‹ Mélanges de critique biblique: Le texte primitif du premier récit de la création, le DeutéronomeChapitre 27 sur 99 · DE LA COMPOSITION DU DEUTÉRONOME · texte numérisé non relu

DE LA COMPOSITION DU DEUTÉRONOME

Le cinquième livre du Pentateuque, le Deutéronome, à part les quatre derniers chapitres, se compose d'une série de discours que Moïse, près de mourir au pays de Moab, adresse au peuple délivré par lui de la servitude d'Egypte, et qui maintenant va pénétrer, sans lui, dans cette terre de Canaan dont lahveh, son Dieu, lui a promis la possession.

Dans ses discours le libérateur et législateur des Israélites leur rappelle les merveilles que lahveh leur Dieu a opérées en leur faveur, et les marques qu'il leur a données d'une protection toute spéciale pendant les quarante années qu'ils ont passées dans le désert; il les exhorte à rester fidèles à l'alliance conclue en Horeb avec lahveh, ainsi qu'aux préceptes et aux lois que lui-même. Moïse, leur donne en ce jour. En même temps, il les appelle à contracter avec lahveh, ici même, en Moab, une alliance nouvelle, et entre temps leur donne, au nom de lahveh,

un code de lois religieuses, civiles, pénales, lois de police enfin. Une vie prospère et glorieuse sera la récompense de leur fidélité aux prescriptions de lahveh ; d*effroyables calamités seront le châtiment de leur désobéissance.

Tel est le sujet des trente premiers chapitres, qui composent ce que Ton peut appeler le Beutéronome proprement dit. Les quatre suivants (XXXI-XXXIV) sont d*une tout autre nature ; ils racontent les derniers actes et la mort de Moïse, et par là se rattachent naturellement au livre des Nombres, dont on peut croire qu'ils ont primitivement formé la conclusion. Il convient toutefois d'en distraire, pour les rattacher au premier groupe, les cinq versets 9-13 du chapitre XXXl. Ici, en effet, nous voyons Moïse, après avoir écrit son enseignement dans un livre, en confier le dépôt aux prêtres, fils de Lévi, et aux Anciens d'Israël, puis ordonner que lecture en soit donnée au peuple, tous les sept ans, en l'année de remise, à la fête des Cabanes. Il semble que ce passage soit la conclusion naturelle du Deutérorwme proprement dû; comment cependant se trouve-t-il, dans le texte traditionnel, reporté au chapitre XXXI, au milieu des dernières recommandations que Moïse adresse à Josué? Nous nous bornons à signaler ici l'anomalie, sans entreprendre de l'expliquer.

Une critique rigoureuse du Deutéronome n'a pas été faite jusqu'ici. Si, depuis longtemps, la critique a renoncé à en attribuer la rédaction à Moïse, on s'est cependant très généralement accordé à le considérer comme étant, à part quelques incohérences et quelques interpolations, une œuvre originale , homogène , bien liée dans toutes ses parties. On y a, en même temps, signalé quatre divisions principales qui, dans le texte traditionnel,

semblent, en effet, s'offrir comme d'elles-mêmes (1). Ce sont :

l** Un discours contenant un récit de la migration des Israélites dans le désert depuis le départ du Sinaï jusqu'à l'arrivée au pays de Moab, discours suivi d'exhortations et d'un enseignement religieux (I — IV, 40).

2® D'autres exhortations, puis un autre enseignement analogue au premier, mais beaucoup plus développé, que Ton désigne sous le nom de Discours parénétique; puis, faisant corps avec ce discours, la Collection des lois dites deutéronomiques (IV, 44 — XXVII, 10).

3* Des séries de bénédictions et de malédictions (XX VII, 11— XXVIII, 68).

4® La Promulgation d'une nouvelle alliance conclue avec lahveh au pays de Moab (XXVIII, 69 — XXX, 20).

Entre ces quatre parties il en est, d'ailleurs, une que l'opinion la plus accréditée, celle adoptée par M. Kuenen dans son ouvrage sur la religion d'Israël {^)^ considère comme étant en quelque sorte le noyau du livre ; je veux parler de la Seconde parité ci-dessus y qui dans ses vingt-trois chapitres comprend, avec la Collection des lois deutéronomiques, le Discours parénétique qui la précède. Dans ce système les autres parties ne seraient que subsidiaires. Mais cette façon d'envisager la composition du Deutéronome ne résiste pas à un examen approfondi.

Notons d'abord que la Collection des lois deutéronomiques et le discours qui la précède et que l'on a considéré comme y servant d'introduction, sont en fait deux

(t) Voy. V Introductio7i à V Ancien Testament de De Wette, revue par Schrader (Lehràuch der historisch-kritischen Etnleitung in die Bihel, § 191. Berlin, 1869); l'article Deutéronome^ par M. Vernes, dans V Encyclopédie des Sciences religieuses de M. Lichtenberger.

(2) De godsdienst van Israël. T. I, p. 413 et suiv. Nous trouvons la même opinion exprimée par M. Reuss, dans son Introduction au Pentateuque {f Histoire sainte et la Loi. T. I., p. 204).

Si DEUTÉROHOHE.

choses qui n'ont que peu ou poiut de rapport, et qui ont été arbitrairement rapprochées.

Le discours représente la pensée dominante du Deutéronome ; il en est, pour ainsi dire, la plus haute expression ; on peut le définir une perpétuelle exhortation à la piété envers le Dieu national. La première moitié de la Collection des lois garde encore avec cette pensée une certaine analogie, puisqu'elle a pour objet l'établissement d'un culte central; mais il n'en est pas de même de la seconde moitié. Celle-ci n'est, en effet, qu'un recueil de règlements civils, placés sans ordre à la suite l'un de l'autre. II est bien vrai que l'ensemble offre un caractère de justice et d'humanité tel qu'on le chercherait vainement dans aucune autre législation antique, qui d'ailleurs se rattache intimement à la croyance religieuse professée par les Israélites. Mais il y a loin de là à dire que la Collection des lois est le noya» du Deutéronome. C'est bien assez d'y voir une application pratique et, sous ce rapport, un précieux complément de l'enseignement doctrinal, qui est et demeure l'élément principal du livre.

Dans une autre partie de l'ouvrage que nous venons de citer, M. Kuenen caractérise cependant d'une manière plus large et plus juste le cinquième livre du Pentateuque. Il reconnaît que, pour l'auteur du Deutéronome, ce qui importe est bien moins d'établir telle ou telle prescription particulière, que de convertir le peuple auquel il s'adresse à l'idée des rapports de lahveh avec Israël tels qu'il les conçoit, et au sentiment des obligatinns nui naisscut de ces rapports,

is doute, dit M. Kuenen, le Deutéronome réclame elle ou telle de ses prescriptions une obéissance le et invoque des sanctions éclatantes; mais on le ces prescriptions ne sont, que l'application du

principe qui domine Tensemble... Le fond du Deutéronome est dans la formule : Chaque Israélite doit aimer lahveh son Dieu, de tout son cœur et de toutes ses forces ; l'appel énergique à cet amour ouvre et termine le livre.

