‹ Mélanges de critique religieuseChapitre 15 sur 16 · V. ERNEST RENAN · texte numérisé non relu

V. ERNEST RENAN

qualités dont il est le représentant. LA, dans le sens historique de l’auteur, dans la persévérance avec laquelle il combat le dogmatisme et dans le zèle avec lequel il cherche à répandre les principes d’une saine critique, là est sa véritable originalité. Nous trompons-nous beaucoup en ajoutant que là aussi est l’explication des colères que ses travaux ont excitées? S’il n’y a rien d’opiniâtre comme les faits, il n’y a rien non plus d’irritant comme l’histoire pour ceux qui ont des systèmes arrêtés et qui voient ces systèmes minés par le travail souterrain de la critique historique. M. Renan est le plus redoutable ennemi de la scolastique qui se soit encore élevé en France : il est juste et naturel que la scolastique l’anathémalise.

Ce ne sont pas des excès de critique qu’il fallait reprocher à notre écrivain, c’est plutôt ce que j’appellerai son dilettantisme, et ici je touche à un travers incontestable deM. Renan. L’historien ne cherche qu’une chose, la vérité dans les faits. En cela consistent sa tâche et sa fonction. On ne saurait blâmer le soin qu’il met à séparer le faux du vrai, puisque telle est la condition de son œuvre. Il n’est pas même juste de lui en vouloir, s’il se montre réservé dans l'appréciation des choses; comme historien il n’est tenu que de raconter. Mais M. Renan se complaît trop peut-être dans la position que lui fait la science au-dessus de l’ignorance et des passions de la plupart des hommes. Il a la morgue de l’aristocrate, je dirais presque qu’il a les raffinements du dandy. Il ne réserve pas seulement son jugement parce qu’il ne peut l’asseoir, mais parce que « la ûnesse d’esprit consiste à s'abstenir de conclure. » Il ne doute pas seulement parce

M. ERNEST RENAN

que la certitude lui fait défaut, mais parce que le doute le sépare du vulgaire et lui paraît de grand air et bien porté. On a dit que la vengeance est le plaisir des immortels; il semble penser que le dédain est le plus précieux attribut du savant. Il est trop exclusivement, trop naïvement homme de lettres. Le grand, le beau, le bien n’ont en quelque sorte de valeur pour lui que leur valeur pittoresque, et son amour de la vérité menace de dégénérer en une pure curiosité. Il ne hait pas les saints, pourvu qu’ils n’aient point l’air vulgaire. Il ne craint pas la vie monastique : n’a-t-elle pas eu sa poésie et sa grandeur? Il ne demande qu’une chose à la religion, c’est qu’elle reste unie à la délicatesse de l’âme et à la culture de l’esprit. On parle de régénérer Rome ; M. Renan ne peut penser sans terreur à une Rome régénérée; plutôt que de laisser la banalité moderne envahir ces grandes ruines, il voudrait que l’on payât des moines pour y maintenir la tristesse et la misère. Oh ! pour le coup, voilà qui ne saurait être sérieux. On ne peut méconnaître dans un pareil langage un peu de puérilité ou un peu d'affectation. A moins toutefois de supposer que M. Renan ait voulu faire bayer les niais, et, comme Joseph de Maistre, jeter à ses ennemis quelques gros os à ronger.

Par un effet naturel du dilettantisme que je lui reproche, M. Renan se résigne trop facilement aussi à n’exercer aucune action dans le monde. Se séparant sans regrets du reste de l’humanité, l’idéal qu’il caresse est celui du philologue allemand, enfermé dans son cabinet, comme jadis le moine dans sa cellule, et voyant les événements s’accomplir sans y prendre part. « Specta-

M ERNEST RENAN

teur de l’univers, dit-il, le penseur sait que lu monde ne lui appartient que comme sujet d’étude, et lors même qu’il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu’il est, qu’il n’en aurait pas le courage. » Ici encore l’écrivain a outrepassé la mesure qu’il sait ailleurs si bien sentir et observer. Il est tombé dans le raffinement, et par suite dans le faux. Il n’a pas vu que la science peut être indépendante sans devenir à ce point désintéressée. La vérité, comme le rappelle A. de Humboldt, n’a de but qu’elle-mème, mais elle n’a de prix qu’en vue du genre humain. Soyons-en certains, l’élément moral — j’emploie ce mot dans le sens le plus vaste — est aussi indispensable aux choses de l’esprit qu’à celles de la vie active. C’est le sel qui empêche le savoir de se corrompre. On ne gagne rien à vouloir * jamais être ni plus ni moins qu’ homme.

Celle légère veine d'affectation que je signale dans les écrits de notre auteur, se montre parfois d’une manière opposée. On vient de le voir presque cynique dans l’expression de son dédain pour le vulgaire et les intérêts de la société; qui le croirait? nous le trouvons tout à coup transformé en champion de la religion. Il a cru la servir. Il s’est, dans tous ses livres, proposé de la ranimer. Il ne mourrait pas content si son action s’était bornée aux éludes historiques. Sa grande préoccupation c’est l’idéal, c’est le devoir, c'est le bien des âmes. A la bonne heure. Mais M. Renan, en prenant cure d’àmes, ne risque-t-il pas de tomber dans un nouvel extrême? Ne nous offre-t-il pas ce que personne ne lui demande? Il est historien, qu’il raconte. Il est critique, qu’il poursuive le fait avec ce mélange de passion et de rigueur

M RUNRST RENAN.

qui constitue le grand critique. Il est savant, qu’il consacre ses efforts à la recherche du vrai, certain que le vrai se rencontrera toujours avec le beau, le bien, le divin, ou plutôt que le vrai est la substance même de ces choses et ne fait qu’un avec elles. Voilà ce qu’on attend de lui. Une vie dévouée à une pareille œuvre sera suffisamment noble et suffisamment remplie. Elle aura à sa manière servi le genre humain. Mais la science ne gagne pas plus à chercher un but en dehors de sa sphère, ce but fût-il la religion ou la morale, qu’a se contenter d’amuser l’esprit. Elle a son objet propre, la réalité, la vérité, et elle ne peut s’en proposer un autre sans risquer de se dénaturer.

Si la nouvelle prétention de M. Renan doit être tenue pour mal fondée, elle n’en est pas moins, comparée à l’epicurisme dont je parlais tout à l’heure, le symptôme d’un progrès qui s’ast accompli dans la pensée de l’écrivain La saine qualité de son esprit s’est manifestée, en effet, par un progrès incessant et vigoureux. On l’a vu modérer de plus en plus la pétulance d’une jeunesse ivre de ses forces; on a vu son jugement devenir chaque jour plus sévère, son goût plus exigeant. Noble privilège à une époque où l’abaissement continu semble être devenu la loi des intelligences et où les plus beaux génies de la France s’affaissent tour à tour dans un épuisement prématuré! Ajoutons que M. Renan, qui a commencé trèsjeune à écrire, n’a jamais reculé devant la rétractation ou la moditieation des opinions dont l’expérience lui a montré lu faiblesse Le souci de la conséquence n'a jamais passe pour lui avant les intérêts de la vérité. Il n’est aucun de ses lecteurs qui ne se rappelle l’article sur Chanuing,

as

M. ERNEST RENAN

l'un de ceux dans lesquels l’écrivain a émis le plus de paradoxes, soulevé le plus d’idées et choqué le plus de préjugés. Il y a fait depuis d’assez nombreuses corrections. Peut-être y retrouve-t-on encore un peu trop les grandes et belles choses préférées aux choses honnêtes. Le monde de Channing avait pour M. Renan un inconvénient radical, c’est qu’on risquait de s’y ennuyer. Cependant l'auteur mûrit, et quelques années après il sent mieux le prix des qualités solides. Parlant de nouveau de cette Italie dont il a célébré la grandeur, il se prend à lui souhaiter un peu de bon sens et de raison, voire même de ces esprits étroits, de ces consciences timorées que dédaigne la grande politique. « Une seule chose a manqué à l'Italie, s’écrie-t-il, chose humble en apparence, mais en réalité la plus grande de toutes, l’honnêteté. »

