‹ Melanges de litteratureChapitre 13 sur 22 · MADEMOISELLE PAULINE GARCIA1 AU TUÉ ATT( E-TT AL 1EN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE PAULINE GARCIA1 AU TUÉ ATT( E-TT AL 1EN

Je me félicite d’avoir attendu pour essayer de dire quelques mots sur les débuts de Mlle Garcia. Il est vrai qu’en venant si tard je n’ai plus rien à apprendre à personne, et qu’aujourd’hui le public n’a que faire de mon avis ; raison de plus pour que je le lui donne, car ainsi ce que je pourrai dire ne sera pas, Dieu merci, de la critique, et je n’aurai pas de verdict à prononcer en une heure sur un avenir plein d’années. Mon opinion ne sera pas un jugement, mais une causerie, si l’on veut, comme celle du foyer pendant un entr’acte.

Les juges les plus sévères ont reconnu à Mlle Garcia une voix magnifique, d’une étendue extraordinaire, une méthode parfaite, une facilité charmante,

un talent dramatique plein de force, d’imagination et de vérité. On pourrait, à la rigueur, s’en tenir là, et un pareil éloge suffirait à une cantatrice consommée. Cependant cet éloge s’adresse à une jeune fille de dix-huit ans, qui n’a paru que six fois sur notre scène. Le rôle qu’elle a abordé le premier, celui de Desdémone, est un des plus difficiles du Théâtre-Italien : c’est peut-être le plus difficile. Il faut y être cantatrice et tragédienne, être émue et songer à soi, non seulement exécuter la musique la plus compliquée et la plus fatigante, mais animer cette musique, toucher le cœur avec des fioritures diaboliques, rendre Rossini et Shakspeare. Ajoutez à cela qu’il faut lutter contre les plus dangereux souvenirs, celui de la Malibran, de la Pasta. — Sortir triomphante d’une pareille épreuve, dès le premier jour, sans hésitation, ce n’est pas peu de chose. Mlle Garcia aura fort à faire si ce ne sont que des promesses ; elle débute comme bien d’autres voudraient finir.

Je n’ignore pas que le chapitre des restrictions est une nécessité à laquelle il faut satisfaire. Notre charité chrétienne ne saurait admettre un éloge sans restriction. Je suis là-dessus aussi savant qu’un autre, et j’ai très savamment remarqué que, M110 Garcia étant fort jeune, sa voix n’est pas aussi assurée ni aussi développée qu’elle le deviendra probablement un jour, quand elle sera plus âgée. J’ai remarqué de même que, n’ayant joué que fort rarement, elle n’a pas autant d’habitude de la scène

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qu’elle pourra en acquérir lorsqu’elle aura plus d’expérience. J’ai fait encore bien d’autres remarques tout aussi profondes; mais je demande la permission de ne pas disputer sur le présent quand l’avenir me semble clair, et de ne pas compter les plumes qui tombent au premier coup d’aile d’un oiseau qui s’envole.

Certes, c’est toujours un spectacle touchant, et qui dispose à la bienveillance, que l’apparition d’une jeune fille qui se hasarde pour la première fois en public dans une carrière où elle a mis toutes ses espérances. Mais, quand on sait d’avance quelle est cette jeune fille, quand on la connaît, comme nous connaissons tous Mlle Garcia, pour une personne remplie de talents, de mérite et de modestie, chez qui une excellente éducation a fécondé la plus riche nature, ce spectacle alors fait plus que de toucher, il commande le respect, et éveille en même temps la plus vive sollicitude. La première représentation d ''Otello avait attiré à l’Odéon ce qu’on appelle tout Paris; lorsque, sur la ritournelle mélancolique de l’air d 'Elisabeth, Mlle Garcia est entrée en scène, il y a eu d’abord dans la salle un moment de silence. La jeune artiste était émue, elle hésitait; mais, avant qu’elle eût ouvert la bouche, des applaudissements unanimes font saluée de toutes parts. Était-ce la mémoire de la sœur que nous avons tant aimée? N’était-ce qu’un généreux accueil fait à une débutante qui tremblait? Personne, peut-être, ne s’en rendait compte. Chacun des premiers sons, encore

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voilés par l’émotion, qui sortirent des lèvres de Pauline Garcia, furent, pour ainsi dire, recueillis par la foule, et suivis d’un murmure flatteur. A la première difficulté qui se présenta dans le chant, le courage lui revint tout à coup; les applaudissements recommencèrent, et, en un quart d’heure, une belle destinée fut ouverte; ce fut une noble chose qui fait honneur à tous.

