‹ Mélanges de critique biblique: Le texte primitif du premier récit de la création, le DeutéronomeChapitre 12 sur 99 · LA CRÉATION SUIVANT LE PREMIER RÉCIT · texte numérisé non relu

LA CRÉATION SUIVANT LE PREMIER RÉCIT

Nos lecteurs ont sous les yeux le texte primitif que la discussion qui précède nous a permis de restituer. Us peuvent maintenant apprécier sous sa forme véritable et dans sa teneur réejle ce document qui, bien qu'altéré et défiguré, a exercé une si grande et si heureuse influence sur le développement du judaïsme et du christianisme, et, par suite, sur toute notre civilisation moderne. Ainsi restauré, affranchi des anomalies qui le déparaient, le premier récit de la Création nous paraît mériter, plus que jamais, la respectueuse admiration des hommes religieux et des philosophes. Dans celte composition, d'apparence si simple et d'un tour si naïf, quelle grandeur en effet et quelle vérité ! Point de mythe, point de fable. Se reflétant parla Création dans l'unité cosmique et dans l'unité humaine, l'unité divine a pour conséquences la fraternité et la justice dans la cité, l'ordre dans l'univers. Le ciel et la terre, issus du même chaos, ont, avec une même origine, une même nature, une même fin; appelé à régner sur cette terre, sous les influences et les actions variées du ciel, le couple humain, semblable à son Dieu et béni par lui, développe dans le milieu auquel il est

associé toutes les puissances, toutes les vertus de son être. Créateur comme son Dieu, comme lui l'homme travaille, et comme lui il se repose. Pour accomplir sa mission, pour «remplir la terre et se la soumettre», c'est la morale et la politique, c'est la science et l'industrie, qu'il doit progressivement développer; c'est Tédîfice religieux de la civilisation qu'il doit élever.

Je sais qu'aux yeux de la philosophie positive, et je prends ce mot dans le meilleur sens, notre récit est entaché d'un vice radical; il repose sur l'idée de Création. Conception féconde et puissante, à l'époque où elle fut inscrite dans la Genèse, l'idée de Création n'est plus aujourd'hui qu'une croyance arriérée; notre âge viril la repousse comme contraire non seulement à la grandeur de l'homme, mais aussi à la perfection de la Divinité. « L'éternelle sagesse, a-t-on dit, n'agissant jamais que par raison suffisante, il est impossible qu'elle se soit décidée à créer l'univers en un temps plutôt qu'en un autre (29). Et en effet, tous les temps étant parfaitement égaux alors qu'il n'y a aucune créature, les raisons qui auraient existé en faveur de la Création, au moment où la Création s'est faite, auraient aussi bien existé, et avec autant de puissance, à l'instant précédent; et pour que Dieu eût pu choisir un de ces instants de préférence à l'autre, il aurait été nécessaire, ce qui est absurde, que Dieu se fut déterminé au hasard... Le souverain bien est unique. Il nous est certain que Dieu et l'univers coexistent maintenant, et c'est dans cette coexistence que le souverain bien réside. Dieu a donc voulu l'univers, l'a donc fait, l'a donc dirigé de toute éternité, et l'univers n'a point d'autre commencement que le commencement de Dieu lui-même (30). »

Ces arguments n'ont pas prise sur la théologie de l'Ecole. Aux raisonnements de ses adversaires, elle se

borne à répondre par une afûrmalion absolue. « Dieu , dit-elle, peut faire jaillir les mondes du néant; il peut les laisser dans ses abîmes. Il crée s'il le veut, où il veut, comme il veut. Maîtro souverain de son œuvre , il la façonne comme il lui plaît. L*acte créateur est un acte d'infinie liberté (31). »

Toutefois les grands esprits qui ont fondé ou perfectionné le dogme catholique ont mieux tenu compte des difficultés du sujet, se sont exprimés avec plus de réserve.