« ... En même temps, ajoute M. Kuenen, Tidée de la Loi, qui doit désormais jouer un rôle si considérable dans les destinées dlsraël, s'introduit officiellement à Jérusalem par le Deutéronome, et c'est là le commencement d'une époque nouvelle (1). »

En ce qui concerne Tâge et l'origine du Deutéronome, M. Kuenen croit que ce livre, à part quelques additions, a été composé à l'époque de Josias, en vue de la réforme religieuse et de l'introduction d'une loi écrite entreprises par ce roi; en cela, d'ailleurs, il est d'accord avec la généralité des commentateurs , notamment avec M. Reuss (2). L'éminent critique admetmême que le Deutéronome n'est autre que ceZivre de la Loi qui, dit-on, aurait été trouvé dans le temple par le grand-prêtre Helkia, sous le règne de Josias, et qui, présenté à ce prince, serait devenu la base de la réforme entreprise par lui.

Sur ce point, non plus que sur l'ensemble de sa critique deutéronomique , nous ne pouvons partager les vues de l'illustre exégète. Quelle que soit la haute estime due aux travaux, à la science, à la merveilleuse sagacité de M. Kuenen, après un examen rigoureux de la question nous persistons à croire que, dans ce cas, sa perspicacité habituelle lui a fait défaut.

M. Kuenen ne s'est pas, en effet, suffisamment dégagé de l'opinion qui, sauf quelques réserves, fait du Deutéronome une œuvre originale et homogène. Pas plus que ses prédécesseurs, il ne s'est occupé de pousser au delà des divisions généralement admises la distinction des

(1) De godsdienst van Israël. T. I. p. 447-448.

(2) L'Histoire sainte et la Loi. Introduction, 2» partie.

86 DKUTÉRONOME.

documents qui composent ce livre. Sous la trompeuse apparence d*une unité factice, il n'a pas reconnu la diversité des éléments primitifs; il n'a pas aperçu les coupures opérées, les déplacements et les raccords pratiqués ; en un mot, il n*a pas suffisamment mis en lumière le caractère propre et primitif des textes réunis et arrangés par le rédacteur deutéronomique ; il n'a pas distingué et n'a pas signalé les modifications apportées par ce rédacteur, peut-être aussi par d'autres, avant ou après lui, aux textes originaux.

C'est ce travail critique que nous avons nous-mème été conduit à entreprendre et dont nous venons aujourd'hui présenter les résultats à nos lecteurs.

Nous indiquerons d'abord, dans son ensemble, la série des documents divers qu'une analyse attentive nous a permis de reconnaître dans le texte traditionnel du Deutéronome.

Nous signalerons ensuite d'une façon sommaire les altérations diverses que ces textes ont subies dans la mise en œuvre.

Nous rappellerons, enfin, les circonstances politiques et religieuses qui, selon nous, ont, à l'époque d'Ësdras et de Néhémie, donné lieu à la rédaction du livre.

Après cette Introduction nous donnerons, en traduction nouvelle, à la suite du texte traditionnel (1), le texte restitué des documents qui sont entrés dans la composition du Deutéronome.

Nous passerons ensuite, dans une série de commentaires, à l'étude spéciale de chacun de ces documents.

(l) Les versets distribués dans chacune de nos sections ont reçu un numéro d'ordre particulier à . cette section. Le numéro de la section et celui du verset, inscrits en marge du passage parallèle du texte traditionnel, permettent d'établir la correspondance des anciens et des nouveaux versets.

TABLEAU DES DOCUMENTS DIVERS DONT EST COMPOSÉ LE DEUTÉRONOME, ET DES ALTÉRATIONS QU'iLS ONT SUBIES DANS LA RÉDACTION.

Les documents d'origine et de nature très diverses, réunis et mis en œuvre par le rédacteur ou les rédacteurs du Deutéronome, ont été rapprochés, coupés, morcelés, entremêlés de telle sorte qu'il était difficile d*cn reconnaître l'existence distincte, plus encore d'en reconstituer la forme primitive. Sans doute le défaut d'ordre et de suite, conséquence inévitable d'un pareil mode de composition, ne pouvait rester complètement inaperçu même du commun des lecteurs ; mais on pouvait n'y voir qu'une négligence de la part du rédacteur, et puis le ton éminemment oratoire et dogmatique du discours éloignait l'idée d'un procédé aussi artificiel. C'est seulement à une époque récente que la critique biblique, enhardie par ses succès, s'est décidée à scruter de plus près le texte du Deutéronome; d'éminents exégètes, àla tête desquels il faut nommer MM. Reuss et Wellhausen, y ont découvert et signalé bien des irrégularités et des incohérences. Toutefois, nous l'avons dit et nous ne craignons pas de le répéter, la critique rigoureuse du Deutéronome n'avait pas encore été faite mous osons croire qu'on la trouvera dans les pages suivantes. Ce travail se rattache à un vaste ensemble entrepris à une époque déjà lointaine. Repris à divers moments après d'assez longs intervalles, avec l'aide de jeunes collaborateurs, il est enfin arrivé à un état d'achèvement au delà duquel, pour notre part, nous ne saurions le mener. Les documents fondus dans

le texte biblique sont maintenant isolés, et, autant que cela est possible, reconstitués dans leur état primitif. Le mode de composition, Tâge du Deutéronome, sont déterminés ; le but que s'est proposé le rédacteur est pleinement mis en évidence.

Dans les explications qui précèdent, nous nous sommes occupé de faire connaître d*une manière générale Tobjet de notre travail. Nous avons maintenant à en indiquer le plan et les divisions principales.

Parlons d'abord de la structure de notre texte réformé, ou, pour nous servir d'une dénomination plus explicite, du texte du Deutéronome dhtfibué selon les documents dont il est formé. Ces documents sont au nombre de huit, représentés par aatant de sections distinctes. En voici rénumération :

Section I. — Un premier discours parénétique.

Section II. — Un second discours parénétique.

Section III. — Une revue des principaux événements de la migration.

Section IV. — Programme des bénédictions et des malédictions que les Lévites doivent prononcer sur le mont Ébal.

Section V. — Autre série de bénédictions et de malédictions.

Section VI. — Promulgation d'une alliance entre lahveh et son peuple au pays de Moab.

Section VII. — Collection des lois dites deutéronomiques.

