Publié dans la Revue contemporaine (15 août
sorte derrière le théâtre. L'usage qui voulait que dans les représentations tragiques les personnages des femmes fussent joués par les hommes peut être considéré comme une espèce de symbole de leur condition réelle, et bien plus juste qu'on n'ose le dire. On ne s'aperçoit guère de leur existence que par les railleries dont elles sont l'objet. Les poètes athéniens leur font rarement honneur et ne chantent que les viriles vertus de quelques héroïnes antiques ; les historiens, dans le récit des scènes les plus émouvantes, en font à peine mention , pendant que les philosophes, dans leurs subtiles théories sur l'amour, démontrent doctement que l'on peut se passer d'elles. Cependant ce peuple si naturellement artiste n'a pas été insensible à la beauté, et les statues qui peuplent nos musées témoignent assez que les Grecs savaient admirer la grâce féminine. La statuaire seule, par cela qu'elle ne s'occupe que des formes et ne va pas jusqu'il l'àme, ne les a pas dédaignées. Mais ces modèles d'élégance qui méritaient d'orner les frises du Parthénon, ces femmes et ces jeunes fdles qui s'avançaient d'un pas si noble et si léger sur les murs d'un temple, en formant de gracieuses processions, une fois les chœurs rompus, elles rentraient dans l'ombre du fover domestique. Elles n'avaient charmé que les yeux des artistes, sans obtenir le respect des citoyens. Leur beauté paraissait
diffne de limmoi-tiilité, leur caractère et leur esprit dignes à peine de l'épigramme.
Ce serait une entreprise aussi longue que délicate de marquer tous les changements qui se sont accomplis dans la condition des femmes grecques depuis Homère jusqu'à Plutarque, et de montrer quel fut leur caractère et leur sort chez les difl'ércnts peuples de la Grèce. La diversité des races, des mœurs, des institutions, suffit pour expliquer leur destinée diverse. Tout le monde sait qu'une Spartiate ne ressemble pas à une Athénienne. Aussi voulons-nous simplement recueillir quelques témoignages, qui nous permettent de juger en général l'éducation qu'elles recevaient, et constater le lent progrès de leur culture littéraire et morale.
A mesure qu'on remonte davantage le cours des siècles, et plus on s'éloigne de l'époque où la civilisation grecque jeta le plus vif éclat, plus la destinée des femmes parait digne et honorable. Dans les âges primitifs, où les mœurs étaient souvent grossières et brutales, elles sont respectées, tandis que dans la société la plus élégante, où les arts et les lettres avaient adouci les caractères, elles sont négligées et couvertes d'ignominie. Quoi de plus poétique qu'une héroïne d'Homère, quoi de plus vulgaire qu'une Athénienne au temps de Périclès? Qu'on interroge Euripide, il ne pourra pas s'empêcher
de nous dire, au milieu même de ses plus touchantes tragédies, ce qu'il pense de ses contemporaines. Que d'Euripide on remonte à Sophocle, puis à Eschyle, puis à Pindarc, en se rapprochant toujours davantage des origines de l'histoire, et l'on verra que la femme s'agrandit, jusqu'à ce qu'elle atteigne enfin cette noblesse incomparable dont Homère l'a revêtue.
Qu'on se rappelle un instant cette noble condition des femmes dans les poèmes d'Homère. Combien elle est intéressante et fait honneur à la naïve délicatesse des premiers âges! Dans VOdijssée et dans \ Iliade, elles ne sont point renfermées au fond d'un gynécée; elles jouissent d'une certaine indépendance, qui assure leur dignité, et n'obéissent qu'aux lois de cette décence primitive qui donne un charme singulier aux mœurs de ces sociétés à demi barbares. Nous les voyons paraître dans les rues, sur les remparts, au milieu des guerriers, où leur apparition ne cause aucun étonncment et n'excite que le respect. Quand Hector, quittant le champ de bataille pour aller offrir aux dieux des j^rières et des sacrifices, rentre dans la ville de Troie, il court à l'appartement d'Andromaque ; elle était sortie accompagnée de la nourrice de son fils Astyanax. C'est dans la rue qu'elle rencontre son époux et qu'elle lui fait ces adieux touchants dans les plus beaux vers qu'on ait peut-être prêtés à une épouse.
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Pénélope, renfermée clans sa chambre, où elle pleure Ulvsse depuis tant d années, ne craint pas de descendre dans la salle du festin, où la troupe des prétendants se livre à d'insolentes joies. Personne ne l'insulte, on se tait en sa présence, on admire la beauté de cette veuve trop désolée; mais les éclats d'une ivresse tumultueuse ne se font entendre que lorsqu'elle s'est retirée. Est-il besoin de parler de 1 aimable liberté accordée à Nausicaa et à ses compagnes? Qui ne se rappelle cette scène aussi morale que poétique, qui prouve que les jeunes filles mêmes n'étaient point 1 objet d'une défiance injurieuse? Les femmes de V Iliade sont les dignes compagnes des héros ; elles paraissent au conseil, elles encourao-ent les o-uerriers, elles réprimandent les lâches; et pendant que les hommes défendent leur patrie, elles s'associent à leurs exploits par leurs vœux et leurs pensées, en implorant dans les temples la protection des dieux.
Pour bien comprendre le rôle important que les femmes ont joué dans la société homérique, il sulfit de voir quel est le sujet de VIliade et de V Odyssée. C'est Hélène qui cause la perte de Troie, c'est pour la reconquérir que les Grecs assiègent la ville ; c'est Briséis dont l'enlèvement amène la rupture d'Achille et d'Agamemnon et qui fait naître cette colère fatale dont les mouvements produisent toutes les péripéties du poème. Dans
VOdyssée, qui n'est plus une épopée guerrière, mais une sorte de roman consacré à des aventures merveilleuses et h la peinture de la vie domestique, on voit qu'Ulysse n'est pas l'unique héros et que Pénélope partage les prédilections du poète. Il serait superflu de présenter ici toute une galerie de portraits et d'évoquer tant de figures charmantes, dont la douce présence et les simples passions relèvent cependant la monotonie des scènes héroïques. Pour montrer avec quelle sympathie et quelle déférence Homère a traité les femmes, il suffirait de rappeler Hélène, l'épouse coupable. Cette étrangère qui attire tous les jours sur les familles troyennes tant de malheurs, elle n'est point maudite par les guerriers, elle n'a pas à essuyer d'outrages, elle n'entend point d'amères paroles. Partout on la regarde comme une victime de l'amour ; tous les reproches sont pour Paris, le ravisseur. Le seul Ménélas, l'époux outragé, refuse d'admettre les femmes à la table du festin, comme pour faire sentir à toute la race féminine que la blessure de son honneur n'est point encore guérie. Mais à Troie, Hélène n'est pas méprisée; on admire sa beauté, on oublie sa faute. Priam ne l'accuse jamais, et sans lui faire sentir qu'elle est la cause de la guerre, il la traite avec une sorte de tendresse paternelle et se résigne à la volonté des dieux. Hector lui-même la défend et la protèofe contre les reproches de
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sa mère et de sa sœur, et bien qu'il soutienne tout l'effort des combats et qu il doive y rencontrer un trépas immérité, il ne laisse pas de lui témoigner de la bonté et de lafFection fraternelle. Des esprits timorés pourraient même reprocher à Homère un excès de clémence et une morale trop facile. Sans doute, un poète moderne aurait raison de se montrer plus sévère; tout en se laissant séduire par tant de beauté, il craindrait de témoigner à la belle coupable une admiration trop complaisante; il ne cacherait pas le crime sous la grâce; h côté du pardon il placerait peutêtre l'expiation. Il essaierait enfin de retrouver ces touches délicates, ce tempérament exquis avec lequel Racine a peint l'épouse criminelle de Thésée, dans un chef-d'œuvre de hardiesse et de discrétion, où il a su à la fois intéresser la curiosité mondaine et satisfaire la piété la plus scrupuleuse. Telle ne pouvait pas être la morale d'Homère. Mais s'il est utile de faire cette restriction, il est permis du moins de reconnaître et de louer dans les héros homériques cette douceur et cette bonté qu ils témoignent aux femmes, et quand une Hélène a été l'objet d'une bienveillance si indulgente, quelles marques de respect devaient obtenir une Pénélope et une Andromaque! Aussi voyons-nous partout dans Homère que les femmes, loin d'être opprimées, marchent de pair avec les hommes.