Les progrès de M. Renan en mesure et en sérieux ne paraissent pas moins dans les changements apportés à un autre morceau des Etudes , celui qu’il a consacré aux historiens critiques de la vie de Jésus. Il est vrai que ce morceau, sous sa première forme, était l’un des plus anciens écrits de l’auteur (1849), et que par là même il exigeait plus de remaniements. D’un autre côté rien, plus que la comparaison de cet ancien travail avec le nouveau, n’est propre à montrer combien M. Renan a su résister aux entraînements qui egarent parfois le critique. Bien loin de s’enfermer, en face des attaques passionnées de ses adversaires, dans un système de négations toujours plus absolues, libre des mesquines préoccupations de la polémique, il n'a pas craint de reconnaître la valeur historique des Evangiles; rendant à l’indivi-

M. ERNEST RENAN

dualité le rôle qu’il ne voulait d’abord accorder qu’à la race, il a rétabli le Christ personnel à la place de je ne sais quelle conceptiou humanitaire; historien, il a osé, au nom de l'histoire, reconnaître que Jésus en tout est l’unique et que rien ne saurait lui être comparé. Ne pourrait-on pas désirer un peu de la droiture de cœur de M. Renan h tous ces forts en la foi qui le poursuivent de leur rancune et de leur dédain? Si l’pn ne .pouvait méconnaître dans les articles de la Liberté dépenser Iqs étroitesses du parti pris, il est impossible de voir dans le morceau des Etudes autre chose qu’upe recherche sympathique et sincère.

On peut ranger parmi les éludes religieuses de Renan les travaux qu’il a consacrés à Channing et à Lamennais. Toutefois, l'auteur, dans ces articles, touche déjà à la critique littéraire dontles morceaux sur MM. Thierry et Cousin nous olfriront bientôt des modèles accomplis. Plus récemment encore, il s’est occupe d’histoire politique dans des pages consacrées à MM. deSacy et Guizot. C’est donc comme critique et comme publiciste qu’il nous reste à considérer notre écrivain.

Le portrait, ou, comme je voudrai^ pouvoir dire, la caractéristique des hommes qui ont joue un rôle , dans l’art ou dans l’histoire, me paraît exiger un genre de talent très-élevé. Ce n’est pas trop, pour y réussir, de l’observation qui saisit, de la sagacité qui devine, de la mémoire qui assemble, de l’analyse qui distingue, de l’imagination qui vivifie. Il y a, je l’avoue, de l’étonne-

M EH N EST HBNAN

ment dans la jouissance extrême que m’a toujours fait éprouver celte évocation au moyen de laquelle les grands morts revivent devant nous et reprennent l’indetinissable empreinte de l’individualité.

Parmi les plus illustres exemples du talent qui caractérise, Saint-Simon tient sans doute la première place. On connaît son procédé. Il entasse las traits, il accumule les details, sans ordre, sans gradation, poursuivant jusqu à ce qu’il ail épuisé ses souvenirs, mêlant la description physique et l’analyse morale, confondant le général et le particulier, et produisant par l’accumulation même une impression croissante de la vérité du tableau. Ses descriptions sont un chaos, mais de ce mélangé de passions haineuses, d’admirations honnêtes et de préjuges mesquins, — de celte confusion d'épithètes, de saillies et d’anecdotes, — de ces bavardages et de ces réflexions pénétrantes sur toutes choses, — de ces traits qui se heurtent, et en se heurtant s'atténuent, de ces coups de crayon pressés, croisés, enchevêtrés, de ces teintes qui se superposent jusqu’à ce que le ton exact soit obtenu, — à travers l'imbroglio des sujets et des régimes, la syntaxe échevelée, l’éloquence victorieuse, — à travers les interruptions, les reprises, les parenthèses, — à travers les mots burinés, les expressions immortelles et triviales. se dégagent peu à peu des figures qui se dressent, qui marchent et que l’on n’oublie plus. Le moyen de douter de leur identité quand on les voit ainsi vivantes? Comment des traits si nets ne seraient-ils pas ressemblants? Où l’auteur aurait-il pris ces physionomies si ce n’est dans la nature? Cette variété, ce mouvement, celle individualisation inépuisable et puissante, comment ex-

M. ERNEST RENAN

pliquer tout cela, sinon par la fidélité même du pinceau?

On ne peut parler de portraits sans nommer M. Sainte- Beuve. Il en a dessiné un nombre incroyable, pastels d’un ton fin, d’un travail recherché, et que prisent les amateurs. On en composerait une galerie complète. La manière de l’artiste est reconnaissable. Il ne reconstruit pas une individualité de toutes pièces, il ne cherche pas à rendre vivement le caractère général d’une figure, il n’analyse pas non plus, du moins systématiquement, mais il promène capricieusement son crayon sur le papier, revenant, reprenant, précisant, jusqu’à ce qu’il ait atteint la ressemblance. Il peint à petits coups, s’attachant plus à l'exactitude de la nuance qu'à la netteté du contour. Il n'est pas magistral, mais ingénieux, raffiné, subtil. Il s’enlace, s’enroule autour de son sujet, le serrant toujours plus de sa phrase ondoyante. Psychologue délié, il connaît les liens invisibles des choses; il saisit comme nul autre l’élément relatif des opinions et des vérités; il s’identifie avec ceux qu’il juge jusqu’à oublier de les juger; il comprend tout, se prête à tout, s’insinue dans tout. Il n’a pas d’autre but, comme il n’a pus d'autre art et d’autre secret, que la notation exacte de ses impressions dans leurs nuances les plus délicates, dans leurs vibrations les plus fugitives. Il n’a ni mots, ni traits, rien qui puisse s’appeler de l’esprit : il est tout curiosité et pénétration. Il s’est fait une manière et comme une langue à lui, qui n'érneul pas, mais qui séduit, qui n’étonne pas, mais qui pique et intéresse, qui manque de précision, mais qui dédaigné tonte rhétorique. qui fuit le mot sonore, la pleine période, et qui

M. ERNEST RENAN

recherche In métaphore rompue, l’alliance inattendue des mots, 1 expression familière et appropriée. Abondant, varié, discoureur, en toute matière s’étendant et digressant, M. Sainte-Beuve produit l’effet voulu par la multiplicité des détails plutôt que par des contrastes vigoureusement accusés ou des partis-pris hardis et frappants. Il n’y a rien dans sa manière de vainqueur, mais tout y est détourné, charmant, d’un art qui se cache et se connaît à la fois.

