Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de Lyon
Discours prononcé le 4 novembre 1855, à l’ouverture des Cours de l’Ecole secondaire de médecine de Lyon.
Messieurs ,
Le besoin le plus pressant de l’époque où nous vivons est sans contredit celui d’une instruction plus liberale et plus philosophique.
A mesure que le cercle de nos idées s’agrandit el que chaque jour semble marqué par une nouvelle conquête scientifique, l’esprit humain doit se tenir en garde contre le prestige séduisant de l’erreur, contre les méthodes défectueuses d’enseignement public. Il doit se prémunir surtout contre ces hardis novateurs qui voudraient remettre tout en question, depuis notre vieille gloire littéraire jusqu’aux dogmes de la médecine hippocratique.
C’est au concours de toutes les volontés, de tous les pouvoirs réunis, qu’il appartient d’accomplir le plan de réformation que l’enseignement public réclame avec tant d’instance ; chacun est appelé à concourir à cette œuvre de régénération, et si ce n’est pas trop présumer de nos forces, qu’il nous soit permis, Messieurs les élèves, de vous retracer, dans celle séance solennelle, quelques préceptes généraux sur le mode d’enseignement médical que nous venons vous offrir.
Il est pour la médecine, comme pour toutes les sciences exactes, deux sources d’instruction, deux modes d’enseignement, deux sortes de savoir. Les livres et les cours publics donnent la théorie, l’expérience et l’observation forment les hommes de pratique. Trop jeunes
encore pour lire clans le grand livre de la nature, trop étrangers aux premiers éléments de la médecine pour étudier les ouvrages dogmatiques, c’est par l’enseignement oral que vous devez commencer, c’est celui dont je voudrais vous faire comprendre toute l’utilité et toute l’importance.
Du temps de Fontenelle , a dit un grand médecin, il fallait des interprètes aux sciences, parce qu’elles étaient nouvelles pour tous; il en faut aujourd’hui parce qu’elles sont trop profondes pour tous. En effet, Messieurs, ce serait étrangement s’abuser sur l’excellence des méthodes écrites, que de croire qu’elles puissent suffire dans tous les cas et au plus grand nombre. La supposition que toutes les intelligences étant égales, il était donné à tous les esprits de s’élever à la même bailleur d’idées et de pensées, est une de ces utopies qu’on a vu s’évanouir aux premiers essais qu’on a faits pour la mettre en pratique. Il n’est pas d’ouvrage tellement élémentaire, si précis, si intelligible qu’on le suppose, qui puisse suppléer dans tous les cas a la tradition orale. L’art du professeur, au contraire, doit toujours suffire pour inculquer les premiers principes, pour féconder les germes de 1 intelligence et assurer le succès d’une pre-
mièrc éducation. L’inslruclion qu’on puise dans les livres se retient moins aisément que celle que l’élève reçoit de ses maîtres, elle ne saisit pas tous les sens à la fois, elle est moins en action, moins dramatique, et par conséquent plus fugace et plus passagère. Elle suppose une force d’attention, une précocité de jurement, une maturité d’esprit qui ne sont pas toujours l’apanage de la jeunesse. Sans doute, il est de ces organisations heureuses, de ces esprits privilégiés, pour qui le travail n’est qu’un jeu, et qui devinent plutôt qu’ils n’étudient les sciences et les arts. Ainsi on a vu parfois des al tistes, des poètes, des chirurgiens surgir toulà-coup de la foule où ils avaient vécu ignorés, sans éducation première, et presque sans instruction aucune, devenir maîtres dans un art que personne ne leur avait enseigné. Mais malheureusement ces exceptions sont rares ; il n’est pas donné à la faiblesse humaine de reproduire souvent de pareils phénomènes, et les préceptes généraux que nous rappelons ici, et qui semblent poser des bornes à notre intelligence, sont des nécessités qu’il faut subir, des lois qui nous sont imposées par la nature.
