‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 9 sur 10 · LE SAINT-SIMONISME ET LA SOCIETE · texte numérisé non relu

LE SAINT-SIMONISME ET LA SOCIETE

M. Guéroult est un journaliste éminent. Il a les qualités essentielles du journaliste^ la prestesse^ la clarté^ la prompte répartie. Sa plume réunit une certaine verve à une certaine élégance. La pensée et le st^le, chez lu i^ ont quelquefois plus d*allure que de force; ils manquent un peu de corps^ mais ils n'en atteignent que mieux à la facilité brillante^ à la persuasive abondance. Il n^est personne qui entende nommer M. Guéroult ou l'Opinion nationale y sans se rappeler aussitôt un grand nombre d'articles parfaitement réussis et, comme on dit, enlevés.

H. Guéroult a un autre avantage : l'Opinion nationale

1 Etudes de politique et de philosophie religieuse, par Adolphe Guéroult. 4863.

nVslpas unesimpleenlreprise industrielle^ ce tfest pas une boutique; c'est un journal qui a des idées, j'allais dire un idéal. Le rédacteur en chef a pleinement conscience des tendances dont il s'est fait l'organe; il est animé d'une conviction; le but qu'il poursuit peut disparaître parfois aux yeux du lecteur, sous la poussière des controverses du jour; mais je suis persuadé que l'écrivain reste fidèle à un dessein général, et que l'homme politique en lui est constamment subordonné au philosophe.

Les lecteurs pressés qui n'achètent VOpinion sur le boulevard que pour y lire les nouvelles d'Italie, ou y trouver de hardies attaques contre le pouvoir temporel, ces lecteurs ne comprendront pas ce que la philosophie a de commun avec le journal de M. Guéroult. J'imagine qu'ils ont dû être passablement surpris en entendant parler d'un volume dans lequel le rédacteur de cette feuille parle à la fois de religion et de politique. Leur étonnement croîtra encore lorsqu'ils liront la préface de ce volume. Ils y verront que « toute politique, aujourd'hui, pour être viable, a besoin d'êtredoublée d'une philosophie. » Ils y liront que la presse militante n'a plus a qu'un parti àprendre : abandonner les questions de personnes pour les questions de principes, s'établir fortement sur le terrain des idées, mettre à découvert la racine des convictions adverses, donner de nouveau

la raison de ses propres croyances et chercher dans la région des dogmes religieux la source des opinions politiques, b Mais voici qui est plus explicite encore : a Qu^il s'agisse de la grâce et du libre arbitre^ écrit M. Guéroult^bu bien de l'autorité et delalibertéy ou bien encore de la centralisation et de la décentralisation^ ou enfin de rinteryention économique de l'État ou de la libre concurrence : au fond, c'est toujours la même question qui s'agite, sous forme religieuse ou politique, administrative ou économique. Seulement, la religion, qui embrasse à la fois la vie présente et la vie éternelle de l'homme et de Tliumanité, étant la plus haute syn* thèse de toutes les solutions relatives à la destinée humaine, il en résulte que les hommes qui s'appuient, dans leurs spéculations, sur des convictions rehgieuses fortement liées, sont, après tout, les seuls qui sachent ce qu'ils disent, ce qu'ils veulent et ce qu'ils font. »

M. Guéroult, dans ces lignes, nous a livré sa pensée intime. J'en suis fâché pour ceux qui ne s'en doutaient point jusqu'ici, mais le rédacteur en chef de l* Opinion est un théologien. Il appartient à une Église, il a ses croyances, croyances déjà anciennes, très-arrélées, qui président à toutes ses pensées sur la politique, le droit et la civilisation.

Les premières impressions de M. Gu'éroult ont été des impressions religieuses. Nous n'avons pas le droit

d'entrer daDs Thistoire de savie plusayantquMl ne nous permet de le faire^ mais nous possédons ici^ par bonheur, ses propres confidences. Écrivant, en 1832, un fort éloquent morceau sur la musique d'église, et s'adressant à ceux qui n'en comprennent point les austères beautés : a II faut, disait-il, qu'ils sachent que celui qui leur parle^ et qui aujourd'hui est bien loin de la foi chrétienne, a été pendant cinq ans catholique fervent, qu'il s'est nourri del'Évangile, de Vlmilalion; qu'élevé dans un séminaire, il y a entendu des chœurs de deux cents jeunes gens faire résonner sous une voûte retentissante Vin exilu Israël et le Magnificat; que tout ce qu'il y a de poésie dans le culte chrétien, Tencens, les chasubles brodées d'or, les longues processions avec les fleurs, le chant, le chant surtout aux fêtes solennelles, grave ou lugubre, tendre ou triomphant, l'a vivement exalté; qu'il a respiré cet air, vécu de cette vie, et que, par conséquent, il a dû pénétrer plus avant dans le sens et l'intelligence de la musique chrétienne que beaucoup de jeunes gens qui, nourris des traditions de collège, et ne voyant dans la messe qu'une corvée hebdomadaire, ne se seraient jamais avisés d'aller chercher de l'art et de la poésie dans les cris inhumains d'un chantre à la bouche de travers. »

On voit qu'il y avait, dans M. Guéroult, l'étoffe d'un croyant, voire d'un mystique. Cela est si vrai qu'à

répoque où il écrivait les lignes qu'on vient de lire^ il n'avait abandonné sa première foi que pour en] recevoir une autre. Il nous apprend lui-même qu'il avait dès lors embrassé les doctrines de Saint-Simon^ et il ajoute que, depuis 1830, les principes de cette école lui ont servi de boussole, sans qu'aucun événement les lui ait fait trouver en défaut. Or, on n'a pas oublié, bien que l'histoire commence à en vieillir, que le saint-simonisme s'annonçait comme une religion, que son auteur passait pour un messie, et que l'école avait pris toutes les allures d'une Église. Le saint-simonisme a été une foi, et c'est pour cela, sans doute, qu'il a survécu, et qu'on le voit aujourd'hui encore s'affirmer avec tous les caractères de la croyance. Nous avons vu passer une foule de doctrines sociales et humanitaires; lui seul, après trente ans, après une longue éclipse, après bien des mésaventures, et même quelques ridicules, semble n'avoir ni perdu un de ses anciens adhérents, ni abandonné une de ses prétentions. La plupart des noms qui l'ont illustré jadis sont de nouveau devant le public. On les retrouve dans les arts, dans la science, dans les affaires, dans l'industrie, dans le gouvernement, dans le journalisme. Il n'a point baissé pavillon. Il n'a rien sacrifié de ses doctrines.il est toujours enthousiaste, toujours prophétique: il constitue toujours une religion.

11 est extrêmement curieux de voir comment les questions qui jadis formaient le thème de la prédication saint-simonienne reviennent toutes et sans préméditation sous la plume de M. Guéroult. De ces articles écrits au jour le jour, selon les besoins de la polémique quotidienne^ il en est bien peu qui ne touchent directement à quelque point de la doctrine. Tantôt c^est Pindustrle^ mais rindustrie conçue comme un culte; le palais de l'Exposition devient une ébauche du temple de Tavenir, et les arts utiles vont chercher^ dans le sentiment religieux^ la lumière et la chaleur d^une inspiration désintéressée. Ailleurs, c'est la transformation du droit dTiéritage qui est annoncée ou insinuée. Ici Tauteur prêche l'émancipation de la femme par le travail, là les bienfaits de Tassociation. M. Guéroult ne se lasse pas de revenir sur le principe qui a si honorablement distingué les disciples de Saint-Simon, Tamélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Ajoutons qu'il est dirigé dans toutes ses pensées, dans tous ses travaux, par une conviction, conviction très-répandue aujourd'hui, mais dont les progrès ne sont pas étrangers aux prédications de la rue Taitbout, je veux dire la foi à la perfectibilité de la société.

