Publié dans la Reçue Européenne (15 novembre
les airs, traça un lumineux sillon et se perdit dans les nues. Sans même examiner si le trait avait atteint le but, les assistants proclamèrent tout d'abord le royal arclier vainqueur par-dessus tous les autres. Un miracle venait de leur désigner, sinon le plus fort et le plus habile, du moins un favori des dieux.
Virgile, en mettant en beaux vers cette aimable fiction, racontait un épisode de notre histoire littéraire. Il V a peu d'années, l'Académie française avant proposé un prix extraordinaire pour la meilleure traduction de Pindare, c'était le cas ou jamais de tendre l'arc d'Apollon, pour atteindre dans son vol le plus ailé des poètes. Trois concurrents se partagèrent le prix. Le secrétaire perpétuel de l'Académie française, qui exerce une sorte de rovauté paternelle dans ces nobles concours, séduit aussi par l'ardeur et la difficulté de la lutte, excité par le souvenir de ses anciennes victoires académiques, veut à son tour signaler sa force et son adresse, non pour disputer un prix déjà donné, mais pour le mériter.
Ausus et ipse manu juvenum tentare laborem... Ostentans artemque pater arcumque sonantem.
Nous ne savons si le miracle de la flèche enflammée se renouvellera : elle est encore dans le carquois, ou, pour parler en vile prose, à laquelle nous condamne le besoin de la clarté, terminons
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cette poétique histoire en disant que la traduction de Pindare par M. Villemain est sous presse.
Mais, du moins, nous avons pu lire un beau volume d'introduction qui, sous le titre modeste d'Essais ', renferme une étude sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique dans ses rapports avec l'élévation morale et religieuse des peuples; magnifique sujet qui touche à toutes les grandeurs et à toutes les grâces de la pensée humaine, qui enferme dans son domaine mal défini les caprices de l'imagination et les mystérieuses piofondeurs du sentiment; sujet difficile aussi, même à parcourir légèrement, parce qu'il n'a guère de limites. M. Villemain, qui aime ces sortes de périls littéraires, sachant mieux qu'un autre les esquiver, dont l'esprit pénétrant devine ce que tout le monde aurait besoin d'apprendre , ne devait pas se laisser effrayer par une entreprise qui demande à la fois un critique, un historien et un érudit. S'il est permis de faire d'innocentes conjectures sur les secrètes prédilections des écrivains, nous serions tenté de croire que depuis bien des années, jNI. Villemain avait conçu le plan de son œuvre, qu'il en a laissé accumuler lentement les matériaux dans son heureuse mémoire, et que ce livre s'est fait, en quelque sorte, de lui-
1. Essais sur le qénie de Pindare cl sur la pocsic Ijjrique dans SCS rapports arec Péléfatioii morale cl religieuse des peuples^ par Villemain. Paris, Didot, 1859.
même, par le progrès du temps, d'après un plan tracé d'avance pendant la jeunesse. Il y a plus de trente ans que l'éloquent professeur de la Sorbonne, dans une brillante leçon sur J.-B. Rousseau, en se livrant à une de ces diorressions nécessaires qui éclairent un sujet particulier en l'élevant, esquissait à grands traits Ihistoire de la poésie lyrique, et, remontant jusquà la source divine de l'enthousiasme, suivait dans ses manifestations diverses, religieuses, patriotiques, littéraires, l'inspiration lyrique chez les plus grands peuples de l'antiquité et de l'Europe moderne jusqu'au xviii® siècle, où elle disparaît dans la décadence de la foi et des lettres pour renaître de nos jours. On pourrait déjà inscrire en tête de ces quelques pages le titre que porte le livre que nous examinons. Il est rare qu'un écrivain, un artiste abandonne une heureuse et grande pensée de ses meilleures années. D'autres travaux pourront le distraire, elle aura toujours pour lui le charme de la jeunesse et cet attrait plus puissant encore que donne le regret à un beau dessein non accompli. Il vient un moment où le peintre tire de son carton l'esquisse non oubliée pour en faire un grand tableau. Pour nous, nous aimons ces livres qui ne sont pas le fruit hàtif d'une fantaisie littéraire, mais une pensée lentement formée et portée avec amour par un esprit fécond.
Il ne faut pas chercher dans ce volume une
histoire complète, méthodique, bien proportionnée de la poésie lyrique. 11 n'est pas difficile d'y remarquer des lacunes que l'auteur a la franchise et le bon goût de signaler lui-même. Dans la partie du livre consacrée h l'antiquité, on demanderait volontiers des développements que ne peuvent pas toujours remplacer les plus vifs aperçus, et une érudition plus étendue, si on ne savait que M. Villemain, pour rendre sa marche plus légère, aime à se débarrasser d'un trop lourd bagage et qu'il se pique justement de posséder un art aujourd'hui perdu, l'art de ne pas tout dire. Une méthode rigoureuse, une sévère ordonnance n'étaient pas nécessaires dans un sujet dont les limites sont si flottantes et qui autorise les caprices et les digressions. Et si, d'autre part, on s'étonne de voir que la place occupée dans le livre par certains poètes n'est pas toujours proportionnée au mérite, si les uns restent trop dans l'ombre et d'autres sont exposés h une trop belle lumière, si enfin dans cette distribution de la gloire Ivrique il y a eu quelques faveurs, on en prend bientôt son parti en songeant qu'il faut concéder quelque chose à la passion de l'auteur, qui est un homme avant d'être un critique, qu'il a ses préférences non seulement littéraires, mais encore politiques, et que, même en poésie, il peut être tenté de regarder quelquefois moins au talent qu'à la couleur du drapeau.
Ce genre de critique un peu discursive, volant à la surface des choses, est celui qui convient le mieux aux goûts et au style de l'auteur. Il tient à garder la liberté de ses mouvements pour pouvoir promener le lecteur par les plus beaux endroits, l'arrêter h sa guise, le délourner des lieux arides et épineux et lui épargner l'ennui des routes battues par l'enseignement didactique . D'autres pénètrent plus profondément dans la science, mais nul ne sait mieux que M. \ illemain éclairer la critique par l'histoire, s'échapper h propos hors de son sujet pour s'élever à de hautes considérations philosophiques, faire succéder une brillante digression ;i des explications techni([ues mais nécessaires, se placer ainsi au-dessus de sa matière, et ensuite, par un art inverse, si Ton peut ainsi parler, mêler à de grandes pensées un détail précieux et trouver une place dans sa phrase pour de petites choses, pour une observation orammaticale, une allusion ou même une épifirammo. Dans aucun de ses ouvrages M. Vil-
leniain n'a fait mieux voir celte adresse avec laquelle il amène les citations et les relie les unes aux autres, si bien qu'elles font corps avec ses propres réflexions, tant est fin et bien préparé le ciment qui les unit. L'illusion est d'autant plus facile que l'auteur ne change pas de langue, soit qu'il parle en son nom, soit qu'il traduise, et (pic sa vivacité n'est point ralentie par
les embarras d'une traduction littérale. Ce n'est pas un des moindres mérites de ce livre que cet art de reproduire avec feu des poètes lyriques, de tous les plus intraduisibles, de jjien choisir les morceaux, et de les encadrer avec une industrieuse facilité, tantôt comme exemples de beauté littéraire, tantôt comme témoignage historique. Vous parcourez ainsi sans fatigue une anthologie lyrique des plus belles littératures anciennes et modernes. Quand même un auteur ne fournirait que le fd léger et brillant pour tresser une pareille guirlande poétique, ce serait encore un talent et une grâce de savoir reconnaître les fleurs les plus rares, de les assortir avec goût et de flatter ainsi l'esprit par l'harmonie et la diversité des couleurs.
