SUR LES VOLCANS DU PLATEAU DE QUITO
LU A t/aCAD£MIE DES SCIENCES DE BERLIN, DANS LA SÉANCE
DU 10 UAné 183é.
Dans un premier Mémoire^ j'ai fait voir le lien qui unit la conformation du plateau volcanique de Quito avec les Cordillères des ÂUdes et les nœuds de montagnes transversales^ dont les articulations régulières se reproduisent sur un espace de 60 degrés de latitude. A celte esquisse générale j*ai joint rindication des inoyennes par lesquelles j*ai rattaché trigonométriquement le volcan Rucu-Picliincha à la tour de l'église de la Merced, Tuti des points qui jouent le plus grand rôle dans la mesure du degré exécutée par les Académiciens français, ainsi que le récit d'une première et inutile tentative pour parvenir jusqu'au cratère du volcan. De même que dans le monde organique chaque pas fait en avant pour mieux pénétrer la structure des organes et le mode de développemeilt qui leur est propre, répand une lumière nouvelle sur l'ensemble
des phéndtnéiies Vitaux , de Menie Tenseinble de la Tie Yolcatiique de la terre se reflète dahs rimdge fidële tfë cha({tib iiiontagoe ignivome. D*tin regard jeté sur tes faits particuliers naît une tue tlouvelte ({ui les domine tous ; et plus les obserrations sont reproduites avec simplicité et sans parti pris , plus aussi ressort nettement, en vertu de la force inhérente à chbque individualité^ le caractère naturel du paysage , mieux on saisit , par une image fidèle, cette activité dërécorce terrestre sillonnée de rides profondes, qui s'endort et s'éveille alternativement. Telles sont les considérations qui m'ont décidé à mettre en œuvre, bien que tardivement, les matériaux iné* dits de mon Journal de voyage. A mesure que se sont étendues les régions qtte j'ai eu le bonheur de visiter depuis près d'un demi-siècle, sous les climats les pluA divers , ma conviction s'est afihrmie que , dans l'ordonnance qui règle le mouvement de la natuhe, les principes susceptibles d'èti*e formulés en lois sont mis d'autant plus en lumière que les phénomènes particuliers ont été l'objet d'un examen plus attentif. Si l'on embrasse d'un regard le groupe le plus septentrional des volcans de l'Amérique du Sud, l'opinion j souvent exprimée A Quito , que , depuis les temps modernes , l'activité volcanique s'est propagée à l'intérieur de ce groupe, dans la direction du nord au sud , acquiert un certain degré de vraisemblance. Cependant les considérations générales qui suivent et que me suggère la connaissance que j'ai acquise des Cordillères et de leurs em*
taranchements , par une série de mesures et d'observations astronomiques , sont moins destinées k confirmer cette conjecture qu'à éclairer la situation des cratères qui ne sont pas encore fermés. Les points extrêmes du groupe auquel appartient le plateau de Quito sont le volcan de Sangay et le Paramo de Ruiz. A la vérité on trouve encore çà et là, en dehors de ce groupe, des roches sporadiques de trachy te, de mélaphyre et d'andésite, qui sont le résultat de phénomènes volcaniques ; mais les éruptions de laves en fusion , les colonnes de fumée et les vapeurs chaudes, effets décroissants de Tactivité terrestre, ne se sont pas produites, dans les temps historiques, au delà du deuxième degré de latitude australe et du cinquième degré de latitude boréale. Cette célèbre zone volcanique ne dépasse pas par conséquent en longueur la distance de Messine à Venise. Dans tout rintervalle compris entre le Paramo fumeux de Ruiz , qui en forme la limite septentrionale , et dont le nouvel embrasement a été observé, en i829, à S. Âna et à Marmato , à Test et à Touest par conséquent de la Cordillère centrale , Jusqu'au point où commencent les groupes volcaniques de Costa- Rica (1&) et de Guatemala, par de là l'isthme de Panama, se trouve à la vérité, sur une étendue de quatre degrés et demi de latitude , une contrée souvent ébranlée par des tremblements de terre , mais qui, jusqu'à ce jour, est restée à l'abri des éruptions. A cette région appartiennent la partie septentrionale de la province de Cundinamarca, l'isthme
de Darien , les proTinces de Panama et de Yeragoa. L'arc de cercle que décrivent les côtes da continent donne à cette zone intermédiaire une étendue de l&O milles géographiques. Il en est autrement vers le sud. L'espace sans volcan qui s*étend entre Quito et la Bolivie, et sépare ces deux groupes volcaniques d'une effroyable activité, est double de l'espace également libre de volcans qui s'étend au nord, depuis Ruiz jusqu'à Gosta-Rica. De Tunguragua et de San^ gay (laU austr. 1*59^) jusqu'à Charcani (lat austr. iG" &') au nord-est d'Arequipa (15), on ne connaît point de volcan en activité i or cette distance est plus grande que celle de Messine à Berlin. On peut juger par là de la diversité et de la complication des circonstances qui, dans une même chaîne de montagnes, déterminent ou empêchent la formation de cratères permanents. Entre les groupes de montagnes formées des roches à travers lesquelles s'exercent les forces volcaniques, telles que le trachyte, la dolérite et l'andésite , se trouvent des espaces deux fois longs comme les Pyrénées , dans lesquels dominent le granité , la syénite , le schiste micacé , le schiste argi< leux , des conglomérats et un calcaire qui se rapporte à la craie inférieure et peut-être aux terrains jurassiques, d'après l'analyse qu'a faite Léopold de Buch des fossiles que j'avais emportés avec moi. Dans les Cordillères , des formations de plus en plus abondantes de labradorite, de pyroxène et d'albite annoncent au voyageur attentif le passage de la zone intermédiaire, plus calme et plus riche en gîtes mé-
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.tollifôrtB I i h régioii qui communique tnwtt librement avec rintérieur du corps terrestre*
En signalant le groupe de voloans , auquel appartient le grand foyer volcanique de Quito , comme le groupe le plus septentrional de rAmérique du Sud « je comprends sous cette dénomination générale tout ce que Tétat actuel de nos connaissances géogTa^ phiques me permet d*y faire rentrer, c*est-à-dire la succession de points qui , rangés du nord au sud entre les nœuds de montagnes d'Antioquia et d*Àtsuay ou entre les parallèles de Honda et de Guayaquil , présentent les traces les plus récentes d*éruptions ou d'autres effets dus à Tactlon des forces volcaniques. Parmi ces points, on peut distinguer le Paramo de Ruis, situé à peu près par li'bT de latitude boréale ; le c6ne de Tolima, peut-être la plus haute montagne du nouveau continent au nord de réquateur , qui , mesurée trigonométriquement , a donné une hauteur de 658& mètres, et dont un^ grande éruption , arrivée à la date du 13 mars 1595 , a été connue depuis peu par un manuscrit de rhistorien de la Nouvelle-Grenade, Fray Pedro Simon (16); la Quebrada del Azufral (lat bor, &* A6')f dans le passage de Quindiu , très-digne de remarque par les vapeurs de soufre qui s'échappent perpétuellement à travers des roches de schiste micacé ; Purace , près de Popayan (haut, kk&h mètres, lat. bor. 3''20'); le volcan de Pasto (haut. &100mètresjat. bor. l*ll')îel Azufral, Cumbal (haut A780 mètres, lat. bor* 0'5a'), et Gbiles, dans la province de los Pastos; enfin,
sur te plateau proprement dit de Quite^ les foloaos non encore éteints de Pichincha » de Cotopati , de Tunguragoa et de Sangay.
