PREMIÈRE EXPÉDITION
c Bien que Quito soit fort près du Picbincba , cependant ce sol volcanique est si tourmenté , si découpé par de profonds ravins ^ qu'il faut une grande journée de marche pour arriver au sommet. Je partis donc , le Ik janvier , à trois heures du soir , avec mon meilleur élève , Garcia Moreno y pour aller coucher dans une ferme (sloa) , bâtie sur une petite plaine au pied du volcan. Nous y arrivâmes â sept heures et demie et en repartîmes le lendemain k sept heures du matin. Nous montâmes avec nos mules aussi haut que possible, mais enfin ^ il fallut mettre pied à terre en Atteignant la limite de la végétation. Nous commen-
çAmM k grimper arec un Indien qui nous sdilrait dé guide. La pente que nous grayisaiotiÉ est excessivement roide^ et nous ne pouvions arancer qu*en décrivant des 2igEags(&6)( ajoutes que la partie supérieure du volcan est toute couverte d'une ponce menue dans laquelle on enfonce jusqu'à 8 à 9 pouces» et qu'il faut faire des efforts inouïs pour ne pas reculer sur ce sol mott» vaut plus que Ton n'avance. Nous nous dirigions vers un pic que nous apercevions par instants , et nous atteignîmes enfin le point le plus élevé , vers onze heures et demie. Malheureusement nous ne pouvions voir rintérieur du cratère » ce qui avait été notre principal objet : un brouillard épais, impénétrable à quelques pas^ remplissait le cratère etTatmosphère. Nous reconnûmes , à Taide de mesures barométri* ques , prises avec le soin désirable , que nous étions à 1867 mètres au-dessus de la ville de Quito, en admettant, d'après lA. de Humboldt, que cette ville est située elle^môtne & 2908 mètres au-dessus du niveau de la mer ; c'est-4i^ire que je trouvai pour la hauteur absolue du point où nous étions &775 mètres. Je fis ensuite chauffer de Teau , et je reconnus que le point d'ébullition était à 86% 16 du thermomètre centigrade^ tandis que le baromètre , ramené à zéro , marquait hSlfi millimètres « par une température de 8*4 centigradeSé L'opération terminée , nous remarquâmes dans la direction du nord-nord-est ^ à la distance de quelques centaines de mètres , un pio plus élevée dont j'évalue approximativement la hauteur à &8ft6 mè* trea (&7)« Bientôt nous commènçAmes à découvrir
quelque chose dans la sombre profondeur du cratère, sans que cependant nos regards pussent pénétrer jusqu^au sol.
• Il était midi , nous résolûmes de descendre en droite ligne dans le cratère. Notre guide ne voulut pas nous suivre ; un grand chien fut notre seul com«* pagnon, et bientôt même il s'en retourna effrayé par les blocs de pierre qui roulaient au fond de Fa^ btme avec un vacarme épouvantable. Des quartiers de roc plus ou moins gros qui se détachaient des parois de la montagne et venaient former des rico« chets au-dessus de nos tètes , augmentaient encore le danger de la descente sur cette surface glissante , coupée çà et là par des ravins taillés ft pic , dont U ftiUait se garder soigneusement, sous peine d'être précipités à 80 ou 90 pieds de profondeur. Nous appelions ceux de nos compagnons qui étaient derrière nous , lorsque nous sentions sous nos pas des éboule* ments trop considérables. Nulle part il n'y avait un point d'appui solide auquel on pût se retenir. Le plus sûr était souvent de se Jeter k terre tout de son long et de recevoir sur le dos le choc des pierres et du sable. Nous avions cependant & descendre de cette façon une profondeur verticale de 8 à 900 pieds.
> Au milieu de ces dangers et de ces souflhinces» nous nous sentîmes raiTermis tout k coup en découvrant le fond du cratère. Le vent avait dissipé les nuages; nous aperçûmes le mur de rochers, dirigé dn nord-nord-est au sud^sud-ouest , qui sépare lé gouffre en deux parties; et au delà, nous vîmes la
partie de Tenceinte du cratère qui nous faisait face. Nous observâmes de nouveau le baromètre , et , à la suite de mesures prises exactement (&8), nous reconnûmes que la hauteur absolue du sol , dans la partie orientale du cratère, est de klihl mètres, c*est-&-dire inférieure de 328 mètres à celle du pic sur lequel nous avions déterminé le point d'ébuUition de Feau. Nous nous approchâmes de la muraille qui sépare le cratère oriental du cratère occidental , afin de la franchir à Tendroit où elle est le moins élevée ; sa hauteur absolue, en cet endroit, n*excède pas 4597 mètres* Arrivés là , nous commençâmes à sentir une forte odeur de vapeurs sulfureuses.
