PAR
LA GONDAMINE ET B0U6UER.
(Extrait du Journal du Voyagé fait à VÉquateur^ par la Ck^Ddamine, 1761 ,
(f Au commencement de juin 17&2 , je proposai à M. Bouguer un voyage au volcan de Pichincha , le Vésuve de Quito, au pied duquel cette ville est située. Nous étions trop voisins depuis sept ans de ce volcan célèbre pour ne pas désirer de le voir de plus prés.
» La partie supérieure du Pichincha se divise en trois sommets» éloignés Tun de Tautre de 12 à 1500 toises et presque également hauts. Le plus oriental est un rocher escarpé sur lequel nous avions campé au mois d'août 17S7. Le sommet occidental, par où les flammes se firent jour en 1538, 1577 et 1660, est celui que nous n'avions encore vu que de loin et que je me proposais de reconnaître plus particulièrement.
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• Je fis chercher à Quito et aux environs tous les gens qui prétendaient avoir vu de près cette bouche de volcan, et surtout ceux qui disaient y être descendus Le 12 juin, jour marqué pour notre départ, les Indiens muletiers que j'avais arrêtés depuis plusieurs jours ne parurent point* M. Bouguer, néanmoins, impatient de partir, prit les devants. Dept jofirs se passèrent ssiqs qye je pqaae )e rejoindre à la tente , ainsi que nous en étions convenus. Il avait essayé pendant ce temps de parvenir jusqu'au cratère , mais U avait bientôt reconnu que les prétendus guides n'avaient nulle connaissance du chemin
• Le haut du Pichincha qui , dans la belle saison , est souvent presque dénué de neige , en était entièrement couvert plus de iOO toises au-dessous de la cime , à Texceptibn des pointes de rocher qui débordaient dans quelques endroits. Nous feisions tous les jours des marches de six à sept heures à pied, tournant autour de cette masse , sans pouvoir en atteindre le sommet. Tout le terrain du côté de Torient était coupé de ravins creusés dans les sables par la chute des eaux. Nous ne pouvions les franchir que diflSeilement, en nous aidant des pieds et des mains. Nous regagnions notre tente à l'entrée de la nuit , bien fatigués , et très-peu instruits de ee que nous voulions savoir.
» Le 16, j'escaladai avec beaucoup de peine un des rochers saillants dont le talus me parut fort reide : au delà , le terrain était totalement couvert de neige
où j'enfonçais jasqu*au genou. Je montai de la aorte 8 à 10 toises; je trouvai ensuite le rocher nu, puis alternativement d'autre neige et d'autres pointes saillantes. Un épais brouillard, qui s'exhalait de la bouche du volcan et qui se répandait aux environs , m'empêcha de rien distinguer. Je revins à la voix de M. Bouguer, qui était resté en bas , et dont je ne voulais pas trop m'écarter. Nous abrégeftmes beaucoup le chemin au retour, en marchant à mi«c6te sur le bord inférieur de la neige, et on peu au-dessus de l'origine de ces cavées profondes qu'il nous avait fallu monter et descendre l'une après l'autre en allant à la découverte.
• Nous remarquâmes sur cette neige la piste de certains animaux qu'on nomme lions à Quito , quoiqu'ils ressemblent fort peu aux vrais lions, et qu'ils soient beaucoup plus petits. Ils ne laissent pas de chasser les cerfs et les daims du pays,*plus petits aussi que les nôtres. En revenant , je remarquai un endroit où la pente était beaucoup plus douce et fadlitait l'accès du sonmiet de la montagne. Je tentai de m'en approcher ; les pierres ponces que je reneontrais sous me» pas en plus grand nomt»*e à mesure que j'avançais de ce o6té-^là , semblaient m'assurer que j'approchais de la bouche du volcan ; mais la brume qui augmentait me fit reprendre le chemin de la tente. En desosiidant , j'essayai de glisser sur la neige v«*s son bord inlérieur, daM les endroits eè elle était unie et la pente peu rapide. L'expérience «9 réussît asaez hle»; l^avançais quelquefois iO à
— Sais toises d*uQ élan sans perdre l'équilibre; mais lorsque, après cet exercice, je me retrouvai sur le sable, je m'aperçus que je n'avais plus de semelles.
» Le lendemain, 17 au matin, M. Bouguer proposa d'aller du côté de l'ouest , où était la grande brèche du volcan. C'était par là qu'il avait fait sa première tentative la veille de mon arrivée , mais la neige qui était tombée la nuit précédente rendait les approches plus difficiles que jamais et s'étendait fort loin audessous de notre tente. Enhardi par mes expériences de la veille, je dis à M. Bouguer que je savais un chemin encore plus court : c'était de monter tout droit par-dessus la neige à Tenceinte de la bouche du volcan , et je m'offris à lui servir de guide.
