‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 10 sur 10 · DES MOTS HEBREUX DANS LE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DES MOTS HEBREUX DANS LE FRANÇAIS

C'était une opinion généralement reçue autrefois que toutes les langues dérivaient de l'hébreu. Le raisonnement sur lequel s'appuyait cette opinion était irréprochable : Dieu avait enseigné à l'homme à parler; or, quelle langue lui aurait-il enseignée, si ce n'est lalangue sacrée, celle du peuple choisi, celle de TAncien Testament? La confusion dont TÉternel frappa le langage des hommes, pour les punir d'avoir voulu construire la tour de Babel, a divisé lalangue primitive en dialectes; mais dans ces dialectes on peut encore reconnaître la souche primitive. — Ainsi pensait le Talmud ; ainsi ont enseigné tous les savants de l'Europe jusqu'en plein

xviii« siècle. Les étymologies les plus fantasques venaient au secours d^une thèse qui passait pour un article de foi.

Que mes lecteurs se rassurent. En affirmant que le français n*est pas tout à fait étranger à Thébreu , je ne songe point à revenir aux rêveries du Talmud et des Pères. Bien loin d'admettre une filiation entre les deux langues dont il s'agit, je m'empresse d'avouer qu'elles n'ont aucun rapport. La philologie moderne, qui a découvert les relations les plus étroites entre les idiomes de l'Europe et ceux qui se parlaient autrefois sur le plateau de l'Iran et dans les plaines de l'Indoustan, la philologie n'est pas encore parvenue à rattacher cette grande famille de langues à celle dont l'hébreu fait partie. Provisoirement au moins, il faut reconnaître dans les Sémites et les Japhétites deux races séparées par la religion, par le langage, par toutes les aptitudes. Encore une fois, je ne prétends nullement revenir sur des résultats qui paraissent acquis aujourd'hui à la science; je veux tout simplement attirer l'attention sur un fait qui n'a pas été assez remarqué.

Fait bizarre, en effet! Tandis que le fond de la nation française est de race celtique, la langue française n'a conservé qu^un nombre insignifiant de mots qui puissent être ramenés à cette origine; et, d'un autre côté, bien que les Français n'aient aucune parenté avec les

peuples sémitiques ^ bon nombre de mots hébreux se sont glissés dans notre langue.

Ce fait tient à un autre^ qui n'est pas moins digne de remarque. On n'y réfléchit pas assez : la religion de l'Europe, celle qui a présidé à notre histoire, qui a façonné notre civilisation , dont se sont inspirées nos institutions, nos moçurs et notre littérature, celle qui ne fait qu'un, en quelque sorte, avec noire génie occidental, cette religion a pris naissance dans une autre race que la nôtre. Le christianisme n'est qu'un développement du judaïsme; comme ce dernier, il est né sur les conflns de l'Asie, au sein d'un peuple obscur, et qui, sans le christianisme, aurait à peine laissé de traces dans l'histoire générale du monde. Et, pour comble de paradoxe, cette religion, qui a fait une si grande fortune en Occident, a été repoussée par la nation qui l'a produite; elle n'a pu prendre pied parmi les Juifs eux-mêmes, ni, en général, sur le continent asiatique.

Quoi qu'il en soit de ce phénomène et de ses causes, la conséquence en est que notre langue s'est enrichie de nombreux éléments hébraïques. Une religion exerce toujours une influence sur une langue; mais l'influence dont je veux parler a été plus directe, plus spéciale. Les livres sacrés du christianisme se rattachant par un lien étroit à ceux du jmiaïsmc, nous avons adopté ces der-

niers au même titre que les premiers, et il est ainsi arrivé que les traditions et les écrits des Juifs sont devenus une partie intégrante de notre propre littérature et de nos propres traditions. Dès lors aussi, on le comprend^ cette invasion du sémitisme au sein des races indo-européennes a dû doter nos langues modernes de bien des mots hébreux. Le français n'y a pas plus échappé que les autres.

