les voilà donc marquant à la file, sans lien d'aucune sorte, les anecdotes, les bouts de conversation, les inspirations littéraires, le sujet de leurs futurs ouvrages (« 3 septembre 1856. — A faire une pièce en un acte : le Bal masqué. Trouver un comique nouveau »), leurs rêves et ceux de leurs amis, leurs bons mots (« 12 août 1859. — J'ai mesuré : il faut à la campagne un invité par arpent >>), et, parmi tout cela, beaucoup de choses insignifiantes, peu dignes assurément d'être imprimées, et quelques-unes assez indécentes pour mériter le reproche d'impudeur.
C'est dans le Journal que nous pourrons peut-être le mieux juger du style des Concourt, de ce qu'ils appelaient leur « écriture artiste », qu'on baptiserait plus justement : « écriture précieuse ».
<1) Journal des Concourt, t. I, p. 1. Paris, 1906.
600 P- HALFLANTS.
Car, de la préciosité ils ont la recherche du mot à effet, les tournures inusitées, les phrases disloquées, cette originalité d'expression qui est un signe de décadence. Cela est intéressant, sans doute, et tire l'œil, mais cela ne se lit qu'à petites doses, car la vue se fatigue d'un miroitement prolongé.
Les Concourt — et ceci les résume — sont artificiels. Leurs attitudes ont quelque chose de guindé ; ils détestent d'ailleurs la nature et se trouvent mal à l'aise à la campagne :
« L'insipide chose que la campagne, et le peu de compagnie qu'elle tient à une pensée militante. Ce calme, ce silence, cette immobilité, ces grands arbres avec leurs feuilles repliées sous la chaleur, comme des pattes de palmipèdes... cela met en gaité les femmes, les enfants, les clercs de notaire. Mais l'homme de pensée ne s'y trouve-t-il pas mal à l'aise comme devant l'ennemi, comme devant l'œuvre de Dieu qui le mangera et fera de l'engrais et de la verdure de sa cervelle de philosophe? Vous échappez à ces idées dans la pierre des grandes villes (') ».
Et encore :
« Les générations de notre temps sont trop civilisées, trop vieilles, trop amoureuses du factice et de l'artificiel pour être amusées par le vert de la terre et le bleu du ciel. Et ici, je vais faire une singulière confession : devant une toile d'un bon paysagiste, je me sens plus à la campagne qu'en plein champ et qu'en plein bois (-) ».
Aussi, quand ils veulent décrire la nature, par un singulier renversement des choses, ils cherchent leurs comparaisons dans les tonalités des tableaux.
Ils sont, essentiellement, des produits de Paris.
Paul Halflants, Professeur à l'institut Sainte-Marie à Schaerbeek.
(1) Journal des Concourt, t. I, p. 183. Paris, 1906.
(2) Journal des Concourt, p. 135. Paris, 1908.
SCHAEPMAN
de « libérale » Ultramontaan.
Men begrijpt al dadelijk dat dit brokje karakterschets iets meer biedt dan platonisch belang. Het geldt hier den heerlijken Pausklant, den stoutsten, den schitterendsten, den slagvaardigsten ultramontaan, door Nederland ooit gekweekt; en toch ook den man, dien men zoo dikwijls heeft genoemd een «liberaal in de werkelijkheid», en dien Rutgers van Rozenburg eenmaal ('), onder vêler glimlachende goedkeuring kon schetsen « als een man van libérale beginselen en libérale neigingen, met een liberaal hart », — het geldt hier Schaepman zijn jiiiste plaats te geven met betrekking tôt het libéralisme.
Dat Schaepman liberaal was in den gunstigen zin, in den zin van grootmoedig, ruim-royaal, in den zin van groot vriend van echte beschaving en ontwikkeling, van gezonden vooruitgang en vooruitziende vooruitstrevendheid, in den zin van sympathie voor elke persoonlijke oprechtheid, dit is zoo duidelijk, dat zijn wezen en zijn zending daarmee grootendeels voor de geschiedenis is gekenschetst. Om een Engelsch woord te bezigen voor dezen staatsman, die zoo graag naar Engeland keek : hij was een besliste Whig. Maar in deze bladzijden is natuurlijk sprake van het wijsgeerig en staatkundig stelsel van onzen modernen tijd, dat « libéralisme » werd gedoopt.
Met twee woorden meenen we hier de teekenende lijn te kunnen trekken : Schaepman was ultramontaan naar het hart en, in een bepaalden, straks te verklaren zin, liberaal naar het hoofd.
Dat bleef hij zijn heele leven; in zijn voorkomen ligt het verschil hieraan, dat hij over deze dingen in zijn jeugd bijna uitsluitend zijn hart liet spreken, en dat later zijn hoofd aleens meer aan het woord kwam. Nog korter : Van nature was Schaepman liberaal, door genade en bij Godsgenade was hij ultramontaan.
(I) In de Tweede Kamer. zitling van 22 Novemter 1888.