Un écrivain anglais, lord Macaulay, mérite d’être nommé à côté des maîtres dont je viens de parler. Historien éminent, il n’excelle pas moins dans le portrait que dans le récit. Il y met plus d’art que Saint-Simon et plus d’éclat que M. Sainte-Beuve. Ses peintures sont savamment étudiées. Il cherche moins, du reste, à saisir nne ressemblance qu’à gagner une cause et à produire de l’effet. Il y a en lui de l’artiste et de l’avocat. Il élève jusqu'aux nues ou abaisse jusque dans la boue. Il se plaît surtout à ravaler. Il excelle dans le genre vitupératif. Il faut le voir s’acharner Sur ses victimes, les retourner, les déchirer. Ses colères feraient peur si l’on ne s’apercevait pas qu’il s’écoule parler. Lord Macaulay n’est pas moins habile à peindre les excentricités. Il notera chaque bizarrerie, fera saillir chaque trait, mettra au jour chaque recoin du caractère : on dirait Balzac dressant l'inventaire d’un magasin de curiosités. Il est d’une abondance de détails inépuisable. Une mémoire phénoménale lui fournit en nombre extraordinaire des réminiscences de toutes sortes. Il lie perd pas, d ailleurs, l’occasion d’étaler son érudition. C’est un feu d’artifice de petits faits, de circonstances infimes mais caractéristiques, de noms propres,

M ERNEST RENAN

de citations piquantes, d'allusions obscures. Il emprunte ses termes de comparaison à l’histoire de tous les siècles et à la littérature de tous les peuples. Talent oratoire, esprit amoureux de rhétorique, il aime la symétrie et les gradations savantes. Mais sa méthode favorite est l’antithèse. Il réunit des termes qui s’excluent, des qualités qui jurent ensemble, des contradictions pures. Il fait parcourir au lecteur une gamme toujours ascendante d’éclatants paradoxes, de folles hyperboles, de jugements tranchants, de mots violents, d’assertions absolues. C’est un esprit vigoureux et extrême, qui voit bien, mais dont la vue grossit les objets. Ses portraits sont plus frappants que fidèles. Ils ont plut At l’air d’ètre ressemblants qu’ils ne le sont réellement. Tout y est sacrifie au relief. On croit reconnaître ses personnages ; assurément on les a vus quelque part; on a vécu, semble-t-il, avec ce Johnson et ce Boswell, on a fréquenté Horace Walpole, on a approché Frédéric le Grand. Il ne faudrait pourtant pas s’y fier. Les hommes, dans la réalité, sont moins pittoresques et moins grimaçants.

Nous permeltra-t-on ici un hommage et un souvenir? Si la pénétration de l'intelligence et la finesse du jugement, si la rtiesure dans l'appréciation, si la fermeté morale incorruptible jointe à la sympnthie la plus vive pour toute beauté et tout talent, si l’esprit le plus ingénieux et le plus sain, si le mot juste et pétillant à la fois, le rapprochement fécond, le bonheur de l’expression, si toutes ces qualités sont celles qui font le maître dans le genre dont nous parlons ici, nous n’en connaissons guère parmi les contemporains qui puissent être placés au-desstfs de M. Vinet. Malheureusement l’occasion lui a

M ERNEST RENAN

manqué; il a plutôt analysé les livres que caractérisé les hommes; on a le regret de se dire que, pour la plupart, ses œuvres sont des fragments et ses portraits de simples crayons.

J’arrive à M. Renan. Cet écrivain a apprécié quelquesuns des auteurs contemporains, il y a réussi d’une manière remarquable, et il a réussi en suivant sa route à lui. Il ne trace point de biographie proprement dite, il ne cherche pas davantage à peindre des portraits, mais il choisit dans la carrière de l’homme qu'il veut faire connaître un point saillant, quelque fait caractéristique, quelque ouvrage éminent, et il dispose autour de ces centres d’etude ses jugements et ses réflexions. Tantôt c’est le tableau de l’epoque sur le fond duquel se dessine la physionomie de l’individu, tantôt c’est l’individu dont l’histoire devient celle de la société dans laquelle il a vécu. Ici l’œuvre fait connaître l’homme, ailleurs l’homme explique l’œuvre Nous sommes également loin, des grandes pages historiques de Saint-Simon, das miniatures Unies de M. Sainte-Beuve, des piquantes analyses de M. Taine et de l’eloge savant, mais un peu trop oratoire, tel que l’écrit M. Mignet. Une page de M. de Sacy sur Bossuet ou Fénelon ne sera pas moins exquise, mais la pensee y aura tout ensemble moins de substance et moins d’éclat. Les études de M. Renan sont de simples articles de revue, mais chacune se distingue par la conception et l’ordonnance. Je les ai lues bien des fois, et je ne les ai jamais relues sans y admirer la science de la composition, le ton élevé, les grands développements dans lesquels le personnage ne disparaît un moment que pour reparaître environné de plus de jour, cette ample et

M. BRNEST RENAN

grave exposition dans le milieu lumineux de laquelle tout trouve sa place revêt sa forme et prend sa couleur, ces nombreuses lignes tirées en tous sens, mais qui, comme autant de rayons, finissent par converger toutes sur le sujet qu’il s’agit de mettre en saillie, cette source intarissable de réflexions justes ou frappantes, de comparaisons heureuses et inattendues qui jaillissent à chaque pas. M. Renan n’a pas seulement dans la littérature l’initiative d'un certain nombre d’idées qu’il a embrassées avec vigueur et répandues avec zèle, il ne louche à aucun sujet sans y rattacher des réflexions neuves. On se sent stimule et comme renouvelé par le contact de cette extrême activité intellectuelle. Il est dns lectures plus saisissantes que celle des essais de M. Renan, il en est de plus douces, je ne sais s’il en est de plus satisfaisantes pour l’esprit.

Le talent d’ecrire de M. Renan est. si eminent que je n’hésite point à insister sur ce côte de son œuvre. Si la France est le pays du monde où l’on écrit le mieux, le seul peut-être où l’on sache ce que c’est qu’ecrire, il faut avouer cependant. que des hommes peuvent y arriver à une renommée littéraire considérable, sans satisfaire à toutes les exigences d’un goût difficile. On peut posséder de hautes facultés, être verse dans la connaissance des lettres, donner le jour à des écrits importants, se distinguer même par de véritables qualités d’écrivain, sans atteindre neanmoins à la beaule du style ou simplement à la parfaite correction. C’est que la première condition de I art d’ecrire est une intuition, celle du génie et de la logique intime de la langue, et ce sens particulier, l’exercice vient le développer, mais il con-

M. ERNEST RENAN

serve toujour- son caractère spontané et pour ainsi dire divinatoire. M. Renan possède l’intuition dont je parle. Il nous apprend lui-même qu’il a cherché sa manière et ne l’a pas fixée tout d'abord; il a assurément beaucoup réfléchi à son art. mais il a aussi ce que la réflexion ne donne pas, l’intelligence innée du style. Je n’en voudrais pour preuve au besoin qu’un passage sur Augustin Thierry et sur le travail que ce dernier consacrait à perfectionner l’expression de sa pensée. « Dès qu’il s’agit de sujets touchant a la morale ou à la politique, est-il dit dans ce morceau, la pensée n’est complète que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l’harmonie, et il n’y a pas d’exagération à dire qu’une phrase mal. agencée correspond toujours a une pensée inexacte. La langue française est arrivée sous ce rapport à un tel degré de perfection, qu’on peut la prendre comme une sorte de diapason dont la moindre dissonnance indique une fauté de jugement et de goût. »

ta meilleure manière de faire connaître M. Renan, comme écrivain, serait, sans doute, de le citer. Je pourrais, h cet effet, puiser à pleines mains dans ses ouvrages, dans les derniers surtout, chercher des exemples de sa manière la plus fine dans le raoVceau sur M. Cousin, de sa manière la plus grande dans l’étude sur Job, de sa manière la plus parfaite dans l’article sur Lamennais. Je me contente, pour abréger, de renvoyer le lecteur à ces belles pages. Ce qui frappera tout le monde dans le style de notre écrivain, ce ne sont pas seulement les qualités négatives de correction et de justesse qui ne sont cependant pas devenues banales, c’èst plus encore la limpi-

M. ERNEST RENAN. 555

dité. Tout y est transparent Tl n’v a pas une tache, pas un point oh le rayon ne passe, où le reflet n’éclate. Cé style est en outre singulièrement sain et fort. Il n’a de place ni pour la phrase, ni pour le lieu commun. Il peut manquer d’abandon, mais il n’a jamais de roideur. Avec tous ses habiles tempéraments, il ne devient ni subtil, ni obscur. Ajoutons enfin qu’il est semé de traits qui fixent l’attention sans l’appeler, qui se gravent dans l'esprit, qui font l’effet d’une découverte. On y rencontre en foule de ces mots qui semblent la forme propre et unique de la pensée et comme le scintillement de la vérité même. Ce sont des éclairs qui font voir tout h coup une foule d’objets auparavant inaperçus.