On ne saurait trop louer YOtello de Rossini; je ne sais pas s’il passera de mode, car la mode en musique est effrayante. Il n’y a pas d’art plus périssable au monde, et on peut lui appliquer, mieux qu’à la peinture, ce vers de Dante :

Muta nome perche muta lato1.

Quoi qu’il en soit, pour nous, qui sommes de notre temps, l’opéra d'Otello est un chef-d’œuvre. Je ne parle pas, bien entendu, du libretto. Il est même curieux de voir jusqu’à quel point on a pu si peu et si mal faire avec une pièce de Shakspeare. Mais quelle puissance dans le génie qui a su écrire un duo sublime sur ces quatre méchantes rimes :

No più crudele un’ anima

No, che giammai si vide! etc.

Je ne sais même pas si c’est de l’italien.

L’Othellode Rossini n’est pas celui de Shakspeare. Dans la tragédie anglaise, maîtresse tragédie s’il en

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fut, la passion humaine conduit tout. Othello, brave, ouvert, généreux, est le jouet d’un traître subalterne qui l'empoisonne lentement. L’angélique pureté de Desdémone lutte, par sa seule douceur, contre tous les efforts d’Iago. Othello écoute, souffre, hésite, maltraite sa femme, puis fond en larmes; il succombe enfin, dit à la fois adieu à la gloire et au bonheur, et frappe. Dans l’opéra, une fatalité terrible, inexorable, domine. Depuis le moment où l’action commence jusqu’à celui ou elle s'achève, la victime est dévouée. La musique respire constamment la plus sombre mélancolie ; en dépit des roulades, des fanfares et des concetti chantés qui s’y trouvent, tous les motifs sont tristement frères : tous s’appellent, s’enchaînent, de plus en plus sombres, jusqu’au dernier, celui qui annonce l’arrivée de la mort dans la chambre nuptiale, et qui semble le chœur invisible des démons qui poussent au meurtre. L’Othello de 'Shakspeare est le portrait vivant de la jalousie, une effrayante dissection sur le cœur de l'homme ; celui de Rossini n’est que la triste histoire d’une enfant calomniée qui meurt innocente.

Personne, je crois, n’a mieux compris que Mlle Garcia le rôle de Desdémone, et il est à propos de remarquer ici la différence qui existe entre les deux sœurs. La Malibran jouait Desdémone en Vénitienne et en héroïne; l’amour, la colère, la terreur, tout en elle était expansif; sa mélancolie même était énergique, et la romance du Saule éclatait sur ses lèvres

comme un long sanglot. On eût dit qu'elle mettait en action ce mot d’Othello débarquant et embrassant sa femme : « O ma belle guerrière ! » et cette fière parole devait plaire, en effet, à son ardent génie. Pauline Garcia, qui, du reste, n’a pu voir jouer sa sœur qu’un petit nombre de fois, a imprimé au rôle entier un grand caractère de douceur et de résignation. Ses gestes craintifs, modérés, trahissent à peine le trouble qu’elle éprouve. Son inquiétude et le pressentiment secret de sa destinée, pressentiment qui ne la quitte pas, ne se révèlent que par des regards tristes et suppliants, par de tendres plaintes, par de doux efforts pour ressaisir la vie. Ce n’est plus la belle guerrière, c’est une jeune fille qui aime naïvement, qui voudrait qu’on lui pardonnât son amour, qui pleure dans les bras de son père au moment même où il va la maudire, et qui n’a de courage qu’à l’instant de la mort; en un mot, pour citer encore Shakspeare, c’est d’un bout à l’autre de la pièce « une excellente créature (1) ».

Un trait particulier pourra rendre plus sensible la différence dont je parle.

Au second acte, lorsque Othello est sorti pour se battre, Desdémone, restée seule, interroge le chœur sur le sort de son époux. « Il vit, » répond le chœur. On sait avec quelle vivacité la Malibran jouait cette

(1) Excellent wretch ! perdition catch my soûl,

But I do love thee ! {Othello.)

(Note de l'auteur.)