Je suis tenté de m'arrêter à ce dernier mot. La per* fectibilité est une idée moderne, Tune de celles qui

marquent le mieux la distance entre le monde ancien et le monde nouveau. Elle porte en elle-même son évidence propre, si bien qu'elle n'a plus pour adversaires que quelques sophistes ou quelques misanthropes. Elle a passé dans le droit commun de Tintelligenceé Il ne faudrait pourtant pas, comme M. Guéroult semble le faire quelquefois, confondre la perfectibilité avec la possibilité de la perfection. Cette confusion n'est- pas simple affaire de mots; pour qui sait comprendre la portée des questions, elle marque le point de séparation entre deux systèmes, le libéralisme et le socialisme. Le socialisme, ramené à son principe, n'est pas autre chose, en effet, que la croyance à la perfection possible de la société, et l'effort pour réaliser cet état. La perfection, d'après ce système, est la condition normale des hommes; ils n'en sont frustrés que par une erreur sur les moyens de l'atteindre; donnez-leur des institutions nouvelles, modifiez les lois économiques, commandez la fraternité, abolissez le capital, que sais-je enfin? refaites la société sur tel ou tel patron approuvé, et vous aurez tout d'un coup atteint la félicité universelle. 11 n'y aura plus de guerre, plus d'ignorance, plus de vice, plus de misère. La perfection est un paradis terrestre dont la clef s'est égarée; il ne s'agit que de la retrouver et d'entrer : une fois dedans, nous n'aurons plus qu'à jouir de notre innocence et de notre bonheun

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On le voit, il y a loin de ces rêves à la simple perfectibilité. J'avoue bien que la perfectibilité est une espèce de contradiction; il y a contradiction dans Tidée d'un mouvement qui nous rapproche du but, puisqu'il est un progrès, et qui cependant ne nous en rapproche pas, puisque nous ne saurions jamais y atteindre. Hais cette contradiction est le mystère même de la vie humaine. Elle est la condition de notre activité et de notre grandeur. Quoi qu'il en soit, la tâche, au point de vue du simple progrès, n'est pas de refondre la société, mais de laréformer ; non de Tasseoir sur de nouvelles bases, mais d'élargir les bases sur lesquelles elle repose déjà; non d'extirper le mal, mais de le réduire toujours davantage. Et pour ne citer qu'un exemple, H. Guéroult me parait avoir franchi la limite très-réelle, très-profonde, qui sépare les deux manières de voir, lorsqu'il parle d'une société ce qui ne veut plus de la misère. » Ne plus vouloir delà misère, cela est facile à dire; on supprimera, en même temps^ je pense, la paresse et le désordre; il ne sera pas hors de propos, non plus, d'abolir la maladie, la vieillesse et les décès. Je suis toujours émerveillé, je l'avoue, quand je vois cet idéalisme naïf qui ne sait pas distinguer entre une idée et un fait, entre là conception du bien et sa réalisation, et, pour en revenir à la distinction dont nous parlions tout à l'heure, entre la perfectibilité et la perfection.

La fidélité de M. Guéroult aux enseignements de son Église ne se manifeste pas seulement par quelques opinions particulières; elle se montre d'une manière plus significative encore dans les idées générales, spécialement dans sa manière de comprendre la religion et la politique.

On se rappelle la distinction que le saint-simonisme établissait entre les époques critiques et les époques orjjaniques, et le rang qu'il s'assignait à lui-même dans les développements de Thumanité. Il voulait reconstruire la société, el, à cet effet, il apportait un nouveau dogme au monde. M. Guéroult a conservé cette foi dans le dogme. Le dogme est, à ses yeux, l'expression suprême de la vérité. 11 croit que si le protestantisme n'a pas eu de plus grandes destinées, c'est qu'il n'a doté l'humanité d'aucune doctrine. Il pense que la supériorité du catholicisme tient, au contraire, à la faculté de promulguer de nouveaux décrets. Notre auteur se représente volontiers ainsi tout le progrès des sociétés comme consistant dans la substitution d'un dogme à un autre.

Il ne faut pas songer à le nier : cette manière de voir est conforme à notre génie national; elle en est même le trait le plus caractéristique. Nous sommes portés vers ce qui est extérieur. Nous allons en toutes choses du dehors au dedans. Nous réglementons toutes les

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manifestations de Tactivité humaine. Nous n'ayons point de conQance dans la force plastique delà yie. La Yie^ nous croyons la tenir dans nos formules, la fixer dans nos paperasses^ la produire par nos décrets. Nos institutions ne sont pas Texpression d'un fait morale elles sont un moule que nous appliquons à la société. Elles ne sortent pas des moeurs^ elles sont un produit abstrait de la raison. Aussi, n'avons-nous, ni le goût ni Fintelligence de la liberté; la liberté, en effet, n'a de valeur, elle n'a de sens que pour des hommes qui ont une règle intérieure d'action. Aux libres allures de la spontanéité, nous préférons les formes régulières d'un mouvement mécanique. Le penchant dont je parle se trahit, au reste, dans les croyances aussi bien que dans la vie publique. Nous nous montrons partout également fanatiques de la discipline. Nous ne comprenons la religion que réduite en articles de foi; nous ne comprenons les- droits de l'homme que rédigés en constitution. Le révélateur qu'il nous faut est celui qui nous apporte un système sur la divinité; le publiciste le plus populaire est celui qui, chaque soir, nous donne en quelques hgnes la solution de tous les problèmes poUtiques.

Il faudrait en unir une bonne fois avec cette superstition du dogme. Le dogme n'est pas la réalité, c'est l'ombre;. ce n'est pas la vérité vivante, c'est la vérité morte.

ET LA société; 387

L'humanité ne vit pas de principes abstraits^ mais de grandes pensées^ et les grandes pensées viennent de rame. Tout ce qu'il y a jamais eu de fécond sur la terre a pris naissance dans les profondeurs mystiques de notre être, dans les intuitions spontanées de notre nature^ dans des aspirations vers l'infini^ dans une soif du beau et du vrai^ dans des sentiments d'amour et de justice. Les grands honunes ne sont pas ceux qui règlent, mais ceux qui inspirent. Ce ne sont pas les législateurs^ mais les prophètes. Les paroles qui changent le monde sont des paroles passionnées. Plus tard^ elles se refroidissent. La lave se fige. C'est alors que vient la formule. Aux libres manifestations de FËsprit éternel succèdent les rédactions, les Crerfo, tes Chartes. On veut retenir la vie, et en la fixant, on achève de l'étouffer.

Je sais bien qu'il est impossible que la réflexion n'ait pas son heure et qu'elle ne donne pas naissance au dogme; mais, au nom du ciel ! n'allons pas prendre l'ombre pour la substance; n'allons pas éteindre le foyer pour nous réchauffer à des cendres refroidies.

Le dogme suit l'inspiration comme la mort suit la vie. Dès qu'une doctrine devient doctrine, nous connaissons à cela seul qu'elle n'est plus ce qu'elle était. Elle a fait son temps; elle va se survivre. Liée et embaumée comme une momie, elle prend place dans nos nécropoles; elle traversera des siècles avant de tomber

tout à fait en poussière ; mais déjà elle n'est plus que limage de ce qu'elle a été.

Le paganisme aété une vérité; il Tétait lorsque, répondant au besoin impérieux que Thomme éprouve de se retrouver en tout, et par conséquent de tout personnifier, il prêtait un corps et une âme à tous les objets, à tous les phénomènes delà nature. L'homme était véritablement alors possédé d'un dieu qu'il adorait sans l'atteindre. Puis la naïveté fit place à l'expérience. Le monde de la foi devint plus étroit. L'imagination s'amusa de ses propres rêves; la réflexion s'en empara et les interpréta. Le polythéisme, dans Homère, est déjà une fable; il est déjà un symbole dans Platon; il est une philosophie dans les Alexandrins; on^n arrête les contours; on le réduit en doctrine : il est compris maintenant, mais'il est mort.. H est impossible de rien imaginer de moins dogmatique que le christianisme à son origine. Le Christ n'écrit rien, ne décrète rien, ne fonde rien. Il jette sa parole au vent, comme le semeur la semence, avec la plus sublime confiance dans la vertu des germes spirituels. Il enseigne, mais ses enseignements ne sont ni des articles de code, ni des propositions de catéchisme; c'est le cri de l'âme à Dieu, et le cri de Dieu à l'âme. Il apporte une révélation, et cette révélation nous apprend tout simplement à dire : « Notre père qui êtes aux cieux. » Il a changé les rapports des hommes entre

eux; mais il les a changés en nous exhortant à faire aux autres ce que nous Youdrions qui nous fût fait. Il a régénéré la société, il a donné à Thumanité un nouvel idéal, il a présidé à tout un développement historique, il a transformé la civilisation, il a créé un monde; et tout cela par la seule puissance d'une âme descendue en elle-même jusqu'à ces lumineuses profondeurs où elle trouve tout ensemble la pure image de l'homme et la pure image de Dieu.