Les ouvertures qui livrent passage à des éruptions de flammes et de vapeurs ne sont pas distribuées dans les articulations des Cordillères d'une manière uniforme. Au nord du nœud de Popayan , k partir de Tendroit où la chulne se divise en trois branches , les volcans appartiennent & la Cordillère du milieu et non pas à la chaîne côtière , tandis qu'au sud de ce nœud , qui contient les sources du Rio Magdalena et du Rio Cauca, les Cordillères ne formant plus quo deux chaînes parallèles, les trois volcans de la province de Pastos et le Rucu-Pichincha appartiennent à la chaîne occidentale; le Coiopaxi, le Tunguragua et le Sangay, nommé habituellemenl volcan de Macaset qui de 1789 à 17&6 a été presque continuellement en éruption, comme Stromboli et autrefois Massaya (17), appartiennent à la chaîne orientale, ou en sont du moins fort rapprochés Ce n'est pas, comme en Rolivie et au Chili ^ le voisinage de la mer qui détermine remplacement des phénomènes volcaniques ; les volcans de la plaine de Quito, qui depuis les cent dernières années se sont montrés le plus actifs et le plus redoutables sont au contraire situés à Test et au sud. Le Sangay, dont la hauteur dépasse S900 mètres, a vomi des flammes à plus de 6 lieues à Test de la Cordillère orientale, entre la source du Rio Morona et la rive droite du Pastaza. J'ai le premier indiqué, dans ma carte généj*ale de la chatne des Andes,
deux exemples de volcans actifs , placés encore plus à Test et plus éloignés de la mer : à savoir, le volcan de la Fragua, situé près de Santa Rosa , par 1*&7' de latitude boréale , que les missionnaires du Caqueta voient fumer sans cesse en descendant du cloître franciscain de La Ceja (18), et le Guacamayo, qui s*élève dans la province de Quixos, au milieu des Llanos de San Xavier (19). D'après plusieurs itinéraires et des combinaisons fondées sur des observations astronomiques, je trouve que la distance de Guacamayo à Chillo , la délicieuse maison de campagne du marquis de Selvalegre , est en droite ligne de 30 lieues, et cependant il m*est arrivé d'entendre pendant toute une semaine, presque à chaque heure , le tonnerre souterrain ou, comme disent les naturels, les rugissements (los bramidos) du Guacamayo. La concentration , au moins apparente actuellement , de l'activité volcanique dans la partie méridionale du plateau de Quito , entre les parallèles du Cotopaxi et du Sangay, rapprochée des fréquentes éruptions du Pichincha au xvi* siècle , a fait naître la croyance à un déplacement progressif de cette activité, dans la direction du nord au sud. Cette hypothèse a été confirmée par l'efiroyable catastrophe du k février 1797 qui détruisit Riobamba, et dans un pays si peu peuplé, coûta la vie à 30000 personnes. Une population de montagnards, qui vit entre une double rangée de volcans, s'est nécessairement formé des théories, fondées sur des observations fausses ou vraies , mais auxquelles elle
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s^attache aussi obstinément qu*un savant peut tenir aux siennes. Pour rebâtir les villes détruites par des tremblements de terre , on cherche , diaprés des signes trompeurs, une contrée où la roche, comme disent les indigènes , ait épuisé Faction du feu , où la matière combustible , le soufre (los solfos) , soit consumé , où les vapeurs ne cherchent plus vainement une issue. D'après cette croyance populaire , les ouvertures des volcans (las calderas) sont considérées avec raison comme les soupapes de sûreté des grands réservoirs où sont renfermées les vapeurs souterraines. C'est le sentiment qu'exprime déjà Strabon , lorsqu'il parle des tremblements de terre devenus plus rares en Sicile (20). J'ai souvent entendu dire que les désastres causés par l'horrible ébranlement du & février 1797 n'eussent pas eu lieu, si le sommet du Chimborazo se fût ouvert, si les vapeurs se fussent fait jour & travers leTunguraguaetleCotopaxi, si la terre, en un mot, eût pu se décharger du trop-plein de ces vapeurs (desahogarse de los vapores) (21). Un pareil coup d'œil jeté sur l'enchaînement des phénomènes eût dû conduire aussi les habitants k cette observation, qu'il est extrêmement rare de voir les tremblements de terre limités à un petit cercle d'ébranlement , que presque toujours ils se produisent comme les effets de causes très-lointaines. Lorsque les Américains de race espagnole, qui sont singulièrement portés à ces migrations , ont choisi , pour y transporter leurs demeures , un emplacement nouveau , où ils ont pu quelque temps se croire en sûreté , et que
tout à coup ils ressentent des ébranlements ondulatoires , leur confiance dans Timmobillté du sol s*é¥a< nouit avant même que les églises et les couvents soient achevés de bâtir, on maudit les prétendus experts (expertos) sur le conseil desquels s'est faite la translation , et Ton regrette les ruines de l'ancienne patrie, parce que là du moins la dernière catastrophe avait tout apaisé , qu'il n'y avait plus ni matières inflammables ni forces élastiques.
