‹ Mélanges de littérature ancienneChapitre 7 sur 7 · III · texte numérisé non relu

III

qui princeps vitae rationcm

invenit (V, 11).

Deus ille fuit Deus (Y, 8).

natura videtur libéra conlinuo. dominis privata suporbis (II, 10'JO).

animi terrores (\\\, l(j).

Cicéron.

Soleosœpe mirari nonnullorum insolentiam philosophorum, qui uaturœcogiiitionem admirantur ejusque inventori et principi gratias exsultantes agunt, eumque venerantur ut deum : liberatos enim se per eum dicunt ^rii'issimis dominis, terrore sempilerno.

Outre les mois que nous avons soulignés, qui ressemblent à des citations, il en est encore de bien caractéristiques : insolenda s'applique à l'épicurisme de Lucrèce, bien difTérent de l'épicurisme grec, qui est prudent, tranquille et doucement moqueur ; nalunc cognitio, c'est presque le titre du poème De rernni natura ; ^raliafi exsultantes agunt fait penser aux hymnes entonnés par le poète au début de ses livres. Dans tout le passage de Cicéron chaque mot désigne Lucrèce. Si ce ])assage n'est pas une allusion à Lucrèce, il faut renoncer désormais à voir une allusion quoUpie part. On ne met guère en doute celle de Virgile : Félix qui potuit reru?n cognoscere causas.

LUCRÈCE ET CICÉROX. 177

Combien pourtant elle est moins évidente que notre suite d'allusions redoublées !

On voudra bien remarquer que dans ces rapprochements de Lucrèce et de Cicéron nous ne relevons que des expressions et des détails de style et non des points de doctrine conformes. La ressemblance dans l'exposition des dogmes immuables d'Epicurc et des arguments traditionnels ne prouverait rien, puisque les deux auteurs, exposant souvent les mêmes parties du système, ne pouvaient pas dans la doctrine ne pas se rencontrer.

Pour conclure, de tous nos textes cités et rapprochés il semble résulter que Cicéron a connu Lucrèce, qu'il a donné au poème des soins peutêtre un peu clandestins, que le secret, révélé par Suétone, a été recueilli par saint Jérôme, que Cicéron devenu philosophe ne s'est pas soucié de passer pour l'éditeur d'un ouvrage qui choquait certaines convenances officielles et faisait scandale ; qu'il pouvait d'ailleurs n'avoir qu'une admiration moins vive que la nôtre pour le poème, par dissentiment philosophique ou par dépit de poète surpassé par un rival. Tout cela sans doute n'a pas été indiscutablement prouvé par nous; nous savons de combien il s'en faut; mais il nous a paru utile de réunir ici des textes, que d'autres pourront interpréter autrement. Si nous n'avons construit qu'une sorte de roman, nous voudrions du moins qu'on pût l'appeler un roman historique.

Le siècle d'Auguste est, avec celui de Périclès, de Léon X, de Louis XIV, une des quatre époques que, d'un commun accord, dans tous les pays de l'Europe, on considère comme les plus glorieuses de l'esprit humain. On a fait de bonne heure cette remarque, devenue banale depuis, qu'il y a dans l'histoire du monde des temps heureux où, sans cause bien apparente, les lettres et les arts éclatent tout h coup dans leur perfection. Sait-on qui le premier a fait cette remarque, on pourrait dire cette découverte, qui dans sa nouveauté a du paraître bien intéressante et qui l'est encore pour nous, puisqu'on en a fait comme une loi de l'histoire des littératures? C'est précisément un écrivain qui a vécu au temps

1. Introduction à un cours sui- la Littérature latine au temps d'Auguste, professé à la Sorbonne en 1890-1891.

d'Auguste, c'est l'historien Velleius Paterculus, dont on ne s'attend pas à rencontrer le nom en pareil sujet. Au chapitre xvi du premier livre de son Histoire romaine^ Velleius interrompt tout à coup ses récits et saisi d'une inspiration soudaine, entraîné, dit-il, comme un char qui vole hors de son chemin, il se livre k une méditation aussi imprévue pour lui-même que pour le lecteur, et il se demande, avec une sorte de surprise anxieuse, comment il se fait que les plus beaux génies dans tous les genres se rencontrent toujours dans l'étroit espace et comme dans le cadre d'un même âge; comment il est arrivé que dans Athènes les grands tragiques, les plus spirituels auteurs de comédies, les plus illustres philosophes, les plus puissants orateurs, se sont rassemblés comme de concert; et ce qui ajoute à son étonnement, c'est que dans le même temps parurent les grands artistes, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs; si bien que les lettres et les arts, comme dans une fête commune, se donnent la main. Puis Velleius, portant ses regards sur la littérature romaine, fait la même remarque et constate que les plus grands génies depuis Térence jusqu'à Ïite-Live sont pressés à peu près dans le même siècle. Il place ainsi, un peu naïvement, dans un même groupe, les écrivains de la république et ceux de l'empire, qui appartiennent, il est vrai, à des temps rapprochés, mais fort différents. 11 en

est résulté que des critiques modernes, à l'exemple deVelleius, ont fait entrer dans ce qu'ils appellent le siècle d'Auguste des écrivains qui seraient foi't étonnés de lui appartenir.

