‹ Mélanges de critique biblique: Le texte primitif du premier récit de la création, le DeutéronomeChapitre 11 sur 99 · DANS LE TEXTE PRIMITIF · texte numérisé non relu

DANS LE TEXTE PRIMITIF

Nous venons d'exposer les raisons dogmatiques qui peuvent nous autoriser à considérer nos versets 3-5, comme n'ayant pas la môme origine que l'ensemble du premier chapitre, comme une addition faite au récit primitif, probablement à l'époque de la restauration israélite. Nous devons dire maintenant comment cette conjecture, qui, si elle était vériûée, suffirait à expliquer la plupart des anomalies signalées dans le premier récit de la Création, se trouve confirmée, démontrée jusqu'à l'évidence, si l'on vient à étudier le passage en question dans ses rapports matériels avec l'ensemble du texte auquel nous le trouvons rattaché.

Malgré les perturbations qui en rendent l'ordonnance plus difficile à saisir, un regard attentif jeté sur notre premier récit permet d'apercevoir au moins les traits généraux du plan sur lequel il a été construit. « Lorsqu'on lit avec attention le texte du premier chapitre de

la Genèse, dit Gahen, on trouve que chaque pensée principale renferme presque le même nombre de mots, que les périodes de la Création se terminent par le même refrain. On peut conjecturer de là que le récit cosmogonique est une espèce d'ode (24). » C'est une véritable ode aussi que YAfrin Gahandavy dont nous avons parlé, qui renferme le récit parse de la Création, et cette similitude vient à Tappui de l'opinion exprimée par Cahen. Mais l'étude minutieuse du document génésiaque nous amène à des conclusions plus précises (*). On reconnaît en effet que, soigneusement analysé, le récit hébreu peut se décomposer en strophes régulières dont chacune est consacrée à l'histoire d'un des jours de la Création. A travers les remaniements qu'a subis le texte, deux de ces strophes sont demeurées, l'une entièrement, l'autre à peu de chose près, intactes. Nous nous trouvons ainsi en possession d'un type, auquel les autres parties du récit peuvent être facilement ramenées. La première de ces strophes est formée par les versets 11-13 (création des végétaux), la seconde par les versets 14-19 (création des astres). Chacune se décompose elle-même en deux couplets^ parfaitement caractérisés. Dans le premier, Dieu annonce sa volonté que tel acte de la création s'accomplisse ; le second raconte (en faisant usage des mêmes termes ou à peu près) que l'acte de création annoncé s'est accompli.

Remarquons en passant que c'est là une forme toute naturelle du parallélisme qu'affectionne la littérature hébraïque. Nous retrouvons d'ailleurs la même combinaison, toutefois reproduite sur une bien plus grande

(*) Pour cette étude, il est nécessaire d'avoir sous les yeux les deux textes traduits du 1®' récit de la Création, insérés dans ce mémoire : le premier (p. 3), conforme au texte hébreu vulgaire; le second p. 61), qui offre le texte primitif restitué.

échelle, dans les livres de TExode et des Nombres à propos de la confection du tabernacle et des objets sacrés. L^Ëxode donne avec un long détail le projet de Tœuvre à faire, et les Nombres donnent avec le même détail et presque dans les mêmes termes la description de TcBuvre faite. Hais revenons à la structure de notre strophe typique.

Le premier couplet se termine par le refrain^:

Et il fut ainsi.

Le second se termine par cet autre refrain, partagé en deux versets :

Et Dieu vit que cela était bon.

Il fut soir, il fut matin : /e/ jour.

Prenons pour exemple la strophe la plus simple, la plus courte, la mieux conservée des deux que nous avons indiquées, celle relative à la création des végétaux.

Premier couplet.

Dieu dit : « Que la terre produise la verdure, l'herbe portant semence, l'arbre fruilier portant le fruit selon son espèce, ayant en lui sa semence sur la terre. »

Et il fut ainsi.

Deuxième couplet.

La terre produisit la verdure, l'herbe portant semence selon son espèce, l'arbre portant le fruit ayant en lui sa semence selon son espèce.

Et Dieu vit que cela était bon.

Il fut soir, il fut matin : troisième jour.

La strophe relative à la création des astres est plus compliquée ; en l'étudiant, on voit qu'elle a dû recevoir quelques surcharges; le numéro primitif du jour y a

d'ailleurs été changé : néamoins on reconnaît clairement le type observé dans la strophe précédente.