Dans cette revue rapide de la poésie lyrique, Pindare occupe naturellement la première place et ouvre la marche, non pas qu'il soit le premier en date, mais parce qu'il est l'occasion même du livre. Ce grand poète, que les anciens plaçaient au rang d'Homère, M. Villemain le juge avec une admiration sincère et communicative, comme peut le faire un traducteur qui a longtemps vécu dans l'intime familiarité d'un beau génie, qui l'aime parce qu'il le comprend et qui s'attache à lui par les peines qu'il a coûtées. Il était temps qu'une plume populaire dans le monde des lettres se mît au service d'un poète si vanté et si peu connu, et
dévoilât la splendeur de cette gloire mystérieuse qu'on ne faisait pas difficulté de reconnaître, mais que tout le monde snluait de loin sans avoir le courage d'en approcher. C'était l'antre de la Sibylle, interdit aux profanes; et il faut bien en convenir, une grande foi littéraire, une sorte de piété intrépide, étaient nécessaires pour s'engager dans ces redoutables obscurités. Il n'y a pas de poète plus célébré que Pindare et qui soit moins lu, et on peut dire qu'on le célèbre d'autant plus qu'on le lit moins; l'admiration convenue est commode parce qu'elle ne coûte rien. Au xvii^ et au wiii*^ siècle, on le traduisait, on l'imitait presque toujours sans le connaître, et surtout on le défendait contre l'ironie des indifférents et l'ignorance paradoxale des détracteurs. Que de temps et d'esprit n'a-t-on pas d»^pensés non pas à l'étudier, mais à chercher des termes pompeux pour le louer! Dans de longues querelles h propos de Pindare, le zèle de ses défenseurs n'a jeté aucune lumière sur le texte et n'a rien éclairci. On préférerait un bon commentaire à ces inutiles louanges, qu'on ne peut lire sans être tenté de répéter à chacun de ces champions complaisants, luttant dans la nuit, ce cri de l'impatience héroïque : « Rends-nous le jour et combats contre nous ». Les plus dévoués de ces admirateurs officieux n'avaient, le plus souvent, parcouru que des traductions, et les traducteurs
eux-mêmes paraissent s'être contentés de mouler une phrase française sur la version latine du texte grec. Ce qui prouve le mieux qu'on ne le comprenait pas, c'est qu'on croyait quelquefois l'avoir imité. Boileau, si versé dans rantlcjuité, s imaginait naïvement que, dans son ode Sur la prise de Namiir, il avait approché de son prétendu modèle. Lamotte, dans des strophes qui sont plutôt d'un critique que d"un poète, corrigeait le maître de la lyre antique et se donnait la satisfaction de l'embellir et de le rendre plus raisonnable. On disait sincèrement à J.-B. Rousseau qu'il avait surpassé le chantre thébain. Depuis Ronsard, que de gens ont pindarisà sans avoir lu Pindare!
Les grands travaux de la philologie contemporaine ont rendu Pindare plus accessible en permettant h la curiosité laborieuse de pénétrer jusqu'à lui. La connaissance plus précise des mœurs et des coutumes antiques, les progrès de l'archéologie, une étude plus attentive de 1 histoire, de la religion, des traditions mythologiques, des légendes locales, tous les rayons épars de la science moderne, ont été concentrés sur les ténèbres, autrefois impénétrables, de cette belle poésie. On peut lire aujourd hui Pindare dans le texte, sinon sans effort, du moins avec l'espérance de ne pas perdre sa peine. A force de le chercher, on a retrouvé le fil, quelquefois imperceptible, qui unit ces pensées en apparence si désor-
données. On n'en est plus réduit îi répéter ces mots de Boileau, cherchant à défendre Pindare et visiblement embarrassé de dire cpielque chose en sa faveur, que « c'est un génie qui, pour mieux entrer dans la raison, sort de la raison même ». Une fois les difficultés du texte surmontées, vous n'éprouvez plus d'autre surprise que celle de l'admiration, parce que vous n'êtes plus en peine de comprendre, pour employer ici les justes expressions de M. Villemain, « ni ces mouvements d'àmc, ces rapides évolutions de pensées les plus vives qu'il v ait au monde, ni cette précision singulière en contraste avec l'abondance des images, ni ce mélange, ce choc rapide du «'.iblime et du simple, du terme magnifique et du terme familier, ni cette propriété toute-puissante qui rend présent à tout ce que le poète a vu dans son plus rare délire ». Celte poésie impétueuse, qu'Horace comparait à un torrent et qui, dans son cours interrompu, scmljjait se dérober de temps en temps aux regards pour reparaître et se perdre encore dans d'insondables abîmes, coule aujourd'hui à ciel ouvert et, sur sa pente, entraîne l'esprit du lecteur sans le heurter à d'infranchissables obstacles.
Mais si, grâce à ces progrès de l'érudition moderne et ii la féconde patience des AHcmands, il est donné, à ceux qui savent le grec et qui ne reculent pas devant une lecture difficile, de suivre
clans SCS plus vives saillies un poète emporté par son (yénie, il restait encore ;i le mettre ii la portée de ceux qui ne peuvent le lire clans sa langue, et de leur en donner une idée afiaijjlie sans cloute, mais juste. Comment faut-il traduire Pindare? C'est une cjueslion c[ui a souvent été traitée et sur lacjuellc on a de la peine à tomber craccord. Par un heureux hasard (n'est-ce cju'un simple hasard?), on vient de réimprimer la Traduction poélUj^ue des odes les plus remarquables de Pindare, a\'ee des analyses raisonnées, précédée d'un discours sur ce poète el sur la vraie manière de le traduire, par Vauvilliers, professeur de littérature grecc|uc au Collège de France pendant la seconde moitié du xviu'^ siècle. Cet Essai sur Pindare, publié d'abord en 1772, arrivé à une deuxième édition en 1776, a été enrichi de sept odes inédites, trouvées récemment dans les papiers de cet helléniste distingué. Sans parler de tous les mérites de cette publication, il y a c[uelcpie opportunité, à propos du livre de M. Yillemain, de dire cjuekjue chose du discours de Vauvilliers sur la vraie manière de traduire Pindare.
Les svstèmes de traduction chanoent avec le
temps, et il ne faut pas s'étonner c{ue le savant du dernier siècle paraisse condamner d'avance la manière de M. Yillemain, cjui se propose, comme on peut en juger par les fragments de traduction si ingénieusement glissés dans son Essai sur la
poésie lyrique, de reproduire le poète avec une exactitude littérale et, selon sa spirituelle expression, de donner le plâtre de la statue. Tel n'est pas le sentiment de son prédécesseur, qui trouve que l'interprétation est fausse et ridicule, si l'on peut, en la lisant, se méprendre ou sur le sens de l'auteur ou sur celui du traducteur, et qui reproche ce défaut à plusieurs versions françaises. 11 craint que le traducteur ne laisse subsister des difficultés qui peuvent embarrasser dans la lecture de l'orioinal. Pour nous, nous croyons que les deux systèmes peuvent se défendre et qu'ils sont également bons selon le but qu'on se propose d'atteindre, le goût de l'époque et les ressources de langage dont on dispose. Si l'on tient surtout à faire comprendre la suite des idées, s'il importe de montrer qu'il y a de la raison et une logique naturelle dans les odes d'un poète qui avait la réputation d'en violer les lois, si enfin on s'adresse à des lecteurs prévenus ou peu préparés, le devoir du traducteur est d'étendre un peu le sens, d'employer d'utiles paraphrases, qui, tout en affaiblissant la poésie, auront du moins l'avantage de l'éclaircir. Ces paraphrases tiendront lieu de notes explicatives, qu'on place ordinairement au bas de la page, et que le traducteur a préféré, pour la commodité du lecteur, fondre dans sa traduction. Au contraire, quand on traduit pour des esprits curieux,
qui vous passent volontiers un peu d'étrangeté en faveur de l'exactitude, qui recherchent en toutes choses ce que nous appelons aujourd'hui la couleur locale, que l'étude des littératures étrangères a accoutumés à ne s'effrayer de rien, à tout goûter, à tout comprendre, h qui d'ailleurs la hardiesse du langage ne déplaît pas, et qui donneraient toutes les autres qualités pour un peu d'originalité, alors il convient que le traducteur soit aussi fidèle et aussi entreprenant que possible. C'est d'abord une question d'opportunité, ensuite une question de goût. Sans doute, dans une version littérale, il peut y avoir quelque embarras et de l'obscurité. ]Mais si la traduction n'est pas toujours également lumineuse, on y voit du moins briller les éclairs du génie.
Sans insister davantage sur un point controversé, que nous ne pouvons pas traiter ici avec les développements et la délicatesse qu'il comporte, il nous semble que la manière dont on a traduit les livres saints pourrait servir d'exemple aux traducteurs de certains poètes profanes, de Pindare en particulier. Les lyriques grecs sont aussi en proie à une sorte d'enthousiasme divin, ils se croient les interprètes des dieux, ils sont propJi'etes, comme dit le poète thébain; ils ne parlent point comme le vulgaire ; le désordre de l'inspiration, c'est leur génie même; ils chantent
comme les oracles; ils déconcertent l'esprit par une marche imprévue, par des détours sur|)renants, par des vérités qui paraissent sortir de la luiit d'un autre prophétique,
Horrendas ctinit ambages, antroque rcmug-it Obscuris vera involvcns....