Ce n'est pas uniquement au poète qu'il faut faire honneur de cette tendre sympathie, mais aussi à ces mœurs antiques dont il ne fut que le peintre fidèle. Dans l'Olympe, les déesses partagent avec les dieux la souveraine puissance; dans les palais, les reines jouissent des honneurs de la royauté, et même les esclaves nourries dans la maison, qui ont vu naître et grandir leurs maîtres, sont associées aux joies de la Aimille et recueillent les témoignages d'une affection honorable. Sans doute dans Homère on ne trouve rien de cette adulation mensongère que, dans les sociétés modernes, on appelle la galanterie, et qui n'est souvent que le langage d'un mépris protecteur. Les mœurs dans le vieux poète sont austères et graves; ces femmes, ces reines, ces princesses sont simples et laborieuses; elles sont endurcies à la fatigue, aussi bien qu'au malheur. Mais qu'il y a de grandeur dans cette simplicité, de beauté dans ces mains actives, de pudeur dans cette libre démarche, de noblesse dans leurs paroles, de moralité dans leurs actions ! Comme il y a un art naïf, on rencontre à l'orioine des sociétés une morale naïve. Et de même que l'art des premiers temps confond quelquefois la critique, échappe à l'analyse et laisse loin derrière lui les procédés littéraires inventés avec effort par les siècles polis, la moralité instinctive des âges antiques est quelquefois
plus élevée et plus pure ([ue celle des âges cultivés. Aussi la Grèce, la Grèce des sages et des philosophes, la Grèce de Périclès, aurait pu puiser dans Homère plus d'une leçon morale. Sans doute elle avait vu toutes les merveilles de l'art, elle avait entendu les chefs-d'œuvre de l'éloquence, elle avait pénétré bien des secrets de la philosophie ; mais elle aurait pu apprendre d'un poète à demi barbare comment il faut honorer le iover domestique. Si Platon se croyait le droit de chasser Homère de sa république idéale, parce que ce chantre trop ingénu d une religion superstitieuse avait défiguré l'idée de la divinité , Homère, à son tour, aurait pu faire rougir le philosophe, en comparant la noble condition des femmes dans les temps héroïques à la destinée misérable et souvent honteuse que des moeurs plus raffinées avaient faite aux mères de famille. A ces époques primitives, où la vie est simple, où les besoins sont bornés, les femmes sont honorées parce qu'elles vivent avec les hommes dans une égale ignorance, et que l'extrême simplicité des mœurs n'admet pas, ou du moins efface, toutes les inégalités de l'esprit. Pendant que le guerrier combat et repousse l'ennemi loin de sa maison et de son champ, ou bien encore va chercher la gloire dans les expéditions lointaines, la femme surveille avec vio-ilance les biens de son mari, gouverne les esclaves, élève les
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cnliints. et, malofré loljscurité de son rôle et la modestie de ses services, elle ne laisse pas de soutenir la dignité de la famille. De communs périls ou la douceur d'une sécurité commune resserrent les liens de l'union conjugale, que ne viennent d'ailleurs troubler ni les passions, ni l'ennui. Daus ces laborieuses existences, la quenouille entre les mains de la femme est aussi honornljlc que la lance dans celles du guerrier. Au contraire, chez un peuple cultivé, qui aime les arts et les lettres et qui recherche partout les plaisirs de l'esprit, les femmes ne peuvent, sans déchoir, rester étrangères à la culture générale. Pour être estimées, et même pour obtenir ces éîxards dont leur faiblesse a besoin, léducation est pour elles aussi nécessaire que la vertu. L'histoire de la société athénienne nous en fournit la preuve la plus éclatante.
On ne peut douter que Solon ne se soit proposé dans sa législation de relever le mariage, et qu'en abolissant l'usage des dots, par exemple, il n'ait voulu, comme le déclare Plutarque, fonder l'union des époux sur l'amour et les sentiments désintéressés. Mais, pour assurer l'ordre et la (h'cence publiques, il prit contre les femmes trop de précautions minutieuses, il les enferma dans un cercle étroit de règlements, qui laissent voir que le prudent législateur n'avait point trop bonne opinion de leur pudeur et de leur vertu.
En réglant leurs sacrifices, leur deuil, et jusqu'à leurs voyages, en leur défendant de sortir la nuit autrement que sur un char et à la lueur des torches, en instituant des mag-istrats charo-és de les surveiller, en restreignant enfin de toutes parts leur liberté, il établissait peut-être une bonne police, nécessaire à son époque, mais une police injurieuse. De pareils articles de loi ressemblent à autant d'épigrammes, et s'ils ont pu servir à réprimer des désordres, ils ne donnaient pas aux citoyens l'exemple du respect et de la confiance. Sans doute cette législation ne faisait que confirmer les mœurs et donner raison à l'opinion publique, qui, de tout temps, chez les Athéniens, fut défavorable aux femmes ; mais la loi, par cela qu'elle est fixe et immuable, a pour effet funeste d'éterniser quelquefois les erreurs d'une époque et de consacrer d'antiques préjugés.
Aussi, lors(|ue plus tard les mœurs devinrent de plus en plus libérales, quand la démocratie assura à tous les citoyens une liberté sans limites, et qu'au temps de Périclès les lettres et les arts eurent fait du peuple athénien une des sociétés les plus brillantes que présente l'histoire, les femmes, toujours condamnées par les lois ;i une sorte de réclusion domestique, ne purent profiter des lumières nouvelles, et conservèrent dans un siècle poli l'ignorance et l'inculte simplicité d'un autre âge. Une Athénienne, vivant au fond d'un
o'viiécée, dans la partie la plus retirée de la maison, restait étrangère ;i tout le mouvement de la vie sociale et même aux sentiments, aux plaisirs, à la conversation de son mari. Pendant que les hommes passent leurs journées sur la place publique, écoutent les orateurs, les sophistes, les philosophes, les femmes gardent le foyer et n'osent guère se montrer que dans les cérémonies religieuses. Dans cette démocratie si vive et si turbulente d'Athènes, où les intérêts politiques absorbaient toute la pensée des citoyens, la famille est en quelque sorte oubliée ; les mères et les filles ne paraissent pas même dans les réunions privées, dans les festins et les compagnies. Elles distribuent la tâche à leurs esclaves, président à tous les travaux serviles, et quelquefois les partagent. Plutarque parle d'une statue de Phidias qui représentait Vénus le pied appuyé sur une tortue, emblème poétique qui signifie que la femme ne doit point quitter la maison. Le même auteur ajoute avec une naïveté plaisante « qu elle ne doit parler qu'à son mari ou par son mari, et ne point se fâcher si elle sonne par la langue d'autrui, comme fait le haut-bois ». L'éducation des femmes fut entièrement négligée, et non seulement on leur interdit les grâces de l'esprit, mais encore on leur persuada que le silence était leur plus bel ornement.
