DE LA HAUTEUR MOYENNE DES CONTINENTS
Si les hauteurs absolues des cimes ^ c'est-à-dire des points culminauts qui s*élèverït çà et là au-dessus des basses terres et des couchés inclinées qui annon* cent les régions montagneuses, offrent généralement au géologue moins d'intérêt que ne le suppose le pré* jugé populaire, il n'en est point ainsi du travail qui consiste à détertniner le volume des croupes et des chaînes de montagnes comparées à la superficie des basses terres. Cette branche de la géologie, générale* ment peu cultivée, mais qui a reçu cependant quelque jour du gritnd nombre de profils représentant des contihées entières, que j*ai publiés depuis Tannée 1805, n'est point sans importance pour aider à résoudre des questions de haute géodésie^ et déterminer la constitution dii sphéroïde terrestre. Un illustre mathématicieb qui m'a honoré de son amllié dnradt de longues antfées, Laplace, montre, daMMMécanù/ue céleste (ik) tùtnm&nt c le peu de différence qui eiiste entre les
résultats fournis par les expériences sur le pendule et raplatissement que donnent pour le sphéroïde terrestre les mesures de degrés terrestres et les inégalités lunaires, prouve que la surface de ce sphéroïde serait à fort peu près celle de l'équilibre , si elle devenait fluide. Delà et de ce que la mer laisse k découvert de vastes continents , on conclut qu'elle doit être peu profonde, et que sa profondeur moyenne est du même ordre que la hauteur moyenne des continents et des îles au-dessus de son niveau , hauteur qui ne dépasse pas 1000 mètres (513 toises). Cette profondeur est doue une petite fraction de l'excès du rayon de Téquateur sur celui du pôle , excès qui surpasse 20000 mètres (25). Mais de même que les hautes montagnes recouvrent quelques parties des continents, de même, il peut y avoir de grandes cavités dans le bassin des mers. Cependant il est naturel de penser que la profondeur est plus petite que Télévation des hautes montagnes. Les dépôts des fleuves et les dépouilles des animaux marins entraînés par les courants devant remplir à la longue ces cavités. » Telles sont les paroles mêmes de Laplace.
La hauteur moyenne des continents et des lies, dont on s'est fait jusqu'ici, ainsi que j'espère le prouver, une idée fort exagérée , dépend moins des points culminants, tels que les pics ou les sommets arrondis et couverts de neiges éternelles, qui excitent si vivement la curiosité universelle, que de la conformation générale du sol , de ces plateaux aux inclinaisons ondulées, qui par leur étendue et leur masse
déterminent ]a position des surfaces moyennes, c*est-à--dire des plans qui passent par le centre de gravité des continents, j'entends le centre de gravité du volume et non celui de la masse , qui sont deux choses très-différentes , attendu que la partie solide du corps terrestre élevée au-dessus de la mer n*est point partout d'une densité uniforme. La géologie a ses éléments numériques , comme toutes les sciences qui ont pour objet la forme et retendue des chaînes de montagnes et des bassins remplis par les eaux 9 la distribution des êtres organisés et les causes qui modifient les climats et les courbures des lignes isothermes. Les sciences exactes n'ont fait de véritables progrès que du moment où Ton a commencé à considérer dans leur ensemble les phénomènes naturels 9 et où Ton a cessé insensiblement d'attacher une importance démesurée, ici aux points culminants isolés dans l'espace, là aux températures extrêmes que le thermomètre marque dans quelques jours de l'année.
Nous possédons pour les îles Britanniques, l'Allemagne , la Suisse , la France et les États Scandinaves des milliers de hauteurs mesurées trigonométriquement et barométriquement ; mais ces stations sont réparties d'une manière très-inégale. Aucun travail n'a été entrepris, pas plus en France qu'en Aile* magne, pour évaluer en milles carrés l'étendue des plaines qui ne dépassent pas cinq ou six mille pieds de hauteur absolue, pour distribuer à intervalles égaux les points dont on veut déterminer les coor-
donnée; de hauteur , et s'élever ainsi k un résultat plus général , en d'autres termes, pour fixer le centre de gravité du volume, dans les pays qui , en Tétat actuel de notre planète, sont situés au-dessus de la surface de l'océan. Presque toujours on s'est occupé des montagnes de préférence aux basses terres. Les plaines qui s'étendent le long des deux rives du fleuve des Amazones, jusqu'aux pieds de la cordillère des Andes , sur un espace de &37000 lieues maiînes carrées de 20 au degré , qui par conséquent dépassent des 2/7 environ la surface de l'Europe, seraient à peine exhaussées de 80 toises ou i56 mètres , si la masse des Cordillères qui , si grande que soit leur élévation , ressemblent çà et là à un mur par leur peu d'épaisseur, étaient réparties uniformément sur ces plaines (26).
