‹ Mélanges de chirurgie et comptes-rendus de la pratique chirurgicale de l'Hôtel-Dieu de LyonChapitre 2 sur 16 · PLAN D'UN COURS DE PATHOLOGIE CHIRURGICALE · texte numérisé non relu

PLAN D'UN COURS DE PATHOLOGIE CHIRURGICALE

La loi du ïk frimaire an III, qui institua nos Écoles de médecine sur des bases plus larges et d’après un système plus conforme aux progrès de l’esprit humain, avait pour but de rendre à l’art de guérir son unité primitive; elle laissa néanmoins subsister une lacune que le temps et l’expérience n’ont, pu combler encore : c’est la division de la médecine en pathologie interne ou médicale, et pathologie externe ou chirurgicale. Celle distinction arbitraire et peu philosophique était une nécessité qu’il fallait subir, peut-être, au détriment de la science, mais dans l’intérêt mieux entendu et pour l’intelligence des élèves. Une fois le principe admis, il restait à en faire l’application à l’enseignement médical, et c’est ici que les difficultés surgirent de toutes parts. Les points de contact qui lient l’une à l’autre, la médecine et la chirurgie, sont si multipliés, que la part à faire h chacune

d elles devenait un problème presque insoluble; toutes les tentatives faites à ce sujet ont toujours laissé beaucoup à désirer; on dut forcer les rapprochements autant qu’on exagérait les dissemblances, pour établir des divisions artificielles dont il était facile de comprendre la nécessité, sans pouvoir en dissimuler le vide et l’insuffisance.

Si tous les efforts des nosographes n’ont abouti qu’à prouver l’impuissance de leur génie créateur, si la nature s’accommode mal de ces tableaux synoptiques dans lesquels nous prétendons la renfermer violemment, il faut au moins reconnaître que, sans une méthode de classification quelconque, l’enseignement deviendrait aussi pénible pour celui qui le donne, que peu profitable à celui qui le reçoit; c’est une exigence à laquelle nul pr ofesseur ne saurait se soustraire, et quoiqu’elle n’ait qu’une valeur relative, il faut s’y conformer, sans toutefois lui accorder trop d’importance.

Lorsqu’on examine avec un esprit dépouillé de toute prévention, l’ordre logique d’après lequel chaque professeur ou auteur de pathologie chirurgicale dispose le plan et développe le sujet de son cours; lorsqu’on apprécie à leur juste valeur, et les nomenclatures de prédilec-

lion, et les méthodes exclusives qu’on s'efforce de faire prévaloir, il faut croire à la bonne-foi de ceux qui les préconisent, sans partager leur enthousiasme; leur savoir gré de leur zèle, sans pour cela déshériter ceux qui les ont précédés dans la carrière. Pour être vrai et juste tout à la fois, il faut bien reconnaître que les classifications les plus accréditées ne sont au fond que la reproduction de ce que nous offrent les auteurs de l’antiquité ; qu’on relise attentive- • ment Guy de Chaulieu et Fabrice d' A qua pende ri te, et l’on se convaincra qu’il n’y a rien d’exagéré dans l’honneur que nous revendiquons en faveur de ces premiers maîtres de l’art.

Et nous aussi, nous avons eu la prétention d’offrir à nos auditeurs une classification des maladies chirurgicales; nous n’aurions jamais eu la pensée de la rendre publique, si nous n’avions été tout à la fois surpris et flatté de la voir textuellement reproduite dans les ouvrages les plus récemment publiés en chirurgie. Sans doute, nous ne prétendons récriminer ici contre personne , nous savons trop que les vérités n’appartiennent qu’à ceux qui savent les exposer au grand jour; mais devons-nous, avec M. Vidal de Cassis, dire que la classification que nous allons développer est celle de l’épo-

que actuelle, et qu’elle n’appartient à personne? ou bien, avec les auteurs du Compendium de chirurgie pratique , que l’honneur en revient tout entier à M. le professeur Berrard? Non, car nous avons à réclamer pour nous un droit de priorité qui nous paraît incontestable : il y a vingt-deux ans que nous professons dans la seconde ville du royaume, d’après cette méthode, et ce n’est pas trop s’aventurer que de dire qu’un cours public, fait sans interruption pendant ce laps de temps, peut bien aussi avoir un certain caractère d’authenticité et de publicité.