» Nous descendîmes dans le cratère occidental, c*est-à-dire dans la partie non éteinte. La pente était très-rapide , et nous avancions avec prudence , ignorant complètement où nous allions. La hauteur absolue du sol, dans le cratère occidental, est d'environ 4172 mètres , ce qui fait 325 mètres de moins que dans le cratère oriental. Mon compagnon assurait même que la distance de la crête du mur au fond du cratère occidental était plus grande que celle que nous avions parcourue pour descendre du pic , où nous avions fait nos expériences sur le degré d'ébullition de Feau, dans le cratère oriental. Avant d'arriver au bas de la muraille de rocher qui sépare les deux parties du gouffre, nous aperçûmes, dans le cratère occidental , un monticule qui aujourd'hui est, à proprement parler, le siège de Faction volcanique du Pichincha. Ce cône d^éruption , percé d'un grand
nombre de cheminées ou fumaroles réunies en difiérents groupes , a environ &â22 mètres de hauteur absolue , et domine par conséquent de 250 mètres le sol du cratère occidental , bien qu'inférieur de 175 mètres à la crête du rocher que nous avions franchi. Le sol des deux cratères est sillonné par des ruisseaux desséchés et par des crevasses profondes qui » à certaines époques, détournent vers le sud-est des torrents de neige fondue et la pluie du ciel , abondante dans cette contrée. Le cône d'éruption dont Je viens de parler semble former une presqu'île entre deux ravins qui se rejoignent plus bas. Ce que j'avais pris d'abord pour des nuages était des vapeurs sulfureuses. Le sol, formé d'un amas de cristaux de soufre et de cendres volcaniques, était marqué de longues bandes jaunâtres. Nos thermomètres étaient insuffisants pour mesurer la température des cheminées ; sur plusieurs points même de la surface du sol , le thermomètre centigrade s'élevait à &S% Nous trouvâmes des scories vertes à demi vitrifiées et trèsminces , qui semblaient porter témoignage d'éruptions peu considérables mais très-récentes , car elles n'étaient point recouvertes de la cendre jaune qui , d'ailleurs, était répandue presque partout. Les bouches volcaniques s'ouvraient , tantôt entre de grands blocs de rochers, tantôt entre des pierres plus petites, d'où l'on pouvait conclure qu'elles étaient d'âges fort difiérents. Les vapeurs qui se dégagent à travers ces cheminées soulèvent le sol et lui donnent l'aspect d'une agglomération de taupinières. Il existe
autti sur le talus intérieur de reneeinte du cratère des bouches isolées qu'il nous a été impossible d'ob* server de près.
9 La pluie commença à tomber avec violence j nous nous réfugiâmes dans Uuq des ravins qui sillonnent le cratère occidental , pour observer le baromètre à Tabri d*un rocher. Nous eûmes la douleur de voir que le tube était brisé. La nuit approchait et nous n'avions rien mangfé depuis six heures du matin« Le vin et les provisions que nous avions apportés étaient restés entre les mains des Indiens. A la pluie s'était ajoutée la grêle. Nous demeurâmes longtemps sans savoir si nous devions passer la nuit dans le cratère , partagés entre la crainte d'être écrasés sous les ro^ chers et l'espérance de nous retrouver plus forts le lendemain matin. Les ravins qui auparavant étaient complètement à sec , et nous avaient facilité la des* cente dans le gouffre , s'étaient changés en torrents. Des cascades se formaient sur tous les points de l'enceinte du cratère, et des blocs de rocher se détachant des hauteurs tombaient en rebondissant. L'écho augmentait encore le bruit Nous retournâmes tout trempés et roidis par le froid dans le cratère oriental , espérant trouver une issue par l'ouverture du sudest , â travers laquelle Bouguer et la Gondamine s^étalent efforcés de pénétrer. Mais où cette issue même nous conduirait-elle à la tombée de la nuit et dans la complète ignorance où nous étions de la con*trée 7 Nous sentîmes cependant la nécessité de nous réchauffer en marchant et nous primes le parti de
BOUS diriger obliquement vers le pie eu noas avions déterminé le point d*ébullition de Teau , à ane Hauteur absolue de 4775 mètres. Il était sept heures du soir» par conséquent nuit olose, lorsque nous atteignîmes la crête du mur d*eneeinte. Nous avions espéré retrouver près de 1& nos mulets et nos pré^ tendus guides, mais nous fftmes tristement détrompés. Uaverse n'avait point diminué. Enfin , après avoir parcouru , en marchant dans tous les sens, Tespace de trois lieues, nous entendîmes aboyer des chiens et , vers neuf heures du soir , nous arrivâmes à une cabane occupée par des Indiens , dans laquelle nous passâmes la nuit auprès d^un fteu bienfaisant.
» Nous avions mal choisi le moment de notre expédition ; c'était vers la fin de la sécheresse , mais nous ne pouvions cependant deviner que les pluies commenceraient juste le jour de notre expédition. Personne avant nous n'était descendu dans le cratère du Pichineha. Le volcan n'est rien moins qu'éteint , malgré ce qu'en peuvent dire les habitants de Quito , sur la foi de géologues qui vraisemblablement Font vu de loin. Nous avons rapporté de l'intérieur du cratère autant de roches que nos poches ont pu en contenir : ce sont des trachytes porphyriques k p&te rouge et k pâte jaune » avec cristaux blancs ; le porphyre à base rouge est la roche dominante. Le sol est un conglomérat de soufire, de cendres volcaniques et de débris feldspathiques calcinés. La couleur générale du cratère est un brun noir; les roches
qui hérissent le bord intérieur présentent des formes bizarres : tantôt ce sont des cimes affilées comme des lances, tantôt des masses hautes de plus de 100 pieds, qui ne tiennent au sol que par leurs bases et qui, inclinées vers le centre du cratère, menacent de s'y précipiter. Le cratère occidental se rapproche plus de la forme circulaire que le premier ; je le crois aussi plus récent. G*est là qu'est le cône d'éruption percé de bouches volcaniques; le cratère occidental est aussi notablement plus profond. Le mur de séparation dont j'ai souvent parlé a une pente assez douce vers le cratère oriental, déjà comblé en partie par des éboulements journaliers , tandis que du côté qui fait face au cratère occidental il est abrupt et presque perpendiculaire. Je suis à peu près décidé à renouveler la même entreprise à la saison prochaine, avec mon compagnon Garcia Moreno, en ayant spin de nous munir cette fois d'instruments et de provisions , de manière à passer huit jours dans le cratère. Je me propose alors de relever le contour extérieur du cratère et celui des deux ouvertures orientale et occidentale , de calculer toutes les hauteurs , de déterminer la position relative des bouches volcaniques, et de tracer un plan général , fondé sur des mesures exactes. »