‹ Mélanges de critique bibliqueChapitre 87 sur 106 · SECTION I · texte numérisé non relu

SECTION I

Dans l'examen du premier discours parénétique, le point qui, avant tout autre, doit fixer notre attention est la restitution du préambule. Nous avons dit que, dans le texte traditionnel, ce préambule est déplacé et figure en tête du Deutéronome. Nous devons exposer les ralsons qui nous ont amené à le retirer de cette place pour le reporter en tête du discours.

Dès longtemps, on avait remarqué, non sans étonnement, que le préambule en question se trouvait reproduit, en termes sinon identiques, du moins très semblables, quelques pages plus loin (IV, 44-49), en tête de ce qui alors était considéré comme l’unique discours parénétique. On avait cherché à expliquer cette anomalie en supposant que le second préambule se trouvait autrefois à la fin du livre des Nombres, dont il aurait formé la clôture et où il aurait été remplacé par le verset final actuel (Nomb. XXX VI, 13) (1), mais c’est là une supposition gratuite que n’appuie aucun argument positif; le deuxième préambule se lie d’ailleurs très bien au dis-

(1) Voyez Knobel, Kurzgefasstes exegetisches Handbuch zum A.T.

cours qui suit : il annonce « un enseignement, des prescriptions, des statuts et des lois », et c’est en effet un enseignement, ce sont des prescriptions, des statuts et des lois qui composent le discours.

Il n’en est pas de même du préambule placé en tête du Deutéronome. C’est aussi un enseignement, ce sont aussi des commandements qu’il annonce, et ce qui vient après est une revue écourtée de la Migration. L'incohérence est manifeste.

C'est à M. Carrière (qu’il me permette de lui rendre ce témoignage) que j'ai dû, et je crois pouvoir ajouter que la science doit la solution de cette difficulté. J'avais moimême reconnu, depuis longtemps déjà, que les enseignements et les exhortations (Deut. IV, 1-40) qui viennent après la Æevue de la Migration et ne s’y rattachent que très vaguement constituaient un véritable discours parénétique, tout à fait analogue à une partie du moins de celui (IV, 44-XI, 32) auquel on avait, dès longtemps, attribué ce nom. Toutefois, à cet autre discours le préambule manquait. M. Carrière eut la pensée qu'il se retrouvait dans le préambule mis en tête du Deutéronome, auquel la nouvelle place convient d’ailleurs aussi bien que l’ancienne lui convenait mal. Nous avons adopté cette restitution. Sans doute l’exactitude ne peut en être matériellement démontrée, mais elle a pour elle, comme il est facile de s’en convaincre par l'examen des textes, l’analogie des deux discours et la convenance des éléments rapprochés.

Le travail critique dont nous venons de présenter le résultat a d’ailleurs une tout autre importance que celle d’une simple rectification de texte : d’abord, il jette sur la composition du Deutéronome un jour aussi précieux qu'inattendu. Il nous fait voir, au début mème de ce livre réputé unitaire, trois textes tout à fait distincts,

réunis en un même groupe, de telle sorte d’ailleurs que le second de ces textes (Revue de la Migration) est intercalé dans le premier, entre le préambule et le corps du discours. Mais ce qui est plus important encore, c’est la présence constatée de deux discours consécutifs, bien distincts, ayant en somme le même objet et placés tous deux dans la bouche de Moïse. A part bien d’autres indices, ceux-ci concourent à montrer que ces discours ne peuvent être des textes primitifs : ce sont des enseignements, et, n'ayons pas peur du mot, de véritables homélies que les docteurs, pendant ou après la captivité, ontcomposées pour répondre aux besoins d’une situation nouvelle, et qu'ils ont mises sous le nom de Moïse pour leur donner une plus haute sanction. Puis sont venus les rédacteurs du Deutéronome, qui s’en sont emparés et les ont remaniés pour les faire entrer dans leur œuvre. C'est d'ailleurs le même procédé qui a été appliqué à l’ensemble même du Pentateuque.

Avant d'entrer dans l'examen détaillé du premier discours, nous avons encore une observation à faire sur l'emploi d'une formule qui, avec quelques variantes, y reparaît à plusieurs reprises, et qui revient fréquemment aussi dans le reste du Deutéronome : ce sont les mots « Statuts et lois (1) » dans le premier discours, et aussi, dans le second et ailleurs, « Prescriptions, statuts et lois » (2), « Commandements, statuts et lois » (3). «Maintenant, Israël, est-il dit, écoutez les statuts et les lois que je vous enseigne pour les pratiquer (IV, 1). — Pour moi lahveh me commanda en ce temps de vous enseigner des statuts et des lois, etc. (IV, 14).» Et au second discours : « Voici les prescriptions, les statuts et

(4) Khugqim, mishpatim.

(2) Edoth, khugqim, mishpatim.

(3) Mitsevah, khugqim, mishpatim. (Voy. Jérémie, XLIV, 2, 3.)