Une fois retrouvé, on comprend que ce type nous donne le moyen de reconstruire les autres strophes. Il suffit pour cela d'en rassembler les éléments désagrégés, et de les rétablir dans leur ordre rhythmique. En essayant ce travail nous ne devons pas d'ailleurs oublier que, s'il compte seulement six jours, le récit de la Genèse compte huit œuvres ou actes de la Création, puisque le troisième et le sixième jour comprennent chacun deux actes. Retrouverons-nous donc, plus ou moins complètes, les strophes afférentes à ces huit actes? Il en est ainsi pour les sept derniers, formation du firmament, séparation des terres et des mers, création des astres, des animaux aériens et aquatiques, des animaux terrestres, de l'homme enfin. Pour chacune de ces sept œuvres, le texte hébreu nous fournit, à trois exceptions près, les éléments constitutifs de notre strophe typique, à savoir :

4** Les deux couplets (excepté au récit de la séparation des terres et des mers, où manque le second couplet).

2** Le premier refrain : « et il fut ainsi » (excepté au récit de la création des animaux aquatiques ou aériens).

3® Le premier verset du second refrain : « Et Dieu vit que cela était bon » (excepté au récit de la formation du firmament). Quant au damier verset du second refrain, « il fut soir, il fut matin, <e/ jour », il se retrouve, comme de raison, six fois seulement, placé selon l'ordre des jours de la Création.

A part les lacunes que nous venons de signaler, le texte hébreu nous fournit donc exactement les sept strophes indiquées ci-dessus, et, chose bien remarquable, les passages omis se retrouvent dans la version des Septante, soit que ses auteurs aient eu par devers eux un texte hébreu plus complet que le nôtre, soit qu'ils aient compris,

ce qui nous parait moins probable, que ces passages faisaient défaut et devaient être rétablis.

D'ailleurs, non seulement les versets composant les refrains se sont conservés, mais, à deux exceptions près, ils se retrouvent à leur vraie place, à ccllo que demande la structure normale de la strophe. — Les deux exceptions s*appliquent au premier refrain : a Et il fut ainsi. » Une fois le texte hébreu le place à la suite du verset 7, tandis qu'il devrait se trouver à la suite du verset 6, position que lui donne en effet le texte des Septante ; une autre fois le texte hébreu le place à la suite du verset 30, alors qu'il devrait venir après le verset 26 ; ici l'erreur se trouve maintenue dans le texte des Septante.

En résumé, à part cette dernière inexactitude, on voit que moyennant la combinaison du texte hébreu avec celui des Septante, nous retrouvons sept strophes régulières complètes correspondant aux sept dernières œuvres de la Création.

Il n'en est pas de môme pour ce qui concerne la première œuvre, la création de la lumière. Ici nous ne rencontrons plus les éléments constitutifs de nos strophes, couplets ou refrains. L'apparition de la lumière ne fait pour ainsi dire qu'un avec la parole divine qui l'ordonne : « Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fut. » Le trait est sublime, sans doute, mais enfin il est en dehors de la forme invariablement adoptée pour les autres épisodes de la Création. N'est-ce pas là, au point de vue que j'appellerai littéraire, une sérieuse présomption contre son authenticité, déjà devenue douteuse au point de vue de l'orthodoxie? Mais nous n'avons pas tout dit. Le passage relatif à la création de la lumière n'est pas seulement dans le premier chapitre de la Genèse un élément hétérogène, il est aussi un élément perturbateur ; il altère Tordre

naturel, il dérange le plan primitif du récit. C'est ce que nous devons maintenant expliquer.

Remarquons d'abord que le passage compris dans les versets 3-5, sépare deux fragments qui, en fait, appartiennent à un même ensemble, et qui primitivement devaient être unis : d'une part, le verset 2, qui nous montre la terre informe et déserte, couverte de ténèbres, enveloppée par les eaux sur lesquelles plane l'esprit de Dieu; et d'autre part, le groupe des versets 6 et 7, qui nous représentent Dieu établissant le firmament par le milieu des eaux, pour séparer les eaux pluviales des eaux terrestres. Cette formation du firmament appartient encore à la création première, à celle que le verset 1 annonce en ces termes : « D'abord Dieu créa le ciel et la terre. » Nous avons fait observer que, d'après la distribution des jours et des œuvres, telle que la donne le texte vulgaire, ce premier verset portait à faux, puisque le firmament ou ciel se trouvait créé non pas « d'abord », mais « au deuxième jour » de la Création. L'anomalie disparaît du moment que, par la suppression des versets 3-5, on rétablit la continuité entre le verset 2 et le groupe des versets 6 et 7 ; l'établissement du firmament ou ciel rentre alors dans ce que Bossuet appelle « l'ébauche de l'ouvrage divin et le fond du monde créé (25) ».