Toute méthode d’enseignement qui laisse aux élèves le soin d’approfondir des théories
abstraites, et qui ne confie qu’à la mémoire des faits sans nombre et sans explication suffisante, sera nécessairement incomplète et défectueuse. De même qu’il n’est pas trop de toutes les facultés de l’entendement pour percevoir, comparer et juger, de même tous les organes des sens doivent être mis à contribution pour multiplier les sensations et augmenter les matériaux de la pensée. Tel est le grand avantage de l’enseignement oral. Ici tout est mis en action et à la portée de tous; les abstractions sont rendues sensibles par des rapprochements heureux, par des comparaisons pittoresques qui servent de véhicule à la pensée et remplacent la chose par une image frappante.
L’attention, qui est de toutes les facultés de l’esprit celle qui se lasse le plus vite et se rebute le plus aisément, ne supporte qu’avec peine une lecture toute didactique; elle est, au contraire, tenue en haleine et sans cesse réveillée par la voix et par le geste, par l’élocution et le ton persuasif du professeur. Rien ne lui échappe, vingt objets peuvent l’assaillir à la fois, sans crainte qu’elle s’engourdisse comme à la méditation d’un livre élémentaire, dont la monotonie n’est pas toujours le plus grand inconvénient.
La mémoire elle -même est plus profondément impressionnée par la puissance de la parole, par le charme d’une discussion animée, que par la froide analyse d’un discours écrit. Elle conserve ses souvenirs d’une manière plus durable, et les reproduit ensuite avec la même netteté, la même précision et les mêmes formules qu’elle avait empruntées pour les retenir.
Quant au jugement, il n’en est pas tout-à-fait ainsi : cette opération de l’esprit doit naître spontanément et n’emprunter d’auire soutien que celui de ses propres forces. C’est la main de l’artiste qu’il faut laisser agir d’elle-même et ne pas retenir trop longtemps captive et enchaînée sous l’autorité du maître. Ce n’est que par la comparaison des choses entre elles, ce n’est qu’après les avoir examinées sous toutes leurs faces, les avoir méditées dans tous les auteurs qui s’en sont occupés, qu’on peut établir son jugement, prononcer d’après sa propre conviction et non plus d’après celle d’autrui. Voilà pourquoi il importe que les théories, comme le langage du professeur, soient soumises plus lard à l’épreuve de la comparaison, afin que le disciple se range sous la bannière de l’autorité qui lui paraîtra la plus imposante.
Mais avant cette époque d’émancipation, que
d’erreurs, que de fausses impressions peuvent se glisser dans l’esprit de celui qui, présumant trop de lui-même, voudrait s’élancer d’un seul bond, ou d’un pas mal assuré, dans une carrière semée de difficultés, et oserait la parcourir sans autre guide, sans autre assistance que sa téméraire audace.
S’il est bien vrai, Messieurs, qu’une bonne leçon soit toujours plus profitable qu’une simple lecture, si nos amphithéâtres sont les seules bibliothèques que vous deviez fréquenter d’abord, si c’est une nécessité du jeune âge de ne jurer que par la parole du maître, quels sont donc les droits et les devoirs de celui h qui vous allez confier une mission d’un intérêt si majeur , d’une importance aussi grave? Ces droits sont immenses puisqu’ils s’exercent sans contrôle, qu’ils enchaînent en quelque sorte votre libre arbitre, et que la chaire du professeur n’est point une barre où chacun puisse venir discuter ses opinions , combattre ses doctrines, et démolir pièce à pièce l’échafaudage de son savoir et de sa réputation. Sans doute il y a là quelque chose de trop absolu, et l’on serait en droit d’attaquer celle prérogative comme en apparence trop arbitraire, si l’on n’avait égard aux épreuves si nombreuses