Il y a d'abord les noms propres. Il en est bien peu dans TAncien ou dans le Nouveau Testament que nous n'ayons adoptés , et qui ne soient devenus courants parmi nous. La plupart sont des noms de baptême., d'autres ne subsistent plus que comme noms de famille. Il y a des Adam, des Noë, des Hoïse^ des David, des Daniel, des Joseph; il y a des Sarah, des Anne^ des Elisabeth. Les noms des évangélistes et des apôtres (àl'exception naturellement de Judas) figurent à chaque page de nos registres de l'état ci\il. Quelquefois, comme dans Marie, Jacques et Jean, la forme première du mot s'est effacée et semble ne plus rien avoir d'étranger. Quelquefois aussi il y a eu des malentendus. Le joli nom de Madeleine n'a aucun droit à être porté par sainte ni pécheresse : c'esttoutsimplementun nom de lieu; la femme qui le portait était d'un bourg appelé Magdala, voilà tout. Autant vaudrait appeler Tarentine la jeune Myrto, qu'a chantée André Chénier.

Si le calendrier est rempli de mots hébreux, la théologie, cela va sans dire, n'en contient guère moins. Jéhovah est le nom propre du dieu d'Israël. Satan est l'adversaire des justes, celui qui les accuse auprès de Dieu. Le Messie est le roi qui a reçu sur son front rhuile de consécration; Jésus-Christ signifie Jésus le Messie, Jésus le roi, et, pour le dire en passant, cette dénomination montre que Jésus, conformémenl aux anciennes prophétieis, devait restaurer la théocratie juive et régner sur un peuple régénéré. Amen. Alléluia, Hosannah, sont encore des mots hébreux. U en est de même des chérubins et des séraphins; mais ici , il faut avouer que la signification première des termes a été singulièrement altérée. Un chérubin pour nous est une espèce d'ange, à la face bouffie et muni d'une paire d'ailes; le chérubin des Hébreux était une représentation symbolique, un composé bizarre de l'homme, du lion, du taureau et de Taigle, quelque chose qui ressemblait probablement beaucoup aux lions ou taureaux ailés découverts à Khorsabad, et qui n'avait assurément rien de commun avec les têtes charmantes dont Murillo a orne sa Conception, Raphaël sa madone de Saint-Sixte.

J'ai nommé Satan; on sait que le nom sous lequel il figure d*ordinaire dans les Pères et dans la poésie est

d'étymologie grecque : c'est celui de Lucifer. L'origine

r\i DKS MOTS HKBKEUX

de celte dénomination forme un des chapitres les plus curieux de la mythologie chrétienne. Nous possédons dans FAncien Testament^ sous le titre de Prophéties d'hate, un grand nombre de morceaux écrits à diverses époques et dus à différents auteurs. Parmi ces morceaux, il en est un qui se distingue par une poésie étrange et sublime. L'auteur vivait à la fin de Texil^ à l'époque où les Mèdes nienaçaient déjà Tempire des Cbaldéens. L'espoir de la v^geance remplit Tàme du prophète inconnu; il croit déjà voir Babylone en ruines et son roi mis à mort; ce souverain, qui faisait trembler la terre, descend à son tour au séjour des ombres; à son arrivée, celles-ci s'émeuvent; les fantômes des princes qui l'ont précédé aux enfers s'étonnent de la chute d'un si puissant monarque. Ils le comparent à un astre qui se serait détaché de la voûte céleste. — Comment, s'écrient-ils,

Comment es-tu tombé du ciel^ astre brillant» fils de Taarore? Comment as-tu été jeté à terre» toi qui régnais sur les nations?

11 faut savoir tout ce que les Pères de l'Église oi^t apporté d'ignorance et d'arbitraire à l'étude des saintes Écritures pour comprendre ce qu'ils ont tiré de ce passage. Ils ont complètement fait abstraction du sens historique du morceau, ils ont pris la chute du roi de

Babylone pour la chute de Satan aux enfers, et, trouvant dans la version latine de la Bible ce nom de Lucifer, qui n'est autre que celui de l'étoile du malin, ils en ont fait le nom propre du chef des démons.' Et voilà le fondement d'une de nos traditions théologiques I