602 J. PERSYN.
De oudere Schaepman, terugblikkend op zijn jeugd, schreeî zelf : «Mag ik erkennen, dat de ultramontaan in de toepassing zijner beginselen op moderne vraagstukken wel wat scherp eenzijdig was, wel wat veel onbekendheid toonde met het menschelijk tragische, dat ook in de grootste en groîste zonden tegen de waarheid kan worden gevonden, daarom echter nog niet altijd gevonden wordt? Ik erken het gaarne : erkenning van schuld is bevrijding » (').
Als msn deze uitspraak legt nevens zijn leven, blijft er maar weinig onverklaard. En dat weinige ligt dan met zijn oorzaak, zou ik meenen, aan het onduidelijke van 't begrip libéralisme zelf.
Zoo we nu nog vooropzetten dat we moeten uiteenhouden het libéralisme in 't algemeen en het Nederlandsch libéralisme sedert 1866, zijn we ingeleid.
Het libéralisme in 't algemeen is een zeer vaag ding ; en het valt al dadelijk uiteen in zeer verschillende opvattingen : de wijsgeeriggodsdienstige, de staatkundige, de staathuishoudkundige (-).
Het libéralisme, de wereldbeschouwing, die aan 't individu wil schenken de meest mogelijke zelfstandigheid, huldigt op wijsgeerig-godsdienstig gebied de onafhankelijkheid van de rede, de verwerping van aile gezag op 's menschen verstand en wil, de loochening van een bovennatuurlijke, goddelijke openbaring (^).
En tegen dit libéralisme, gegroeid uit de deïstische stelsels der 17*^ en 18^' eeuw en belichaamd voor 't eerst in de denkbeelden der Fransche Revolutie, heeft de christelijke geloover, de priester Schaepman, zijn heele leven gestreden met de algeheele ontplooiing van zijn géniale veelzijdigheid. 't Kon immers niet anders, de man van het « Credo, pugno » moest dit libéralisme haten en vervolgen totterdood. De heele zending van Schaepman als dichter, geleerde, redenaar, staatsman, gaat op in den strijd tegen dit libéralisme.
(1) Schaepman, Verzamelde dicMwerken, ter inleiding. p. xxxvin-xxxix, 5*^ druk. Amsterdam, 1899.
(2) Deze is de zeer doelmati;^e splitsing, in 't oog gehouden door Adolf Ott, steller van 't artikel Liberalismiis voor Herders's Staats-Lexicon. Mooi en zaai<rijk zijn de nederlandsche bladzijden over het libéralisme in de Sociologische Beginselen van pater B,?uin, p. 180-200. — Verder raadplege men het standaardwerk van H. Pesch, Liberalismiis, Socialismns iind christliche Gesellschifts- Ordnung. Freburg in B., 1901.
(3) Toch : « Zij geioDven m:est allen in een Opp^rwezsn ; maar dit is dan een ding, dat bij brave menschîn niet slechter is dm zij zelven ». Schaepman, De jeugd van Charles de Monlalembcrf, in Menschen en Boeke.i, 11. Utrecht, 1894.
SCHAEPMAN DE « LIBERALE » ULTRAMONTAAN. 603
Het staatkundig libéralisme hing in zijn toepassingen af van de verschillende omstandigheden in de verschillende landen. Maar in zijnalgemeene trekken kwamhetals practische wereldbeschouwing tegenover de theoretische van daareven toch hierop neer : Scheiding van Kerk en Staat; ter vrijmaking niet alleen van elk individu, maar vc.n aile opeenvolgende geslachten, de neutrale schcol, waarin de jeugd zou worden opgeleid tôt de vrije menschheid ; de Staat, de eenig erkende macht, wijl er toch een band moet zijn die de individueele vrijheid bedwong binnen 't algemeen belang van de samenleving.
Weer kon het niet anders of Schaepman moest, de christelijke leer omzettend in de praktijk, deze stellingen bestrijden : De tweede en de derde in ieder geval; de eerste niet zoozeer, omdat de théorie der scheiding kan worden ingegeven zoowel door een kerkelijke diplomatie als door een libérale. De scheiding, gevorderd door Lamennais en zijn leerlingen en uitgevoerd in Amerika, berust immers op de verdediging en de inachtneming van de belangen der Kerk tegenover een vijandigen of onverschilligen Staat. Vandaar dan zwenkingen in de praktijk bij Schaepman zoowel als bij allerlei katholieke denkers en staatslui. Maar den Staat theoretisch te plaatsen buiten aile plichten tegenover God en tegenover de Kerk, dat libéralisme heeft Schaepman steeds bekampt. Misschien had de Doctor bij sommige gelegenheden zich minder schrap gesteld, ware « papelin » niet opgevoed geweest zooals hij 't wezenlijk werd, en ware de Syllabus, waarvan Schaepman een hartstochtelijk trouw soldaat bleef, niet verschenen met de veroordeelde stellingen 77, 78, 79, 80.
Schaepman 's overheerschende grief tegen beiderlei libéralisme van hierboven was, dat het den mensch wou stellen in de plaats van God.
Blijft nu nog het economisch libéralisme, dat eigenlijk met de vorige geen ander uitstaan heeft dan logisch de leer op uitsluitend aardsche zaken toe te passen : individueele vrijheid, het eigenbelang als drijfveer in den stoffelijken vooruitgang, vrijhandel, manchesterianisme.