L'intercalation du passage relatif à la création de la lumière entre le verset 2 et le verset 6 empêche donc de reconnaître la liaison naturelle des deux fragments.

Mais cet inconvénient n'est pas le seul. Outre que, par elle-même, la production de la lumière ajoute une nouvelle œuvre à l'histoire de la Création, indirectement elle en introduit une autre encore, en faisant un acte spécial de l'établissement du firmament, qui précédemment était compris dans la création première. Et comme chacune de ces deux nouvelles œuvres occupe dans le récit génésia-

que un jour particulier, il a fallu, comme nous Tavons dit, pour conserver le nombre normal de six jours faire rentrer dans un seul jour (le troisième) la formation des terres et des mers, et Tapparition des végétaux; puis, dans un autre jour (le sixième), la création des animaux terrestres et celle de Thomme. Telle est Torigine de cette double anomalie, précédemment signalée.

D'ailleurs l'épisode de la création de la lumière n'a pas seulement envahi le premier jour; elle en a expulsé la création des astres qui s'est trouvée reléguée, on ne saurait dire pourquoi, au quatrième: De là cette autre anomalie de soirs et de matins se produisant avant l'apparition des astres, et cette autre encore : la végétation précédant cette même apparition.

Ce qui s*est dépensé et se dépense encore chaque jour de folles ou ingénieuses hypothèses pour expliquer ces anomalies est incroyable. Il est cependant un moyen plus simple et plus sûr d'atteindre le but ; c'est de débarrasser le texte des altérations qu'il a subies et de le ramener à son état primitif. Avec les altérations, les anomalies disparaissent, et il n'est pas besoin de fantastiques commentaires pour les expliquer.

Reconstruit d'après les données qui précèdent, le Texte restitué du premier récit de la Création se compose comme il suit :

En tête se place un prologue annonçant la création de la terre et du ciel ou firmament.

Puis viennent les six œuvres successives, dont chacune occupe un jour :

1" jour : création des astres au firmament;

2® jour : séparation des mers et des continents ;

3® jour : création des végétaux ;

4® jour : création des animaux aquatiques et aériens.

S*" jour : création des animaux terrestres;

G** jour : création de Thomme.

A chaque œuvre correspond,- comme nous l'avons dit, une strophe complète.

Il y en a une aussi consacrée à la formation du firmament, bien que, d'après l'économie générale du récit, il faille considérer cette formation comme se rattachant à la création première. L'auteur du récit primitif avait-il adopté pour cette œuvre initiale le même rhythme que pour celles qui lui succèdent? Ou bien, puisque l'histoire de la Création semble avoir été un thème ouvert à la poésie religieuse, faut-il admettre que, dans une composition antérieure, la formation du firmament avait été considérée comme une des six œuvres spéciales, ayant, comme les autres, sa strophe, qui se sera conservée dans le nouvel arrangement? C'est là une question sur laquelle la critique n'a pas de prise, et qui d'ailleurs n'ofTre qu'un intérêt secondaire.

Parmi nos strophes restituées, aucune n'est incomplète ; mais il en est plusieurs qui renferment des éléments étrangers. Ils se reconnaissent à un double signe : d'abord les passages en question blessent la symétrie rhythmique, parce qu'ils ne se retrouvent pas dans le couplet correspondant; de plus, leur présence ne peut logiquement se justifier. Ainsi les versets 14^, 22, et le groupe 29-30* seraient d'une authenticité suspecte, par cela seul qu'ils ne se conforment point à la loi de symétrie; ils n'ont point de parallèles. Mais, en outre, le verset 14^, qui destine les tistres à servir de signes pour les fêtes, les jours et les années, a un caractère hiératique qui ne s'accorde point avec l'esprit général du document; le verset 22 contient pour les animaux aquatiques et aériens une bénédiction qui ne peut se comprendre à cette place, puisqu'elle n'est point ensuite donnée aux animaux terrestres, mais seulement à l'homme (26). Enfin le fragment comprenant les ver-

sets 29 et 30 contient une ordonnance diététique, à Tusage soit de rbomme, soit des animaux, qui n'a absolument rien à faire avec l'histoire de la Création.