et si difficiles auxquelles doit se soumettre celui qui aspire à l’honneur d’instruire les autre». Pour lui, les succès de la veille ne sont que des exigences pour le lendemain; son esprit, sans cesse tourmenté par la noble ambition de se surpasser lui-même, lui impose l’obligation d’un travail continu et d’autant plus difficile que c’est pour autrui qu’il travaille, pour ceux qui 'viennent l’entendre et le juger. Il fallait bien quelques compensations pour un pareil dévouement, et celle que nous devons le plus ambitionner, c’est une confiance pleine et eih lière delà part de nos élèves; cette confiance qui entourait si noblement le célèbre Rouelle , lorsqu’au milieu d’un nombreux auditoire il osait s’écrier: « Ecoutez-moi, Messieurs, car je suis « le seul qui puisse vous démontrer ces vérités ! » Plus les privilèges d’une profession sont étendus, plus les devoirs qu’elle impose sont rigoureux. Sous ce rapport, il n’en est pas dont la responsabilité soit plus grande et plus conscien. cieuse que celle d’un maître à l’égard de ses élèves. Il- doit sans cesse se rappeler qu’il est appelé à diriger leurs jeunes esprits, s’attacher à ne leur tracer que les préceptes les plus sages, les prémunir contre des erreurs que la candeur et l’inexpérience de leur âge rendraient plus
faciles et plus préjudiciables. Les tromper serait un crime, et un crime d’autant plus odieux qu’il serait commis avec impunité et par le scandaleux abus de la force contre la faiblesse. Aussi plaçons-nous au premier rang des devoirs et des qualités du professeur, celte probité sévère, cet ardent amour de la vérité, cette noble franchise qui constituent essentiellement l’homme de bien. Avec le plus beau talent oratoire et les connaissances les plus étendues, on n’accomplirait que la moitié de sa tâche, si la bonne-foi et la loyauté manquaient à la parole. Le professeur qui, moins jaloux d’instruire une jeunesse studieuse que de charmer son auditoire, sacrifierait le fond des choses aux formes académiques, et l’instruction de ses disciples à sa propre renommée, aurait abdiqué d’avance les plus beaux litres â l’estime et à la considération publique.
Il ne suffit pas, pour la moralité du professeur, qu’il se tienne en garde contre tout ce qui pourrait, en assurant son succès, compromettre les intérêts qui lui sont confiés; il est une autre obligation non moins impérieuse pour lui, c’est de répandre l’instruction d’une manière large, libérale eL sans réserve aucune. Tout ce qu’il a emprunté aux autres, il doit
le rendre comme un trésor dont il n’est que depositaire, il doit l’enrichir de son propre fond, car il n’a pas le droit de lien retenir de ce qui lui appartient. Le programme de son cours doit être celui de son intelligence toute entière. Il se déconsidérerait tout-à-fait si, dans un but d’intérêt particulier, il réservait pour lui seul le fruit de ses veilles et de ses méditations. Aussitôt qu’une idée nouvelle , qu’une théorie ingénieuse, qu’une découverte importante se présentent à son esprit, il en doit compte aux autres. L’idée triste et décourageante qu’on pourra abuser de sa loyauté et le déshériter, par avance, d’un bien si honorablement acquis, ne doit pas l’exposer aux reproches amers dont la postérité a flétri la mémoire de quelques hommes d’ailleurs justement recommandables. Nous ne sommes plus au temps où l’opération de la taille était le patrimoine de certaines familles, où le lithotome-de Raw, le levier de Roonhuisen, et les injections de Ruisc/i opéraient des miracles qu’il n’était donné à personne de comprendre et de reproduire. Nos libertés publiques, notre philanthropie éclairée ne tarderaient pas à faire justice d’un pareil égoïsme, si jamais on tentait de le renouveler.
Voilà, Messieurs, ce que j’appelle la probité du professeur, voilà les qualités morales qui doivent seconder et ennoblir son talent oratoire dans la carrière de l’enseignement médical. Mais ce talent dont je ne vous ai pas encore parlé, ce don de la nature qu’un travail opiniâtre ne peut pas toujours remplacer, quel est-il, à quelle source irez-vous en puiser les préceptes, quelle est l’école normale qui vous initiera à tous ses secrets et vous en dévoilera tous les mystères? c’est sur ce point qu’il me reste à fixer votre attention.