les lois que Moïse donna aux fils d'Israël alors qu'ils sortirent d'Égypte, dans le pays de Sihon, roi des Amorrhéens, (IV, 45-46). — Écoute, Israël, les statuts et les lois que je t’annonce aujourd'hui (V, 1). — Voici les commandements, les statuts et les lois que Ilahveh votre Dieu a prescrit de vous enseigner (VI, 1), etc.» On a vu dans ces formules une référence à une législation positive, et il est vrai que dans certains passages du Pentateuque, dans le Lévitique notamment, et à la fin du livre des Nombres, ces formules ont bien cette valeur; elles s’appliquent à des dispositions légales qui précèdent ou qui suivent. Ici nous n'avons rien de pareil. On a prétendu, nous le savons, trouver dans la collection des lois deutéronomiques un ensemble de dispositions légales auxquelles ces formules s’appliqueraient ; l’arrangement des documents dans la rédaction du Deutéronome pouvait même, jusqu’à un certain point, autoriser cette supposition. Mais l’examen critique auquel nous nous sommes livré, y est absolument contraire. Les deux discours parénétiques ne sont pas de simples Introductions préfixées à un code; ils forment chacun en soi un tout complet; ces « commandements, statuts et lois », solennellement annoncés, cet enseignement que Moïse se déclare chargé de donner au peuple en ce jour, se réduisent en définitive, nous l’avons déjà dit, au précepte de l’adoration exclusive de lahveh, à la proscription de tout culte idolâtre. L'écrivain ne se propose pas, comme on se l’est imaginé, de compléter par un ensemble de prescriptions la loi du Décalogue ; il ne s'attache qu’à l’un des commandements, celui qui domine tous les autres :« Moi, lahveh, je suis ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison des esclaves. Il n’y aura pas pour toi d’autres dieux que moi (eut. V, 6). » Les mots « statuts et Lois », etc., ne s'appliquent en fait qu’à ce précepte. |

J'arrive maintenant à l'examen du premier discours. Si nous le dégageons de quelques passages évidemment étrangers à la rédaction primitive, sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure, ce que nous y trouvons est d’un bout à l’autre une glorification de Ilahveh, de sa loi et de son peuple. [ahveh est sans doute encore le dieu national, il se manifeste encore au milieu du feu ; mais il est aussi Le Dieu universel: « Dieu dans le ciel en haut, et sur la terre en bas. » Il a donné les astres en partage à tous les autres peuples; « mais, quant à vous, lahveh vous a pris et vous à fait sortir du fourneau ardent de l'Égypte pour être son peuple à lui, comme vous l’êtes aujourd'hui.» Il a donné à Israël, sur le mont Horeb, les dix paroles, gage de son alliance, et en ce même temps, il a commandé à Moïse d’enseigner au peuple « des statuts et des lois », qu'il pratiquera au pays dont il va : maintenant prendre possession (IV, 13, 14). Ce sera aux yeux des nations le témoignage de la sagesse et de l'intelligence d'Israël. Mais que le peuple n'oublie pas les termes de l'alliance conclue avec son Dieu. Lorsque lahveh lui parla du milieu du feu, il a bien entendu un son de parole, mais il n’a aperçu aucune figure. Qu'il ne se fasse donc aucune sculpture, aucune figure d'idole, aucune image d'animal qui habite la terre, l’air ou les eaux ; Car Jahveh est un feu dévorant, un Dieu jaloux (IV, 15-24).

Par les versets que nous venons de résumer, et auxquels devait immédiatement succéder dans le texte primitif le groupe des versets IV, 32-40 (soit notre $ 5) le premier discours parénétique se rattache à l’époque des grandes perspectives prophétiques ; toute cette partie peut se supposer antérieure à la captivité. Il n’en est pas de même d’un passage dont nous n'avons pas parlé jusqu'ici, et qui remplit les versets 25 à 31. Ici on recon-

naît clairement l’image de la captivité ; 1l est question d'une destruction, d’une dispersion, venue à la suite d’un temps de corruption et d’idolâtrie. « Vous resterez, dit l'écrivain, en petit nombre parmi les nations chez lesquelles Ilahveh vous conduira; vous y servirez des dieux, œuvres des mains de l’homme, en bois et en pierre, qui ne voient et n’entendent point, qui ne mangent et n’odorent point. » L'écrivain prévoit aussi le jour du repentir, que suivra celui de la miséricorde. «Ïahveh ne vous abandonnera pas, dit-il, il ne vous détruira pas.» Nous avons fait de ce passage, certainement interpolé, un paragraphe spécial ($ 4), et on peut ainsi plus facilement rétablir par la pensée l’enchaînement manifeste de nos paragraphes 3 et 5.

Notons encore que l'indication relative aux deux tables de pierre que lahveh écrit aussitôt après la promulgation de la loi (Peut. IV, 13), si elle est d'accord avec Deut., V, 29, est, comme ce passage lui-même, en contradiction avec Deut., IX, 9, 11. Ici, en effet, la remise des tables à Moïse n’a lieu que dans une ascension ultérieure.

Les deux fragments IV, 2, et IV, 3-4, qui viennent immédiatement après l’exorde et que nous avons mis entre crochets, sont aussi d’évidentes additions au texte primitif. Leur présence peut s'expliquer par l'intention qu'aurait eue le rédacteur d'établir une similitude entre le commencement du premier discours et le commencement du second. (Voy. Deut. V. 1-3.)

La fin du premier discours, et sa séparation d’avec le second, sont marquées par la présence d’un fragment aussi étranger à l’un qu'à l’autre, à savoir les trois versets IV, 41-43, relatifs à la fondation de trois villes de refuge dans la contrée au delà du Jourdain. Il se pourrait que les versets en question aient été ajoutés par un copiste au récit de la conquête de Galaad (voy. Deut. IT,

12-17) et qu'ils en aient été séparés par l’interposition de notre premier discours parénétique. Ce serait là un signe de plus des perturbations introduites dans cette partie du texte.

N° 4. — Parmi les noms cités dans le premier verset, l'Araba désigne sans aucun doute la vallée du Jourdain. La portion de cette vallée située au sud de la mer Morte garde encore ce nom (voy. Atlas de Clark). Les localités indiquées par les autres noms ne peuvent être identifiées avec quelque certitude (voy. Knobel, Kurzgefasstes exegetisches Handbuch, et Smith, Dictionary of the Bible). D'ailleurs l'expression « au delà du Jourdain », au v. 5, prouve incontestablement que le passage a été écrit par un auteur résidant à l’ouest de ce fleuve. Voyez la même expression, Deut. IV, 41, 46.

N° 4. — Pour le récit de la conquête des’ royaumes amorrhéens, voy. Deut.Il, 16 — INT, 17, et Nomb. XXI, 21-35; XXXII, 1-42.

