‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 63 sur 109 · SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN, A PROPOS DES ORIGINES DE LA VULGATE · texte numérisé non relu

SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN, A PROPOS DES ORIGINES DE LA VULGATE

{Bullelin de iUlérature ecclésiastique, levrii'r 18'.I9)

Depuis que le triomphe de la scolastique a introduit dans la théologie plus de régularité, de fixité et d'harmonie, on s'imagine aisément que tel a toujours été l'état des choses. Et l'on voudrait voir régner dans Texégèse de la Bible un ordre aussi parfait, comme si les règ-les immuables de la déduction logique pouvaient s'appliquer avec la même rig-ueur dans une matière où la philologie, la critique littéraire, l'histoire, et combien de manières d'histoire, supposent nécessairement une certaine contingence. Évidemment les mêmes critères ne peuvent s exercer dans la région des idées et dans celle des faits, et si la doctrine de la Bible demeure la même, il faut reconnaître que, dans le détail, l'établissement du texte, la traduction et l'exégèse ont subi d'immenses modifications. C'est parce qu'elles n'ont de ce fait qu'une idée

très confuse, considérant l'exégèse des saints Pères comme une somme théologique, que beaucoup de personnes s'effraient à la pensée d'une interprétation nouvelle. Que peut-on dire encore de nouveau après tant de commentateurs, et l'épithète de « nouveau » n'est-elle pas une flétrissure? Il ne sera pas inutile, dans cet état d'esprit, de redire une vieille histoire dont chacun peut tirer facilement la moralité.

Au commencement du cinquième siècle, il existait une question biblique. L'esprit traditionnel, le respect dû à l'autorité ecclésiastique et aux usages consacrés se trouvait en présence d'un esprit nouveau, désireux avant tout d'asseoir sur des bases solides l'exégèse des Saints Livres et leur défense contre les ennemis de la foi. Les causes de ce malaise étaient lointaines.

Il s'agit surtout de l'Ancien Testament. L'Église ne l'avait jamais étudié dans son texte original. Lorsque le christianisme parut, dans tous les milieux hellénistes, ceux où il pénétra d'abord, l'Ancien Testament était lu en grec, dans la célèbre version que l'on attribuait aux septante vieillards. C'est dans ce texte grec que les premiers écrivains chrétiens lisaient les Prophéties et prouvaient, en les appliquant à Jésus de Nazareth, la divinité de sa mission. Cet argument avait pour but de convaincre les Juifs, et cependant il ne touchait que les Gentils, car les Juifs lui opposèrent bientôt une fin de nonrecevoir absolue. Leur confiance dans les Sep-

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tante cessa du jour où l'Église les eut adoptés: cette version dont les chrétiens se faisaient une arme devint pour eux une infidèle. Ils répondaient déjà à Justin par la bouche de Tryphon : ce n'est pas dans l'hébreu ! il leur fallut une traduction nouvelle, celle d'Aquila. D'autres suivirent, et insensiblement le monde g'rec, qu'un simple démenti des Juifs n'aurait pas ébranlé, s'étonna que le texte hébreu fût susceptible d'interprétations si différentes.

Il ne soupçonna pas — on n'a reconnu que de nos jours « — une des raisons principales de ces divergences. Dans l'ancien judaïsme les manuscrits avaient entre eux, comme il est naturel, des variantes nombreuses. Après la prise de Jérusalem, par un effort de cette volonté têtue qui lui conserva dans le monde ancien une existence nationale, le peuple juif avait immobilisé et pétrifié son texte, issu probablement d'un seul manuscrit, et par l'identité presque complète qui régnait désormais entre les divers exemplaires répandus dans tout le judaïsme, il en avait imposé. L'unité n'était-elle pas un signe de vérité? Cette identité qu'on constatait dans l'étendue, on l'imaginait aisément remontant le cours du temps. On se croyait de bonne foi en présence de l'archétype et dès lors les différences que l'on constatait dans les Septante n'apparaissaient plus que comme des caprices ou des négligences, soit chez les traducteurs, soit chez les copistes.

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Les Septante avaient mal traduit, les chrétiens mal copié, seuls les Juifs possédaient dans sa pureté immaculée la parole de Dieu. Il n'est que juste de remarquer que cette erreur pénétra dans l'Église par la voix critique. Erreur, disonsnous, si l'on entendait toujours et partout donner la préférence aux leçons de l'hébreu, car les critiques avaient raison de préférer dans son ensemble le texte orig-inal. Les Septante n'avaient de valeur réelle que pour permettre de restituer dans son intégrité le texte le plus ancien : cela fait, c'est évidemment dans sa langue propre qu'il faut étudier la pensée d'un écrivain si on veut la saisir sous sa forme génuine et dans sa sincérité native.