Mais quand on croit, comme nous, que les grands événements politiques et les changements survenus dans les institutions exercent une influence décisive sur la littérature, il n'est pas permis de confondre et de grouper ensemble des écrivains qui se sont développés dans deux sociétés si différentes; dont les uns agissent, parlent, combattent sur le Forum et même, au fond de leur retraite, entendent encore de loin le tumulte populaire, dont les autres méditent h loisir sous la tutelle d'un gouvernement protecteur. La plupart des écrivains qui appartiennent aux derniers temps de la république sont moins des auteurs que des hommes d'action, qui n'écrivent que dans un dessein politique, pour défendre l'Etat ou pour se défendre eux-mêmes, ou pour chercher dans les lettres une distraction à leurs travaux ou à leurs infortunes. C'est le beau temps de l'éloquence. Elle domine toute cette littérature ; elle a pour cortège l'histoire et la philosophie, qui sont, pour ainsi dire, à son service. Les protégés d'Auguste, au contraire, ne sont que des artistes, étrangers aux affaires et qui ne recherchent cjue la gloire de bien écrire. Ces différences sensibles ne permettent pas de confondre deux époques si

182 MLLANGKS DE LITTHRATUIIE ANCIENNE.

disseiiiLlalîles ni de réunir des hommes qui n'ont rien de commun que l'excclh'nce de leur génie. N'est-ce pas, d'ailleurs, troubler l'histoire que de dire que Jules César appartient au siècle d'Auguste et de faire servir sa o-loire ii illustrer le règne de son héritier? Et Cicéron, qui périt sous le règne des triumvirs et qui fut lâchement livré h des assassins par Octave, peut-il consentir à devenir l'ornement d un âge qui porte le nom de son meurtrier? La tète sano-lante du grrand orateur, ses mains coupées et clouées sur la tribune aux harangues protestent contre cette espèce de violence littéraire.

Aussi, notre dessein n'est pas d'embrasser ce siècle si mal nommé et si mal défini, mais plus simplement de nous enfermer dans le règne d'Auguste.

Mais ici il faut tout d abord nous mettre en garde contre des jugements historiques portés sur ce règne il v a une trentaine d'années, alors que, la liberté d écrire n'étant pas illimitée, on prenait des détours pour exprimer des pensées hostiles au nouveau légime de la France. On dépréciait Auguste pour être désagréable;! un autre personnage qui paraissait plus ou moins lui ressembler. L'histoire romaine fut ainsi bien souvent défigurée par des passions et des malices françaises. Chaque polémiste semblait dire avec Corneille :

Rome n'est plus dan? Rome, elle est toute où je suis.

Ces préoccupations satiriques, cette guerre d'allusions, ces finesses piquantes ont fait tort au règne d'Auguste. On a ainsi plus d'une fois méconnu la véritable situation politique de Rome, qu'on croyait en tout semblable à celle de la France; on a mal jugé le caractère d'Auguste, l'état des esprits sous son règne et, par suite, les sentiments des poètes et des écrivains qui ont célébré les bienfaits du nouveau gouvernement romain. A nous, qui n'avons à faire que de la littérature désintéressée, il nous importe de montrer que les Virgile, les Horace et les autres grands esprits du temps n'ont pas été des écrivains à gages, que leurs louanges n'ont pas été de commande, et que, si elles n'ont pas été en tout méritées par le prince, elles furent sincères. Nous avons toujours cru, d'ailleurs, que les beaux vers ne sont que de belles pensées et de nobles sentiments, que si Auguste a été loué c'est qu'il était vraiment admiré, comme fut loué Louis XIV, pour la même raison. La poésie ne serait-elle pas le dernier des arts si l'on pouvait comparer des poèmes immortels avec des platitudes adulatrices? Quand on veut bien comprendre les sentiments des auteurs anciens et connaître l'état de l'opinion au temps d'Auguste, il faut toujours avoir présent à l'esprit ce fait, qu'il n'y a pas eu de révolution violente, détruisant la république, établissant l'empire; que les termes commodes dont

184 MELANGES DE LITTEIîATVRE ANCIENNE

nous sommes obligés de nous servir, tels que empire, empereur, règne, prince, ne répondent pas il la réalité des choses; que les mots imperuiin romanum signifiaient la puissance romaine et s'employaient sous la réjjul)li(|ue aussi bien que sous le régime nouveau, et qu'enfin ce qu'on appelle le règne d'Auguste n'est que la république continuée. Rien ne paraît trop visiblement changé : il v a toujours un sénat, il v a toujours des comices, où le peuple vote et croit voter librement, il v a toujours les mêmes magistratures, seulement elles finissent insensiblement par appartenir toutes à Auguste. Iinperalor, il est le chef de l'armée; consul, il a le pouvoir exécutif; prince du sénat, il en dirige les délibérations; préfet des mœurs ou censeur, il a le droit d'éliminer les sénateurs indif^nes; o-t'and pontife, il est le maître de la religion. Ainsi, peu à peu, comme le plus habile conducteur de char, il ramasse avec bonne grâce entre ses mains, à la fois douces et fermes, toutes les rênes du frouvernement. Si grand et si redoutable que soit ce pouvoir sans pareil, les Romains ne peuvent pas dire qu'on leur a fait violence, car tous les dix ans Auguste propose d'y renoncer et monté sur le faîte il aspire à descendre. Quand le peujde dans son enthousiasme tumultueux vient lui ofirir la dictature, il la repousse, il supplie, il met un genou en terre, il se découvre la poitrine pour

fiiirc comprendre qu'il aime mieux mourir que d'accepter cette espèce de royauté. Ce qu'il accepte avec reconnaissance, c'est le titre de Pèi-e de la patrie. Toute cette conduite politique d'Auguste est un chef-d'œuvre de prudence, d'adresse, de modération voulue, de dissimulation et, cà et là, de macrnanimité. Comment les Romains n'auraient-ils pas admiré un homme refusant les honneurs qui venaient à lui, prêtant généreusement malgré lui ses épaules à toutes les charges dont on les accablait et sacrifiant sans cesse son repos à la chose publique?

Les Romains ne se précipitèrent pas, comme on dit, dans la servitude, car ils se croyaient libres comme autrefois ; ils ne crurent pas se donner un maître, mais un tuteur. Ils pensaient et répétaient qu'un si grand empire ne pouvait être gouverné que par une seule tête et une seule volonté; ils sentaient que cette puissance unique pouvait seule empêcher de nouvelles compétitions sanglantes et assurer dans le monde l'ordre et la paix. Tacite a peint en quelques mots les sentiments qu'inspirait le nouveau régime dans les différentes classes de la société romaine. Le monde était fatigué des discordes. Aufxuste s'était concilié l'armée par des largesses, la multitude par des distributions de blé, le peuple romain tout entier par les douceurs de la paix. 11 ne rencontre pas d'opposition, car les plus fiers repu-

blicains étaient tombés victimes des proscriptions ou de la guerre; les nobles qui avaient survécu recevaient honneurs et richesses et préféraient le présent avec sa sécurité au passé avec ses périls. Le changement ne déplaisait pas aux provinces, car les querelles des grands et la cupidité des magistrats envovés de Rome leur avaient rendu suspect le gouvernement du sénat et du peuple. Ainsi, qu'on déplore l'aveuglement des Romains, leur indifférence pour l'intégrité de leurs vieilles institutions politiques, rien de plus légitime; mais il faut reconnaître qu'Auguste était soulevé de toutes parts et pendant un demi-siècle soutenu par tous les souffles de la faveur populaire.