N° 8. — « À l’occasion de Baal-Pèor. » Voyez Nomb. XXV.

N° 45. — « Près de Horeb. » Voyez Exod. XIX, et Deut. V.

N° 24. —- Le culte des astres et de l’armée céleste ne se rencontre dans l’histoire israélite qu’à partir de l’époque de Manassé et peut être attribué au contact de l’Assyrie. (Voyez Knobel, ad locum.) |

N° 24. — «A donnés en partage. » C'est-à-dire pour divinités.

SECTION Il

Le deuxième discours parénétique, tel qu'il est rétabli dans notre texte, bien plus long et bien moins simple que le premier, se compose, en réalité, de trois documents qu'il importe de distinguer soigneusement :

Le premier comprend, outre le préambule (IV, 44-49), cinq versets (1-3, 29-30) du chapitre V et la totalité des chapitres VI et VII.

Le second comprend le chapitre VIIL et onze versets (1-8, 22-24) du chap. IX.

Le troisième comprend la fin du chapitre X (versets 12- 29) et les versets 1-28 du chapitre XI.

Le premier document offre une incontestable analogie avec notre premier discours parénétique. Nous y trouvons, comme dans celui-ci, la glorification de Iahveh et de son peuple, avec addition, toutefois, d’une imprécation contre les Cananéens et leurs pratiques religieuses.

Le second document a un tout autre caractère : c'est une lecon d’humilité, une exhortation à Israël de mettre sa confiance non en lui-même, mais en Jahveh, et de s’abandonner entièrement à la conduite de son Dieu.

Le troisième documeñt reprend le thème du premier, quelquefois en termes tellement semblables que l’on est tenté de se demander si ce n’est pas une autre rédaction, mais une meilleure rédaction, du même sujet.

Nous entreprendrons tout à l'heure l'examen de ces trois documents, mais auparavant nous devons signaler et discuter une anomalie que présente, dans cette section, le texte deutéronomique.

Nous venons de voir que notre premier document, interrompu après le verset 3 du chapitre V, reprend au verset 29 du même chapitre. — Les 95 versets intermédiaires contiennent un récit de la promulgation de la loi sur le mont Horeb. De même, notre second document, interrompu après le verset 8 du chapitre IX, reprend au verset 22 du même chapitre. Les 13 versets intermédiaires forment le commencement d’un récit de la scène du Veau d’or, qui se continue ensuite du verset 25 au verset 29 et dernier du chapitre IX, et comprend encore les versets 1-5, 10-11 du chapitre X. Ces récits sont deux hors-d’œuvre, deux interpolations, l’un dans le premier, l’autre dans le second document ; avant d’aller plus loin, nous devons dire ce qui nous a déterminé à les considérer comme tels et à les enlever du lieu qu'ils occupent dans le texte traditionnel pour les reporter à ce que nous considérons comme leur véritable place, à la Revue de la Migration. Nous nous occuperons d’abord du second.

Le caractère interpolatoire de ce fragment n'est pas contestable : la distribution même des versets le prouve suffisamment. Nous les voyons, en effet, répartis en quatre groupes (Peut. IX, 9-21, 25-29; X,1-5, 10-11), qui non seulement sont séparés, mais ne se succèdent pas même dans leur ordre naturel. Ces groupes interrompent deux fois le cours du chapitre IX et deux fois celui

du chapitre X (1). Si, d’ailleurs, on considère la suite du texte, on voit que l’ensemble des versets IX, 6-8, et IX, 99-94 renferme une énumération sommaire des rébellions du peuple dans le désert, et on est amené à penser que lelrédacteur deutéronomique, ayant ce passage sous les yeux dans un document préexistant, à jugé à propos d'y introduire, au lieu de la simple mention de la rébellion d'Horeb, le récit même de l'événement qu’il trouvait dans un autre texte. Quant à la singulière dislocation du fragment interpolé lui-même, il nous paraît difficile de l'expliquer autrement que par une cause toute fortuite.

Nous avons restitué à la Revue de la Migration le récit retranché des chapitres IX et X. Nous réservons pour le commentaire de notre troisième section les considérations qui nous ont paru justifier cette restitution.

Pour retrancher de notre second discours parénétique le récit de la promulgation de la loi sur le mont Horeb, nous n'avons pas rencontré des raisons matériellement aussi décisives que pour la scène du Veau d’or; nous n'avions pas ici les signes palpables, incontestables, d'une interpolation désordonnée. Peut-être même l’anomalie que nous signalons nous eût-elle échappé si notre attention n’eût été éveillée par l'exemple du second récit. Mais ce que l’on peut appeler les preuves logiques ne font pas défaut; dans un discours parénétique, un récit détaillé de la promulgation de la loi n’est pas plus à sa place que ne l’est un récit de la scène du Veau d’or. Ici même l’inopportunité est plus grande, et voici pourquoi.

Le second discours parénétique (on le reconnaîtra rien qu’à la simple inspection de notre texte) ne commence véritablement qu'avec le début du chapitre VI : « Voici

(1) Notons que ce chapitre X a encore subi deux autres interpolations bien manifestes, comprenant l'une le verset 6, l’autre les versets 7 et 8.

les commandements, les statuts et les lois que Iahveh votre Dieu a prescrit de vous enseigner, » etc.; ce qui précède n’est qu'un prologue, prologue d’ailleurs très décousu. Or ces lois, ces commandements et statuts, sont ceux que Moïse doit enseigner en ce jour même, et qu’en effet il enseigne aux Israélites; dans toute la suite du discours il n’est question que de ceux-là. Les préceptes donnés sur le mont Horeb n'y sont pas une seule fois mentionnés. Le récit de la promulgation de la loi n’a donc rien à faire en tête d’un discours qui ne s'occupe nullement de cette loi; 1l n’a pas dû s'y trouver à l’origine, et sa situation dans le texte justifie cette conjecture. On peut supposer que le rédacteur deutéronomique, étonné pas cette omission, a voulu y remédier en insérant le récit en question avec son préambule (V, 4-28). Tout d’ailleurs à cette place révèle un texte troublé. Il n’y à pas seulement l’interpolation de notre récit; il y a le verset 1°, qui peut-être a formé primitivement le début du discours et qui aujourd’hui, ne se rattachant à rien, est tout à fait superflu. Il y a les versets 29 et 30 qui sont de simples annotations ; tout céla, nous le répétons, prouve le trouble du texte.