Il nous semble d’ailleurs que nous avons été plus fidèle au plan adopté par d’autres que par nous, en épuisant dans chaque classe toutes les affections de même nature, afin de ne plus y revenir, et d’éviter des répétitions fatigantes et inutiles. Ainsi, par exemple, pourquoi, après avoir décrit l’inflammation en général, ne pas traiter de suite de toutes les phlegmasies réputées chirurgicales? Pourquoi, après avoir parlé des blessures simples et compliquées, renvoyer à une autre classe les plaies de la tête, de la poitrine et du bas- ventre? Ne craint-on pas que les élèves n’aient perdu de vue ces généralités qu’ils avaient eu tant de peine à comprendre,

Jorsqu’arrivera le moment d’en faire l’application à chaque variété en particulier ? Est-ce bien logique, que de vouloir séparer la nécrose des autres affections gangréneuses, et la carie des os des ulcères des parties molles? Pourquoi éloigner le cancer des maladies générales? ne se développe-t-il pas dans tous les organes, dans tous les tissus, comme les inflammations ou les ulcères, etc.? ses caractères pathologiques, son traitement, ne sont-ils pas partout les mêmes, et doit-on en faire autant de maladies différentes qu’il peut affecter de sièges divers? Tels sont cependant les disparates choquantes que nous rencontrons encore dans tous les ouvrages modernes, et que nous croyons avoir heureusement évitées.

Nous admettons trois grandes classes de maladies chirurgicales.

1° Les unes pouvant survenir partout, et présentant toujours, à quelques nuances près, les mêmes caractères pathologiques, sont dites maladies générales, ce sont les inflammations , les abcès , les gangrènes, les blessures , les ulcères et les affections cancéreuses ; telle est notre première classe.

2° La seconde comprend les maladies des tissus; celles-ci n’ont plus rien de commun

avec les précédentes ; elles en diffèrent parleur siège, leur diagnostic et leur traitement : celle différence se fait encore remarquer entre ces affections elles-mêmes, comparées les unes aux autres. Ainsi, en prenant pour exemple les maladies du tissu cellulaire, qu’y a-t-il de commun entre l’œdème et les loupes, entre une tumeur enkystée et l’emphysème, entre l’endurcissement du tissu adipeux et sa fonte purulente? Ce sont donc des maladies sui generis qui ne trouvent leurs analogues nulle autre part, qui ne peuvent se rencontrer ailleurs que dans les systèmes générateurs, et qui offrent chacune une physionomie et des indications curatives particulières. Ces caractères si tranchés ne se présenteraient plus avec la même netteté et le même intérêt, si nous avions admis à côté de ces affections, une inflammation comme le phlegmon , une gangrène comme Y anthrax, bien que les unes et les autres affectent constamment le même système organique. Ainsi, dans celle seconde division , nous ne rencontrons plus rien de ce qui nous est déjà connu : à chaque pas que nous y faisons, ce sont de nouvelles maladies que nous avons à étudier; pour l’appareil circulatoire, ce seront les anévrismes, les varices et les fongus hœmatodes ; pour les

nerfs, les névralgies sous-cutanées ; pour le système osseux, les fractures et les luxations d’un côté, des dégénérescences organiques de l’autre, etc.

3° Enfin, dans la troisième classe nous rangeons toutes les maladies des appareils d’organes, que nous éludions suivant l’ordre anatomique; les cadres qui les renferment se trouvent singulièrement rétrécis par l’élimination que nous avons faite, en établissant les deux premières catégor ies ; dès-lors, en traitant des maladies de la tête, nous n’aurons plus à nous occuper, ni des plaies, ni des fractures, ni des anévrismes, ni des loupes, ni des névralgies du crâne ou de la face.