C'est suFtout dans la nouvelle ville de Riobambai bâtie en 1798 sur l'immense plaine couverte de pierre ponce, qui sous le nom de Tapia, s'étend au pied d'un volcan éteint, le colossal Capac Urcu (22), que j'ai pu voir ces revirements de l'opinion populaire, conséquence naturelle des fantaisies géologiques dont se repaît l'imagination des habitants. De fréquentes secousses, accompagnées de craquements extraordinaires et de coups de tonnerre souterrains qui se faisaient entendre par intervalles , nous réveillaient pendant la nuit. C'était le premier ébranlement que Ton sentit en ce lieu; il suffit pour détruire toute la confiance qui avait fait prendre la résolution de rebâtir la ville. C'est trop d'exigence de vouloir, dans un pays volcanique, se garantir à la fois des tremblements de terre et des courants de lave. Les courants de lave ne sont pas à craindre sur le plateau de Quito ; pour ce qui est des tremblements de terre , un repos même de plusieurs années ne peut donner une sécurité complète, parce que, d'après des observations que î'ai rassemblées inoi-n>éme avec grand soin ^ de oou-
relies communications souterraines s*ouyrent encore, et que Ton voit les secousses volcaniques gagner, pour ainsi dire , du terrain. Les cercles d* ébranlement s*élargissent , surtout après des explosions trèsviolentes. G*e8t ainsi que des points éloignés , placés dans des directions diflërentes, et dont rien, jusqu'à répoque dont je parle, n'avait troublé la tranquillité, vibrent maintenant à Tunisson.
Des exemples généralement connus prouvent que les volcans peuvent recommencer soudainement à vomir des flammes , après un repos apparent de plus de cent années (38), et alors même que Tintérieur du cratère s'est revêtu de végétation. Les théories sur la marche de Taotivité volcanique et sur la direc* tion que peuvent suivre ses manifestations progrès* sives sont donc aussi incertaines que peut l'être, dans les groupes reconnus volcaniques , la classification en cratères actifs et en cratères éteints. Tandis que les cônes les plus méridionaux de la plaine de Quito , le Gotopaxi , dont au mois de février 1808 j'ai vu une éruption qui a retenti fort au loin dans la mer du Sud, et le Tunguragua, semblent aujourd'hui sommeiller, juste à l'extrémité opposée du même groupe, le Paramo de Ruiz s'est enflammé de nouveau* Il y a neuf années que l'on aperçoit sans interruption , à des distances de plus de 25 lieues , la colonne de vapeur qui sort du sommet de cette montagne. Quant à l'opinon que dans une rangée de volcans , quelle qu'en soit l'étendue , les plus éloi^ gués lés uns des autres sottt liés entre eux par des
communications souterraines, cette pensée si bien résumée par ces expressionsde Sénèque(2&) : c Un volcan n'est qu'un chemin ouvert aux vapeurs élastiques comprimées dans les profondeurs de la terre , » a été confirmée , à la fin du siècle dernier, par une expérience mémorable, ainsi que j*ai eu déjà l'occasion de le dire ailleurs (25). Le k février 1797, dans la matinée où la ville de Riobamba fut détruite par un effroyable tremblement de terre , les habitants de Pasto virent s'évanouir subitement la colonne de fumée qui depuis un mois sortait sans interruption du volcan situé près de leur ville , et à 80 lieues de Riobamba. D'immeûses éboulements eurent lieu aussi sur la pente du Tunguragua; un vaste bouleversement du sol dépouilla cette montagne des magnifiques forêts qui en couronnaient les flancs.
Pour montrer le lien qui unit entre eux les phénomènes volcaniques , et les reproduire dans leur ensemble,c'estrà-dire pour écrire un chapitre de l'histoire encore inédite du corps terrestre, j'entends l'histoire fondée sur une tradition sévère, non pas celle qui se compose de mythes et d'hypothèses, il est nécessaire d'appliquer à tous les phénomènes un examen attentif et détaillé. Il est difficile à la vérité, pour le nou« veau continent, de remonter plus loin que la découverte et la conquête espagnole. Quelques phénomènes seulement , en raison de l'efiroi qu'ils ont causé , se trouvent rattachés au règne des souverains de la dynastie des Incas ou de la race royale des Aztèques, et ont ainsi des dates certaines. Pour le
Toican Toisio de la ville de Quito, le Pichincha, auquel est encore consacré ce second Mémoire, je puis citer six éruptions dont cinq tombent dans le xyi* siècle : à savoir, en 15S& , en 1539, le 17 octobre 1566, en 1577, en 1580; enfin la dernière a eu lieu le 27 octobre 1660. lorsque le Conquistador mexicain , Pedro de Alvarado , célèbre par ses faits d*armes et par son saut prodigieux (26), fit cet acte de témérité de gravir avec sa cavalerie, à travers d^épaisses forêts, les hau* teurs qui s'étendent depuis le port de Pueblo Yiejo , sur la mer du Sud, jusqu'à la surface du plateau , les Espagnols furent effrayés par une pluie de cendres qui jaillissait du Pichincha. Gomara assure que cette pluie s'étendait à une distance de 60 léguas , et que la montagne bouillante (monte que bierve) vomis* sait en même temps des flammes, avec accompagnement de tonnerre souterrain (27). Combien doivent remonter plus haut les éruptions d*où provient la pierre ponce que Ton trouve recouverte de couches de terre glaise, épaisses de 15 pieds, sous le pavé de Quito! Le 17 octobre 1566, le Picbincha vomit aussi une pluie de cendres qui dura vingt heures et ravagea toutes les prairies de la province. Un mois plus tard , le 16 novembre, il tomba une quantité de cendres plus considérable encore. La peur chassait les Indiens sur les montagnes , et il fallut des tom** bereaux pour déblayer les rues (28). Durant tout le XVI* siècle , les Andes du Chili , de Quito et de Gua* temala furent dans un état effrayant d*irritation volcanique. Il est question d'une manière générale
du Pichincha dans deux biographies trèa-rares, con*-' sacrées par deux jésuites, Jacinto Moran de Butron et Thomas de Gijon^ aux œuvres miraculeuses de Beata Mariana de Jésus (29), dont le nom mystique était le T4ys ( la Azucena) de Quito ; mais elles ne contiennent de détails que sur Téruption de 1660 , qui parait y être fidèlement relatée (âO).
