‹ Mélanges de critique biblique: Le texte primitif du premier récit de la création, le DeutéronomeChapitre 99 sur 99 · LA DÉCLARATION DES DROITS DE L*HOHME · texte numérisé non relu

LA DÉCLARATION DES DROITS DE L*HOHME

leurs Nicot ne donne pas môme dans son dictionnaire l'adjectif suprême ^

La Bruyère, vu la manière dont il traite de Dieu dans son dernier chapitre : Des esprits forts, aurait eu mainte occasion de dire « l'Être suprême » ; et il ne Ta pas dit, si je me souviens bien, une seule fois '. Je n'ai pas souvenir non plus que l'expression se rencontre dans Descartes ou dans Malebranche.

Émanée d^Adolphe Régnier, celle note, si brève qu'elle fût, était pour moi une solution. Elle confirmait la conclusion qui déjà me paraissait se dégager des quelques exemplescités par Littré, à savoirque l'appellation Être sup7'ême n'était pas, du moins n'était pas notoirement, en usage avant la seconde moitié du xvii' siècle; que, d'autre part, chez Rousseau, chez Voltaire, au xviii* siècle, cette appellation était devenue d'un usage général, avait pris la valeur d'un véritable nom de la Divinité.

J'ai tenu à vérifier, à cause de l'intérêt spécial qui s'y attache, les indications de M. Régnier au sujet de Rousseau et de Voltaire.

Pour Rousseau, il suffisait d'avoir gardé même un lointain souvenir de ses écrits pour savoir quelle place y tient la contemplation de celui qu'il appelle « le grand Être, l'Être existant par lui-même, l'Être qui meut l'univers et ordonne toutes choses », etc. Quant au mot Être suprême, une recherche sommaire me l'a fait rencontrer deux fois dans des lettres de Saint-Preux : l'une adressée à milord Edouard (5® partie, livre v); l'autre, adressée à ]y|me ^Q Volmar (6® partie, livre vu).

Pour ce qui est de Voltaire, ne pouvant même songer à compulser l'énorme collection de ses œuvres, je limitai

i. Le Dictionnaire de Richelet ne donne pas même le mot Être en tant que substantif.

2. J*ai relu le chapitre sur les Esprits forts ^ et en effet le terme <c Etre suprême » ne s'y trouve pas. G. d'E.

ET l'être SUPRËKE.

mes recherches à ses écrits philosophiques : c'est li effet, que je devais rencontrer l'usage le plus fréquer terme Être suprême. Essentiellement métaphystqu< mot convient mal à l'cxpressioD des rapports relig entre l'homme et la Divinité. Voltaire lui-même cite i remarque de Newton que « l'on ne dit pas mon étei mon infini, comme on dit mon Dieu, parce que ces j ne donnent pas l'idée d'une relation ' », et il est cei que la remarque s'applique non moins bien au d'Élre suprême. Par contre, à raison même de son cf tère métaphysique, ce nom convient tout natureller aux discussions dogmatiques, et, en effet, on le constamment reparaître dans les écrits philoso ques de Voltaire. Ainsi, dans l'article Dieu du Dici natre philosophique, une des sections a pour titre : / nécessité de croire en un Être suprême. Dans le corps m de l'article on lit que <i la superstition est la plus en ennemie de l'adoration pure que l'on doit à l'Être prême ». Toute cette philosophie, dit Voltaire, se ré nécessairement à la connaissance de « cet Être supr qui a tout créé, tout arrangé librement ». — « La vol de l'Être suprême, dit-il encore dans le même écrit la seule raison des choses. » Puis, répondant à ceux à la croyance en la Divinité objectent l'existence du n « La nécessité, dit-il, qui tiendrait lieu d'un Être prême, serai^elle quelque chose de meilleur? »

Dans le Philosophe ignorant, parlant du système Spinoza, Voltaire explique que, selon celui-ci, « tou que nous appelons substances différentes n'est que l' versalité des différents attributs de l'Être suprême Dans son traité ; // faut prendre un parti, ou le f cipe d'action, la dernière, je crois, et assurément

i. ÉUmenta de la philosophie de Newton.