Saint Augustin se montre très préoccupé de ce qu'il appelle le difficile problème de réternité de Dieu, créant des êtres nouveaux sans une volonté nouvelle [De la Cité de Dieuy liv. XII, ch. 21). Il revient sur ce sujet dans divers passages du même ouvrage, et notamment dans le ch. 15 du même livre, intitulé ; « Dieu a-t-il pu être toujours Seigneur, s'il n'y a pas toujours eu des créatures ? » On voit que la question lui pèse, et, dans les limites du dogme chrétien, il se reconnaît impuissant à la résoudre. « J'ai pensé, dit-il, qu'il fallait en cette matière s'abstenir de toute affirmation, afin qu'en lisant ceci on se mette en garde contre les dangers de certaines questions, et qu'une vaine présomption ne nous éloigne pas de l'intelligence et de la pratique de ce salutaire enseignement de l'Apôtre : « Je vous recommande à tous tant « que vous êtes, par la grâce qui m'a été donnée, de ne « pas aspirer à savoir plus qu'il ne faut savoir, mais de « mesurer avec sobriété votre science à la foi que Dieu « vous a départie (Rom., XII, 3). » Pour saint Augustin, d'ailleurs, l'idée d'un commencement du monde se lie à celle d'une limite physique de ce monde. « A ceux qui nous demandent, dit-il, pourquoi l'univers a été créé plutôt alors qu'auparavant, on peut également demander pourquoi il a été créé au lieu où il est plutôt qu'ailleurs.

S'ils se reportent à ces durées infinies qui auraient précédé la naissance du inonde, et pendant lesquelles il ne leur paraît pas possible que Dieu soit resté sans rien faire, qu'ils se reportent donc aussi à ces espaces infinis qui existent en dehors du monde, et dans lesquels, si l'on ne veut pas que le Tout-Puissant puisse demeurer oisif, il faudra de toute nécessité admettre avec Épicure un nombre de mondes infini. » {Cité de Dieu, liv. XI, ch. 5.) Nous croyons qu'il est aujourd'hui peu de personnes, même parmi les théologiens catholiques, qui n'admettent l'étendue infinie de l'univers, et aujourd'hui, par conséquent, l'argument de saint Augustin se retourne contre lui.

Dans ses considérations au sujet de la Création, saint Thomas d'Aquin ne montre pas moins de réserve que son grand prédécesseur dont il invoque d'ailleurs sans cesse l'autorité. « Que le monde, dit-il, ait eu un commencement, cela est à croire; mais on ne peut ni le démontrer ni le savoir. Et il faut que l'on soit bien convaincu de cela, de peur que quelqu'un, présumant de pouvoir démontrer ce qui n'est qu'une chose de foi, n'avance sans nécessité des raisons qui donneraient à rire aux infidèles, lesquels s'imagineraient que c'est par des raisons de cette espèce que nous admettons ce qui pour nous est simplement matière de foi. » Et il ajoute : « Gomme le dit saint Augustin (Ct7erfe/>/ew, liv. XI, ch. 5), il faut distinguer deux opinions chez les philosophes qui établissent l'éternité du monde. Quelques-uns ont soutenu que la substance du monde n'est pas de Dieu [quod substantia mundi non sil a Deo), De ceux-là l'erreur est intolérable, et il faut la réfuter. Quelques autres, au contraire, soutiennent que le monde est éternel, de telle manière cependant qu'ils le reconnaissent fait par Dieu, et voici comment ils expliquent leur pensée : « Si de toute éternité le pied avait posé dans la poussière, de

toate éternité aussi son vestige eût été empreint dans la poussière, et ce vestige serait incontestablement provenu de la pression du pied. C'est ainsi, disent-ils, que le monde a toujours été, par cela même que toujours a été celui qui l'a fait (3S). » La valeur de l'argument peut être contestée; mais, ce qui ne peut l'être, c'est le sentiment qui a déterminé saint Thomas à le citer.

L'éternité de la Création a été bien des fois soutenue, dans les temps modernes, même par de sincères catholiques ; nous citerons notammentGioberti, qui l'a défendue dans tousses écrits, mais particulièrement dans son Introduction à l'histoire de la philosophie {*) [33). Remarquons, d'ailleurs, que notre premier récit lui-même proclame que Dieu, en créant les plantes, les animaux et l'homme, a voulu qu'ils se perpétuassent par la génération, chacun selon son espèce, et que par là même il a posé sous ce rapport une barrière infranchissable à l'arbitraire divin. Ce principe admis, si on lui donne son extension naturelle, conduit à l'affirmation de la relation constante de la cause à l'eifet, en d'autres termes à la doctrine de l'invariabilité des Lois de la nature.