En assurant par ses lois et sa vigilante administration la tranquillité intérieure de l'État, il voulut encore que la paix régnât jusque sur les frontières. Pour la première fois il fixa les limites de l'empire, et trou\ant que cet empire avait assez de puissance et de majesté, il s'abstint de faire des conquêtes. S'il n'entreprit point de guerres nouvelles, était-ce peut-être pour ne pas donner à un général l'occasion d'acquérir une renommée qui eût éclipsé la sienne? Mais tout pacifique qu'il fût, si dans les limites de l'empire il falhiit. par exemple, soumettre des barbares mal domptés, dans les Alpes, dans les Pyrénées, sur les bords du Danube, ou bien protéger sur le Rhin les frontières menacées par les Germains,

alors, malgré sa chétivc santé, il se chargeait luimême de conduire son armée ou bien charocuit de ce soin les jeunes hommes de sa famille, Drusus, Tibère, Germanicus, voulant dans son universelle sollicitude que le salut de l'h^tat ne reposât que sur lui-même ou sur les siens.

Cette double pacification des esprits et des frontières fut la constante pensée d'Auguste durant un règne d'un demi-siècle, et comme pour mettre cette pensée bien en lumière et la rendre présente aux yeux, il éleva dans le sénat un autel à la Paix. D'autre part il voulut que sa fête h lui, la fête d'Auguste, fût célébrée le même jour ([ue la fête de la Concorde et du Salut. Ainsi son nom était solennellement associé à celui des divinités les plus bienfaisantes et le plus sincèrement adorées et recevait le même jour les mêmes hommages reconnaissants.

La paix! la paix! on ne saurait trop le redire, voilà ce que demandaient les Romains après cinquante ans de guerres civiles. Déjà Lucrèce, dès les premiers vers de son poème, dans une prière, la seule prière que le patriotisme ait pu arracher à son incrédulité, suppliait Vénus, la mère des Romains, d'exercer son doux empire sur Mars son époux, pour obtenir de lui la fin des batailles. Et combien cette prière était })ressante et tendre !

Ah ! lorsque renversé sur ta sainte poitrine, Lesjyeux leyés yers toi, de ta beauté divine

Il repaît lentement son regard éperdu,

Qu'à tes lèvres enfin l'amour l'a suspendu,

Penche sur lui ton front, et tes mains adorées

Enveloppant le dieu de caresses sacrées.

Fais descendre en son cœur de ces mots souverains

Qui demandent la paix pour tes fils les Romains.

Plus tard Virgile, à la fin du premier livre des Géo7-^i(ji/es , en peignant l'état lamentable de l'agriculture, les campagnes de l'Italie dépeuplées par la guerre civile, les faulx recourbées converties en épées, le juste et l'injuste confondus dans la mêlée des fureurs guerrières, adresse, lui aussi, sa prière aux divinités nationales qui veillent sur le Tibre et les supplie de ne pas empêcher un jeune héros. Octave, de relever les ruines de l'empire romain :

Hune sallem everso juvencm succurrerc sœclo Ne prohibete {Géor^., I, 500).

Ovide, à son tour, invo({ue la paix elle-même : « Viens, ô déesse, et vous prêtres, jetez l'encens dans les flammes et demandez aux dieux que nous conservions la paix et la famille de César qui nous la donne ».

Pax ades et toto mitis in orbe mane {Fastes, \, 709-711, 724)

Ce repos si souhaité, tant imploré, Auguste résolut de l'embellir, de le rendre plus agréable ou plus noble en offrant aux Romains des spectacles nouveaux qui pouvaient flatter leur orgueil,

Sans insister ici sur ces fêtes, dont l'une dura cinquante-neuf jours, où parurent dans le cirque des bêtes inconnues, venues des contrées les plus lointaines, des monstres surprenants, dont la seule apparition faisait comprendre à tous que le peuple-roi n'était pas seulement le maître des autres peuples, mais encore le dominateur de la nature, Auguste eut l'ambition plus haute de charmer les yeux et les esprits par les magnificences de l'art. Cette Rome, disait-il, que j'ai reçue bâtie en briques, je veux la laisser de marbre. De là tant de constructions nouvelles, qu'on ne peut cnumérer, temples , thermes , bibliothèques, portiques, qu'il bâtit lui-même, souvent à ses frais, ou qu'il fit élever par ses riches amis, par les Pollion, les Agrippa, qu'il avait entraînés dans son opulente entreprise. Et comme à ce moment, par la plus heureuse rencontre, on venait de découvrir non loin de Rome, en Etrurie, de grandes carrières de marbre, et que d'autre part, grâce h l'universelle tranquillité, peintres, sculpteurs, architectes, aussi bien que les hommes de lettres, affluaient de tous côtés à Rome, dans la ville des honneurs, de la richesse et des plaisirs, il eut sous la main à la fois les plus riches matériaux et les plus habiles artistes. Aussi son règne fut-il la plus belle époque de l'art romain, comme aujourd'hui encore en témoignent les débris des monuments, la statuaire du

temps, la perfection des gravures et des médailles.