Le catholicisme est un développement du christianisme évangélique, mais un développement qui est une décadence, et cette décadence est précisément celle que subit toute idée lorsqu'elle passe delà vie à la formule. Il faut avoir bien peu le sentiment des grandes choses pour ne pas sentir à quel point les spéculations des conciles et les distinctions de la scolastique dérogent à la majesté de la religion du Christ. Et cependant cette chute même n'est que relative. La vie de Tesprit ne se retire pas tout d'un coup. La liberté ne recule que pas à pas devant la réglementation, et aussi longtemps que la liberté n'a pas tout à fait disparu, le souffle divin ne cesse pas non plus tout à fait de se faire sentir. Chose étrange et certaine i la Réformation a fait moins de tort à l'Église en lui enlevant le nord de l'Europe qu'en la poussant à tout déterminer, tout préciser et tout rédiger. C'est à Trente que le dogme catholique a atteint sa

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perfection^ et c'est dans ce triomphe que le catholicisme a achevé de se dénaturer et de se perdre.

Il en est^ au reste^ du protestantisme comme du catholicisme. Le dogme l^a étouffé. Au commencement^ avec Luther, avec le Luther des premières années surtout, celui que Fanabaptisme n'a pas encore intimidé, la Réformation est toute élan joyeux, confiance céleste, délivrance enthousiaste, parole prophétique. Puis viennent les confessions de foi, et après les confessions, la dogmatique, et après la dogmatique, la scolastique, jusqu'à ce que les théologiens du xvn* siècle aient fait de l'orthodoxie protestante un squelette aussi sec, aussi grimaçant que Ta jamais été Torthodoxie catholique dans les Sommes du moyen âge.

Le dogme, enfin, n'est pas moins funeste en politique qu'en religion. Je n'en citerai qu'un exemple. La Révolution française, elle aussi, a ;eu ses docteurs et ses formules. Elle aussi s'est imaginé qu'on fixait la vérité sur le papier. Elle aussi a cru régénérer la société avec des principes abstraits. Et c'est pour cela que la Révolution a été à la fois si grande et si petite, si féconde et si stérile, et qu'on peut dire, selon qu'on la considère dans ses institutions ou dans ses instincts, qu'elle a passé et qu'elle est encore debout, qu'elle n'a rien laissé et qu'elle est toujours notre inspiration. La Révolution n'a pas encore perdu sa force d'impulsion,

parce qu'elle a été quelque chose de plus qu'une déclaration des droits ou une forme de gouvernement. Ce qui reste d'elle, c'est \ précisément ce qu'elle n'a pas écrit, ce qu'elle ne pouvait écrire; ce sont ses élans et ses aspirations, c'est son besoin de vérité sociale et de justice^

Le dogme suppose une autorité qui le promulgue et le maintient; au dogme religieux correspond un sacerdoce; au dogme politique un pouvoir social discrétionnaire. Le saint-simonisme l'avait bien entendu ainsi. Ses attaques étaient toujours dirigées contre l'individualité, c'est-à-dire contre la liberté; la société devait être réformée par ordre; les pouvoirs se concentraient dans l'État; l'humanité revenait à la théocratie. Ainsi s'explique la politique de l'Opinion nationale. Une grande dictature populaire, la démocratie se réalisant par voie de décrets, l'autorité présidant à toutes les manifestations de la vie nationale, ce programme de M. Guéroult n'est point chez lui affaire de complaisance intéressée, c'est l'expression d'une conviction ancienne, c'est le fait d'une sympathie instinctive. M. Guéroult est un croyant, et l'omnipotence du gouvernement est le dogme cardinal de sa foi.

a 11 nous semble évident, écrit-il, que la France est entrée dans une voie d'organisation conforme à ses antécédents et à son génie propre; que tout ce que TAn-

gleterre obtient de l'inilialive individuelle, de raction de quelques familles puissantes, la France Tobliendra deTinlervention collective des grandes sociétés, de la création d'institutions industrielles, financières, agricoles, coloniales, ayant toutes plus ou moins l'attache gouvernenienlale, et revêtant de [>lus en plus le caractère des fonctions de la vie collective... Ceux qui prêchent dans ce pays le laissez-faire ne s'aperçoivent pas qu'ils professent une théorie anglaise, excellente pour l'Angleterre, où l'initiative réside dans l'aristocratie et dans les familles, toutes, en un sensplus ou moins aristocratiques, mais qui, transplantée en France, ne peut ni ne doit s'y acclimater, parce qu'elle aurait pour effet de paralyser l'action, là où précisément elle peut et sait le mieux se produire. Il ne manque pas de gens que cette absence d'initiative individuelle désole, qui voudraient que l'individu fît beaucoup et qu'on supprimât le gouvernement... Quanta nous, il ne nous paraît pas si facile de revenir sur une tendance qui a ses racines au plus profond de notre histoire, et qui correspond après tout, assez exactement aux défauts comme aux qualités de notre esprit et de notre caractère. On aura beau dire au gouvernement de ne rien faire; ceuxlà même qui lui donnent ce conseil seront les premiers à le mépriser, s'il le suit. Il faut, dans ce pays, conseiller au gouvernement de beaucoup faire, et de bien faire;

car, comme il remplit une fonction dans laquelle il ne peut être suppléé, la France ne se résigne pas à n'être point ou à être mal gouvernée. De là vient^ peut-être qu'elle eslsi ré volutionnaire; qu'elle ne regarde, aufond, et ne traite comme légitimes que les gouvernements qui la comprennent et la conduisent bien, et tant quUls la conduisent bien, et que, nonobstant toute convention contraire, elle renverse en se jouant tous les autres. »

L'auteur connaît mal l'Angleterre : ce qu'il dit du caractère aristocratique de l'initiative chez les Anglais montre assez qu'il n'en parle que par ouï-dire. M. Guéroult, en revanche, connaît la France et son génie national. Personne ne contestera la ressemblance du portrait qu'il en trace. Le seul point sur lequel je diffère de lui, c'est sa conclusion. Il veut que la France se livre au penchant qui l'entraîne; je pense, au contraire, que sa prospérité, si ce n'est son salut, dépend de l'énergie avec laquelle elle saura y résister.

Il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de combattre l'opinion de M. Guéroult. Lorsque, pour la réfuter, on cherche à remonter jusqu'à son dernier principe, on arrive, comme dans tous les débats de ce genre à reconnaître que le désaccord des vues provient d'une divergence dans la conception générale des choses, dans l'idée qu'on se fait de part et d'autre de la vie et de l'humanité. Oc, il en est de cette différence comme de

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celle des goûts : arrivé là, il semble qu'on ne puisse aller plusloin^ quUl n'y ait plus de terrain commun, et que les adversaires soient réduits de part et d'autre à échanger sans fin la stérile expression de leurs préférences personnelles. M. Guéroult se complaît dans rimage d'une nation poussée bon gré mal gré dans les voies du progrès, et du progrès tel qu'il le comprend; le libéralisme, de son côté, demande que la société se gouverne elle-même, et qu'elle accepte la liberté comme la condition fondamentale de toute vérité vraie et de tout développement réel. Qui décidera entre les deux systèmes? Qui ramènera la discussion à quelque principe supérieur? A quel juge des controverses pourronsnous en appeler? Telle est, au fond, la question entre H. Guéroult et le parti libéral.