Les différences que nous avons signalées, et qui nous ont servi à caractériser les deux premières sections, se retrouvent ici d’une manière plus évidente et plus complète : ce ne sont plus de simples nuances de formes et de position, mais de véritables spécialités thérapeutiques; ce sont, à proprement parler, les maladies des régions, dont chacune comporte une opération particulière et toute spéciale pour le cas. I)e là, la facilité trop grande qu’ont eue quelques praticiens à se faire, dans ce vaste champ de la medecine opératoire, la part qui convenait

le mieux à leur génie, à leur dextérité ou à la nature de leurs occupations. C’est ainsi que ce sont établis l’art de l’oculiste, du dentiste, des orthopédistes, des accoucheurs, etc. Bien que nous n’approuvions guères ces mutilations de l’art médical , nous sommes obligés de les accepter pour ce qu’elles valent, et de les indiquer comme une conséquence forcée de ce défaut d’ensemble et d’unité scientifique qu’il faudra bien enfin finir par reconnaître.

Voici maintenant l’ordre que nous suivons dans l’exposé de ces différents groupes de maladies : Nous commençons par les inflammations, que nous éludions d’une manière générale; puis nous traitons de toutes les plilegmasies extérieures, quel que soit leur siège primordial; et comme leur mode de terminaison est pour nous, le plus souvent, la suppuration, nous passons de suite aux abcès , que nous divisons en dépôts phlegmoneux ou essentiels, et dépôts symptomatiques ou abcès froids et par congestion.

En traitant des gangrènes, auxquelles nous rattachons la nécrose, nous avons toujours eu soin de remplir une légère lacune, que les ouvrages modernes seuls n’ont pas reproduite, nous voulons parler de l’ergotisme gangreneux,

naladie dont il n’était guère question avant îotre travail sur cette variété de gangrène, que ious avons fait connaître dans notre premier ;ompte-rendu de la pratique chirurgicale de ’Hôtel-Dieu, imprimé en 1822, Après les gangrènes proprement dites , nous parlons des inflammations essentiellement gangréneuses , Lelles que le furoncle, l’anthrax, le charbon et la pustule maligne. La gangrène humide des hôpitaux est renvoyée à l’article complication des plaies.

Les blessures, qui viennent immédiatement ïprès, constituent, sans contredit, la classe la iplus nombreuse et la plus intéressante des affections chirurgicales; nous les étudions sous leur louble caractère de plaies contuses et de plaies oar instruments tranchants; nous en examiions ensuite les complications les plus graves, jît là nous trouvons les plaies envenimées, les >laies compliquées de pourriture d’hôpital, de étanos, etc.; puis nous consacrons un article out entier aux solutions de continuité par rupure. Ici, qu’il nous soit permis encore de faire ibserver que nous avons été des premiers à varier de ces sortes de blessures; notre disseralion inaugurale sur les ruptures spontanées lu tissu et des organes , imprimée en 1811, a

précédé de plusieurs années tout ce qui a été écrit depuis lors, sur le même sujet, dans les ouvrages ou les dictionnaires de médecine et de chirurgie.

Voilà la troisième réserve que nous faisons, et peut-être la dernière réclamation sérieuse que nous aurons à formuler en notre faveur. On voudra bien nous la pardonner, en songeant que celui qui n’a qu’un si faible inventaire à dresser de son propre fonds, ne doit rien omettre de ce qui peut légitimement lui appartenir.

Pour étudier d’une manière claire et précise les ulcères ainsi que les fistules et la carie, que nous comprenons dans une même subdivision, nous avons toujours suivi la méthode indiquée dans le temps par le professeur Riclierand ; c’est encore celle qui nous paraît la plus lucide et la plus physiologique.

Quant au cancer, nous l’examinons dans ■> tous les points où il devient accessible à nos* appareils et instruments de chirurgie.

Si maintenant nous ajoutons à ce tableau général de nosographie chirurgicale, les prolégomènes qui précèdent toujours les descriptions particulières, et qui se composent de quelques aperçus sur la pathologie générale, et

surtout de cette partie de la thérapeutique qui s’applique à tous les cas indistinctement, on aura une idée assez précise du programme de notre cours de chirurgie.

