‹ Mélanges de critique bibliqueChapitre 103 sur 106 · QU · texte numérisé non relu

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APPENDICE

ET L'ÊÉTRE SUPRÈME:!

On a reproché aux législateurs de 1789 de n'avoir accompli qu’à moitié la tâche qui leur était imposée. A une grande rénovation politique, a-t-on dit, doit toujours s’associer une grande rénovation religieuse; l’une est toujours un complément nécessaire de l’autre. Cette loi de l’his-

1. Le fragment qu’on va lire est extrait du dernier travail qu’avait entrepris mon père et qu'il à laissé inachevé, sur la Révolution et son principe religieux. Résumant ses précédentes études relatives aux doctrines judéo-chrétiennes et à la philosophie grecque, mon père devait, dans un examen sommaire, suivre les transformations de l'idée de la Divinité depuis les prophètes hébreux jusqu’au xvirie siècle et montrer de quelle longue élaboration est née la formule dogmatique qui figure au fronton de l'édifice de 1789. Cette portion historique de l’œuvre est malheureusement restée incomplète, et seul le chapitre que nous reproduisons ici avait recu une forme à peu près définitive. Il a paru sous forme d'article dans la Revue politique el littéraire (5 juin 1886). E. DE.

toire, cette nécessité logique, les législateurs de 1789 ou l'ont ignorée ou, s'ils l'ont connue, ont cru pouvoir y désobéir. Rien n'y a trait dans leur œuvre; rien n’en indique même la pensée.

Tel est le reproche : est-il bien fondé ? Pour répondre à la question, il faut avant tout la préciser. Une réforme religieuse se partage naturellement en deux autres : réforme du dogme ; réforme du corps sacerdotal. Pour celleci, on ne peut accuser les législateurs de 1789 d’avoir manqué d'initiative ou d'énergie; c'est plutôt le reproche contraire que d'habitude on leur adresse. L'Assemblée constituante avait trouvé le clergé catholique formant un Ordre à part au sein de la nation; elle l’a fait rentrer sous le régime commun, soumis à la loi commune, ramené au rôle d’un serviteur de l’État; et cette immense et nécessaire réforme a d'ailleurs été accomplie de telle sorte, qu'un siècle écoulé n’a pu l’ébranler et qu’aujourd'hui même elle se poursuit dans ses dernières conséquences. C'est donc uniquement sur l'absence d’une réforme dogmatique que doit porter le reproche adressé aux législateurs de la Révolution française.

Mais sur ce point même ont-ils donc vraiment failli à leur mission ? En fait de dogme, n’ont-ils rien modifié, rien innové ? Après trois siècles de luttes incessantes sur les questions de dogme, de controverses opiniâtres, une pareille omission ne laisserait pas d’être surprenante. Hâtons-nous de le dire, le grief n'est pas justifié; la lacune qu’une critique trop ardente a cru découvrir dans la législation de 1789 n'y existe pas en réalité. C’est là une question de fait, et le fait interrogé dément l’accu-

sation.

Lorsqu’en 1789 l’Assemblée constituante, au début

1. QuixeT. Histoire de la Révolution française, et Lettres de l'exil, :

ET L'ÊTRE SUPRÉME. 387

même de ses travaux, s'occupa de rédiger la célèbre déclaration des droits de l’homme et du citoyen, quelques : membres firent observer qu'aucune pensée, aucune parole religieuse ne figurait dans aucun des projets présentés à l’Assemblée, et ils demandèrent que dans la rédaction finale cette omission fût réparée. Après de longs débats, l’Assemblée se déclara en faveur de l’addition réclamée, laquelle fut inscrite au préambule de la Déclaration des droits, dans ces termes d’ailleurs bien connus :

L'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen.