Van sommige geledingen in dit libéralisme was de Doctor niet afkeerig. Genieën zijn altijd individueel aangelegd, en dit was het veld waarop de denker en staatsman zijn vrijheidszin den teugel kon vieren. Meer dan eens in 's Doctors leven kan een trouw bekijker die liberaal economische neigingen zien spelen, in aantrekkings- en afstootingskracht met het groote streven van zijn sociale zending : de Nederlandsche katholieke partij op te leiden
604 J. PERSYN.
in de démocratie. « Voor het volk», goed; maar «door het volk» dat was aanvankelijk apekool bij Schaepman.
Het econoinisch libéralisme van den Doctor werd wetenschappelijk onderlegd door het eerste solied werk dat over staathuishoudkunde in Nederland verscheen , ni. Pierson's Grondbegins2len der Staathuishoudkunde, dat in 1875 de sociale opleiding van zooveel Nederlanders begon. Uit dit baanbrekend boek bleek dat de koele Pierson, met al de geestdrift waarover hij beschikken kon, een leerling was uit de Fransch-Engelsche schooi. Later zal Schaepman meer houden van Leroy-Beaulieu, Ba.idrillart, Gide.
Evenzeer als op Pierson's boek was de aandacht van Schaepman gericht op de voordrachten van Mr. Quack, in de jaren 1874-1875 voor de Utrechtsche studenten gehouden, en waaruit later dat magistrale werk De Socialisten groeide. De liberaal Quack werd door Schaepman gehuldigd als een der sociale meesters van Nederland, en verschillende geslachten onder de Utrechtsche theologanten werden door den Rijsenburgschen geschiedenis-professorop een reeks collèges over De Socialisten... vergast was voor velen wel niet altijd het juiste woord.
En toch behoorde de economist Schaepman allerminst tôt een libérale s:hool. In de staathuishoudkunde dacht de jonge Doctor ongeveer als zijn oud-romeinsche vriend Mgr Freppel. Zooveel mogelijk economisch libéralisme ; bijgevolg staatsinmenging zooveel mogelijk op den achtergrond. Maar het hardvochtige van de economische leer moet worden verdreven door individueel enmaatschappelijk-christelijke begrippen. En in dezen verwachtte Schaepman evenveel als Freppel van de herleving van den Evangelischen geest en van de werkzaamheid der naastenliefde. Later zag Schaepman 't noodzakelijke der staatsbemoeiing in. Als 't geoorloofd is voorbarige termen te bezigen zou 'k zeggen : Schaepman is langzamerhand overgegaan van de schooi van Angers tôt die van Luik.
Dat de libérale leerde stoffelijke wereld in den loop van de xix'^eeuw reusachtig had vooruitgeholpen, zag en bekende ook Schaepman. Maar met al zijn jacht op welvaart was het libéralisme precies in Schaepman's eerste werkjaren tôt het einde van zijn zending gekomen, en geesten en toestanden had het zoozeer in de war gebracht, dat het uit zichzelf niet eens tôt het inzicht kwam dat de Staat in de sociale quaestie ook wel iets te verrichten had.
Waar was in dien hooghartigen Staat iets te vinden ter leniging van 't lot der misdeelden, die 't gros der scharen zijn? Het libéra-
SCHAEPMAN DE « LIBERALE » ULTRAMONTAAN. 605
lisme, in zijn zelfbehaaglijke gemak- en genotzuchtige burgerlijkheid als met stompzinnigheid geslagen, had niets van de dreiging der sociale nooden vooruitgezien.
Daarbij, de verhooging van 't aardsch geluk was het mindere voor Schaepman. Daartegenover stond dat het libéralisme, met de menschen te richten naar het tijdelijke, ze van 't eeuwige had aîgewend. Al drijvend naar zelfzuchtig levensgenot, had de laffe burgerij in haar eigen schoot het socialisme gevoed, de sociale incarnatie van 't matérialisme, den grooten vijand van Kerk .en Staat voor den komenden dag. Aile gezag had het libéralisme ondermijnd, aile geloof had het libéralisme verdoofd, aile hoogere levensbezieling had net libéralisme geknot.
En voor dat libéralisme leggen we nu een drietal van Schaepman's eigen minder bekende teksten bij elkaar, over jaren verspreid :
In 1873 vernemen wij :
« Het libéralisme bestendigt al het kwade in een volk. Het wekt zelfs het vergeten kwaad weer op. Schijnbaar is dat onwaarheid. Men zou zeggen dat het libéralisme, bij voorbeeld, de godsdienstige veeten naar den achtergrond heeft gedreven. Maar met zijn vrijheid van godsdienst is het even onverdraagzaam als de reîormatie, die ook de vrijheid van geweten op haar vaandel schreef. Terwijl het onverschilligheid preekt, zoekt het aile godsdienstige overtuiging te vernietigen. »
In 1882 luidt het :
» Liberaal is revolutionnair. Voor den liberaal is het beginsel der revolutie het eenige en waarachtige beginsel, is de mensch of de menschheid het eenige waarmede hij in de dingen van Staat en maatschappij rekening heeît te houden. Niet de eeuwige orde Gods, zooals die door God in 's menschen rede is gelegd, is voor hem het hoogste en ailes beslissende maar dat wat de mensch voor het oogenblik eisch van recht en rede acht en als zoodanig wil.