Bien plus, il eut une idée fort originale et hardie, qu'il convient de ne point passer sous silence. Un jour son ministre Agrippa, inspiré sans doute par Auguste, adressa aux Romains, dit Pline l'Ancien (XXXY, 9, 26), un discours magnifique et digne du plus grand citoyen, magniflcam orationem et maximo cwiuni dig/iam, où il exhortait les heureux possesseurs des chefsd'oeuvre de la peinture et de la sculpture à les rendre publics, à en orner les temples et les portiques, pour en faire jouir toute la cité : cela vaudrait mieux que de laisser ces statues et ces tableaux dans les villas, où ils sont comme exilés, (jiiod satins fuisscL qnain in villarum cxilia pelli. C'était demander la première exposition permanente des beaux-arts; et quand on pense qu'après le long et constant pillage de la Grèce presque toutes les merveilles de l'art antique étaient alors disséminées dans les villas romaines, on peut affirmer cjue, si les riches amateurs avaient pu consentir à ce sacrifice civique, une telle exposition eût été sans pareille, et que dans la suite des âges jusqu'à nos jours, chez aucun peuple, elle n'eut pu être égalée en splendeur.

C'est surtout pour honorer la religion, pour mettre sans cesse sous les yeux du peuple les images des héros et des dieux, qu'Auguste déploya ou rêva tant de magnificence. La religion,

en effet, pendant la longue durée des guerres civiles, avait été négligée, oubliée. Les temples tombaient en ruines et, comme dit Properce, l'araignée tissait sa toile dans les sanctuaires. De rien Auguste n'était plus fier que d'avoir relevé le culte; car dans la célèbre inscription dAncyre, qu'on appelle le testament d'Auguste, il proclame qu'il a bâti ou restauré quatre-vingt-quinze temples. Tite-Live l'appelle iemplorum omnium conditor atquc reslitutor. Après s'être fait le tuteur des hommes, il voulut être en quelque sorte le tuteur des dieux. Aussi, quand Agrippa eut construit le Panthéon, consacré comme une demeure commune à toutes les divinités réunies, on plaça à la porte de ce temple la statue du prince, pour montrer par un frappant symbole qu'Auguste avait pris sous sa garde toutes les puissances célestes. Il ne faudrait pas croire que la société romaine, alors fort incrédule et indifférente à la relioion, ait Ijlànié ou raillé cette piété officielle comme une impudente hypocrisie. Non, elle savait o-ré à Auofuste de veiller en cela encore sur l'empire, de se mettre en règle avec les dieux, de conjurer tous les dangers, même ceux qui venaient du ciel; à Rome, la religion reposait sur la politique, la politique sur la patrie, et l'on sait qu'à Rome en aucun temps la patrie n'eut des incrédules.

Il est plus facile de restaurer des temples que

de restaurer les mœurs; c est pourtant cette seconde entreprise qui tenta Auguste. Il fit faire par le sénat des lois sévères, sur l'abus des affranchissements, qui avilissait la dignité du citoyen et altérait la pureté de la race romaine, sur le mariage, sur la facilité des divorces, sur l'adultère, sur le célibat. Ayant fait faire ce que nous appelons de la statistique parmi les sénateurs, les chevaliers et le peuple, et fait le compte des gens mariés et des célibataires, il vit avec une sorte d'effroi que les derniers étaient le plus nombreux. On eût dit qu'il prévovait vaguement que, quelques siècles après, la dépopulation croissante perdrait l'empire en le laissant un jour sans défenseurs contre les barbares. Si quelques-unes de ces lois déplaisaient au peuple, qui même protesta un jour au théâtre contre certaines rigueurs surannées, il faut reconnaître ciue les citovens attachés aux vieux temps, qui avaient une âme bien romaine et fidèle aux traditions de la république, applaudissaient à ces mesures censoriales. Sans doute, le rigide réformateur des mœurs n'aurait pas pu servir en tout de modèle, et aurait pu tomber lui-même sous le coup d'une de ses lois, la loi sur l'adultère, par exemple; mais s'il se pardonnait ses propres désordres clandestins, il eut du moins le courage de frapper autour de lui dans sa famille, de faire lui-même un rapport au sénat sur la

conduite scandaleuse de sa fille, de la faire condamner, de la retenir cinq ans exilée dans une île, l'offrant comme en holocauste à la morale publique; heureux peut-être, dans sa douleur paternelle, de ressembler plus ou moins à ces vieux Romains, les Brutus, les Manlius, qui avaient immolé leurs fils à la discipline militaire. Toutes ces mesures pour la réforme des mœurs, si rigoureuses et si gênantes qu'elles parussent quelquefois, étaient toujours légales et n'avaient rien d'arbitraire qui sentît la tyrannie ou le despotisme. Dans toute sa conduite publique ou privée, Auguste était si réservé qu'il se fâchait quand on l'appelait maître [dominas^ , même quand on lui donnait ce nom en famille, en plaisantant. Tandis que la plupart des ambitieux, parvenus au faîte des grandeurs, cherchent a relever encore par le faste leur pouvoir usurpé, lui, par une affectation toute contraire, affichait la plus grande simplicité républicaine. Point de palais, point de luxe. Il habitait une maison ordinaire, ouverte à tout venant comme l'était la maison d'un tribun. Dans sa chambre à coucher toute nue on ne voyait briller qu'une statuette d'or, représentant la Fortune de Ro/ne, comme pour montrer que cette Fortune était jour et nuit l'unique objet de ses pensées. On sait qu'il se piquait de ne porter que des vêtements filés par sa femme ou par sa fille, par cette même Julie qui, nous l'avons vu,

pour le malheur de son père, ne passait pas tout son temps à filer de la laine. En vrai et vieux Romain qu'il voulait être, il s'en tenait à la toge, opposant son exemple aux modes nouvelles, et se plaisait h répéter le beau vers où Virgile faisait de la toge le costume des maîtres de la terre, Rom a nos reriun dominos gentemque togatam. Même dans ces détails il voulait se montrer fidèle aux coutumes de la république. Comme un simple particulier, il faisait des visites à ses amis malades, assistait aux fiançailles, aux mariages. Lors d'une élection, il se rendit aux comices, allant de citoven en citoyen présenter et recommander son candidat, selon l'antique usage, ne voulant rien devoir qu'à la bonne volonté de chacun. Avons-nous besoin d'ajouter que le candidat ne risquait pas d'échouer, ayant un tel patron ? Quand Auguste revenait de voyage, il s'arrangeait pour faire son entrée dans les villes le soir ou la nuit, pour épargner aux citoyens l'ennui de lui rendre leurs devoirs. Toute sa conduite consistait à faire oublier qu'il était tout-puissant.