(*) « La cause première et efficiente est n^ce^^atremen^ Créatrice. » (T. II, p. 35 de la traduction française.)

NOTES

(1) Voir le travail sur le nom de lahveh, p. 351 de ce volume.

(2) L*exemplaire de la Bibliothèque de TUniversité, qui appartenait autrefois au Collège parisien de la Société de Jésus, porte cette mention inscrite sur la garde : « Par Astruc,. médecin, Paris, Cuvelier, » Voyez aussi Tarticle Astruc, dans la Nouvelle Biographie gé' nérale de Didot. ^ '

(3) a Sive Mosem dicere volueris auctorem Pentateuchi, sive Esdram ejusdem instauratorem operis, non recuso (Hieronym., adversus Helvidium), — HierosoIymisBabylonia expugnatione deletis, omne instrumentum judalcse litteraturse ab Esdra constat restauratum. » (Tertull., De cultu fœminarum).

(4) Ernest Renan , dans la préface à VHistoire critique des livres de r Ancien Testament de Kuenen.

(5) Après avoir dit que le Pentateuque est une réunion confuse de matériaux que l'auteur n*a pas eu le temps de classer et d'ordonner régulièrement, Spinosa ajoute : « Maintenant la question est de savoir si ces fautes sont de nature à embarrasser et à égarer le lecteur. Je ne veux pas discuter à fond ce point. Je dirai seulement que je n'attache pas grande importance à ces irrégularités, et quiconque lira rÉcriture, sans préjugés, sera du môme avis. Pour ma part, je n'ai point remarqué dans la Bible aucune faute assez grave ni en, ce qui touche les principes moraux une différence de leçon assez considérable pour rendre le sens douteux ou absurde. >» (Tractatus theologico-politicus, ch. IX, 1. 1, p. 206 de la traduction de Saisset.)

(6) En 1831, Hartmann résumait ainsi les résultats des recherches poursuivies dans ses Historisch-kritische Forschungen ûber die fûnf Bûcher Moses (2 ter Abschnitt, Schluss, p. 584) : « A l'époque de

Jérémie et d*Ézéehiel, nous pouvons considérer toutes les parties essentielles du Pentateuque, sauf quelques additions venues plus tard, comme déjà existantes et plus ou moins coordonnées (geordnet). Toutefois, la dernière rédaction de Touvrage, sous sa forme actuelle, nous est, de tous côtés, apparue de nouveau comme un produit de Texil babylonien. » — Trente ans plus tard, Kuenen, dans son Histoire critique des livres de VAncien Testament (traduction de Pierson, Paris, 1866, ch. I, p. 291), conclut en ces termes: « Nous Pavons dit, selon nous c*est un prêtre de Jérusalem qui, vivant vers le commencement de Texil, aurait entrepris la rédaction générale du Pentateuque. Toutefois, des motifs que nous avons indiqués nous engagent quant à présent à laisser la porte ouverte à Topinion des savants, suivant laquelle la rédaction finale du Pentateuque serait postérieure à TExil, peut-être même à Tœuvre d'Esdras. »

Par cette porte restée ouverte, Topinion apparue sous les auspices de critiques tels que MM. Reuss, Graf, Oort, Dozy, a si bien pénétré dans Tesprit de M. Kuenen lui-même, qu*elle est devenue la base de son nouvel ouvrage : De Godsdienst van Israël {La religion d'IsraëC)^ Harlem, 1870. 'M. Albert Réville a rendu compte de cet ouvrage, et en même temps exposé la question avec autant d'ampleur que de clarté, dans Texcellent article publié par lui dans la Revue des Deux Afon£f« du 1". mars 1872.

« Depuis qu'on ne craint plus d'appliquer à l'histoire d'Israël, ditil en commençant, la méthode et les procédés en usage lorsquMl s'agit des autres nations, on est généralement d'accord pour reconnaître que l'événement connu sous le nom de Captivité de Babylone marque le moment décisif du développement religieux du peuple israélite. Cet événement ne détermine pas seulement, comme de pieuses traditions l'enseignaient aux théologiens d'autrefois, une conversion qui aurait ramené à la foi de ses pères, trop longtemps oubliée, un peuple corrigé par le malheur. C'est toute une révolution, c'est tout un nouvel ordre d'idées, de croyances et d'institutions qui commence; à vrai dire, c'est le Judaïsme qui se constitue... Mais une religion peut se transformer, s'approprier même des éléments hétérogènes, sans rompre avec son principe essentiel, et par conséquent sans perdre son identité. »

(7) Dans le recueil intitulé : Kurzgef. exegetisches Handbuch zum Alten Testament. Genesis. Leipzig. Verlag von Hirzel.