L'exhaussement des plaines de l'Asie, si on tentait de l'évaluer par le même procédé, dépendrait des vastes plateaux de Gobi , du Thibet oriental et de Ladak , autant que des puissants systèmes de montagnes , qui , dans cette partie du monde , forment la charpente de l'hémisphère terrestre, au sud du kbr parallèle et à l'est du lac Bailal (27). La Russie d'Asie présente, dans son ensemble, une surface qui égale dix-sept fois environ la surface de la France, et presque triple de celle qu'occupent les savanes comprises entre les AUeghanys et les Rocky MùWr» taius (28). Si l'on évalue à &000Q0 lieues marine« carrées, et le calcul n'est point exagéré, les ptaines de la Sibérie, élevées seulement de â&O k 260 pieds
au-dessus du niveau de la mer, et si Ton admet, d-aprës Tanalogie des contrées qu'ont visitées Puss et Bunge , entre Irkoutsk , Ergi et Pékin , que ia hauteur moyenne du plateau de Gobi est au plus de 1500 mètres (&000 pieds), il en résultera que les &2000 lieues carrées de ce plateau , réparties sur les dépressions du sol de la Sibérie, ne rélèveraient guère que de 70 toises (iâ6 mètres) . L'eihaussement serait à peine de 20 toises , si la répartition s'opérait sur la surface entière de TAsie , évaluée à 13&6000 lieues marines carrées. Le continent asiatique est d'une telle étendue que , bien qu'il n'atteigne pas l'équateur, il excède la surface du Nouveau Continent ou celle de l'Europe et de l'Afrique réunies. Aussi l'accroissement général produit dans le gonflement du sol par le Caucase, l'Hindou-Kho et le Taurus, par le plateau qui entoure le mont Ararat , entre les villes d'Erzeroum et de Tabriz , et par celui de la Perse, par l'Oural et l'Altaï, n'atteindrait vraisemblablement pas 18 à 49 toises.
De tels résultats , fondés sur un petit nombre de données exactes, ne fournissent, il est vrai, que les nombres limites ; mais comme j'ai toujours choisi à dessein des chiffres très- élevés pour exprimer le volume des chaînes de montagnes et des plateaux, ainsi que la surface recouverte par ces gonflements du sol, je crois finalement m'étre plus approché du maximum que du minimum. Les chaînes de l'Himalaya et du Kouen-lun, et les plateaux élevés de S500 mètres qui comblent Tintervalle compris en-
tre ces montagnes, depuis la grande courbure du fleuve thibétain Yarou-Dzangbo-Tschou , jusqu'au nœud du Bolor et du Thsoungling, vers lequel convergent les deux chaînes , sont certainement les contrées de la terre dont la masse est le plus considérable. L'espace compris entre FHimalaya et le Kouen-lun, et qui n'est pas, comme on Ta longtemps répété y rempli par un plateau unique, mais bien coupé par un grand nombre de chaînes de montagnes qui se croisent , embrasse àe5 k T de latitude, et cependant TefTet de ce gonflement, le plus colossal sans doute qui soit à la surface de la terre, n'exhausserait pas de plus de 56 toises (109 mètres) le continent asiatique. On est étonné, toutes les fois que, en mesurant les hauteurs , on ne se représente pas assez exactement les surfaces , de ne point voir monter davantage le centre de gravité de pays, dont une partie est si fort élevée au-dessus du niveau actuel des mers.
Les plaines basses ne forment en Asie que le tiers de la surface totale. C'est surtout dans le nord et dans la partie sud-est du continent américain que l'on rencontre des savanes d'une étendue surprenante. Depuis le Labrador et le Canada jusqu'au golfe du Mexique, elles forment une plaine immense que rien, pour ainsi dire , n'interrompt. Le bassin si fertile et si populeux du Mississipi est, à la vérité, deux fois aussi haut que celui de la Lombardie , et cependant la hauteur moyenne du sol au-dessus de la surface des mers ne dépasse pas , suivant NicoUet , de 400
à 600 pieds. Les hauteurs du Missabey , qui s*éten* dent du kT au &8* parallèle et partagent les eaux entre la baie d'Hudson et le golfe du Mexique, atteignent à peine 1500 pieds (29). Dans rAmérique du Sud , les Llanos de la province de Ghoco et du Rio Meta rattachent les Pampas de Buenos- Ayres aux Llanos de Venezuela. Ces plaines sont couvertes , à leurs extrémités septentrionale et méridionale, de graminées sociales et de plantes herbacées du groupe des légumineuses; le milieu, qui forme le bassin de la rivière des Amazones , est rempli par dMmpénétrahies forêts. Grâce à la direction que suivent, du nord au sud, les plaines du Nouveau-Continent, Savanes, Prairies, Llanos ou Pampas, depuis les embouchures de la rivière Mine de Cuivre et du Mackensie, jusqu'à Tarcbipel de la Terre de Feu, on voit réalisé ce singulier phénomène d'une contrée dont les extrémités sont recouvertes de glace et de neige , et qui nourrit dans la zone intermédiaire des palmiers et des bambusacées , annoncées déjà , dans la Louisiane, par les hautes graminées connues sous le nom de Ludolfia et de Miegia. Il y a, en droite ligne, 580 lieues marines ou &35 milles géographiques depuis Macapa, sur Tembouchurede la rivière des Amazones, jusqu'au versant oriental de la cordillère des Andes , à l'endroit où cette chaîne coupe réquateur. Sur toute cette étendue , la pente ne forme pas un angle de plus de 25 secondes ; elle est si peu sensible que , dans la province Jaen de Bracamoros, j'ai trouvé les plaines du fleuve des