Laissez-leur donc la force et la grâce de leur libre et fougueuse allure, respectez les expressions aventureuses de leur enthousiasme sacré, et, puisqu'ils ne savent ce qu ils font, puisque c'est un Dieu qui parle en eux, comme dit Platon, ne leur prêtez pas nos humaines et trop raisonnables façons de parler. Que dirait-on si, sous prétexte x:rètre plus clair et de faire mieux comprendre la beauté des livres saints, on paraphrasait le Livre de Job ou les Psaumes de David? Où serait le pathétique de ces lamentations, dont la sublimité consiste surtout dans les retours soudains de la pensée et du sentiment, dans les cris de l'àmc, dans le saint désordre de l'imagination, dans les plaintes intermittentes qui vous donnent non pas les tranquilles jouissances, mais les plus vives secousses de l'admiration.' Il ne faut donc pas, au moyen d'ingénieuses longueries de traduction, expliquer ce qui gagne à rester mvstérieux, relier ce qui doit être séparé, placer çii et là de ces lourdes conjonctions qui, comme des poteaux indicateurs, sont destinées ,à vous diriger sur la
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route suivie par le poète. De même que la science et la géonîétrie des ingénieurs, en traçant des chemins unis sur les plus hautes cimes, effacent les horreurs pittorescpies de la grande nature, ainsi la logique et la grammaire risqueront de gâter l'imposante beauté de ces créations abruptes, en voulant adoucir les pentes de cette poésie escarpée et jeter des ponts commodes sur les abîmes de la pensée. M. Yillemain a bien fait de serrer de près le texte, de laisser au poète toute sa hardiesse, de ne pas l'adaiblir en prétendant ou l'orner, ou l'ennoblir, ou l'accommoder au goût moderne, et d'avoir beaucoup compté sur rintellioence et le bon vouloir des lecteurs. C'était faire ainsi double profit, d'ailleurs, et mettre à la fois en lumière le génie de Pindare et son propre talent ; car, en restant strictement fidèle, il nous donnait une plus curieuse image du poète et, en adoptant un système de traduction si périlleux, il montrait qu'il se joue des plus grands obstacles et que sa phrase est assez souple et preste pour passer au travers de toutes les difficultés.
S'il est malaisé de traduire Pindare, parce que sa marche, ses expressions éclatantes, ses hardiesses, ses ellipses de mots et de pensées déroutent notre langue, ce n'est pas une petite entreprise non plus de peindre ii ceux qui ne l'ont pas lu un génie dont le caractère ressemble si peu à
celui de nos poètes. Désespérant d'en faire saisir nettement tous les traits, M. Yillemain a du moins essayé d'en figurer quelques-uns au moven d'une frappante analogie, en comparant le poète antique au plus grand de nos orateurs sacrés. On peut entrevoir et se représenter de loin la grandeur de cette poésie à travers la sublimité de Bossuet. La comparaison serait bien téméraire si l'auteur avait voulu établir un parallèle complet, mais il a soin de prévenir que ce n'est là pour lui qu'un expédient de critique, un détour nécessaire pour aller du connu à l'inconnu, pour fournir à tout le monde le moven de comprendre une chose incompréhensible, « comme Saunderson, aveugle-né, voyait l'éclat de la pourpre dans le bruit retentissant du clairon ». Cette malice polie pour l'ignorance des lecteurs est aussi une excellente excuse pour la hardiesse du rapprochement. C'est un morceau fort remarqué, qu'on lit avec autant de plaisir que de surprise, mais qu'on ne peut résumer, parce qu'il consiste en analogies finement saisies, en ressemblances lointaines bien c[ue justes. Par l'habile discrétion du langage, par une prudente retenue, !M. Yillemain a évité le paradoxe. Un mot de trop, un trop grand désir de multiplier les rapports, la tentation qu'il aurait pu avoir de mettre à profit certaines ressemblances vaines ou subtiles, pour rendre la comparaison plus complète, auraient compromis la vérité en voulant
la renforcer, et chano-é cette ino-énieiise et solide peinture en morceau de rhétorique.
Puisque nous ne pouvons pas suivre M. Villemain dans tous ces rapprochements si variés et si fins, citons du moins quelques lignes, où il caractérise une certaine disposition d'esprit, d'imagination, de sentiment, qui permet de rapprocher le langage d'un évêqiie moderne et celui d'un poète antique : « C'était un instinct de la grandeur sous toutes les formes, un goût pour les choses éclatantes, depuis les phénomènes de la nature jusqu'aux pompes de la puissance et de la richesse humaines; c'était aussi ce ferme jugement, en contraste avec l'imagination éblouie, ce retour sévère et triste qui abat ce qu'elle avait admiré et se donne le spectacle de deux grandeurs également senties, celle du monument et celle de la ruine. La splendeur du soleil, la magnificence des rois, les merveilles des arts, les palais, les fêtes, la solennité des sacrifices, la guerre avec ses terribles images et sa sanglante parure, les casques d'airain, les aigrettes flottantes plaisent également aux deux poètes et leur reviennent d'un attrait si vif que ce qui semblerait parfois image vulgaire brille toujours nouveau sous leur parole de feu. » Dans cette page h la fois éloquente et poétique, ne dirait-on pas que jNI. Villemain a fait effort pour n'être pas trop indigne de Pindare et de Bossuct, et qu'il
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est encore tout chargé de la lumière dont il s'est pénétré en vivant au milieu de leur éblouissante poésie ?
Mais ce n'est pas seulement par l'audace du génie, par l'éclat des images, la simplicité sublime, la sincérité et la force de l'accent religieux, par la grandeur de la morale et ces vives lueurs jetées tout à coup sur la destinée humaine, que Bossuet rappelle et fait comprendre Pindare; c'est encore par le rôle qu'il a rempli et l'usage qu'il fait de son éloquence. Sans doute il v a de grandes différences entre le chantre des vainqueurs olympiques, le héraut des gloires païennes dans une libre république et l'austère dominateur des esprits et des âmes dans une monarchie moderne et chrétienne. ^lais, malgré la diversité des mœurs, des institutions, des temps, ils ont eu cela de commun qu'ils ont animé de leur voix puissante les grandes solennités, et que leur éloquence a été la plus belle décoration des cérémonies patriotiques et religieuses. Car, il ne faut pas l'oublier, la poésie lyrique chez les Grecs, surtout celle de Pindare, n'a pas été, comme elle est chez nous, l'expression des sentiments personnels du poète, ni une œuvre de pure littérature, destinée aux plaisirs solitaires d'un lecteur délicat; elle est l'ornen^ent des fêtes, et mêlant les vers à la musique elle fournit des chants à toute une cité, tantôt des chants de triomphe,
tantôt des hyimies pieux, des dithyrambes, des prières pour les processions, les danses religieuses, les cérémonies funèbres; véritable liturs^ie, ou même parfois code de morale, elle est l'institutrice des peuples. Nous regrettons cjue M. Yillemain ait fait seulement entrevoir dans des réflexions éparses les caractères de cette poésie active, solennelle et militante, et qu'il n'ait pas mis en pleine lumière ce que nous sommes obligé d'appeler, faute d'un autre mot, son rôle social. Aujour<rhui la poésie lyrique n'a plus cette grandeur ni cette influence; séparée de la musique, le plus populaire des arts, et qui seule pouvait la répandre et la faire pénétrer dans l'oreille et la mémoire de la foule inculte, elle est devenue tout simplement un genre de littérature comme un autre, une œuvre de goût plus que d'inspiration et le tranquille divertissement des raffinés. Aussi est-il bien naturel qu'elle tende à exprimer de plus en plus non seulement les sentiments personnels du poète, mais encore ses sentiments les plus particuliers, ses opinions, ses fantaisies, ses bizarreries même de pensée, de caractère, d'humeur. Si elle a une grande ambition, ce n'est pas assurément de plaire aux multitudes, mais de n'en être pas comprise. Depuis que dans nos vers la lyre n'est plus qu'une figure de rhétorique, que le délire n'est que pour la rime, la poésie lyrique ne ressemble pas plus h
celle des Grecs et ne peut pas plus nous en donner Tidée, qu'une pièce de Racine jouée dans une salle étroite, et racontant en beaux vers les infortunes touchantes mais surannées de quelques héros fabuleux, ne ressemble à une trairédic d'Eschvle, déroulant dans de vastes théâtres, devant tout un peuple ému par la pitié et le patriotisme, Ihistoire de ses dieux et de ses héros, ou célébrant la victoire de Salamine devant ceux (pii l avaient remportée, et faisant applaudir les vainqueurs à leur propre triomphe. Ce n'est donc pas dans notre poésie qu'il faut chercher un terme de comparaison avec Pindare, puisque, privée de son appareil, de son autorité, de son prestige, de son enthousiasme, elle ne sert plus qu'à charmer les loisirs de quelques rares lecteurs. Ce qui peut rappeler d'i loin la poésie lyrique en Grèce, c'est le prêtre revêtu d'une autorité sacrée, qui, après avoir demandé h Dieu l'inspiration, la trouve dans son propre génie ; qui dans les grandes solennités et le deuil de la patrie, célèbre les vertus d'un héros, mêle au récit de ses victoires de rudes leçons, peint devant des rois la catastrophe des maisons rovales et fait verser des larmes ;i toute une assemblée sur un auguste cercueil qui renferme les restes fragiles de la beauté, de la jeunesse, de la puissance. Voilà de véritables élégies funèbres, auxquelles il no manque ni l'appareil.
ni le spectacle, ni la foule, ni la voix du poète, qui ne fait que prêter son éloquence à la douleur publique.
Bossuet est le dernier inspiré qui dans notre littérature et dans nos sociétés modernes ait rempli le rôle des poètes lyriques. Depuis que cette voix est tombée, que cette ardeur s'est éteinte, nous aimons mieux faire de grandes choses que de les célébrer. Quand la patrie est en deuil ou quand elle est en fête, quand le peuple tout eutier se presse sur nos places et se répand dans nos temples, quand les cœurs sont émus par la douleur ou par la joie, l'enthousiasme populaire ne trouve que des paroles à peine articulées. Aucune voix ne s'élève pour dicter à la foule frémissante un de ces chants sublimes qui recueillent les sentiments de tous. Ce n'est plus la poésie, c'est l'industrie qui fait tous les frais de nos plus belles solennités. Des drapeaux, des guirlandes, des illuminations splendides, des arcs de triomphe éphémères, des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant poéti(|ue, et rien ne manque à ces honneurs que le poète qui jadis les immortalisait.