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scène ; le cri de joie qu'elle poussait était irrésistible, et électrisait la salle entière. Mlle Garcia rend cette situation tout autrement, et arrive à l’effet par un moyen contraire. A peine s’est-elle livrée à l’espérance qu’elle se retourne, aperçoit son père qui entre, et reste frappée de terreur : c’est par ce contraste puissant et plein de vérité qu’elle se fait applaudir, en sorte que l’émotion du spectateur, au lieu de porter sur un éclair de joie, se fixe sur une impression douloureuse. Je ne prétends pas décider laquelle des deux sœurs a raison, et je crois qu’elles l’ont toutes deux; je ne veux que signaler une nuance remarquable.

La pièce italienne, à proprement parler, ne commence qu’à la fin du premier acte. Mlle Garcia a joué ce finale avec une grâce et une retenue parfaites ; son attitude soumise près de son père, les regards détournés qu’elle ose à peine jeter sur Othello, la crainte mortelle qui l’agite, tout a été profondément senti et pudiquement exprimé. Dans ce beau chœur dont on n’entend qu’un mot : la dolce speme (et ce seul mot suffit, tant cette langue est charmante), elle a chanté avec une admirable tristesse.

Au second acte, elle a un peu manqué, pendant la première scène, de cette habitude du théâtre dont il était question tout à l’heure. Je crois que Rubini \ pour se soustraire à ses demandes, a été obligé de chercher un abri jusque dans la coulisse. Le moment où elle tombe à terre, repoussée par Othello, a semblé pénible à quelques personnes. Pourquoi cette

chute? Il y avait là, autrefois, un fauteuil, et le libretto dit seulement que Desdémone s’évanouit. Si je fais cette remarque, ce n’est pas que j’y attache grande importance, mais ces grands mouvements scéniques, ces coups de théâtre précipités, sont tellement à la mode aujourd’hui, que je crois qu’il faut en être sobre. La Malibran en usait souvent, il est vrai; elle tombait, et toujours très bien. Mais aujourd’hui, les actrices du boulevard ont aussi appris à tomber, et Mlle Garcia, plus que toute autre, me paraît capable de montrer que, si on peut réussir avec de tels moyens, on peut aussi s’en abstenir.

L’air Se il p cidre m'abbandonae st un morceau des plus bizarres ; c’est un mélange des phrases les plus contournées. La situation force l’actrice à être aussi touchante que possible, et en même temps, à peine a-t-elle dit les premières notes, que la vocalise l’entraîne et la jette dans un déluge de fioritures ; mais, à cause de sa bizarrerie même, cet air peut servir de pierre de touche pour juger une cantatrice ; si elle n’est pas à la hauteur de la situation, on s’en aperçoit sur-le-champ. Que de fois n’avons-nous pas vu de belles personnes, pleines de bonne volonté, lancer hardiment les premières mesures d’une voix si émue, qu’on croyait qu’elles sentaient quelque chose et qu’elles allaient faire pleurer, puis s’arrêter là tout à coup, reprendre haleine tranquillement et se mettre à jouer de la flûte! Quand la phrase simple arrive, on est à l’opéra; mais, dès que la difficulté se présente, on est au concert.

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L’émotion retombe en triples croches, comme une fusée en étincelles. Mlle Garcia, dans cet air, n’a rien laissé à désirer. Les difficultés, loin de l’affaiblir, semblaient l’animer. Sa voix, qui, comme on sait, a deux octaves et demie, mélange rare du soprano et du contralto, s’est développée avec la plus grande liberté. Elle a su donner l’accent de la douleur aux traits les plus hardis et les plus périlleux. Le parterre a applaudi les roulades avec transports, et il avait raison ; la principale a ému tout le monde; pour ma part, je recommande, à ceux qui savent comprendre, la manière dont Mlle Garcia prononce le premiers vers :

L’error, l’error d’un infelice.

Dans la lenteur qu’elle met à s’agenouiller, dans la façon dont le geste suit la voix, dans ses mains tremblantes qui se joignent d’abord, puis qui retombent quand le genou plie, il y a une gradation singulière, tout instinctive, que l’artiste n’a certainement pas calculée, et qui suit merveilleusement la musique; on croira peut-être que je cherche une finesse; tout au contraire, rien n’est plus simple, et c’est de ces simples choses que vit la poésie.