« Vooreerst is de oorspronkelijke zin van het woord liberaal een andere ... Het verschil tusschen Tory's en Wighs bestond in een meer en meer verdwijnend tijdvak in niets anders, dan in de meer of minder vrijzinnige toepassing derzelfde regeeringsbeginselen. Meende echter de eerste dat de regeering meer het oog behoort te vesten op wat moet worden behouden, de anderen wilden in het bevorderen der ontwikkeling van volksvrijheden en dergelijke de hoogste en beste opvatting der regeeringstaak zien. Volkomen hetzelîde onderscheid zou in een katholieken Staat, waar de echt katholieke beginselen grondslag en kern van het staatsbeleid
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waren, zonder eenige schade voor die beginselen kunnen bestaan. Het is zelfs bijna ondenkbaar, dat ook in zulk een samenleving de onvermijdelijke botsing tusschen tragen en vurigen, tusschen voorzichtigheid en zelfvertrouwen zich niet zou openbaren. Ook hier zouden op staatkundig gebied de voorstanders van een sterk centraai gezag anderen tegenover zich zien, die aan dezelfregeering der zelfstandige deelen en de medewerking van allen tôt 's lands bestuur verre de voorkeur gaven.
» Feitelijk echter is op dit oogenblik liberaal éen met revolutionnair. Dit belet niet dat somtijds de oude beteekenis van het woord blijft heerschen, en maatregelen of meeningen die niets anders zijn dan vrijzinnig en met de revolutie niets gemeen hebben, als Hberaal aangeduid in verdenking komen. Betreurenswaardig als dit moge zijn, de omstandigheid behoort ons oordeel des onderscheids wakker te houden.
... » Het révolutionnaire der liberalen openbaart zich zelfs gemeenlijk op zeer behoudende wijze. Bloeddorstig oî op vervolging belust zijn zij niet. Maar zij en zij alleen kunnen en mogen de meerderheid zijn. Wanne2r zij de minderheid vormen worden zij verdrukt. Zij echter verdrukken nooit.
» Het hoofdbeginsel bij de liberalen is altijd de révolutionnaire théorie over den mensch en den Staat. In allerlei schakeeringen blijft dit hoofdbeginsel bestaan. Daar worden er gevonden met min of meer mystieke tint, aanhangers van een godsdienst des harten of des gewetens; daar zijn anderen die niets hoogers kennen dan de stof en door de eersten Jan Rap worden genoemd. Maar al deze verscheidenheden komen ten langen leste weer te zamen in dit éene, dat zij geen stellige wet Gods erkennen of waarnemen, en dat zij Gods wereldbestuur, waar zij het aannemen, laten bestaan in een goedig toezien op het spel der lieve menschenkinderen of het veroorzaken van eenige zachte sentimenten, die geacht worden aan de gewone natuurlijke aandoeningen eene hoogere wijding te verleenen » (').
In 1894 dit :
« Op het stuk van beginsel ben ik, zoo beslist en zoo onvoorwaardelijk mogelijk, een tegenstander der libérale partij ; misschien zal deze omstandigheid niij beletten, niet om partijdig, wel om onrechtvaardig te zijn.
» De libérale partij heeft in Nederland sedert de Grondwetsherziening van 1848 tôt '88 bijna onafgebroken de verantwoorde-
(1) ScHAEPMAN, in Ons Noorden, 24 Juli 1882.
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lijke regeering in handen gehad. Somtijds zijn de meer als beslist liberaal bekende mannen voor een poosje vervangen door anderen, die conservatief mochten heeten. Verschil in beginsel was tusschen de liberalen en conservatieven dikwijls moeilijk en altijd weinig te bespeuren. Wel verschil in staatsbeleid, vooral op koloniaal gebied.
» Toen de groote libérale parti] onder de leiding van Thorbecke de dagen beleefde,- die Mr Heemskerk haar « heldentijdperk » noemt, heeft zij, evenals later met de welwillende medewerking van Mr. Heemskerk zelven, maatregelen en wetten tôt stand gebracht, die in ons volksleven diepe sporen hebben achtergelaten. Van een onvermoeide werkzaamheid, van groote kunde en krachtig beleid heeft zij op bijna ieder gebied blijk gegeven. Zij heeft dat gedaan op hare wijze, en of die wijze nu juist de beste was en de zegenrijkste, is een andere vraag. Maar gearbeid heeft zij en gedurende bijna eene halve eeuw heeft zij aan het hoofd van de Nederlandsche regeering staatslieden doen plaats nemen, die in bekwaamheid voor geen vreemdeling behoefden onder te doen, en wat onbaatzuchtigheid, trouw en karakter betreft, onder de eersten in de beschaafde wereld konden worden genoemd.
» Ons parlementaire leven heeft zijn stempel ontvangen van de libérale parti] . De wel wat oppermachtige plaats van de volksvertegenwoordiging met name van de Tweede Kamer in ons staatswezen, is door haar en, met name door Thorbecke, geschapen.