« En présence et sous les auspices de l’Étre suprême » ! La formule assurément est nouvelle; on la chercherait en vain dans le répertoire de l’ancienne théologie, et ceux qui l’ont adoptée n'ont pas vraiment mérité le reproche d’une routine timide en matière dogmatique. Restée fidèle aux vieilles croyances nationales, demeurée sous l'empire de la vieille orthodoxie, notre première Assemblée nationale eût voulu pour son œuvre une autre sanction : elle eût invoqué le Christ, le Saint-Esprit, la Sainte Trinité; elle eût du moins invoqué Dieu; elle en eût au moins prononcé le nom. Si elle ne l’a pas fait, c’est qu’elle était, comme le pays même, animée d’un esprit nouveau ; c'est que les croyances et les pratiques catholiques, autrefois aimées et puissantes, étaient devenues un objel d'indifférence, de dédain, de haine même pour quelquesuns; c’est que le siècle était celui de Montesquieu, de Voltaire, de d’Alembert, de Rousseau, le siècle aussi de Newton, de Buffon, de Franklin, de Lavoisier; il avait aboli les jésuites, il avait vu ou voyait encore sur le trône Frédéric, Joseph IT, Catherine.

Ce n’est donc pas, évidemment, à la théologie catho-

lique que l’Assemblée constituante pouvait emprunter la sanction religieuse réclamée pour le régime nouveau. Entre cette théologie et l'esprit philosophique, scientifique, industriel, du xvur siècle, 1l y avait un abime. Certes on ne peut méconnaître ce que dans les temps passés, durant la décadence de l'empire romain et après l'invasion des barbares, le catholicisme a fait pour la liberté personnelle et politique et pour le réveil de la civilisation ; quiconque a fait de ses dogmes une étude quelque peu intelligente, sous l'enveloppe mystique qui les recouvre ne peutse refuser à reconnaître ce qu'ils renferment de réelles et salutaires vérités; mais, en 1789, les antiques bienfaits du catholicisme étaient oubliés; ce qui ne l'était pas, c'était sa lutte persistante, depuis déjà cinq siècles, contre les droits et contre les aspirations de la société civile; c'était son intolérance.

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Et cependant, chose aujourd’hui bien oubliée, ce fut sur les instances mêmes du clergé, appuyé par le côté droit de l'Assemblée, que cette invocation à l’Étre suprême fut adoptée. Les premiers projets ne portaient rien de pareil. Le premier de tous, celui qui fut présenté par Lafayette dès le 11 juillet, en même temps qu’un projet de Constitution par M. de Clermont-Tonnerre, posait en principe que « tous les hommes ont un penchant. invincible vers la recherche du bonheur, que c’est pour y parvenir par la réunion de leurs efforts qu'ils ont formé des sociétés et établi des gouvernements ». Mais le 4 août, dans la séance du matin (on sait à quelle tâche fut employée la séance du soir), au cours d’une discus-

sion qui déjà avait occupé les trois dernières séances, l'abbé Grégoire demande qu’à la Déclaration des droits soit jointe une Déclaration des devoirs. L'évêque de Chartres développe la même pensée, et il émet le vœu « qu’il y ait à la tête de la Déclaration quelques idées religieuses noblement exprimées ». Le débat fut repris le 18 août. L'Assemblée était fatiguée de discussions métaphysiques, et l’abbé Grégoire fut favorablement écouté lorsqu'il prononçales paroles que le compte rendu a résumées en ces termes :

L'homme n'a pas été jeté au hasard sur le coin de terre qu'il occupe. S’il a des droits, il faut parler de Celui dont il les tient; s’il a des devoirs, il faut parler de Celui qui les lui prescrit, Quel nom plus auguste, plus grand, peut-on placer à la tête de la Déclaralion que celui de la Divinité, ce nom qui retentit dans toute la nature, dans tous les cœurs, que l’on trouve écrit sur la terre, que nos yeux lisent encore dans le ciel ?