M. Renan s’est, vu insensiblement amené aux grandes questions politiques de notre temps. En parlant de M. de Lamennais, il avait exposé ses vues sur le parti catholique et la papauté moderne. En s’occupant de M. Cousin, il avait prononcé, sur la révolution française, un jugement qui désormais reviendra volontiers sous sa plume. «Au fond, la révolution française, qu’on prend toujours comme un fait général de l’histoire du monde, est un fait très-particulier è la France, un fait gaulois, si j’ose le dire, la conséquence de cette vanité qui fait que le Gaulois supporte tout, excepté l inégalite des rangs sociaux, et de cette logique absolue qui le porte b réformer la société sur un type abstrait, sans tenir compte de l’histoire et des droits consacrés. » Les articles sur MM. de Sacy et Guizot ne sont que le développement de

M. ERNEST RENAN

ce jugement, et l’application des principes sur lesquels il repose à l’histoir» de la société française, en particulier à celle de la Restauration et des dernières années.

De même que l’etude des langues avait préparé M. Renan à l’histoire, de même ses études historiques l'ont forme à la discussion politique. En etfet, l’esprit qu’il apporte aux questions de cet ordre est l’esprit de l’historien. Il s’y distingue par les qualités que j’ai déjà signalées dans ses recherches scientitiques : le goèt et l’intelligence du fait, ainsi que l’éloignement pour les systèmes rationnels.

Nous l'avons indique plus haut, mais c’est ici le lieu de le répéter : l’esprit français est éminemment rationaliste. Préoccupe de conceptions abstraites, porté par là à tout simplifier outre mesure, il ne comprend guère les mille ressorts des choses et ces éléments complexes de la nature humaine, ces tendances à la fois secrètes et profondes qui font les peuples et leur histoire. Le rationalisme politique est le sens commun appliqué aux institutions, non |ms le bons sens pratique qui se laisse guider par l’expérience, mais le bon sens raisonneur qui, préoccupé des seules idées générales, possédé d’un idéal logiquement irréprochable, fanatique de clarté, d’uniformité et de symétrie, n’hesite pas à bouleverser l'Etat pour le ramener à un type absolu. Heureux nos réformateurs si, moins ambitieux, ils savaient poursuivre un but plus rapproché, ou si , moins superficiels, ils savaient tenir compte des forces irrationnelles et, pour ainsi parler, des éléments impondérables de l’humanité. Dans celte perpétuelle insurrection du droit abstrait contre l'autorité du fait, il n’est rien qui ne menace de succomber à

M. ERNEST RENAN

son tour. Une critique spécieuse, par cela même qu’elle est sans profondeur, ne respectera pas plus les principes sociaux que les formes politiques. On a vu le fanatisme de la formule, non content de passer le niveau d’une égalité chimérique sur les inégalités naturelles, déchirer la charte fondamentale de la vie commune, propriété, famille, devoir, pudeur. Et qu’on ne s’étonne pas de l’ébranlement qu’ont subi dans les esprits les idées réputées jusque-là les plus saintes ou les plus nécessaires. Il est des questions qui sont tranchées dès qu'elles sont posées, et c’est pourquoi il est des questions qui ne doivent pas être posées. La discussion même est ici une faute et implique un égarement. Je vois bien que rien d’humain ni de sacré ne peut résister à l’analyse rationaliste, mais à cela précisément je reconnais la grossièreté de l'instrument et la puérilité de la méthode. Etrange et funeste contradiction ! Il n’est aucun sujet qui, plus que la politique, exige la maturité de l’esprit, l'éteudue des vues et ce perfectionnement intellectuel que donne, avec une éducation liberale, la pratique des hommes et des choses, et il se trouve en même temps que la politique, touchant aux intérêts de tous, tend toujours plusà devenir l’affaire du grand nombre, c’est-à-dire des esprits grossiers, superficiels et tranchants.

Faut-il, de la stérilité du rationalisme, conclure à la vanité des principes en matière politique, et ne reconnaître, avec telle école allemande, d’autre droit que le fait consacre? Ce n’est point la pensée de M. Renan. Loin de là, il ne craint pas d’avancer que les principes sont les véritables réalités, parce qu’ils renferment la raison des faits. C'est que, au fond, il y a une grande différence

M ERNEST RENAN

entre le principe et l’idée abstraite. Cellerci, le mot .même l’indique, est une conception à priori produite dqns le vide <‘t,par un travail de l’esprit humain sur lui-mème, ne satisfaisant que les besoins, pour ainsi dire, mathématiques de l’intelligepce,. ordre, conséquence, proportion, symétrie. Le principe, au contraire, est ce qu’il y a de plus concret au momie. C’est la loi des faits telle qu’elle se manifeste dans leur succession. C'est la règle de conduite donnée par la nature humaine et indiquée par l’,bistoire. C’est la logique, mais cette logique qui ne fait qu’un avec l’enchaînement des choses. C’est l’enseignement de l’experience. L’idée abstraite .est une formule dans laquelle il s’agit d’^qferroer l’humanité; le principe est une maxime éprouvée qui dqit servir de guide à la société dans ses développements.

Il est vrai que le principe a besoin de l’épreuve du temps. Or lepropr.edu rationalisme politique est justement de faire abstraction des modifications que la durée apporte nécessairement à tout ce qui est relatif. Mais le temps n’en est pas moins le grand agent des choses humaines. Seul il fqpde véritab|eroept, seql il change utilement. Sous la forme de tradition, c’est lui qui fait les souvenirs d’un peuple, etppr là constitue sa vie morale, et, en quelque mpniè^e, son identité personnelle. Il offre dans le passé la raison du présent et. les gages de l’avenir. Il est la vraie réalité, , celle qpi plane ,$ur .toutes les autres-

Le rationalisme politique veut abolir ce qui, dans les institutions, parait artificiel. Sa prétention est d’établir un Etat dans lequel tout se justifierait par un appel à quelque pxiome. Cette idée est de celles qui exercent une

M ERNEST RENAN

puissance extraordinaire sur les intelligences bordées. Sans doute, les institutions d’un peuple n’ont de valeur qu'autaut qu elles ont une raison d’ètre, mais cette raison d’ètre réside souvent dans des lois psychologiques délicates ou dans up développement historique compliqué. Sur ce terrain, d’ailleurs, les fictions seront souvent plus vraies que les vérités banales. Ajoutons entin que le rationalisme fausse les questions en les simplifiant. M. Renan l'a très-bien montré en ce qui concerne l’idée monarchique. La France exige que ses souverains soient de grands princes. Rien de plus raisonnable en apparence; et, cependant, n'est-il pas certain que ce vœu est un contre-sens dans le système libéral, « puisque c’est attribuer à la personne du roi une importance qu’elle ne doit avoir que dans les monarchies absolues? » J’en dirai autant de la royauté héréditaire. Quoi de plus irrationnel à première vue? Quoi de plus naturel, au contraire, que la souverainetéélective? Sans doute, et néanmoins l’histoire a prononcé, ce semble, entre le système de l’Angleterre et celui de la Pologne. Le monde lait aujourd’hui une grande expérience, il a entrepris d’écarter ce qui, dans les institutions, peut passer pour factice, et de se gouverner d une manière raisonnée. Il a rompu avec les traditions, et ne reconnaît plus de droits au passé. Il veut reconstruire à neuf sur un plan fourni par la théorie. Il a, à cet effet, pris pour base la valeur numérique des hommes, la société considérée comme composée d’unités do même valeur. Eh bien, il y a là une naïveté ou un mensonge. Si le système est autre chose qu’un pis-aller, il est le triomphe de la force matérielle sur les autres forces sociales. Aussi

M ERNEST RENAN

longtemps que Dieu fera les hommes inégaux , on ne réussira pas à niveler la société. La France a essayé de résoudre le problème politique en substituant l égalité à la liberté : c’est le contraire qu’il fallait faire; il fallait reconnaître l’inégalité comme le fait, la liberté comme le droit, et chercher dans celle-ci la compensation de celle-là.