» Maar hoe dit zij, ons parlement met zijn inrichting, die bijna ieder lid dwingt aan de voile bemoeiing met het voile staatshuishouden deel te nemen, is door de libérale parti] gevormd. Het heeft van haar zijn deugden en gebreken. Let slechts bij de behandeling der staatsbegrooting in de voorloopige verslagen op de degelijkheid, de uitvoerigheid, de nauwgezetheid en de bemoeizucht.
» Op twee punten heeft, naar het mi] wil voorkomen, de libérale parti] in Nederland gefaald. Het eerste punt, het voornaamste, raakt de betrekking van den Staat tôt het godsdienstig leven, het christelijk leven van het volk » . Hierover werd reeds genoeg gezegd , Ditmaal bewijst Schaepman dit niet met wijsgeerig, godgeleerd betoog, maar zuiver wetenschappelijk-rechtskundig, steunend op correspondenties van Thorbecke en Groen, uit hun vriendejaren, en door Groen in 1873 uitgegeven.
» Het tweede punt, waarop de libérale parti] faalde hangt met het eerste, echter eerst langs eenige opklimming van tusschenleden, te zamen. Het kan in zeer korte woorden worden beschreven. De
608 J. PERSYN.
libérale parti] heeft in hare praktijk zich over het algemeen ^ehouden aan het program van Thorbecke, in de narede van 1860 neergelegd. Zij heeft vergeten dat er nog een ander, breeder en grootscher program bestond, het program, beschreven in 1844 in de machtige studie over : « Het hedendaagschestaatsburgerschap ». » leder van deze punten heeft recht op een nadere uiteen-
zettingC).
» De bespreking van het eerste punt.., moet door een opmerking worden voorafgegaan. Onderscheiding tusschen stelsel en personen is noodzakelijk. De personen zijn zonder meer geen Christusloochenaars, allerminst ongodisten. Het stelsel voert tôt de rampzaligste gevolgen, tôt de zege der ongodisterij. Het is zoo. Maar juist daarom is de onderscheiding christenplicht...
» De groote strijd tusschen de libérale en christelijke wereldbeschouwing loopt over de plaats van God en godsdienst in het openbare leven. Zonder dat er van een « wederkeerige doordringing van staat en kerk » — een uitdrukking die wel zeer vaag, maar ook juist daarom nog minder juist is — sprake behoeft te wezen, kon toch in het staatsbestel de onmiddelijke invloed van het christelijk beginsel zichtbaar zijn. Dit is dikwijls genoeg aangetoond. Met het libérale beginsel is het anders. God wordt hier een zedelijke drijfveer, die hier en daar invloed heeft. Van alomtegenwoordigheid, in welken vorm ook, is, zelfs ook als zedelijke overweging geen sprake. Het is hier en daar, het is nu en dan. Van een rechtsbeginsel, van een God, oorsprong en doel van aile recht, is geen sprake. De regels van den staat zijn wel door God gegeven, maar deze zijn nu zijn eigene regels en de Godsbemoeiing heeft uit.
» Deze is de eerste stap.
» De Staat rust nu op zijn eigene regels. Over deze regels is hij alleen en door geen regel gebonden, heer en meester. Het alvermogen is bij hem. Hij en hij alleen stelt de grenzen zijner machten, bepaalt zijn bevoegdheid. Het recht is de uitdrukking van zijn wil.
» Hij plaatst zich boven den strijd der geesten. Hij erkent niet dat het in dien strijd gaat om dingen die boven hem liggen, ver boven zijn bereik. De verdeeldheden ontkent hij. Maar daar hij de hoogere eenheid niet bezit, plaatst hij boven die verdeeldheid de neutraliteit, die niets anders is dan de ontkenning van de waarde dier verdeeldheden. Daarmede erkent hij, dat de godsdienst nooit
(1) SCHAEPMAN, in Het Centrum, 20 Juli 1894.
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meer dan een betrekkelijke waarde bezitten kan en huldigt hij de boven aangeduide onafhankelijkheid van den Staat.
» Met deze tweede phase treden zoowel de doctrinaire, hooghartige onversciiilligheid als het ruwe anti-clericalisme in het leven.
» De geheele ontwikkeling hebben wij ten onzent in voile volledigheid op het gebied der schoolwetgeving aanschouwd. Het is allerminst noodig dit in den breede uiteen te zetten. Maar wel mag op een zeer eigenaardig gevolg worden gewezen. Door deze soort van ongodsdienstigheid, door deze staatkunde van ontkenning en van onthouding, vervreemdde de hberale parti] zich van het volk. Het volk kan v^-el overslaan tôt barbaarschheid of Godslastering, een soort van neutraal ongeloof kent en verstaat het niet. Allerminst ons Nederlandsche volk, dat op dit stuk met evenveel kracht liefheeft en haat, maar den gruwel der gruwelen, de onverschilligheid, nog buiten zijn grenzen heeît weten te houden.
» Door dit zich vervreemden van het volk is de libérale parti] de parti] geworden van een deel, van een stand, in stede van in het volk te wortelen en uit het volk haar kracht te trekken. Zoo heeft zi] gefaald op het tweede punt.
» Gefaald op allerzonderlingste wijze.