Il ne faut pas croire, comme on le répète, que la liberté de la parole et des écrits fût réprimée. Il ne manquait pas de gens hostiles ou malicieux, qui faisaient courir impunément de main en main des libelles contre l'empereur. Tibère exaspéré pressant un jour Auguste de sévir, celuici lui répondit simplement : « Eh bien! qu'ils

disent du mal de nous, pourvu qu'ils ne puissent pas nous en faire! » Il arriva plus d'une fois qu'au théâtre un vers se prêtant à une application injurieuse fut applaudi par tout le peuple qui à Rome, comme il arrive dans tous les pays, se plaisait à ces sortes d'allusions amusantes, sans que le prince se montrât plus ému que n'avait été Jules César en pareille circonstance sous la république. Au contraire, un acteur ayant un jour prononcé ces mots : « 0 le maître équitable et bon! » et tous les spectateurs, comme s'il s'agissait de lui, ayant battu des mains avec transport, il fit aussitôt cesser ces adulations inconvenantes par son geste et l'expression de son visage; et, le lendemain, il les blâma dans un édit très sévère. Au sénat il se laissait contredire, même quand on lui répondait d'un ton bourru ou impertinent. Pour nous, nous sommes tenté de penser que ces sortes d'insolences ne lui déplaisaient pas trop, parce qu'elles avaient pour lui cet avantage et cette douceur de laisser croire aux sénateurs qu'ils étaient libres.

Un moins fin politique aurait pris à tâche d'effacer le souvenir des grands citoyens qui avaient défendu les anciennes institutions et qui étaient morts pour la république. Auguste au contraire ne craignait pas, à l'occasion, de leur rendre justice et d'honorer leur nom. C'est qu'il se considérait comme le successeur des grands hommes

qui avaient illustre- Rome, même de ceux qui avaient combattu la famille des Césars. C'est ainsi que, à peine maître du pouvoir, il donna le consulat à un fils de Pompée, puis à Cinna, puis à l'indigne fils de Cicéron, qui ne méritait guère cet honneur. C'est ainsi encore qu'il fit placer la statue de Pompée devant le théâtre que Pompée lui-même avait fait bâtir. Il loua les habitants de Milan d'avoir conservé la statue de Brutus, leur bienfaiteur. A quelqu'un qui, pensant lui faire plaisir, critiquait Caton, il dit : « Caton était un bon citoyen qui avait raison de s'opposer à un changement dans l'Etat » ; un de ses petits-fils lisant à la dérobée un livre de Cicéron, Auguste survenant prit le volume en disant : « Cicéron était un honnête homme qui aimait bien sa patrie ». De là vient que les poètes célèbrent avec enthousiasme et sans crainte de déplaire les héros républicains. Virgile nous montre dans les Champs-Elysées Caton comme le roi des hommes vertueux, his dantem jid'a Catoneni; Horace dans ses odes ose dire : « tout est soumis, excepté l'indomptable vertu de Caton )). Ce noble langage paraît avoir été tout courant. Messala, grand général qui avait autrefois commandé l'aile droite de l'armée républicaine à la bataille de Philippes, causant avec le prince, n'appelait jamais Brutus que (( mon cher Brutus ». C'est le cas ici de rappeler ce court dialogue, qui montre (juelle était

pour bien des Romains la situation politique après tant de guerres civiles : Auguste ayant demandé à Messala comment il avait pu être l'ami de Brutus, puis d'Antoine et maintenant le sien, Messala répondit avec autant de fière indépendance que de grâce aimable : « J'ai toujours été du parti le plus juste ». Un pareil entretien laisse voir combien entre ces hommes le langage était noble et viril et qu'Auguste n'exigeait en si délicat sujet ni excuse, ni oubli, ni servilité.

Par cette légère et rapide esquisse du caractère d'Auguste, nous avons voulu simplement montrer quel pouvait être l'état de l'opinion à Rome sous ce règne, sans prétendre en quelques mots porter un jugement complet sur un homme d'un génie si impénétrable et si divers. Comment cet affreux Octave, si lâchement cruel tant qu'il ne fut que triumvir, devint-il, une fois seul au pouvoir, un prince sage, modéré et parfois magnanime? N'était-il qu'un politique rusé, hypocrite, ou bien, sa première ambition une fois satisfaite, eut-il tout à coup l'ambition plus haute de travailler à une grande œuvre et de se dévouer au bien public? Toujours est-il qu'il se domina sans cesse pour mieux dominer les autres. Corneille dans Cinna lui fait dire en vers d'une vérité admirable :

Je suis maître de moi comme de l'univers, Je le suis, je veux l'être....

Quoi qu'il en soit, sincère ou non, le rôle qu'il s'était donné, il le joua en acteur accompli avec une maîtrise qui n'a pas eu peut-être son égale clans l'histoire par l'éclat et par la durée. Le meilleur et le plus clair jugement qu'on puisse porter sur lui est celui qu'il porta sur lui-même à

l'heure de la mort. Tombé o-ravement malade en

voyage h soixante-seize ans, se sentant tout près de sa fin, il tint à mourir décemment, se fit apporter un miroir, peigner les cheveux, réparer sur son visao-e les outrao-es de la vieillesse et de la maladie, et faisant entrer ses amis il leur dit : « Ai-je bien joué le mime de la vie humaine? Si vous le pensez, faites comme au dénouement d'une pièce au théâtre, applaudissez. » Et sur ces mots expira ce grand tragédien.

