CONCERT DE M119 GARCIA
tout cela, il n’y a pas une honnête créature qui se demande si autrefois il n’existait pas quelque chose qu’on appelait la musique.
Ce qu’il y a d’inouï dans ce temps-ci, c’est qu’on nous donne Don Juan et que nous y allons. Mme Persiani nous chante : Vedrai carino, l’air le plus simple et le plus naïf du monde, et nous le trouvons charmant. En sortant de là, nous allons voir l’opéra à la mode; nous voilà dans une tombe, dans l’enfer, que sais-je? Voilà des bourreaux, des chevaux, des armures, des orgies, des coups de pistolet, des cloches, pas une phrase musicale; un bruit à se sauver, ou à devenir fou; et nous trouvons encore cela charmant, juste autant que Vedrai carino. Pauvre petit air, que Mozart semble avoir écrit pour une fauvette amoureuse, que deviendrait-il, grand Dieu! si on le mettait dans un opéra à cloches et à trompettes?
Ce que je disais tout à l’heure de ma science musicale me donne sans doute peu d’autorité en cette matière; je n’ai pas les armes nécessaires pour attaquer un genre que je crois mauvais, et tout ce que je puis dire, c’est qu’il est mauvais. De plus habiles que moi sauraient expliquer pourquoi, et de plus habiles le pensent; mais on ne le dit pas assez. Je me souviens d’avoir lu quelque part une excellente question d’Alphonse Karr1 : « Mais, monsieur, demande un spectateur à son voisin en écoutant un opéra, croyez-vous que ce soit réellement de la musique? » Je ne sais trop ce que répond le voisin, mais je répondrais en pareil cas : « Non, monsieur, ce
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n'est pas précisément de la musique, et cependant on ne peut pas dire non plus tout à fait que ce n’en soit pas. » C’est un terme moyen entre la musique et pas de musique; ce sont des airs qui ne sont ni des airs ni des récitatifs, des phrases qui ont une velléité d’être des phrases, mais qui, au fond, n’en sont pas. Quant à des chants, à de la mélodie, ce n’est plus de cela qu’il s’agit; on ne chante plus, on parle ou on crie ; c’est peut-être une sorte de déclamation notée, un compromis entre le mélodrame, la tragédie, l’opéra, le ballet et le diorama. C’est un assemblage de choses qui remuent Les sens; la musique s’y trouve peut-être, mais je ne saurais dire quel est le rôle qu’elle y joue. Du reste, demandez à tel chanteur italien que nous connaissons tous s’il admire cet opéra, il vous répondra que oui, qu’il y a dedans des choses superbes, de grands effets, de belles combinaisons d’harmonie, beaucoup de science et de travail; mais demandez-lui s’il voudrait y chanter un rôle, il vous répondra qu’il aimerait mieux être aux galères.
Il est temps qu’on nous débarrasse de la maladie des effets. Il faut, lorsque Mlle Garcia débutera, qu’elle ait le courage de dire à l’orchestre : « Messieurs, pas si haut; » aux acteurs : « Vous criez trop fort; » et à l’auteur : « Votre opéra est un charivari. » Il faut du courage et de l’énergie pour oser parler aussi clairement; mais, quand on s’appelle Garcia, qu’on est sœur de Ninette et fdie de Don Juan, on peut tenir un pareil langage, ou plutôt on n’a pas besoin d’y
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penser; la vérité est une force invincible, qui a son cours comme les fleuves, et le génie est le levier dont elle se sert. On parle déjà d’un opéra nouveau qu’on ferait pour MUe Garcia, on dit aussi qu’elle va en Angleterre ; ce seraient deux torts ; il ne faut pas aller en Angleterre,, parce que c’est à Paris qu’est le vrai public, et il ne faut pas débuter dans un opéra nouveau, parce que c’est dans les maîtres qu’est la vraie musique. De ce que toutes les cantatrices du monde ont joué un rôle, ce n’est pas une raison pour qu’une débutante recule devant ce rôle ; bien au contraire, c'est par ce motif même qu’il faut qu’elle le joue à son tour. La Malibran, la Pasta, Mme Fodor1, qui voudrez-vous encore, ont chanté tel opéra; chantez-le donc aussi, et que, par vous comme par elles, cet opéra devienne nouveau pour nous... Mais je m’aperçois que, sans y penser, je donne à Mlle Garcia des conseils dont elle n’a pas besoin. J’aurais dû borner cet article à un seul mot : la Malibran est revenue au monde, il n’y a pas d’inquiétude à avoir et on n’a qu'à la laisser faire.