Mais quel devait être ce nom? L'abbé Grégoire ne l'avait pas dit; 1l fut prononcé dans la séance du lendemain par un autre membre du clergé :

Après avoir comparé, dit l'abbé Bonnefoi, les divers plans de

la Déclaration des droits avec celui de M. de Lafayette, qui est simple, clair, et qui résume en peu de mots les droits primitifs de l’homme.., je désire seulement qu’on y ajoute que l’homme a un droit sacré à sa conservation et que l’Étre supréme a fait les hommes libres et égaux en droits.

A son tour, dans une nouvelle rédaction qu'il propose, un autre député, Pison du Galand, introduit aussi le nom de « l’Étre suprème». Lally-Tollendal l’appuie, défendant au cours de la discussion un nouveau projet présenté par Mounier : +

J'inviterai, dit-il, M. Mounier à joindre à son projet un article que j'ai trouvé dans celui de M. Pison du Galand sur le rapport

de l’homme avec l’Être suprême. C’est qu’en parlant de la nature on doit parler de son Auteur, et qu’en établissant un gouvernement on ne doit pas pouvoir oublier cette première base de tous les devoirs, ce premier lien des sociétés, ce frein le plus puissant des méchants, cette unique consolation des malheureux. L'article de M. du Galand est applicable à tous les cultes, à toutes les religions ; j’insiste pour qu’il fasse partie de la Déclaration.

A la suite de ce discours et après quelques observations présentées par divers orateurs, l’Assemblée va aux voix pour arrêter le choix du projet de Déclaration qui doit être misen délibération. La majorité se prononce en faveur de celui qui a été rédigé par le sixième bureau. Il était long et diffus; il fut abrégé et modifié. Nous en citerons cependant en partie le préambule, à cause de la forme particulière qu'y avait prise l’invocation religieuse :

Les représentants du peuple français, réunis en assemblée nationale à l'effet de rédiger la constitution de l’État.…., etc., voulant consacrer et reconnaitre solennellement, en présence du supréme législateur de l'univers, les droits de l’homme et du citoyen, déclarent, etc.

Cette pompeuse formule n’eut pas meilleur sort que le projet lui-même ; à la séance du lendemain (20 août), le premier orateur qui prit la parole, Desmeuniers, demanda et obtint la suppression des treize premiers articles, et le second orateur, de La Borde, proposa un nouveau préambule se terminant par ces mots:

Les représentants de la nation française, réunis en assemblée nationale, chargés de rédiger la constitution de l’État, après avoir invoqué l’Etre suprême, etc.

À partir de ce moment, la cause du nouveau nom divin était gagnée. Un des membres les plus chaleureux de la droite, le comte de Virieu, après avoir loué le projet du

sixième bureau, déclare que « ce qui le touche encore davantage, c’est l’invocation à l'Être suprême ; l'on n'y dit pas que nous tenons nos droits de la nature, c’est un pacte que la nation fait sous les auspices de la Divinité ».

A son tour, l’évêque de Nimes défend l’invocation. Deux autres membres de l’Assemblée, MM. Mougins et Pellerin, disent que les législateurs de Rome, de la Russie, de l'Amérique, ont invoqué l'Être suprême dans les premières pages de leur code. Enfin le débat est clos et l'invocation, attachée au préambule, est définitivement votée en ces termes :

En présence et sous les auspices de l’Etre suprême, l’Assemblée reconnaît et déclare les droits suivants de l’homme et du

citoyen !.

Rappelons quelles ont été pour la France, pour l'Europe, les conséquences de cet acte mémorable : l’unité nationale fondée sur l'abolition de tous les anciens privilèges : la royauté, là où elle n’est point remplacée par la république, amenée à n'être que le premier des pouvoirs sociaux ; le clergé transformé en une simple magistrature religieuse, soumise au droit comrun, à la loi de l'État, à la loi du salaire; un système uniforme de législation et d'administration appliqué à tous les citoyens, à toutes les parties du territoire; le bénéfice de l'instruction, la liberté du travail, la libre émission de la pensée, la liberté religieuse assurées à chaque citoyen, tout cet ordre nouveau remonte, au moins en principe, à la Déclaration des droits, et cette Déclaration elle-même, on ne peut l'oublier, à été promulguée « en présence etsous les auspices de l’Être suprême ».

