Les Conférences Chateaubriand, La Chaldée, page h
Sur ce, on peut faire deux hypothèses.
Ou bien les Sémites ont trouvé cette civilisation, ces institutions, ces religions, dans tous ces pays de culture, ou ils les ont apportées. La première hypothèse suppose que partout les nomades vainqueurs ont trouvé le même esprit religieux, les mômes institutions et qu'ils les ont adoptées.
Peut-on citer dans l'histoire ancienne l'exemple d'un peuple victorieux assez fortement groupé pour conserver sa langue et qui ait renoncé à sa religion pour embrasser celle du vaincu ? Comment expliquer que ces institutions fussent les mêmes dans cet espace immense ? Quelle relation entre ces populations et le territoire assez restreint de la Basse-Chaldée? Les Sumériens que nous voyons toujours conquis par les Sémites, avaient-ils été d'abord des conquérants? Ou s'étaient-ils répandus dans toute cette partie du monde ancien?
Si, au contraire, les Sémites ont apporté partout avec eux leurs institutions, comment avaientils été tous à l'école des Sumériens? Prenons un exemple. Si les institutions du Code de Hammourabi sont les institutions de Sémites devenus civilisés, on s'explique fort bien leur ressemblance avec celles des Hébreux, plus rapprochés de la vie nomade. Mais comment les institutions des Sumériens civilisés ont-elles été la source commune des deux Codes ?
D'un côté, nous avons un groupe considérable
de populations qui apparaissent au grand soleil de l'histoire, populations énergiques, douées en particulier d'un sentiment religieux profond. Leurs religions sont en parfaite harmonie avec leurs institutions, leurs institutions étaient assez bien adaptées à la race pour se retrouver dans les grandes lignes parmi des situations aussi différentes que la vie nomade et la vie de culture. Et il faut que tous ces peuples aient emprunté tout, écriture, art, sciences, institutions, religion, tout, à un petit peuple subjugué par une de leurs tribus ! Or, quelle raison a-t-on de soutenir que les Sémites ont emprunté leur écriture au dehors ? Les principales sont que cette écriture n'est bien adaptée ni aux sons, ni aux vocables sémitiques. Raisons très graves et peutêtre décisives. Si l'on constatait que l'écriture est faite pour la langue, le problème ne se poserait pas. Mais il faut raisonner de même lorsqu'il s'agit du reste. La langue des Sémites est en parfaite harmonie avec leur imagination, leur imagination se retrouve dans leurs institutions, leurs religions', et on pourrait ajouter leurs arts. Comment peut-on supposer qu'ils ont
1. M. Tluireau-Dangiii tlit excellemiaenl f/. /.. p. 3) : « Le réalisme est peut-élre le trait le plus caractéristique et le fond même de l'esjjrit chaldéen. Cette philosophie aboutit tout naturellement au pessimisme. De la littérature chaldOeune se dégage une conception âpre et sombre do la condition luuiiainf. toute pénétrée par l'horreur de la rnort, la hantise du péché, la crainte de l'invisible », etc. Ce sont là des traits communs à tous les Sémites, c'est le fond de l'esprit sémitique.
emprunté tout cela aux Sumériens, appartenant à une race différente, et vaincus?
L'exemple des Romains et des Grecs revient toujours à la pensée : Graecia vida ferum victorem cepit. Mais il faut se rappeler aussi à quelle mesure Viraile a réduit l'adage d'Horace. Que les Grecs fassent des statues et soient de bons avocats, mais c'est à Rome de gouverner les peuples. Et même à Ryzance, le Grec dut se contraindre à rédiger des lois selon l'esprit romain. Encore les deux peuples avaient-ils conscience d'une ancienne parenté qui leur permettait d'établir l'équivalence de leurs dieux. Rome pourtant ne renonça jamais aux siens.
L'hypothèse de M. Thureau-Dangin est fort radicale.
Celle que j'ai proposée me parait toujours beaucoup plus simple. Je ne songe pas à nier le phénomène de l'invasion des Sémites nomades et leur adaptation à une civilisation plus avancée. Mais l'adaptation est d'autant plus facile qu'il n'y a point entre les vainqueurs et les vaincus des différences trop profondes. Les Sémites de Sargon d'Agadé et de Hammourabi en pénétrant en Chaldée y ont trouvé une civilisation supérieure à la leur et l'ont adoptée. Mais c'est précisément parce qu'il y avait entre les deux populations une sorte d'harmonie préétablie dont ils ne se sont probablement pas doutés eux-mêmes.
Peut-être dira-t-on que dans ces termes la
question se réduit à savoir si les Sumériens étaient de la même race que les Sémites, ce qui nous échappe et n'a pas grande conséquence, la notion de race étant si peu déterminée.
Aussi ne s'agit-il pas ici de la transmission du sang. Ni la race n'est une donnée distincte sans une certaine civilisation propre, ni une civilisation n'est parfaitement homogène si elle ne produit pas au dehors l'impression d'une race distincte. La question est posée entre deux groupes sociaux ayant des caractères différents. V eut-il en Basse-Chaldée deux civilisations assez distinctes pour qu'on les oppose l'une à l'autre, celle des Sumériens et celle des Sémites? M. Thureau-Dangin répond comme nous qu'il n'y eut qu'une civilisation et que c'est celle des Sumériens, qui a transformé les Sémites, sauf la langue. Mais puisque cette civilisation est partout ailleurs celle des Sémites, on demande les preuves de l'existence des Sumériens, non Sémites, race et civilisation, si aucune institution, aucun usage religieux, et pour ainsi dire aucune métaphore, ne peut être alléguée qui ne s'explique comme découlant naturellement de l'esprit sémitique. On nous dit que les Sumériens avaient une langue à eux. Je suis tout disposé à suivre l'enseignement des maîtres pour ce qui regarde la philologie cunéiforme, mais je vois qu'ils ne sont point entièrement d'accord, et je voudrais que l'hypothèse d'une lan-
gue sumérienne parlée en Chaldée^ et véhicule d'une civilisation avancée, fût conciliable avec le développement normal des Sémites, bloc fort résistant.
Et enfin s'il y eut en Basse-Chaldée avant l'arrivée des Sémites des Sumériens parlant et écrivant une langue non sémitique, tout ce que nous pouvons conclure, c'est que les Sémites envahisseurs leur ont emprunté cette écriture avec un certain usage de la langue. De même qu'ils ont contraint cette écriture à écrire leur propre langage, ils ont imposé aux Sumériens la domination de leurs religions et de leurs institutions. La civilisation chaldéenne s'exprime dans une langue sémitique parfaitement adaptée, et c'est le cas des autres Sémites. C'est un fait. Il faudra donc, si l'on veut réserver aux Sumériens quelques éléments hétérogènes, faire la preuve de cette hétérogénéité, selon l'ancienne méthode. Concéder qu'il n'y eut qu'une civilisation, c'est réduire à rien la part des Sumériens, si l'on ne veut leur accorder tout, ce qui est trop.
1. M. Brùnnow ne voit en Rabylonie que très peu de restes d'une civilisation proprement sumérienne. II lui paraît plus vraisemblable que les Sumériens habitaient le nord ou le nordouest de la Mésopotamie. Les Sémites leur auraient emprunté leur écriture et leur littérature. Et à supposer que les Sumériens aient dominé à un certain moment sur la Babylonie, tous ies éléments non sémitiques de ce pays ont été absorbés par les Sémiles,,elc. {Zeilschrl.fi, fiir Assyriologie, tome XXVIII (1913), p. 377 ss.).