Les retenir ainsi dans l'ignorance, loin du
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monde et des entretiens honnêtes, et les livrer à tous les ennuis de l'isolement, c'était abaisser leur caractère et leur donner tous les vices de la servitude. Elles eurent en effet les défauts des esclaves au milieu desquels elles vivaient, et, comme eux, pour se venoer de cette éternelle dépendance, mais trop faibles pour se révolter contre les volontés d'un maître, elles se dédommageaient par la mauvaise grâce de leur obéissance, par de petits larcins, par la gourmandise, ou bien encore par la fierté tracassière de leur vertu. En général, quand des peines rigoureuses et terribles imposent aux femmes la fidélité, le mariage est privé de ces égards et de ces procédés délicats, qui peuvent en adoucir les devoirs : tandis que le mari trop assuré de ses droits ne songe pas à gagner l'affection de sa femme, dont la chasteté lui est garantie par la loi, la femme, de son côté, ne se met pas en peine de plaire à son mari, qui se croit dispensé de la reconnaissance.
Cette servitude domestique des femmes ne manqua pas d'amener dans les mœurs des changements qui aggravèrent encore le mal. La morale offensée se venge toujours d'une iniquité sociale en produisant de nouveaux désordres, et la nature finit par échapper à la tyrannie de la loi et de la coutume. C'est ainsi qu'au siècle de Périclès , quand les lois et les mœurs eurent
abaissé Icpouse athénienne, en lui enlevant la dignité du caractère et les agréments de l'esprit, il séleva dans Athènes une puissance nouvelle, celle des femmes libres, auxquelles on donna le nom o-racieux d'hétaires, c'est-à-dire d'amies. C'étaient des esclaves affranchies, ordinairement des étrangères, qui se donnaient h elles-mêmes l'indépendance refusée aux femmes honnêtes. En dépit des préjugés, elles se firent admirer par leur beauté, leur éducation et quelquefois même par leur éloquence. Pendant que la matrone, invisible et dédaignée, perpétuait la famille et accomplissait tristement ses humbles devoirs, l'hétaire devait à sa liberté de pouvoir attirer tous les regards, captivait les plus illustres personnages, et, en inspirant les orateurs, en dirigeant les hommes d Etat, devenait souvent une puissance politique. On ne rend pas seulement aux hétaïres des hommages intéressés, passagers et clandestins, mais encore on les avoue, on les honore, on les célèbre. Elles sont les arbitres du bon goût, elles cultivent la poésie, la musique, elles conseillent les artistes et discutent avec les philosophes. Il n'entre pas dans notre dessein de peindre ici leurs talents et leurs artifices, qui leur assuraient une sorte d'empire sur la société athénienne; il suffit de prononcer le nom d'Aspasic, de cette Milésienne qui régna sur l'esprit de Périclès, qui fut l'amie de Socrate,
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qui, par ses manières et son langage, éblouit tellement les Athéniens, que des maris, bravant tous les préjugés, ne craignirent pas cle mener leurs femmes chez cette brillante courtisane.
L'histoire cle presque tous les grands hommes d'Athènes est liée à celle des hétaircs. Ce qui faisait leurs succès et leur gloire, ce n'était pas, comme on pourrait le penser, le seul attrait du désordre et de l'inconstance, mais surtout l'ascendant de cette haute culture que rendait plus séduisante encore l'ignorance des Athéniennes. « A voir l'aménité de ces étrangères, s'écriait un poète, il n'est pas étonnant qu'on élève partout des temples à Vénus Hétaire, et nulle part à Vénus Conjugale. » Le grave Démosthène, dans un discours public, disait tout naturellement et sans faire d'épigramme : « Nous avons des épouses pour nous donner des enfants, et des hétaires pour les voluptés de l'àme ». C'était en effet la grâce, l'esprit, l'élégance qu'on honorait en elles, sans excuser pour cela la licence de leurs mœurs. Quand on leur dressait des statues, ce n'était point pour déifier, en quelque sorte, l'impudeur; et il se trompait, le philosophe Cratès, lorsque, passant devant la statue d'or de Phryné, il disait : « Voilà un monument élevé par les Grecs à la luxure )). Non, ce n'est point à la luxure que s'adressait cet hommage, mais à la beauté de la nature humaine et aux ainial^les perfections de
rintclliofence. En véritables artistes, les Grecs commencent toujours par admirer, sans se demander si leur admiration offense la morale.
Aucune histoire ne montre mieux que celle de la Grèce combien liné^ale éducation des hommes et des femmes compromet le mariage. Cette mésalliance des esprits et des âmes produit toujours dans les mœurs d'un peuple des désordres plus ou moins graves, que les lois ne peuvent empêcher et que l'opinion même, quelque sévère qu'on la suppose, finit malheureusement par tolérer. 11 est assez curieux de retrouver au Moven Age, dans une société chrétienne, certaines coutumes qui font penser à celles de la Grèce et qui peuvent expliquer le prodigieux succès des hétaïres. Au temps de la chevalerie, quand les barons féodaux, sans cesse occupés a la guerre, n'étaient pas encore sortis de l'ancienne barbarie, alors que les nobles châtelaines, formées par la lecture des romans, s'étaient élevées à une culture supérieure, il s'établit un usage singulier. Chaque dame fut obligée d'avoir un ami auquel elle donnait son cœur et ses meilleures pensées. Le mari n'avait droit qu à la stricte fidélité. Dans les cours d amour, qui jugeaient toutes les questions litigieuses du sentiment, les femmes, qui seules composaient ces galants tribunaux, écrivaient dans leurs arrêts, comme un principe fondamental de leur jurisprudence, que l'amour ne
peut exister dans le mariage. Elles se firent de leurs grossiers maris la même opinion que les Athéniens s'étaient faite de leurs trop simples femmes. On eut ainsi son chevalier en France, comme en Grèce on avait son hétaire, pour les voluptés de l'àme. Sans avoir lu Démosthène, la dame du Moven Age répétait les paroles du grand orateur et les retournait à son profit. Bien que ces unions spirituelles, épurées par le christianisme et la chevalerie, ne doivent pas être comparées à la licence antique, il est permis de faire remarquer en passant cette instructive analogie.
Cependant le mot de Cratès nous avertit que les hétaïres ne jouissaient pas d'une pure renommée. L'admiration qu'on témoignait à leur beauté et h leurs talents n'excluait pas un certain mépris pour les artifices qui faisaient valoir ces charmants avantages. On n'oubliait pas d'ailleurs qu'elles n'étaient que des étrangères, des affranchies ou des esclaves. Si la liberté de leurs mœurs et de leur langage ne fut point un sujet de scandale, c'est que les anciens ne croyaient pas que la vertu fût compatible avec une condition servilc. L'opinion ne se révoltait pas contre leurs désordres, parce qu'elles étaient en dehors de la loi commune; et l'excès même de cette tolérance est une sorte de condamnation.
Quand on a vu quelle était dans Athènes la condition des femmes légitimes et celle des hé-
taires, on s'étonne moins que les Grecs aient méconnu la dignité de la femme. En effet, ils ne la voyaient jamais revêtue de tous ses attributs, dont l'ensemble et l'harmonie peuvent seuls inspirer un véritable respect. La courtisane paraissait trop libre pour être estimée, l'épouse trop insignifiante pour être honorée. Celle-ci choquait la délicatesse de leur goût, celle-là le sentiment moral. Ainsi trompée par des images incomplètes, la Grèce se fit de la femme une idée fausse, mesquine ou honteuse. De là ce concert de réprobation qui s'élève contre elle dans les ouvrages des moralistes et des poètes. Sans doute il faut faire la part de la malice et de l'esprit, qui dans toutes les littératures ont eu le privilège de Timpertinence envers les femmes. Aujourd'hui encore les romanciers et les poètes comiques ne se font pas scrupule de les maltraiter dans leurs légères fictions. Mais on sent que c'est uniquement pour divertir les lecteurs, pour les amuser par une contre-vérité piquante, pour satisfaire quelquefois un ressentiment personnel, et chacun semble se dire, même en les maudissant :
Si je les haïssais, je ne les fuirais pas.