Si je voulais suivre pas à pas, jusqu’au bout, Mlle Garcia dans le troisième acte, cet article n’aurait pas de fin. Rossini a semé dans ses récitatifs une telle profusion de beautés, qu’il n’y a pas une seule phrase qui ne vaille la peine de s’y

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arrêter. Ces récitatifs, d’autre part, ont été rendus de tant de façons, on les a si souvent étudiés et commentés, qu'il n’y a plus moyen d’en rien dire de nouveau. Il faut cependant noter certains mots auxquels la jeune artiste a donné un accent qui lui est propre : l’adieu à son amie, Il baccio estremo, la phrase presque parlée qu’elle adresse à Othello quand elle s’éveille, le moment de colère et d’indignation contre Iago, et surtout le cri plein de fierté, intrepida mono , ces passages ont été exprimés d’une manière neuve et originale, c’est pourquoi je les cite. Les autres ont été plus ou moins heureusement exécutés, mais dans un sens conforme à la tradition.

Il me reste à parler de la romance. On a dit que Mlle Garcia, dans cet air, avait surpassé la Malibran. C’est beaucoup dire et aller bien vite. On ne surpasse pas la perfection. Chacun la cherche suivant ses facultés, et un bien petit nombre peut l’atteindre; mais, entre ces intelligences privilégiées, auxquelles il est donné de temps en temps de toucher à la suprême beauté, je ne peux pas comprendre qu’on établisse des comparaisons. Quiconque a des sens, et écoute, a le droit de dire : « Je préfère ceci, » mais il n’a jamais le droit de dire : « Ceci vaut mieux. » Quand donc en viendra-t-on, à Paris, à ne plus mêler le blâme à l’éloge, et à dire le bien sans médire?

Je cherche à peindre l’impression qu’a produite sur moi cette romance, et je ne trouve rien qui

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l’exprime, car je ne puis me résoudre à la détailler. Dirai-je comment Mlle Garcia tenait sa harpe, qu’elle a fait au second couplet un arpège de deux octaves? La romance du Saule est la poésie même; c’est l’inspiration la plus élevée d’un des plus grands maîtres qui aient existé; on ne rend pas plus ou moins bien de pareils airs; on les rend tout à fait ou pas du tout. La Malibran chantait le Saule; Pauline Garcia l’a chanté.

En vérité, quand on pense au travail infini que doit coûter à l’artiste la composition d’un rôle, il y a de quoi effrayer. Que d’études, d’efforts, de calculs ! quelle dépense d’intelligence et de force pour nous donner trois heures de distraction, à nous qui sortons de table et qui daignons payer ! Il est vrai qu’à l’Odéon tout le monde ne daigne pas jouer. Rubini, par exemple, soit dit en passant, avec son admirable talent, est un chanteur divin, mais un acteur par trop paresseux. Je le lui pardonnerais de bon cœur si je n’avais pas vu la Lucia\ Pourquoi, quand on peut jouer ainsi pendant un quart d’heure, ne pas jouer plus souvent? Duprez chante comme un lion, et Rubini joue comme un rossignol.

MUe Garcia est entrée de prime abord et hardiment dans la vraie route. Comme son père et comme sa sœur, elle possède la rare faculté de puiser l’inspiration tragique dans l’inspiration musicale. Ce serait peut-être une étude curieuse que de rechercher jusqu’à quel point ces deux muses peuvent s’allier, où commence leur union et où elle finit; car, il ne

faut pas s’y tromper, elles ne peuvent être constamment unies. Diderot, dans le Neveu de Rameau , a dit, je crois, le premier, une chose qui me semble parfaitement fausse. Il a prétendu que la musique n’était que la déclamation exagérée, en sorte que, si l’on comparait la déclamation à une ligne droite, à un thyrse, je suppose, la musique tournerait à l’entour en l’enveloppant à peu près comme un pampre ou une branche de lierre. C’est une ingénieuse absurdité. La déclamation, c’est la parole, et la musique, c’est la pensée pure. L’opéra d'Otello, comme bien d’autres, le prouverait. Rien n’est assurément plus dramatique et (en prenant le mot en bonne part) plus déclamatoire que la majeure partie de cet opéra. Mais, quand le souffle musical arrive, voyez comme tout s’efface devant lui ! Y a-t-il vestige de déclamation dans la romance? Si la mélodie enveloppe alors la parole, ce n’est pas comme un lierre qui s’attache à elle, mais comme un nuage léger qui l’enlève et qui l’emporte dans les cieux.