» Van de « Narede » van Thorbecke heeît de libérale parti] vooral het woord : « Onthouding » als haar leus bewaard. Onthouding waar het betrof de sociale vragen. Op dat punt, en op dat punt alleen, heeft zi] de « Narede » met meer dan trouw, men zou bi]na zeggen met angstige nauv/gezetheid, gevolgd. Op menig ander punt heeft zi] de wi]ze lessen daar gegeven, in den wind geslagen. Voor het gevaar een zuivere meerderheidsregeering te zi]n, heeft zi] zich niet altijd weten te behoeden. Zi] heeft wel soms getracht van ministers dienaren le maken. Op centralisatie bleek zi] somti]ds belust. AlsVolksvertegenwoordigingwas zi] zelfstandig genoeg ten overstaan van het volk, rnaar met hare kiezers bleef zi] innig verbonden, was zi] geheel éen van geest. Op het gebied van het onderwi]s was van onthouding geen sprcke. Verre van daar. Lager, Middelbaar, Hooger, aKes in de hand van den Staat. Ook de vri]heid op dit gebied geregeld, ge:eglementeerd door den Staat.
» Maar waar het de sociale (oestand en rooien betrof, daar bleef de « onthouding » wet, hoo^ste wijsheid, hoagste wet. Indien de spreuk « voorzien is regeeren » waarheid bevat, dan zou men kunnen zeggen dat de libérale parti] niet heeft geregeerd. Voor veel wat ons nu in niet geringe ongelegenheid brengt, voor veel wat ons bij iederen maatregel de stille vraag doet stellen : is het reeds niet te laat? zouden wi] met v/at meer vooruitziende regee-
610 J. PERSYN.
ringswijsheid zijn bewaard gebleven. Toch blijft een niet gering deel der libérale partij de onthouding nog als een ideaal beschouv/en en vergeet somtijds zelfs de eenvoudige waarheid, dat onthouding van onmiddellijke bemoeiing de middellijke voorzorg niet verbiedt.
» Tegen de onthouding op sociaal gebied stak de ailes beheerschende en ailes overheerschende werkzaamheid op 't gebied van het onderwijs des te sterker af. De tegenstelling was te ruw. De gemeenschap gaf het onderwijs met voile handen, onder de zinspreuk : Kennis is macht. Den onderwezene zond ze dan het leven in, het leven waarin duizend anderegeweldige machten heerschen, en zeide : Nu elk voor zich.
» Hoe is dit ailes geworden?
» Het zal wel éenzijdigheid en kortzichtigheid zijn, maar ik voor mij kan voor het verschijnsel : het vergeten der sociale vragen, geen andere oorzaak vinden, dan de beperkte bedeeling met het kiesrecht, die over de vijf-en-dertig jaren lang Nederland heeît beheerscht. Bij een beperkt kiesrecht, als ten onzent bestond, gelijken de gekozenen allereerst en allermeest op hun kiezers, en voor onze censuskiezers bestonden de sociale vragen eigenlijk niet. Voeg daarbij nog een andere overweging.
» Feitelijk is op dit oogenblik het politieke kiesrecht het eenige middel, waardoor het volk in al zijn geledingen zijn nooden en behoeften kan kenbaar maken. Het moest anders zijn, maar het feit is dit. Want nog een andere overweging moet hier gelden. Ook waar de Staatstusschenkomst slechts middellijk noodig is, is de wet het werktuig, waardoor zij arbeidt, en de wet komt niet tôt stand zonder de volksvertegenwoordiging.
« In voile eerlijkheid moet worden erkend dat niet alleen de libérale partij op dit punt heeft gefaald. Aile partijen hebben door nalatigheid en bedeesdheid gezondigd en op dit oogenblik wreekt zich de zonde op aile partijen zonder uitzondering » (').
Zoo kwamen we door deze aanhalingen vanzelî uit het algemeen libéralisme in het bijzonder Nederlandsche terecht.
De hevige strijd, door den jongen Schaepman in de jaren 70 aangebonden, berustte juist op 'tgeen hij toen zag in Nederiand en ook daar rondom, in België en in Duitschland. Het libéralisme niet zoozesr in de bevordering van de stoffelijke belangen als in de bestrijding van de geestelijke; het libéralisme in al zijn dwaze
(1) Schaepman, in Het Ccntrum, -23 Juli 1894.
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negatie; het libéralisme in zijn meest bekrompen, in zijn laagste en zijn hatelijkste anti-clericalisme.
Maar de groote, de echte, de heerlijke iiberaal Thorbecke dan, die tôt 72 Nederland regeerde?
De «premier» stierf den 5" Juni 1872. Het heele land voelde den slag, en Schaepman, hoe anti-Thorbeckiaansch ook, voelde hem mee. Toch zou de Doctor eerst op lateren leeftijd Thor's voile grootheid erkennen en huldigen. Hoewel hij alree in De Tijd en in De Wachter een «Nachruf» plaatste, waarin 't volgende te lezen valt :
« Niet spoedig zal Thorbecke's naam vergeten zijn. Een geheel tijdperk der Nederlandsche geschiedenis zal dien naam tôt opschrift voeren. En toch met het einde van zijn leven heeft deze staatsman ook het einde van zijn werk gezien.