« Depuis Teffroyable scène de 1580 , dit Butron , le volcan était au repos; mais le 27 octobre 1660» entre sept et huit heures du matin, la ville de Quito fut de nouveau dans le plus grand péril. Au milieu de nombreux craquements , semblables & des coups de tonnerre, des quartiers de roche, des £k>ts de résine et de soufre (brea y solfos) descendaient dans la mer le long du Rucu-Pichincha. Des flammes s'élevaient au-dessus du cratère, mais la pluie de cendres ou de terre (lluvia de tierra) qui tombait à Quito et la situation même de la ville ne permet^ talent pas de les apercevoir. Il n'arrivait dans la ville que de la cendre et des rapilli ( cascajo ) ; le soi des rues se soulevait et s'abaissait comme les flots de la mer ; les animaux et les hommes avaient peine à se tebir sur leurs pieds. Ces oscillations durèrent sans interruption huit à neuf heures. En mènle temps la pluie de cendres jetait la ville dans une ob^ scurité profonde ; on courait dans les rues avec des lanternes, mais lès lumières brûlaient difficilement « et n'éclairaient que les objets les plus voisins. Les oiseaux, suffoqués par l'air épais et noir, tombent mvrtâ mr }9 stl* ^ Dam «e tableau t tin peu
trop coloré peut-être, il ne faut pas prendre le^ courants de résine et de soufre qui du Pichincba entraînaient les rocs calcinés jusque dans la mer^ pour des courants de lave, non plus que dans la description faite par la Condamine de Téruption du Gotopaii en 17/i&. La substance qui , dans ces phé-nomènes, roet tout en mouvement, est la neige fondue ; elle fait couler arec elle en étroits ruisseaux les scories, les rapilli et la cendre, dont le mélange forme une espèce de bouillie résineuse. Un eicellent observateur, le colonel Hall, fait mention de semblables matières déversées par le Rucu-Pichincha , probablement entre les années 1838 et 1831. c Le pied de la montagne, dit-il, est souvent ébranlé par des commotions intérieures; et tout récemment, un chemin conduisant au village de Mindo , dans la plaine boisée des Yumbos, et côtoyant une rivière qui descend du Pichincha et communique avec le cratère, a été détruit par une éruption boueuse (M). La véritable nature de ces éruptions aurait besoin , pour être bien connue, d'une nouvelle analyse oryct(^^ostique et chimique. Cestdu moins un fait acquis à la science, et cela même est un motif de curiosité de plus , que la Moya de Pelileo ^ dont Klaproth a fait Tobjet d*un Mémoire, est inflammable, car j'ai vu moi-*mèiiie des Indiens faire cuire leurs aliments sur de la Moya fraîche, et qu'elle contient en même temps des parties carbonisées et des fragments de cristaux feldspathiqnes. »
Si l'en songe qu'en droite ligne 11 n'y a pas plus de
10700 mètres entre la ville de Quito et le cratère du Rucu-Pichincha, et que presque chaque mois des tremblements de terre , et même sans tremblement de terre, des craquements souterrains qui m*ont toujours fait une impression de plus en plus profonde , ou des sons aigus semblables à des bruits de chaînes , rappellent aux habitants le voisinage du foyer volcanique (32), il semble presque impossible de croire que , lors de mon séjour à Quito , il n'existât personne , ni parmi les blancs ni parmi les hommes de couleur, qui connût par ses propres yeux la situalion du volcan. Personne cependant n'avait tenté de parvenir jusqu'au bord du cratère depuis Bouguer et la Condamine, c'est-à-dire depuis soixante ans. Ces voyageurs avaient trouvé les habitants de Quito dans la même ignorance en 17&2, et pourtant, lors de leur ascension , on devait avoir encore présent le souvenir de la dernière grande éruption , qui ne remontait qu'i soixante-dix-huit années. La Condamine raconte , avec la gr&ce et la vivacité habituelles de son langage, comment, durant un séjour de sept années , il ne put savoir la direction à prendre pour arriver & l'enceinte du cratère, comment, après avoir longtemps erré sur les indications de prétendus guides , il trouva enfin lui-même ce qu'il cherchait , sans pouvoir vaincre malheureusement les craintes de Bouguer, qui ne lui permirent pas de faire des observations aussi précises qu'il l'eût voulu (âS).
Depuis ma première excursion sur le Pichincha , j'avais visité le Gotopaxi jusqu'à une hauteur de
&&iO métrés aa-dessos du niveau de la mer , ainsi que le sol classique de la plaine dTaruqui, dans laquelle les Astronomes français , chargés de mesurer Tare du méridien, commirent Fimprudence d'élever une petite pyramide qui blessa la susceptibilité intraitable des Espagnols. Ce fut Toccasion d'un procès dont il existe des Relations fort étendues, et qui, enTabsence d'événements politiques plus importants, intéressa vivement la cour de France et la société de Paris. Le moment de mon départ pour Lima , où je devais aller observer le passage de Mercure, approchait; il me parut honteux de quitter la plaine de Quito , sans avoir examiné par moi-même le cratère du Pichincha. Le 26 mai 1802 , durant l'absence de mon compagnon , M. Bonpland , qui était allé dans la solitude de Chillo préparer le squelette d'un lama, je renouvelai ma tentative ^ celte fois avec plus de succès. M. Xavier Ascasobi , habitué à chasser sur la région moyenne du Pichincha (en las faldas) , me promit de me conduire au pied d'un escarpement semblable aux ruines d'un chAteau fort, qui vraisemblablement renfermait le cratère. A partir de là , je devais seul tenter la fortune et chercher le moyen d'atteindre jusqu'aux créneaux supérieurs.