Section VIII. — Épilogue (1).

Voici maintenant le tableau succinct des altérations diverses que ces documents ont subies dans la mise en

(i ] Dans ce tableau ne sont pas compris quelques petits fragments isolés et comme égarés dans le texte.

INTRODUCTION. 8d*

OBuvre. Pour le comprendre plus facilement, il sera bon d'avoir sous les yeux, en même temps que notre texte rectifié, le texte traditionnel, que Ton trouvera reproduit à la suite de cette introduction. Ici d'ailleurs nous ne faisons qu'exposer nos conclusions, nous réservant de les justifier dans Texamen spécial de chaque document.

1*^ La première anomalie que nous aurons à signaler est le déplacement du préambule du premier discours parénétique, qui en a été détaché pour être mis en tête du Deutéronome lui-même (D., I, 1-5).

2** Entre ce prologue et le discours auquel il appartient en fait, se trouve insérée une partie de la Revue de la Migration qui n'a aucun rapport, ou du moins n'a qu'un rapport tout à fait indirect, soit avec le prologue qui la précède, soit avec le discours qui la suit (D., I, 6. — III, 29). Une portion antérieure de cette Revue en a d'ailleurs été, comme nous allons le voir, séparée par le rédacteur deutéronomique, et insérée par lui dans le Second discours parénétique. (D., V, 4-27; IX, 9-20, 25-29; X, 1-5,10-11.)

3* Ce discours, dans le texte traditionnel, offre en effet deux récits, celui de la Promulgation du Décalogue, et celui de la Scène du veau d'or, dont la teneur contraste entièrement avec le caractère général du discours. L'examen attentif de ces deux récits montre d'ailleurs que tous deux sont interpolés, le second même d'une façon si grossière, que l'anomalie saute aux yeux. Enfin il y a tout lieu d'admettre que l'un et l'autre ont été, comme nous venons de le dire, empruntés à la Revue de la Migration, où nous les avons réintégrés.

4® A la fin de ce même discours parénétique viennent inopinément trois versets (XI, 29-31) relatifs à la bénédiction et à la malédiction qui doivent être prononcées, l'une sur le mont Garizim, l'autre sur le mont Ébal. C'est

90 DBUTÉRONOME.

plus tard seulement, au chapitre XXVII, que se trouve le programme de cette cérémonie; ici nos versets sont comme égarés.

5® La ColkcHon des lois, habituellement considérée comme le noyau du Deutéronome, n*est en fait, ainsi que nous Tavons dit, qu*un élément très distinct du reste. Rien ne justifie la place centrale qu'elle occupe dans le texte traditionnel; nous croyons lui avoir donné celle qui lui convient le mieux, en la plaçant à la suite des autres documents.

6* Après la Collection des lois vient, dans le texte traditionnel, un passage de quatre versets (XXYI, 16-19) faisant allusion à une sorte de pacte bilatéral conclu entre lahveh et le peuple. Or il n'est question de rien de pareil dans la Collection des lois, tandis que le fragment se rattache très bien à Talliance conclue en Moab ; c'est là que nous Tavons reporté.

7^ Nous rencontrons ensuite un passage dans lequel Moïse ordonne aux Israélites, lorsqu'ils auront traversé le Jourdain, d'écrire toutes les paroles de cette loi sur des pierres enduites de chaux qu'ils devront dresser sur le mont Ébal ; ils devront ensuite élever au même endroit un autel à lahveh (XXVII, 1-9). Par la place que ce morceau occupe, on serait tenté de supposer que le rédacteur deutéronomique en a voulu faire la conclusion de la Collection des lois ; on trouvera dans notre commentaire l'exposé des raisons qui militent contre cette attribution ; néanmoins, à défaut d'une meilleure à lui assigner, nous avons laissé ce morceau à sa place traditionnelle.

8^ Vient maintenant le programme de la solennité annoncée tout à l'heure : Bénédiction sur le mont Garizim, Malédiction sur le mont Ébal (XXVII, 11-26); mais le document est tronqué : il y manque la série des bénédictions.

9** A ce document succède une autre série de bénédictions et de malédictions sans désignation de temps ou de lieu. La première partie du texte remplit le chapitre XXYIII jusqu*au verset 68 inclusivement; la fin se trouve au chapitre XXX, dont elle occupe les versets 1-10.

lOo Du chapitre XXVIII, 69, à la fin du chapitre XXIX s'étend la plus grande partie du discours relatif à Talliance conclue au pays de Moab. La fin remplit les versets 11-20 du chapitre XXX; mais il faut encore y rattacher, comme nous Tavons indiqué tout à Theure, les versets 16-19 du chapitre XXVI qui, selon nous, en forment la conclusion naturelle.

Tel est le tableau sommaire des altérations apportées par le rédacteur deutéronomique aux documents qu'il a mis en œuvre. Si les détails que nous venons de présenter sont exacts (et Texamen approfondi des textes ne laissera, croyons-nous, aucun doute à cet égard), il faudra reconnaître qu'il n'y a rien d'exagéré dans ce que nous avons dit plus haut des procédés appliqués à la construction du Deutéronome. Il sera établi que le cinquième livre du Pentateuque est un composé de documentS; tous ou presque tous préexistants, « rapprochés, coupés, morcelés, mêlés » avec plus ou moins d'art et de soin, pour servir au but qu'avait en vue le rédacteur.

Ce but, plus spécial que celui qui a présidé à la rédaction du Pentateuque dans son ensemble, a été, nous le croyons, de fournir à la nouvelle communauté établie à Jérusalem, un livre d'édification particulièrement approprié à sa situation politique et religieuse. Sous ce rapport, ce qu'il lui fallait surtout, si nous en jugeons par les renseignements que nous fournissent les livres d'Ësdras et de Néhémie, c'était un préservatif contre Tinfluence des cultes idolâtres, pratiqués par les populations voisines ; c'était un encouragement à persévérer dans la

foi au Dieu national, au vrai Dieu, à lahveh, et dans la pratique de ses lois. Or tel est le caractère essentiel du Deutéronome. Nous Tavons dit dans le bref résumé placé en tète de cette introduction; on le reconnaîtra par rétude attentive des textes placés sous les 3^ eux de nos lecteurs.

Mais pour montrer que tel est en effet le caractère du Deutéronome, à côté de Tétude attentive des textes deutéronomiques, il faut également la connaissance exacte de la réforme civile et religieuse opérée par Esdras et par Néhémie. Dans les pages qui vont suivre, nous essayerons de tracer, d'après le texte biblique, le tableau de cette réforme.

