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Éléments de la philosophie de Newton

nonobstant certaines vues erronées — une des plus remarquables de ses œuvres métaphysiques, Voltaire établit que l'unité d'action, constatée par la science dans la nature, prouve qu’il y a aussi une intelligence unique, universelle et puissante, qui agit toujours par des lois invariables, et « ce principe d'action, ce premier moteur est l'Étre suprême! » ($$ 1-3). Ces exemples suffisent à montrer quelle grande place l’idée et le nom de l’Étre suprème tiennent dans la philosophie de Voltaire; il y aurait une intéressante recherche à faire pour constater quelle place ils occupent dans ses autres écrits en prose et même en vers. On se rappelle ce distique d'Olympre, déjà cité plus haut :

Le sang le plus abject, le sang du plus grand roi,

Ne sont-ils pas égaux devant l’Etre suprême?

Je me bornerai à y Joindre ces deux vers empruntés à l’Orphelin de la Chine, vers d'une poésie assurément médiocre, mais dans lesquels se trouve en quelque sorte condensée toute la théologie de Voltaire :

Tant la nature même en toute nation Grave l'Etre suprême et la religion.

C’est donc, on peut le dire, dans la langue courante du xvr* siècle que la Révolution a été puiser l’appellation de l’Être suprême pour l'introduire, par l'initiative même des représentants du clergé, dans la Déclaration des droits. Mais jusque-là le mot n'avait qu'une valeur didactique : l’Assemblée constituante, par la place où

1. Comme appellation de la Divinité, Voltaire dans ce même travail se sert plus fréquemment encore des mots le Grand Être, l'Étre nécessaire, etc.

elle le mit, lui conféra, si je puis m’exprimer ainsi, l’autorité d’un terme dogmatique. C’est là à la fois une profonde innovation dans l’ordre théologique et en même temps un gage de retour à une antique et noble tradition, un instrument de conciliation entre des adversaires jusque-là inconciliables, entre les hommes de la libre pensée et les hommes de l’orthodoxie. A ce double titre, l’attestation de l’Être suprême dans la Déclaration des droits reste un des grands faits de l’époque, bien plus, un des grands faits de l’histoire religieuse de l'humanité. Les hommes de 89 ont inauguré, en remplacement du catholicisme apostolique et du catholicisme du moyen âge, un catholicisme nouveau, nouveau du moins quant à sa date, très ancien, au contraire, par ses origines et son principe, puisqu'il se rattachait directement à la Judée ‘et à la Grèce, vraiment universel puisque l’objet de son culte était l'Étre dans toute sa perfection, dans l’infinie plénitude de sa vie.

Rappelons, pour terminer, qu'après avoir été solennellement inscrit en tête de la Déclaration des droits de l'homme, le nom de l’Étre suprème subsiste au début de la Constitution de 1791. Il est à la même place dans celles de 1793 et de 1795. IL disparaît de la Constitution de l'an VIII, alors qu'avec le Consulat commence la réaction napoléonienne ; de la Charte de 1814, qui rend au catholicisme le titre de religion d'État, et de celle de 1830, qui déclare la religion catholique religion de la majorité. Les législateurs de 1848 se firent les timides copistes de ceux de 1789 en édictant leur œuvre éphémère « en présence de Dieu ». Louis Bonaparte se borna à une mention des principes de 1789 et s’abstint prudemment d'en

4. Voir l'étude sur le nom et le caractère de Iahveh, p. 353 et celle sur la Théologie de Socrate, extraite de l'Annuaire de la Sociélé des études grecques (1880), librairie Fischbacher.

rappeler le texte, de sorte qu'on ne saurait dire quel compte il tenait de l’invocation à l’Être suprême. Dans notre Constitution républicaine, la place jusque-là réservée à une mention théologique est restée vide : le restera-t-elle à jamais, ou quelque nom divin y reparaîtra-t-1l quelque jour?

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