Comme nous l'avons fait pour la scène du Veau d’or, nous avons reporté à la Revue de la Migration le récit de la promulgation de la loi, et ici encore nous réservons pour le commentaire de notre troisième section les raisons qui nous ont paru justifier cette restitution.

Avant d'aborder l'examen spécial des trois documents qui composent notre second discours, nous avons encore à signaler une particularité, qui est commune à tous trois et qui se retrouve aussi dans le premier discours (1).

(1) Nous nous empressons de reconnaitre que la contradiction entre les textes bibliques dont il va être question à été signalée par

D'accord en général avec les récits des Nombres (du moins avec une certaine classe de ces récits) pour ce qui touche le séjour des Israélites au désert, les trois documents en diffèrent sur un point capital. Le livre des Nombres (XIV, 26-35) raconte qu'à la suite de la désobéissance des Israélites qui, après le récit des émissaires, ont refusé d’entrer dans la terre de Canaan, Iahvebh, irrité de leurs rébellions multipliées, a condamné la génération virile tout entière à périr dans le désert; leurs enfants seuls, au bout du temps fixé, prendront possession de la terre promise. Le Deutéronome reproduit cet anathème dans la Xevue de la Migration : « Non, aucun des hommes de cette génération impie ne verra le beau pays que j'ai juré à leurs pères de leur donner, excepté Kaleb, fils de Iephunné (I, 35). »

De même, lorsqu'elle mentionne le passage du torrent de Zered par les Israélites, la Zevue de la Migration (IE, 14) a soin d'ajouter qu’à ce moment, alors que trente-huit ans s'étaient écoulés depuis le départ de Qadesch-Barnéa, toute l’ancienne génération des gens de guerre avait disparu du milieu du camp, selon la parole de lahveh. Suivant la Zevue de la Migration, c'est donc bien devant une nouvelle génération que Moïse au pays de Moab, après la conquête des royaumes amorrhéens, est supposé prendre la parole. Eh bien! suivant les discours parénétiques, il en est tout autrement. C’est formellement à l’ancienne génération que toujours il s'adresse. Rien de plus explicite à cet égard que le début du second discours : « [lahveh notre Dieu a conclu avec nous une al-

M. Wellhausen, dans ses articles sur la composition de l'Hexateuque (lahrbücher für protest. Theologie, etc. Gotha, 1876, 1877), et aussi par M. Reuss, dans sa Bible (l'Histoire sainte et la Loi, Introduction, p. 66 et 207); mais nous l’avions nous-même reconnue il y a déjà bien longtemps.

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liance en Horeb. Ce n’est pas avec nos pères que Dieu a conclu cette alliance, c’est avec nous, avec nous qui sommes ici tous vivants (V,2-3). » Bien d’autres passages, dans le second discours, confirment celui-là. Tels sont les suivants : « Iahveh nous a fait sortir d'Égypte par la force de son bras; [ahveh a accompli des miracles et des prodiges grands et terribles contre Pharaon et contre toute sa maison, sous nos yeux (VI, 21-22). Rappelle-toi les grandes épreuves que tes yeux ont vues, les miracles, les prodiges, le bras puissant, étendu, avec lequel lahveh ton Dieu t'a fait sortir d'Égypte (VII, 19). — C’est lahveh qui est ta gloire, c’est lui qui est ton Dieu, le Dieu qui à accompli en ta faveur les choses grandes et redoutables que tes yeux ont vues (X, 21). — Reconnaissez aujourd'hui (car ce n'est pas à vos fils que Je m'adresse, eux qui ignorent et qui n'ont pas vu), reconnaissez les châtiments infligés par lahveh notre Dieu, sa grandeur, sa main forte, son pras étendu... car ce sont vos yeux qui ont vu toute la grande œuvre que lahveh a faite (XI, 2). » — Dans le premier discours, la même affirmation, moins souvent répétée, n’est pas moins explicite. Au début même du discours (IV, 3-4), elle se produit avec une apparente restriction, qui en réalité la confirme : « Tout homme qui a suivi Baal-Pèor, lahveh votre Dieu l’a fait disparaître du milieu de vous, et vous qui êtes restés attachés à [ahveh votre Dieu, vous êtes tous vivants aujourd'hui.» Le châtiment qui a frappé certains individus, coupables d’un crime spécial, n'empêche pas la grâce faite à la généralité (1). «Prends bien garde de ne pas oublier les choses que tes yeux ont vues (IV, 9)», est-

(1) J'ai dit plus haut, que ce passage est peut-être une addition

aite par les rédacteurs deutéronomiques au texte primitif. Si cela est, 1l faut admettre que le rédacteur a pris soin de conformer l’addition à l’ensemble du discours.

ildit un peu plus loin, et encore il demande « si jamais chose si grande s’est faite, si un peuple a jamais entendu la voix de Dieu parlant du milieu du feu, comme tu l’as entendue » (IV, 32, 33). Nous ne pouvons tout citer, mais il y a encore dans le premier discours un passage qui mérite une attention spéciale. La Æevue de la Migration ne se borne pas à rapporter, conformément au livre des Nombres, l’anathème prononcé contre la génération virile à Qadesch-Barnéa; elle ajoute que lahveh «s’est aussi mis en colère contre Moïse à cause du peuple et lui a dit que lui aussi n’entrerait pas dans la terre de Canaan» (Deut., 1, 37). Eh bien! le premier discours parénétique rappelle solennellement ce dernier anathème : «Iahveh s’est irrité contre moi à cause de vous, dit Moïse en s'adressant au peuple, et il a juré que je ne passerais pas le Jourdain... je vais mourir dans ce pays ; je ne passerai pas le Jourdain ; mais vous le passerez, et vous prendrez possession de cette belle terre ([V, 21, 22). » D'un anathème porté contre le peuple on voit qu'il n’est pas question.