LA RÉFORME d'eSDRAS ET DE NÉHÉMIE

Les livres d'Fsdras et de Néhémie^ nonobstant l'irrégularité de la rédaction, sont un des documents historiques les plus précieux que nous possédions. En traits peu nombreux, mais nets et décisifs, ils mettent sous nos yeux l'histoire du rétablissement en Palestine, après la captivité de Babylone, d'une communauté israélite, plus exactement judéenne (1), rétablissement qui, pour s'accomplir, n'a pas exigé moins d'un siècle, et n'a pu définitivement réussir que par 'le dévouement, l'énergie et la sagesse des deux illustres Israélites que nous avons nommés. Les livres qui portent leurs noms, ont été, pour

(1) La population israélite, transportée en Babylonie après la destruction de Jérusalem, appartenait tout entière au royaume de Juda. Ceux qui rentrèrent en Palestine^ après Tédit de Cyrus, étaient connus sous le nom de Judéens, lehoudL

ce qui concerne leur œuvre personnelle, rédigés en grande partie à Taide de leurs mémoires (1) : pour les faits antérieurs, le rédacteur s'est servi de documents qui, en somme, ont un caractère d'authenticité. Nous avons parlé de Tirrégularité de la rédaction ; elle est en effet très grande, non pas cependant au point qu'on ne puisse suivre, en ce qu'il a d'essentiel, l'enchaînement des faits ; le merveilleux n'y a d'ailleurs aucune place ; tous les événements sont de l'ordre naturel, et se passent dans un temps et dans un milieu sur lesquels nous avons de nombreux documents. S'il y a quelque chose à suspecter dans les deux livres, la cause en est, pour certains détails, l'influence de l'esprit sacerdotal, devenu prédominant à une époque postérieure, et qui a mis son empreinte sur la rédaction définitive des deux d©cu-

(1) « La division de cette histoire en deux livres n'appartient certainement pas au rédacteur, et tout aussi peu doit-elle nous faire songer à deux rédacteurs différents... Ce n'est que sur la seconde époque (la réformation d'Esdras et de Néhémie) qu'il nous est donné des renseignements plus précis. L'auteur a pu profiter ici de deux ouvrages contemporains, dus à la plume des principaux acteurs eux-mêmes, des mémoires d'Esdras et de Néhémie, dont il nous a donné des extraits. Ces extraits nous intéressent d'autant plus que ce sont les seules pages de toute la littérature historique des Hébreux qui proviennent d'écrivains contemporains des événements, à moins qu'on ne veuille porter en ligne de compte les écrits prophétiques. Il est seulement à regretter que l'usage qui a été fait de ces mémoires ait été sans doute la cause de leur perte. 11 est arrivé à leur égard ce que l'histoire de la littérature ancienne constate si souvent : l'habitude d'abréger les compositions plus étendues, pour en mettre la substance à la portée du grand nombre, finit par faire disparaître les originaux. Ces regrets nous sont surtout inspirés par les fragments des mémoires de Néhémie, insérés dans la partie de la Chronique qui est aujourd'hui désignée par le nom de ce personnage : ils portent à un haut degré le cachet de l'originalité, et excitent Tintérôt du lecteur autant par la vivacité du style et par la nature des faits que par le caractère même de l'écrivain, qui s'y dessine de la manière à la fois la plus nette et la plus naïve. » (Reuss, La Bible, Chronique ecclésictstiqice de Jérusalem^ introduction, p. 16.)

ments, comme elle Ta fait plus ou moins sur la plupart des autres documents bibliques et tout spécialement sur le livre des Chroniques, dont ces deux livres ne sont, on le sait, qu'un appendice tardivement détaché.

Nous n'avons pas d'ailleurs à faire ici une analyse détaillée ou un examen critique des deux livres. Le côté par lequel ils nous intéressent est le rapport que nous y reconnaissons entre Tœuvre des deux réformateurs et la pensée qui a présidé à la rédaction du Deutéronome. Nous croyons que ce livre, s'il n'émane point du scribe Esdras, ce que nous n'avons aucun moyen de vérifier, a du moins été composé dans l'intérêt de la réforme poursuivie en commun par lui et par Néhémie. C'est à ce point de vue que nous nous sommes placé pour rédiger l'exposé qui suit de l'histoire de cette réforme (i).

Les chants du Prophète de Babylone, du Second Isaïe, nous disent assez quelles glorieuses espérances, quelles ardentes aspirations durent animer les Judéens, qui, la première année du règne de Cyrus, avec la protection et l'aide de ce prince, entreprirent d'aller rétablir Jérusalem et le Temple, sous la conduite du grand-prêtre Josuah, et d'un héritier de David, Zorobabel. Comme la dit un écrivain qui, chez nous, a si utilement contribué au progrès et à la diffusion des études bibliques : « Entre les anciens prophètes d'Israël et ceux qui surgirent dans la nouvelle communauté juive, il y a cette différence : que les premiers placent à une époque indéterminée l'avènement du Libérateur d'Israël, tandis que les seconds considèrent la fin de l'exil comme la réalisation com-

(1) Pour nos citations nous avons fait usage de Texcellente traduction de M. Reuss, en nous permettant cependant de la modifier quelquefois, lorsque les nécessités du style courant nous ont paru Fexiger, mais en respectant toujours le sens adopté par lui. Nous avons aussi rendu le nom divin (IHYH) par lahveh^ tandis que M. Reuss écrit suivant les cas soit lahveh soit V Éternel.

mencée des espérances messianiques (1) ». — Écoutons, en effet, le langage des prophètes contemporains : « Qui survit parmi vous qui ait vu cette maison dans sa gloire première? » dit le prophète Aggée, s'adressant, peu d'années après le retour, aux Judéens rapatriés , alors que le temple a pu être enfin rebâti. — « Et comment la voyez-vous maintenant ? Telle qu'elle est, ne paratt-elle pas comme un rien à vos yeux? Cependant, fortifie-toi, Zorobabel, dit lahveh; fortifie- toi, Josué, fils delotsadak, grand-prêtre; fortifie-toi, peuple entier du pays, dit lahveh. Travaillez, car je suis avec vous, dit lahveh Cebaoth ; je reste fidèle à l'alliance que j'ai faite avec vous quand vous sortîtes d'Egypte, et mon esprit est au milieu de vous. Ne craignez pas, car ainsi parle lahveh Gebaoth : Encore un peu de temps, j'ébranlerai les cieux et la terre, la mer et le sol; j'ébranlerai toutes les nations; les trésors de toutes les nations viendront et je remplirai de gloire cette maison, dit lahveh Gebaoth ; l'argent est à moi, et l'or est à moi, dit lahveh Gebaoth. La gloire de cette dernière maison sera plus grande que celle de la première, dit lahveh Gebaoth. C'est dans ce lieu que je donnerai la paix, dit laveh Gebaoth » [Aggée ^ II, 3-9). — « Ainsi parle lahveh Gebaoth : Les habitants d'une ville iront à l'autre, en disant : Allons implorer lahveh et chercher lahveh Gebaoth. — Nous irons aussi. — Et beaucoup de peuples et de nombreuses nations viendront chercher lahveh Gebaoth à Jérusalem, et implorer lahveh. Ainsi parle lahveh Gebaoth : En ce jour-là, dix hommes de toute langue, de toute nation, saisiront un Judéen par le pan de son vêtement, et diront : Nous irons avec vous I car nous avons appris que Dieu est avec vous. » {Zacharie, VIII, 20-23.)