Eh bien, non ! cette question n'est pas insoluble, car elle est avant tout une question de dignité; et dès lors il suffit pour la résoudre d'invoquer la conscience de la noblesse humaine. J'admets tout ce qu'on voudra; j'admets pour un moment que les gouvernements d'autorité soient plus habiles, plus forts, plus efficaces ; qu'ils administrent plus régulièrement, qu'ils décident avec plus de promptitude et exécutent avec plus de suite : bref, qu'ils soient, comme gouvernements, infiniment supérieurs au régime de la liberté. Mais il faudra bien avouer, en même temps, qu'ils ne tendent pas à

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former des citoyens ; qu'ennemis de Tindividualité^ ils la diminuent et affaiblissent ainsi les caractères; que si les intérêts matériels de la société gagnent à être ainsi gérés^ ses intérêts moraux en souffrent; que si les choses se font mieux sous un pareil régime^ les personnes y perdent de leur valeur; que l'homme^ enfin^ ne se développant qu'en vertu de Tinitiative qu'il exerce^ un gouvernement ne peut concentrer en lui Tinitiative sans amoindrir l'humanité et compromettre la civilisation.

S'il en est ainsi^ la question est déjà tranchée^ puisqu'il est impossible d'admettre que la supériorité matérielle compense l'infériorité morale, et que la fin du gouvernement soit de développer les richesses d'une nation sans s'inquiéter de sa grandeur et de ses vertus. Mais l'avantage même que nous avons accordé auxgou" vernements absolus n'est point réel II est faux qu'un gouvernement de ce genre soit plus favorable qu'un gouvernement libre aux intérêts d'un pays, parce qu'il est faux que les intérêts puissent se passer de l'initiative individuelle, du jeu des forces, de la concurrence, de la liberté. A quelque point de vue qu'on se place, il faut donc reconnaître que le régime d'autorité va à contrefln. 11 gouverne et il méconnaît le but du gouvernement. 11 prétend diriger la société, et il la corrompt; sous prétexte de lui imprimer un mouvement plus énergique,

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il l'atteint dans ses forces vives. Le gouvernement d'autorité^ c'est la cité sans citoyens, c'est le corps sans âme, c'est le mécanisme mis à la place de la vie.

H. Guéroult, au reste, s'est chargé de nous indiquer l'un des principaux inconvénients du. gouvernement tel qu'il le conçoit. aSilaFraïice,dit-il, est révolutionnaire, c'est qu'elle veut être gouvernée, et bien gouvernée; un gouvernement cesse-t-il de remplir ces conditions, elle le renverse. » Le mot est vrai, il est profond. Je doute cependant que H. Guéroult en ait lui-même saisi toute la portée. N'esl-il pas à craindre, en effet, que pour un souverai n vigoureux et capable, il y en ai t plusieurs qui soient faibles ou bornés? N'est-il pas évident qu'un dictateur de génie sera toujours une exception? Et cela ne revientil pas à dire : que la France, telle que la veut M. Guéroult, estcondamnée à de perpétuels bouleversements; que le gouvernement comme il l'entend est un régime essentiellement révolutionnaire? Nous l'avions toujours pensé, mais nous avions toujours pensé aussi que les meilleures institutions sont celles qui se montrent les plus stables, ou, ce qui revient au même les plus souples, celles qui se prêtent le mieux aux développements et aux transformations des peuples, celles qui exposent le moins la société aux périls de l'anarchie. Préconiser comme le plus tutélaire des gouvernements celui dont il est forcé de reconnaître la caducité, telle est la con-

tradiction à laquelle se voit amené le rédacteur de r Opinion nationale. Or, un système qui se contredit est un système qui se juge. M. Guéroult a passé sur ses propres théories une sentence dont il est difficile d'adoucir la rigueur, et dont il est impossible de contester l'autorité.

Décembre 1862.

Je me garderai bien de refaire le livre de M. Janet sur le bonheur. Il n^y a guère à ajouter à cette aimable étude de l'homme et du monde^ à cette énumération si complète des biens intérieurs et extérieurs dont se compose la félicité, à ce commentaire toujours correct, modéré, élégant, sur le thème éternel des méditations humaines, la beauté et la misère de la vie.

J'ai bien moins encore l'intention de refaire le travail dont le livre de M. Janet fournissait l'autre jour le prétexte à l'un de nos moralistes les plus fins, à un écrivain qui sait mêler Tagrément à la solidilé, qui, sous une manière piquante, dissimule beaucoup de droit sens et d'exacte observation. Les choses qui sont

* Philosophie du bonheur ^ par Paul Janet. 4 864 ; %• édition.

dites avec justesse et avec grâce sont des choses définitivement dites, et il serait périlleux de venir parler, après M. Bersot, du plaisir ou de la résignation, du goût ou du devoir S

On a de tout temps recherché (et c'est le plus utile, sans doute) quelles sont les conditions du bonheur. Il est une autre question qu'on se fait moins, parce qu'elle est purement théorique, mais qui a aussi son genre d'intérêt : Quelle est l'essence du bonheur et à quel principe général et dernier doit-on ramener ce grand besoin de la nature humaine ?

Parmi ceux qui ont traité cette question, il en est un qui Ta fait avec une rare puissance. Je veux parler de Spinoza.

On s'attache trop exclusivement dans YÉthiquCy aux deux premières parties. Les trois derniers livres ne sont pas moins extraordinaires par la pénétration morale que les deux premiers par la force de la conception métaphysique.

Voici, en cpielques mots, la théorie du bonheur diaprés

Spinoza. Toute chose, autant qu'il est en elle, s'efforce

'de persévérer dans son être. Cet effort, c'est son essence

même, c'est par là qu'elle existe. D'un autre côté, l'être

d'une chose est susceptible d'augmenter ou de dimi-

* Voyez le Journal des DébaU des 40 el 4 4 mars.

nuer, ou ce qui revient au même, susceptible d'une perfection plus ou moins grande. Appliquez cela à un être doué de conscience, tel que Thomme, et vous aurez Taffection de la joie ou celle de la tristesse^ selon que l'homme aura conscience de passer d'une moindre perfection à une perfection plus grande^ ou. au contraire, d'une plus grande perfection à une moindre. Faisons maintenant un dernier pas. L'homme n'a pas seulement conscience de ce qui se passe en lui, il n'est pas le jouet passif de la joie ou de la tristesse ; l'homme a la volonté, il est capable d'efifort, d'action, il peut se modifier lui-même et modifier les conditions extérieures qui agissent sm lui. 11 en résulte que si la loi fondamentale de l'être est d'être, le besoin fondamental de l'homme sera de constater son être, de l'affirmer, de l'augmenter. Tel est, en effet, le mobile caché de ses actes les plus instinctifs comme de ses efforts les plus ardents. Et quand il a réussi, quand il a conscience d'avoir manifesté et, en quelque sorte, réalisé son être, conscience de son action, de son développement, de sa puissance, alors le besoin le plus profond de sa nature est satisfait, il est heureux : c'est là le bonheur.

Telles sont les idées exprimées en quelques définitions et propositions de la troisième partie de VÉthique. On ne peut rien dire de plus profond, ni qui aille

plus avant dans la question.

402 LE BUNHEUK.

On remarquera, du reste, que La Rochefoucauld se rencontre avec Spinoza. L^amour-propre ou, comme il s'exprime aussi quelquefois, l'intérêt, voilà, selon La Rochefoucauld, le mobile de toutes nos actions. Avec quelle vivacité Tingénieux écrivain n'a-t-ilpas décrit la subtilité de cet instinct : « 11 est dans tous les états de la vie et dans toutes le3 conditions; il vit partout, et il vit de tout; il vit de rien; il s'accommode des choses et de leur privation ; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre; il entre dans leurs desseins, et, ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux; il conjure sa perte, il travaille lui-même à sa ruine; enfin, il ne se soucie que d'être, et pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi.» Pour qui sait lire, cette description n'est autre chose qu'une traduction, dans le langage de la littérature, du principe que Spinoza formulait tout à l'heure dans le langage de la science.

En résumé, qu'est-ce que la vie? Une perpétuelle recherche de soi. Et qu'est-ce que le bonheur? Ce sentiment intense de l'être qui résulte de la bonne opinion qu'on a de soi, cette bonne opinion qu'on a de soi qui résulte de la conscience d'une vie plus intense, d'un être plus complet. Tout est là. Or, comme la poursuite du bonheur est ce qu'il y a de plus universel parmi les hommes, il faut en conclure qu'en possédant le secret

du bonheur et de sa recherche, nous possédons maintenant Texplication la plus générale des passions et des actions humaines. Tout se laissera ramener à un principe si simple, et nous devons croire que les exceptions les plus éclatantes ne sont, en réalité, que des exceptions apparentes.