> Je pris les devants un long bâton à la main , avec lequel je sondais la profondeur de la neige. Je la trouvai en quelques endroits plus haute que mon bâton , mais cependant assez dure pour me porter. J'enfonçais tantôt plus , tantôt moins, presque jamais beaucoup au-dôssus du genou. C'est ainsi que j'ébauchai dans la partie de la montagne que la neige couvrait les marches fort inégales d'un escalier d'environ 100 toises de haut. En approchant de la cime , j'aperçus entre deux rochers l'ouverture de la grande bouche dont les bords intérieurs me parurent coupés à pic^ et je reconnus que la neige qui les couvrait du côté où je m'étais avancé la veille était minée en dessous. Je m'approchai avec précaution d'un rocher nu qui dominait tous ceux de l'enceinte (&S), Je le tournai par
dehors, où il se terminait en un plan incliné d*iiQ accès assez difficile : pour peu que j'eusse glissé » je roulais sur la neige 5 ou 600 toises jusqu'à des roches où j'aurais été fort mal reçu, M. Bouguer me suivait de près et m'avertit du danger qu'il partageait avec moi. Nous étions seuls ; ceux qui nous avaient d'abord suivis étaient retournés sur leurs pas. Enfin nous atteignîmes le haut de notre rocher , d'où nous vîmes à notre aise la bouche du volcan.
» C'est une ouverture qui s'arrondit en demi-cercle du côté de l'orient J'estimai son diamètre de 8 à 900 toises. Elle est bordée de roches escarpées dont la partie extérieure est couverte de neiges ; l'intérieure est noirâtre et calcinée. Ce vaste gouflOre est séparé en deux comme par une muraille de même matière qui s'étend de l'est À l'ouest. Je ne jugeai pas la profondeur de la cavité, du côté où nous étions , de plus de 100 toises ; mais je ne pouvais en apercevoir le centre qui , vraisemblablement , était beaucoup plus profond. Tout ce que je voyais ne me parut être que les débris écroulés de la cime de la montagne lors de son embrasement : un amas confus de rochers énormes brisés et entassés irrégulièrement les uns sur les autres présentait à mes yeux une vive image du chaos des poètes. La neige n'était pas fondue partout : elle subsistait dans quelques endroits, mais les matières calcinées qui s'y mêlaient , et peut-être les exhalaisons du volcan , lui donnaient une couleur jaunâtre : du reste, nous ne vîmes aucune fumée. Un pan de l'enceinte, entièrement éboulé du côté
de l'ouest 9 empêche qu'elle ne soit absolument dr» culaire ; et c*est là le seul côté par où il semble possible de pénétrer au dedans. J'avais porté une boussole à dessein de prendre quelques relèvements* Je m'y préparais malgré un vent glacial qui me gelait les pieds et les mains, lorsque M. Bouguer me proposa de nous en retourner. Ce conseil fht donné si à propos que je ne pus résister à la force de la persuasion. Nous réprimes le chemin de la tente et descendîmes en un quart d'heure ce que nous avions mis plus d'une heure & monter. Nous mesuf Ames l'après-midi et les Jours suivants , une base de iSO toises , et nous relevâmes divers points avec la boussole , pour faire un plan du volcan et de ses environs.
» U fit le lendemain un brouillard qui dura tout lé jour» Le 19 au matin , l'horizon était fort net. J'aperçus et je fis remarquer & M. Bouguer un tourbillon de fumée qui s'élevait de la montagne de Cotopaxi , sur laquelle nous avions campé à plusieurs reprises en 1738. Notre guide et nos gens prétendaient que ce que nous voyions n'était qu'un nuage ; ils réussirent même à me le persuader. Cependant je ne me trompais pas. Nous apprîmes à notre retour à Quito que cette montagne , qui avait jeté des flammes plus de deux siècles auparavant, peu après l'arrivée des Espagnols , s'était nouvellement enflammée le 15 au soir, et que la fonte d'une partie de ses neiges avait causé de grands ravages.
B Nous passâmes encore deux jours à Pichlncha ,
et nous y ftmes une dernière tentative, avec un nouveau guide , pour tourner la montagne par T ouest et entrer dans son intérieur, quelque peu d'apparence qu'il y eût que nous pussions y voir rien de plus que ce que nous avions déjà vu. Hais le brouillard et un ravin impraticable ne nous permirent pas d'aborder même la petite bouche , qui fume encore à ce qu'on assure, et aux approches dé laquelle M. Bouguer crut sentir à dilTérentes fois une odeur de soufre. J'avoue que si j'avais été seul , je me se* rais opiniâtre davantage ; mais je conviens en même tehips qu'il y û peu d*at)t)afene6 que ce ((Ui nous restait A voir it^t Vraiment digtie de curiosité.
» Nous revibttieé à Qùitd le 22; oh n'y parlait que
de l'éruptioh du Coto^{)dki et des suites futiesteS
de iMnondatiôn câhséd ^âr la fonte subite d'une
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^ dêui siècles au ihoins couvrait encore la veillt;
toute là partie supérieure de cette tnontagne. »