Dans la Grèce, au contraire, ce mépris est tout à fait naturel et sérieux; on ne se doute pas qu'on puisse avoir pour elles un autre sentiment. Je ne veux point parler d'Aristophane, dont le métier
est de médire; mais Euripide, le tragique, ne manque jamais l'occasion, dans ses plus pathétiques peintures, de couvrir de risée ce qu'il appelle une détestable engeance. Ce poète si avide de popularité n'aurait pas risqué tant d'épigrammes, toujours indiscrètes et souvent brutales, s'il n'avait été sûr de flatter les préjugés des spectateurs. Une satire aussi déplacée dans une tragédie nous permet de juger les Athéniens, comme la galanterie de Racine nous fait connaître la société du xvii" siècle.
La philosophie, loin d'être plus clémente que l'opinion, fut plus insolente encore. Elle ne prit pas la peine d'injurier les femmes, elle les ignora, pour ainsi dire, et n'en tint pas compte dans ses théories sur l'amour. Platon, en élevant l'àme au-dessus de toutes les passions terrestres, en lui assignant comme but suprême la contemplation de la beauté absolue, rompit tous les liens spirituels de la société conjugale. Dans sa haute et périlleuse morale il nia les droits des femmes à l'amour, comme dans sa République il leur interdit les devoirs de la maternité. Elles furent entièrement écartées de son système et en quelque sorte supprimées. Chose singulière! qui montre à quelles révolutions est sujette la philosophie : aujourd'hui, dans nos livres de morale aussi bien que dans nos romans, on démontre et l'on reconnaît d un consentement unanime que les femmes ne sont qu'amour. Comme filles, comme
épouses, comme mères, on vante à l'envl la noblesse, le courage, l'abnégation de leur dévouement; ceux-là mêmes qui sont tentés de leur refuser les grandes qualités de l'intelligence, exaltent celles de leur cœur, et l'on a dit bien des fois, sous une forme ou sous une autre, en vers comme en prose, dans les ouvrages les plus sérieux comme dans les plus frivoles, qu'elles seules savent aimer. Les hommes semblent leur avoir abandonné le domaine de l'amour en se réservant h eux-mêmes celui de la froide raison. En Grèce, c'est précisément d'amour qu'on les juge le plus incapables, et l'on affirme sans scrupule et sans le moindre dessein de faire un paradoxe, que leur àme est trop faible et trop corrompue pour se tenir au-dessus des plus vulgaires sentiments. Rien de plus admirable que la doctrine de Platon, si on la considère comme une aspiration passionnée vers une divine perfection; mais si on l'envisage comme un document historique qui nous révèle les opinions de l'antiquité, il faut reconnaître que jamais plus beau génie n'a fait aux femmes un plus cruel outrage, et que cette sublime théorie de l'amour n'est qu'un magnifique monument élevé à leur honte.
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Cependant, même à cette époque, des esprits plus généreux, plus honnêtes et plus portés par leurs habitudes à réfléchir sur les sentiments de la famille, semblent se faire du mariage une idée moins triste et moins vulgaire; et nous trouvons, dans V Economique de Xénophon, quelques pages exquises sur l'éducation qu'il convient de donner aux femmes. Bien que le plan de cette éducation puisse nous paraître d'une excessive timidité, cependant on sent déjà, dans ce petit ouvrage si plein de grâce et de raison, une sympathie discrète pour la maîtresse de maison et l'épouse, une sorte de compassion qui n'est plus hautaine, et une condescendance affectueuse. Il est assez singulier que le premier livre que nous possédions sur ce sujet délicat ait été composé par un capitaine aventurier, qui avait commandé l'expédition des Dix Mille et conduit une des entreprises les plus hasardeuses de l'antiquité. Nous pourrions nous en étonner davantage, si nous n'avions vu plus haut, par les exemples tirés d'Homère, que les âmes héroïques et guerrières aiment à protéger la faiblesse.
Xénophon est un excellent guide, parce qu'il est à la fois un homme pratique et un philosophe.
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Il nous représente les mœurs quil avait sous les yeux, mais en les montrant sous leur plus beau jour. Ce soldat, qui s'est fait agriculteur, et qui écrit sur la guerre, la politique, les finances, la chasse et sur toutes choses avec l'autorité de l'expérience, nous peint un bon ménage avec une simplicité qui nous garantit un tableau fidèle; mais, comme il est homme pratique à la manière des Grecs, c'est-à-dire un peu moraliste et poète, comme d'ailleurs il prétend donner une leçon au lecteur, il nous introduit dans un ménage qui peut servir de modèle. Cette agréable peinture, faite sans doute à l'imitation de la vie réelle, aspire cependant à devenir un idéal : idéal bien modeste, qui nous montre quelles humbles vertus on exigeait alors de la femme.
Socrate (on est sûr de rencontrer ce nom à l'origine de tout progrès moral accompli en Grèce), Socrate, ayant rencontré sous un portique un des plus riches et des plus honnêtes citoyens d'Athènes nommé Ischoma(|ue, entre en propos, et, après quelques mots de politesse attique, la conversation ne tarde pas à tomber sur un sujet utile, l'agriculture, le ménage et le rôle d'une femme dans une maison bien ordonnée :
« Tu me ferais bien plaisir, dit Socrate, de m'apprendre si c'est toi qui as fait l'éducation de ta femme, ou si tu l'as reçue de ses parents instruite de ses devoirs? — Eh! qu'aurait-elle pu
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savoir, répond Ischomaque ?Elle n'avait pas quinze ans quand je l'épousai, et jusque-là avait été soumise à la plus exacte surveillance, de manière à ne rien voir, à ne rien entendre, à faire le moins possible de questions. N'était-ce point assez de savoir filer la laine pour en faire des habits, et d'avoir vu comment on distribue la tâche aux servantes? Pour la sobriété, Socrate, son éducacation était parfaite. »
On comprend mieux, en entendant les personnages eux-mêmes, comment on se figurait alors une jeune fille bien élevée. Ne rien dire, ne pas penser, fermer son esprit, voilà tout le programme de cette éducation première. Et cette importance accordée h la sobriété, l'unique qualité morale qu'on paraît pouvoir exiger d'une jeune Athénienne, ne fait-elle pas croire que cette vertu était si estimée parce qu'elle était rare? On voit h quoi se réduisait la perfection d'une fille honnête, aux plus beaux jours de la Grèce. Si quelcpi'un s'était avisé à cette époque d'écrire sur l'éducation des filles, on peut affirmer que son livre n'eût pas été long.
Ischomaque raconte à Socrate plusieurs entretiens qu'il eut avec cette enfant, qui est devenue son épouse. Il l'instruit de ses devoirs avec une douce gravité qui permet de le considérer comme le modèle des maris athéniens. En homme qui sent l'importance de ce qu'il va dire, et qui désire
laisser dans un cœur ingénu l'empreinte ineffaçable de ses leçons, il commence par faire avec sa femme un sacrifice aux dieux, en leur demandant la grâce, pour lui-même, de bien enseigner, pour elle, de bien apprendre ce cpii peut contribuer à leur bonheur commun. Charmante prière, qui serait vraiment touchante s'il s'agissait de perfection morale, mais dont on est tenté de sourire quand on sait qu'il n'est question que d'économie domestique. A voir tant d'appareil et de solennité religieuse, n'allons pas nous figurer cependant un Arnolphe cherchant à terrifier une Agnès et appelant la religion au secours de son autorité; sachons comprendre avec simplicité les simples et droites intentions d'Ischomaque, et ne voyons que de la candeur dans cette prière qui, d'ailleurs, paraît avoir été exaucée, si du moins la grâce du langage, la sagesse et la bonté sont un présent des dieux.