Je prends un enfant; C'est dans ses jeux que Tenfant montre ce qui est en lui, puisque c'est là seulement que son action est libre. Ces jeux sont avant tout un exercice des forces et des facultés qui demandent à se produire : vigueur, agilité, adresse. A la vérité, il n'y a rien là de particulier à l'enfance. Tous les hommes, à tous les âges, éprouvent le besoin de déjdoyer leur activité. L'un s'adonnera aux exercices du corps, un autre à ceux de rintelligence, un autre à la pratique des arts; ceux-ci aiment le travail, ceux-là préfèrent les plaisirs; mais chacun aime à faire ce qu'il sait faire, et surtout il se sent pressé de faire quelque chose. Le manque d'occupation amène l'ennui, ce pire des maux. L'oisiveté complète et forcée devient un supplice ; si bien qu'on s'en sert, dans la discipline des prisons, pour soumettre les résistances les plus rebelles. 11 y a plus ici cependant que le simple besoin d'éviter l'ennui. 11 est curieux de voir à quel degré de fatigue, de souffrance même, nous pouvons nous soumettre pour le plaisir même de la fatigue et de la dif-

Acuité vaincue; j'allais dire : pour le plaisir même de la peine. Et^ en effets la peine devient ici une cause de plaisir, et nous jouissons de voir que nous savons la supporter, parce que nous puisons dans cet effort une plus haute idée de nous-mêmes.

Revenons à Tenfant. Trois choses caractérisent ses jeux : rimitation de Thomme fait, le goût du bruit, la cruauté. En toutes ces choses, le mobile auquel obéit l'enfant est le même. Il voudrait être grand, fort, un homme, un soldat; il se plaît à rêver qu'il est tout cela; il Test pour un moment, par supposition; son bonheur est de se faire illusion sur la faiblesse de son âge. Son amour du bruit a une cause semblable. Faire un grand bruit, c'est produire un grand effet, et Ton ne peut se savoir la cause de cet effet sans prendre de soi une opinion plus avantageuse. Quel plaisir trouvent tant de gens à batlre du tambour, à tirer des boites, des coups de fusil, des coups de canon? Ils s'imaginent par là être quelque chose de considérable. Ne dit-on pas, par une figure : a Faire du bruit dans le monde;» eh bien, eux, ils en font au sens propre, au vrai sens. J'expUque de même les amusements barbares de l'enfance, a Cet âge est sans pitié,» parce que les cruautés qu'il exerce sur des êtres faibles lui donnent Tillusion de la force. 11 fait souffrir, il peut donc quelque chose, il est donc quelque chose. Casser une aile à un

oiseau, poursuivre un chien à coups de pierre, opprimer un camarade sans défense : autant de manières de savourer sa supériorité.

L'enfant devient homme; son âme s'ouvre aux séductions de la gloire, des richesses, de l'amour.

La soif de la gloire est peut-être la plus active des passions. Cela se comprend. La gloire, c'est l'opinion que les autres ont de nous; c'est, par conséquent, un hommage rendu à notre excellence. Or, nous avons beau être persuadés de notre propre valeur, cette persuasion ne saurait jamais être trop bien établie, fortifiée de trop de preuves, et c'est pourquoi nous acceptons avec empressement le témoignage du verdict public. 11 n'est même pas toujours nécessaire que ce verdict s'appuie sur celui de notre propre conscience. 11 ne nous déplaît point d'être estimé au delà de la stricte justice. On est flatté de passer pour plus riche qu'on n'est. On prend un titre auquel on n'a point de droit. Tel se laisse attribuer un ouvrage qu'il n'a pas écrit. On n'en est pas l'auteur, mais on est jugé capable de l'être; c'est déjà quelque chose. On finit d'ailleurs trèsvite par se croire des titres à une possession que tout le monde reconnaît. Rien ne fait illusion sur la considération que Ton mérite comme celle dont on jouit. Ce miroir nous grandit, je le veux, mais l'image qu'il nous renvoie est bien en quelque manière la nôtre; le

peintre m'a flatté, j'y consens^ mais il n'en est pas moins vrai que j'ai posé pour le portrait.

La passion des richesses n'est pas plus difficile à comprendre que celle de la gloire; car, si la gloire est comme le reflet et Téclat de la force, la richesse, c'est la force même, c'est la puissance sous sa forme la plus courante, la plus commode, la plus incontestée. Être riche, c'est être en état de satisfaire ses désirs, c'est le moyen de multiplier à l'infini son action. Quoi de mieux justifié au fond que l'importance du parvenu? Il n'était rien, et le Yoilà tout. S'il manque quelque chose à son influence, c'est qu'il manque quelque chose à sa fortune. Décuplez-la, et il gouvernera la France; centuplez-la, et il commandera à l'Europe. 11 est vrai qu'il n'y a là aucune valeur personnelle. Notre homme a hérité; il n'a pas même eu besoin du savoir-faire de l'industriel, de la sagacité du spéculateur. Qu'importe ! sa richesse, c'est lui apparenunent. 11 Ta reçue de ses parents comme son nom, comme l'existence même. Que dis-je? Notre homme devrait sa fortune à un coup de dés qu'il ne s'en saurait pas moins de gré pour cela. La fortune l'honore, lui; les autres n'ont que du guignon. 11 a parié juste; n'est-ce donc pas un mérite? Au surplus, l'expérience est là : il est incontestable qu'un homme , en devenant riche, ne grandit pas seulement dans l'estime des autres, il grandit dans la sienne

propre; il se considère davantage; il a de soi nne plus douce et plus flatteuse opinion.

Nous voici arrivés à Tamour. Je n'imiterai pas M. Janet , qui n'en parle que du bout des lèvres. Il semble que, pour lui> ce grand mot soit un gros mot. En vérité, Tuniversité est bien prude. Le bonheur sans Tamour! c^est comme qui dirait la pièce d^Hamlet sans le rôle d'HamIet. Pascal était plus hardi. « Qu'une vie est heureuse, s'écrie-t-il, quand elle commence par Pamour et qu'elle finit par l'ambition ! Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là.» Allons, voilà qui est dit! Pascal dissipe les scrupules que M. Janet avait manqué me donner. Le pire, d'ailleurs, qui puisse m'arriver, n'est-ce pas de manquer un prix Montyon ?

Il semble, au premier abord, que l'amour soit inconciliable avec une théorie qui explique toutes les actions et les passions de l'homme par le besoin de se grandir à ses propres yeux. Ce n'est pas nous, pourrait-on dire^ que nous aimons dans l'amour, c'est une autre personne; et cela est si vrai que l'amour peut subsister sans espoir; que, réduit à de vains désirs, il ne diminue point pour cela, mais qu'il se ronge, qu'il se consume, qu'il devient la cause d'effroyables douleurs, douleurs auxquelles consent la victime, douleurs qu'elle s'en voudrait de ne point ressentir, et qu'elle préfère hautement au bonheur de l'indifférence.

Cette manière de présenter les choses n'est que plausible^ elle n'est pas juste. L*amour a beau n'être point partagé^ il aspire à l'être^ et ce désir marque son essence. Aimer^ c'est se complaire entièrement dans une autre personne^ mais c'est vouloir en même temps être payé de retour. Voilà ce qui distingue Tamour de la simple admiration, de la simple adoration. Mais qui ne Yoit ce qui en résulte? Nous aimons pour être aimés> nous désirons avec passion charmer la personne qui nous a charmés^ nous mettons notre bonheur à occuper toutes les pensées d'un être que nous plaçons nousmêmes au-dessus de tous les autres; qu'est-ce à dire^ si ce n'est que tous nos vœux^ en définitive, reviennent à ceci : occuper une plus haute place dans notre propre estime en voyant notre mérite reconnu par une personne dont nous faisons nous-mêmes un cas extraordinaire? Et qui ne sait^en effets que les amants se regardent toujours comme indignes^ qu'il y a de la reconnaissance dans la joie que leur inspire le succès, que la vanité flattée a une part principale dans cette surprise déUcieuse qui inonde l'âme lorsqu'elle arrive à l'assurance que sa tendresse est partagée *?