Indiquer la marche à suivre dans l’étude des sciences exactes, c’est chose facile sans doute, quoique très-contestable au fond ; mais tracer des préceptes sur l’art de les exposer , faire choix d’une méthode qui s’accommode également à tous les sujets si nombreux et si variés de notre enseignement, préciser d’avance les points qui doivent le plus fixer notre attention, et ceux qui ne demandent qu’un examen plus rapide et moins détaillé, voilà ce qu’il n’appartient à personne de pouvoir résoudre d’une manière absolue : de pareilles données sont trop exceptionnelles pour être réduites en maximes générales ; c’est là ce qui constitue l’art du professorat, qualité innée, véritable feu sacré, que l’habitude, pas plus que le savoir le plus profond, ne saurait donner à celui à qui la nature l’a refusé. — Mais il est permis d’émettre une opinion sur certaines habitudes consacrées par l’usage, sur certains modes qui tour à tour ont fait autorité dans nos écoles, sur quelques principes qui sont restés invariables, quoique leur application ne soit pas toujours sans

inconvénients. — Telle est la tâche que nous nous sommes imposée et que nous allons essayer de remplir, non point par la force de l’argumentation, mais par une expérience acquise au milieu d’un concours nombreux d’élèves dont nous avons pu étudier les besoins, l’aptitude, les progrès, et parfois aussi le découragement.

Beaucoup de professeurs de pathologie sont encore dans l’habitude de faire précéder l’étude des maladies d’une définition toujours prétentieuse, et jamais rigoureusement exacte. Il nous a semblé reconnaître que le plus grand nombre des auditeurs n’atlaclient qu’une médiocre importance à ces efforts d’une imagination constamment en défaut, et dont le moindre inconvénient est de fatiguer et surcharger la mémoire de mots trop souvent vides de sens. — S’en suit-il de là qu’il faille renoncer à toute définition? Non, certes; mais comme elles ont toutes le même inconvénient, celui de s’accommoder plutôt à l’esprit de leur inventeur qu’à la réalité même des choses, il faut les rendre aussi simples , aussi claires que possible ; il faut qu’elles soient moins dogmatiques que démonstratives, qu’elles soient plutôt des peintures ordinaires, mais ressemblantes, que de belles images ne représentant qu’une nature idéale-

Ainsi j’aime mieux, pour définir l’inflammation, dire qu’elle consiste dans la coïncidence de quatre symptômes locaux, qui sont la rougeur, la douleur, la chaleur et la tuméfaction, que d’emprunter ces longues et abstraites définitions, si souvent controversées et si peu à la portée des élèves. — Je trouve un sens plus précis et plus philosophique à la définition de Perylhe, lorsqu’il dit que le cancer est aussi difficile à définir qu’à guérir, qu’à ^ tout ce qu’on a vainement tenté en faveur d’une définition plus complète et plus physiologique : dire que les anévrismes sont" des tumeurs formées par le sang artériel épanché dans la tunique cellulaire dilatée d’une artère, ou infiltré dans le tissu cellulaire environnant, c’est moins peut-être définir la maladie, qu’en exposer les principaux caractères pathologiques.

Mais toutes les fois qu’une définition simple et laconique se présente d’elle-même , nous nous hâtons de l’employer, sans chercher à en altérer le texte; elle devient alors comme une maxime formulée, qu’on relient aisément et qu’on n’oublie jamais. Ainsi, pour la cataracte, ce sera l'opacité du cristallin ou de ses annexes „ pour la goutte sereine, '/a paralysie de la mem- Inane rétine ; pour les hernies, une tumeur