Deuxième expéditian. — Nous commençâmes notre voyage avant six heures du matin , accompagnés d'un grand nombre d'Indiens qui portaient nos instruments (3/(). Le temps paraissait très-favorable; aucun
Baage ne troublait Taïur profond du ciel ; la température était de 43' â' Réaumur. D'antiques et puis- Bants troncs de Cedreia , que Ton appelle Cèdres dans le pays , à cause de la couleur du bois , ombrageaient les bords du Rio Machangara et rappelaient la végétation plus vigoureuse des forêts qui jadis couvraient cette contrée. Des Tillandsies barbues et des Orchidées en fleurs formaient comme un tapis de mousse autour de ces troncs qui , d'après la tradition , remontent au delà de la Conquête espagnole. Ce sont les restes de la forêt de Cedreia , qui fut abattue lorsqu'on construisit le premier cloître de franciscains. Un grand nombre de ces arbres servirent à la toiture du cloître , et sur l'emplacement de la forêt défrichée, le Père Jodocus Rixi, de la ville de Gand, confia à la terre les premiers grains de céréales. J'ai .tenu entre mes mains le pot de terre dans lequel furent apportées les premières semences de froment : on le conserve comme une relique vénérable. L'inscription allemande tracée sur le vase , et qui n'est autre chose qu'une devise de buveur, est citée dans mes Tableaux de la Nature (85). Aujourd'hui la pente du Pichincha n'est revêtue que d'une herbe rase, au milieu de laquelle croissent quelques arbustes de Barnadesia et de Duranta, mêlés au bel Aster rupestris et à l'Eupatorium pichinchense. Le chemin que nous suivions était d'abord exactement le même quenousnvionsprislors de notre première excursion. Nous montâmes encore de la grande chute d'eau de Cantuna sur la plaine de Palmascuchu , haute de
khhO mètrM, oft, en me plaçant au^-desaous d*Qii dôme de forme bizarre et percé d*un grand nombre de crevasses que Ton a coutume d'appeler les fenêtres (las ventanillas) du Guagua-Pichincha , je pus mesurer de nouveau un angle très-nécessaire pour la construction de ma carte, entre la tour la plus orientale de Tenceinte du cratère et Téglise de la Merced , le premier méridien que les Académiciens français aient pris pour point de départ de leurs mesures.
Pour éviter en nous dirigeant vers la Uanura de Yerdecuchu, la pente abrupte delà Loma gorda, nous appuyâmes davantage vers le nord, et après avoir traversé le lit de l'ancien lac d'Altarcucbu, nous arrivâmes non sans beaucoup d'efforts et de vives contestations entre les guides , tous aussi ignorants de la contrée les uns que les autres , à un second nœud de montagnes situé au sud du Tablahunia. Après avoir gravi ces hauteurs, nous nous trouvâmes pour la première fois dans la vallée de Yuyucha , qui débouche sur la ville de Quito; enûn, par delà Talto de Chuquira , nous arrivâmes h la plaine tant désirée que Ton désigne sous le nom de Cienega del Votcan. La carte que j'ai tracée du Pichincha , bien qu'elle ne soit qu'une esquisse géognostique , permet du moins de suivre des yeux la route entrecoupée de montées et de descentes que nous avons parcourue. Au-dessus du plateau de Yerdecuchu, jusqu'à une hauteur de plus de 4850 mètres, on voyait entuMre quelques troncs de Yerbesina en arbre : ce sont
syngénèsea que j'ai citées dans ma Géographie des
plantes (36). Le vaste bassin de la Gienega qui débouche dans la vallée de Lloa Chiquito, et n*a pas moins de 3500 mètres du sud*sud-ouest au nord-nordest| est sans aucune trace de végétation. Le sol en est horizontal et presque de niveau avec le Uanito de Altarcuchu. La Gienega est entièrement recouverte d'épaisses couches de pierre ponce d'une blancheur éclatante avec quelques reflets jaunâtres. Tantôt la pierre ponce se présente en fragments d'un pouce de longueur, tantôt elle est réduite en sable et en poussière , et Ton y enfonce jusqu'au genou. Au milieu de cette mer de cendres et de pierre pouce, s'élève le Rucu-Pichincha, c'est-à-dire l'Ancien, le Père; il apparaît en retraite du côté du couchant, suivant un aie qui passe par les fortifications naturelles de l'ingapilca , par le Guagua- Pichincha ou le Fils, et la Montagne de Tuiles ou Picacho de los Ladrillos. Le voyageur placé au pied de cette montagne presque isolée ne peut en contempler la structure sans admiration. J'ai distingué trois rochers étroits, noirs, semblables à des tours et tout à fait dépourvus de neige. De ces rochers, celui qui est placé au milieu, forme avec les deux autres, des angles obtus de 130\ Tous trois sont unis par des pans de montagnes un peu moins élevés qui alors étaient en grande partie couverts de neige. On verra bientôt que nous étions en ce moment près du bord oriental du cratère, et que ces pans de montagnes formaient les deux côtés d'un triangle isocèle. La partie inférieure de l'escarpement qui rejoint
les rochers est couverte de pierre ponce, et supporte des blocs énormes de dolérite calcinée , qui gisent épars çà et là. Quelques-uns de ces blocs ont 22 pieds de long, 18 de large et 12 de haut. Je les trouvai à moitié ensevelis dans des cendres volcaniques, sur des pentes inclinées de 20 & 30^. On ne peut supposer quMls aient été apportés là par des torrents de neiges fondues, comme les blocs également calcinés que Ton rencontre autour du Cotopaxi ; ceux du Pichincba sont restés aux endroits où l'éruption les a lancés. La structure de ces masses pyroxéniques est fibreuse en quelques parties. D'autres quartiers de roc d'un gris cendré offrent Téclat luisant de la soie. Quant à de l'obsidienne , je n'ai pu en trouver de trace nulle part.
Les guides qui portaient les instruments les plus lourds étaient, comme d'habitude, restés en arrière. J'étais seul avec un créole fort instruit, d'origine espagnole, M. Urquinaona, et un Indien, Felipe Aidas. Nous étions assis, en assez triste disposition, au pied des retranchements qui couronnent la montagne. Le cratère que nous cherchions était sans contredit derrière l'enceinte de rochers que nous voyions à l'ouest ; mais comment y parvenir, comment arriver même jusqu'à cette enceinte? Les masses en forme de tours qui nous en séparaient étaient taillées à pic; quelques-unes étaient absolument verticales. Sur le pic de Ténériffe, j'étais parvenu à gravir le cône de cendres (Pan de Azucar) , en suivant l'arête d'un rocher en saillie (37), à laquelle je me crampon-
— Gênais avec les mains, non sans les déchirer. Cette fois encore, je résolus de gravir la pente couverte de pierre ponce , en suivant le bord du rocher le plus méridional. Nous fîmes deux tentatives pénibles ; la pre-mière fois nous nous élevâmes de 800 pieds environ , la seconde, de plus de 700. La neige que nous foulions nous parut de force h tiouS poMer, et nous espérions d^atitant plus parvenir Jusqu^au bord du cratère, que nous étiôbs très^Vraîsemblablemétlt dans la plaine neigeuse qu'avaient traversée , soixante ans auparavant Bouguer et la Condamine , avant d*ar^ river au cône de cendres. La description des voyageurs français s'accordait parfaitement avec la disposition des lieux; rien presque tie paraissait changé (88). La couche de neige semblait si ferme que notre plus grande crainte était, si nous venions à tomber, de glisser sur cette surface unie, et d'aller nous heurter contre les blocs anx arêtes aiguës, épars dans la plaine de pierre ponce. Tout à coup cependant l'Indien Aidas, qui marchait devant moi, poussa un Cri d'effroi : l'écorce glacée de la neige venait de se rompre sous lui. Il était enfoncé jusqu'au milieu du corps, et comme il assurait que ses pieds n'avaient reticoûlré aucun appui, nous craignions qu'il ne fût suspendu au-dessus d'un précipice. Heureusement nous nous exagérions le danger. Aidas, eu écartant les jambes , avait rassemblé sous lui une grande masse de neige qui, pressée par le poids de son corps, avait pris la forme d'une selle ; il était en quelque sorte à cheval, et comme nous remarquions
qii*il n'enfonçait pas davantage , nous pûmes chercher sftns précipitation le moyen de le tirer de li. L'opération réussit; nous le primes en arrière et le chargeftmes sur nos épaules. Cet accident nous avait fait perdre un peudenotreconflance; Tlndien, dont les craintes superstitieuses augmentaient à mesure que nous approchions du cratère, protestait contre toute tentative qui le forcerait à rester plus longtemps sur oette neige perfide. Nous redescendîmes pour tenir conseil de nouveau.