* Tel n*est pas, il faut bieo le reconnaître, le jugement de la

poésie :

Love was gtven.

Encouragea, tanctioned, chiefly for this end : For this the passion io excess was driven — T?utt sélfmight he annulled.

WoRDSwosTB, Laodamta,

Je ne m'arrêterai point à la religion. Il est trop apparent que riiomme se cherche en Dieu, et que, s'il se livre sans partage à Têlre infini, c'est afin que l'être infini lui-même , Têtre suprême, l'idéal absolu s'abaisse jusqu'à lui et lui tienne lieu de tout. Les subtilités du quiétisme le plus raffiné ne sauraient nous donner le change. Fénelon , madame Guyon , aimeront Dieu d'un amour si désintéressé qu'ils n'éprouveront plus ni le désir du salut ni la* crainte de l'enfer; cela signifie tout simplement que le salut, que le paradis pour eux, consiste précisément dans le sentiment sublime auquel ces grands contemplatifs se croient arrivés. Il faut dire de ces prétentions ce que La Rochefoucauld a dit de l'amitié: «Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous. » Or, aimer par rapport à soi, aimer pour soi, qu'est-ce autre chose *que s'aimer soi-même? Le mot est dur, mais on ne sortira pas de là; autant vaudrait essayer de sauter hors de son ombre.

Cela est si vrai que la recherche de soi se montre jusque dans le dévouement, et devient, pour qui sait analyser les choses , la cause du sacrifice par lequel nous renonçons à nous-mêmes. Qu'on ne crie pas au paradoxe ! Je m'expose à une mort certaine pour sauver la vie à un ami, mieux que cela, à un passant, au premier venu. J'ai apparemment un motif pour en agir ainsi. Ce motif, il n'est pas nécessaire de le chercher bien loin :

c'est rbéroïsme même de Tacte^ sa grandeur, sa sublimité. Je me suis dévoué parce que le dévouement m'a paru une noble chose, et que j'ai éprouvé le besoin de me grandir ainsi à mes propres yeux^ dans ma propre estime; et ainsi, en sacrifiant ma vie, en livrant mon être à la destruction , je n'ai fait que Taffirmer d'une manière plus éclatante. J'ai, comme dit l'Écriture, perdu ma vie pour la retrouver.

L'analyse dont on vient de suivre les opérations ne toucbe qu'aux principales affections de l'bomme, mais qu'on regarde à ses sentiments secondaires^ à ses actes de tous les moments, aux traits de caractère les plus fugitifs; qu'on suive, dans leurs infinies manifestations, l'ambition des hommes, la coquetterie des femmes, les rivalités de tous, et l'on reconnaîtra partout l'action d'un même principe, le règne d'une même loi : l'homme, au fond, n'a qu'un besoin, celui d'être.

Et c'est pourquoi aussi la vieillesse, le déclin, la mort, ont pour l'homme les terreurs que nous savons. Ces terreurs, à considérer les choses philosophiquement, paraissent peu fondées. Être moins fort, moins beau, jouer un moindre rôle, puis enfin n'être plus : la belle affaire! Ne pas être, est-ce donc un mal? Et n'y a-t-il pas une contradiction à s'affliger de la perte d'un bien, quand la jierle de ce bien implique qu'on ne sera plus là pour en sentir la privation? A la bonne heure I et ces

raisonnements ne manquent pas de force; mais que peuvent-ils contre cet instinct puissant de l'être qui est la condition de Têtre, contre ce besoin opiniâtre d'existence qui est le principe même de la vie? Aussi, de toutes les croyances, la croyance à Pimmortalité estelle la plus solide, la plus universelle. Il n'est qu'un seul peuple considérable qui s'en soit tout à fait passé : ce sont les Hébreux.

Mars 1864.

« 11 n^y a que les sots qui niaient jamais fait de sottises, comme il n^y a que les pauvres qui n'aient jamais perdu quelques milliers de francs, d Le mot est paradoxal, mais il a Tair fait pour M. Âbout. M. Âbout est de ceux qui perdent souvent la partie, mais qui savent toujours prendre leur revanche. 11 a beau faire des chutes , d'une façon du de Tautre il se remet aussitôt sur ses pieds. Souple, fuyant, divers, il déroute les jugements. Vous croyez tenir Tauteur de Guillery : nullement, c'est un économiste qui parle budget et défrichements. Il vous semblait un peu plein de lui-même : eh bien, voici une dédicace où il s'exprime, sur son propre compte, avec une modestie très-digne et très-

* Edmond About, U Progrès. 4 864,

sincère. Vous ne saviez voir en lui que la fantaisie de l'artiste^ les paradoxes de Tbomme d'esprit, peut-être même les habiletés d'un écrivain qui veut à tout prix faire parler de lui. J'en suis fâché pour vous, car il vous faudra reconnaître, dans le nouveau livre de M. About, un bon sens à l'épreuve de tous les préjugés, de toutes les exagérations, et, qu'on me passe le mot, de toutes les blagues de notre temps. Peut-être avais-je fait tort jusqu'ici à H. Âbout, mais je confesse que j'ai été agréablement surpris en trouvant chez lui un libéralisme du meilleur aloi. On n'a jamais montré plus de respect pour la liberté vraie, ni plus de courage pour séparer de la cause du perfectionnement social et politique les théories creuses et les fanatiques déclamations.

La raison pour laquelle je suis plus disposé peut-être que d'autres à rendre justice à H. About, c'est que je ne cherche pas chez lui les qualités qui ne seraient point dans la nature de son talent. Je n'ai jamais pensé à lui demander une œuvre très-élevée ou très-profonde, très-fine ou très-distinguée. Je n'ai pas ouvert son volume dans l'espoir d'y trouver des vues philosophiques. Que le lecteur fasse comme moi ; qu'il consente tout bonnement à être amusé : il le sera, et comme il se verra en même temps intéressé et instruit, il éprouvera pour l'auteur le sentiment^ 1^ plus propre de tous à

LE PROGREî"^. 415

désarmer la critique^ je veux dire la satisfaction de recevoir plus qu'on n'avait espéré.

11 n'y a pas à dire, M. About est amusant. Il a Infiniment d'esprit. 11 en a presque trop, puisqu'il a essayé naguère de faire avec son seul esprit des ouvrages d'un genre où Ton ne réussit pas sans un peu d'imagination et de sentiment. Quant à ce gros volume sur le Progrès, il est plein de gaieté. On y verra une analyse de la cote des contributions qui esl aussi piquante que le fameux Rapport aux actionnaires dans le Roi des montagnes. Et cependant, en fait même d'esprit, il importe de prendre M. About pour ce qu'il est et ce qu'il veut être. Ceux qui ne peuvent parler de lui sans nommer Voltaire n'y entendent rien. Le génie de la plaisanterie française a beaucoup changé depuis Voltaire. On assure qu'il y a une nouvelle école de calembour, de rebus.Eh bien, il y a aussi une nouvelle écoled'esprit,etM.Aboutestrun des représentants de cette nouvelle école. On mettait autrefois l'esprit dans les choses, on le met aujourd'hui dans les mots. Nous nous contentons d'un rapprochement imprévu, sans nous soucier du sens qui s'y attache. Le plaisir ne consiste plus dans la finesse de Tallusion, mais uniquement dans la surprise delà rencontre. On n'est plus spirituel, on est drôle. M. About excelle dans ce genre, que j'oserais appeler charivarique; il en a donné des exemiiles qui sont restés célèbres. Ainsi,

lorsqu'il écrivait un jour que les États du pape renferment trois millions de catholiques^ sans compter le petit Morlara. Cela est plaisant^ cela fait rire, parce qu'on ne s'y attend pas; mais cela n'est point proprement de l'esprit^ parce que^ au fond^ cela n'a pas de sens. Est-ce à dire que ces procédés ne soient pas de bon aloi? Nullement. La littérature est assez vaste pour contenir tous les genres. Il y a place pour la farce à côté dé la comédie. Et puis^ n'a-t-on pas toujours raison quand on sait mettre les rieurs de son côté?