Que deviendra maintenant Pauline Garcia ? Personne ne doute de son avenir ; son succès est certain, il est constaté; elle ne peut, quoi qu’elle fasse, que s’élever plus haut. Mais que fera-t-elle ? La garderons-nous ? Ira-t-elle, comme sa sœur, se montrer en Allemagne, en Angleterre, en Italie? Quelques poignées de louis de plus ou de moins lui feront-elles courir le monde? Cherchera-t-elle sa gloire ailleurs, ou saurons-nous la lui donner? Qu’est-ce, à tout prendre, qu’une réputation? Qui

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la fait et qui en décide? Voilà ce que je me disais l’autre soir en venant de voir Otello, après avoir assisté à ce triomphe, après avoir vu dans la salle bien des visages émus, bien des yeux humides ; et j’en demande pardon au parterre, qui avait battu des mains si bravement, ce n’est pas à lui que cette question s’adressait. Je vous en demande pardon aussi, belle dame des avant-scènes, qui rêvez si bien aux airs que vous aimez, qui frappez quelquefois dans vos gants, et qui, lorsque le cœur vous bat aux accents du génie, lui jetez si noblement vos bouquets parfumés. Ce n’était pas non plus à vous que j’avais affaire, et encore moins à vous, subtils connaisseurs, honnêtes gens qui savez tout, et que par conséquent rien n’amuse ! Je pensais à l’étudiant, à l’artiste, à celui qui n’a, comme on dit, qu’un cœur et peu d’argent comptant, à celui qui vient là une fois par extraordinaire, un dimanche, et qui ne perd pas un mot de la pièce; à celui pour qui les purs exercices de l’intelligence sont une jouissance cordiale et salutaire ; qui a besoin de voir du bon et du beau, et d’en pleurer, afin d’avoir du courage en rentrant et de travailler gaiement le lendemain ; à celui enfin qui aimait la sœur aînée, et qui sait le prix de la vérité.

1er novembre 1839.

La ville était au pillage.

Je pénétrai dans une église au coucher du soleil, le jour où le canon cessa de se faire entendre. Je cherchais un endroit où je pusse me délasser, me sentant très abattu; ainsi, jugeant, par le silence qui régnait dans la nef, que l’église était déserte, je m’avançai précipitamment.

Tu le sais, Henri, ce n’est pas pour moi que sont faites les lâches terreurs dont au premier abord sont saisis ces hommes... Mais pourquoi te parler d’eux? Ni la triste solennité des monuments, ni l’obscurité de la nuit n’agissent sur ton âme; ce monde invisible que le vulgaire entrevoit dans les ténèbres n’est qu’un songe à tes yeux, ô mon ami! — Je marchai sous les profondeurs des voûtes, et ne m’arrêtai qu’à une petite chapelle qui me sem-

blait favorable à mon dessein ; car, dans ce moment, le besoin de repos se faisait sentir avec force. A tout instant je fermais les yeux malgré moi. Toutefois mon sang se ralluma à la vue d’une certaine toile que j’aperçus.

« Périssez, périssez, misérables ornements, fils des temps qui ne sont plus! Écroule-toi, édifice vermoulu des superstitions; le soleil qui meurt t’emporte avec lui, celui qui naîtra demain refusera de t’éclairer. » Ainsi m’écriai-je dans ma fureur, tandis qu’au moyen d’une épée que j’avais à la main je précipitais à terre un tableau à demi brisé! Les signes consacrés étaient épars sur les dalles, mais la colère qui me transportait était parvenue à son comble.

Cependant, lorsque le démon fut apaisé, je demeurai frappé d’étonnement d’avoir ainsi agi, seul et sans aucun motif. Le jour, qui pénétrait faiblement à travers les vitraux peints de diverses couleurs, s’enfuyait avec rapidité. Appuyé sur un pilier qui servait de soutien à la voûte, je résolus d’attendre le sommeil.