Ainsi, grâce à cette politique qui respectait en tout les formes républicaines, les Romains passèrent d'un régime à l'autre sans soubresaut, sans secousse, sans saccade. Pour eux la république allait toujours comme en plaine roulant. On voit bien quelle fut leur illusion quand on lit, par exemple, les jugements singuliers des écrivains du temps, critiques, historiens, philosophes, qui tous, l'un après l'autre, cherchent à expliquer la subite décadence de l'éloquence sous Auguste. Pour nous la cause de cette décadence est pourtant bien manifeste. Sous la république, l'orateur traitait des plus grandes affaires

sur le Forum, devant un peuple passionné et frémissant, tandis que sous Auguste, les grandes affaires étant évoquées par le conseil secret du prince ou par le sénat, il n'y avait plus de sujets qui se prêtaient au grand art oratoire. De même qu'on ne s'était pas aperçu du changement dans l'Etat, on ne vit pas non plus de changement dans les conditions de l'éloquence. Dès lors, se disaient les critiques, à quoi tient donc la décadence? Il peut être curieux de voir comment chaque écrivain, à son tour, cherche la cause sans la pouvoir trouver.

Velleius Paterculus est à ce sujet très perplexe et dévoile le trouble de son esprit en disant : causas qiium seinper requi?-o, iiunquam reperio; il finit par arriver à cette conclusion que l'éloquence étant parvenue avec Cicéron à son plus haut point, elle ne pouvait plus que déchoir après lui, par cette loi naturelle qui veut qu'en toutes choses ce qui est arrivé à son apogée décline, et que l'homme ne fait plus d'effort pour s'élever à une hauteur qu'il désespère d'atteindre. Velleius ne dit pas un mot du changement politique. Ce changement n'a aucune importance pour lui, à ce qu'il semble, et ne compte pas. Sénèque le rhéteur, qui parait avoir plus longtemps encore réfléchi sur ce problème, proclame que la faute en est à la jeunesse paresseuse, frivole, amie des plaisirs, qui ne songe qu'à la toilette : « Allez

donc, s'écrie-t-il, allez cherclier un orateur parmi ces efféminés si bien bichonnés, qui ne se montrent hommes que dans la débauche [Ile mmc, et in isîis... cxpoJilis et Jiusquam nisi in libidine viris (juœrite o?-atorcm). Sénèque le philosophe, non moins embarrassé que les précédents, finit par décider que la corruption de l'éloquence tient à la corruption des mœurs, que le luxe, un luxe insensé, s'est emparé du stvie oratoire, comme l'ostentation de la richesse règne dans les appartements, le mobilier et les festins. L'élég-ant et voluptueux Pétrone, qui ne peut en vouloir ni au luxe ni aux plaisirs, tourne sa fureur d'un autre côté, et comme il est l'ennemi des pédants, il décide que toute la faute est à la fausse méthode des maîtres, qui abêtissent leurs disciples. Aucun de ces écrivains n'entrevoit la cause du mal et ne songe à Timputer au changement politique. Il a fallu un siècle, tout un siècle de réflexions, il a fallu la lointaine perspective de l'histoire, il a fallu le profond génie de Tacite, pour découvrir que la jurande éloquence est, comme il dit luimême, la fille de la liberté, licentiie aJumna, et que, après avoir grandi au milieu des discussions oraofeuses du Forum, elle dut nécessairement languir ou se dénaturer, quand le pouvoir dun seul devint la loi de tous et mit fin aux débats en même temps qu'aux orages.

Si l'éloquence dut nécessairement tomber avec

les institutions libres, la poésie, qui n"a pas besoin d'autre liberté que celle de l'imagination . put s'épanouir à l'aise sous un gouvernement paisible et doux et sous un prince ami des lettres. Mais ici il ne faut pas se tromper ni attribuer à Auguste l'honneur d'avoir formé les grands génies qui ont jeté sur son règne tant d'éclat. Lors de la bataille d'Actium, au commencement de l'empire, Horace avait trente-cinq ans, Virgile en avait quarante. Il est même permis de j^enser que les agitations de la place publique, les troubles, les désordres de la république finissante, loin de nuire au talent de ces poètes, leur ont donné une vigueur que n'ont pas leurs successeurs, qui se développent paisiblement dans une société tranquille et trop reposée. Seulement Auguste, en ramenant la paix dans les esprits, en ménageant aux Romains des loisirs, en assurant l'indépendance des poètes, en les honorant, mérite, dans une certaine mesure, d'être associé à leur o-loire.

S'il protégea les lettres, ce n'était pas seulement par politique, mais parce qu'il les aimait. Lui-même dans sa jeunesse s'était exercé à l'éloquence ; il se plaisait à lire les poèmes grecs et latins; il vivait dans sa maison avec des orammairiens et des philosophes. Comme Mécène, son ministre , il s'occupait de littérature, mais avec plus de goût et de simplicité. Ses ouvrages,

aujourd'hui perdus, ne nous permettent pas de juger son style qui, selon Suétone, était soigné, élégant, tempéré, également éloigné du faste des phrases apprêtées et d'une familiarité incorrecte. Il avait un si grand souci de la prudence et de la correction que, pour ne rien livrer au hasard, même dans l'intimité, il préparait et rédigeait d'avance certaines conversations qu'il avait avec sa femme. Livie seule pourrait nous dire si un pareil entretien conjugal, si bien rédigé, avait de l'agrément; mais en dépit de cet excès de prudence, c'était un excellent esprit, capable de discerner le mérite ailleurs que dans les afTaires. En traitant les poètes avec dignité, sa protection ne devint jamais pour eux un fardeau. Comme il n'aimait pas les banales louanges et qu'il avait même défendu « qu'on prostituât son nom dans les concours publics », il semblait laisser aux écrivains la liberté de l'admiration. Nous savons, par des lettres de lui qui nous sont parvenues, par quelles aimables tendresses il demanda à Horace d'être son secrétaire, honneur que le poète refusa; comment plus tard il lui demanda de vouloir bien lui adresser, comme h d'autres amis, une de ses charmantes épîtres familières; comment le poète se fit longtemps prier; comment enfin Auguste, se plaignant avec douceur, finit par lui écrire : « As-tu donc peur de te faire tort en laissant })araître que tu es mon ami? »

Nobles et délicats rapports entre le souverain et le poète. C'est Horace ici qui est le prince; c'est Auguste qui est le client.