(8) Der alte und der neue Glauhe^ Leipzig, 1872.

(9) AvESTA, Die heiligen Schriften der Parsen^ ùbersetzt von D' Fr. Spiegel, t. ni, p. 239. — Der Bundehesh, zum erstenmahl herausgegeben und ùbersetzt von Ferdinand Justi. Leipzig, 1869, 1 vol. in-4<*. Voyez aussi Anquetil, Zend Avesta,

(10) Voy. Suidas, au mot Tup^Yivîa, et le Commentaire de Knobel.

(11) DerBundehesh,yon Ferdinand Justi. Leipzig. 1869,ch.XXXIV.

NOTES. 55

— Le Boundehesh, ou Cosmogonie des Parses dans le Zend Avesta d^Anquetil, t. II, p. 420. Voyez aussi p. 345 et 346.

(12) C'est le repos du septième jour qui a constitué chez les Israélites la semaine ou cycle de sept jours {septimana, sepiemaine ; en hébreu Schaboua). La semaine, quoi qu'on en ait dit, est une institution exclusivement mosaïque. Voyez à ce sujet le mémoire de M. Biot, Résumé de Chronologie astronomique, dans le tome XXII des Mémoires de l* Académie des sciences ^ avec une note spéciale de M. Alfred Maury.

Dans un intérêt astrologique, on avait donné aux heures du jour^ et ensuite aux jours eux-mêmes, les noms des sept planètes. Lorsque la semaine fut apportée par les Juifs et les Chrétiens dans le monde romain, cette circonstance en facilita Tadoption. Il se trouva d*ailleurs que le jour de Saturne coïncidait avec le samedi ; mais cette coïncidence était-elle fortuite ou bien se rattachait-elle à un ancien culte de la planète Saturne chez les Hébreux f C^est ce que, dans Tétat actuel de la science, on ne saurait décider. (Voy. Conversations-lexicon^ art. Woche, Dictionnaire de la Conversation, art. Semaine^ parSédillot. — Kuenen,[De Godsdienst van Israël, t. I,p. 259 etsuiv.)

(13) Il est curieux de voir saint Augustin ne pouvant s^élever à la hauteur de cette pensée : « Lorsqu*au septième jour qu'il sanctifie, Dieu, dit-il, se repose de ses œuvres, faut-il lui attribuer une fatigue de manœuvre ? ... Non, le repos de Dieu, c'est le repos de ceux qui se reposent en Dieu. » {Cité de Dieu, liv. XI, ch. VIII.)

(14) Voy. un article remarquable de Clément Mullet sur la valeur du mot loM au premier et au deuxième chapitre de la Genèse, dans le Journal asiatique, de Tannée 1849. L'auteur cite des opinions fort curieuses d'écrivains musulmans 6ur ce sujet.

(15) De la Cité de Dieu^ liv. XI, chap, VII. — Aux chapitres IX et XIX, saint Augustin déclare : « qu'il ne répugne pas à l'œuvre de Dieu que, par la création de la lumière, on entende la création des auges, et par ces paroles : « Dieu sépara la lumière d'avec les ténè- « bres » la séparation des bons et des mauvais anges. » — « L'un des avantages de l'obscurité même du texte sacré, dit-il à cette occasion, est d'enfanter plusieurs sens également avoués de la vérité » {quod plures sententias veritatis parit).

(16) « Dieu, dit Bossuet au sujet des anomalies contenues dans le récit de la création, a détaché exprès les effets d'avec leurs causes' naturelles, pour montrer que naturellement tout ne tient qu*à lui seul, et ne dépend que de sa seule volonté. » {Élévations sur les mystères, 3« semaine, 5« élévation.)

(17) Hérodote, liv. I, cxxxi. Cicéron, De republica, liv. III, vi. De legibus, liv. II, x.