Nous avons retranché ces trois passages, ainsi que le fragment relatif à la création de la lumière, et nous les avons placés à la suite de notre texte restitué.

Parvenus à ce point de notre dissertation, il semblerait que notre tâche dût être achevée, que dans le récit de la Création il ne dût pas nous rester une anomaHe à rectifier. L'exégèse vient nous détromper; elle nous signale une dernière et notable irrégularité, dans le verset 4 du chapitre II : « Telles furent les origines du ciel et de la terre lorsqu'ils furent créés, lorsque lahveh-Dieu (Iauvkh- Eloiiim) fit la terre et le ciel. » Ce verset qui forme la transition entre le premier et le deuxième récit de la Création, semble pouvoir être indifféremment considéré comme le résumé du premier ou comme le préambule du second. L'exégèse nous enseigne qu'il appartient au premier, et de plus qu'il en a dû être primitivement, non pas le résumé, mais le préambule.

Les raisons sur lesquelles s'appuient les exégètes pour justifier cette opinion méritent d'être prises en sérieuse considération. Ils font valoir que le démonstratif elleh, par lequel commence le verset 4, indique toujours une chose dont il va être, non pas une chose dont il a été question. Elleh peut donc figurer en tête d'un préambule, non pas en tête d'une conclusion. En conséquence, ELLEU devrait être traduit par voici, et non par telles sont.

Les exégètes ajoutent que la locution elleh toldoth, « voici les origines », est une formule qu'affectionne l'écrivain élohiste (l'auteur des passages élokistes de la Genèse), et qu'il place en tête non seulement des généalogies, mais encore des histoires qu'il rapporte. Ainsi on trouve ELLEH TOLDOTu Qu débul de l'histoire de Noé {Gen,,

RKSTlïUTION DU TEXTli) PBIMITIF. 47

YI, 9), de riiistoire d'Isaac (XXV, 19), de Thistoire de Joseph (XXXVII, 2) (27). Si tel est remploi habituel de la locution ELLEU TOLDOTu, qu'y aurait-il de plus naturel que de la voir figurer en tête du premier récit de la Création, ce document élohiste par excellence ? Par son contenu, le verset convient d'ailleurs parfaitement à cette place ; il annonce « les origines du ciel et de la terre lorsqu*ils furent créés » , et tel est précisément le sujet du premier récit. Par la même raison, il ne convient nullement à l'office de préambule du second récit, puisque dans celuici il n'est pas question de la création du ciel et de la terre, mais seulement de celle de l'homme et des animaux. Il y a donc tout lieu d'admettre que le verset 4 a été primitivement le préambule du premier récit, et que c'est le rédacteur définitif de la Genèse qui Ta reporté à sa place actuelle^ en changeant d'ailleurs la dénomination ËLOHiM en celle de Iahveh-Elohim, pour se conformer à l'usage du second récit (28).

Mais si la conjecture des exégètes est exacte, si notre verset 4 occupait primitivement la place que remplit aujourd'hui le verset i du chap. I, pourquoi ce déplacement, pourquoi cette substitution ? A cette modification nous croyons qu'on peut assigner un motif dogmatique. La théologie du Pentateuque, nous l'avons déjà fait observer, a pour trait caractéristique de célébrer et d'exalter la puissance absolue de Dieu, comme créateur et régent du monde. Or l'ancien préambule ne répondait pas suffisamment à celte condition. Il n'affirmait pas aussi nettement, aussi formellement que le préambule actuel {Gen., I, 1), la création spontanée et instantanée du ciel et de la terre par Elohim. Telle nous paraît être la meilleure raison à donner de la substitution accomplie.

Toutefois, comme il ne s'agit après tout que d'une nuance, nous n'avons pas pensé qu'il valût la peine de

changer un arrangement que la tradition a consacré, et qui d'ailleurs n*a rien qui soit en désaccord avec la suite du texte. C'est pourquoi nous avons laissé le verset 1 du chapitre I et le verset 4 du chapitre II à leurs places respectives, en nous bornant à indiquer dans les lignes qu'on vient de lire le problème d'exégèse que soulève cet arrangement.

Page 1