En considérant de plus près la tour orientale, placée entre les deux autres, sur Tenceinte même du cratère, elle ne paraissait très^escarpée que dans sa partie inférieure. Plus haut, Tinclinaison diminuait, et la roche était coupée par des espèces d'assises disposées en gradins* Je priai M. Urquinaona de demeurer sur un bloc de pierre, dans la Cienega, et d^attendre tranquillement qu'il me vit apparaître sur le sommet de la tour dépourvue de neige; alors seulement il devait venir me rejoindre. Le complaisant Indien se laissa encore persuader de m'accompagner. A ta vérité , ainsi que j'ai pu m'en assurer plus tard , la hauteur totale du rocher audessus du point le plus bas de la Cienega était au moins de 600 mètres, mais c*est seulement aux troisquarts de cette hauteur que le rocher se dégage du manteau de pierre ponce qui le recouvre. Lorsque nùM fûmes arrités à la partie nue du rocher, et que, harasaés, ne sachant que! chemin prendre, mais toujours soutenus par l'espérance, nous nous hissions
sur les étroites saillies et sur les aspérités aiguës des rochers, nous fûmes enveloppés d'une vapeur qui s'épaississait toujours, mais n'avait point encore d'odeur. Cepetidant les degrés du rocher devenaient plus larges et rendaient Tascension moins difficile. Nous ne rencontrâmes à notre grande satisfaction que quelques flaques de neige larges de 8 à 12 pieds et tout au plus épaisses de 8 pouces. Après ce qui nous était arrivé, nous ne craignions rien tant que la neige à demi gelée, le brouillard ne nous permettant de voir que le rocher même sur lequel nous marchions ; tout le reste était plongé dans Tobscurité. Nous avancions enveloppés d'un nuage; une odeur pénétrante d'acide sulfureux nous annonça que nous étions près du cratère , mais nous ne soupçonnions point que nous fussions , pour ainsi dire , suspendus au-dessus de l'abîme. Nous fîmes encore avec précaution quelques pas dans la direction du nord-ouest. L'Indien Aidas était devant ; je marchais derrière un peu à gauche ; tous deux nous observions le plus grand silence, comme ont toujours soin de faire les hommes qui ont appris par une longue expérience le danger des ascensions sur les montagnes»
Grande fut mon émotion, lorsque, immédiatement devant nous, mes regards tombèrent sur un bloc de rocher suspendu dans le vide, et qu'en même temps, entre ce rocher et l'extrême limite de la couche de neige qui nous portait , je vis briller à une profondeur immense une flamme qui semblait se mouvoir. Je tirai violemment l'Indien par son poncho^ sorte de
chemise faite avec la laine da Lama , et le poussant à gauche , le forçai de se jeter à plat ventre sur le sol, c'est-à-dire sur un quartier de roc dégarni de neige, qui offrait une surface horizontale longue à peine de douze pieds et large de sept ou huit. UIndien sembla comprendre rapidement ce que la prudence avait exigé. Nous étions étendus sur une espèce de plate-forme , qui paraissait former la voûte au-dessus du cratère. L'effroyable gouffre était là béant devant nos yeux, à une proximité qui donnait le vertige. Une partie de l'ouverture , taillée à pic , était remplie de colonnes de vapeurs qui tourbillonnaient. Un peu plus rassurés cependant sur notre situation, nous commençâmes à examiner les objets environnants. Nous reconnûmes que la surface dépourvue de neige, sur laquelle nous nous étions jetés , était séparée de la masse neigeuse, où nous étions auparavant, par une crevasse large à peine de deux pieds. Cette crevasse était recouverte, dans une partie de sa longueur seulement , d'un pont de neige gelée qui nous avait supportés l'espace de quelques pas. Une petite esquisse que je traçai de ces lieux dans une troisième excursion , et que je possède encore, indique ce singulier chemin. La lumière que j'avais vue à travers la fissure qui séparait la couche de neige et le rocher suspendu entre les parois de l'abtme, n'était nullement l'effet d'une illusion. Nous la revîmes lors de ma troisième ascension , au même point et à travers la même ouverture, qui n'était autre qu'une r^on du cratère, dont les sombres profondeurs
entretenaient alors Un grand kiombre de petites flammes, produites peut-être par des vapeurs d'acide sulfureux. Les reflets du soleil sur une surface lui* santé ne pouvaient être pour rien dans ces appa* ritions lumineuses, car au moment où noué les observions, le soleil était voilé par des nuages» A force de frapper avec une pierre le pont de neige , nous élargîmes l'ouverture qui laissa passer une masse considérable de neige et de glace. A la place où nous frappions, ta neige n'avait pas plus de huit pouces d'épaisseur ; mais elle était certainement plus épaisse dans la partie qui nous avait portés, et à laquelle nous devions de n'avotr point été précipités du haut en bas. Je n'aurais point insisté sur le récit de ce petit événement (39), s'il n*avait dû jeter quelque jour sur la conformation bizarre d'une partie de l'enceinte du cratère»