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nonobstant certaines vues erronées — une des plus remarquables de ses œuvres métaphysiques^ Voltaire établit que Tunité d'action, constatée par la science dans la nature^ prouve qu'ily a aussi une intelligence unique, universelle et puissante, qui agit toujours par des lois invariables, et « ce principe d'action, ce premier moteur est rÊtre suprême* » (§§i-3). Ces exemples suffisent à montrer quelle grande place Tidée et le nom de TÊtre suprême tiennent dans la philosophie de Voltaire; il y aurait une intéressante recherche à faire pour constater quelle place ils occupent dans ses autres écrits en prose et même en vers. On se rappelle ce distique é'Olympie^ déjà cité plus haut :

Le sang le plus abject, le sang du plus grand roi, Ne sont-ils pas égaux devant TEtre suprême?

Je me bornerai à y joindre ces deux vers empruntés à rOtyheltn de la Chine, vers d'une poésie assurément médiocre, mais dans lesquels se trouve en quelque sorte condensée toute la théologie de Voltaire :

Tant la nature même en toute nation Grave TÊtre suprême et la religion.

C'est donc, on peut le dire, dans la langue courante du xviii* siècle que la Révolution a été puiser l'appellation de l'Être suprême pour l'introduire, par l'initiative môme des représentants du clergé, dans la Déclaration des droits. Mais jusque-là le mot n'avait qu'une valeur didactique : l'Assemblée constituante, par la place où

1. Comme appellation de la Divinité, Voltaire dans ce même travail se sert plus fréquemment encore des mots le Grand Être, l'Être nécessaire, etc.

ET L'ËTRI! suprême. 39

elle le mit, lui conféra, si je puis m'exprimer ainsi, Vs torité d'un terme dogmatique. C'est là à la fois une pi fonde innovation dans l'ordre théologique et en mêi temps un gage de retour à une antique et noble traditio un instrument do conciliation entre des adversaires ji que-là inconciliables, entre les hommes delà libre pens et les hommes de l'orthodoxie. A ce double litre, l'attt tation de l'Être suprême dans la Déclaration des dro reste un des grands faits de l'époque, bien plus, un d grands faits de l'histoire religieuse de l'humanité. I hommes de 89 ont inauguré, en remplacement du catt licisme apostolique et du catholicisme du moyen â( un catholicisme nouveau, nouveau du moins quant à date, très ancien, au contraire, par ses origines et s principe, puisqu'il se rattachait directement à la Jud et à la Grèce', vraiment universel puisque l'objet de si culte était l'Être dans toute sa perfection, dans l'infli plénitude de sa vie.

Rappelons, pour terminer, qu'après avoir été sole nellement inscrit en tête de la Déclaration des droits l'homme, le nom de l'Être suprême subsiste au début la Constitution de 1791. Il est à la même place dans celj de 1793 et de 1793. Il disparaît de la Constitution i l'an VIII, alors qu'avec le Consulat commence la réactii napoléonienne; de la Charte de 181i, qui rend au catb licisme le titre de religion d'État, et de celle de 183 qui déclare la religion catholique religion de la majoril Les législateurs de 1848 se firent les timides copistes ceux de 1789 en édictant leur œuvre éphémère « en pt sence de Dieu i-. Louis Bonaparte se borna à une me tion des principes de 1789 et s'abstint prudemment d'

1. Voir l'étude sur le nom et le caractère de lahieh, p. 353 et ce sur la Théologie de tjocrate, estraile de l'Annuaire de la Société i éludes grecques (1880), librairie Fischbaclier.

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rappeler le texte, de sorte qu'on ne saurait dire quel compte il tenait de l'invocation à l'Être suprême. Dans notre Ck)nstitution républicaine, la place jusque-là réservée à une mention théologique est restée vide : le restera-t-elle à jamais, ou quelque nom divin y réparaitra-t-il quelque jour?

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