Si nous avons emprunté aux livres des Hébreux des croyances qui n'y sont pas, il faut reconnaître aussi que nous y avons laissé des croyances qui y sont exprimées, mais que, pour une raison ou pour une autre, nous n'avons pas réussi à nous approprier. Le point de vue général du juif et celui du chrétien diffèrent sensiblement. Toutes nos idées religieuses reposent sur une distinction entre ce monde et un autre monde, cette vie et une autre sphère d'existence, que nous plaçons par delà les espaces, «au ciel», comme nous disons, sans d'ailleurs nous rendre très-bien compte de ce que nous entendons par là. Il en est autrement du juif. Il ne connaît que la terre. C'est sur la terre que doit se réaliser le règne de Dieu, sur la terre que doit régner le Messie, sur la terre que le peuple choisi doit jouir des bénédictions promises. L'espérance du chrétien , s'il est permis de parler ainsi, porte sur un changement de lieu , tandis que celle du juif porte sur une ère nouvelle. Le juif ne partage pas Tespace en deux parties, le ciel et la terre; il partage le temps en deux

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périodes, celle qui précède la venue du Messie et celle qui suivra cetévénetneut; mais, dans Tune comme dans l'autre, c'est notre globe qui reste le théâtre des destinées de la race humaine. On comprend, d'après cela, que le juif ne se représente pas les destinées de l'homme, après la mort , de la même manière que le chrétien. A vrai dire, nos idées sur ce point sont vagues et contradictoires. En particulier, nous ne savons trop que penser de l'état des âmes entre la mort et la résurrection. Le juif avait sur ce point des notions arrêtées, n se représentait les âmes dépouillées du corps comme des ombres, vivant d'une vie consciente , mais imparfaite, et habitant sous terre un lieu appelé en hébreu le Scheol, et qui répond assez exactement au Hades des Grecs et aux Enfers des Latins. De même que les Enfers renfermaient les Champs-Elysées à côté du Tartare, de même la parabole du mauvais riche nous montre les bons et les méchants enfermés dans les limites du même lieu souterrain. C'est là, dans le Scheol, qu'une ancienne opinion des chrétiens faisait descendre le Christ pour annoncer l'Évangile aux morts. Le Credo fait allusion à cette opinion, sans c[ue Tidée d'un royaume souterrain des ombres ait pour cela pris i*acine dans nos croyances populaires.

Nous voici bien loin du sujet que j'avais annoncé. La parabole du mauvais riche va nous y ramener.

— Et qui sont-ils, ces avaricieux?

demande Harpagon.

— Des vilains et des ladres, répond le valet de Cléante.

En faisant parler la Flèche^ Molière ne se doutait probablement pas qu'il lui mettait de Thébreu à la bouche. Et cependant rien n'est plus certain. Ladre est une contraction de Lazare^ qui est lui-même une abréviation d'Éléazar. L'un et l'autre étaient des noms en usage chez les Juifs. Lazare est celui que la parabole donne au pauvre couché à la porte du riche.,Or, comme ce pauvre était couvert d'ulcères, on en a conclu qu'il était lépreux, et l'on a appelé les lépreux des lazares, e l par contraction des ladres; et les hôpitaux dans lesquels on les recueillait, des ladreries ou des lazarets.

Ce n'est pas tout : le lépreux de la parabole devint un saint, ainsi que nous en avertit le nom d'une de nos rues de Paris. Le quartier qui s'étend aujourd'hui autour de l'église de Saint- Vinceut-de-Paul était jadis le village de Saint-Ladre.

Reste à déterminer comment le passage s'est fait du sens propre au sens figuré du mot. It y en a plusieurs explications. Selon les uns, la lèpre, cette hideuse maladie, aurait servi de terme de mépris pour désigner l'avarice. La laideur morale de l'avare aurait été

comparée à une infirmité dégoûtante. Cette interprétation a le tort d'être un peu cherchée. La suivante ne Test pas moins. La lèpre produit TinsensibiUlé de la peau. De la remploi figuré du mot pour exprimer Finsensibilité morale. On dit en province : «Je ne suis pas ladre » y ce qui signifie : Prenez garde^ je sens les coups^ je ne me laisse pas injurier. L'avare serait donc celui qui est endurci aux affronts. Tout cela n'est guère vraisemblable. L'expUcation la plus simple est celle-ci. Le ladre était un être sale^ abject^ un mendiant, et l'avare^ qui se met mal^ peut lui être comparé à cet égard. C'est ainsi que sordidtis vient A^sordes. Voilà, dans tous les cas, un moi qui vient de loin; en voici un qui vient de plus loin encore.

On connaît la romance du Mariage de Figaro :

Qqî tous met à la gène?

Qui TOUS fait tant pleurer?

Aiusi chante Chérubin. Qui le croirait? Chérubin parle hébreu.