La première obligation pour celui qui veut se livrer à l’enseignement public, c’est une connaissance approfondie de la spécialité à laquelle il se destine, et des notions plus ou moins complètes sur les diverses branches de la science qui se rattachent naturellement à son sujet. Toutefois ne prenez pas, Messieurs, celte proposition dans son acception la plus rigoureuse, ne croyez pas qu’il vous faille parcourir tous les degrés de la science et rester de longues années assis sur les bancs de l’école, avant de vous elever jusqu’à la chaire du professorat, avant d’atteindre le but de tous vos efforts, de votre constante sollicitude ; non , ce temps d epreuves ne sera pas aussi long que vous le
pensez, : aussitôt que vous sentirez poindre eu vous les premiers germes du talent auquel vous aspirez, abandonnez-vous avec confiance à ces heureuses inspirations, ne vous inquiétez pas de ce qui manque encore à votre instruction, j > 1 u s tard vous la compléterez, à mesure que vous vous occuperez davantage de celle des autres. Je ne voudrais point hasarder ici le moindre paradoxe, et pourtant je ne ferais qu’énoncer une grande vérité , quoique mal sonnante peut-être dans cette enceinte, en disant qu’il ne suffit pas d’être savant pour être bon professeur. J’allais presque dire que trop de savoir peut nuire quelquefois à l’enseignement oral. C’est par la persuasion, la clarté, l’ordre et surtout la méthode qu’on rend la science accessible au plus grand nombre, et non point par une surabondance de savoir qui fatigue l’attention, surcharge la mémoire, et ne laisse dans l’esprit que des idées confuses et des impressions passagères. Ainsi le célèbre Venel reconnaissait lui-même, et aimait à répéter souvent, que les élèves qui sortaient de ses leçons étaient surpris de toute la science qu’ils avaient entendue, et qu’en sortant de celles de son jeune confrère Leroy , ils étaient étonnes de tout ce qu’ils avaient compris et retenu.
Exposer et développer les propositions fondamentales de la médecine, traduire quelquefois en langage vulgaire les expressions techniques qui sont toujours, pour les commençants, les premières difficultés à vaincre, commenter et expliquer les abstractions scientifiques, voilà le but que doit se proposer le professeur, voilà ce que l’étudiant esL en droit d’exiger de lui. Que lui importe ensuite ce vain étalage d’érudition, qui ne lui apprend que ce qu’il ne doit pas savoir encore, et cette stérile abondance d’idées et de raisonnements qui étonne son imagination et présente à son cerveau plus d’impressions qu’il ne peut eu digérer ! Il vous demande à suppléer à la faiblesse de son intelligence, à lui tracer la route qu’il doit parcourir, et non point à compléter son instruction médicale; c’est un soin dont il saura bien s’acquitter lui-même plus tard.
C’est donc de bonne heure que vous devez vous exercer dans l’art si difficile et si attrayant de l’instruction publique. Il n’en est pas de plus relevé^ de plus indépendant, qui prépare des succès plus flatteurs et plus durables, et qui soit plus en rapport avec ce besoin incessant de la jeunesse, d’arriver à la célébrité sans le concours obligé du temps et de l’expérience.
Rappelez-vous (pie lorsqu’on félicitait Lamine sur le plaisir qu’il faisait toujours à ses auditeurs, il répondait avec franchise : « C’est dans « ma jeunesse qu’il fallait m’entendre! » Songez que J. L. Petit, dès l’âge de quatorze ans, professait déjà les premiers éléments de l’anatomie; que cet exemple s’est renouvelé mainte fois depuis, et que le succès a presque toujours justifié celle noble et généreuse ambition.
Tout intéresse dans un jeune professeur, celle fraîcheur d’imagination qui lui donne le secret d’embellir tout ce qu’il veut exprimer; son respect pour les grands noms, qu’il ne prononce qu’avec un profond sentiment de vénération et de reconnaissance ; le contraste de son enthousiasme pour la science avec sa candeur et sa modestie; sa mémoire qui a tout retenu et n’a rien encore oublié. Comme on aime en lui cet avenir plein d’espérance et qui s’annonce déjà sous de si heureux auspices. 11 n’envie la gloire de personne, parce que, juste envers tous, il ne s’imagine pas qu’on puisse lui contester la sienne; l’heure du désenchantement et des rudes épreuves n’a point encore sonné pour lui, rien n’a pu ralentir son zèle infatigable, il marche droit au but qu’il veut atteindre, il avance toujours et entraîne dans
sa course rapide tous ceux qui se sont confiés à ses efforts, et qui doivent partager avec lui le fruit de ses premiers triomphes.