Nous sommes encore ici d'accord avec M. Renan. Il est, en politique, libéral, c’est-à-dire individualiste. Le principe fondamental de la société humaine, c’est, à ses yeux, la liberté, et la liberté, selon sa juste définition, c’est le droit qu’a tout homme de croire et de faire ce que bon lui semble dans les limites où le droit semblable des autres n’est pas atteint. I/Etat n’a point sou but en luimême, parce qu'il n’est pas une personne, un être collectif supérieur à l’être individuel, mais seulement un moyen : il n’a qu’un objet, l' individu et ses droits. Il n’est pas au monde pour se ménager un domaine propre aux dépens des citoyens, mais pour maintenir la liberté de chacun contre tous. C’est dire que le rôle de l'Etat est essentiellement négatif; c’est dire qu’une nation ne devrait pas avoir de plus grande sollicitude que celle de limiter la souveraineté, et moins encore le pouvoir de la souveraineté que ses attributions; c’est dire enfin que toute fonction du gouvernement qui pourrait être remplie par l’association privée est une usurpation et un danger.

On comprend que M. Renan ne partage point l’enthousiasme du badaud politique pour la révolution française, et le système de gouvernement excessif qui en est sorti. Il ) voit un retour à l’idée antique de l’Etat. Il y

M ERNEST RENAN

signale, sous l’apparence de la régularité et de la puissance, l’appauvrissement de la vie nationale. Il fait le procès aux nations latines, se demandant si « avec leurs qualités brillantes et tout extérieures; leur vanité, leur esprit superficiel, leur manque de sens moral et d’initiative religieuse, elles sont destinées à autre chose qu’è captiver le monde par une rhétorique sonore, et à l’étonner à certains jours par de brutales apparitions. » Ce qui est certain, c’est que la révolution a été à contre-ûn. Confondant l’égalité avec la liberté, elle a ruiné celle-ci en effaçant les distinctions sociales qui seules maintiennent efficacement la division des pouvoirs. La Restauration fut un retour à la liberté, parce qu’elle fut un retour è la monarchie héréditaire ef tempérée. Malheureusement, l’esprit révolutionnaire n’avait rien appris et continua de poursuivre l’idéal d’une société nivelée. La monarchie de juillet, de son côté, succomba sous le vice de son origine, sous la contradiction impliquée dans le fait même d’une royauté créée par l’élection. M. Renan, tout en s’exprimant avec réserve sur cette question difficile, incline à penser que la France eut tort de rompre avec la branche aînée, parce qu’elle rompait en même temps avec le principe monarchique, dont l’hérédité forme l’essence. Il fallait, sinon s’arrêter au retrait des ordonnances, du moins accepter l’abdication du prince coupable et le successeur qu’il se désignait. L’établissement de 1830 ne pouvait être qu’une transition, parce qu’il n’était qu’une transaction. Le ministère de M. Guizot, d’ailleurs, qui résume le système inauguré à cotte époque, s’égara en se proposant pour seule tâche de résister à la révolution, comme si un gouvernement pouvait subsister en demeu-

M. ERNEST RENJlN.

rant sur la défensive. Ce qu’il fallait, alors comme toujours, c’était l’établissement de la liberté. Mais la liberté exige que l’Etat s’efl'ace, tandis que la résistance exige le renforcement continuel du pouvoir. C’est ainsi que le règne de Louis-Philippe a continué l’œuvre de la révolution, je veux dire le développement des attributions du pouvoir, l’absorption dans l'Etat de la vie sociale, tyrannie impersonnelle mais funeste, qui s’est montrée compatible avec toutes les formes de gouvernement, avec la royauté constitutionnelle, la république et l’empire, et dont voici la formule : minimum d’action individuelle et maximum d’action gouvernementale.

M. Renan a rendu service à la cause de la liberté en livrant au ridicule ces esprits échaullés et médiocres que l’on a divinisés sous le nom d’hommes de 89, en montrant les inconséquences du libéralisme moderne, en portant une main résolue sur ces fétiches de l’esprit français, l’égalité et la centralisation. 11 a fait une œuvre également utile en proclamant la valeur des traditions historiques, l’inviolabilité des principes politiques et le vide des théories rationnelles. Son talent, dans ces hautes discussions, a pris quelque chose de plus viril. Le simple savant, le curieux a fait place à l'homme qui combat pour une cause sacrée. Il ne veut plus entendre parler d’une littérature sans application aux questions qui nous agitent; «c’est, pense-l-il, une conception mesquine et dont l'effet serait de nous ramener aux grammairiens de l’antiquité. » La littérature, il faut le dire, a de grands devoirs en France, car elle a de grandes fautes à réparer. Elle est pour beaucoup dans les infortunes de ce pays. C’est k ses écrivains qu’on peut faire remonter les idées

M. ERSEST RENAS.

politiques qui y enflamment les masses, et les formes particulières qu’y affectent les révolutions. Y a-t-il beaucoup d'exagération à dire que le premier ouvrage de M. Tbiers a fondé le culte des principes de 89, et que les chansons de Béranger ont préparé le second empire? Il faudra malheureusement bien des livres comme ceux de M. de Tocqueville, et bien des articles comme ceux de M. Renan, pour neutraliser de pareilles influences. L’éducation politique des Français est toute à faire. Qui peut dire si, à l’heure d’une nouvelle crise, la nation saurait enfin fonder la liberté sur le seul fondement solide, le respect de l’individu ?

Nous avons suivi dans les diverses phases de sa carrière littéraire un auteur qui ne se distingue pas moins par l’éminence de ses dons que par leur variété. Nous avons signalé tour à tour en lui le savant qui comprend la science, l’écrivain qui comprend sa langue, le publiciste qui aime la liberté. Nous avons admiré dans ses oeuvres la finesse de l’esprit, la fécondité des vues, la distinction du style. Nous avons surtout été frappé de l’effort soutenu au moyen duquel M. Renan a perfectionné sa pensée et sa manière, se préoccupant d’être vrai plutôt que d’avoir raison, devenant toujours plus sérieux, plus simple, plus sincère, et s’élevant ainsi constamment au-dessus de lui-mème. Le succès durable est à ce prix, et le succès ne lui a pas manqué. Grèce à ces progrès continuels, chaque publication de l’auteur est devenue un événement littéraire. Il a pris place parmi les maîtres. M. Renan est sans doute destiné à nous donner encore beaucoup de beaux articles et de beaux livres;

M. ERNEST RENAN

mais on peut dire que dès à présent il compte parmi les

écrivains dont s’honorera la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

Note. L’article qu’on vient de lire avait paru lorsque M. Renan a publié de Nouvelles considérations sur le caractère général des peuples sémitiques, et en particulier sur leur tendance au monothéisme (Paris, 1859). L'auteur, dans cet écrit, a posé la question d’une manière plus nette qu’il n’avait encore fait, il en a précisé les termes, il l’a entourée de nouveaux arguments et de considérations nouvelles. Je me rends sans hésiter à une démonstration qui me paraît convaincante et je suis heureux de me sentir d’accord avec M. Renan. Sa thèse, dans les termes sous lesquels elle se produit aujourd’hui, ne peut guère être contestée. Cette thèse, je le fais remarquer, n’est pas tant l’assertion du monothéisme sémitique que la distinction de doux notions religieuses caractérisant deux races diverses, et qui sont moins bien exprimées peut-être par les mots de polythéisme et de monothéisme que par l’absence ou la présence du paganisme proprement dit, à savoir le culte de la nature et la mythologie qui en dérive. Il ne s’agit pas seulement, en effet, de l’unité ou de la pluralité divine, il s’agit avant tout de deux manières de comprendre le monde, la nature, l’homme; il s’agit. de l’opposition entre ce qui est et ce qui doit être, entre la nécessité et la liberté, entre l’idée esthétique et l’idée éthique des choses.