Nous parlons tous les jours hébreu lorsque nous disons qu'un soulier nous gêne^ que celui-ci a peu de fortune et qu'il est gêné dans ses affaires^ que celui-là est un indiscret et un sans-gêne.

La gêne signifliait autrefois la torture et la question; toutefois, ce sens lui-même provenait d'un autre. G^ne,

ainsi que l'indique l'accent circonflexe , est une contraction de Géhenne, le lieu des supplices éternels, le séjour des damnés. Ce mot est hébreu; mais en hébreu même^ il a toute une histoire et une histoire curieuse. Au sud de Jérusalem s'étendait une vallée appelée Guéhinnom^ c'est-à-dire vallée de Hinnom^ ou des fils de Hinnom. L'origine de ce nom est incertaine, mais la vallée avait servi au culte de Holoch, farouche divinité devant laquelle on brûlait des victimes humaines. Plus tard, ce lieu fut regardé avec horreur, et devint le Montfaucon de la ville^ un dépôt de charognes et d'immondices, où des feux étaient constamment entretenus pour y consumer les matières pestilentielles qui s'y accumulaient. Ces feux permanents, peut-être aussi le souvenir des bûchers de Moloch,flrent de la vallée un emblème des suppUces réservés aux pécheurs, et le nom de Géhenne devint le nom de Tenfer, en attendant qu'il désignât les épreuves de la torture, et finalement, par un adoucissement insensible, une douleur si légère qu'elle n'en est plus une, un petit ennui, un simple inconvénient.

Gêne n'est pas le seul mot hébreu qui se soit glissé dans notre langue la plus usuelle , la plus famiUère. «Quel tohu-bohu! » disons-nous pour exprimer le pêle-mêle des opinions, le désordre d'une discussion, d'une assemblée. Cette expression est tirée du récit de la création, touj au commencement de la Genèse. Elle

signifie que la terre ^ après avoir été créée ^ mais avant d'avoir été séparée des eaux , éclairée par les astres, couverte des végétaux et des animaux, offrait une espèce de chaos, littéralement qu'elle était c quelque chose de désert et de vide. » La cosmogonie hébraïque, conformément au génie du monothéisme, se représente la matière du monde, non pas comme étemelle, mais comme produite elle-même par Fade créateur de la divinité.

Citons encore le mot cabale. Nous remployons pour désigner, soit une intrigue contre quelqu'un, soit la réunion même des personnes qui se livrent à ces menées. Le premier sens est celui de Boileaudans les vers bien connus :

Sîl6t que d*ÂpolloD on génie inspiré TroQTe loin da Tulgaire on chemin ignoré^ En cent lieux contre Ini les cabales s'amassent.

Thomas Corneille prend le mot dans le second sens lorsqu'il versifie ainsi le commencement de Dan Juan :

Quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale.

Le tabac est dî? in, et n'a rien qoi l'égale .

C'est dans ce sens aossi qu'on avait désigné, en Angleterre, du nom de Cabal, le ministère qui signa le

traité secret de Douvres entre Charles II et Louis XIV. Atasi employé, le mot était à double entente : il exprimait la défiance excitée par les menées d'un cabinet corrompu, et il offrait les initiales des noms des cinq ministres coupables: Clifford, Arlington, Buckingham, Ashley et Lauderdale.

Cabale est un mot hébreu. Il signifie la doctrine transmise , la tradition. On désignait ainsi renseignement oral, par opposition à l'enseignement écrit, et plus spécialement une espèce de philosophie spéculative, de gnosticisme juif, que les adeptes faisaient remonter jusqu'à Adam, Noé et Moïse, et dont la théologie chrétienne de la Renaissance s'est beaucoup occupée. A cette doctrine secrète se rattachèrent de bonne heure des procédés magiques, l'art d'employer les talismans, d'évoquer des êtres surnaturels, de tracer des signes ou figures cabalistiques. Il est facile maintenant de comprendre comment s'est formée notre acception du mot. La cabale suggérait l'idée d'un art mystérieux, malfaisant, connu seulement de quelques adeptes. De là aux menées souterraines d'un parti, il n'y avait pas loin.

On le voit, nous parlons hébreu comme nous parlons gaulois et latin, sans le savoir. On le voit aussi, chacun des mots que nous prononçons a son histoire. Le langage dont nous nous servons , dans les circon-

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