Entre le droit nouveau et la nouvelle formule existait-il

1. Voy. Bucxez. Histoire parlementaire de la Révolution, t. IT — Moniteur de 11789.

donc quelque rapport intime, quelque lien nécessaire ? Nulle autre sanction religieuse n’y pouvait-elle convenir? A cette question je voudrais répondre; mais, pour le faire, c’est à l’histoire et aux origines du nouveau nom divin qu'il me faut remonter.

Sur un sujet si intimement lié à l’histoire de la Révolution française, il semble que la lumière devrait être faite depuis longtemps et qu'il n'y eût qu'à recueillir et résumer des études toutes préparées. Il n’en est rien. Pour les érudits aussi bien que pour le public la question est encore intacte; je crois pouvoir dire qu’elle n'a pas même été posée. |

Pour ce qui est du public, l'exemple que je vais citer suffit à donner la mesure de son ignorance, el en même temps en donne l'explication. Un recueil bien connu, le Dictionnaire national de Bescherelle, ayant à fournir la définition du mot £tre suprême, le fait dans les termes suivants :

Etre supréme se dit de l’objet du déisme que Robespierre prétendit ériger en culte. L'existence de l’Être suprême et l'immortalité de l’âme furent reconnues par la Convention, le 7 mars 1794; on décréta dans la même séance la fête de l’Être suprême ; elle eut lieu le 8 juin suivant.

Déisme de Robespierre! Décret du 7 mars et fête du 8 juin 1794! Voilà tout ce que le Péctionnaire national trouve à mentionner au sujet du nom divin placé en tête des actes constitutifs de la nouvelle société française ! Et voilà aussi, il faut bien le dire, tout ce qu’en sait l’im-

mense majorité de nos contemporains, à prendre même les plus éclairés. La sinistre figure de Robespierre, associée à cette mémorable innovation, l’a discréditée, ridiculisée, flétrie.

Voilà pour l'ignorance commune: en serons-nous dédommagés par le savoir des érudits ? Nullement. Sur l’histoire et les origines du vocable £’#re supréme il n'existe, à ma connaissance, aucun travail, aucune étude. Ici même on pourrait croire que le fantôme de Robespierre a troublé les historiens et les philosophes. Quinet, dans son Histoire de la Révolution, si d'aventure il mentionne le nom de l’Être suprême, le rattache, lui aussi, au nom de Robespierre.

Obligé, pour remplir la tâche que j'avais entreprise, de compter uniquement sur mes recherches personnelles, je m'’efforcai de réunir les renseignements qui m’étaient nécessaires.

Afin de m'orienter dans cette voie encore inexplorée, c'est au précieux recueil de Littré que je me suis d’abord adressé, et à l’article Être suprême voici les exemples que j'ai trouvés :

Dieu étant par sa nature au-dessus de tout, rien ne peut entrer en comparaison avec ce premier Être, cet Être suprême (Bourdaloue, Pensées, t. [®', p. 39). — IT y a au-dessus de nous un Etre suprême, auteur de cet univers (Massillon, Caréme, prière Il). —

Le sang le plus abject, le sang du plus grand roi, Ne sont-ils pas égaux devant l'Etre suprême ?

(VozTaiRE, Olympie, II, 2.)

Comme nombre, c'était sans doute une récolte médiocre; mais le choix des exemples était sage et instructif. D'une part, ils reportaient jusque vers la seconde moitié du xvrr siècle, et pas plus haut, l’emploi dans l’éloquence

sacrée du mot tre suprême; et, d'un autre côté, ils nous montraient dans une tardive tragédie de Voltaire ce mot passé en quelque sorte à l’état d'expression commune. Dans ce dernier exemple, d’ailleurs, Étre suprême est bien une véritable dénomination de la Divinité, tandis que chez Bourdaloue et chez Massillon il ne représente encore qu'une simple qualification.