(1) Michel Nicolas. Études critiques sur la Bible. Ancien Testament. p. 437.

Mais tandis que les prophètes adressaient à la nouvelle communauté ces magnifiques promesses , les faits étaient loin de correspondre aux visions de leur foi exaltée. Les Judéens voyaient les difficultés se multiplier autour d*eux; les ressources manquaient ; les populations voisines, hostiles aux nouveaux venus, les contrariaient, les harcelaient, soulevaient contre eux les défiances et provoquaient les arrêts des souverains de la Perse ; même leur amitié devenait une source de dangers pour les Israélites qui dans leur commerce se laissaient entraîner aux pratiques superstitieuses, aux coutumes immorales de voisins idolâtres. i

Telle était la situation de la nouvelle communauté lorsque, au commencement de la septième année du règne d'Artaxerxès (458 av. J. -G.), soixante-dix-huit ans après le premier établissement, Ësdras (Lzrâ), prêtre et scribe, « habile docteur dans la loi de Moïse » (1), s'achemina de Babylone à Jérusalem, avec Tassistance du Roi, et en amenant avec lui environ quinze cents Judéens et deux cents prêtres ou Lévites. Connaissait-il le véritable état des choses à Jérusalem? le texte bibuque ne le dit pas; il permettrait plutôt de supposer le contraire. G*est d'ailleurs notamment une réforme religieuse qu'Esdras se propose d'entreprendre à Jérusalem. Déjà, à Babylone, on nous dit qu'il s'était appliqué « à étudier la loi de lahveh, à la pratiquer et à enseigner aux Israélites les statuts et les commandements ». Ce qu'il avait fait à Babylone, il va le faire à Jérusalem ; on peut le conclure même du rescrit royal qu'il apporte avec lui. Je sais que l'authenticité de ce document est douteuse ; il n'en est pas moins vrai que le caractère général en est bien d'accord avec ce qui nous est ensuite raconté de l'œuvre

(1) Scribe, Sopher^ yP^P^H-^'^^^C*

d'Esdras. Le roi déclare qu'Esdras le prêtre, docteur de la loi du Dieu des cieux, est envoyé de la part du roi et de ses sept ministres, à TefFet de faire Tinspection de Juda et de Jérusalem, d'après la loi de son Dieu, quil a en main, 11 prescrit ensuite Tusage qui doit être fait des dons accordés par le roi, ou offerts par les pieux Judéens de Babylone. « Et toi, Esdras, dit-il en terminant, selon la sagesse de ton Dieu, tu établiras des magistrats et des juges ,qui rendent la justice à tout le peuple d'au delà de TEuphrate (1), à tous ceux qui connaissent les lois de ton Dieu, et tu les enseigneras à ceux qui ne les connaissent pas. Et quiconque viendra à ne pas obtempérer à la loi de ton Dieu et à la loi du Roi (2), il en sera fait justice en toute diligence, soit par le supplice, soit par le bannissement, soit par l'amende, soit par la prison. » (Esdras, VII, 12-26.)

Arrivés à Jérusalem, « les déportés revenus de l'exil » déposent dans le Temple, entre les mains des prêtres et des Lévites, le trésor qui leur a été confié, offrent des holocaustes an Dieu d'Israël, et remettétit les édits du roi aux satrap'és royaux.

« Lorsque tout cela fut terminé, continue Esdras, les chefs vinrent me trouver et me dirent : « Le peuple d'Is- « raël, y compris les prêtres et les lévites, ne s'écarte pas « des habitants du pays et de leurs abominations ; car « ils ont pris de leurs filles pour eux et pour leurs « fils, et ont ainsi mêlé la race sainte et la population <i du pays, et les chefs et magistrats ont été des pre- « miers à donner l'exemple de ce crime. » Lorsque

(1) Comme le remarque M. Reuss, cette dernière désignation, de même que ceUe qui précède, s'applique aux Judéens précédemment rentrés en Palestine.

(2) On peut voir ici ime forme anticipée du précepte célèbre : u Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

98 DBUTÉRONOME.

j'entendis cela, je déchirai mes vêtements et ma robe, je m'arrachai la barbe et les cheveux de la tête, et je restai assis dans une profonde stupeur, au sujet du crime des exilés (1), tandis que tous ceux qui respectaient les commandements du Dieu dlsraël se rassemblaient auprès de moi. Je restai ainsi tout stupéfait jusqu'à Toblation du soir. Puis, vers Toblation du soir, je me levaide mon humiliation avec ma robe et mes vêtements déchirés, et tombant à genoux, j'étendis mes mains vers lahveh, mon Dieu, et je dis : Mon Dieu, je suis dans la confusion, et j'ai honte de lever ma face vers toi; car nos péchés sont nombreux au point de dépasser nos têtes, et nos fautes ont grandi jusqu'à toucher au ciel. Depuis le temps de nos pères jusqu'à ce jour, nous avons été grandement coupables^ et c'est à cause de nos péchés que nous, nos rois, nos prêtres, nous avons été livrés aux rois des autres pays, à l'épée, à la déportation, au pillage, à l'opprobre, comme cela est aujourd'hui. Maintenant lahveh notre Dieu nous a fait la grâce de sauver de nous quelque reste, et de nous accorder une demeure dans son lieu saint pour récréer nos yeux, et nous donner un peu de vie dans notre servitude. Car nous sommes esclaves, mais notre Dieu ne nous a pas abandonnés dans notre servitude; il nous a fait obtenir la faveur des rois de Perse, en sorte qu'ils nous ont donné les moyens de réédifier la maison de notre Dieu et d'en relever les ruines, et qu'ils nous ont donné une demeure en Juda et à Jérusalem. Or, que dirons-nous après tout cela, ô notre Dieu? Que nous avons négligé tes commandements que tu nous avais prescrits par l'organe de tes serviteurs les prophètes, en disant : Le pays dans lequel vous allez entrer pour en prendre possession est

(1) Littéralement, « des fils de la Captivité ».

un pays souillé par les impuretés de ses habitants, par le$ abominations dont ils Font rempli d'un borda Tautre. Ne donnez donc point vos filles à leurs fils, et ne prenez pas leurs filles pour vos fils, ne faites rien pour leur prospérité et leur bien-être, afin de rester forts, et de jouir des biens du pays et de les transmettre à vos enfants pour toujours (1). — Or, après tout ce qui nous est arrivé en suite de nos méfaits et de notre grande Iniquité, quand toi, ô notre Dieu, tu nous as fait grâce d'une partie de nos fautes, et as conservé pour nous ce reste que voici, viendrons-nous de nouveau enfreindre tes commandements, et nous allier à ces peuples abominables ? Certes, tu t'irriterais contre nous, au point de nous achever, sans laisser échapper ni survivre personne, lahveh. Dieu d'Israël, tu es juste; il ne reste plus de nous aujourd'hui qu'un petit nombre. Nous voici devant toi comme des coupables, et nul ne saurait subsister ainsi devant toi. » {Esdr, IX, 1-15.)