X'accusons ni lasléiilité des talents, nous avons eu de glands écrivains en vers; gardons-nous aussi d'accuser, comme M. Villemain ne serait que trop tenté de le faire, les institutions et le
gouvernement; car, à part le chant de la Marseillaise, musique terrible qui enllamme de faibles rimes, nous n'avons eu de poésie nationale, patriotique ou religieuse m sous l'ancienne royauté, ni sous la République, ni sous l'Empire, ni sous la monarchie constitutionnelle, ni sous l'Empire restauré. Nos mœurs, nos coutumes, la grandeur des Etats et des villes modernes, le divorce de la musique et de la poésie, notre religion même avec ses chants consacrés et immuables, bien d'autres causes encore expliquent pourquoi la poésie et l'éloquence ne président plus à nos solennités. Une petite cité antique, dont tous les citoyens étaient partagés en chœurs et formaient d'élégantes processions, pouvait obéir aux beaux vers, se livrer tout entière aux sentiments comme au rythme du poète ordonnateur, et répéter d'une voix unanime les chants d'un corvphée. L'enthousiasme des foules confuses et d'un million d'hommes ne peut se répandre qu'en clameurs.
De là vient qu'en Grèce il y eut tant de poètes lyriques, que Cicéron a pu dire qu'il faudrait toute une vie pour les lire. Une page suffirait à peine à dénombrer tous ceux dont nous possédons des fragments et des vers et ceux qui ne nous ont légué que des noms célèbres. Sans parler de ces charmants génies qui, comme Mimnerme ou Anacréon, n'ont chanté que les joies de la vie, ou, comme Sapho, les peines de leur cœur,
aimables corrupteurs ou tristes victimes de leurs passions, on rencontre clans toutes les contrées de la Grèce, dans tous les dialectes, de ces poètes citoyens qui, dans les guerres civiles ou étrangères, enflamment les combattants par des élégies guerrières, et, dans les luttes publiques, champions redoutés de l'aristocratie, du peuple et même de la tyrannie, tantôt par de mortelles invectives, tantôt par de salutaires conseils de politique ou de morale, excitent, apaisent les multitudes et font enfin de leur poésie l'usage que plus tard les orateurs, ii la tribune, feront de leur éloquence.
Il n'y a point de privilège de race, et la Grèce entière, Dorienne, Eolienne, Ionienne, est également favorisée. Les plus petites cités, des îles dont on sait à peine le nom. ont été illustrées par des lyriques dont la renommée, du moins, est immortelle. De la Thrace, où chanta, où mourut Orphée, jusqu'à l'Attique , de l'Asie ^Mineure jusqu'à la Sicile et la Grande Grèce, on rencontre des lyriques de génie et même des écoles de poésie. Partout où la Grèce envoie ses colonies, elle envoie son génie avec sa langue. Quelle exacte vérité dans cette allégorie qui raconte qu'après la mort d'Orphée, déchiré par les Ménades, sa lyre, entraînée dans le fleuve de la Thrace jusqu'à la mer, flotta au gré des vents et alla successivement aborder sur tous les rivages!
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Admirable fécondité, qui ne tient pas seulement à riieureuse nature d'un peuple passionné, mais encore h cette aurore de la vie humaine où la poésie servait à tous les usages, recueillait toutes les pensées publiques et privées, et où les vers ornaient la politique, la science, la législation et la philosophie morale. Les Muses étaient souveraines, aussi complaisantes qu'honorées. Au premier appel dune pieuse invocation, ces faciles divinités du paganisme s'empressaient d'accourir au-devant de ces heureux génies et leur prodiguaient ces trésors d'harmonie et ces grâces légères qu'on ne rencontre pas quand on les cherche, et quil faut tenir de la main même des dieux.
Il Aiut en convenir, la langue grecque, formée par des poètes, rendait la poésie plus facile et la mettait, en quelc|ue sorte, à la portée de toutes les exaltations. Plus que toute autre, elle se prête aux hardiesses de la pensée, aux nouveautés du sentiment. Ces dialectes différents qui n'étaient pas toujours le langage particulier d'une peuplade, dune contrée, mais qui appartenaient à tout le monde, avaient cet avantage de fournir aux sentiments les plus divers une harmonie propre et juste, et la langue devenait ainsi comme un instrument sonore, dont les cordes variées, graves et douces, donnaient un accent à toutes les passions. Mais, sans insister ici sur ces ressources
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refusées à nos poètes modernes, avec quelles audaces charmantes la lang-ue poétique des Grecs s'élève du ton le plus simple aux plus nobliîs témérités! Avec quelle aisance elle se débarrasse tout à coup des entraves de la graninuiire pour alléger sa marche et se donner des ailes! Que de mots nouveaux, qui étonnent l'imagination du lecteur le plus assidu et (ont monter son àme, comme par une rapide secousse, vers des hauteurs inconnues ! La langue grecque est vraiment une matière ductile et complaisante, qui ne résiste pas aux volontés du génie, qui se laisse gouverner, sans opposer aux plus légers caprices du poêle les lois d'une rés;stance inerte. Comme le marbre de Paros, tendre à la (ois et transparent, elle laisse deviner les formes les plus arrêtées de la pensée sous les plis gracieux de l'imagination. Tous ces beaux mots qui remplissent l'esprit, qui vont chercher le cœur et le plongent dans les plus molles délicatesses, vous font comprendre l'ivresse poétique; car ces mots n'ont pas seulement un sens précis et splendide, ils ne viennent pas seulement surprendre l'imagination de leur magnificence, mais ils ont encore une harmonie si pénétrante qu'ils deviennent les délices de l'âme et de l'oreille. Comme on sent que ce langage a d'abord passé sur la lyre et qu'il a été façonné par la voix des chanteurs!
La langue française, au contraire, a été formée
par de grands prosateurs et des géomètres qui lui ont donné avant tout la rigueur et la clarté. Chez nous, une syntaxe intraitable emprisonne le génie du poète. Le substantif, le verbe, Tadjectif se donnent la main et sont, le plus souvent, inséparables. Ce n'est qu'à force d'audace et par des coups de vigueur que le lyrisme parvient à briser ces phrases rectilignes. Mais lorsque, par d'heureux efforts, il a pu intervertir l'ordre régulier des mots et, par des inversions hardies, contraindre un instrument rebelle îi exprimer les nuances de sa pensée, il sent encore des chaînes plus pesantes. Notre langue renferme une foule de mots parasites, nécessaires sans doute h la clarté, mais aussi incommodes qu'inutiles à la beauté du discours. Les articles, dont le retour est si fréquent, les verbes auxiliaires, des adverbes interminables, d'insipides conjonctions, toutes ces non-valeurs de la poésie encombrent la phrase, et, quand elle veut prendre l'essor, la retiennent et l'embarrassent.
Si de la langue nous passons à la versification, voyez encore quels faibles secours trouvent nos poètes. Un vers français, quel qu'il soit, est toujours une ligne de prose, coupée par une césure et ornée d'une rime. On a beau varier la cadence, l'hémistiche donne au mouvement de la pensée une saccade prévue, tandis que le retour invariable de la rime finit par fatiguer l'oreille. Celte
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monotonie est sensible surtout dans nos grands vers héroïques qui marchent d'un pas égal. La poésie Ivrique, sans doute, est plus variée, elle compose des strophes d'une inégale longueur, avec des vers de mesure différente et des rimes entrelacées; mais le nombre de ces combinaisons est borné. D'ailleurs, ce sont toujours des vers qui ne diffèrent entre eux que parce qu'ils sont plus ou moins longs et diversement accouplés. Ces difficultés de la langue et de la versification doivent nous rendre indulgents quelquefois pour les efforts malheureux de nos poètes lyriques. Ce n'est que par des prodiges d'adresse et de génie qu'ils peuvent donner à notre langue poétique cette variété, cet éclat, cet air facile, qui ne coûtent rien dans d'autres pays. Mme de Staël l'a dit avec raison : « Il n'v a pas de langue où il soit plus aisé de faire des vers médiocres, et plus difficile d'en faire de bons ».
Quelle que soit l'admiration de M. Yillemain pour ces chefs-d'œuvre de l'art, et malgré ses sympathies politiques pour cette poésie militante des républiques anciennes, il n'est pas aveuglé par la splendeur du plus grand des Ivriques profanes, et il ne coûte ni h son ofoût ni à sa raison de reconnaître dans la poésie hébraïque une inspiration plus haute et une sublimité incomparable. Avec une sincère éloquence, je dirai même une effusion que l'auteur s'efforce de rendre dis-
crête, il explique et traduit les livres saints, et, dans des considérations historiques où il n'y a pas moins de nouveauté que d'éclat, il découvre les causes de cet enthousiasme patriotique et religieux, le plus populaire, le plus puissant, le plus humain qui lut jamais.