formée par un viscère déplacé à travers les parois des cavités splanchniques, etc. Celles, ces définitions-là ne sont pas ambitieuses , mais elles sont simples, et précises; on pourrait les rendre plus complétés en leur donnant plus d’extension, mais on retomberait dans l’inconvénient que nous avons signalé, on multiplierait sans nécessité des difficultés qui se reproduiront trop souvent ailleurs , et qu’on ne pourra pas toujours éviter aussi heureusement, L’érudition, dans un cours de pathologie chirurgicale, dénote, de la part du professeur, des connaissances nombreuses et variées; elle donne plus d’autorité à sa parole, et sert à fixer les phases de la science en les rattachant à des noms honorables et révérés ; mais il faut bien prendre garde de n’en pas abuser : c’est à s’en servir avec sobriété que consistent le tact, le goût et l’esprit de celui qui l’emploie. La manie de grouper des noms propres pèle mêle à côté les uns des autres, sans choix et sans critique, sera toujours un écueil difficile à éviter de la part de ceux qui n’ont que de la science sans discernement, du savoir sans un goût épuré.

Nous avons toujours pensé qu’il fallait, dans le cours d’une leçon, être sobre de citations,

et ne se permettre que celles qui peuvent aider à l’intelligence du sujet, ou qui se lient d’une manière intime à la question qu’on veut traiter. Ainsi, comment parler des plaies de tête sans faire intervenir les noms de Pott , de /. L. Petit et de Desault? comment tracer l’histoire des hernies sans inscrire en première ligne Richter , Scarpa et Lawrance ? Peut-on expliquera théorie de la nécrose sans s’appuyer sur les écrits de IVidmann , de Troja et de Leveillé? discourir sur les maladies cancéreuses sans évoquer les souvenirs de Perjlhe , de Pouleau et de Laënnec “? Enfin, comment ne pas s’appuyer à chaque instant sur l’autorité, plus imposante encore, de l’Académie royale de chirurgie?

Mais il est une autre espèce d’érudition qui nous semble d’une utilité bien plus grande, puisqu’elle nous représente des images frappantes, des descriptions pittoresques qui impressionnent plus vivement la jeunesse, et lais" sent dans la mémoire des souvenirs plus durables. Ainsi, en parlant des hernies frappées de gangrène, il ne faut pas craindre de rappeler les propres paroles de J. L. Petit , qui disait que ces tumeurs devaient être ouvertes ni plus ni moins qu'un dépôt . En discutant les indications curatives des plaies d’arquebusade, peut-

on se dispenser de rapporter l’anecdote cC Ambroise Paré au château de Villame ? A. l’égard des fractures du péroné, l’expression de coup de hache de Dupuytren n’indique-t-elle pas le signe caractéristique de manière à établir le diagnostic mieux qu’on ne l’avait fait avant ce grand chirurgien ?

Voilà ce que nous appelons l’érudition utile, Lien choisie, et que le bon goût ne désavouera jamais.

Nous ne sommes point partisan des spécialités en chirurgie; nous croyons que si elles concourent au perfectionnement de l’art, elles ont trop souvent fait oublier l’unité et la philosophie de la science ; mais nous ne saurions les exclure de leur droit acquis à notre reconnaissance, et nous nous faisons un devoir de les signaler à l’attention de nos élèves, qu’elles aient ou non obtenu notre assentiment.

Après avoir défini une maladie, après avoir indiqué les ouvrages originaux où l’on peut le plus fructueusement l’étudier, nous en établissons l’étiologie et la symptomatologie; nous évitons, autant que possible, ce vain étalage de causes prédisposantes qu’il faudrait toujours rappeler dans le même ordre, à l’occasion de chaque fait particulier, et qui n’appartiennent

à aucun d’eux, par cela même qu’elles concourent à les produire tous; mais les causes prochaines ou déterminantes qui exercent une si grande influence sur le diagnostic et le traitement, nous les examinons avec le plus grand soin , nous nous efforçons d’en expliquer le mode d’action, et la part réelle ou présumée qu’elles prennent dans la production des maladies.

Quant au diagnostic, la partie la plus importante de la pathologie, on ne saurait lui donner une attention trop sérieuse; c’est lui qui constitue le vrai tact chirurgical, et qui donne à l’opérateur cette confiance en luimême et celte connaissance positive des choses qui lui sont si nécessaires dans l’accomplissement de l’œuvre qu’il va remplir.