. (18) tt II ne m'appartient pas, a dit Eugène Burnouf, d*indiquer ici ce qu*un système qui tend à développer les plus nobles instincts de

notre nature, et qui impose à Thomme, comme le plus important de ses devoirs, celui de lutter constamment contre le principe du mal, a pu exercer d*iDfluence sur la destinée des peuples de TAsie, chez lesquels il a été développé à diverses époques. On peut déjà dire cependant que le caractère religieux et martial tout à la fois, qui parait avec des traits si héroïques dans la plupart des leschts, n'a pas dû être sans action sur la mâle discipline sous laquelle ont grandi, s*il faut en croire Tantiquité classique, les commencements de la monarchie de Cyrus. » {Études twr la langue et les textes Zends. Journal asiatique, 1840, p. 245.)

(19) La bienveillance des rois de Perse pour les Juifs ne s*éteint pas avec Cyrus. Après' lui Darius, fils d*Hystaspe, yers la deuxième année de son règne (519)^ couvre de sa protection les Juifs inquiétés à Jérusalem par les populations voisines, et, ayant fait rechercher Téùit de Cyrus, ordonne qu*il reçoive sa pleine exécution. Environ quatre-vingts ans après cet édit (458), lorsque le temple est relevé depuis un demi- siècle, mais que la nouvelle colonie languit faute d*une organisation civile et religieuse suffisante, Esdras, prêtre et docteur de la loi, obtient à son tour du roi Artaxerxès la permission de se rendre en Palestine avec tous ceux des Juifs qui voudront raccompagner. Il emporte avec lui les dons du roi et de ses conseillers. D'autres secours doivent lui être fournis par les trésoriers des provinces de Tautre côté du fieuve. Avec Tautorisation d'Artaxerxès, il établit des juges et des magistrats, introduit Tordre et la réforme dans la colonie. Enfin, treize ans plus tard, Néhémie, échanson du même Artaxerxès, vient encore à Jérusalem, avec la permission et Tappui du roi, pour achever Tœuvre de ses devanciers et mettre la dernière main à la restauration d'Israël. Il relève les murailles de Jérusalem, repeuple la campagne, organise enfin, avec Taide d'Esdras, le culte et l'instruction religieuse du peuple.

Nous possédons dans le second livre des Machabées (ch. I, 18-35) un témoignage extrêmement curieux, et cependant peu cité , des relations religieuses qui existèrent à cette époque entre les prêtres juifs et les souverains de la Perse. Le caractère en est plus légendaire qu'historique, mais il n'en est pas moins significatif. Il est dit qu'au moment du départ pour la captivité de Babylone, les prêtres de Je* rusalem avaient secrètement déposé le feu sacré dans un lieu solitaire, au fond d'un puits desséché. Lorsque, environ un siècle plus tard, Néhémie vient à Jérusalem, il se hâte d'envoyer les descendants des anciens prêtres chercher le feu sacré au lieu où il avait été caché : ils ne l'y trouvent point, mais il y a une flaque d*eau épaisse à la place. Cette eau est répandue sur les chairs des victimes et sur le bois du sacrifice, et, aux rayons du soleil qui subitement apparaît, le bois s'enflamme. C'est là un miracle semblable à beaucoup d'autres, et qui n'ofi're pas en lui-même un intérêt particulier. Il n*en est

NOTES. 57

pas de même de ce qui suit. Selon le narrateur, Néhémie, voulant perpétuer le souvenir du merveilleux évéaement, établit une fête commémoratvve qui est appelée le jour du feu {dies ignis). De son côté, le roi de Perse, informé du prodige, après en avoir fait constater Tauthenticité, fait enclore le terrain où il s'est accompli, et le convertit en un lieu sacré. Il fait aussi de grandes largesses aux prêtres, et leur distribue de sa main de riches présents.

Ce récit nous est donné par un livre apocryphe, qui date au plus tôt du premier siècle avant Tère chrétienne. Il est curieux de voir le souvenir des rapports du sacerdoce juif avec les souverains de la Perse demeurer si vivant, après tant d*année8, sous cette forme légendaire, dans la population israélite.

(20) Isaîe, XLV. v, 6-7.