Nul doute n’est donc possible à cet égard : les deux discours parénétiques ignorent ou: plutôt contredisent formellement l’anathème qui, suivant les Nombres et suivant la /evue de la Migration, aurait été prononcé à Qadesch-Barnéa contre la génération virile d'Israël; le Deutéronome renferme en lui cette contradiction, et dans le texte traditionnel elle est bien plus choquante encore que dans le nôtre. Dans le texte traditionnel, en effet, nous avons vu que le rédacteur a fait passer dans le deuxième discours parénétique tout le récit de la révolte de Qadesch-Barnéa, et notamment l’anathème prononcé contre la génération impie, en sorte que ce n'est pas entre deux documents du Deutéronome, c’est au sein d'un même document que la contradiction se trouve.

Nous pouvons maintenant aborder l'examen des trois documents qui composent notre second discours.

Le premier, nous l’avons déjà dit, ainsi que le troisième qui lui ressemble à tant d'égards, offre une incontestable analogie avec le premier discours parénétique. De part et d'autre, ce qui domine est la glorification de Iahveh, de sa loi et de son peuple. lahveh est toujours le Dieu national. «Il habite au milieu d'Israël (VI, 15).» La terre de Canaan est «un pays sur lequel il veille, et a continuellement les yeux ouverts, depuis le commencement de l’année jusqu'à la fin (XI, 12); » toutefois ce Dieu national est aussi le Dieu universel : « Certes les cieux et les cieux des cieux appartiennent à lahveh ton Dieu; la terre aussi, et tout ce qui s’y trouve (X, 14). » « Et cependant, continue l'écrivain sacré, lahveh s’est attaché à vos pères, il les a aimés et vous aussi leur postérité, il vous à choisis, après eux, d'entre tous les peuples (X, 15). » C'est parce qu'il est en même temps Dieu national et Dien universel que Tahveh à pu choisir entre tous Israël pour en faire son peuple à lui, et lui assigner ses hautes destinées. Par contre le devoir d'Israël, la condition de sa prospérité sur la terre que Tahveh a promise à ses pères, et qu'il va lui donner, est de ne point oublier les préceptes de lahveh, et l'assistance merveilleuse par laquelle son Dieu l’a délivré de la servitude d'Égypte.

Parmi tous ces préceptes, celui qui prime tous les autres, est le précepte d'amour envers Iahveh. Au début même de notre premier document, se trouve le passage célèbre, devenu l'acte de foi par excellence des Israélites, et que Jésus lui-même a cité comme l’une des deux bases de la loi (1): le Schéma Israel, comme [le nomment les Israélites d’après les deux mots qui en forment

(1) Matthieu, XXII, 36-40; Marc, XII, 28-31.

le commencement. «Écoute, Israël. lahveh est notre Dieu, lahveh seul! Tu aimeras lahveh ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Et l'écrivain ajoute : «Que ce précepte que je te donne aujourd'hui demeure gravé dans ton cœur, tu inculqueras ces paroles à tes enfants; tu t'en entretiendras assis dans ta maison, marchant dans le chemin, en te couchant et en te levant, tu les attacheras comme un signe sur ta main, et elles seront comme un bandeau entre tes yeux. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes (VI, 4-9). » « — C'est lahveh ton Dieu que tu craindras, c’est lui que tu serviras ; c’est-par son nom que tu jureras (VI, 13)». |

On se rappelle ce que nous avons dit : que le troisième document semble à bien des égards n'être qu’une autre rédaction du premier. Nous trouvons ici un remarquable exemple de cette conformité. Le précepte d'amour envers lahveh revient dans le troisième document en termes tout semblables, parfois identiques à ceux du premier : « C’est [ahveh qui est ta gloire; c'est lui qui est ton Dieu, le Dieu qui a accompli en ta faveur ces choses grandes et redoutables que tes yeux ont vues. Aime donc Tahveh ton Dieu; observe toujours ses prescriptions, ses statuts et ses commandements (X, 20,21; XI, 1). » — « Si vous obéissez aux commandements que je vous prescris aujourd’hui, aimant Jahveh votre Dieu, le servant de tout votre cœur et de toute votre âme, je donnerai à votre pays les pluies en leur saison, ete. (XI, 13, 14). » — « Si vous observez tous les commandements que je vous prescris de pratiquer, aimant [ahveh votre Dieu, marchant dans toutes ses voies et vous attachant à lui, Iahveh chassera tous ces nations devant vous, et vous soumettrez des nations plus grandes et plus puissantes que vous (XI, 22, 23).» — « Gravez dans votre cœur et dans

votre âme ces paroles, vous les attacherez comme un signe à votre main et elles seront comme un bandeau entre vos yeux. Enseignez-les à vos enfants, vous en entretenant assis dans votre maison, marchant dans le chemin, en vous couchant et en vous levant. Écrivez-les sur les poteaux de votre maison et sur vos portes (XI, 18-21). » De telles répétitions de la part d’un même écrivain, à quelques pages de distance, dans un même discours, ne peuvent se concevoir. Le fait ne nous semble explicable qu’en supposant deux essais de rédaction réunis d'aventure dans un même discours par un compilateur inattentif.