Telle est, dans sa généralité, la thèse de M. Renan. Quant aux développements, on les trouve dans la bro-

Digitue

M. ERNEST RENAN

chure que je signale. Le lecteur impartial arrivera facilement, je crois, à reconnaître les faits suivants : 1° Le théisme des Hébreux ne remonte pas seulement à Moïse et au Décalogue, mais, autant que la tradition peut nous guider à cet égard, jusqu’à la plus ancienne migration dont le peuple hébreu lui-mème ait conservé le souvenir. 2° Les faits qui semblent trahir un paganisme primitif des Hébreux indiquent tout simplement la lutte permanente du principe monothéiste abstrait avec des éléments opposés, inférieurs, païens. 3° Ces derniers éléments dominent chez les autres peuples sémitiques, mais ils s’y montrent comme un monothéisme dégradé, de telle sorte que la religion des Sémites se présente partout comme une lutte entre le théisme rigoureux et un théisme qualifié, inconséquent, lutte dans laquelle les Hébreux représentent le dégagement du principe et les autres peuples son altération. 4° Dans tous les cas, et c’est là ce qu’il y a de capital dans la question, le paganisme sémitique reste complètement distinct du polythéisme des peuples ariens. C’est moins un paganisme, qu’un théisme inconséquent. Nous n'y retrouvons pas la déification multiple de la nature ni la formation mythologique qui caractérisent le paganisme proprement dit. 5° On peut donc considérer le théisme comme une tendance générale et primitive des Sémites. C’est, chez eux, « le résultat d’une intuition primitive, analogue à celle qui préside pour chaque race à la création du langage. » De même que la philologie comparée a opposé les Ariens aux Sémites comme deux familles distinctes de peuples, comme deux races provisoirement irréductibles, de même l’étude comparée des religions nous montre, dans

M. ERNEST RENAN

ces deux races, deux conceptions religieuses tout à fait diverses. La religion des uns est avec celle des autres dans le même rapport que leurs langues, leurs littératures, leur génie politique, leur caractère social, leur constitution spirituelle tout entière.

Voici la véritable épreuve pour le talent d’un artiste. En voyant ses œuvres réunies, on compare instinctivement d’anciennes impressions avec l’impression nouvelle, le jugement porté sur tel tableau particulier avec celui que l’ensemble inspire; ainsi se forme sur la totalité de l’œuvre une opinion plus réfléchie et définitive. Les lignes se sont prolongées, les tendances se sont développées; ou a devant soi, en quelque sorte, le peintre jugé par lui-mème.

Ce n’est pas que l'exposition du boulevard des Italiens soit complète. Il y manque la première Francesca, celle do 1835, le Christ consolateur et le Christ rémunérateur, lo Coupeur de nappe, la Marguerite au sabbat, la Promenade au jardin, d’autres encore. On ne saurait nier cependant que Scheffer ne soit ici suffisamment repré-

senté. On peut, dans cette galerie, l’étudier sous tous ses aspects, le suivre dans toutes ses phases.

Dans ses phases, ai-je dit. En étudiant, en effet, la carrière de la plupart des artistes, on est amené à y distinguer diverses périodes. C’est sans doute que tout artiste véritable se renouvelle. Le maniériste seul reste semblable à lui-même; il cherche la vogue et il persiste dans les qualités qui la lui procurent. Il n’entrevoit pas d’idéal. L’élévation atteinte ne devient pas pour lui le point de départ d’une poursuite plus ardente de la vérité et de la beauté. Mais l’artiste digne de ce nom est comme le philosophe digne du sien : il reste toute sa vie un chercheur. Il est autre dans sa jeunesse, autre dans sa virilité, autre dans sa pleine maturité. C’est à ces trois âges, pour le dire en passant, qu’on pourrait ramener les trois manières entre lesquelles se partage si naturellement la vie de beaucoup d’écrivains, de peintres, de musiciens. Raphaël, il est vrai, est mort à trente-sept ans; oui, mais il peignait le Sposalkio à vingt et un; il a, dans une courte vie, fourni une carrière complète.

Il y a loin, sans donte, de Raphaël à Ary Scheffer, mais dans la vie de ce dernier aussi il y a cette preuve de la sincérité de l’âme et du talent, le progrès continu. Il a commencé par de petites toiles bourgeoises, popularisées par la gravure et la lithographie, des femmes aux chairs blanches et aux cheveux blonds, la Veuve du soldat, la Mère convalescente, la Famille du marin. Puis vinrent les esquisses bitumineuses et rembranesques, que lui inspirèrent, depuis 1828, la lecture des poètes allemands et la recherche de nouveaux effets. A ce moment, la manière de Scheffer risqua de tourner au

maniérisme; il échappa au danger par la vigueur d’un talent sain et vrai. Les vingt dernières années de sa vie nous le montrent affranchi, mais cherchant toujours. Il cherche sa veine, et s’attache tour à tour à Gœthe, à Dante, à la Bible. Il essaye son pinceau, et passe d’une peinture empâtée et bistrée à des contours presque secs et des tons presque durs.

Cette recherche continuelle fait la variété, comme elle fait peut-être le principal charme de son œuvre. Il n’est pas de peintre auquel on puisse reprocher tant de défauts, et qui, en même temps, attire et attache aussi vivement. Il groupe mal ou ne groupe pas; l’expression de ses personnages, belle dans les attitudes réfléchies, est insuffisante lorsqu’il s’agit de rendre une situation dramatique; son modelé est flasque; ses types sont peu variés; sa couleur est rarement Tout à fait vraie, il manque d’esprit. Eh bien, avec tout cela, la carrière de Scheffer présente une admirable vie d’artiste, et son œuvre une œuvre très-belle, très-grande, très-digne d’attention. Elle a l’unité d’une continuelle aspiration. Estil rien de plus rare aujourd’hui? Toutefois, j’y ai trouvé un autre genre d’intérêt.

Scheffer n’est pas un peintre épique ou dramatique, il est lyrique. Il ne retrace pas les seènes de la vie des hommes, leurs efforts, leurs destinées, il s’applique h rendre leurs sentiments. Ses œuvres les plus connues sont celles qui expriment quelque état contemplatif de l’ème, le doute de Faust, la rêverie de Mignon, Augustin et Monique perdus dans l’adoration.

Mais, ainsi qu’il arrive fréquemment et peut-être fatalement aux artistes engagés dans cette voie, Scheffer

570 EXPOSITION DES TABLEAUX D’ABY SCHEFFEn

cherche à élever le sentiment qu’il exprime à une valeur générale, et il arrive ainsi au symbolisme. Je veux dire que la situation ou l’expression retracées perdent leur sens individuel et historique pour devenir, en quelque sorte, le type d’un caractère ou même le signe d’une idée abstraite. Il est inutile de rappeler ceux des tableaux de notre artiste qui portent ce caractère. L’Amour divin et l’amour terrestre, le Christ consolateur, la Tentation du Christ se présentent aussitôt à l’esprit comme des exemples de la tendance à laquelle obéissait le peintre.

Voici maintenant ce qu'on éprouve en parcourant l’exposition des tableaux de Scheffer. D’une part, on est frappé de la pureté, de l’élévation, de la noblesse qui distinguent toutes ses inspirations. D’un autre côté, ces inspirations semblent frappées d’une certaine impuissance : l’exécution ne répond pas à la conception; le côté plastique de l’œuvre est en souffrance ; on n’y reconnaît, pour me servir d’une heureuse expression, ni la main convaincue du dessinateur, ni la main passionnée du coloriste. Scheffer, avec de belles parties techniques, reste intellectuel et abstrait. Son talent n’est pas tout à fait à la hauteur de sa pensée. L’idée, chez lui, domine et déborde la forme.