Ainsi, par son éducation, par 1 habileté de sa politique, par ses goûts et ce respect pour la dignité de l'écrivain, Auguste était digne de présider aux destinées littéraires du peuple romain. Jamais à Rome la littérature ne fut cultivée avec plus d'ardeur. L'aristocratie, arraclK-e îi la direction des affaires, chercha dans les études un dédommacrement honorable. Le beau monde fit des vers par goût et par bon ton; savants et ignorants s'en mêlèrent : Scribimus indocti doctique poemata passùn. Les mœurs du temps expliquent pourquoi l'on vit paraître alors un grand nombre de poètes élégiaques ou erotiques, qui se firent une grande réputation par la seule peinture de l'amour, de ses plaisirs et de ses tourments. Tibulle, Gallus, Properce, Ovide peuvent nous montrer quelle était la vie des élégants du jour. Ce ne sont, en vers exquis, que petits drames de la passion, de la passion la plus légère, avec jalousies, brouilles, raccommodements et parfois petites batailles domestiques. Nous n'avons pas ici à parler de ces amours, qui ressemblent à ceux des oiseaux, dont ces poètes sont la fidèle image par la grâce, les querelles et l'inconstance.

Ce sont encore les mœurs du temps qui nous font comprendre d'autres poésies, légères aussi, celles

d'Horace, mais où le plaisir se revêt de sagesse. C'est que la philosophie avait fait de grands progrès h Rome et, pour cette société délicate et voluptueuse, était devenue un ornement de la vie. La plupart des petites odes d'Horace, petits billets poétiques adressés à des amis, recommandent en effet le vin et la joie comme le remède unique de tous les maux. S'agit-il de consoler un ambitieux qui a rencontré quelque mécompte dans ses espérances de fortune, Horace lui propose de noyer son chagrin ; s'il veut doucement réprimander l'avare qui oublie de jouir de sa richesse, il lui rappelle que son héritier n'aura pas autant de respect pour sa cave. Toutes les peines s'évanouissent dans la douce ivresse des festins embellis par l'amitié. La pensée de la mort nous invite à jouir de l'heure présente, voilà la conclusion ordinaire de ces leçons morales. Ce ne sont point là des lieux communs, comme on le répète, mais de précises et fines prescriptions doctrinales à l'usage du beau monde, qui était alors épris de philosophie ('picuricnne. Vovez comme le poète impose des règles même à la licence, des préceptes de sagesse à la folie, et comme il n'est pas moins prompt à retenir les convives qu'à les animer. Par les épithètes qu'il donne à Bacchus, on voit quelle espèce de culte il lui rendait. S'il l'appelle Jocosus, ami de la gaieté, il l'appelle aussi modicus, modeste, i'cre-

cundus, qui se respecte lui-même. C'est là un des caractères d'Horace d'être dans sa conduite aussi bien que dans ses écrits toujours raisonnable et discret. Il arrano^e sa vie comme il façonne

une ode, c'est-à-dire artistement. Dans la vie comme dans les vers on ne doit rien risquer de malsonnant et la décence, qiiod decet, est le principe de la morale aussi bien que de l'art.

La doctrine épicurienne, naguère célébrée par Lucrèce avec les accents d'un sombre sectaire, était maintenant gracieusement accommodée aux nouveaux besoins d'une société tranquille, qui voulait être heureuse et avait le temps d'être aimable. Elle devenait une sorte d'éo-oïsme charmant, innocent, qui respecte l'intérêt d'autrui pour assurer le sien, égoïsme orné de toutes les élégances, qui devait plaire aux raffinés du temps, aussi bien qu'à ces hommes fatigués par les tourmentes politiques , tels que les Dellius , les Plancus, et autres amis, qui, après avoir traversé tous les partis pendant les guerres civiles, ne sachant plus, dans cette immense confusion des idées et des choses, de quel côté étaient le droit et la patrie, étaient revenus à Rome, mécontents, troublés, les uns tremblants pour leur fortune, les autres regrettant leurs espérances trompées, et qui tous, plus ou moins atteints de cette tristesse qui accompagne l'inaction, étaient heureux de trouver dans cet épicurisme inofifensif de leur

ami Horace la sécurité, un dédommagement à leurs peines et un délectable oubli.

Quant aux belles odes politiques d'Horace, elles répondent au sentiment général des Romains et en sont la ^^vante et sincère expression. Je sais que l'on a cru y voir des flatteries et de la complaisance pour le pouvoir. Il v a quarante ans Villemain, qui détestait Auguste, parce qu'il détestait un autre empereur plus près de lui, fit toutes sortes d'insinuations déplaisantes sur le caractère d'Horace et sur la sincérité de sa poésie politique. Je laisse César à sa critique irritée et n'ai à défendre ici que le poète *. Faut-il donner à penser qu'il n'a été qu'un transfuge, qui a servi de ses louanges un maître dont il recevait les bienfaits et qui n'a brûlé en son honneur qu'un encens payé? H ne serait pas difficile de montrer qu'on ne doit l'accuser ni d'inconstance, ni de servilité, et que l'état des esprits à Rome lui permettait de célébrer Auguste sans se démentir et sans renier son passé. Si Octave déguisé en Auguste a trompé la postérité et si cette erreur commença déjà sous son règne, pourquoi ne point pardonner à un poète une si naturelle illu-

1. L'auteur reproduit ici, à peu près textuellement, des pages écrites par lui quarante ans auparavant dans un article sur Pindare et le génie lyrique. Bien qu'elles fassent ainsi double emploi avec celles qui ont été données plus haut (p. 90), on n'a pas cru devoir les supprimer, afin de laisser au développement son unité.

sion, partagée d'ailleurs par tous ses contemporains? Presque tous les Romains, nous l'avons vu, ceux-là même qui avaient combattu pour la république à Pharsale ou à Philippes, se rallièrent au vainqueur d'Actium et, oubliant le sanglant triumvir, ne virent plus en lui que le pacificateur, qui avait mis fin à d'horribles guerres civiles, épargné à Rome de plus cruels tyrans, le restaurateur des mœurs et de la religion, le magistrat infatigable qui veillait à la gloire de l'empire. Horace ne fut que l'interprète de cette reconnaissance et de cette admiration, aussi sincère qu'universelle.