A l'amour d'Israël pour lahveh faut-il d’ailleurs attacher une idée semblable à celle que la piété chrétienne attache à l’amour du fidèle pour son Dieu? Nous ne le pensons pas. Il n’y à rien ici qui ressemble à l’extase, aux transports mystiques du chrétien. Les passages que nous venons de citer s'expliquent clairement à cet égard. C'est en observant ses commandements, c’est en marchant dans ses voies qu'israël doit manifester son amour envers lahveh. C’est aussi en se gardant du culte des faux dieux. « Prenez garde que votre cœur ne soit séduit, que vous ne vous détourniez de moi, que vous ne serviez d’autres Dieux et ne vous prosterniez devant eux, car la colère de [ahveh s’enflammerait contre vous; il fermerait le ciel, il n’y aurait plus de pluie, la terre ne donnerait plus ses fruits, et vous disparaîtriez promptement de ce beau pays que lahveh vous donne (XF 46, 17),

Un autre trait caractéristique de ces passages et de l’ensemble même de nos deux documents est la solennelle et constante affirmation du principe de la récompense selon les œuvres et du mérite de la pratique. C’est bien là d’ailleurs le principe même du pacte primitif

conclu en Horeb entre Ilahveh et Israël : « Si vous écoutez ma voix et si vous gardez mon pacte, vous m’appartiendrez entre tous les peuples, car toute la terre est à moi, etc. (Z'xode XIX, 5). » Et la même condition est stipulée dans la nouvelle alliance conclue au pays de Moab, dont nous parlerons plus loin (Peut. XX VI, 17-19). Écoutons maintenant, en dehors des passages déjà cités, le langage de nos deux documents : « Écoute donc, Israël, et aie soin de pratiquer, afin que tu sois heureux, et que vous vous multipliiez beaucoup, dans un pays ruisselant de lait et de miel(VI, 3). » — « Tu feras ce quiest droit et bon aux yeux de lahvebh, afin que tu sois heureux (VI, 18).» — « [ahveh nous a ordonné de pratiquer tous ces statuts... et ce sera mérite pour nous si nous avons soin d'observer tous ces commandements devant lahveh, notre Dieu, comme il nous l’a prescrit (VI, 24, 25). » «Observe donc les commandements, les statuts etles lois que je t'ordonne aujourd’hui de pratiquer, et en retour de votre obéissance à ces lois, parce que vous les aurez gardées et pratiquées, lahveh votre Dieu vous gardera l’allance et la grâce qu'il a jurées à vos pères (VII, 11, 42). » — « Maintenant, Israël, qu'est-ce que demande de toi lahveh ton Dieu, sinon de craindre Iahveh ton Dieu, de marcher dans toutes ses voies, de l'aimer, de servir Jahveh ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, d'observer les commandements de lahveh et ses statuts que je te prescris aujourd’hui afin que tu sois heureux? (X, 12, 13). » — « Si vous obéissez aux commandements que je vous prescris aujourd’hui... je donnerai à votre pays les pluies en leur saison, etc. (XL, 13, 14). » — « Si vous observez tous ces commandements que je vous prescris de pratiquer,aimant lahveh votre Dieu, marchant dans toutes ses voies et vous attachant à lui, lahveh chassera toutes ces nations, etc. (XI, 22). » |

Nous avons déjà vu que nos deux documents, comme tout le Deutéronome, mettent au premier rang des devoirs imposés aux Israélites la défense de participer aux cultes des Cananéens. Mais notre premier document va plus loin. Il voue à l’anathème non seulement les monuments de ces culles, mais les Cananéens eux-mêmes. « Quand Tahveh ton Dieu, est-il dit, t’aura fait entrer dans le pays dans lequel tu vas entrer pour en prendre possession et aura chassé devant toi des nations nombreuses... quand Jahveh ton Dieu te les aura livrées et que tu les auras frappées, tu ne serviras pas leurs dieux, car ce serait un piège pour toi. Tu les voueras à l’anathème, tu ne feras pas d'alliance avec elles et tu ne leur feras point grâce ; vous ne vous allierez pas par mariage avec elles, vous ne donnerez pas vos filles à leurs fils, et vous ne prendrez pas leurs filles pour vos fils. — Car elles détourneraient vos fils de moi et ils serviraient d’autres dieux... Mais voilà comment vous les traiterez : Voas démolirez leurs autels, vous briserez leurs statues, vous couperez leurs aschéras et vous livrerez aux flammes leurs idoles. — Tu dévoreras tous ces peuples que lahveh ton Dieu te livrera; tu ne les épargneras pas... lahveh ton Dieu enverra aussi le frelon contre eux jusqu’à ce que périssent les survivants, ceux qui se seront cachés devant toi... lahveh ton Dieu te les livrera, illes terrifiera, les frappera d'une grande épouvante, jusqu’à destruction, il Livrera leurs rois entre tes mains. — Tu anéantiras leur nom de dessous le ciel... Vous livrerez aux flammes les idoles de leurs dieux, vous ne convoiterez pas l'argent ni l'or qui les recouvre, vous ne le prendrez pas pour vous, de peur qu'il ne vous soit un piège; car c’est une abomination pour lahveh votre Dieu (VII, 1-6, 16, 20, 23-25). » Cet ordre d’extermination totale et immédiate des Cananéens est confirmé par ce qui se lit dans le deuxième

document : « C’est lui-même, lahveh, qui les détruira, lui-même qui les humiliera devant toi. Tu les conquerras et les anéantiras en peu de temps, comme lahveh te l’a ordonné (IX, 3). » Comment cependant concilier cet ordre terrible et absolu avec ce que nous lisons au verset 22 du chap. VIT : « lahveh ton Dieu chassera ces nations devant toi peu a peu; tu ne pourras les détruire en peu de temps, car les bêtes sauvages se multiplieraient contre toi. » Entre cette promesse d’un triomphe en quelque sorte instantané et cette perspective d'une conquête plus ou moins retardée, la contradiction est flagrante. Elle s'explique par le fait que le dernier passage est très certainement interpolé; on le voit par la place qu'il occupe dans le texte, dont il interrompt le cours; ce qui suit nous expliquera le motif qui a déterminé l'interpolation.

