‹ Mélanges de critique biblique: Le texte primitif du premier récit de la création, le DeutéronomeChapitre 93 sur 99 · SECTION VIII · texte numérisé non relu

SECTION VIII

Dans les sections précédentes, nous avons vu le livre de la Loi mentionné à diverses reprises. Maintenant nous apprenons {Deut. XXXI, 9-13), que cette loi {ou enseignement, to7'ah) est rédigée par Moïse, près de mourir, et confiée par lui aux prêtres, fils de Lévi^ et aux anciens dlsraël, avec ordre d'en donner lecture au peuple chaque septième année à la fête des Cabanes. A ne consulter que la suite du récit, il semble que la loi ou enseignement, dont il est ici question , est simplement l'enseignement deutéronomique ; et que notre épilogue semble la conclusion naturelle de cet enseignement. Cependant, par une singulière anomalie, le texte traditionnel nous donne ce passage transporté à la partie narrative qui termine le Deutéronome, intercalé dans le récit de la transmission que fait Moïse de son pouvoir à Josué. N'y a-t-il pas là une perturbation évidente du texte?

Quoi qu'il en soit, nous devons reconnaître une pensée hautement libérale, dans la composition de cette as-

semblée , réunie pour entendre la lecture de la loi , m

et à laquelle sont convoqués non seulement les hommes, mais aussi les femmes, les enfants, Tétranger même fixé dans le pays.

FIN DE l'Étude sur le deutéronome

DU

DIEU D'ISRAËL lAHVEH

DU

DIEU D'ISRAËL lAHVEH(^)

LE NOM lAHVBH

Depuis répoque de la Renaissance le mot Jehovah était accepté par le monde chrétien comme nom spécial de l'Elohim ou dieu dlsraël. Récemment les hébraïstes ont substitué à ce nom celui de Iahyeh ou Iahweh, ou encore Yahveh, et nous devons rappeler les raisons qui ont déterminé ce changement.

L'hébreu, comme toutes les langues sémitiques, n'a dans le principe écrit que les consonnes ; les voyelles n'ont été indiquées que plus tard. Les consonnes du nom divin sont, on le sait, celles du tétragramme ihvh; toujours écrites, elles nous sont exactement parvenues. Par contre, nous ne connaissons pas les voyelles qui entraient dans la composition de ce nom, et voici pourquoi.

Par suite d'une superstition commune à beaucoup de peuples de l'antiquité (2), il était rigoureusement interdit

(1) Cette étude a paru dans la Revue de \l*histoire des Religions (1880), t. I".

(2) Voy. Guignaut, Symbolique de Creuzer, t. II, 2® partie, 2® section, p. 12, .52. — Movers, Untersuchungen ûber die Religion der Phœnizie7\ ch. xiv. L*interdictioD de prononcer le nom du dieu national parait avoir eu habituellement pour cause, non un senti-

aux Israélites, au moins dans les derniers temps de leur existence nationale, de prononcer le nom divin (1). Nous trouvons sur ce point des renseignements fort curieux dans le Guide des égarés de Maïmonide, et dans les notes de Munk qui en accompagnent la traduction (2). On lit dans le Lévitique (XXIY, 16) : « Celui qui blasphème le nom IHVH sera puni de mort » ; une note de Munk (p. ^67) nous apprend que, suivant les docteurs, par blasphème?* il faut comprendre prononcer. Suivant le talmud de Babylone, que cite Maïmonide, « anciennement les hommes instruits, les sages, ne transmettaient le nom ineffable qu'à leurs fils et à leurs disciples, et cela seulement une fois la semaine ». Ce nom que Maïmonide appelle « le nom de quatre lettres », ou même en épelant ces lettres, le nom « iod, hé, waw, hé, » ne pouvait d'ailleurs être publiquement proféré que dans le sanctuaire, par les prêtres chargés de prononcer la bénédiction sur le peuple (3), et aussi par le grand prêtre au jour de Kippour (ibid. p. 269). Cette exception elle-même avait cessé avant la destruction finale du temple. « A cause de la corruption des hommes, dit Maïmonide, on avait cessé de prononcer le nom particulier (shem hamephorash), même dans le sanctuaire. Après la mort de Siméon le Juste, au dire des docteurs, les prêtres ses frères cessèrent de bénir par le nom tétragrammate ; ils bénirent par le nom de douze lettres (p. 275). » Ce dernier avait à son tour disparu ;

ment de vénération, mais la crainte que ce nom ne pût être invoqué par les étrangers, s'ils le connaissaient.