Aussi bien, de quelque manière que vous envisagiez cette poésie et à ne la considérer que comme un ouvrage des hommes, elle surpasse en grandeur, en force, en autorité, toutes les poésies connues. Tenez-vous à la magnificence de la fête, à l'appareil du chant, au nombre des chœurs, quel plus imposant spectacle que celui de ces milliers de lévites, formés par de longues études, exaltés par la foi et l'austérité, et chantant des cantiques sacrés, présidés par un roi prophète ou par de simples prophètes plus puissants que des rois? Si vous mesurez le pathétique de la poésie à la grandeur des triomphes ou des catastrophes qui l'ont inspirée, où trouver un chant plus passionné et plus glorieux que celui d'un peuple tout entier tiré de l'esclavage par le plus étonnant miracle, et. dans sa fuite, célébrant sa délivrance; ou, encore, une élégie plus touchante que celle de cette foule captive, arracliée à sa patrie, exhalant ses plaintes sur les rives du fleuve de Babylone.' Quel poète, quel législateur exerça une plus grande autorité que Moïse, moins contestée et plus impérieuse? Dans
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quelle libre république le poète a-t-il donné de plus éclatantes leçons? Si la vérité des idées morales rehausse la beauté du chant, et si l'ardeur des croyances est la véritable inspiration de la poésie, je ne vois pas non plus ce qu'on peut comparer dans les lettres profanes à cet enthousiasme farouche, réclamé par un Dieu unique, jaloux autant que bienfaisant, et qui confond si bien le patriotisme et la religion que les oppresseurs de son peuple ne sont pas seulement des ennemis, mais encore des «acrilèges. Enfin, à ceux qui ne sont sensibles qu'à la sublimité du style et qui, dans le désintéressement de leur foi, n admirent cpie le génie, ne peut-on pas présenter comme 1 idéal du langage Ivrique une poésie où l'enthousiasme vole sur toutes les cimes de la pensée humaine, où la bassesse même del'expres- . sion devient de rélo![uence, où tous les feux de rimaoination orientale se condensent en éblouis-
santé brièveté?
Il n'est pas de poésie Ivrique plus haute, plus vive, plus suave et plus terrible, qui aille plus avant dans le cœur des hommes et qui ait été plus loin dans le monde. Elle n'est pas seulement le soutien d'un peuple qui survit ii sa ruine, elle fournit encore des consolations et des armes morales à tous les peuples comme à toutes les âmes dans le monde civilisé et au delii. Autrefois o-laive et bouclier d'Israël, elle est encore
7fi M1:LAN(:ES de LIXXKnATURE ANCIENNE.
aujourcriiui le langage le plus approprié à toutes les crises de la vie des hommes et des nations : véritable poésie humaine que ni les révolutions, ni le progrès des lumières, ni l'incrédulité n'ont pu chasser de la mémoire des hommes, dont la primitive beauté et les élémentaires vérités, partout comprises et respectées, s'imposent aux imaginations et aux cœurs, et qui, recueillie et propagée par la foi chrétienne, mêlée à toutes nos cérémonies religieuses et patriotiques, a peut-être tari dans les sociétés modernes la source de l'enthousiasme, en offrant d'invariables prières à toutes nos solennités et des chants tout faits à toutes les infortunes.
Le livre de ]M. Yillemain, à bien des égards, tient plus que le titre ne promet. Ce n'est pas un simple essai sur les poètes lyriques proprement dits, mais plutôt une étude sur le génie poétique des peuples. Dans de vifs jugements où la rapidité du style n'empêche pas d'entrevoir une science souvent profonde, il présente les faces diverses de sou vaste sujet. C'est surtout quand il s'agit de l'antiquité et de la Grèce C[u'il est nécessaire d'expliquer par la religion, par la politique, par la philosophie et par l'histoire les destinées de la poésie, parce que dans ces temps heureux où l'on ignorait encore ce que nous appelons la spécialité, toutes ces grandes choses étaient mêlées et confondues. Alors les diffé-
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rents ocnres de littëriiturc n'avaient non plus de limites précises . Aussi l'historien de la poésie lyrique ne sort pas de son sujet quand il recherche le lyrisme dans VIliade d'Homère, le père de toute la poésie profane, dans les grands poèmes de Xénophane, de Parménide, d'Empédocle, où la science encore naïve se répandait souvent en hymnes, dans les tragédies, qui n étaient point de simples divertissements littéraires, mais les fêtes de la patrie et de la religion, et même dans les chœurs de la comédie où la muse d'Aristophane mêlait tant de grâce à la licence. Après la chute des institutions qui avaient donné un si grand essor à la poésie lyrique, et dans l'abaissement de la Grèce opprimée et dégénérée, l'auteur continue à recueillir le dernier souffle de l'inspiration dans ces hymnes moraux où la foi philosophique des écoles austères essayait de se substituer à l'antique mythologie et de dicter des prières à la raison affranchie; inspirations sincères encore, auxquelles succédera bientôt, dans le déclin plus proibnd de limagination sous la conquête macédonienne, l'érudit et le froid lyrisme des poètes d'Alexandrie, les héritiers courageusement fidèles de ce génie grec qui a si longtemps vécu et qui ne peut se résigner à mourir.
Il ne faut pas chercher de lyrisme dans la
Rome primitive, si rebelle à la culture de l'esprit, chez ce peuple de laboureurs et de soldats, actif, laborieux, avide, de bonne heure préoccujié de sa o^raiulciir future et chez lequel la politique absorbait toutes les forces de rintcllioence. Là l'ignorance est presque une vertu civique, une preuve de patriotisme; les lettres sont repoussées comme une importation étrangère, suspecte de corruption, et la parure de Tesprit réprimée par les censeurs comme le luxe des vêtements, et soumise, pour ainsi dire, à des lois somptuaires. Ce n'est pas la religion romaine qui deviendra une source de poésie. Tandis que la mythologie grecque, formée par des poètes, a quelque chose de gracieux, et, par ses symboles vivants des forces de la nature ou des passions humaines, représente une grande philosophie égayée par d'aimables fictions, le culte romain est grave, étroit, sévère, et consiste surtout dans un froid rituel, instrument politique entre les mains de l aristocratie.
Les dieux de la Grèce sont si faciles et si accommodants que les poètes peuvent leur prêter sans scrupule tous les sentiments humains. Ils sont il la merci de limao'ination des hommes, et ce n'est point leur faire offense que de leur donner des attributs nouveaux et des grâces inconnues. Cha(iue poète se fait un honneur de les embellir. Il n'y a point pour eux de plus doux encens, de
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plus agréaMe sacritîce que les beaux vers. Tout en vivant avec les hommes ou près d'eux, ils ne s'occupent pas, avec une exactitude ombrageuse, de tous les détails de la vie civile et ne demandent pas à être honorés, à heure fixe, par des prêtres qu'ils ont choisis. Tout homme, pourvu qu'il ait un esprit riche et fécond, peut faire monter vers le ciel un ao-réable honimao-e, et ie ne sais s'il ne serait pas permis de dire qu'ils sont moins heureux de recevoir les prières de la vertu que les hymnes du génie. Le culte en Grèce, poétique et libre, n'avait rien de triste ni de pénible.
A Rome, au contraire, ce sont, pour la plupart, d'obscures divinités, sans beauté, sans histoire, et qui, sorties de quelque coin de l'Italie et accompagnées de superstitions grossières, ont été transportées par la conquête dans la ville ouverte à tous les vaincus, et y ont reçu le droit de cité. Ils président à tous les actes de la vie civile et domestique, surveillent Ihomme et le citoven, et, comme des maoistrats subalternes, exercent une sorte de police moins morale que politique. Dans les plus grandes entreprises et dans les plus viles affaires on avait recours à une consultation religieuse qui devait faire connaître la volonté de ces divinités vétilleuses. De là les présages, la science auguralo, ces cérémonies qui ne parlaient ni à l'àme ni à l'imagination, ces prières en langue perdue que les prêtres eux-
mêmes ne comprenaient plus, ces formules vides et ces pratiques extérieures qui embarrassaient la vie d'un Romain. Cette religion était un joug pour les poètes comme pour les citoyens.
Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'à Rome cette religion minutieuse et incommode n'ait pas inspiré les poètes, qu'elle n'ait pas, comme en Grèce, désarmé l'incrédulité par sa grâce ou sa grandeur, et que le premier chant vraiment sublime sorti de la bouche d'un Romain ait été un blasphème. Le génie de Lucrèce est livré à l'enthousiasme de l'impiété. ]M. Villemain n'a pas franchi les limites de son sujet en plaçant dans une histoire de la poésie lyrique Tardent auteur d un poème, didactique il est vrai, mais animé par une inspiration si puissante, et il a eu raison de consacrer quelques pages ;i celui qu il appelle justement le premier poète de Rome pour la verve, la grandeur et la magnificence.