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AmasonM élevées i à Ghamaya et à Tomepe&dai de 225 toises et de 207 toises seulement au-^dessus da niveau de l'océan {H6r et AOâ") ; encore ces deux points sont-ils extrêmement rapprochés du versant oriental de la chaîne des Andes. Sous le 5* degré de latitude australe^ depuis Jaen jusqu'au cap San Roque de la province brésilienne Rio Grande do Norte« FAmérique oiTre , dans sa plus grande largeur, une plaine de 880 lieues marines de France de 20 au degré (660 milles géographiques) et une pente de li&l pieds seulement par lieue marine, ou 1^88 pieds par mille géographique^
J'ai voulu entrer d'abord dans ces considérations générales» et les éclaircir par quelques exemples* afin de rendre dès ce moment vraisemblables les déterminations moyennes de hauteur auxquelles j'ai cru devoir m'arrèter, et qui présentent avec celles de Laplace une différence des deux tiers. Eu égard aux matériaux dont on dispose actuellement, le meilleur parti & prendre m'a paru être de considérer une chaîne de montagnes comme un prisme triangulaire, ayant pour base la surface que recouvre l'ensemble de la chatne* L'arête opposée est élevée au-dessus de cette base d'une hauteur déterminée parla hauteur moyenne des passages et des plateaux qui séparent les différentes branches de la chaîne» L'opération consiste donc à mesurer d'abord les masses continues qui, sous la forme de chaînes ou de plateaux» se laissent enfermer facilement dans des limites déter-» minées I et à évaluer ensuite l'effet que pourraient
produira ces masses réparties sur la sdirfilbe entière delà contrée V c*e8t-à*dire à calculer le nombre de mètres ou de toises dont on eihausserait cette surface, en distribuant proportionnellement sur les parties déprimées du sol le volume des chaînes ou des plateaux. Mais comme ces parties ont ellesmêmes une certaine élévation au-dessus du niveaU de rOcéan» il est nécessaire de la faire aussi en* trer en ligne de compte^ Le plus souvent, d'ailleurs, cet eflet de réaction est fort peu considérable. C'est une légère correction qu'il faut faire à la hauteur primitive du sol, pour en obtenir la hauteur moyenne, sans quoi le résultat serait au-*dessous de la vérité. Si Ton considère les chaînes de montagnes , les Pyrénées par .exemple, les Alpes et rHindou-Kho^ comme des prismes triangulaires disposés horizonta* lement , les plateaux , tels que la haute plaine de Gobi, la partie occidentale de la Perse et la région du Thibet comprise entre THimalaya et le Kouen^Lun , doivent être considérés comme des prismes verticaux, sans égard à la pente qui eiiste aux extrémités^ Après que Ton a déterminé les chaînes de montagnes et les hautes plaines, susceptibles d'être enfermées dans des limites assez précises, il reste encore des espaces considérables qui ne sont, à vrai dire, ni des plaines ni des éminences continues. L'effet de ces ondulations du sol , de ces inclinaisons qui annoncent les régions montagneuses , est difficile à évaluer. Si cependant il s'agit simplement de déterminer les nombres limites , de chercher le maximum vraisem-
blable de Teffet total ^ les mesures trigooométriques ou barométriques fournissent des inductions fondées sur Tanalogie, qui peuvent au moins servir de point de départ.
J*ai pensé qu'un travail de ce genre devait nécessairement, pour porter la conviction dans l'esprit des lecteurs 9 les mettre en état de juger la valeur des documents qu'il contient. J'offre ici un premier essai, qui sera complété, lorsque nos connaissances hypsométriques auront gagné peu à peu en étendue et en précision. Le grand mathématicien , dont les encouragements ont si puissamment influé sur mes recherches dans le domaine de la physique générale , a évalué , ainsi que je l'ai fait remarquer déjà en commençant ce Mémoire , la hauteur moyenne des continents à 1000 mètres ou 513 toises. Il est vraisemblable qu'il a confondu les arêtes et les cimes, et a été conduit ainsi à exagérer la hauteur moyenne et la masse des montagnes. D'après l'ensemble des combinaisons mises en œuvre dans ce Mémoire, il y a lieu de se demander si le résultat dépasse la limite extrême de 500 mètres ou 15/i toises.