Peu à peu le sang se calma; cette espèce d’engourdissement qui précède la perte de la réflexion s’empara de mon être; les objets, déjà incertains, parurent flotter dans l’espace. En ce moment, ma tète s’abaissa naturellement vers la terre, et mes regards, à demi voilés, se portèrent sur le tableau étendu devant moi... J’ignore combien de temps je demeurai les yeux ainsi fixés sur cette toile où je ne distin-

guais rien; comment l’attention se réveilla peu à peu avant de s’éteindre entièrement, c’est ce que je ne puis non plus m’expliquer.

Une large ouverture avait séparé la toile du cadre, et plusieurs coups d’épée l’avaient fendue. Cependant un dernier rayon de soleil qui glissa sur la surface, et qui fut peut-être cause de la réflexion que je fis, me montra que le sujet traité par l’artiste était un Noli me tangeve 1 . C’était évidemment l’ouvrage d’un Romain; mais je crus reconnaître qu’il n’était pas du bon temps, bien qu’il fût assez ancien, à en juger par la manière dont les parties obscures s’étaient rembrunies. Une certaine affectation de vigueur, et comme une recherche apprêtée du grandiose, annonçaient en même temps que le peintre n’était pas éloigné de cette école qui voulut puiser aux deux sources. La tête du Christ attira d’abord mes regards, et je ne fus pas longtemps à me convaincre qu’elle était l’œuvre d’un génie original et novateur. Les linéaments n’en étaient pas très déliés et ne cherchaient même pas à imiter sous ce rapport les compositions délicates de Raphaël; mais un sentiment de tristesse profond me parut y dominer. Comme je te l’ai dit, le peintre avait puisé aux deux sources; ainsi, les draperies annonçaient le style de Rome, tandis que sur les traits du visage il avait fait flotter les ombres du Vinci; et tout le reste dans ce goût... Mais pourquoi t’en dirais-je davantage sur ce sujet? Il te suffira de savoir qu’insensiblement le sommeil reprit son empire, et que je tombai tout

à fait sans connaissance. Mais, chose assez singulière, il me semblait en dormant que j’étais resté les yeux ouverts, et que je n’avais pas cessé de les fixer sur le tableau, en sorte que, par une réflexion machinale, je continuai de l’examiner. Rien ne se fît sentir pendant les premiers moments ; mais, peu à peu (probablement le sommeil devenant plus profond), je crus voir de nouveau la lumière éclairer la surface polie de la toile. Alors je pus plonger avidement jusque dans l’âme des personnages : de grandes beautés se révélèrent à moi, et un certain regard que l’artiste avait su donner à son Christ me ravit par-dessus tout. 11 était debout et étendait une main de mon côté, tandis que de l’autre il retenait les plis de son manteau ; la suppliante était immobile à ses pieds. Il me sembla tout à coup que les traits de son visage s’éclairaient bien plus que tout le reste du tableau, qui demeurait dans les ténèbres ; et bientôt toute sa personne devint si lumineuse que je crus qu’elle était sortie de sa prison de bois. Poussé par une force invisible, je m’avançai vers lui et je touchai sa main; elle saisit doucement la mienne, et aussitôt une mélancolie profonde, semblable à celle qu’il éprouvait, me pénétra jusqu’au cœur. Quel sentiment de pitié et de douleur m’inspiraient les blessures terribles dont son corps était diapré! Il me les fit toucher avec un sourire, et le sang vermeil qui en dégouttait sur ses membres plus blancs quel’ ivoire commença à rougir la terre. Alors une partie de mon propre sang voulut s’élancer de mon cœur et se mê*-

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1er au sien ; un second mouvement me rapprocha de lui. « Jésus ! Jésus! m’écriai-je, sommes-nous frères? Oui, tu es sorti comme moi des entrailles d’une femme... » Un sourire plus doux et plus triste encore que le premier fut sa seule réponse; un inexprimable regret me saisit. « T’aurais-je méconnu? » Une étincelle électrique qui s’échappa de sa main me traversa rapidement. Ainsi consterné, je retombai dans les ténèbres ; alors sa voix se fit entendre à mon oreille : « Méconnu!... non pas par toi... Si le prix des souffrances est éternel... si la vie de l’homme est le sang de ses veines... songe à la nuit du Golgotha...

— Oui! m’écriai-je d’une voix étouffée; ô nuit! ô nuit terrible où tu vis qu’il fallait mourir! Et s’il est vrai que le doute... »

Je m’éveillai en prononçant ces paroles. Elles retentissaient encore de tous côtés sous les voûtes profondes qui m’entouraient ; ainsi le souvenir de cette vision resta gravé dans mon esprit.