Ce qui semble prouver que ce sujet de l'éducation des femmes était chose nouvelle en Grèce, c'est la curiosité impatiente de Socrate, qui presse son interlocuteur pour savoir au plus tôt quelles furent ces précieuses leçons. « Au nom des dieux, Ischomaque, dis-moi ce que tu lui as d'abord enseigné ; je t'écouterai avec plus de plaisir que si tu me racontais la plus belle course de chevaux. » Et, plus loin, il s'écrie encore : « Parle toujours; je verrais l'image d'une belle
femme peinte par Zeiixis, que j'aimerais mieux connaître la vertu réelle d'une femme vivante ». Serait-ce tomber dans la subtilité que de montrer dans ces derniers mots de Socrate un peu de cette ironie innocente qui lui était si familière? La vertu, la vertu cultivée d'une femme, était une chose à peu près inconnue, qui devait charmer ce subtil amateur de toutes les curiosités morales, et surprendre surtout le patient époux de la querelleuse Xanthippe. On a le droit de relever, dansées entretiens, ces minces détails, malgré leur apparente futilité, parce qu'ils aident à comprendre quel était alors l'état de l'opinion. Pourquoi les Grecs aimaient-ils à composer des dialogues, si ce n'est pour permettre au lecteur de saisir, dans ces causeries naturelles, la physionomie des personnages, leurs pensées secrètes et toutes les nuances de leurs sentiments?
Pour répondre aux pressantes sollicitations de Socrate, Ischomaque raconte plusieurs entretiens qu'il eut avec sa femme sur les fonctions qu'il lui destine dans la maison. Il étonne beaucoup cette jeune maîtresse de maison en lui apprenant qu'elle peut être utile à l'administration de ses biens. « En quoi pourrais-je t'aider, réponditelle, ma mère m'a toujours dit que je n'avais qu'une chose à faire, être réservée. « xVlors le mari commence un petit cours d'économie domestique, où tous les devoirs de la femme sont exposés dans
un langage pittoresque qni les met à la portée d'un esprit simple, et avec une douceur qui les fait aimer. Conserver les provisions, surveiller l'ouvrage des esclaves, présider les travaux intérieurs, imiter enfin la mère abeille qui garde la ruche, envoie au dehors les travailleuses, et reçoit ce que chacun apporte, voilà les devoirs; faire de bonnes fileuses et recueillir ainsi le fruit de sa vigilance, ou bien former une femme de charge maladroite, la rendre intellicrente et d'un service agréable, voilà les plaisirs.
La leçon est austère, on le voit, et toute la bienveillance de ces recommandations si paternelles ne peut nous faire oublier que l'activité de cette jeune Athénienne est renfermée dans de bien étroites limites. Mais, si Ton ferme un instant les veux sur cette triste et sévère condition des femmes, pour ne faire attention qu'il la justesse de ces excellents conseils, on reconnaîtra que personne n'a jamais décrit avec plus de charme les avantaofes d'une maison bien réelée. Un Allemand ne ferait pas mieux sentir la poésie du ménage; mais ce qu'un Allemand ne montrerait pas, c'est la préoccupation de l'art dans l'arranofement des meubles et des ustensiles. Il faut être Grec pour décrire, avec tant d'amour et sans aucune afféterie, ce bel ordre, cette utile symétrie qui permet de retrouver chaque objet à sa place, et qui est en même temps un plaisir pour
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les yeux : « Qu'il est beau, dit-il, de voir des chaussures placées à la suite, des habits séparés les uns des autres, des tapis, des vases d'airain! qu'il est Ijeau (je ferai peut-être sourire un homme léger) de voir des marmites rangées avec art! » Je ne voudrais pas être cet homme léger, ni me montrer insensible à la beauté de cette ordonnance, que Xénophon compare plus loin h la régularité d'un chœur; mais n'est-il point permis de regretter que ces modestes plaisirs fussent à peu près les seuls accordés aux Athéniennes, sans nier pour cela l'utilité de cette science si élégamment enseignée parce Franklin attique?
Il ne faut pas penser que ces leçons ne s'adressent qu'à une fermière ou, comme nous dirions aujourd'hui, à une vulgaire petite bourgeoise. Ischomaque, qu'on se le rappelle, est un des plus riches citoyens d'Athènes, à qui la réjDublique impose quelquefois les charges les plus considérables, comme, par exemple, d'équiper un vaisseau ou de paver les frais d'une représentation théâtrale. On ne peut douter qu'il ne fût du plus beau monde, puisque Xénophon a soin de nous jirévenii" qu'on l'appelait par excellence un homme comme il faut. La toilette de la femme annonce une élégante qui, pour rehausser la beauté de son visage et de sa taille, a recours à tous les artifices alors en usage, tels que la céruse, le vermillon et les hautes chaussures; artifices bien innocents,
puisqu'il s'agit de plaire uniquement au mari, mais par cela même bien inutiles. Car, selon la judicieuse observation d'Ischomaque, dépareilles supercheries peuvent tromper des étrangers, mais ne font point illusion dans l'intime familiarité de la vie commune : «une goutte de sueur, une larme aura bientôt trahi la fraude ». Cette douce réprimande se termine par un dernier conseil qui achève de nous peindre les occupations domestic|ues d'une riche Athénienne. Une femme veutelle être belle ou seulement le paraître? Eh bien! qu'elle prenne de l'exercice en faisant la ronde dans sa maison, qu'elle pétrisse le pain, batte les habits, elle aura bientôt de ces saines couleurs qui, en réjouissant les yeux, parleront même au cœur du mari.
Tel est, pour Xénophon, le plan d'une éducation morale, qui satisfait entièrement la haute raison de Socrate. Pas un mot sur la culture de l'esprit, à peine quelques conseils de morale usuelle, comme on en donne aux enfants. Mais ce qui paraît nouveau dans Xénophon, c'est cette bienveillante protection accordée à la femme, cette autorité tempérée par l'affection, qui conseille, cjuand elle pourrait commander, et ce langage qui se proportionne si complaisammcnt à la faiblesse et à l'ignorance. N'est-ce pas un rêve de bonheur domestique et de véritable union conjugale? C'est beaucoup déjà de comprendre qu'il
peut y avoir quelque douceur dans ce travail commun de deux époux qui se partagent les soins de leur maison et de leurs biens. Ou peut espérer que rapprochés ainsi par la communauté des intérêts, ils finiront par avoir aussi celle des sentiments.
Si cette éducation était uniquement destinée à ces humbles familles qui ne se soutiennent que par de laborieuses vertus, et où les deux époux, également étrangers aux habitudes d'une vie élégante, se contentent facilement l'un l'autre et trouvent leur bonheur dans leur simplicité même, le livre de Xénophon ne laisserait rien à désirer. Il pourrait servir encore aujourd hni à l'instruction populaire, tant il y a de vérité et de justesse dans ces poétiques conseils. Mais tout le monde trouvera cette éducation insuffisante pour des femmes appartenant aux plus hautes classes de la société athénienne et pour des contemporaines d'Aspasie. Sans doute cette jeune épouse, telle que Xénophon nous la peinte, est pleine de grâce et de bons sentiments, elle écoute toutes ces leçons avec une attention qui ne demande qu'à s'instruire, elle en supporte même quelques-unes sur les devoirs du mariage avec cette tranquillité intrépide de la chasteté, qui est plus intéressante que le trouble de la pudeur ; mais cette ingénuité, cette simplesse aimable ne saurait trouver sa place dans une belle compagnie. Tant d inno-
cence ne peut orner que la solitude du domaine champêtre où elle est reléguée. Ce n'est encore que la bonne ménagère, qui, à la ville, ne saurait point s'associer a la vie de son mari, ni s'intéresser à ses entretiens sur la politique, les arts, sur toutes ces choses enfin qui faisaient l'occupati(»n dun peuple artiste. Xest-il pas à craindre que le bon Ischomaque lui-même, autorisé d'ailleurs par la liberté des mœurs, n'aille chercher quelques distractions littéraires auprès de ces belles Milésiennes qui promenaient dans Athènes leurs grâces savantes et joignaient à toutes les séductions de l'art d'aimer le prestige et la puissance d'une éducation libérale?