Le premier critique qui tenta résolument de remédier à la situation fut Origène. Puisque les Septante étaient reçus dans TÉglise, il fallait en conserver le plus possible. Mais puisque le texte hébreu contenait seul la parole inspirée, il fallait en rapprocher les Septante soit en retranchant, soit en ajoutant. On sait le reste, et comment les labeurs incroyables d'Origène aboutirent à une solution moyenne ; il indiquait par de petites broches ce que les Septante avaient en plus du texte hébreu, et il ajoutait, d'après Théodotion, et sous astérisque, ce qui leur nianquait.

Origène avait agi en critique, mais c'est le malheur des critiques qui deviennent des autorités, qu'on se transmette leurs résultats par

voie de routine, sans plus s'inquiéter de leur méthode et de leurs scrupules de savants. Le public conclut que pour Origèue le meilleur moyen pour les Grecs de posséder la parole de Dieu était de corriger les Septante en les rapprochant le plus possible de l'hébreu, et on se mit à copier la colonne des hexaples qui contenait ce texte bâtard sans se préoccuper des astérisques et des obèles; ceux-ci ne regardaient que les érudits. Lucien et Hésychius entreprirent à leur tour des recensions dont nous n'avons pas à parler ici, et dès lors une confusion, jusqu'à présent persistante, se glissa dans l'Ancien Testament grec. L'ÉgHse grecque n'a rien fait, ni pour retrouver ses Septante antérieurs à Origène, ni pour s'assimiler le texte hébreu par une traduction nouvelle et immédiate.

Avec saint Jérôme le problème se posa pour l'Église latine.

Dans les milieux latins la situation était encore plus défavorable, mais l'excès du mal pouvait amener une réaction qui ne rencontrerait pas l'obstacle d'une tradition invétérée. On était en moins bonne posture parce qu'on n'avait en latin que des traductions des Septante, par conséquent un reflet affaibli de l'original, et parce qu'on suivait tant bien que mal, mais avec plus de confusion encore, les tentatives critiques de l'Orient. En revanche aucun de ces textes latins n'avait le prestige du texte des Septante et il pouvait paraître moins difficile d'en.

faire table rase pour revenir au texte hébreu. Tout ce qu'on ambitionna d'abord, ce fut de se mettre, si possible, au rang des Grecs, du moins en se rapprochant d'eux. Ce ne fut pas, semble-t-il, l'esprit critique qui prit les devants, mais le génie administratif de Rome, toujours tendant à l'unité. Le pape Damase voulut obtenir plus d'uniformité dans les éditions latines, et le seul moyen convenable était de revenir aux meilleurs manuscrits grecs. Saint Jérôme se mit à l'œuvre, d'abord pour les Évangiles, puis pour les Psaumes et pour Job. Il parle même d'un travail analogue sur les Septante en général, mais nous ne savons rien de précis. Cependant brisé dans son labeur officiel par la mort de Damase, irrité et froissé des allures de quelques membres du clergé romain, celui qu'on voyait déjà pape s'enfuit en Orient comme simple moine. Toujours ardent à l'étude, en Palestine il apprend à connaître de plus près les Hexaples, et reprend l'étude de l'hébreu avec des rabbins instruits aux florissantes écoles de Lydda et de Tibériade. Il comprend clairement combien est insuffisante la tentative d'Origène, à juger comme lui de la supériorité absolue du texte hébreu. Les Grecs sont rivés aux Septante, soit, les Latins peuvent être affranchis; Jérôme avec sa culture tout orientale a le sentiment d'une patrie latine. Il parle avec alfection de ses Latins, iiiei, nosti'i. Puisque dans la confusion des éditions latines on ne sait plus à

qui croire 1, et que personne chez les Grecs euxmêmes ne sait plus où sont les vrais Septante, il n'y a plus qu'un remède, c'est de traduire une fois de plus le texte hébreu, seul authentique, puisqu'il est partout conforme à lui-même, mais cette fois, et pour la première fois, en latin. Ce sera aussi la première fois qu'un catholique entreprendra une traduction de l'hébreu, et Jérôme n'est pas insensii^lc à l'idée d'honorer à la fois et l'Église catholique et les lettres romaines. En commençant cet immense travail sur les instances de ses amis, le vieux lutteur n'ignorait pas le péril : « Travail dangereux, disait-il, et qui m'expose aux aboiements de mes détracteurs : estimant les travaux de l'esprit comme on juge le vin, ils m'accusent de remplacer le vieux par du neuf... » Et ailleurs : « j'ai pleine conscience de mettre ma main dans le feu ))~... Et c'était à peine assez dire ! Qu'on songe à. l'attachement des premiers chrétiens pour la lettre des Écritures, à l'autorité des Septante, universellement commentés par tous les Pères, reçus et lus dans les Églises, et tenus pour inspirés par l'opinion à peu près unanime' des

1. « Maxime cum apud Latinos tôt sinl exemplaria quoi codices : et unusquisquc pro arhitrio suo vel subtruxerit quod ei visum est. « Praef. in Jos.

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