«Pendant qu'Esdras priait ainsi, et faisait sa confession en pleurant, prosterné devant la maison de Dieu , une foule nombreuse d'Israélites se rassembla auprès de lui, hommes, femmes et enfants, qui fondaient également en larmes. Alors Shekanyah, fils de lehiel, de la famille de Elam, prit la parole, et dit à Esdras : Nous avons péché contre notre Dieu en introduisant chez nous des femmes étrangères, de chez les peuples du pays; cependant il y a encore, quant à cela, une espérance pour Israël. Faisons maintenant un pacte avec notre Dieu, à l'effet de renvoyer toutes ces femmes et leurs enfants, d'après le conseil de mon seigneur et de ceux qui respectent le

(1) « Ces paroles prophétiques, dit M. Reuss, dans une note à ce passage, ne se trouvent pas textuellement dans les livres mosaïques. Elles sont plutôt le résumé de passages analogues. Coipparez surtout Deutér. VII, 1 et suiv.; XXIII, 7; XI, 8. »

commandement de notre Dieu. Qu*il soit fait selon la loi. Allons ! c*est ton affaire : nous serons avec toi. Courage, et agis 1 Alors Esdras se leva et fit promettre aux chefs des prêtres, des lévites et de tout Israël d'agir en conséquence, et ils le jurèrent. » [Esdr. X, i-5.)

Le reste du chapitre est consacré au récit de ce qu'a fait Esdras pour l'exécution de cette réforme. Il convoque pour le troisième jour, à Jérusalem, tous les fils de la Captivité qui habitent la Judée, et quand ils sont réunis, il leur commande, au nom de lahveh leur Dieu, de se séparer des peuples du pays et des femmes étrangères; l'assemblée se soumet et charge les chefs du peuple, les magistrats et les juges, de prendre à cet effet les mesures nécessaires. Les commissaires désignés par Esdras siègent pendant les trois derniers mois de l'année, et au bout de ce temps, le livre nous dit que toutes les unions proscrites ont été dissoutes. Il termine en nous donnant la liste des prêtres et des Lévites, notamment de quelques membres de la famille du grand-prêtre Josué fils de lotsadak, qui avaient partagé la faute de la multitude, et qui durent renvoyer les femmes étrangères qu'ils avaient épousées, et même, à ce que semble dire le texte, les enfants nés de ces mariages. C'est là tout ce que le récit biblique nous apprend de Taction isolée d'Esdras, et cela dans l'année même de son arrivée à Jérusalem ; mais quelques années plus tard, nous le voyons rentrer en scène, cette fois associé à Néhémie. Parlons maintenant de celui-ci.

C'est environ quatorze ans après l'arrivée d'Esdras à Jérusalem que Néhémie vient l'y rejoindre (445 av. J.-G.) Néhémie, lui, n'est ni un docteur ni un prêtre. C'est un simple Judéen, devenu un des grands officiers du roi de Perse, un de ses échansons. Un jour, à Suse où il réside, il apprend que les Judéens rapatriés vivent dans la misère

et l'opprobre ; que les murs de Jérusalem restent abattus, et ses portes détruites par le feu. Alors, après avoir invoqué lahveh. Dieu du ciel, Néhémie se décide à aller lui-même, «avec l'aide de son Dieu, terminer l'entreprise qui depuis si longtemps demeure inachevée. Il obtient du roi, avec un congé temporaire, le titre et les pouvoirs d'un gouverneur de la contrée d'au delà l'Euphrate, et arrive ainsi à Jérusalem, doublement fort de sa foi religieuse et de son pouvoir officiel, fort aussi de son désintéressement; car il refusera toujours pour lui et les siens les revenus assignés au gouverneur. Son premier soin, après avoir silencieusement constaté le misérable état de la ville, est de relever les murs et de reconstruire les portes; il y réussit, avec le concours des chefs des prêtres et des Lévites, et malgré l'hostilité de quelques chefs étrangers. Tandis que la moitié des habitants veille en armes, les autres travaillent le glaive au côté. En cinquante-deux jours l'œuvre est terminée et la sûreté de Jérusalem est désormais garantie. Maintenant il s'agit d'y fixer une population suffisante : « Les chefs du peuple s'établissent à Jérusalem, le reste du peuple tire au sort pour qu'un sur dix vienne habiter Jérusalem , la ville sainte, et que les autres demeurent dans les villes. Le peuple bénit ceux qui consentent volontairement à venir habiter Jérusalem. » {Néhém, XI, 12.) *

Après avoir pourvu à ces nécessités matérielles, Néhémie étend sa sollicitude aux difficultés politiques et morales qui troublent la paix delà communauté. « Il s'élevait, dit le livre, de la part des gens du peuple et de leurs femmes, de grandes plaintes contre leurs frères judéens ; il y en avait qui disaient : « Nos fils, nos filles, nous-mêmes, nous sommes nombreux; nous voulons avoir du blé pour nous nourrir et pour pouvoir vivre. » D'autres disaient : « Nous sommes dans le cas d'engager

nos champs, nos vignes et nos maisons: il nous faut avoir du blé dans la disette. » D*autres disaient encore : «Nous avons dû emprunter deTargentsurnos champs et nos vignes pour payer Timpôt au roi : or notre peau vaut celle des autres, et nos enfants valent les leurs ; et voilà que nous devons assujettir à la servitude nos fils et nos filles, et déjà plusieurs de nos filles y sont réduites^ et nous n*y pouvons rien, nos champs et nos vignes ayant passé à d'autres. » Ce n*est donc pas, on le voit, au nom d'une loi existante, c'est au nom de sa souffrance, et en quelque sorte au nom du droit naturel, que le peuple réclame l'amélioration de son sort. Ce n'est pas d'ailleurs le prêtre, c'est le chef laïque qui intervient en sa faveur, et il le fait non pas au nom d'une législation établie, au nom du Code deutéronomique, — ce qui eût été bien naturel s'il eût alors existé, — mais simplement au nom de la miséricorde et de la justice, au nom de la crainte de Dieu. Cette remarque est importante pour fixer l'âge probable du Deutéronome.