Les mots sont impuissants à rendre l'état de chaos dans lequel apparaît le cratère du Ruou-Pichincha. C'est un bassin oval dont le grand axe, dirigé du nord au sud, a plus de 1560 mètres. Cette dimension est la seule que nous ayons pu déterminer trigonométriquement à Poingasi, en mesurant l'angle compris entre les deux rochers qui dominent le cratôna au aord et à l'est* Le bord oriental du cratère , comme je l'ai déjà fait remarquer, formé les deux côtés d'un angle obtus; le bord opposé, au contraire, est ar^ rondi; il est plus bas et échancré comme une vallée vers le milieu, en face de la mer du Sud. Je n'ai eu aucun moyen de mesurer trigonomélriquement le petit
«M de 1*681 à Touest, doq plus que la profondeur du gouffre. De la hauteur où nous étions» on aperçoit des aoiDDiets de collines polis comme la glace et en partie déchiquetés » qui certainement sortent du sol même du cratère. Deux tiers du bassin étaient complètement remplis par des vapeurs d*eau et de soufre. Ces vapeurs nous empêchaient de distinguer Tarête de rochers (rippe), qui» suivant le récitde laCondamine, partage le cratère en deui parties. Toutes les estimations qui portent sur la profondeur de vastes cratèreb sont un peu remises au hasard * d'autant plus qu'elles sont toujours faites sous Tinfluence d'une imagination vivement surexcitée. Cest reflet que J^éprouvais, f D jetant mes regards de la hauteur où est plantée la Croix de Pichincha sur les habitations de la ville de Quito; cepeDdant» je présume que la partie visible du cratère a tout au plus de 13 à 1500 pîedê de profood^ur. En 1742» c'estrà-dire 83 aps après la dernière grande éruption , la Condamine jugeait que le cratère était complètement éteint ; «t cependant nous avons vu 61 ans après Tasconsion de la Condamine et 1&8 ans après l'éruption, les U^aces les plus manifestes de la présence du feu. Des kimièrea bleuAtres se mouvaient çè et là dans le goiif&ie« et, bien qu'il régnât alor» un vent d'est, qui, malgré la hauteur où nous étions , ne pouvait être pris pour un contreH^ourant des vents alises, nous sentions sur le bord oriental une odeur d'acide ■ulfureux, tantôt plus forte i tantôt moins* Le point où Je me trouvais était à &860 mètres au-dessus
du niveau de la nier, ainsi que je m>n suis assuré plus tard par des mesures barométriques. Le Rucu- Pichincha s'élève à peine de 68 mètres au-dessus de la limite inférieure des neiges éternelles ; quelquefois même je Tai vu de la plaine de Ghillo entièrement dégarni de neige.
L'Indien redescendit du haut du rocher dans la Cienega pour chercher mon compagnon de voyage , M. Urquinaona. Il n'était pas besoin de lui recommander de franchir la crevasse sans poser le pied sur rétroit pont de neige. Tandis que j'étais seul assis au bord du cratère , je remarquai que mes chaussures toutes trempées d'eau se séchaient rapidement à des courants d'air chaud qui montaient du gouffre. Le thermomètre qui, dans la Cienega, marquait A"" Réaumur, s'éleva un instant jusqu'à 15%3, tandis qu'étendu sur le sol je tenais l'instrument au-dessus du cratère. Si , sur les bords mêmes de l'ouverture qui relient entre elles les trois tours de rocher, la neige s'avance jusqu'à une distance de quelques pieds seulement , cela tient à l'épaisseur des couches et à l'inégalité des courants aériens. La Gondamine affirme avoir reconnu clairement des taches de neige au milieu de scories noires , sur la cime même des collines qui s'élèvent du fond du cratère ; pour moi , je n'ai point aperçu de trace de neige à l'intérieur ; j'ai vu seulement les effets de couleur les plus divers, produits par des masses blanches , vertes et rouges , telles que les métaux oxydés en offrent aux regards dans tous les volcans. Après avoir longtemps at-
tendu seul dans ces solitudes , je vis apparaître enfin M. Urquinaona. Bientôt nous fûmes enveloppés d*un brouillard extrêmement épais , produit vraisemblablement par le mélange de courants d*air à des températures très-inégales. Il ne nous restait plusqu*une heure jusqu'au coucher du soleil ; heureux d'avoir atteint notre but, nous nous hfttAmes de redescendre dans la Cienega del volcan.
Sur la poussière de pierre ponce qui recouvre la surface de cette plaine , notre Indien nous fit remarquer les traces du petit Lion des montagnes ou Lion sans crinière , nommé par les Espagnols Leancito de monte éV Puma chiguito. Cet animal, qui n'a point encore été décrit (&0) , est très-différent du grand Lion américain ou Caguar (Felis concolor). D'après des exemplaires que j'ai vus plus tard et qui nous avaient été amenés de la plaine de Lloa, le Lion des montagnes est extrêmement petit : c'est à peine s'il a un pied et demi de haut ; mais sa tête est forte, et, à la hauteur des yeux, a 5 pouces un quart de largeur. Les canines de cette espèce de Felis , au pelage d'un rouge jaunâtre et non tacheté , atteignent, dans leur plein développement, une longueur de 13 lignes. L'homme , d'ailleurs , n'a rien à craindre de cet animal. Le Puma chiquito paraît rechercher de préférence les hautes solitudes qui environnent le volcan, car la Condamine avait trouvé dans la même région la trace de ses pas. Nous parvînmes à gravir heureusement , avant la tombée de la nuit, }e nœud de montagne escarpé qui sépare la Cienega
de la T&llée de Yuyucba, à travers laquelle nous regagoAmes la ville de Quito. L'obscurité était profonde ; pas une étoile ne brillait au ciel. Nous arrivâmes à onze heures et demie , non sans avoir ftilt des chutes nombreuses dans ces difiSciles sentiers. Durant cette excursion de dix-sept heures t nous en avions passé quatofjse à marcher.