De nos jours, l’art de diagnostiquer en clii rurgie a fait un pas immense; il est arrivé à un degré de précision qui laisse bien loin derrière lui les autres branches de la pathologie. Soit que les moyens d’investigation se soient multipliés, que le goût pour l’observation et l’élude de l’anatomie pathologique soit devenu plus général, toujours est-il que c’est là une gloire qui appartient a notre époque, et qu’aucnue autre ne saurait lui contester. C’est sur le

diagnostic différentiel que se sont exercés avec tant de succès les chirurgiens de nos jours. — 11 ne suffisait pas, en effet, de former des groupes de symptômes, dans un ordre systématique, pour caractériser une affection , s’il est vrai que la même série de phénomènes avec les mêmes nuances pouvait se reproduire dans la manifestation d’une autre maladie; il fallait comparer les analogues entre eux, et de ce rapprochement, qui laisse toujours des points de contact imparfaits, devait naître la différence qui nous avait échappée d’abord. Ainsi, c’est en comparant l’amaurose avec la cataracte qu’on peut se rendre compte de certains troubles visuels qui peuvent également appartenir à la paralysie et à l’opacité de l’œil ; c’est en étudiant comparativement la fracture du col du fémur, et la luxation en haut et en dedans de la cuisse, qu’on peut établir le diagnostic différentiel de ces deux affections. Nous en dirons autant du spina-ventosa comparé avec la nécrose interne ; — d’une tumeur enkistée avec un dépôt froid ; — d’une fracture du col de l’humérus avec une luxation de cet os; — d’un polype de la matrice avec le renversement de l’utérus, ou un prolapsus de son col; — de la commotion cérébrale avec les épanchements

sanguins dans la cavité crânienne, etc., etc.

S’il faut beaucoup de perspicacité et une longue habitude d’observation pour fixer le diagnostic d’une maladie , il faut aussi une grande réserve et beaucoup de circonspection quand il s’agit d’en établir le pronostic. Ici, bien souvent on s’expose à porter un jugement hasardé, et il est fâcheux pour la dignité de l’art, autant que pour la réputation du chirurgien, que la nature vienne si souvent infirmer les arrêts que nous avons rendus. Que de complications fâcheuses dont on n’a pas assez tenu compte, que de circonstances imprévues peuvent venir déjouer toutes nos espérances, et mettre en défaut nos prévisions les mieux fondées et les plus raisonnables ! Celui qui reste bien pénétré de ces grandes vérités saura toujours se mettre à l’abri des reproches que son imprévoyance aurait pu lui attirer. Un professeur ne saurait trop insister, dans ses leçons aux élèves, sur les difficultés sans nombre dont se trouvent entourés certains cas graves et embarrassants, et les tenir en garde contre les erreurs qu’ils pourraient commettre à cet égard. Toutefois, il est des données générales sur lesquelles on peut hardiment s’appuyer, et qui ne nous font défaut que dans quelques cir-

constances tout-à-fait exceptionnelles. Ainsi , on peut en toute assurance leur apprendre que les fractures des extrémités des os longs, chez les vieillards, ne se consolident jamais, ou très, difficilement; qu’un cas d’opération du trépan, dans un grand hôpital, est presque toujours un cas mortel ; que les hernies avec gangrène sont moins graves qu’on a bien voulu le dire; que l’opération de la taille, si heureusement remplacée par la lilhotrilie dans la pluralité des cas, est encore la méthode la plus sûre, la moins chanceuse dans les premiers âges de la vie; qu’au milieu d’une épidémie de pourriture d’hôpital, on a plus à craindre pour les plaies récentes que pour les ulcères ; que les plaies de la tête enfin sont, toutes choses égales d’ailleurs, bien plus à redouter que celles des autres régions. À ce sujet, nous aimons à citer en exemple un double fait qui nous a toujours paru intéresser nos élèves , sous le double rapport du pronostic et du traitement.