Mais s’il faut être jeune pour inspirer aux autres Tardent amour de la science dont on est dévoré soi-même, il faut l’épreuve du temps et la sanction de l’expérience pour mettre le sceau à la réputation du professeur. Quel avantage , en effet, pour celui qui peut joindre l’exemple au précepte; qui, interrogeant sans cesse ses souvenirs, vient fortifier ses théories et sanctionner les observations recueillies avant lui, de toutes celles que peut lui fournir sa propre expérience. Si ses préceptes, un peu froids et sévères, sont moins à la portée des commençants, ils répondent mieux au besoin et à toute l’exigence du haut enseignement. Ce n’est pas sans raison et sans un juste sentiment d’infériorité, né d’une noble émulation, que Ton voit, tous les jours, de jeunes professeurs redescendre au rang de leurs élèves pour assister aux leçons de l’expérience et recueillir les derniers accents d’une célébrité qui va finir. C est ainsi que le grand Linné ne dédaignait pas de suivre les herborisations de notre savant compatriote Bernard de Jussieu , qu’il appelait son maître après Dieu.
Ainsi, Messieurs, si Je talent du professeur peut faiblir avec le temps, il ne vieillit pas sous d’autres rapports, il gagne en force, en profondeur, en raisonnement, ce qu’il a perdu de cet éclat brillant qu’il avait au premier âge.
Les hommes célèbres que l’histoire nous a peints comme ayant fourni la plus belle carrière dans l'enseignement de la médecine , avaient su réunir aux qualités morales qui constituent le vir probus, les facultés éminentes de l’esprit qui forment le dicendi perdus des anciens, c’est-à-dire le modèle de l’éloquence dans tous les genres. Sans prétendre à l’honneur de pouvoir les égaler, efforçons-nous de marcher sur leurs traces, et suppléons, à force de travail et d’application, à ce que la nature, moiiis libérale à notre égard, peut nous avoir refusé de dispositions innées, de facultés instinctives.
Une des qualités fondamentales du professeur, la plus indispensable de toutes, c’est l’art de s’exprimer correctement, avec précision et quelquefois avec élégance. C’est vous dire assez,, Messieurs, que nous n’admettons d'autre mode d’enseignement oral que celui de l’improvisation, et que nous contestons, à juste droit, le titre de professeur au maître qui, se
bornant à lire froidement et sans commentaires des manuscrits et quelquefois des ouvrages imprimés, consentirait à ne jouer qu’un rôle secondaire et se ferait en quelque sorte le porte-voix de la science. Si, parfois, nous sommes obligés de condescendre au désir des élèves qui demandent à leurs maîtres quelques dictées ou quelques leçons écrites, c’est une exception à la règle générale qui ne saurait infirmer ma proposition.
Pour bien parler en public, pour intéresser son auditoire, il faut commencer par s’intéresser soi-même. Le professeur le plus heureusement organisé, est celui qui sent assez vivement pour s’électriser en même temps qu’il impressionne ceux qui l’écoutent. Une leçon à faire n’est point un devoir ordinaire à remplir, c’est une haute magistrature qu’on exerce, qui met en jeu tous les ressorts de l’esprit et fait vibrer toutes les cordes sensibles de l’âme. Malheur à celui que son émotion n’a jamais trahi et qui, calculant froidement l’effet qu’il va produire,
: est résigné d’avance aux chances de la bonne comme de la mauvaise fortune ! Il ne pensait point ainsi ce Guillaume Hunier qui jamais ne commença une leçon sans éprouver un violent resserrement de cœur, et qui ne demandait
rien moins que les nombreux applaudissements dont on payait sa modestie, pour pouvoir ranimer et soutenir son courage chancelant. Pénétrez-vous bien de celle vérité, Messieurs, qu’un professeur doit être homme de cœur autant qu’homme d’esprit; et que s’il manque de cette chaleur d ame, de celte impressionnabilité qui donnent à la parole tout le prestige et toute la puissance dont elle a besoin, il n’occupera qu’un rang inférieur dans sa profession.