Troisième oicemion. — Le 27 mai , le lendemain par conséquent de notre seconde ascension , on ressentit vers le soir à Quito des ébranlements souterrains très-violents. La nouvelle que le volcan s'était rallumé avait causé aux habitants une inquiétude mêlée d'irritation. Le bruit se répandait que les étrangers hérétiques ( los hereges ) avaient jeté certaines poudres dans le gouffre , et qu'à cette cause devaient être attribués les derniers tremblements de terre. Nos compagnons étaient arrivés de la maison de campagne de Ghillo. Le 28 donc^ à quatre heures et demie du matin ^ je me retrouvais de nouveau sur la route du Rucu^Pichincha avec Bonpland , le savant José Caldas, élève du grand botaniste Mutis, et'Carlos Montufar plus jeune et si digne d'être aiméi qui» fait prisonnier quelques années plus tard par le général Morillo» ainsi que José Caldas, devait être comme lui passé par les armes. Nous suivîmes le même che* min que lors de notre première ascension. De l'espèce de chaussée qui sépare la Montagne de Tuiles et le Tablahuma • et sur laquelle j'avais déterminé le point d'ébuUition de l'eau » nous redescendîmes dans
la plaine de pierre poftce de la Cienega. Bonpland, qui recueillait notre beau Sida pichinchensis Jusqu'à une hauteur de ft590 mètres et qui , pour chercher les racinei de la plante cotonneuse appelée Gulcitium rufescens, dut atteindre la limite inférieure des neiges éternelles, tomba deux fois en défaillaoM, moins certainement à cause de rinsuflSsâttee de la pression atmosphérique qUe par suite des eflbrts musculaires qu'il avait faits. Jamais, à la hauteur où nous nous trouvions , nous n'avons saigné ni des gencives ni des yeux.
A midi , nous avions atteint la plate-forme située auprès ou plutôt au-dessus du cratère , et dont il a été déjè si souvent parlé. L'escalade du rocher oriental nous parut cette fois très-facile» comme il arrive toujours, lorsque familiarisé avec les lieux on marche avec plus de confiance. La crevasse décrite dans le récit de notre seconde excursion était toute grande ouverte et débarrassée de la neige qui Tencorobrait. Même en cet état , elle n'avait guère plus de trois pieds; nous la franchîmes sans peine. Quant à savoir eomment cette plate-forme, sur laquelle nous pûmes installer commodément un graphomètre et un baromètre, se relie par en bas à Tenceinte du cratère, c'est cè que nous ne pûmes encore reoonoaitre avec certitude* Cette espèce de tour est*^elle une saillie de rocher pit^etéeen avant, ouïe sommet aplati d'un rocher qui s'élève du fond du cratère? Je n'ose décider cette question ; je sais seulement par des lettres rcQues de Quito que^ dans les années qui ont suivi mon départ,
— Tôles habitants allaient visiter cette plate-forme comme un mirador, c'est-à-dire comme le belvédère du yolcan, et que tous ont retrouvé dans la partie sombre du cratère les flammes bleuâtres et mobiles dont nous avions constaté la présence. Ce que cette troisième ascension présenta de plus intéressant et ce qui caractérise le mieux l'activité renouvelée ou non interrompue du volcan, c'est que, à partir d'une heure et demie de l'après-midi , le rocher sur lequel nous étions fut agité par de violents tremblements de terre. Nous n'entendions cependant rien qui ressemblât au bruit du tonnerre. Je comptai quinze commotions en trente-six minutes. Nous apprîmes le soir que ce tremblement de terre n'avait point été ressenti k Quito ; il ne s'était pas étendu au delà de l'enceinte du cratère.
Cette sensation est parfaitement analogue à ce que j'ai souvent éprouvé sur le Vésuve, lorsque le volcan rejette des scories. Quand on est assis en dedans du cratère , au pied d'un des petits cônes d'éruption , on sent, quelques minutes avant chaque bordée, une secousse purement locale, dont on ne s'aperçoit pas à l'Hermitage ni à Portici. Ce sont des phénomènes dont la cause est dans le cratère même , trèsprès de la surface du sol , et qui diffèrent tout à fait des commotions qui ont leur principe à de grandes profondeurs et dont le cercle d'ébranlement s'étend à 80, à 100 et même à 160 lieues. Sur le bord du cratère du Pichincha, nous ressentîmes, après chaque commotion, une odeur sulfureuse plus forte et
plus pénétrante. La température était régulièrement, au sommet de la montagne, de /i%2 à 5%8 Réaumur ; mais aussitôt que des vapeurs chaudes et mêlées d'acide sulfureux venaient à nous envelopper , nous voyions le baromètre suspendu au-dessus du cratère s'élever rapidement à 10* et même à 12*,3. Pendant les secousses souterraines , j'ai souvent observé l'état de l'électricité atmosphérique : l'extrémité de la verge de fer était , suivant la méthode de Yolta , munie d'une éponge enflammée. La divergence entre les petites boules de liège était de quatre lignes. L'élec* tricité positive passa subitement & zéro , mais ce qui m'étonna , c'est que, au milieu de variations si nombreuses, elle ne se changea jamais en électricité négative. La perspective qui par delà le bord occidental du cratère se déroulait sur les forêts des Yumbos (Ai) et sur l'océan Pacifique, était rendue plus magnifique encore par la sérénité et la sécheresse de l'air. A une hauteur de &850 mètres, par une température de 5*,3 Réaumur, Fhygromètre à baleine marquait seulement 30%8, ce qui équivaut à 66* de l'hygromètre & cheveu. Je dois ajouter cependant que, vingt-sept ans plus tard , dans le nord de l'Asie, au milieu d' une steppe peu élevée au-dessus de la mer , j'ai constaté, à l'aide du psychromètre d'August , une telle sécheresse de l'atmosphère que l'hygromètre à cheveu de Saussure eût marqué de 28 à 30% par une température de 19* Réaumur. Il nous parut cette fois que le c6té de l'enceinte du cratère qui fait face à TOoSan était plus ouvert , et se mariait mieux avec les vallées et lee
foDdrièrei qui sillonnent le versant nordK>uest du Pichincha.
A Bix heures et demie du soir, nous étions re* descendus à Quito , par la plaine de Lloa. Un rapide coup d*œil jeté sur l'esquisse géologique qui retrace les différentes parties du volcan montre qu'il agit surtout du côté opposé à la ville, et que les cou« rants de vase vomis par le cratère dans les grandes éruptions, venant aboutir, à travers la vallée de Lloa, dans la plaine herbeuse de Turubamba, sont détour* nés sans danger pour les habitants. Les ascensions plus récentes de Boussingault et de Hall , en 1831 et 1883, ont constaté que le volcan du Rucu-Picbincba n'est pas éteint, et que rien n'a suspendu son activité intérieure.