Passons de l'auteur à son sujet. Le progrès ! Le progrès, sachons-le bien, c'est la question des questions^ c'est le problème de la destinée de l'homme ; c'est, pour ramener les choses à leur expression la plus générale, le fond même du débat entre l'optimiste et le pessimiste, entre le croyant et le sceptique. Le croyant, en dernière analyse, est un homme qui croit que le monde a un sens, et la vie humaine un idéal. Telle est précisément la signification des discussions sur le progrès.

Au reste, il en est de ce débat comme de tant d'autres; les difficultés dont il est entouré viennent de ce que l'on reste dans les généralités, faisant porter sur l'ensemble d'une notion très-complexe des considérations qui s'appliquent à l'un ou à l'autre seulement des éléments dont il se compose. Il arrive ainsi que tout le monde finit par avoir également tort et raison.

On dit qu'il faut diviser pour régner. 11 est bien plus nécessaire encore de distinguer pour comprendre. Essayons-donc de passer du mot à ses acceptions diverses, du principe à ses applications.

Qu'entend -on par progrès? Un perfectionnement continuel^ un passage incessant du bien au mieux^ un accroissement sans fin de la somme du bonheur sur la terre. Le progrès implique trois choses : il suppose que chaque résultat obtenu devient aussitôt le point de départ d'une conquête nouvelle; il suppose, par suite, que ce mouvement va toujours s'accélérant, se multipliant par lui-même, formant une progression plus que géométrique; il suppose enfin que le but recule sans cesse, que les horizons s'étendent à mesure que nous avançons, que l'humanité est destinée à marcher toujours sans arriver jamais.

Comme il arrive d'ordinaire, cette idée du progrès a été empruntée à un ordre de faits où elle trouve sa réalisation, puis étendue à d'autres sphères de la vie humaine où elle n'est plus d'une appUcation aussi évidente.

11 y a progrès, au sens le plus strict du mot, dans les

sciences positives et les arts utiles. L'astronomie et la

physique n'ont jamais perdu un pouce du terrain

qu'elles ont conquis, et elles continuent à profiter des

découvertes déjà faites pour en faire chaque jour de

118 LE PUOGKES.

nouvelles. La progression est plus sensible encore dans les inventions mécaniques. Un moteur une fois trouvé^ il est trouvé pour tous les siècles. Un appareil une fois adapté à ce moteur^ on pourra en perfectionner le mécanisme^ mais on n'en perdra plus le souvenir ni l'usage. La montre^ la machine à vapeur, le télégraphe électrique, sont autant de faits acquis, et il n'est point téméraire de^croire que,danscenl ans, de nouvelles inventions auront dépassé celles qui excitent aujourd'hui notre élonnement. Non-seulement donc la société ne saurait rétrograder vers une condition industrielle inférieure à celle dont elle jouit, mais la vie matérielle de rhomme continuera certainement à devenir plus facile. Tandis que Thomme riche de nos jours possède mille biens qu'ignorait le monarque d'autrefois, le niveau du bien-êlre général s'est prodigieusement élevé. Voilà donc un domaine dans lequel le progrès est réel, incontestable. Or, à quoi tient ce progrès? A cette circonstance que les connaissances dont se composent les sciences mathématiques, les sciences d'observation et les arts industriels, sont essentiellement impersonnelles. Elles dépendent aussi peu que possible du génie naturel de celui qui s'en rend maître. Elles sont affaire d'enseignement et de mémoire. Elles se transmettent sans s'altérer. Le simple écolier peut en savoir ici autant que l'inventeur. Le dépôt passe de main en main ;

plusieurs y ajoutent, personne n'en enlève rien. D'où il suit que ce dépôt va toujours s'accumulant, que les gains faits vont toujours se capitalisant, que chacun devient comme le possesseur et le représentant des découvertes faites avant lui, et peut employer toute son intelligence et son activité à y apporter des accroissements. Le point de départ ne recule jamais; au contraire, chaque effort individuel le reporte plus loin en avant, et contribue ainsi à son tour aux perfectionnements ultérieurs. La capitalisation incessante des résultats acquis, telle est la cause et la loi du progrès.

C'est dire qu'il n'y aura progrès que dans la mesure où cette loi s'exercera. Le progrès est absolu dans la sphère des connaissances positives, parce que la loi dont il s'agit y règne absolument; le progrès ne sera que relatif partout où Thomme ne poiTrra s'approprier qu'imparfaitement les travaux de ses devanciers.

Ainsi la marche du progrès n*est pas aussi régulière dans les sciences historiques que dans les sciences exactes ou même dans les sciences d'observation, parce que la part de Taplitude et du goût individuels y est plus grande. Il y a, sans doute, dans le soin apporté aux recherches, dans les opérations de la critique, dans la manière même de présenter les faits, un perfectionnement de méthode qui s'impose avec une autorité croissante à ceux qui entreprennent de raconter le passé.

On exige aujourd'hui de rhistorien infiniment plus de science^ plus de sagacité^ plus d^art qu'on ne faisait autrefois. Augustin Thierry a rendu les Yell} et les YiUaret impossibles; Hume, venant après Hacaulay^ ferait autrement qu'il n'a fait; l'exemple de H. Renan influera^ bon gré mal gré^ sur ceux qui parieront après lui de la vie de Jésus. Et cependant il est clair que le progrès ne s'enchaine pas ici au progrès avec la même régularité et la même sûreté que dans la mécanique ou l'anatomie comparée. Il y a plus de place pour la diflérence des esprits. Copernic^ Kepler^ Newton ont trouvé le système de Tunivers pour tout le monde; personne n'a tellement découvert le moyen d'étudier et de présenter les faits, qu'il n*y ait plus qu'à le suivre; latàche^ en un sens, est toujours à recommencer. Le progrès est encore moins sensible dans les lettres el les beaux-arts. Cela est si vrai, qu'on discute tous les jours encore sur la supériorité des anciens ou des modernes. J'ajoute que si Ton ne s'est jamais entendu à ce sujet, c'est qu'on n'a jamais fait une distinction indispensable. Il y a deux choses dans les arts: ce qui s'apprend et ce qui ne peut s'apprendre; ce qui tombe dans le domaine commun et ce qui appartient aux dispositions natives de l'individu ; en un mot, les procédés et le génie. Et par procédés, je n'entends pas seulement la partie purement matérielle de Tart. Il est

clair que le dernier de nos rapins a sur Apelles l'avantage d^une palette mieux préparée, comme le moindre de nos sculpteurs a, pour tailler le marbre^ des instruments plus fins que Phidias. Mais il y a^ de plus^ les rubriques du métier, Téducation de Tœil, l'habileté de la main^ la science des effets^ le chic, toutes choses qui^ dans une certaine mesure, s'enseignent et se généralisent. Le niveau même du goût n'est pas sans s'élever. Le génie reste rare, le talent court aujourd'hui les rues. Pourquoi cela? Parce que le talent est moins individuel que le génie. Le génie est le don mystérieux de la puissance créatrice; il se manifeste aussi bien dans la pauvreté des moyens, Timperfection des procédés, la rudesse du goût, qu'au milieu des ressources de la civilisation la plus avancée. Le génie, c'est la part souveraine de Tindividualité dans l'œuvre. 11 ne se transmet pas. 11 ne se capitalise pas, 11 ne produit pas d'autres génies. Un poëte n'est pas nécessairement plus grand parce qu'il a été précédé par d'autres poètes. Le talent, au contraire, se compose d'aptitudes qui se développent par la vue des chefs-d'œuvre et par la pratique. Une s'enseigne pas, et toutefois il dépend, à bien des égards, de la culture générale de la société.