... « Onmiskenbaar was de kracht, de eenheid der gaven bij zoo verrassende veelzijdigheid. Die geest heeft gepeinsd en gevorscht en gewerkt; orde en samenhang heeft hij gebracht in de menigte der enkele bevindingen; in regels en wetten en daden staan de vruchten der studie vertaald. Met strenge, onbuigbare vasthoudendheid is het eens gedolven spoor vervolgd... Een land was hem als een kleihoop in handen gegeven ; hij heeft het geboetseerd en gekneed. En toen hij eindelijk als een andere Pygmalion zijn werk bezielde, toen greep dat levend geworden beeld den meester, en meester en beeld bezweken in de worsteling... »
Schaepman had niet met eigen oogen den grooten Thorbecke aan 't werk gezien. Met eigen oogen had hij enkel gezien een ouden, zieken Thorbecke, een afgeleefd ontgoocheld man, die in zijn laatste ministerie slechts de schaduw van zichzelven was; den grijsaard van het oud-liberalisme, die met zijn bevende hand het ontaardend gevegeteer niet beletten, en het grillig onwijsgeerig gedweep niet beteugelen kon.
En al had Schaepman Thorbecke in zijn bloeitijd gekend, voor hem was het libéralisme aïs levensleer te zeer negatie om, ook onder zulk een hand, iets duurzaams te scheppen : «Het werk van het libéralisme is altijd bij uitnemendheid negatief. Het eerlijk libéralisme ruimt weg, het andere verwoest. Noch het een noch het ander bouwt op. »
En bij de quintessence uit dit Tijd-artikel, sluit die van het Wachter-stuk aan :
« De kracht van Thorbecke spreekt het sterkst in de onverbiddelijke kritiek. Kriliek is het geweldige wapen, dat dezen een weg baant, liever dat de baan schoon veegt en ruimt. Na en met de
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kritiek ontstaat het stelsel. Dat is niel zoo scherp en vast geteekend; het laat aan de uitvoering, aan de ontwikkeling meer over dan dezer recht eischen kan. Hoewel het leven wil zijn, is het toch geen leven ; het is kunst, die niet door eigen kracht leeît, maar hiilp van buiten behoeft. De grondwet — het stelsel in het staatsleven overgebracht — moet door organische wetten worden verstukt.
» De kritiek is het eigenaardige werk van dezen geest. Kritiek, die geen ontkenning is van het goede, maar stipte, scherpe erkenrhing van al het kwade en gebrekkige. De maatstaf is hij zelf, zijn stelsel.
« Over het eenmaal tôt ne/ geworden sfe/se/ gedoogt de/.e geest geen strijd. Een geweldig dringen tôt « daden » maskert misschien de vrees om in den strijd over beginselen te treden. Toch bleven veel van deze « daden » eenvoudig woorden. Spreken van «afdoen » is nog geen aîdoen... »
Met Thorbecke's heengaan had het libéralisme, als leidend staatsbegrip, in Nederland uitgediend. Eens de leider dood, was het stelsel op. Want de vernieuwing van het libéralisme in behoudenden of progressistischen zin was nog nauwlijks te bespeuren. Noch Kappeyne, noch Van Houten, noch Tak, noch Heemskerk, noch Fransen Van de Putte, noch Dullert, noch Vanderlinden, noch Duymaer Van Twist, noch Straalman, noch Kerdijk waren aan de beurt gekomen om te spreken en te handelen. En handelen deden ze over 't algemeen tôch veel te weinig naar Schaepman's oordeel van daareven.
Hoe laag bij den grond het libéralisme sedert jaren in Nederland vegeteerde werd niet alleen door Schaepman gezien. Al de îc'irandere koppen onder de liberalen bekeven hun eigen partij of scholden ze voor afgeieefd. Hier spreek ik niet van de kabinetsmenschen, van de geleerden of kunstenaars, die, in zelfgenoegzame rust, zich hechtten aan hun studie, hun bibliotheek, hun atelier, hun fantasie, hun ideaal. Menschen als Fruin en Kern en Kuenen en Dozy en Scholten en De Vries en Cobet en Hoekstra en Loman en Buys Ballot en Donders en Harting en Schimmel en Bosboom en de Marissen en Israëls en Mauve heetten wel liberaal, maar wat scheelde hun eigenlijk de politiek?
M^ar de liberalen die met studie en inzicht het Hollandsch leven van den dag bekeken, waren roerend eensgezind.
Men kan er op naslaan wat Buys regelmatig in de Gids vertelde. Klassiek is Potgieter's teleurstelling over 't Nederlandsche libéralisme, zooais hij die lucht gaf in proza en poëzie, in novellen en
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brieven. Wat Multatuli vertelde over « zeker soort libéralisme in Nederland > over « den nul Thorbecke » over diens « leuterparlement » willen we als argument niet eens gebruiken.
A. Pierson gaî drie vlugschriften uit onder titel « De libérale parti]' op staatkundig gebied ». Vooral de schoolwetstrijd werd daarin besproken, de draak werd gestoken met de neutrale schoolpolitiek en met haar « Christendom boven geloofsverdeeldheid ». Een dergelijk christendom was naar Pierson's voorstelling door den theoloogStaat saamgeflansd, een christendom zonder dogma's, waaraan geen ernstig mensch in Nederland geloof kon hechten.