U Ini>ocation à Vénus est le plus bel hymne et le plus touchant échappé d'un cœur païen. ^Lais nous ne croyons pas que l'incomparable beauté de ce morceau tienne à l'émotion poétique qui ramène ce contempteur des dieux aux crédulités du culte national. Qu'un philosophe épicurien qui n'écrit que pour renverser les croyances établies, qui nie l'intervention divine dans les choses humaines, ait placé au commencement de son hardi poème une prière qu'on ne peut
concilier avec sou impiété, il y a là de quoi dévoyer tout d'abord la plus ferme critique. Les uns ont cru voir une conti adiction , d'autres, une concession habile laite aux superstitions populaires, d'autres enfin une défaillance de l'incrédulité. Ce serait, selon nous, rabaisser la majesté de cette admirable et sérieuse poésie que d'y voir nne inconséquence, une ruse ou une faiblesse. Non, Lucrèce pouvait, sans être infidèle au système dont il est l'intrépide champion, invoquer Vénus, parce qu'elle n'est pas la déesse légère de Chypre, celle que chantait Horace, mais qu'elle représente la grande loi de la génération qui renouvelle la vie dans le monde : puissance féconde de la nature qui fait naître toutes choses, qui conserve et propage la vie dans l'univers, qui remplit de sa douce présence le ciel, la terre et la mer, et fait que tous les êtres animés s'élèvent à la lumière du soleil Cette Vénus bienfaisante, universelle, Lucrèce pouvait la chanter sans se démentir, puisque dans tout le poème elle sera l'objet de son culte philosophique. Le poète, loin de se contredire, ne faisait que proclamer, en commençant, un des principes les plus importants de son système, et, pour peu qu'on veuille soulever le voile de l'alléoorie et chercher le sens caché de cette personnification divine, on verra que ces belles images empruntées à la mythologie ne sont ni une fantaisie de poète, ni
la précaution d'une impiété timide, mais qu'elles recouvrent une profession de foi et un dogme fondamental de la philosophie épicurienne. Autrement pourrait-on comprendre l'exaltation de son enthousiasme et la douceur de son effusiou lyrique? Lucrèce croit véritablement à cette Vénus souveraine, la seule puissance qui gouverne l'uuivers,
Quae quoniani rerum naturam sola gubernas.
A la prière du philosophe viennent s'ajouter les vœux du citoyen honnête, attristé par le spectacle sanglant des guerres civiles, et cjui supplie la déesse de l'amour, de la concorde, de l'harmonie, d'exercer sa puissance sur le dieu des batailles, de l'entourer de ses divines caresses et de lui demander la fin de ces horribles massacres, que M. Yillemain, par un euphémisme intéressé qui répond mal aux sentiments douloureux du poète, appelle « les glorieuses souffrances de Rome » et que nous appellerons des boucheries humaines, le crime et le châtiment d'une liberté corrompue, la ligue de l'ambition féroce et de la plus basse cupidité, ou tout simplement, avec l'histoire, les proscriptions de Marins et de Sylla ; c'est tout dire.
Nous devons arrêter au passage un autre jugement littéraire qui nous parait erroné sur V Jm>ocation à Whiiis. Ce chant sublime de Lucrèce,
selon ]M. Villemain, « est à la fols son premier salut et son adieu a lenthousiasme lyrique ». Est-ce donc là tout le lyrisme du poème? N'est-ce pas faire croire que Lucrèce n'a été lyrique que lorsqu'il empruntait les formes de la mythologie et qu'il pactisait avec la religion? Mais, au contraire, il n a jamais une éloquence plus emportée que dans ces hvmnes en l'honneur d'Epicure qu'il redouble au début de tous ses chants, où il est comme cuivré par l admiration et la reconnaissance. La vraie source de son inspiration est dans l'orgueil de la science et dans l'impiété. Ne vovez-vous pas comme il court aussitôt où l'entraîne sa passion, et se hâte d'attaquer la religion qui est à ses veux pour le genre humain la cause de tous les malheurs; comme il admire son maître, qui le premier a osé braver le monstre de la superstition, lever contre lui des yeux mortels et ne pas courber la tète? On sent aux expressions dont Je sens est si belliqueux, à la marche impétueuse des vers, que le poète est entraîné par une ardeur guerrière. On dirait la fureur d'un combat et la joie d'un triomphe. Cest dans le mépris et la haine des dieux mythologiques que Lucrèce a trouvé son éloquence et son enthousiasme. Il va même jusqu'à prêter à Epicure la fureur dont il était lui-même animé. Cependant il est permis de croire que le maître attaquait la superstition avec moins d'emportement, qu'il avait marché à
la conquête de la science avec une ardeur plus tranquille. On sait, en effet, qu'Epicure n'avait pas une incrédulité provocante; que, tout en ruinant les croyances établies et les préjugés populaires, il conservait, au milieu de ses luttes contre l'opinion, le calme et la sérénité d'un sage; que son impiété était si débonnaire qu'elle ressemblait parfois à un culte épuré ; qu'en niant la providence des dieux, en les plaçant loin du monde, il ne se croyait pas dispensé de leur rendre des hommages, et qu'enfin il avait écrit sur la sainteté un livre qui paraissait à Cicéron digne de la main d'un prêtre.
L'admiration de Lucrèce pour Epicure ne s'adresse pas seulement au philosophe vainqueur de la superstition, mais encore à l'inventeur d'une science nouvelle. Le poète n'est pas moins lyrique quand il célèbre cette doctrine lumineuse qui a éclairé les ténèbres de la vie humaine et montré aux hommes le chemin du bonheur. Son amour de la science est si vif qu'il trouve des délices dans ce triste système des atomes qui parle si peu à l'imagination. Il se sent illuminé par ces simples principes sur l'origine des choses, et dans les transports que lui donne la science il ne recule pas même devant les formules inertes et techniques du système, il les entraîne dans le mouvement de son éloquence et porte légèrement ce fardeau, le plus lourd qui ait jamais pesé sur
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le o-énie d'un pocte. Pour Lucrèce, étudier la physique de sou maître, c'est assister à la subite révélation des plus profonds secrets de la nature, et à de grands spectacles qui le remplissent d'une volupté divine et dun saint frémissement :
His tibi me rébus qusedam divina voluptas Percipit atque horror
Qu'on nous permette de rétaljlir un autre caractère de cet enthousiasme méconnu par M. Yillemain, et après avoir parlé de l'effet produit sur Lucrèce par ce qu'on pourrait appeler la théologie dEpicure et son système physique, disons un mot de l'admiration que la morale lui inspire. Car tous ces chants cju il entonne en Ihonncur de son maître ne sont pas des redites; il y a une sorte de gradation dans sa reconnaissance. Dans le beau morceau Ivricjue qui ouvre le cinquième livre, Lucrèce en redoublant encore une fois les louanges d'Epicure ne parle plus que de sa morale en des termes qui ne peuvent plus être surpassés. Il compare à un Dieu, Deus ille fuit, deus, celui (|ui le premier a su trouver une sagesse plus qu'humaine et faire succéder le calme et la lumière à rorao;e et aux ténèbres. Ce langage n'est pas pour hii une hyperbole poéticjue, mais une vérité cju'il va prouver en mêlant le raisonnement h son délire. Rappelant les anciennes découvertes qu'on attribue aux
divinités, il fait voir qu'il n'en est pas de si précieuse qui mérite d'être comparée à celle d'Epicure. On prétend, dit-il, que Cérès fit connaître aux hommes les moissons et Bacchus la vigne; mais le genre humain ne pourrait-il pas suhsister s'il n'avait reçu ces présents? On nous parle des travaux d'Hercule et do tous les monstres qu'il a domptés; mais comment aujourd'hui pourraientils nous nuire et aurions-nous besoin d'un dieu pour nous en débarrasser? Mais si une saine doctrine n'a pas purifié nos cœurs, que de combats à livrer en nous-mêmes ! Que de soucis! Quels ravages ne font pas en nous l'orgueil, la débauche et toutes les passions! N'est-il pas plutôt un dieu celui qui a détruit ces monstres, bien autrement redoutables, non avec une massue, mais avec les armes de la raison?
On voit par ce long raisonnement, que je résume, jusqu'où s'emporte l'enthousiasme du poète. Mais il ne faut pas méconnaître ce qu'il y a de vrai dans celte hyperbole. Dans l'antiquité païenne, à mesure que la morale s'élève, la religion déchoit, parce que la mythologie, créée aux époques primitives par des imaginations dans l'enfance, ne répond plus aux besoins nouveaux des intelligences cultivées. Qu'à l'oripfine des sociétés les hommes aient divinisé ceux qui les avaient délivrés de certains fléaux et qui leur avaient appris les premiers arts, on le conçoit
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sans peine, mais on comprend aussi, qu'après un certain nomljre de siècles écoulés, on n'ait plus apprécié des^ services qui paraissaient si faciles à rendre. Aux yeux d'un philosophe, un Socrate. un Platon, un Epicure était assurément un personnage plus respectable qu'Hercule et (juc Bacciius, et Lucrèce pouvait, sans trop d'exagération, proposer de rendre à son maître des honneurs divins qu'on avait prodigués à un tueur de bètcs féroces et à l'inventeur du vin.