Le génie et le talent diffèrent si bien, que le premier semble diminuer à mesure que le second augmente. Tandis que le goût et la pratique des arts se répandent,

Tart, au sens le plus élevé du mot^ décline. Il ne faut pas s'en étonner. Il est naturel que Tinvention devienne plus difflcile à une époque où toutes les voies sont abordées^ où tous les essais sont faits. L'originalité exige alors un effort plus vigoureux. Ce n'est pas tout. La naïveté est peut-être une condition indispensable du génie. Les plus grands artistes sont ceux qui ont eu le moins conscience de leur supériorité^ ceux du moins qui ont le moins réfléchi à leur art. L'analyse est mortelle à rinspiralion; elle ôte au poêle de sa sérénité, de sa candeur, de sa foi. Or, une époque de civilisation très-avancée est nécessairement une époque de science, où Ton a beaucoup comparé, beaucoup jugé, beaucoup discuté sur toutes choses. On a des modèles, et malgré soi on les imite. On a entendu proposer des théories, et malgré soi on y a égard. Virgile sait trop bien son Homère, le Tasse sait trop bien son Virgile. Gœthe est un grand génie, mais il a plus de science que son génie même n'en peut porter; quand on raisonne si bien sur Hamlety on risque fort de ne pas être un Shakspeare.

Passons des arts à la politique. Ici encore le progrès est loin de se produire avec là même force d'évidence et la même suite que dans les arts utiles. Beaucoup d'esprits ne vont-ils pas jusqu'à contester le progrès dans les institutions? Ceux qui l'admettent ne sont-ils pas forcés aussi d'admettre bien des défaillances, bien

des défaites même de la société? La raison en est que nous avons devant nous un phénomène complexe. La vie politique d'un peuple repose sur des idées, telles que celles de la justice, de Pégalité, de la liberté. Ces idées, une fois qu'elles sont entrées dans la conscience générale, n'en sortent plus. Au contraire, elles font toujours plus de chemin, s'emparent des esprits avec plus d'énergie, atteignent toutes les classes, Unissent par être irrésistibles. Ces idées deviennent ainsi le principe d'un mouvement, la cause d'un progrès, et si l'homme et la société ne vivaient que d'idées, rien n'empêcherait les États de se développer indéfiniment dans le sens le plus conforme au droit et à la raison. Malheureusement, si les hommes ont des intelligences, ils ont aussi des besoins et des passions. Les idées sont une force sans doute, mais les mœurs en sont une autre, et dont il est impossible de faire abstraction. La liberté ne s'établit solidement chez un peuple que lors* qu'elle s'appuie sur le respect de tous les droits, sur la tolérance pour toutes les opinions, sur les ménagements pour tous les intérêts. Or, c'est là affaire de caractère et de conduite, et par conséquent il n'y a là progrès que dans la mesure où la morale elle-même est susceptible de perfectionnement.

Nous voici arrivés au progrès moral, c'est-à-dire à la partie vraiment difficile et délicafe du sujet que nous

avons abordé. C^est ici surtout que les faits semblent se contredire^ et, par conséquent, qu'il importe d'en fixer la portée et la signification.

Des deux côtés opposés assertions également plausibles, déclamations également éloquentes.

Les uns prennent nos statistiques, les rapports de notre police, les comptes rendus de nos tribunaux; ils énumèrent les scandales publics et les turpitudes qu'on ne se dit qu'à Toreille; ils invoquent le témoignage des observateurs les mieux placés, le commissaire du quartier, le directeur des consciences, le notaire, le médecin. Ils passent tour à tour des vices du riche à ceux du pauvre, des désordres de la ville à ceux de la campagne; ils nous montrent partout Tavidité, la bassesse, la luxure; ils nous demandent si c'est là le progrès dont on fait tant de bruit, si le monde moderne est vraiment supérieur à celui qu'on a vu jadis s'affaisser dans sa propre corruption, si les hommes ne sont pas éternellement les mêmes.

Les partisans du progrès, sans s'inscrire en faux contre toutes ces assertions, ne se tiennent pas néanmoins pour battus. Ils ont aussi des faits à invoquer. Le christianisme a certainement introduit un nouvel idéal moral dans l'humanité, et cet idéal n'est pas resté sans agir sur les mœurs. Nous avons des vertus que ne connaissaient pas les anciens. L'humanité, la véracité,

la pudeur, n'existaient point jadis ou n'avaient point le même sens. La notion du devoir était moins profonde, moins absolue. Nous avons appris le respect de Thomme et de la vie humaine. Nous avons aboli Tesclavage et la torture. Nous avons affranchi la femme, relevé le pauvre. Nous avons des asiles pour tous les maux. Les caractères sont peut-être moins forts, les héros plus rares ; mais ici, comme dans tout le reste, le niveau général s'est élevé, et la moyenne de la moralité est supérieure aujourd'hui à ce qu'elle était, non-seulement dans le monde païen, mais au moyen âge, mais au siècle dernier.

Comment concilier des assertions aussi opposées? Par une simple distinction. Il y a deux éléments dans ce qu'on appelle la morale, l'un qui est susceptible de perfectionnement, Tautre qui échappe au progrès et qui nous ramène éternellement au point de départ.

La partie progressive de la morale, ce sont les idées morales. De même que chacun apprend à ses dépens bien des principes et des vérités qu'aucun enseignement n'aurait pu lui révéler, de même l'humanité, dans le cours des siècles, acquiert un fonds de sagesse pratique. Les résultats de Texpérience collective se fixent, et en se fixant s'accumulent; ils se transmettent parles institutions, l'éducation, la littérature, l'opinion; ils for-

ment ce qu'on appelle les mœurs publiques. II y a place là pour un progrès réel et continu.

En revanche^ chaque homme qui vient au monde y apporte la même nature qu'y ont apportée ses ancêtres^ les mêmes besoins^ les mêmes appétits^ les mêmes passions. L'humanité a beau vivre et apprendre^ elle ne se modifie pas dans son fond. L'éducation et le milieu agiront bien sur elle, mais sans la renouveler d'une manière définitive. Beaucoup continueront d'échapper à l'empire des principes établis. 11 y aura toujours des faibles, des vicieux^ des coquins, des scé< lérats. En ce sens donc^ il n^y a point progrès. La tâche est toujours à recommencer, et il serait vain d'attendre un perfectionnement qu'exclut la nature même des choses.

Ce serait peu, si le progrès moral n'était compromis d'une autre manière encore. Nous avons vu que l'art exige une certaine naïveté, incompatible avec les habitudes réfléchies de la pensée moderne. 11 en est malheureusement de même de la moralité. La critique, dont le propre est de tout mettre en question, ne s'est pas arrêtée devant le principe même du bien. Là aussi on est venu à se demander : Comment? Pourquoi? A quoi bon? Or, Tidéal s'évanouit dès qu'on l'analyse. C'est un sentiment qui a déjà disparu, lorsqu'on commence à en discuter la légitimité ou la valeur. L'attitude critique

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de l'esprit est difficilement conciliable avec cette vie toute d'instinct, d'intuition, d'obéissance spontanée, qu'on appelle la vie morale. Prenons, par exemple, le sentiment de l'honneur, de Thonneur qui n'est,à vrai dire, qu'un autre nom pour la vertu et le caractère. L'honneur est l'âme de la vie civilisée. C'est à lui qu'on en appelle tacitement en toutes choses, et en dernier ressort. Il fait la valeur du soldat, le crédit du négociant, le respect mutuel et la confiance sans lesquels il n'y a point de sécurité. Là où il manque il n'y a plus rien. On frémit dépenser à ce que serait l'humanité, si on en retranchait entièrement le respect de soi-même, le soin de la dignité personnelle. Et cependant, gardons-nous de le méconnaître, rien n'est plus subtil que rhonneur et les sentiments semblables. Ils ne subsistent qu'à la condition de ne point se raisonner. Une société qui cherche trop curieusement à s*en rendre compte est une société déjà atteinte dans les sources de la vie, et que les épreuves seules pourront sauver en la ramenant à la nsuveté des impressions et à la simplicité du caractère.

Progrès, au sens absolu du mot, dans les sciences exactes et dans l'industrie; progrès purement relatif dans les lettres et les beaux-arts; progrès fatalement limité par l'imperfection humaine dans les institutions sociales et dans la moralité : voilà ce que donne l'exa-

men de cette grande question du progrès lorsque, cessant de nous mouYoir au milieu des idées générales et des termes abstraits, nous cherchons à serrer de plus plus près cl la nature des choses et les conditions mêmes du perfectionnement.

Avril 4864.

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