Wat Huet meende kan men er op nalezen in zijn « Nationale Vertoogen »•
In 1885 nog schreef Huet :
« Nederland wordtkwalijk geregeerd ; Nederland komt bekwame staatslieden tekort; Nederland is niet op de hoogte van zijn tijd ; Nederland verbeeldt zich een niodelstaat te vormen, terwijl het in waarheid niets anders doet dan zich afsluiten van de buitenlucht ; Nederland is als een verwend rentenier, die de gaaf verloren heeft nieuwe bronnen van welvaart op te sporen, — al deze harde waarheden komen door de dommekracht der onzinnige sociaaldemocratische beweging aan het licht ».
Van Vloten meende : « Om een groot en wakker voorgeslacht waardig te zijn, moet men wat meer doen dan jubelen en juichen ; men moet zijn plicht als mensch en als staatsburger trachten te volbrengen ». Er is in ons land veel « zedelijke kwijning en verslapping. Nooit wellicht had ons volk minder reden tôt zelfvoldoening » (')•
Is 't wonder dat Schaepman op zulk een libéralisme minachtend neerzag ?
Nog lomper ging 't er in België toe. Even na de gemeenteverkiezingen van 1 Juli 72 gaf Schaepman een artikel in De Tijd over het « Belgisch Libéralisme », waarin wij, Belgen, tôt ons groot genoegen, heel wat oude kennissen terugvinden :
« Zoo het Belgisch libéralisme een eigenaardige hoedanigheid bezit, dan is het wel deze onaangenaamste en meest onharmonische aller libérale eigenaardigheden, de schreeuwerigheid. Dit libéralisme leeft in een voortdurenden staat van opgewondenheid, in een altijd schuimenden bierroes. Het twist niet, maar het scheldt. Spreek het tegen : — geschreeuw; roep het ter verantwoordiging : — geschreeuw; val het aan met zijn eigen daden : —geschreeuw; spreek het toe op bescheiden of strenge of zachte wijze : — altijd
(1) De Geuzenleus der negenticnde eeuw, 1873.
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geschreeuw, geschreeuw. Altijd kroegrumoer, bierspektakel, glazengerinkel, straatliedjes en riooltaal... Bismarck en Victor Emmanuel zijn waarlijk echte « gentlemen », vergeleken bij deze schreeuwers. Garibaldi is hun «maître de style», en Gambetta heeft hun « exercices de déclamation » geleid. In België vindt men « les singes de Rabagas ».
« Het libérale ministerie in België is sinds 1870 verdwenen ; de volstrekte opperheerschappij van het libéralisme viel. Maar de overgroote meerderheid derBelgische beambten behoortnogsteeds tôt de libérale parti]. Zij is en blijft de voorhoede van Bara, Frère en de meesters der Loge. Of omdat men niet het minste gemeen Wilde hebben met de regeeringswijze en de regeeringsdaden der liberalen, of omdat men meende onzijdig te moeten zijn, oî omdat men vreesde voor te geweldigen storm, — de katholieke ministers lieten den ambtenaren hunne betrekking. De gevolgen daarvan bleken vooral bij dezegemeentelijke verkiezingen. Minder machtig op breeden grond hebben deze kleine grootheden op hun terrein het ministerie afgewacht. Want dit ministerie is gehaat. Vroeger, in de goede dagen van Bara, konden deze kleine tyrannen aan hun vervolgingszucht tegen de Kerk en de geestelijken in de ruimste mate voldoen. De vervolging hesft iets aangenaams voor kleine tyrannen. Zij kunnen zoo toonen dat ze meesters zijn. Dat ten minste heeft opgehouden ; het ministerie heeft den katholieken het burgerrecht gewaarborgd, maar menig ambtenaar heeft zich op 1 Juli gewroken.
» De gevaarlijkste zijde van den uitslag der verkiezingen in de steden blijkt uit het scheldwoord « boeren-ministerie ». Het teekent de centraliseerende richting van het libéralisme. Eerst de steden boven 't platteland, dan de hoofdstad boven ailes. « Paris c'est la France » en de Commune is Parijs ».
Met minder grofheid maareven onverdraagzaam was het liberalism in Zwitserland bezig. Schaepman had voor de « kleine tyrannen » ook artikelen over, gekruid met speelsche satire (').
Maar het libsralisme dat in woorden den mensch ontvoogde en metterdaad niets anders deed dan de Kerk vervolgen, zag hij vooral in Duitschland aan 't werk. In de artikelen van Schaepman voor Tijd en Wachter, kan men de heele geschiedenis van den Duits:hen Kufturkampf phase na phase vervolgen.
JuL. Persyn,
Hoogleeraar aan de universiteit van Cent.
0) Vijf artikelen in De Tijd, van 3 tôt 10 October 1872.
Opus quod inscribitur : Mélanges d'histoire offerts à Charles Moeller par l'Association des anciens membres du Séminaire historique, ex auctoritate Eminentissimi ac Reverendissimi Cardinalis Archiepiscopi Mechliniensis et legum academicarum praescripto recognitum, quum fidei aut bonis moribus contrarium nihil contmere visum fuerit, imprimi potest.
Datum Lovanii, die 10^ aprilis, 1914.