Ces mêmes préceptes d’extermination s'offrent encore dans deux passages du livre de l’Exode (XXIII, 24-33; XXXIV, 11-16) et dans un autre du livre des Nombres (XXXIIT, 50-55). Là encore il est recommandé de ne point faire d'alliance ni avec les Cananéens, ni avec leurs dieux, de ne point les laisser habiter le pays de peur qu'ils ne fassent pécher Israël contre Iahveh, ou, comme il est dit dans le passage des Nombres, « de peur qu'ils soient comme des épines dans vos yeux et des aiguillons dans vos flancs » (XXXIII, 55). Toutefois, le premier passage de l’Exode offre cette remarquable restriction que la conquête du pays ne doit être que successive : « Je ne les chasserai pas devant toi en une seule année, dit Iahveh, mais je les chasserai peu à peu devant toi, jusqu’à ce que tu te sois multiplié et que tu puisses prendre possession du pays (XXIII, 29-30). » Cette allégation de l’'Exode, de même que l’interpolation que nous avons signalée dans le Deutéronome, ont une même rai-

son (1); c’est qu’en fait les Cananéens n'ont pas été exterminés par le conquérant israélite. Les luttes prolongées que les envahisseurs ont eu à soutenir contre les populations indigènes le prouvent suffisamment. Le livre des Juges, qui raconte ces luttes, prend même soin de nous en donner une explication dogmatique : « Puisque cette nation (Israël) a transgressé mon alliance, dit lahveh... je ne chasserai plus devanteux aucune des nations que Josué laissa quand il mourut. Aïnsi, je mettrai par elles Israël à l'épreuve pour savoir s'ils auront soin ou non de suivre la voie de [ahveh, comme leurs pères en ont eu soin (Juges IX, 20-23). » C’est là, certes, une doctrine philosophique et religieuse d'un caractère très élevé : la tentation servant à l'épreuve. Mais un glossateur qui a voulu dire son mot sur ce passage a donné à la dispensation providentielle une interprétation plus terre à terre. Selon lui, Ilahveh a voulu que les générations qui n’avaient pas pris part aux guerres de la conquête trouvassent, dans ces luttes contre les indigènes, l’occasion de connaître et d'apprendre la guerre (Juges II, 1,2). :

Si, comme le veut l'opinion orthodoxe, Moïse avait édicté ces sanglants anathèmes contre les Cananéens, on voit que du moins les Israélites auraient le mérite de n y avoir pas complètement obéi, et que Dieu lui-même, en définitive, ne les aurait pas désapprouvés. Mais la vérité est que très probablement ni Moïse ni les Israélites ne méritent ni ces reproches ni cet éloge ; en fait, ces anathèmes sont très probablement une pure fiction qui ne remonte pas plus haut que le temps d'Esdras. Nous avons rappelé, en tête de ce travail, les obstacles qu'eurent à vaincre Esdras et Néhémie pour organiser définitivement la communauté judéenne, la défendre

(1) Par la place qu'ils occupent dans le texte, les deux versets cidessus ont eux-mêmes toute l'apparence d’une interpolation.

contre les agressions et les séductions des populations voisines, pour maintenir dans sa pureté le culte national. On comprend que les réformateurs aient voulu se couvrir du nom de Moïse pour mettre les Israélites fidèles à l'abri du danger qui les menacait. Les anathèmes de l'Exode, des Nombres et du Deutéronome n'ont vraisemblablement pas d'autre valeur et d’autre origine.

Notons, en terminant, une singulière contradiction qu'offre le second document avec le premier. Dans celui-c1, il est dit que Dieu « a rendu les Israélites aussi nombreux que les étoiles du ciel » (X, 22) ; dans le second document, il est dit, au contraire, qu'ils sont «le moindre des peuples » (VIT, 7). On peut dire, pour excuser l’anomalie, que le premier de ces passages est une interpolation manifeste.

La deuxième partie de notre second discours offre avec la première et la troisième un contraste frappant; celles-ci, nous l'avons vu, sont, en même temps qu'une glorification ‘de lahveh, une glorification d'Israël qui a été choisi par lahveh pour être son peuple à lui, avec lequel il a fait alliance, et auquel il ne demande pour lui donner la terre promise et le combler de ses bienfaits que d’aimer son Dieu et d'observer ses commandements. Il y a là comme un pacte réciproque, et Israël est rémunéré selon ses œuvres.

La deuxième partie n’a sans doute pas entièrement rompu avec cette doctrine; cependant l’idée dominante est tout autre. Ce n’est pas sur ses œuvres que doit compter [sraël pour mériter les bienfaits de lahveh, c’est uniquement sur la bienveillance et la protection de son Dieu. En un mot, nous voyons poindre iei la doctrine de la grâce ; elle vient, sinon se substituer à celle de la 7ushce, du moins se placer à côté.