(1) Flavius Josèphe, dans ses Antiquités jtuiaïques (liv. II, 12, 4), déclare qu'il ne lui est pas permis de le faire connaître : %aX ô 6eàc aOr^ (rY)(iatvEi tî^v éauioû 7cpoffYiY<>P^^^f ^'"^ nporesov et; àvOpcoicou; xrapèXOouaav icepl ^; ou (jloi 6e(itTÔv eItcsiv.

(2) More Neboukim (Guide des égarés)^ texte arabe et traduction française de Munk, 3 vol. in-8; t. I, chap. lxi-lxiii.

(3) Voy. Nomb. vi, 27.

DU DIEU D ISRAËL lARVEH. 355

Maïmonide déclare lui-même ne pas le connaître, mais au sujet de ce nom, il rapporte un détail qui mérite d*être noté : « Primitivement on le transmettait à tout homme; mais depuis que les hommes téméraires se multiplièrent, on ne le transmit plus qu'aux plus pieux de la classe sacerdotale ; et ceux-ci en faisaient couvrir le son par les mélodies des prêtres leurs frères (p. 275). » Ceci ne permet-i! pas de conjecturer que, parmi les causes qui ont amené l'oubli du nom divin, on peut compter le désir qu'ont eu les prêtres de s'en réserver la connaissance ?

Dans le rituel, aussi bien que dans le langage ordinaire, on avait substitué à ce nom ineffable, lemot adonaï {Seigneur). V époque où cet usage s'établit ne peut être exactement déterminée ; seulement on peut affirmer qu'elle est antérieure à la traduction des Septante, puisque partout dans cette traduction, le nom divin est rendu par S xùpioç, équivalent grec de l'hébreu adonaï. La Vulgate a, d'après les Septante, écrit Bominusy et les traductions modernes, se conformant à la Vulgate, ont écrit Seigneur. Luther lui-même, bien que suivant dans sa traduction le texte hébreu, écrit der Herr (le Seigneur). Après lui cependant les protestants, et récemment les Israélites, ont employé la dénomination, l'Éternel. Avec quelle raison? Nous l'examinerons plus tard.

Quoi qu'il en soit, l'usage du mot adonaï au lieu du nom tétragrammate, subsiste toujours dans le culte Israélite, et les orthodoxes poussent même la rigueur jusqu'à ne point permettre que ce nom soit écrit ni prononcé, même sous la forme conventionnelle que les hébraïstes modernes lui ont donnée, et dont nous parlerons tout à l'heure. Ainsi Cahen, dans sa traduction de la Bible, déclare que, pour ne pas blesser les répugnances de ses coreligionnaires, il n'ose pas, comme on le lui a demandé, imprimer en caractères vulgaires le nom ineffable dont la pro-

oonciaiion est d'ailleurs incertaine (1). Il est vrai qu'à partir du t. IX, il s'est affranchi de ce scrupule et a écrit « Jehova ». Telle est en effet la forme conventionnelle (plus exactement Jehovah) donnée après la Renaissance au nom divin. Voyons comment elle s'est produite.

Lorsqu'au vi" siècle de notre ère, ou même plus tard, les points voyelles furent introduits dans le texte hébreu par les Massorètes, on appliqua au tétragramme, au lieu de ses véritables voyelles depuis longtemps perdues, les trois premières voyelles du mot adonaï (avec adoucissement du premier a). C'était un avertissement donné au lecteur de prononcer, en place du nom ineffable : adonaï. Quand vint la Renaissance, les hébraïstes protestants eurent la pensée, très louable en soi, d'introduire dans l'usage vulgaire la forme hébraïque du nom divin. Mais cette forme, pour ce qui est des voyelles, n'était plus seulement cachée, elle était perdue. Pour y suppléer, les hébraïstes ne trouvèrent rien de mieux que d'associer le tétragramme ihvh, avec les voyelles eoa, provenant de ADONAÏ, que les docteurs israélites y avaient artificiellement appliquées, et ils créèrent ainsi la forme lehovah dont le français par la transformation de l'I en J a fait Jehovah,

Constitué avec des voyelles notoirement fausses, ce mot ne pouvait évidemment être la reproduction exacte du nom qu'il était destiné à représenter. Aussi fut-il bientôt contesté, et une controverse s'établit sur ce qu'avait pu être la forme réelle du nom divin. On peut trouver cette controverse, exposée avec tout le détail nécessaire, à l'article Jehova du Dictionnaire biblique de Smith (2). Plus anciennement il avait été résumé par Ge-

(1) Cahen. La Bible^ traduction nouvelle avec l'hébreu en regard. (Exode III, 15, DOte.)