« Hommes, méprisables créatures, pensai-je, tandis qu’enveloppant sous mon manteau l’image terrible, je m’éloignais lentement, c’est votre souffle empoisonné qui a détruit et annulé l’ouvrage de cette créature céleste. Même en voulant le servir, c’est vous qui l’avez renversé. Du trône radieux où il s’était assis à la droite de son père, vous l’avez précipité sur la fange où s’agitent les ombres humaines. Gomment le plus précieux des métaux estil devenu plus vil que le plomb1 ? Des milliers d’an-

ges tombent des plaines célestes; c’en est fait, ô Christ! ton ouvrage est détruit.

« Ainsi le sang des martyrs qui s’est séché dans les flammes, tant de soupirs, tant de plaintes, tant de larmes, tout est perdu ! Qui oserait placer la première pierre d’un autre édifice sur les ruines de celui-ci? Tout est perdu pour l’éternité!

« La superstition, cette vieille chaîne si souvent redorée qui traînait les peuples derrière le char des souverains, s’est brisée tout à coup. L’homme ne veut plus pour guide que ces lois indestructibles jetées dans le monde comme des semences divines, et plus vieilles que lui. O Christ ! ô Christ! quelle main cependant, même après avoir détruit tes oeuvres, osera s’avancer jusqu’à toi? Qui t’arrachera l’auréole de feu achetée au prix de la couronne d’épines? Lorsque, debout sur les confins de deux siècles, et rejetant les débris corrompus du vieil univers, tu rajeunissais la face du monde, as-tu jamais pensé qu’un jour... O céleste imposteur ! quand on cessera de t’appeler le premier des dieux, quel rang te restera parmi les hommes? »

Ainsi réfléchissant, je regagnai ma demeure; mais la même pensée ne cessa point de me poursuivre.

Méconnu!... murmurait à mon oreille la voix harmonieuse... Lorsque je revis cette toile, mes larmes coulèrent malgré moi !

« Que l’être dont la raison se révolta le plus souvent contre la superstition humaine pleure donc sur ta chute, ô Christ! que ses larmes se mêlent à

celles de ta mère au pied de la croix sanglante!

« Ta mère!... Elle ne voulut point croire à ta divinité; elle rejetait le Dieu qui la privait de son fils. N’est-ce pas le fils du charpentier Joseph? disaitelle, et voilà ses frères... Et cependant tu marchais, tu t’avançais sur le sable des mers ; et les pêcheurs suivaient la trace de tes pas.

« Mais, lorsque tu t’arrêtas sur la montagne, et que tu vis qu’un peuple te suivait, quelles paroles sortirent de ta bouche! La foule y répondit en t’appelant roi. — Roi! pensas-tu, non pas, mais Dieu. — Il en fallait un au monde; et jusqu’à toi, que d’insensés avaient essayé de mettre des idoles sur les autels déserts! Pieds nus, tu montas sur les trépieds d’or, et tu donnas un Dieu pauvre à cet univers gorgé de richesses. G Christ! le vieil Olympe en tressaillit au Capitole * tu vis que ton manteau de bure ne te garantissait pas des pierres de Jérusalem; tu découvris ta poitrine, et, lorsque de larges blessures l’eurent ouverte, tu montas sur la croix.

« Mais là... mais là... oh! si au fond de ton âme, si dans les derniers et secrets replis de ta pensée, le Doute, le Doute terrible... si toi-même tu ne croyais pas à cette immortalité que tu prêchais ; si l’homme, l’homme criait alors en toi!... Et pas un être au monde ne savait ta pensée... Jamais, lorsque tu marchais sur cette terre, ignorant si tu serais tout ou rien, tu ne versas dans une âme humaine ce qui accablait ton âme divine... Et dans cette nuit des Oliviers, oh! devant qui t’agenouillas-tu?

Qui l’a su? qui le saura jamais?... quoi! pas un être!... »

A cette parole je m’arrêtai. La voix harmonieuse avait glissé dans les airs , une douce mélodie se fît sentir à mon oreille, et j’entendis chuchoter : Maria Magdalenai !

T. VIII

FAIRE SANS DIRE

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