J’ai nommé improvisation l’espèce de monologue dans lequel se résument toutes les leçons de notre enseignement; toutefois je n’admets pas qu’un professeur doive jamais entrer en chaire sans préparation aucune. Quelle que soit sa facilité d’élocution , la sûreté de sa mémoire ou l’excellence de sa méthode, s’il n’a disposé convenablement le sujet sur lequel il doit discourir, sa leçon se ressentira toujours du peu de soin qu’il aura mis à en coordonner le plan général. Ce travail préparatoire, dont on pourrait rigoureusement se passer pour certains objets de simple démonstration, doit forcément intervenir dans tous les cours de pure théorie où le professeur n’a rien à montrer qui frappe les sens et réveille l’attention.
11 faudrait être doué d’une assurance bien présomptueuse, en pareil cas, pour se croire sur d’éviter toute répétition fastidieuse et de ne rien omettre d’important.
Il est un autre défaut qu’il faut aussi soigneusement éviter, c’est la confusion, le désordre dans le classement des objets dont se compose une leçon; pour cela il faut avoir une méthode qui puisse s’appliquer indistinctement à tous les sujets qu’on aura successivement à examiner; c’est un levier puissant pour celui qui sait s’en servir, un point d’appui nécessaire à la faiblesse de notre entendement. Je prends ici le mot de méthode dans son sens le moins ■scientifique, je ne l’envisage que comme un moyen auxiliaire, et non point comme l’ex- P1, ession d’une doctrine ou d’un système; aussi i chacun peut avoir la sienne ; l’essentiel est qu’elle puisse s’accommoder à toutes les nuances d’une dissertation orale, et que, dans tous les <Das, elle soit en aide à celui qui enseigne comme i ceux qui veulent s’instruire.
La méthode ne consiste pas seulement dans 'exposition logique des faits et dans l’ordre l’après lequel viennent se grouper, à la place |U 'elles doivent occuper, les diverses proposions qui composent un discours oral ; elle a
de plus l’avanlage de présenter les objets d’une manière plus claire et plus intelligible. On s’aperçoit bien vite qu’un professeur manque de méthode, à l’obscurité qui règne dans ses discussions, aux redites continuelles auxquelles il s’expose sans nécessité, ainsi qu’à la difficulté très-grande qu’on éprouve à suivre le fil de son discours. On disait de Barthez , qu’il était trop profond pour être clair, et que s’il avait l’art d’enthousiasmer ses auditeurs, il n’avait pas le secret de les instruire. 11 n’eut, sans doute, jamais encouru ce reproche, s’il avait su plier son génie aux formules scolastiques qu’il n’est pas permis, même au savoir le plus profond, de négliger complètement. Boërhaave fut le médecin le plus savant de son siècle, et le professeur le plus méthodique et le plus illustre qu’on ait peut-être jamais entendu.
Si nous avions quelques exemples à citer de l’heureuse influence qu’une bonne méthode peut exercer sur l’instruction médicale, nous rappellerions celle de Desault, nous la proposerions comme un type, un modèle qu’on a peut-être trop négligé depuis quelque temps, et que l’école de Lyon n’a point répudiée encore. Oui, Messieurs, ces formules algébriques, celte exactitude dans les détails que Desault
avait introduites dans l’enseignement de son art, ces répétitions auxquelles il exerçait luimême tous ceux qui suivaient ses cours, nous paraissent avoir de grands avantages. Elles gravent plus avant dans la mémoire ce qu’on i oublie toujours trop tôt, et accoutument de ) bonne heure à cette élocution facile, à celte i pureté de langage qui peuvent bien n’être d’au- . cune utilité réelle pour l’exercice de notre art, i mais qui sont d’un grand secours dans les relations sociales que nous impose notre pro- " fession.