A ces premiers renseignements fournis par Littré j'avais pu en ajouter quelques autres recueillis au cours de mes lectures. C'est ainsi que dans une lettre adressée par Catherine à Voltaire en 1765 j'avais rencontré cette phrase, relative aux rédacteurs du nouveau Code russe : « Aucun d’eux ne serait assez mal avisé pour proposer de bouillir son voisin pour plaire à l’Étre suprême. » Dans son livre sur la Révolution et l’ancien régime, Tocqueville, voulant montrer combien les idées et le langage même de la révolution avaient dès longtemps pénétré dans les masses, rapporte que, « dans des requêtes qu'il a eues entre les mains, des paysans appellent leurs voisins des concitoyens, l’intendant un respectable magistrat, le curé de la paroisse un ministre des autels, et le Bon Dieu l'Étre suprême ». Il y avait eu là pour moi une révélation inattendue; mais ma surprise fut, je puis le dire, plus grande encore lorsque, peu de temps après, relisant les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, je reconnus que le livre commençait par ces lignes, dont la pensée autrefois m'avait seule frappé : « Nous sommes attachés au trône de l’Être suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir », etc. Les Considérations sur la France ont paru en 1795, au lendemain pour ainsi dire de la Terreur, et c’est à ce moment que l'intraitable adversaire de la Révolution, l’inébranlable défenseur du catholicisme n’hésitait pas à placer au début de son livre le nom divin consacré par la Constituante et souillé

par Robespierre, tant devait être profonde l'autorité de ce nom sur les plus puissantes intelligences du xvir° siècle‘!

Cependant des traits isolés, si nombreux qu'ils fussent, ne pouvaient suffire à résoudre la question que je m'étais posée. Il y fallait une vue d'ensemble. et celle-ci ne pouvait s obtenir que d'une large connaissance de la littérature des deux derniers siècles. Mon embarras eût été extrême si par une heureuse chance ilne m'’eût été permis de recourir aux lumières de M. Adolphe Regnier. Cet homme excellent, enlevé depuis à l'affection de ses collègues et de ses amis, joignait, on le sait, à la science du philologue une vaste possession de notre littérature des xvu® et xvirr* siècles. Aux questions que je lui adressaï il voulut bien répondre par la note suivante :

Je ne me rappelle aucun exemple de l'expression Étre suprême qui soit antérieur à l’époque que vous marquez, c’est-à-dire la seconde moitié du xvri siècle; et même il faut, je crois, descendre jusqu’à Voltaire pour trouver cette expression employée au sens absolu. Bourdaloue et Massillon ne s’en servent qu'avec des déterminatifs autres que l’article défini; ils ne disent point « L’être suprême », mais « Ce premier Être; cet Être suprême; votre Être suprème (en s'adressant à Dieu) ». C'est chez les philosophes, chez Voltaire, chez Jean-Jacques, etc., qu’on trouve l’Être suprême ainsi nommé par excellence et synonyme de Dieu.

Au commencement du xvue siècle, si nous nous en rapportons à Nicot (1606), le substantif étre n’est pas encore d’un usage fréquent. Nicot ne nous donne le mot que dans les locutions : donner l’estre, se maintenir en même estre. À la fin du. siècle (1694), l'Académie, qui constate Le bon usage, applique à Dieu les termes « le premier Estre, l’Estre des estres, l’Estre souverain », ce dernier terme bien voisin de celui que vous cherchez, mais qui enfin n’est pas entièrement identique. D’ail-

1. Le mot Étre supréme ne reparaît pas dans les Considérations:; mais on y trouve fréquemment les appellations : Grand Être, Étre des êtres, etc.

leurs Nicot ne donne pas même dans son dictionnaire l’adjectif supréme 1.