Ce triple enthousiasme, irréligieux, scientifique, moral, dont nous venons de marquer les caractères, soutient Lucrèce dans sa vaste et difficile entreprise. 11 est plus qu'un disciple qui répand avec plaisir d'utiles vérités enseignées par un maître ■ vénéré, il se regarde lui-même comme l'interprète d'une doctrine sacrée. Telle est la confiance de Lucrèce dans Epicure, qu'il affirme toujours les plus sensibles erreurs avec l'assurance la plus hautaine et l'accent impérieux d'une foi que le doute n'a pas traversée. Ses vers sont, comme il ose le dire, les arrêts du destin, et toutes ses paroles, inspirées par son maître, plus saintes et plus sûres que les oracles de la Pvthie couronnée de lauriers, sur le trépied d'Apollon, Cette confiance dans Epicure lui donne la noble joie dont il est pénétré quand à son tour il annonce à ses concitovens les sfrandes vérités dont il s'est nourri. C'est pour lui un plaisir qu'il
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ne peut assez témoigner, et en des termes assez énergiques, que de mettre en vers une si snlutaire doctrine. Il répète plus d'une lois, toujours avec la même ivresse, qu'il est heureux de s'engager dans ces chemins de la poésie qui n'ont pas été foulés, de puiser à des sources nouvelles, et, dans des vers célèbres, il se compare au médecin qui sauve un enfant malade en entourant de miel les bords delà coupe amère. Nulle part l'cntliousiasme moral de Lucrèce ne se déploie avec plus d'ingénuité et de grâce. Il y a dans ces beaux vers à la fois de la fierté et du bonheur. Les sentiments les plus nobles s'y succèdent rapidement, l'orgueil du poète, la foi du philosophe, la pitié affectueuse pour l'ignorance qu'il faut instruire, et surtout l'émotion des vérités morales. Gardons-nous donc de dire avec M. Yillemain que Lucrèce av;.it reçu de la Grèce l'indifférence pour la vertu. Y a-t-il beaucoup d'anciens cpii aient ressenti un plus sincère amour pour la morale, morale fausse, je le veux, dont il faut renverser les dangereux principes, détester les consé([uenccs extrêmes, mais qui ne manque pas de grandeur dans ce poème ardent où brillent rl\ et là tant de vérités générales écrites en tiaits de llamme, que tout honnête homme peut avouer, parce qu'elles n'appartiennent pas exclusivement à la doctrine épicurienne et à un système suspect, mais au domaine commun de la morale humaine.'
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Ainsi donc, nous ne pouvons admettre que V lm'oc(ilio?i à Vé/nis soit le seul morceau lyric^ue du poème; ce serait insinuer cjue Lucrèce n'a été inspiré que lorsqu'il empruntait les formes de la religion et que sa loi philosophique a défailli; ce serait fermer les yeux à la beauté lyrique de tant de morceaux justement admirés. Nous ne dirons pas non plus qu il est indifférent pour la vertu, quand nous vovons que toute cette doctrine physique, célébrée avec un si poétic|ue courage, n'a de prix à ses veux que par ses conséquences morales. Ne craignons pas de reconnaître que la véritable originalité du poème, sa singularité, est dans cet étonnant mélano-e d'incrédulité agressive et d'amour pour la sagesse. Que nous importe l'impiété envers les dieux du paganisme? Ce n'est pas un devoir pour nous de prendre leur défense. Tandis que dans les sociétés chrétiennes l'incrédulité est le plus souvent froide, sèche, ironique, parce qu'elle confond dans une ruine commune la morale et la religion, l'impiété antique pouvait être généreuse lorsqu'elle attaquait la religion pour sauver la morale. C'était l'éloquente et légitime protestation de l'humaine vertu contre le vice divinisé, un culte nouveau qui avait aussi ses hiérophantes et ses enthousiastes, que nous pouvons admirer sans scrupule, puisque le christianisme naissant reconnaissait leurs services, tout en condamnant leurs orgueilleuses erreurs,
et que les Pères de l'Eglise ne craignaient pas d'emprunter leurs redoutables arguments et d'applaudir à leur utile, bien qu'aveugle intrépidité.
Nous doutons aussi que les amis d'Horace soient contents du chapitre que ]M. Yillemain lui a consacré. Ils trouveront l'éloge bien discret et trop mêlé d'insinuations déplaisantes sur le caractère de l'homme, la complaisance du poète pour le pouvoir, la sincérité de ses poésies politiques. On voit trop qu'Horace a payé pour Auguste, que M. Villemain n'aime pas et qu'il a mille raisons de ne pas aimer. Laissons César à sa critique irritée, nous n'avons à défendre ici que le poète.
Faut-il donner ;i penser qu'il n'a été qu'un transfuge politique, qui a servi de ses louanges un maître dont il recevait les bienfaits et qui n'a brûlé en son honneur qu'un encens payé? Il ne serait pas difficile de montrer qu'on ne doit l'accuser ni d'inconstance ni de servilité, que l'état des esprits et de l'opinion ;i Rome lui permettait de célébrer Auguste sans se démentir et sans renier son passé. Si Octave déguisé en Auguste a trompé la postérité et si cette erreur commença déjii sous son règne, comme le reconnaît M. Villemain, pourquoi ne point pardonner à un poète une si facile illusion, partagée d'ailleurs par tous les contemporains? Pour être équitable, il faut se rappeler qu'à Rome rien ne paraissait changé dans l'Etat, que les formes de
la république subsistaient toujours, que le peuple votait dans les comices, que le sénat crovait conserver la liberté de ses délibérations, qu'Auguste lui-même n'était qu'un simple citoyen exerçant des magistratures légales qu'on lui avait confiées, et qu'enfin sa toute-puissance portait d'autant moins d'ombrage qu il en usait avec modération et paraissait toujours vouloir s'en démettre. Presque tous les Romains, ceux-là même qui avaient combattu ])Our la république, se rallièrent au vainqueur d'Actium et, oubliant le sanglant triumvir, ne virent plus en lui que le pacificateur qui avait mis fin à dhorribles guerres civiles, épargné à Rome de plus cruels tyrans, le restaurateur des mœurs et de la religion, le magistrat infatigable qui veillait à la gloire de l'empire. Horace ne fut que l'interprète de cette reconnaissance et de cette admiration aussi sincère qu'universelle. Cependant il faut remarquer qu'il ne se donna pas sans réserve à Auguste; qu'en chantant sa gloire, qui se confondait avec celle du peuple romain, il ne célébrait que la patrie; que par esprit d'indépendance, par dignité et peut-être même par un secret éloignement pour la personne du maître, il se refusa toujours à ses avances et se déroba à son amitié. Loin d'être un courtisan et un poète mercenaire, il s'est conduit avec une fermeté prudente, et si prudente dans ses rapports avec Auguste, qu'on pourrait presque l'accuser
crinclvilité. En accordant au o^rand homme qu'il admirait des louanges c[U il crovait méritées, il ne voulait pas qu'on pût le soiq^conner de complaisance, et il semble avoir répondu d'avance à ses futurs détracteurs en esquivant avec une singulière persistance une illustre intimité qui aurait pu compromettre l'intégrité de sa réputation. Qu'on accuse tant qu'on voudra l'abaissement des âmes à cette époque, l'oubli des anciens principes politiques, qu'on reproche aux Romains d'avoir payé trop cher le repos et de s'être laissé tromper par la prudente modération et les bienfaits intéressés d un maître, mais qu on ne laisse point peser un vil ou fâcheux soupçon sur un esprit libre et délicat, le plus fin appréciateur de l'honnêteté antique, et qui s'est honoré par son indépendance autant que par la sincérité de ses vers patriotiques.
Horace, en effet, tout en chantant les louanges d'Auguste, lia jamais célébré que de belles actions, de grands événements, des bienfaits publics, des réformes utiles. Il n'a point, comme aurait pu le faire un poète à gages, couru audevant de la servitude; il n'a renié ni ses principes, ni ses anciens amis, ni les héros de la république, et n'a pas cru nécessaire d'insulter le passé pour mieux exalter le présent. Aussi ses odes politiques peuvent être regardées non seulement pour la perfection de l'art, dont nous
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n'avons pas à parler en ce moment, mais pour la vérité des pensées, la grandeur des inspirations et surtout la profondeur du sentiment romain, comme les plus beaux chants nationaux de la poésie latine.
La morale sévère et forte qui respire dans ces vers politiques n'est pas une réminiscence d'école; les images empruntées au culte national ne sont pas une artificielle décoration imposée par des convenances officielles. Epicurien et peu dévot dans sa vie privée, Horace avait encore un culte, le culte des dieux protecteurs de Rome, et une admiration sérieuse pour l'ancienne discipline romaine. Dans ces temps de trouble et de scepticisme, les esprits les plus légers qui, par élégance mondaine, répétaient sans cesse et pratiquaient les maximes d'une philosophie facile et commode, devenaient graves sans elTort, quand il s'agissait de l'intérêt commun. Ils ne se faisaient point scrupule de suivre les préceptes d'Epicure, de chanter le plaisir, les amours, les festins, d'engager leurs amis à jouir de l'heure présente, sans souci du lendemain, de faire les esprits forts et de montrer peu de révérence pour certaines croyances religieuses et les austérités de la philosophie. Mais s'ils venaient à parler de la patrie, de sa grandeur et de son salut, ils reprenaient les anciennes maximes de leurs ancêtres.