Ces mœurs que nous venons de décrire, d'après Xénophon, ne paraissent point avoir sensiblement changé dans les siècles suivants. Du temps d'Auguste, un historien latin, Cornélius Xepos, remarquait avec étonnement que les femmes grecques fussent renfermées dans l'appartement le plus reculé de la maison et qu'il leur fût interdit d'assister à aucun repas, si ce n est chez leurs plus proches parents. Plutarque, au ne siècle de l'ère chrétienne, nous apprend aussi que la plupart des règlements de Solon étaient encore en vigueur. Mais si les lois et les usages étaient les mêmes, on peut constater cependant, en lisant Plutarque, un certain progrès dans l'opinion, qui n'est plus 'aussi défavorable aux femmes ; si la tutelle et la
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surveillance auxquelles elles restent soumises sont toujours aussi rigoureuses, du moins les hommes les traitent avec une hauteur moins superbe et en parlent avec plus d'intérêt.
Bien des témoignages de l'antiquité permettent de supposer que les Grecs, après la conquête romaine, sans adopter entièrement les mœurs de leurs vainqueurs, ont été frappés de la considération qui entourait ;i Rome la mère de famille. La matrone romaine n'était point condamnée h l'isolement, elle assistait aux festins, recevait des visites et fréquentait les nobles compagnies. Qu'on se rappelle seulement Cornélie, la mère des Gracc|ues, au milieu d'un cercle d'amis, d'étrangers, de Grecs, d'hommes de lettres, tenant table ouverte, et régnant avec dignité sur cette belle société, qui nous présente le tableau d'un salon romain. De pareils exemples donnés par un peuple relativement grossier, en prouvant que la plus sévère vertu pouvait s'allier aux plus exquises qualités de l'esprit, ont dû faire tomber en Grèce bien des préventions fâcheuses contre les femmes. D'un autre côté, l'asservissement de la Grèce resserra davantage les liens de famille en enlevant les citoyens à leurs occupations politiques. Tandis que les hommes, rejetés de la place publique dans le silence de la vie privée, attachèrent plus de prix ii toutes les afiections domestiques, les femmes, moins dédaignées, associées
aux pensées et à la conversation de leurs maris, sortirent de cette profonde ignorance oii leur isolement les avait jusque-là retenues. La vie et les œuvres morales de Plutarquc mettent en lumière cette estime nouvelle accordée aux sentiments et aux devoirs de la famille.
En effet, un grand nombre de ses livres sont des traités d'éducation et des manuels de morale à l'usage des familles. L'auteur des biographies, l'admirateur de l'héroïsme antique se plaît à recommander les plus simples vertus, qu'il parait d'ailleurs avoir pratiquées lui-même. On sait qu'il renonça de bonne heure ;i toute ambition, et qu'après avoir été applaudi à Rome comme orateur et sophiste, il se retira dans la petite ville de Chéronée, sa patrie, au milieu des siens, dont il aime à parler et qu'il ne manque pas de nous faire connaître. Si l'on pénètre dans sa maison (et lui-même nous y convie par la complaisance avec laquelle il découvre les moindres événements et tous les détails de sa vie intérieure), on fera connaissance avec son bisaïeul, son aïeul, son père, ses frères, sa femme, ses enfants. Il n'oublie pas même de nous tracer nos devoirs envers les parents éloignés. On voit clairement, en parcourant les ouvrages du moraliste, que la philosophie, qui autrefois cherchait à former le citoyen, s'occupe surtout de régler les sentiments de l'homme privé. Le citoyen déchu de ses droits
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devint un chef de famille. Ces mœurs nouvelles, qui annoncent la décadence politique de la Grèce, eurent du moins pour heureux effet de retirer les femmes de leur solitude et de leur avilissement, comme on en peut juger par le langage de Plutarque.
Ainsi il n'a pas dédaigné de faire le portrait de sa propre femme, Timoxène, dont il vante, en plus d'une occasion, les rares qualités. Il faut bien qu'elle ait eu beaucoup de mérite pour qu'on ait pris la peine de nous parler d'elle. Les anciens sont fort discrets quand il s'agit de leur bonheur conjugal et paraissent ne pas le sentir; quand ils font l'éloge de leur femme, on peut les croire sur parole. Une petite histoire pleine de naïveté nous laisse deviner son caractère. Quelcjue temps après son mariage, Plutarque ayant eu quelques démêlés avec les parents de Timoxène, celle-ci, craignant de voir son union troublée par des querelles de famille, entreprit un voyage avec son mari et plusieurs de leurs amis, pour offrir sur le mont Hélicon, dans un temple célèbre, un sacrifice à l'Amour, à l'Amour qui préside à l'hyménée et à la concorde. Plutarque la représente religieuse sans superstition et ennemie de toute superfluité. Dans les fêtes, aux processions, elle n'attirait point les regards par le luxe de sa parure, et disait que la simplicité seule était honnête et bienséante.
Pourquoi craindrions-nous de faire connaître entièrement cette famille antique? Les détails ne sont jamais puérils quand ils sont honorables. Parmi ses cinq enfants, dont trois moururent en bas âge , Plutarque parle d'une petite fille à laquelle il donna le nom de sa mère pour lui marquer son amour. Avec la crédulité de l'affection paternelle, il présage qu'un jour elle aura de la bonté, parce qu'elle priait sa nourrice de donner le sein, non seulement aux autres enfants, mais encore à ses poupées. A la mort de cette fille, qu'il perdit bientôt, il écrivit à sa femme, pendant un voyage, une lettre où la tendresse rend la philosophie consolante. Il la félicite de ce tranquille courage avec lequel elle a supporté ce nouveau malheur après avoir jierdu déjà deux de ses fds : « On m'a rapporté, écrit-il, que tu n'as pas pris seulement des habits de deuil, que tu ne t'es pas défiguré le visage et que tu as fait les funérailles sans bruit, honnêtement, avec nos amis et nos parents — Tu as déjà montré une pareille constance, quand nous perdîmes notre fils aîné et plus tard quand le charmant petit Cliaron nous quitta. » Qu'on veuille bien ne pas dédaigner tous ces détails, qui rendent plus sensibles les changements qui se sont accomplis dans les sentiments domestiques : le ton, le langage, le prix même qu'on paraît attacher à certains enfantillages, tout nous annonce des mœurs nouvelles.