« Le Judaïsme, tel qu'il se montre aux environs de Tère chrétienne, dit M. Réville dans Tarticle dont nous avons déjà cité un fragment, contient plus d'un élément dont il serait puéril de contester l'origine persane. » Parmi ces éléments, pour parler d'abord des meilleurs, de ceux qui d'ailleurs ont pénétré le plus avant dans la vie religieuse de la nation, parmi ces éléments, dis-je, j'indiquerai avant tout une sorte de mysticisme religieux inconnu aux Juifs avant la captivité. Sous sa forme la plus élevée, ce sentiment nouveau se révèle dans les psaumes, dont la plupart, quelques-uns ne craignent pas de dire la totalité (*), sont reconnus aujourd'hui comme postérieurs à l'exil ; elle se manifeste aussi dans cette profusion de prières que déjà Jésus reprochait aux Israélites de son temps, et qui, aujourd'hui même, subsiste dans la liturgie juive, tandis que la prière est à peu près absente de l'ancien culte, tel que nous le fait connaître le Pentateuque. La même disposition se retrouve encore dans l'usage de la confession collective pratiquée à la fête de Kippour ou du Pardon, avec des formules qui rappellent d'une manière frappante les patets de TAvesta; la fête de Kippour elle-même est pour la première fois célébrée par Esdras et Néhémie. La doctrine de la résurrection, le culte des anges, la croyance aux démons, les prophéties apocalyptiques, sont encore des emprunts faits à la Perse. Sur ce dernier point, sur un grand nombre de pratiques superstitieuses communes, et en même temps sur les affinités d'un ordre plus élevé que présentent les traditions et les doctrines des deux peuples, on trouve des renseignements pleins d'intérêt dans l'ouvrage de M. Frank sur la Cabbale (l vol. in-8, Paris, 1843). Un des noms employés par Ezéchiel, pour désigner la loi, et qui se retrouve dans le Deutérohome, le mot Dàthy paraît être d'origine persane, et il ne pourrait s'être introduit dans la langue qu'au contact

(*) NOldeke. Histoire littéraire de l'Ancien Testament, traduite par MM. Derenbourg et Soury. Paris, 1873.

de la Perse. Déjà Rhode dans son ouvrage sur les livres sacrés du Peuple Zend (Die heilige Sage des Zend Volks, t. V. iu-S®, p. 1820) &*attache à démontrer que le culte du feu, Thistoire de la chute, la doctrine du pur et de Timpur, se trouvent également dans le livre Zend et dans le livre hébreu, et que la notion marne de la loi et de la révéhition' divine était très analogue chez les deux législateurs. On trouve un très bon exposé des doctrines mazdéennes, des altérations jqu elles ont subies, de Tinfluence qu*elles- ont exercée, dans les trois articles publiés par M. Michel Nicolas, dans les numéros d*avril, novembre et décembre 1869 de la Revue germanique. — Ils n*ont malheureusement pas été réimprimés.

Dans un savant article sur Zoroastre, écrit sous l'inspiration d'Eugène Burnouf (*), Jean Reynaud a lui aussi longuement insisté sur Talliance opérée à Babylone entre le mosalsme primitif et la doctrine mazdéenne; et à ce sujet, il a écrit ces lignes que nous croyons utile de rappeler : « Ce qui me parait caractériser le peuple hébreu dans Tantiquité, c'est d'avoir vécu, non pas, comme on a l'habitude dé le dire, d'une vie propre et isolée, mais dans un état extraordinaire de communion avec tous les peuples d'alentour...; c'est pourquoi, au lieu d'entendre, selon l'opinion ordinaire des théologiens, que Dieu Ta choisi pour le mettre à part, faut-il plutôt entendre qu'il l'a choisi comme un intermédiaire entre les plus puissants foyers religieux qui aient eu action sur l'Occident, afin d'en amasser en lui les influences. » M. Vacherot, dans son Histoire critique de Vécole d'Alexandrie y fait une observation toute semblable. « On s'exagérerait beaucoup, dit-il, l'attachement du peuple juif à ses traditions, si >'on croyait qu'il n'a rien imité des institutions, ni rien emprunté des deçlrines des autres peuples. — Toutefois, ajoute l'auteur, c'est san6 laisser jamais les doctrines étrangères absorber ses croyances. »

La visite des Mages, qui selon le récit du premier Évangile, viennent saluer le Christ naissant, est un témoignage du prestige que conservaient encore les doctrines persanes chez les Juifs de la Palestine à l'époque de l'apparition du Christianisme.