L'idée nouvelle revêt ici d’ailleurs deux formes successives. D'abord Iahveh apparaît comme un père qui châtie son fils. Israël n’est plus l'être libre, majeur, admis comme partie contractante à un traité bilatéral; c’est un mineur placé sous la dépendance d’un père qui le discipline par une série d'épreuves, sauf à le récompenser par l'abondance et la richesse du beau pays qui lui sera donné. Dans ce qui suit, lahveh se présente sous une forme plus sévère. Ce n’est plus un père, c’est un maître, toujours bienfaisant, mais qui ne veut point qu’on perde le souvenir de ses bienfaits et qui rappelle à son élu son indignité naturelle. Prends garde que dans la prospérité « ton cœur ne s’enfle et que tu n'’oublies lahveh ton Dieu qui t'a fait sortir du pays d'Égypte, de la maison des esclaves. » — « Ne dis pas en ton cœur : C'est la force, c’est la puissance de mon bras qui m'ont acquis cette richesse; souviens-toi de [ahveh ton Dieu, car c’est lui qui t’aura donné la force pour acquérir la richesse... » — « Sache donc aujourd’hui que c’est [ahveh ton Dieu qui marchera devant toi comme un feu dévorant, c'est lui-même qui détruira tes ennemis, lui-même qui les humiliera devant toi... Ne dis point en ton cœur, quand lahveh ton Dieu les aura refoulés devant toi : C'est à cause de ma justice que [ahveh m'a fait entrer pour prendre possession de ce pays... Ce n’est point à cause de ta justice, ni à cause de la droiture de ton cœur... mais à cause de l’impiété de ces nations que lahveh ton Dieu les chassera devant toi, et afin d’accomplir la parole que Iahveh a jurée à tes pères (VIII, 14, 17-48; IX, 3-3). »

Enfin, dans un dernier développement, l'écrivain abaisse l’orgueil d'Israël par le souvenir de ses révoltes multipliées depuis la sortie d'Égypte, en Horeb, à Tabérâ et à Massà, à Kibroth hatthaava, enfin à Qadesch-Barnéa.

« Vous avez été rebelles envers [ahveh, depuis le jour où je vous ai connus (IX, 22-24). »

Rappelons, en finissant, que c’est dans ce passage que se trouve l’interpolation de la scène du Veau d’or dont nous avons déjà suffisamment parlé.

N° 5. —- « Jusqu'au mont Sion qui est le Hermon. » Ce nom n'est pas le même que celui de la montagne de Sion à Jérusalem; la Vulgate transcrit ces deux mots de la même manière;

mais dans le mot hébreu, à part d’autres différences, le S initial est dur.

N° 149. — « Totaphot, » mot d’origine inconnue, suivant les uns, suivant d’autres peut-être égyptienne. Knobel dérive le mot de la racine Taphaph, qui signifie frapper, heurter; ce serait un objet frappé. On traduit habituellement ce mot par bandeau ou frontal. Les Juifs ont pris ce passage au pied de la lettre et à la prière du matin ils portent au bras et au front des parchemins renfermant divers passages du Pentateuque. Ce sont les Thephillim ou phylactères mentionnés dansle Nouveau Testament (Matth., XXIIL, 5). Des écrivains israélites, même orthodoxes, pensent que le passage dont nous nous occupons n’a qu’un sens figuré. Voyez Cahen, Traduction française de la Bible.

N° 23. — « La maison des esclaves. » Le mot hébreu désigne l'habitation des esclaves l’ergastulum ; 1l n’a pas le sens figuré qui lui attribuent les Septante : #£ cixou dcurelac, la Vulgate : domus servitutis. La même expression se retrouve Deut. V, 6; VII, 8; VII, 14; XII, 6.

N° 24. — Ce versetest reproduit presque littéralement X, 20.

N° 41. — « Leurs Aschéras, » c’est-à-dire les emblèmes de la déesse Aschéra. Ces emblèmes semblent avoir été une simple colonne de bois.

N° 49. — « La portée de tes brebis, » littéralement l’aschtaroth de tes brebis. Aschtaroth était chez les Cananéens la déesse de la fécondité; son nom est ici employé d’une manière figurée, comme ceux de Vénus et de Cérès chez les Romains. Voyez la même expression ch. XX VIIL, 4.

N° 56. — « Le frelon. » Cette expression qui se rencontre ailleurs encore (Exod. XXIII, 28, et Josué XXIV, 12) ne peut se comprendre que comme image d’un fléau exterminateur.

N° 62. — « Comme elle. » L’hébreu porte : comme lui. Mais

on ne voit pas ce qui motive ici le pronom masculin. Nous avons déjà plusieurs fois rencontré le mot « abomination » dans le sens d’idole ou de simulacre des faux dieux.

N° 65, — « Tout ce qui se produit par l’ordre de Iahveh, » littéralement «tout ce que produit la bouche de lahveh », mais le mot bouche en hébreu a le sens d'ordre, de commandement. Les Septante, ne tenant pas compte de cette nuance, ont traduit ainsi ce passage : 2m? mavrt fuart ro éxmopevouévs duo ordwxres Peoÿ, c’est-à-dire, toute parole sortie de la bouche de Dieu; on sait qu’ils ont été suivis par les Évangélistes Matthieu, IV, 4, et Luc, IV, 4.

N° 66. — « Ton vêtement ne s’est pas usé sur toi, » etc. La même image se reproduit plus loin (Deut. XXIX, 5).

N° 88. — Nous trouvons ce même sentiment d'humilité envers les dieux recommandé dans ces vers d’Horace :

Dis te minorem quod geris imperas.

Hinc omne principium, huc refer exitum.

Od: YI1,:6:

No 114. — « Par le travail de votre pied, » c’est-à-dire au

moyen d’une roue mise en mouvement par les pieds. Ces roues sont encore aujourd’hui employées en Égypte, où on les appelle Saqra.

N°115. — La pensée que le Deutéronome exprime ici au sujet de la Judée rappelle ce que, au rapport d'Hérodote, les Égyptiens disaient de la Grèce, en apprenant qu'elle n’était fécondée que par des pluies, et non pas, comme l'Égypte, par le débordement régulier d'un fleuve; c’est que les Grecs, toutes les fois qu’ils étaient privés de pluie, devaient craindre de mourir de faim, puisqu'ils ne peuvent attendre l’eau qui doit féconderleur terre que de Jupiter seul (Hérod., 11, 13).

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