(2) Smith, Dictionary of the Bible. 3 vol. Londres 1863.

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senius dans un article substantiel de son dictionnaire hébreu (1). Après avoir constaté l'origine et la forme foncièrement inexacte du mot jeuoya, ce savant expose que plusieurs hébraïstes penchent pour la forme Jauou, en s'autorisant d'un certain nombre d'écrivains de l'antiquité qui donnent lacu comme étant le nom usuel du Dieu des Hébreux. Nous citerons, d'après Gesenius, les principaux seulement de ces témoignages. Diodore (I, 94) attribue au Dieu des Juifs (confondu par lui avec Moïse) le nom de law. Cette même forme est indiquée par Théodoret(ywa?s^ 15 ad. Exod.)j et en même temps Théodoret accuse chez les Samaritains la forme Ia6e. Or, d'après la valeur bien connue du 6 hellénique à cette époque, laêe est équivalent à laue, et entre celui-ci et law il est permis de ne voir qu'une différence dialectale. Chez Philon de Byblos (voy. Euseb. Prœp, evangel, I, 9) on trouve leuw (prononcez levoy) et chez Clément d'Alexandrie [Stromat, V, p. 562) Iaou. Reland en 1707 dans sa Decas exercitationum devera pronuntiatione nominis lehova (2), admet la forme lahveh en s'appuyant sur l'usage des Samaritains et sur les formes abrégées Iahou et Iah, qu'il est facile d'en déduire (3). Quelques-uns même, comme Michaelis, n'ont pas craint de défendre la forme lehovah, comme étant celle d'où se déduisent le plus facilement les apocopes Ieuou et lou si fréquentes dans la composition des noms propres hébreux.

Enfin Gesenius nous livre son opinion ou plutôt sa pensée personnelle. Il croit que le nom divin a primitive-

(i) Lexicon manuale hebraicum et Chaldaicum, 1833.

(2) Voyez aussi du même auteur, Dissertationes miscellanese . De Samaritanis, ch. XII.

(3) La première de ces formes se rencontre fréquemment à la terminaison des noms hébreux ; ainsi Ischaiahou, Irmiahou, Hizquia- Hou ; l'autre est fréquemment employée comme nom divin, surtout en poésie.

ment appartenu à rÉgypte(i), mais, qu'adopté très anciennement par les Israélites, il a été modifié par eux de manière à prendre une forme sémitique {ab his autem paululum tnflexum ut formam et originem semiticam redoteat). Il croit que les Israélites rattachaient le nom i h v h au verbe havah, être, et en trouve Tindication dans le passage célèbre de l'Exode (III, 14) où Dieu, sollicité par Moïse de lui faire connaître son nom, lui répond : éheié ascher ÈaEiÈ, Je suis celui qui suis (el{il 6 ûv. selon les Septante; ego sum quisum, selon la Vulgate). Gesenius à son tour traduit, en paraphrasant la Vulgate, semper ero idem qui sum hodie; il pense que, pour les Israélites, le nom divin signifiait « le Dieu éternel, immuable, qui ne cessera jamais d*ètre le même : Deum œtemum immutabilem quitiunquam non idemfuturm sit, » En définitive^ Gesenius s'abstient de toute innovation, et garde la forme Jehovah conformément à Tusage reçu. C'est aussi à ce parti que s'arrête le dictionnaire de Smith ; bien que l'auteur de l'article en question se prononce pour une des deux formes Yahaveu ou Yahavah, il déclare vouloir se conformer à l'usage du public anglais en gardant le nom Iehova.

Si motivés qu'aient pu être les scrupules de ces auteurs, nous croyons qu'ils ont été trop timorés en se refusant à substituer comme le font aujourd'hui la plupart des hébraïstes, le nom lahveh au nom lehovah. Celui-ci en effet a contre lui deux défauts essentiels; d'abord il est, comme nous le savons, foncièrement inexact, et puis il ne se concilie pas avec les formes d'usage notoire que nous a laissées l'antiquité. Il y a déjà plus de soixante ans

(1) Celle conjecture, insoutenable devant la science actuelle, a probablement été suggérée à Gesenius et à ceux qui comm^ lui Tont professée, par le désir de rester en accord avec Tassertion tl^ TExode (vi, 3) que, sous son nom i h v h, Dieu n^avait pas été connu des patriarches hébreux.

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