« Deux jeunes ouvriers reçoivent, dans une « rixe avec des militaires de la garnison, l’un « un coup de pointe qui n’avait que légèremen « entamé les téguments du crâne; l’autre, un « coup de sabre qui avait largement ouvert

« l’articulation scapulo-humérale. Transportés à « l’Hôtel-Dieu, nous pûmes les visiter à leur « entrée et poser le premier appareil. — A « peine ce pansement est-il terminé, que nous « recevons de M. le procureur du roi l’invila- « tion de lui faire connaître sans délai la situa- « tion de ces deux blessés. — Nous rédigeons cf à la bâte un rapport provisoire dans lequel « nous établissons que la plaie de tête n’offre cc aucune apparence de danger, et qu’elle ne cc retiendra pas le malade plus de 8 ou 10 « jours à l’hôpital ; mais que le second blessé « nous paraît être dans un danger imminent, « et que peut-être nous serons forcé de lui « pratiquer l’amputation du bras à l’article, cc opération que l’accident avait déjà faite en « partie. — Hé bien, au bout de quelques cc jours , toutes mes prévisions se trouvèrent cc doublement déçues : la blessure du crâne cc se compliqua d’inflammation érysipélateuse ce et d’accidents terribles qui me firent crain- « dre pour les jours du malade; la plaie de cc l’articulation, au contraire, que j’avais eu « l’heureuse inspiration de fermer hermétiquecc ment, à l’aide de plusieurs points de suture, cc lut bientôt cicatrisée, et le malade put sortir « de nos rangs avant la fin du mois, sans

« éprouver la moindre gène dans les rnouve- « menls du bras sur l’épaule. »

Ce cas de suture, et deux autres qui s’élaient présentés dans notre pratique quelque temps auparavant, l’un pour une section du tendon d’Achille, l’autre pour une plaie pénétrante de la poitrine, peuvent bien n’avoir aucun intérêt aujourd’hui, mais au temps dont nous parlons c’était presque une nouveauté, ou du moins une opération peu usitée en pareil cas.

Nous dirons peu de chose sur la thérapeutique, parce qu’ici chaque cas est une spécialité, chaque indication curative réclame ses moyens particuliers, qui doivent varier suivant le caractère de simplicité ou de complication de la maladie. — D’ailleurs nos idées à ce sujet se trouveront suffisamment développées dans la seconde partie de cet ouvrage, consacré en entier à la pratique de l’art.

Fidèle à nos principes invariables sur l’alliance de la médecine et de la chirurgie, sur la nécessité de certaines réformes dans l’art des opérations, sur la possibilité de restreindre plus qu’on ne l’a fait jusqu’à présent, les cas où doivent intervenir les moyens extrêmes de la chirurgie instrumentale, nous avons toujours apporté le plus grand soin à discuter les indi-

cations et contre-indications, en tenant compte et des ressources que nous offre la nature, et des chances malheureuses auxquelles on s’expose par une trop longue temporisation. — Nous nous sommes parfois montré peut-être un peu minutieux sur certains points, peut-etre aussi trop négligés de nos jours, je veux parler de l’art des pansements. Si l’on voulait bien se rendre compte de toutes les angoisses et des souffrances qu’une main adroite, légère et patiente peut épargner aux malades, nous trouverions là une excuse à l’importance très-grande que nous attachons à ce qu’on est convenu d’appeler la petite chirurgie.

Enfin, nous n’avons jamais craint de paraître rétrograde en nous efforçant de ressusciter certaines méthodes curatives qui étaient tombées dans un discrédit presque complet, et qui aujourd’hui obtiennent l’assentiment général. Tel est l’ancien mode d’amputer les membres sphacélés, sans douleur ni effusion de sang, en coupant dans la ligne de démarcation ; telles sont les saignées locales à la lancette, l’ablation de certaines tumeurs carcinomateuses des lèvres avec le cautère actuel, et quelques autres procédés opératoires que nous rappellerons dans la seconde partie de cet ouvrage.

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