Ce qui n’est pas donné à tous les hommes, ce que l’art ne saurait imiter qu’imparfaitement, c’est un organe pur, sonore, bien accentué, qui flatte l’oreille et tienne l’intelligence I attentive. Ce n’est pas là, sans doute, le plus grand mérite du professeur, car il s’agit moins pour lui d’émouvoir et d’entraîner que de persuader et de convaincre ; mais c’est un moyen qu’il ne doit pas négliger quand la nature le lui a départi.
Le professeur qui comprend bien tous les secrets de son art, doit toujours tenir son auditoire en baleine’, d’un coup d’œil il juge du degré d’attention qu’on lui prête, il lit dans les yeux ce qui se passe au fond de l’âme, et lors-
(ju il s aperçoit qu’il n’esl plus écouté avec le meme interet, que 1 attention, loin de se soutenir, devient distraite et languissante, alors, forçant son organe, lui donnant toute l’expression dont il est susceptible, il regagne le terrain qu’il avait perdu , et reprend ainsi tous ses avantages.
11 importe beaucoup aussi d’être sévère sur le choix des expressions dont on doit se servir ; qu’elles soient toujours claires, précises, harmonieuses, s’il est possible, et, dans tous les cas, avouées par le bon goût. Il faut éviter avec le plus grand soin ces trivialités banales, ces jeux de mots vulgaires que le pédantisme emploie quelquefois pour se donner un air d’originalité. Que jamais à vos discours ne se mêlent d’images licencieuses , de paroles obscènes qui pourraient alarmer la pudeur d’une jeunesse studieuse. Vous lui devez l’exemple du respect que commandent les bonnes mœurs et les croyances religieuses. Ce serait lout-à-fait méconnaître le plus saint des devoirs, que de choisir le sanctuaire de la science pour y prêcher des doctrines subversives des plus beaux sentiments de morale publique.
Si j’ai fidèlement exposé, Messieurs, les devoirs et les obligations qui nous sont imposes ;
si j’ai paru désirer qu’on payât de quelque estime un art aussi relevé par sa nature que recommandable par son désintéressement, c’est qu’en retraçant ces lignes j’avais toujours présent à l’esprit le serment d’Hippocrate. Vous le savez, Messieurs, le vieillard de Vos faisait jurer à ses disciples d’honorer comme leur propre père ceux qui les avaient enseignés., et d’instruire leurs enfants , s’ils se destinaient à la même profession. C’était un engagement sacré qu’on ne pouvait rompre sans se parjurer; c’était le plus haut témoignage de reconnaissance qu’on pût offrir en échange du bienfait qu’on avait reçu. De pareils sentiments. Messieurs, doivent établir entre nous des liens indissolubles que le temps ne fait que resserrer chaque jour davantage. Bientôt, en effet, arrive le moment où la réputation du maître va se rehausser de tout l’éclat que feront rejaillir sur lui les succès de ses disciples ; avec quel noble orgueil il rappellera alors leurs services rendus à la patrie, les traits de courage et de dévouement dont ils auront fait preuve dans ces grandes et douloureuses circonstances qui viennent parfois affliger l’humanité tout entière. Qu’il fut, Messieurs, tout à la fois pénible et glorieux pour nous, le jour où, des bancs de celte école, on
vous vit accourir à la voix de vos compatriotes décimés par l’horrible fléau qui nous menaçait tous. La ville de Marseille gardera longtemps le souvenir de votre généreux dévouement, et l’école de Lyon recevra un nouveau lustre du zèle infatigable, des talents et du courage qu’ont déployés au milieu de vous ces dignes et honorables collègues qui marchèrent à votre tète et voulurent bien vous associer à leurs nobles efforts (i).
Fasse le ciel que nous n’ayons pas souvent à rendre témoignage d’une aussi belle conduite; mais il nous sera toujours donné d'assister à vos premiers triomphes, d’attacher nous-mêmes sur vos fronts ces couronnes que vous avez récemment conquises dans la lutte où vos jeunes talents sont venus s’exercer pour la première fois, et que je ne veux pas retenir plus longtemps suspendues sur vos têtes (a).
(1) Invasion du choléra asiatique en France.
( 2] ) Distribution des prix aux élèves de l’Ecole.