La Bruyère, vu la manière dontil traite de Dieu dans son dernier chapitre : Des esprits forts, aurait eu mainte occasion de dire « l’Étre suprême » ; et il ne l’a pas dit, si je me souviens bien, une seule fois ?. Je n’ai pas souvenir non plus que lexpression se rencontre dans Descartes ou dans Malebranche.

Émanée d'Adolphe Regnier, cette note, si brève qu'elle fût, était pour moi une solution. Elle confirmait la conclusion qui déjà me paraissait se dégager des quelques exemplescités par Littré, à savoir que l'appellation £4re suprême n'était pas, du moins n’était pas notoirement, en usage avant la seconde moitié du xvu° siècle; que, d'autre part, chez Rousseau, chez Voltaire, au xviu: siècle, cette appellation était devenue d’un usage général, avait pris la valeur d’un véritable nom de la Divinité.

J'ai tenu à vérifier, à cause de l'intérêt spécial qui s’y attache, les indications de M. Regnier au sujet de Rousseau et de Voltaire.

Pour Rousseau, il suffisait d’avoir gardé même un lointain souvenir de ses écrits pour savoir quelle place y tient la contemplation de celui qu’il appelle « le grand Être, l'Étre existant par lui-même, l'Étre qui meut l’univers et ordonne toutes choses », etc. Quant au mot Étre suprême, une recherche sommaire me l’a fait rencontrer deux fois dans des lettres de Saint-Preux: l’une adressée à milord Édouard (5° partie, livre v); l’autre, adressée à Mr° de Volmar (6° partie, livre vu).

Pour ce qui est de Voltaire, ne pouvant même songer à compulser l'énorme collection de ses œuvres, je limitai

1. Le Dictionnaire de Richelet ne donne pas même le mot Étreen tant que substantif.

2. J'ai relu le chapitre sur les Esprits forts, et en effet le terme « Être suprême » ne s’y trouve pas. G. D'E.

mes recherches à ses écrits philosophiques : c’est là, en effet, que je devais rencontrer l'usage le plus fréquent du terme Étre suprême. Essentiellement métaphysique, le mot convient mal à l'expression des rapports religieux entre l’homme et la Divinité. Voltaire lui-même cite cette remarque de Newton que « l’on ne dit pas mon éternel, mon infini, comme on dit #on Dieu, parce que ces mots ne donnent pas l’idée d’une relation! », et il est certain que la remarque s'applique non moins bien au nom d'Étre suprême. Par contre, à raison même de son caractère métaphysique, ce nom convient tout naturellement aux discussions dogmatiques, et, en effet, on le voit constamment reparaître dans les écrits philosophiques de Voltaire. Ainsi, dans l’article Dieu du Dictionnaire philosophique, une des sections a pour titre : De la nécessité de croire en un Étre suprême. Dans le corps même de l’article on lit que «la superstition est la plus cruelle ennemie de l’adoration pure que l’on doit à l’Étre suprême ». Toute cette philosophie, dit Voltaire, se réduit nécessairement à la connaissance de « cet tre suprême qui à tout créé, tout arrangé librement ».— « La volonté de l'Être suprême, dit-il encore dans le même écrit, est la seule raison des choses. » Puis, répondant à ceux qui à la croyance en la Divinité objectent l'existence du mal : « La nécessité, dit-il, qui tiendrait lieu d'un Ëtre suprème, serait-elle quelque chose de meilleur? »

Dans le Philosophe ignorant, parlant du système de Spinoza, Voltaire explique que, selon celui-ci, « tout ce que nous appelons substances différentes n’est que l’universalité des différents attributs de l’Étre suprême ». Dans son traité : /{ faut prendre un parti, ou le Principe d'action, la dernière, je crois, et assurément —

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