LA DÉCLARATION DES DROITS DE L*HOMME
donc quelque rapport intime, quelque lien nécessaire ? Nulle autre sanction religieuse n*y pouvait-elle convenir? A cette question je vouerais répondre; mais, pour le faire, c*est à Thistoire et aux origines du nouveau nom divin qu'il me faut remonter.
Sur un sujet si intimement lié à l'histoire de la Révolution française, il semble que la lumière devrait être faite depuis longtemps et qu'il n'y eût qu'à recueillir et résumer des études toutes préparées. Il n'en est rien. Pour les érudits aussi bien que pour le public la question est encore intacte ; je crois pouvoir dire qu'elle n'a pas même été posée.
Pour ce qui est du public, l'exemple que je vais citer suffit à donner la mesure de son ignorance, et en même temps en donne l'explication. Un recueil bien connu, le Dictionnaire national de Bescherelle, ayant à fournir la définition du mot Êt?*e suprême, le fait dans les termes suivants :
Être suprême se dit de Tobjet du déisme que Robespierre prétendit ériger en culte. L'existence de TÊtre suprême et Timmortalité de Tâme furent reconnues par la Convention, le
7 mars 1794; on décréta dans la même séance la fêle de l'Être suprême; elle eut lieu le 8 juin suivant.
Déisme de Robespierre ! Décret du 7 mars et fête du
8 juin 17941 Voilà tout ce que le Dictionnaire national trouve à mentionner au sujet du nom divin placé en tête des actes constitutifs de la nouvelle société française I Et voilà aussi, il faut bien le dire, tout ce qu'en sait l'im-
ET l'Être suprême.
mense majorité de nos contemporains, à prendre m les pliis éclairés. La sinistre figure de Robespierre, a ciée à cette mémorable innovathtn, l'a discréditée, i culisée, fiétrie.
Voilà pour l'ignorance commune: en serons-nous dommages par le savoir des érudits ? Nullement, l'histoire et les origines du vocable Être suprême il n'exi à ma connaissance, aucun travail, aucune étude, même on pourrait croire que le faotAme de Robespl a troublé les historiens et les philosophes. Quinet, d son Histoire de la Révolution, si d'aventure il mentio le nom de l'Être suprême, le ratta<:he, lui aussi, au i de Robespierre.
Obligé, pour remplir la tâche que j'avais entreprise compter uniquement sur mes recherches personnel je m'efforçai de réunir les renseignements qui m'étai nécessaires.
Afin de m'orienter dans cette voie encore inexplo, c'est au précieux recueil de Littré que je me suis d'ah adressé, età l'article Être suprême voici les exemples j'ai trouvés :
Dieu étant par sa nature au-dessus de tout, rieu ne ] entrer eu comparaisou avec ce premier Etre, cet Élre supri (Bourdaloue, Pensées, t. 1", p. 39). — [I y a au-dessus de n un Être suprême, auteur de cet univers [Massillon, Garé prière 11). —
Le sang te plus abject, te sang du plus grand roi, Ne sont-ilB pas égaui devant l'Être »upr4me?
(Voltaire, Olympie, II, 2.)
Gomme nombre, c'était sans doute une récolte r diocre ; mais le choix des exemples était sage et instruc D'une part, ils reportaient jusque vers la seconde mo du xYii" siècle, et pas plus haut, l'emploi dans l'éloquei
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sacrée du mot Être suprême; et, d'un autre côté, ils nous montraient dans une tardive tragédie de Voltaire ce mot passé en quelque sorte à Tétat d'expression commune.
Dans ce dernier exemple, d'ailleurs, Etre suprême est bien une véritable dénomination de la Divinité, tandis que chez Bourdaloue et chez Massillon il ne représente encore qu'une simple qualification.
A ces premiers renseignements fournis par Littré j'avais pu en ajouter quelques autres recueillis au cours de mes lectures. C'est ainsi que dans une lettre adressée par Catherine à Voltaire en 1765 j'avais rencontré cette phrase, relative aux rédacteurs du nouveau Gode russe : « Aucun d'eux ne serait assez mal avisé pour proposer de bouillir son voisin pour plaire à l'Être suprême. » Dans son livre sur la Révolution et Vancien régime^ Tocqueville, voulant montrer combien les idées et le langage même de la révolution avaient dès longtemps pénétré dans les masses, rapporte que, « dans des requêtes qu'il a eues entre les mains, des paysans appellent leurs voisins des concitoyens, l'intendant un respectable magistrat, le curé de la paroisse un ministre des autels, et le Bon Dieu l'Être suprême ». Il y avait eu là pour moi une révélation inattendue ; mais ma surprise fut, je puis le dire, plus grande encore lorsque, peu de temps après, relisant les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, je reconnus que le livre commençait par ces lignes, dont la pensée autrefois m'avait seule frappé : « Nous sommes attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir», etc. Les Considérations sur la France ont paru en 1795, au lendemain pour ainsi dire de la Terreur, et c'est à ce moment que l'intraitable adversaire de la Révolution, l'inébranlable défenseur du catholicisme n'hésitait pas à placer au début de son livre le nom divin consacré par la Constituante et souillé
par Robespierre, tant devait être profonde Tautorité de ce nom sur les plus puissantes intelligences du xviii'' siècle ' ! Cependant des traits isolés, si nombreux qu'ils fussent, ne pouvaient suffire à résoudre la question que je m'étais posée. Il y fallait une vue d'ensemble, et celle-ci ne pouvait s'obtenir que d'une large connaissance de la littérature des deux derniers siècles. Mon embarras eût été extrême si par une heureuse chance il ne m'eût été permis de recourir aux lumières de M. Adolphe Régnier. Cet homme excellent, enlevé depuis à l'affection de ses collègues et de ses amis, joignait, on le sait^ à la science du philologue une vaste possession de notre littérature des xvii* et xviii* siècles. Aux questions que je lui adressai il voulut bien répondre par la note suivante :
Je ne me rappelle aucun exemple de l'expression Être suprême qui soit antérieur à Tépoque que vous marquez, c'est-à-dire la seconde moitié du xvii® siècle; et même il faut, je crois, descendre jusqu'à Voltaire pour trouver cette expression employée au sens absolu, Bourdaloue et Massillon ne s'en servent qu'avec des déterminatifs autres que l'article défini; ils ne disent point « L'être suprême », mais « Ce premier Être ; cet Être suprême; votre Être suprême (en s'adressant à Dieu) ». C'est chez les philosophes, chez Voltaire, chez Jean-Jacques, etc., qu'on trouve /'Être suprême ainsi nommé par excellence et synonyme de Dieu.
Au commencement du xvii® siècle, si nous nous en rapportons à Nicot (1606), le substantif être n'est pas encore d'un usage fréquent. Nicot ne nous donne le mot que dans les locutions : donner Vestre, se maintenir en même estre. A la fin du siècle (1694), l'Académie, qui constate le bon usage, applique à Dieu les termes « le premier Estre, l'Estre des estres, l'Estre souverain », ce dernier terme bien voisin de celui que vous cherchez, mais qui enfin n'est pas entièrement identique. D'ail-
1. Le mot Être suprême ne reparait pas dans les Considérations; mais on y trouve fréquemment les appellations : Grand Être, Être desêtreSf etc.