La même observation s'applique à la suite du récit. « Je fus très irrité, dit Néhémie, quand j'entendis ces clameurs et ces discours ; je me décidai à réprimander les principaux et les magistrats ; je leur dis : « C'est donc « à intérêt que vous prêtez l'un à l'autre?» El je convoquai pour cette affaire une grande assemblée, où je tins ce discours ; « Nous avons racheté nos frères judéens, <( autant qu'il y en avait de parmi nous qui avaient été « vendus aux peuples étrangers. Et vous-mêmes vous « vendez vos frères, et c'est à nous qu'ils sont vendus! » Et ils se turent, ne sachant que dire. Et je dis encore : « Ce n'est pas bien, ce que vous faites là? ne deviez-vous « pas vous laisser guider par la crainte de Dieu, par la « peur d'encourir les insultes des païens nos ennemis? « Moi aussi, mes parents et mes officiers, nous avons

♦« prêté de l'argent et du blé; allons, remettons-leur cette « dette! Rendez-leur aujourd'hui même leurs champs, « leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons, et remet- « tez-leur le centième de l'argent, du blé, du vin et de « l'huile que vous leur demandez à titre d'intérêt I » Ils répondirent : « Nous voulons rendre et ne rien réclamer « d'eux; nous voulons faire comme tu dis. » Alors j'appelai les prêtres, et je les fis jurer d'agir selon cette promesse. De plus je secouai le pan de mon manteau, et je dis : « Qu'ainsi Dieu secoue hors de sa maison et de sa « propriété quiconque ne tient pas cette promesse, et « qu'il soit ainsi secoué et vidé ! » Et toute l'assemblée dit : « Ainsi soit-il ! » Et ils louèrent lahveh, et les gens agirent en conséquence. »(iVeAém. V, 1-13.) C'est donc au nom d'une pensée religieuse et miséricordieuse, ce n'est pas, comme nous l'avons déjà remarqué, au nom d'un texte de loi, que Néhémie obtient des Judéens le sacrifice qu'il leur demande. Sans doute les anciens prophètes avaient déjà tenu un langage pareil, et le peuple ne pouvait l'ignorer. Mais si ces préceptes avaient été l'objet de prescriptions légales, comment Néhémie eût-il pu négliger d'invoquer devant ses auditeurs cette suprême sanction(l)? Après avoir ainsi réglé cette douloureuse question des rapports entre les pauvres et les riches, et entre les débiteurs et les créanciers, question qui tient tant de place dans l'histoire des sociétés antiques, nous voyons Néhémie s'occuper de l'organisation religieuse de la commu nauté, et cela de concert avec Esdras, qui à ce moment reparaît sur la scène.

(1) « Tandis qu'Esdras est partout représenté comme légiste^ c'està-dire comme agissant d'après les statuts d'un code officiel, Néhémie n'invoque jamais ce code, et agit presque comme s'il n'avait à prendre conseil que de lui-même et d'une certaine tradition considérée comme faisant loi. » (Reuss. La Chronique ecclésiastiqiie de Jérusalem, Introd., p. 23.)

L*état de désorganisation et de relâchement religieux dans lequel Esdras et après lui Néhémie ont trouvé la communauté palestinienne s'étendait au sacerdoce luimême ; nous Tavons vu tout à Theure dans la réforme d*Esdras ; nous allons en voir un autre exemple dans la réforme de Néhémie. Ici encore, pour rétablir définitivement le bon ordre, il faut la main du chef laïque.

Arrivé à Jérusalem, Néhémie fait accepter son autorité non seulement du peuple mais aussi des prêtres et des Lévites. C'est à eux qu'il confie d'abord le soin de diriger la reconstruction des murailles. Puis lorsqu'elles sont relevées, de concert avec Esdras, il organise les chœurs des prêtres et des Lévites pour célébrer la fête de la dédicace. {Néhém., XII, 27-43.)

Cependant pour entretenir un corps sacerdotal, il faut des revenus, un trésor, une administration : <( Dans ce temps-là, dit le texte, on préposa certaines personnes aux salles qui devaient servir de magasins pour les offrandes, les prémices et les dîmes, et on les chargea de recueillir, des campagnes et des diverses bourgades, les redevances pour les prêtres et les Lévites. » (XII, 44.) De même que la description de la fête qui précède, ces lignes sont vraisemblablement extraites des mémoires de Néhémie. Il y a d'autant plus lieu de le croire que nous voyons Néhémie quelques années plus tard, au retour d'un voyage qu'il a fait à Suse, expulser l'Ammonite Tobiyah de la chambre que le grand-prêtre Eliacib, son parent par alliance, lui avait indûment accordée dâos le temple, pour faire replacer dans cette chambre « les ustensiles de la maison de Dieu, les offrandes et l'encens ». Alors aussi, apprenant que les redevances dues aux Lévites n'ont pas été livrées, que les Lévites et les chantres qui devaient faire le service se sont retirés chacun dans sa terre, Néhémie réprime ces abus, rétablit

le service des redevances, et remet le soin des magasins à des hommes dans lesquels il a toute confiance : un prêtre, un scribe, un Lévite, un simple israélite. (Néhém,, XIII, 4-13.)

Les diverses réformes que nous venons de retracer se trouvent en quelque façon résumées dans le Pacte civil et religieux que renferme le chapitre X. Scellé d'abord par Néhémie et par un certain nombre de prêtres, de Lévites et de chefs du peuple, ce pacte est ensuite solennellement accepté par tous les Israélites, par leurs serviteurs, leurs femmes, leurs fils et leurs filles. « Tous, dit le livre, s'engagèrent par un serment solennel à vivre selon la loi de Dieu, donnée par l'organe de son serviteur 'Moïse, et à pratiquer tous les commandements de lahveh notre Seigneur, ses ordonnances et ses statuts. Nous jurâmes encore que nous ne donnerions point nos filles à des étrangers, ni ne prendrions des leurs pour nos fils ; que de plus, quand les étrangers apporteraient leurs marchandises et toutes sortes de denrées le jour du Sabbat, pour les vendre, nous n'achèterions rien d'eux, ni le jour du Sabbat, ni tout autre jour consacré; que nous ferions remise la septième année, et de môme à Tégard de tout prêt sur gage (1). » [Néhém. X, 28-31.)