Le jour même où j'ai entendu Mlle Garcia, en passant le matin sur le Pont Royal, j’ai rencontré Mlle Rachel. Elle était dans un cabriolet de place avec sa mère, et, chemin faisant, elle lisait; probablement elle étudiait un rôle. Je la regardais venir de loin, son livre à la main, avec sa physionomie grave et douce, plongée dans une préoccupation profonde; elle jetait un coup d’œil sur son livre, puis elle semblait réfléchir. Je ne pouvais m’empê-
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cher de comparer en moi-même ces deux jeunes filles, qui sont du même âge, destinées toutes deux à faire une révolution et une époque dans l’histoire des arts; l’une sachant cinq langues, s’accompagnant elle-même avec l’aisance et l’aplomb d’un maître, pleine de feu et de vivacité, causant comme une artiste et comme une princesse, dessinant comme Grandville1 , chantant comme sa sœur; l’autre, ne sachant rien que lire et comprendre, simple, recueillie, silencieuse, née dans la pauvreté, n’ayant pour tout bien, pour toute occupation et pour toute gloire, que ce petit livre qui s’en allait vacillant dans sa main. Elles sont pourtant sœurs, me disaisje, ces deux enfants qui ne se connaissent pas, qui ne se rencontreront peut-être jamais. Il y a entre elles une parenté sacrée, le même point de départ et deux routes si diverses, le même but et deux résultats si différents ! Celle-là n’a qu’à ouvrir les lèvres pour que tout le monde l’aime et l’admire; on pourrait dire qu’elle est née fleur, et que la musique est son parfum; et celle-ci, quel travail, quel effort ne faut-il pas à cette petite tête pour comprendre la délicatesse d’un courtisan de Louis XIV, la noblesse et la modestie de Monime, l’âme farouche de Roxane, la grâce des muses, la poésie des passions ! quelle difficulté dans sa tâche, et quel prodige qu’elle y réussisse! Oui, le génie est un don du Ciel, c’est lui qui déborde dans Pauline Garcia comme un vin généreux dans une coupe trop pleine; c’est lui qui brille au fond des yeux distraits de Rachel, comme
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une étincelle sous la cendre. Oui, il y a dans ce moment-ci un coup de vent dans le monde des arts; la tradition ancienne était une admirable convention, mais c'était une convention : le débordement romantique a été un déluge effrayant, mais une importante conquête. Le joug est brisé, la fièvre est passée; il est temps que la vérité règne, pure, sans nuages, dégagée de l’exagération de la licence, comme des entraves de la convention. Le retour à la vérité est la mission de ces deux jeunes filles. Qu'elles l'accomplissent! qu’elles suivent leur chemin ! Il ne m'appartient malheureusement pas de les suivre, mais je puis du moins les regarder partir et boire à leur santé le coup de l’étrier.
Tout en rêvant ainsi, je suis allé au concert, et, comme il faut toujours qu’un rimeur rime ses pensées, j’ai fait, tant bien que mal, ces strophes :
Ainsi donc, quoi qu’on dise, elle ne tarit pas,
La source immortelle et féconde
Que le coursier divin fit jaillir sous ses pas.
Elle existe toujours, cette sève du monde,
Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas!
A quoi nous servent donc tant de luttes frivoles,
Tant d’efforts toujours vains et toujours renaissants?
Un chaos si pompeux d’inutiles paroles,
Et tant de marteaux impuissants,
Frappant les anciennes idoles?
Discourons sur les arts, faisons les connaisseurs;
Nous auroL S beau changer d’erreurs
Comme un libertin de maîtresse ;
Les lilas au printemps seront toujours en fleurs,
Et les arts immortels rajeuniront sans cesse.
Discutons nos travers, nos rêves et nos goûts, Comparons à loisir le moderne et l’antique,
Et ferraillons sous ces drapeaux jaloux.
Quand nous serons au bout de notre rhétorique,
Deux enfants nés d’hier en sauront plus que nous.
O jeunes cœurs remplis d’antique poésie,
Soyez les bienvenus, enfants aimés des dieux!
Vous avez le même âge et le même génie.
La douce clarté soit bénie
Que vous ramenez dans nos yeux !
Allez, que le bonheur vous suive!
Ce n’est pas du hasard un caprice inconstant Qui vous fit naître au même instant.
Votre mère ici-bas, c’est la Muse attentive,
Qui sur le feu sacré veille éternellement.
Obéissez sans crainte au dieu qui vous inspire,
Ignorez, s’il se peut, que nous parlons de vous.
Ces plaintes, ces accords, ces pleurs, ce frais sourire, Tous vos trésors, donnez-les-nous :
Chantez, enfants, laissez-nous dire1.
1er janvier 1839.