Telle est l’impression que produit l’œuvre de Scheffer. Cette impression soulève une question. On se demande si le désaccord dont je viens de parler est simplement le résultat d’une insuffisance personnelle, ou s’il ne serait pas l’effet d’une cause générale, le symptôme d’une contradiction entre les conditions de l’art et la manière dont Scheffer l’a conçu.

Ces pensées m’ont vivement reporté à celles que me

suggérait l’exposition de Manchester en 1857. Il est impossible d’étudier une galerie dans laquelle les œuvres des maîtres sont disposées dans l’ordre chronologique, sans être frappé d’un fait. Tous cas tableaux sont religieux par le choix des sujets, mais la profondeur du sentiment religieux y est en raison inverse de la perfection pittoresque. Les maîtres du quinzième siècle sont roidas, liés à des données conventionnelles, gauches et inhabiles; ils ne remplissent aucune des conditions que nous regardons aujourd’hui comme élémentaires; évidemment, ils appartiennent à l’enfance de l'art. Et cependant, au milieu de cette ignorance et de cette gaucherie, nous voyons éclater une singulière puissance d’expression. Une empreinte indéfinissable d’humilité, de ferveur, d’adoration brille sur ces toiles. Une auréole de sainteté entoure ces tètes. Le divin resplendit dans ces formes roides et amaigries. Ces anges, ces saints, ces vierges sont comme éclairés par une lumière intérieure. En eux le surnaturel prend un corps; les mystères de la foi se manifestent aux yeux; l’homme et la nature ne sont plus qu’un transparent symbole des réalités supérieures. Nous avons là, nous le sentons, l’inspiration chrétienne dans ce qu’elle a de plus spontané et de plus authentique. Cependant nous avançons. L’art va se développant. Il étudie le nu, il observe la perspective, il varie les expressions, il met ses personnages en mouvement , il les agence et les groupe ; son dessin devient plus savant et son coloris plus vrai ; bref, il tend à rendre plus exactement la nature. Aux types consacrés par la tradition se substituent les conceptions individuelles de l’artiste. De symbolique et de conventionnel, l’art est devenu

réaliste, ou, du moins l’idéal qu’il poursuit n'est plus tant celui de l'expression que celui de la forme et du style. Malheureusement il se trouve que la peinture a perdu en beauté spirituelle ce qu’elle a gagné en vérité humaine. Est-ce à dire que les choses eussent pu se passer autrement? Je ne le pense pas. Il est dans la nature des arts que leurs moyens d’exécution, leurs éléments extérieurs et matériels aillenten se perfectionnant. Mais pourquoi faut-il que ce perfectionnement soit en même temps une chute? Les prodiges du seizième siècle ne peuvent faire oublier Giotto etOrcagna, Angelico et Pérugin. Les madones de Raphaël sont inimitables de grâce et de candeur, mais ce sont pour la plupart de charmantes jeunes mères italiennes ; je n’y reconnais plus cette Marie dans le sein de laquelle s’est accompli le mystère des mystères. L’auteur de la Transfiguration ne marque pas moins la décadence de son art qu’il n’en marque l’apogée. La même tendanœ qui se manifeste au commencement du siècle de Léou X partant de chefsd'œuvre exquis, aboutira bientôt aux Carrache.au Guide et au Guerchin.

On aperçoit déjà où j’en veux venir. Sehefl'er nous a fait voir l’idée débordant la forme, se l'assujettissant, se la sacrifiant, et tendant ainsi, au nom des intérêts supérieurs de l’art, à en méconnaître les conditions matérielles. L’histoire de la peinture, d’un autre côté, nous a montré la préoccupation de l’élément proprement pittoresque, la recherche de la forme, l’étude du beau, dans un certain antagonisme avec le spiritualisme de l’ancien art chrétien, de telle sorte que la soumission aux exigences matérielles de l’art parait tendre à supprimer

l’élément supérieur dont il ne saurait néanmoins se passer. Il semble donc qu’il y ait là une contradiction secrète en vertu de laquelle l’art, tout au moins l’art religieux, arrive à se nier et à se détruire. Il ne poursuit la perfection plastique qu’aux dépens de l’idée, il ne poursuit l’idée qu’aux dépens de la vérité et delà beauté, et ainsi il ne prend naissance que pour s’anéantir soimême en portant atteinte à l’une ou à l’autre des conditions de son existence.

Disons d’abord et tout de suite qu’il n’est point ici question de l’opposition entre ce qu’on appelle aujourd’hui l’idéalisme et le réalisme. L’idéalisme est la recherche du beau, et le réalisme la recherche du vrai. Il y a donc là bien moins deux tendances opposées que deux pôles entre lesquels l’art se meut, deux éléments qui, loin de s’exclure, doivent se réunir et se réunissent en effet dans toute œuvre d’artiste. Ce qui n’est pas vrai est en dehors de l’art, car la sphère de l’art est la réalité ; ce qui n’est pas beau est en dehors de l’art, car le but de l’art est la beauté.

Il est une autre opposition qui nous mettra peut-être sur la voie. Celle de l’idéalisme et du réalisme, ou du beau et du vrai, appartient tout entière au domaine de l’exécution ou de la forme. Mais la forme se trouve ellemême dans une opposition analogue avec l’idée. Ne confondons {>oint l’idéal et l’idée. Par idéal j’entends cette image typique que notre esprit perçoit spontanément à la vue d’un objet quelconque, et à laquelle il ramène cet objet, le déclarant beau ou laid selon qu’il répond ou non à l’image entrevue. Quant à l’idée, dans une œuvre d’art, c’est l’intention qui s’y exprime. L’artiste, par

le choix de son sujet et par la manière dont il le traite, cherche à rendre sa conception des choses; l’œuvre donne un corps à cette conception, elle en devient l’interprète éternel. Cette propriété de l’œuvre, cette intention de l’artiste, voilà ce que j’appelle l’idée.

11 faut, au reste, faire ici une distinction entre les arts. Il en est deux, l’architecture et la musique, qui agissent directement sur l’âme, l'un par la direction et la proportion des lignes, l’autre par l'effet encore plus immédiat de la vibration sonore ; ils s’emparent de notre être par les sens, sans l’intermédiaire de l’esprit, sans l’exercice de la réflexion. 11 n’en est pas de même de la sculpture et de la peinture, de cette dernière surtout. Ces arts ont un élément intellectuel. 11 y a dans tout tableau quelque chose à comprendre, une idée précise à reconnaître, et la jouissance esthétique que produit ce tableau ne résulte pas seulement de l’harmonie des lignes, de la vérité et de l’éclat des couleurs, de la science déployée dans la composition, mais aussi de l’intérêt qu’inspire la conception du peintre et de la puissance avec laquelle celui-ci l’a rendue.

D'un autre côté, la peinture et la sculpture sont essentiellement des arts d’imitation. De là leur nature complexe. Ils peuvent exprimer une idée, une idée religieuse, par exemple, mais ils ne le peuvent qu’au moyen d’une représentation plastique dont la vérité et la beauté ne se confondent pas avec la vérité et la beauté de l’idée exprimée, et conservent leur mérite relatif lors même que l'idée est fausse ou que l’expression en est imparfaite. C’est que l’imitation de la nature, la reproduction de la réalité, a le dou de uous intéresser indépendamment de

toute pensée qui s’y rattache, c’est que la forme a sa beauté, abstraction faite de l’idée qu’on peut lui faire exprimer.

Et, pour le dire en passant, il en est de la poésie comme des arts plastiques. Comme lasculptureet la peinture, la poésie a pour condition l’imitation de ce qui est, pour matière ou sujet la réalité humaine. Elle reproduit la réalité par le langage et dans la succession de son développement, au lieu de l’offrir sous une forme visible et sous un aspect fixe, mais elle est également soumise aux lois de la vérité et de lu beauté. Comme la peinture et la sculpture, elle peut se proposer l’expression d’une idée, tendre à produire un sentiment moral, une émotion religieuse, mais comme ces mêmes arts, elle ne peut y parvenir qu’indirectement, au moyen de tableaux ou de récits dont la valeur poétique restera le premier mérite, et, comme pour ces arts, il se pourra faire que cette valeur poétique subsiste dans un ouvrage d’où sera absente toute idée supérieure.