Remarquons en passant que, d'après le témoignage de Néhémie lui-même, il paraît que les conventions du nouveau pacte, en ce qui concerne les mariages avec les étrangères, ne furent pas mieux observées que ne l'avaient été les engagements pris devant Esdras. « Ce fut vers le même temps, dit Néhémie (2), que je vis des Judéens qui avaient pris des femmes asdodites, ammonites ou moabites, et la moitié de leurs enfants parlaient l'asdodien ou la langue de tel autre peuple; ils ne savaient pas parler l'idiome ju-

(1) Voy. Deut. XV, 1-il et XXIV, i-13.

(2) C'est-à-dire après son retour de Suse.

déen. Je leur fis des reproches, je les maudis, j'en frappai quelques-uns, je les tirai par les cheveux et je les adjurai au nom de Dieu de ne pas donner leurs filles aux fils des étrangers, et de ne pas prendre des filles de ceux-ci pour leurs fils et pour eux-mêmes. Voilà bien, disais-je, comment Salomon a péché! lui, le roi d'Israël, ce roi qui n'avait pas son égal dans la multitude des peuples, qui était aimé de son Dieu, que Dieu avait fait roi de tout Israël, lui aussi, les ïemnïes étrangères Font fait tomber dans le péché ! Et nous apprenons que vous, vous-mêmes, commettez ce grand crime de désobéir à notre Dieu en prenant des femmes étrangères ! » Puis Néhémie ajoute : « L'un des fils de Joyada, fils du grand-prêtre Ëliacib, étant devenu le gendre de Saneballat, le Horonite, je le bannis. Souviens-toi d'eux, ô mon Dieu! qui ont souillé le sacerdoce et ton pacte fait avec les prêtres et les Lévites. » {Néhém., XIII, 23-28.)

Il semble aussi que les prescriptions relatives au sabbat ne furent pas mieux gardées que celles concernant les unions prohibées. Nous voyons Néhémie, à la même époque, fulminer contre ceux qui travaillaient au pressoir ou qui amenaient à la ville des provisions de blé, de vin, de figues, de denrées de toutes sortes le jour du sabbat ; il interdit aux Tyriens de venir vendre en ce même jour leurs denrées à Jérusalem. (XIII, 15-22.)

Dans sa première partie, celle que nous venons d'analyser, le Pacte de Néhémie n'est relatif qu'à des devoirs civils, disons, si l'on veut, civik-i^eligieux, puisque dans la loi d'Israël ces éléments ne sont jamais séparés. Les prescriptions qui suivent sont entièrement relatives au culte et au sacerdoce. Ainsi on doit donner annuellement un tiers de sicle pour le service du temple ; des prestations en bois sont imposées à chaque famille pour l'entretien du feu sacré, selon ce qui est prescrit par la loi;

puis viennent des ordonnances relatives aux prémices, à la présentation des premiers-nés de Thomme et des animaux, au vin et à Thuile qui doivent être apportés aux prêtres dans les cellules du temple, à la dîme due aux Lévites, « les Lévites recueillant eux-mêmes la dîme, ajoute le texte, dans tous les endroits où se faisait la culture ».

Dans les versets qui terminent le livre (XIII, 30, 31), Néhémie se montre préoccupé des mêmes soins : « J*ai, dit-il, ainsi purifié le peuple de tout ce qui était étranger, et j'ai établi le service des prêtres et des Lévites selon leurs fonctions respectives, et les prestations en bois, aux époques fixes, et celles des prémices. Souviens-toi de cela, ô mon Dieu, pour m'en récompenser. » (AeAém. XIII, 30, 31.)

Néhémie, nous le voyons par les textes que nous venons de citer, n'exerce donc pas seulement un pouvoir civil, il s'occupe aussi du règlement ecclésiastique, auquel évidemment n'a pas pourvu une législation préexistante. Mais il ne lui a pas été donné d'achever l'œuvre commencée ; après lui de nouvelles difficultés se sont élevées, de nouvelles luttes se sont produites, et on en trouve la trace dans les versets 38 et 39 du chap. X (1 ) : « Et quand les Lévites recueilleraient la dîme, un prêtre de la race d'Aharon devait être avec eux et les Lévites devaient porter la dîme de la dîme au temple (2), aux cellules qui serviraient de magasins. Car c'est dans ces cellules que les Israélites et les Lévites devaient porter les redevances en vin, en grain et en huile ; là se trouvent les meubles du Sanctuaire et les prêtres de service, les portiers et les chantres. » Ceci ne peut évidemment avoir été écrit par Néhémie ;

(i) Nous donnons ici littéralement la traduction de M. Reuss. (2) Il s^agit de la dime de la dîme due par les Lévites. (Voy. Nomô, XVIII, 26.)

108 DBUTÉRONOMB.

c'est simplement une annotation, qui, d*abord jointe au texte, s*y est plus tard incorporée.

Il en est de même des trois derniers versets du chapitre XII, où il est question des fonctions des prêtres, des Lévites et des chantres au temps de David et de Salomon, ainsi que des redevances payées aux uns et aux autres au temps de Zorobabel et de Néhémie (1). Ceci encore est bien certainement une annotation tardive jointe au texte de Néhémie à Tépoque où la question du partage des fonctions et des redevances sacerdotales entre les prêtres et les Lévites était devenue une vraie question d*État...

[Cette étude des rapports de la réforme d'Esdras et de Néhémie avec la composition du Deutéronome est restée inachevée. Dans la conclusion, qui est demeurée à tétat de notes, Fauteur se proposait d'établir à taïde des faits ctdessus résumés que le livre « s'il n émane point du scribe Esdrasy ce que nous n avons aucun moyen de vérifier y a du moins été composé dans l'intérêt de la réforme poursuivie en commun par lut et par Néhémie (2) » . Les éléments de cette démonstration sont contenus dans ce qui précède ; on trouvera d'ailleurs, dans le Commentaire, de nombî*eux rapprochements entre les textes du Deutéronome et les deux livres qui viennent d'être analysés. Nous signalerons notamment section VU, p. 328, Vétude relative aux fêtes solennelles. E. d*E.]

(1) « Les Judéens voyaient avec plaisir les prêtres et les Lévites à leur poste, ceux-ci s'acquittant du service de leur Dieu et des purifications, ainsi que les chantres et les portiers, selon la règle de David et de son fils Salomon. Car, dès le temps de David et d'Asaf, il y avait un chef des chantres, et une musique sacrée pour la louange de Dieu. Et du temps de Zéroubbabel et de Néhémyah, tout Israël donnait aux chantres leurs redevances journalières, et aux Lévites leur part consacrée, et les Lévites la donnaient aux descendants d'Aharon. » (Néhém. XII, 15-17.)

(2) Voir Introduct. ci-dessus, p. 94.

DU

Page 1