De là vient qu'on rencontre souvent dans l'épi-
curien Horace les principes rigides du stoïcisme. Il ne les emprunte pas au Portique, il ne songe ni à Chrvsippe ni à Zenon, il ne lait que se rappeler la morale traditionnelle des Romains. Qu'y a-t-il, en eCTet, de plus conforme à lidéal stoïcien que ces héros de la république, Curius, Regulus, Caton et tant d'autres, vantés par Sénèque comme ayant le plus approché de la perfection philosophique? Ses principes, Horace les trouvait dans les vieilles maximes de Rome, ses modèles, dans l'histoire de son pays. Dans les odes politiques, sa religion est un culte national, sa philosophie, du patriotisme. Aussi ne voyonsnous pas dans l'enthousiasme d'Horace un habile artifice de poète, mais une véritable exaltation lyrique. N'oublions pas que dans la corruption des mœurs, dans l insensibilité morale de cette époque, il restait encore une source d'inspiration, une foi. le respect du passé et la croyance à l'éternité du Capitole, CapitoU immobile saxiiin ; sentiment sincère et profond qui anime la prose comme la poésie, et où Tite-Live aussi a trouvé son éloquence.
Nous ne poursuivrons pas l'analyse de ce livre, ce serait nous condamner à faire une simple table des matières. Nous avons été curieux surtout de voir comment M. Villemain juge les poètes anciens, parce que dans ses autres ouvrages il n'en a parlé ({u à propos de sujets modernes. Là
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était pour nous la nouveauté du livre et son attrait. A partir de l'ère chrétienne, l'auteur est dans son domaine, qu'il a parcouru et souvent exploré, soit dans ses belles études sur les Pères de l'Egliso, soit dans son cours sur le Moyen Age, soit dans ses leçons, plus populaires encore, sur la littérature française, où, pour renouveler la critique, il faisait tant d'excursions dans les littératures étrangères, et, mêlant l'histoire aux jugements littéraires, trouvait déjà l'occasion de peindre en traits rapides le génie des plus grands peuples modernes. Dans tous ces sujets, si souvent traversés à diverses époques de sa vie, la difficulté pour M. Yillemain était de ne pas se répéter et ne pas se contredire. Renfermé cette fois dans les limites plus resserrées d'un sujet spécial, quoique bien vaste encore, il a su dire des choses nouvelles d'une brièveté intéressante sur le lyrisme chrétien, la poésie des liturgies, sur le Dante, sur le génie lyrique de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre. Il ne lui a pas été donné de pénétrer en Allemagne, dont il confesse ingénument ne pas savoir la langue,
Infans namque pudor jirohibebat plura profari;
aveu précieux que nous ne relevons ici que comme une preuve de respect pour le lecteur et comme un exemple, devenu rare aujourd'hui, de franchise et de scrupule.
L'espace nous manque pour attirer l'attention sur tant de paoes choisies qui mériteraient d'être recueillies, véritables modèles de narration historique ou de portraits littéraires. La description de la bataille de Lépante, pour avoir l'air d'une digression et d'un morceau rapporté, n'en prouve pas moins que ^L Yillemain peut s'élever sans effort au grand style de Ihistoire. Quelle charmante esquisse de biographie intime que celle de Gray, ce simple poète qui, dans un siècle sceptique, agité de passions politiques et de petites intrigues, dut à la liberté d'une vie obscure, au culte de la famille et de fart, à la contemplation désintéressée des chefs-d'œuvre antiques, l'heureuse fortune de retrouver le souffle de Pindare dans de modestes poésies, dont la touchante honnêteté et la classique perfection n'ont pu être effacées par tous les efforts désordonnés des plus grands lyriques contemporains! C'est une leçon donnée, ou plutôt insinuée par M. \ illemain, ii tous ceux qui, pour honorer l'art, croient devoir sacrifier la morale ; qui s'imaginent que la simplicité du cœur et de la vie éteint l'imagination, et que le désordre des mœurs, les désirs effrénés sont à la fois la marque et la condition du génie.
Tout le monde reconnaît que le style de M. ^ illemain est un des plus remarquables de ce temps; par l'extrême habileté de sa diction, le secrc-
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taire perpétuel de rAcadémie est hors de pair. Il méritait bien riionneur d'écrire la préface du dictionnaire sur la langue française, dont il connaît toutes les ressources et même les artifices. Les préceptes donnés par les maîtres sur Tart de placer les mots, de les mettre dans un beau jour, de les rajeunir, ^1. Villemain les pratique avec une aisance qui paraît naturelle. Il faut voir comment il renouvelle les expressions les plus usées au moyen de quelque alliance inattendue. Un mot risquait d'être déclamatoire, il est atténué par la simplicité de ceux qui Tentourent. Le plus vulgaire substantif prend une dignité nouvelle en se mariant à une épithète de haut parage. Comme on l'a dit de Cicéron, il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire. Si aujourd'hui on s'intéressait encore au détail du langage, nous parlerions aussi de cet art de disposer les membres d'une longue période, d'y réunir tant de choses diverses, sans confusion et sans disparate, et de conduire légèrement et sans encombre sa pensée principale, escortée de tant d'idées accessoires, à travers des détours où elle risque de s'égarer.
!Mais Ihabileté et la finesse sont des qualités dont il est difficile de ne pas abuser. Comme jNI. Villemain, en écrivant l'histoire poétique de tous les siècles, est encore préoccupé de notre histoire contemporaine, comme la poésie n'est
>j8 mklanges de litthhature ancienne.
pas son unique ni sa plus vive passion, il arrive qu'en parlant du passé il fait toujours songer au présent, et qu un grand nombre de ses chapitres et de ses phrases ont, pour ainsi dire, deux visages. Si pour l'auteur ce sont là des allusions qui le soulagent, pour le lecteur souvent ce sont des distractions qui le fatiguent. Il faut à la fois lire et deviner. Sénèque appelait ces sortes de pensées sententias suspiciosas in quibiis plus inteUigendiun est (piam audiendum. S'agit-il d'un grand personnage politique de l'antiquité, vous vovez encore autre chose que ce qu'on vous montre. Sans vouloir comparer une si délicate adresse h un objet de vulgaire industrie, nous crovons pouvoir dire que ces portraits ne ressemblent pas mal à ces tableaux populaires qui, par un arrangement de perspective ingénieuse, vous présentent des figures différentes selon que vous penchez un peu la tète d'un côté ou dun autre. Cette manière dattirer les yeux sur des objets divers séparés par un assez grand intervalle fait trop diverger les rayons visuels et, qu on me passe le mot, loucher l'esprit du lecteur.
Malgré nous, nous sommes obligé de décrire ces singuliers jeux de lumière, parce qu'ils sont faits à dessein pour solliciter l'attention. Xous serions aussi désolé de paraître ne les avoir pas aperçus que l'auteur lui-même pourrait être
dépité en voyant qu'on ne les a pas remarqués. Innocentes malices d'ailleurs, qui n'affligent personne, qui prouvent seulement que le style de l'écrivain est comme ces étoffes bien tissées dont on admire l'endroit et dont on peut encore regarder l'envers. Malheureusement, en s'accoutumant à ces jeux clandestins on croit en voir partout, et, pour se montrer digne de comprendre tant de secrètes intentions et d'esprit caché, on finit par s'imaginer que chaque phrase renferme une cachette, que le plus simple adjectif est un piège tendu à votre candeur. Toujours en éveil, vous vous épuisez en précautions et en frais de pénétration inutiles. Comme il ne s'agit en ce moment que d'art, nous n'avons à blâmer que la subtilité de l'artifice, et nous n'insistons pas davantage sur les caractères de ce style oblique et fuyant, pour n'être pas soupçonné de vouloir reprendre ici quelque chose de nos sincères louanges et d'exercer de faciles représailles, qui pourraient tout au plus offenser un des maîtres de la critique, sans nous honorer nous-mème.
Depuis qu'on étudie l'antiquité, il semble que la critique a eu le temps de porter un jugement définitif sur les poètes grecs et latins, et de mesurer à chacun l'estime qu'il mérite. Et pourtant, il faut le dire, malgré l'admiration sincère que les siècles précédents ont témoignée à toute la littérature ancienne, il est un certain nombre de poètes qui n'ont été bien compris qu'à notre époque, et qui ont longtemps attendu qu'on leur rendît une exacte justice : ce sont ceux qui par leur originalité hardie, par la fidélité même avec laquelle ils ont peint les mœurs et les sentiments de leurs contemporains, paraissaient s'éloigner d'un certain idéal de perfection ou littéraire ou morale. La vérité trop antique de leurs tableaux