Il y a donc des arts, et la peinture est de ce nombre, dans lesquels on peut distinguer deux éléments, l’intellectuel et le plastique. On peut les distinguer et, par conséquent, jusqu’à un certain point les séparer. Tantôt c’est la forme qui domine et qui s’attribue une valeur propre et comme une existence indépendante. EesiVoces de Cana, de Paul Véronèse, restent une œuvre d’art considérable, malgré l’absence de l’idée et du caractère religieux que semblait réclamer le sujet. Ailleurs c'est, au contraire, l’idée qui domine la forme et qui tombe ainsi dans le symbole. Tel est le défaut, nous l’avons vu, qui nuit aux tableaux de Seheffer. Trop souvent son idée

est abstraite; il cède à une intention didactique; il veut trop dire et exprimer trop directement ses pensées. Estce à dire que ce danger soit inhérent à la peinture religieuse et que dès lors il faille chercher ici le mot de la contradiction secrète dont celle-ci nous a paru atteinte? Je ue le crois pas. En premier lieu, il n’y a rien dans ce qui vient d’ètre dit qui concerne spécialement la peinture religieuse. Mais, en outre, on peut distinguer l’idée de la forme, on peut les séparer, on ne saurait les opposer. Ces deux choses ne s'excluent pas réciproquement en vertu de leur nature même. Tout grand artiste tend à les réunir et y réussit en quelque mesure; toute belle œuvre les harmonise, toute œuvre classique du moins. L’art ne peut pas plus se passer d’idée que d’idéal.

L’imperfection de l’œuvre de Scheffer se trouve donc expliquée tout simplement par la nature abstraite de sa conception ou par la faiblesse pittoresque de son pinceau. Il n’est pas absolument nécessaire, pour s’en rendre compte, de remonter aux principes fondamentaux de l’art. Mais, en revanche, la question incidente, qui est devenue peu à peu ici la question principale, n'a pas encore trouvé sa solution. Je veux parler de la contradiction que manifeste l’histoire de la peinture religieuse et en vertu de laquelle le caractère religieux semble exclure la beauté de la forme, et la beauté de la forme le caractère religieux, tellement qu’un art plastique, en servant les intérêts du sentiment chrétien, renonce à ses propres conditions d’art plastique. En d’autres termes, l’art chrétien serait une donnée contradictoire : plus il serait chrétien rnoius il serait art, et plus il serait art moins il serait chrétien

EXPOSITION DES TABLEAUX D ABY SCHKFFEH.

La contradiction me parait s’expliquer par la nature même du christianisme.

Le christianisme est un spiritualisme passionné. C’est là sa grandeur, sa beauté, sa force. C’est par là qu’il a sauvé le monde. Il n’en est pas moins vrai que ce spiritualisme est exclusif, ou, si l’on veut, absolu, et que le christianisme repose sur un dualisme.

Le christianisme, pour autant qu’il est surnaturel, repose sur l’opposition du divin et de l’humain. Il est vrai que le divin s’y manifeste sous une forme humaine, que le surnaturel n’y prend point les apparences fantastiques des mythologies. L’art n’en est pas moins jeté par le christianisme en dehors de se» voies. L’esprit peut accepter l'incarnation, mais comment la représenter aux yeux? Comment le fini reproduira-t-il l’infini? L’art est intimement lié à l’imitation de la nature; c’est le fini, le réel, l’humain qui lui fournit son langage; aussi l'artiste ne pourra-t-il reproduire les mystères de la foi sans assigner aux éléments dont il dispose une valeur nouvelle et conventionnelle; la peinture religieuse sera toujours plus ou moins symbolique. D’un autre côté, à mesure que la peinture se rapprochera du vrai et du beau, elle perdra ce caractère d’aspiration vers l’invisible et le surnaturel qui distingue les grandes œuvres pittoresques du quinzième siècle.

Une seconde opposition qui appartient à l’essence même du christianisme est celle de la nature et de la grâce. La religion biblique est la seule religion éthique, la seule qui ait, sinon connu le sentiment du péché, an moins saisi ce sentiment dans tonte sa tragique énergie, et qui ail en même temps présente à l'homme un modèle

d'une perfection infinie. L’Evangile s’appuie tout entier sur ces deux grandes idées, le mal et le bien, la déchéance et le relèvement. C’est dire que les préoccupations du chrétien sont toutes morales, mais c’est dire aussi que le christianisme sera d’autant moins favorable à la culture des arts qu'il sera plus fidèle h son caractère primitif. On ne peut se le dissimuler, en efTet : la sphère des sentiments esthétiques et celle de la vie morale sont étrangères l’une à l’autre. Il y a dans l’idée du péché, dans le travail de la conscience, dans l’œuvre de l’amélioration personnelle, quelque chose d’austère et de triste qu’il est difficile de concilier avec la sérénité de l’art. Le christianisme représente l’effort de l'homme sur lui-même, la réaction contre la nature; l’art, au contraire, accepte la nature, s’y plonge, la déifie.

Ceci nous conduit à un dernier élément du dualisme chrétien, l'opposition de la chair et de l’esprit On n’a pas assez remarqué que le christianisme a introduit dans le monde une idée toute nouvelle de la beauté. La beauté, au sens antique ou païen, est purement physique; c’est la perfection des formes. Elle n’a rien de personnel, parce qu’elle n’a rien de moral. Les dieux et les déesses de la statuaire grecque n’ont point de physionomie; leurs traits ne parlent pas; ils manquent d’expression. L’expression, au contraire, a pris une importance capitale dans la notion moderne du beau, parce que le christianisme nous a rendus spiritualistes, et parce que l’expression c’est la révélation de l’âme, c’est la beauté de l’esprit se manifestant à la vue. Toutefois l’esprit, dans les arts, doit animer la nature, il ne doit pas la sacrifier; il peut devenir le principe de la beauté, il ne saurait la

constituer à lui seul; il idéalisera le corps, il chercherait en vain à le supprimer. L’artiste ne peut faire abstraction de la forme, parce que la forme est l’élément même de son art. Or, dès qu’il la reproduit, il est comme tenu de l’embellir, et, par suite, d’entrer en conflit avec les exigences d’un spiritualisme rigoureux. L’ascétisme du pinceau qu’excuse l’ignorance technique du quinzième siècle ne peut être accepté du moment qu’il est volontaire. Le peintre est condamné à plaire, à satisfaire l’œil, à chercher la beauté, — la beauté, c’est-à-dire la nature, la forme, et, il faut bien le dire, la chair. On voit pourquoi l’ancienne peinture est religieuse, mais imparfaite comme peinture, et pourquoi la peinture, à partir du seizième siècle, n’atteint la perfection plastique qu’aux dépens du caractère religieux.

Tant il est vrai que l’art est essentiellement paien, païen comme le monde antique et comme l’homme nalu rel. Est-ce à dire qu’il soit destiné à rester toujours païen? La forme ascétique ou dualiste est-elle la vraie forme de la religion, sa forme définitive? Le christianisme monacal est-il le christianisme? L 'Imitation de Je'sus-Christ est-elle l’expression authentique de la piété? Le jour ne viendra-t-il pas où, sans perdre de sa sève et de sa vertu, l’Evangile pénétrera dans la sphère de l’art, comme dans celle du droit, comme dans celle de la vie séculière? Cet Evangile serait-il divin s’il n’était entièrement humain? Le monde païen sera-t-il vaincu aussi longtemps que le christianisme n’aura pas absorbé le paganisme?

Page 1