D'autres ouvrages de Plutarque prouvent que les Temmes occupent une plus belle place dans l'opinion, et surtout dans l'estime du moraliste. On voit, par exemple, qu'il aime à relever ce qui peut leur faire honneur, soit dans ses biographies des hommes illustres, soit dans ses livres de morale. Il a recueilli leurs actions et leurs paroles mémorables dans son opuscule sur les Lacédémoniennes et dans une suite d'histoires où il raconte leurs plus beaux traits de vertu. Dans son livre sur l'Amour il les défend et les veno-e
contre le dédain de ceux qui prétendent qu'elles sont incapables d'acquérir les grandes qualités données à l'homme : « Il serait superflu, dit-il, de vanter leur prudence, leur loyauté, leur justice, quand nous voyons, par des exemples célèbres, qu'elles peuvent s'élever jusqu'aux sentiments les plus magnanimes ». Il montre enfin, par une comparaison délicate, que leur esprit est plus aimable que celui des hommes et leur persuasion plus efficace, « parce que, semblables à la poésie et à la musique, leurs paroles embellissent la raison ». Il a même composé un livre, aujourd'hui perdu, sous ce titre : S^ il faut donner de r éducation aux femmes. Sans faire en ce moment des conjectures hasardées sur les conclusions d'un livre dont il ne reste presque rien, on peut dire cependant que le titre seul a son prix, et que poser une pareille question, c'est
en reconnaître 1 importance. Bien plus, il écrit pour les femmes toutes sortes d'ouvrages, entre autres ses Préceptes sur le mariage, adressés à deux jeunes époux de ses amis, mais où il laisse voir, par le soin qu'il a pris dorner son sujet et d'enfermer ses réflexions dans de piquantes allégories capables de plaire à une légère imagination, qu il songe surtout à procurer une agréable lecture à la mariée.
rSous ne résumerons pas tout ce qu'il a dit de juste et souvent de profond sur les moyens d'assurer la concorde, sur l'harmonie conjugale, sur la communauté des goûts, des intérêts, des plaisirs, sur le respect mutuel. Quelques-uns de ces préceptes nous paraîtraient aujourd'hui un peu vulgaires, d'autres sont trop ingénieux, d'autres, enfin, sont à peine couverts de ces voiles transparents dont se contentait la pudeur antique. Ce qui doit surtout nous arrêter, ce sont ses vues nouvelles sur l'éducation. Il veut que « les Muses accompagnent la déesse Vénus, parce qu'il leur appartient de mettre bon accord et bonne consonance dans le mariao-e ». Nous aimons à citer Plutarque dans la traduction d'Amyot, parce que ces simples idées, qui pourraient nous paraître surannées, reprennent dans notre vieil idiome un certain accent qui sied bien à leur antiquité. Cette intervention des Muses n'est pas ici une vaine métaphore, ni un de ces souvenirs poéti-
ques destinés seulement h relever l'aridité des préceptes. Plutarcpie recommande souvent la culture littéraire et morale qui rapprochera les deux époux et détruira cette inégalité malheureuse, dont l'effet certain est d'assurer la tyrannie de l'un et la servitude de l'autre. Le mariage n'a plus rien de cette tristesse et de cette austérité silencieuse qui rendaient plus désagréables encore les défiances mutuelles et cette lutte quotidienne entre le dédain du mari et la fierté offensée de la femme. Celle-ci, relevée et affranchie, pour ainsi dire, par une éducation plus libérale, saura se rendre nécessaire, non plus seulement, comme autrefois, par l'exactitude de sa vigilance et le travail de ses mains, mais encore par son intelligente bonté et par ce charme qu'une raison cultivée prête aux plus ordinaires entretiens. Car dans le système de Plutarque les Grâces ne manquent pas de tenir les Muses par la main : « Il ne faut pas, dit-il, qu'une femme se confie, ny en ses biens, ny en la noblesse de sa race, ny en sa beauté, mais en ce qui touche le plus près au cœur de son mary, c'est-à-dire, en son entretien, en ses mœurs et en sa conversation, donnant ordre que toutes ces choses ne soient point dures, fascheuses ny ennuveuses par chacun jour à son mary, ains plaisantes, agréables et accordantes à ses conditions ».
Ce n'est pas que l'autorité conjugale doive
s'afFaiblir par de nuituelles concessions; au contraire, Plutarque, demeurant fidèle aux vieilles coutumes, se contente de demander quelque douceur dans l'exercice de cette autorité. Dans un bon mariage il est vrai que tout doit se faire du consentement des deux parties, ce qui n'empêche pas de reconnaître en toutes choses le conseil et la volonté du mari, comme dans un accord de deux sons on entend toujours dominer le plus grave. Mais cette domination ne doit pas ressembler à celle d'un maître sur son esclave, et pourrait plutôt se comparer à l'empire de l'âme sur le corps.
Le moraliste va bien plus loin encore; il confie l'éducation de la femme au mari lui-même et conseille à son jeune ami, d'abord de cultiver son propre esprit et de fréquenter les meilleures compagnies pour se rendre digne d'instruire à son tour, ensuite de partager avec sa femme le fruit de ses études et de son expérience : « Amasse-luy de tous côtés, dit-il, comme font les abeilles, tout ce que tu penseras luy pouvoir profiter; le luy apportant toy-même, fais-luy en part, et en devise avec elle, ei/luy rendant amis et familiers les meilleurs livres et les meilleurs
propos Et ne serait pas moins honorable d'ouïr
une femme qui dirait à son mary : Mon mary, tu es mon précepteur et mon maistre en philosophie. »
On voit par ces paroles si précises que léducation des femmes, loin d'être négligée par Plutarque, risque plutôt de devenir trop littéraire. Mais ce n'est là qu'une forme de langage dont il est facile de comprendre le sens véritable et la juste portée. Il ne s'agit pas d'une instruction didactique et pédantesque capable de former une savante. La philosophie n'est ici que la sagesse pratique, comme on peut s'en convaincre en lisant cette éloquente exhortation qu'il adresse, en terminant, à la femme de son ami : « Mais toi, Eurvdice, estudie toujours aux dicts notables et sentences morales des sacres hommes et o^ens de bien, et aies toujours en la bouche les bonnes paroles que tu as par cv devant estant lille uuves. et apprises de nous, à cette fin que tu en resjouisses ton mary, et que tu en sois louée et prisée par les autres femmes, quand elles te verront si honorablement et si singulièrement parée, sans qu'il t'en couste rien en bagues et joyaux. Car tu ne sçaurois avoir les perles de ceste riche et opulente femme-là, ny les robbes de soye de cette étrangère cy — Mais les ornements de toutes ces dames, qui jadis ont esté pour leurs vertus tant célébrées et renommées, tu peux les avoir gratuitement, et t'en parer de manière que tu en vivras heureusement ensemble et glorieusement. »
D'après tous ces conseils que nous avons recueillis c'a f*t là dans les œuvres morales de
J'iutarquc, et particulièrement dans ses Pj'èceptes sur le mariage, on peut conjecturer que si nous possédions aujourd'hui son livre sur l'éducation des femmes, nous y trouverions des idées et des sentiments c|ui le rendraient digne d'être comparé au beau livre de Fénelon. Il v aurait sans doute une grande distance entre cette ingénieuse et profane sagesse et les religieuses instructions d'un prêtre chntien. Mais Fénelon connaît la vie, il écrit pour le monde, et non pour le cloître; il sait combien les agréments de l'esprit relèvent les plus solides qualités, et que la vertu ellemême est souvent le fruit de la culture. Aussi, si l'on retranche de son livre ce qui tient à la religion et aux mœurs de son temps, on trouvera, h travers toutes les différences de langage, des conclusions semblables à celles du moraliste païen. Tous deux veulent donner de l'instruction aux femmes pour les mêmes motifs, pour les détacher des vanités et pour embellir l'union conjugale. On peut dire cjue Fénelon réunit et confond, avec un tact parfait, et dans la plus juste mesure, les conseils de Xénophon et ceux de Plutarque. A l'un, il emprunte ses préceptes sur l'économie domestique; il n'avait pas besoin d'emprunter à l'autre ses vues élevées sur l'éducation morale, parce quil les trouvait naturellement dans sa haute et délicate raison.