(21) « Un grand Pieu est Ormuzd. Il a créé celte terre-ci; il a créé ce ciel-U; il a créé l'homnie; il a donné à l'homme s^ supériorité; il a fait roi Darius. » Préambule de l'inscription de Behistoun, Jouimal asiatique^ février-mars, 1852,. p. 135. — Le même préambule se trouve dans une inscription de Xerxès, ibid,, p. 173. - (22) Voyez dans VAvesta de Spiegel, Vendidad, Fargard, XIX, 119; Yaçna, 1, 45, III, 59; Khorda-Avesta, XLIV; I, 30; II, 30; XXyMl, 35. Voyez aussi dans le Zend-Avesta d'Anquetil, et mieux encore dans l'édition de «fusti (déjà citée), le début du Boundehesh.

.-(*) article de V Encyclopédie nouvelle, reproduit dans le tome I" des Œuvres encyclopédiques de Jean Reyn&uû»

NOTKS. 59

(23) Avesta de Spiegel, t. III, Khorda-Avesta, XXXVIII, 33.

(24) Cahen, la Bible, traduction nouvelle, note au verset 3/ch. II de la Genèse.

(25) Élévations sur les mystères.

(26) Ce passage a d*ailleurs le défaut de venir sUnterposer entre le premier et le deuxième verset du refrain final de la strophe, et à ce titre seul il doit être considéré comme une intercalation, intercalation probablement toute fortuite et due à quelque accident de manuscrit, car on ne saurait y trouver aucune explication rationnelle.

(27) Par contre, on trouve ellbh toldoth placé en tête de tableaux généalogiques dans les passages suivants : Gen., X, 11; XI, 10; XXV, 12; XXXVI, 9.

(28) Quelques exégètes proposent une opinion moyenne; ils supposent que la première partie du verset 4, ch. II : « Voici les origines du ciel et de la terre lorsqu'ils furent créés » formait seule le préambule du premier récit; la seconde moitié « lorsque Iahvkh Dieu fit la terre et le ciel », aurait été le commencement du second. Leur principale raison est que la dénomination Iabveh-Elohim, donnée ici à la divinité, est caractéristique du second récit. Nous ne croyons pas ce partage admissible. La seconde moitié du verset 4 ne convient pas mieux que la première à Toffice de préambule du second récit, puisqu'elle est également relative à la création du ciel et de la terre. Par contre, posé sur ses deux membres, le verset 4 offre un type parfaitement régulier du parallélisme familier à la poésie hébraïque. C*est ainsi que précisément au verset précédent il est dit que Dieu s'est reposé au septième jour de toute son œuvre qu'il avait créée y qu'il avait faite ». Dans Ten-tête de la généalogie des fils d'Adam (Gen., V, 1), le parallélisme se reproduit sous une forme presque identique : « Voici le livre des origines de l'homme, lorsque Dieu créa l'homme, et le fit selon la ressemblance de Dieu. »

(29) Lucrèce disait déjà, il y a vingt siècles, au sujet de la créa^ tion de notre monde par les Dieux immortels :

Quidve novi potuit tanto post an te quletos lllicere, ut cuperent vitam mutare priorem.

De rerum natura, liv. V. v. 169.

(30) Jean Reynaud, art. Ciel^ dans VEncyclopédie nouvelle,

(31) M. l'abbé Maret, Théodicée, p. 345. Voyez le passage de Bossuet cité à la note 16 ci-dessus.

(32) Summa theoL, pars I. Quœst. XLVI, art. 2. Conclusion. — Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. X, ch. 31. — Malmonide, le prince des docteurs juifs, a dit de son côté : « Tout penseur pénétrant, qui cherche la vérité et ne s'abuse pas lui-même, voit bien que cette question, je veux dire celle de savoir si le monde est éternel ou

M PRBHIBB lÉCIT DE LA ClÉATIOH.

créé, ne tanrait être résolue par ane démonstration décisive, et que c'est on point oà rintelligence s'arrête. » {Guide des égarés, traduction de Monck, t. I, p. 346.)

(33) Vojes de remarqoables obeerratîons sur la participation progressiye de Thomme à la puissance créatrice dans le livre de M. Corbon : Le secret dm pempie de Paris.

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