Malheureusement, ces deux éducations, si jus-
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tement mêlées au xvii" siècle et assorties avec art, restent séparées en Grèce jusqu'au temps de Plutarque. On a vu à quelles conséquences fatales entraînait cette séparation étrange, c|ui étonne, surtout clans un pays comme la Grèce. Envoyant, d'un côté, la frivole rusticité de leurs femmes légitimes, de l'autre, l'impudique élégance des hétaires, les Grecs méprisèrent à la fois les unes et les autres, et se figurèrent que les femmes ne pouvaient avoir que de la vertu sans esprit, ou de l'esprit sans vertu. Elles furent ainsi décriées jusqu'au moment où, par le progrès insensible des mœurs, des femmes honnêtes et cultivées prouvèrent que l'ignorance n'était pas la gardienne indispensable de la pudeur, et que la raison ornée qui, jusque-là, n'avait servi qu'à donner des attraits plus piquants au libertinage, pouvait aussi contribuer au bonheur domestique. A mesure que les femmes grecques se retirent de leur insignifiante vulgarité, on rencontre plus de courtoisie dans les jugements portés sur elles, et nous voyons, par la lecture de Plutarque, que l'auteur qui constate le progrès de leur éducation est aussi celui qui les traite avec le plus d'honneur. C'est par la culture littéraire et morale qu'elles se sont relevées de leur déchéance et qu'elles ont conquis une place plus honorable, quoique inférieure encore, jusqu'à ce que le christianisme, en venant imposer à toutes les
créatures humaines les mêmes devoirs, ait proclamé par là l'égalité des sexes et des âmes.
Cette condition misérable des femmes dans la Grèce exerça sur la littérature elle-même une influence funeste, et nous empêche aujourd'hui de goûter sans déplaisir cette suprême perfection de l'art que les Grecs ont su atteindre dans leurs ouvrages. Le lecteur le plus intrépide est souvent obligé malgré lui de suspendre son admiration à la vue de ces hontes sociales qui s'étalent sans scrupule et avec un cynisme tout naturel dans les œuvres les plus charmantes ou les plus sublimes. Cette sorte de corruption, qui n'est pas volontaire, qui n'a rien de raffiné, qui n'a pas conscience d'elle-même, cause à l'esprit je ne sais quel malaise, comme la grâce horrible d'un enfant dépravé. Dans les livres latins, on s'accommode plus volontiers de cette licence de langage, parce qu'une certaine rusticité romaine nous avertit de n'être point trop délicats, et nous épargne ainsi le désagrément de la surprise. Mais, dans l'enchantement que procure la lecture d'un livre grec, nous sommes plus cruellement offensés par une vile pensée revêtue d'une élégance sans pareille. Si les femmes avaient eu sur les mœurs une salutaire influence, si une honnête indépendance leur avait permis d'exercer sur l'esprit public un empire légitime, si enfin elles avaient été en Grèce, comme dans les
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sociétés modernes, les arl)itres des bienséances, qui peut se figurer le plaisir que nous causerait aujourd'hui la beauté sans mélange d'un art accompli? Qu'on imagine d'autres mœurs dans les dialogues de Platon, dans le Phèdre, par exemple, ou dans le Banquet, combien serait plus ravissante encore la poétique éloquence de ce philosophe, qui n'est pas seulement l'esprit le plus haut, mais aussi le plus bel esprit qui ait paru dans le monde. Qu'on se représente une comédie d'Aristophane jouée, non pas devant une assemblée toute virile, mais en présence de femmes respectées, nous n'aurions pas à regretter qu'une si belle fleur de poésie soit quelquefois si indiscrètement répandue sur les plus ignobles fictions. Le poète favori de la populace athénienne aurait pu ne rien perdre de ses plaisantes hardiesses s'il avait été plus retenu par la décence publique. Ne reconnait-on pas un noble génie à ses élans Ivriques, qui l'enlèvent soudain loin des vulgaires pensées? Et qui n'éprouve un véritable chagrin littéraire en vovant l'elTronterie inutile de cette muse, qui savait être modeste et marchait encore à pas si légers, même sur la fange? Qu'on nous pardonne d'avoir quitté un moment la réalité de l'histoire pour nous livrer à une rêverie; mais c'est un beau rêve, dont il est permis, comme dit Socrate, de s'enchanter soi-même.
Nous pourrions opposer au siècle de Péri-
dès celui de Louis XIV, où les femmes ont contribué certainement a donner h la littérature cette décence et cette pureté, ajoutons cette clarté, auxquelles on ne peut rien comparer chez les autres nations. Les écrivains se sentaient obligés de surveiller leur langage et de répandre sur leurs plus difliciles ouvrages toutes les lumières du stvle, dans un temps où les femmes étaient une partie du public lettré et se montraient capables de méditer les Pensées de Pascal ou la Philosophie de Descartes. La littérature put être profonde sans cesser d'être populaire. La religion fut forcée de renoncer h la scolastique; la morale, débarrassée de ses formules d'école, fut comprise de Ihomme du monde, et la poésie la plus légère n'osa badiner qu'avec réserve.
Nous ne voulons pas ici, pour avoir le plaisir de faire un contraste frappant, célébrer cette influence bienfaisante qu'exerça sur l'esprit littéraire de la France cette alliance féconde de la science virile et de la délicatesse féminine. Si nous en disons quelques mots, c'est uniquement pour regretter que cette alliance, c^ui a fait notre gloire et qui nous assure l'empire de l'opinion en Europe, tende aujourd'hui à se dissoudre; malheureux divorce dont les lettres auront à souffrir autant que les mœurs. L'esprit de société et de conversation semble disparaître de jour en jour, et dans les salons les hommes et les femmes
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n'échangent plus guère que des civilités. Les hommes s'éloignent de plus en plus de ces réunions choisies depuis qu'elles ne sont plus que des cérémonies. Le préjugé nouveau qui veut que la froideur dans les relations sociales soit considérée comme une preuve de distinction, l'entraînement et la multiplicité des affaires, qui réunissent les hommes entre eux comme autrefois la politique rassemblait les Athéniens , certaines habitudes vulgaires qui ne souffrent pas de contrainte, bien d'autres causes encore produisent peu à peu cette séparation fâcheuse, qui sera fatale aux hommes comme aux femmes. Celles-ci chercheront moins à se donner ces avantages de l'esprit que l'on n'acquiert jamais sans peine, quand elles ne trouveront plus à en faire usage. Ceux-là perdront quelque chose de cette élégance facile qui est le vernis d'un mérite solide. Il arrivera un moment où les salons ressembleront à un chœur d'opéra, où les chanteuses se tiennent d'un côté et les chanteurs de l'autre. Il se fera dans la littérature elle-même une sorte de partage, et la femme ne s'avisera pas plus de prendre un volume dans la bibliothèque de son mari, que le mari ne sera tenté d'ouvrir le livre qui orne le guéridon de sa femme. Lorsque ces mœurs nouvelles seront généralement établies, n'est-il pas à craindre que des hétaircs, moins éloquentes qu'Aspasie, mais capables cependant de com-
prendre que l'esprit est une puissance, n'ajoutent à toutes les autres séductions le prestige de la culture littéraire, et ne donnent ainsi à d'illicites engagements les apparences d'un commerce distingué? Il n'est point difficile d'être prophète quand on annonce pour l'avenir ce qu'on a sous les yeux.
ET LE GÉNIE LYRIQUE l
A propos de Piiulaie, le chantre Inspiré des jeux antiques, et du secrétaire perpétuel de l'Académie française, qui célèbre en prose élégante les lauréats de nos concours littéraires, nous sommes doublement autorisé à rappeler une vieille histoire, qui remonte à l'origine même des concours, a trois mille ans, dans les plaines de la Sicile, un jour de fête solennelle, une vaillante jeunesse disputait la récompense promise à celui qui frapperait de sa flèche un but mobile, un oiseau au vol capricieux et rapide. Déjà les prix étaient donnés aux plus habiles, quand le vieux roi de la contrée, par une généreuse émulation, descendit dans la lice, non pour le prix, mais pour la gloire, et tendit l'arc à son tour. La flèche s'enflamma dans