Cependant il faut remarquer qu'il ne se donna pas sans réserve à Auguste ; qu'en chantant sa gloire, qui se confondait avec celle du peuple romain, il ne célébrait que la patrie; que par esprit d'indépendance, par dignité et peut-être même par un secret éloignement pour la personne du maître, il se refusa toujours à ses avances et se déroba à son amitié. Loin d'être un courtisan et un poète mercenaire, il s'est conduit avec une fermeté prudente, et si prudente dans ses rapports avec Auguste, qu'on pourrait presque l'accuser d'incivilité. En accordant au grand homme qu'il admirait des louanges méritées, il ne voulait pas qu'on pût le soupçonner de complaisance et il semble avoir répondu d'avance à ses futurs détracteurs en esquivant avec une singulière per-

sistance une illustre intimité, qui aurait pu conipromeltre l'intégrité de sa réputation. Qu'on accuse tant qu'on voudra la mollesse des âmes à cette époque, l'oubli des principes, qu'on reproche aux Romains d'avoir payé trop cher le repos et de s'être laissé tromper par les bienfaits intéressés d'un maître; mais qu'on ne laisse point peser un vil ou fâcheux soupçon sur un esprit libre et délicat, le plus fin appréciateur de l'honnêteté antique, et qui s'est honoré par son indépendance, autant que par la sincérité de ses vers patriotiques.

Horace, en effet, dans les louanges d'Auguste, n'a jamais célébré que de belles actions, des bienfaits publics, des réformes utiles. Il n'a renié ni ses principes, ni ses anciens amis, ni les héros de la république, et n'a pas cru nécessaire d'insulter le jDassé pour mieux exalter le présent. Aussi ses odes politiques peuvent être regardées, non seulement pour la perfection de l'art, mais pour la vérité des pensées, la grandeur des inspirations et surtout la profondeur du sentiment romain, comme les plus beaux chants nationaux de la poésie latine. La morale sévère et forte qui respire dans ces vers politiques n'est pas une réminiscence d'école; les images empruntées au culte national ne sont pas une artificielle décoration, imposée par des convenances officielles. Epicurien et peu dévot dans sa vie privée, Horace

avait encore un culte, le culte des dieux protecteurs de Rome, et une admiration véritable pour l'ancienne discipline romaine. Dans ces temps de trouble et de scepticisme, les esprits les plus légers qui, par élégance mondaine, répétaient sans cesse et pratiquaient les maximes d'une philosophie facile et commode, devenaient graves sans effort, quand il s'agissait de l'intérêt commun. Ils ne se faisaient point scrupule de faire les esprits forts et de montrer peu de révérence pour certaines croyances religieuses et les austérités de la philosophie. Mais s'ils venaient à parler de la patrie, de sa grandeur et de son salut, ils reprenaient les anciennes maximes de leurs ancêtres. De là vient qu'on rencontre souvent dans l'épicurien Horace les principes rigides du stoïcisme. Il ne les emprunte pas au Portique, il ne songe ni à Chrysippe, ni à Zenon, il ne fait que rappeler la morale traditionnelle des Romains. Qu'y a-t-il, en effet, de plus conforme à l'idéal stoïcien que les héros de la république , les Curius, les Regulus, les Caton, et tant d'autres vantés par Sénèque comme ayant le plus approché de la perfection stoïque? Les principes, Horace les trouvait dans les vieilles maximes de Rome; ses modèles, dans l'histoire de son pays. Dans ses odes politiques, sa religion est un culte national, sa philosophie, du patriotisme. Aussi ne voyons-nous pas dans l'enthousiasme d'Horace un

habile artifice de poète, mais une véritable exaltation lyrique. N'oublions pas que dans la corruption des mœurs, dans l'insensibilité morale de cette époque, il restait encore une source d'inspiration, une foi, le respect du passé et la croyance a l'éternité du Capitole, Capitoli immobile saxum, sentiment profond, qui anime la prose comme la poésie, et où Tite-Live aussi a trouvé son éloquence.

Ce sentiment, qui n'a jamais abandonné le peuple romain et qui, entretenu par la religion, l'avait soutenu sans cesse dans ses plus périlleuses entreprises, ce rêve de grandeur paraissait être devenu une vérité à l'époque où des victoires nouvelles avaient donné h l'empire les limites du monde connu. Rome, paisible et toute-puissante, jouissait de sa gloire et se reposait dans son orgueil satisfait. Virgile, que nous devons défendre aussi contre le reproche de complaisance, élevait dans son Enéide un magnifique monument à ce culte de la patrie. En effet, le sujet du poème n'est pas Enée, mais Rome, ii qui les dieux ont promis un empire éternel. L'ar- j

rivée d'Enée en Italie n'est pas une fade fiction de poète, mais un événement souvent raconté par les plus vieux historiens. Le peuple romain, avant besoin plus que tout autre d'effacer la honte de son origine, cherchait avec un soin jaloux à se créer des ancêtres héroïques et ajou-

tait foi volontiers à ces antiques traditions, qui le faisaient descendre des héros de Y Iliade. Les grandes familles se plaisaient à faire remonter leur noblesse jusqu'à ces âges obscurs et se rattachaient à un des compagnons du héros troyen. Jules César et Auguste étaient les descendants d'Enée lui-même et de Vénus sa mère. Ce n'est point là une fiction de courtisan imaginée par Virgile, mais un fait historique pour les Romains. La preuve en est que, sous la république, Jules César, non pas dictateur, mais simple questeur, c'est-à-dire jeune encore, faisant l'éloge funèbre de sa tante Julie, osait dire devant le peuple, du haut de la tribune : « !Ma tante descend des rois par sa mère et des dieux immortels par son père. C'est de Vénus que sortent les Jules, souche de notre famille. On trouve dans notre race et la sainteté des rois, qui ont tant de pouvoir parmi les hommes, et la majesté des dieux, qui sont les maîtres des rois mêmes. » Le peuple ne se montra pas surpris de cette audacieuse généalogie. Le sujet de VEnéide intéressait donc vivement et le peuple tout entier et les familles patriciennes et l'empereur lui-iuème, qui devenait ainsi le fondateur prédestiné de la grandeur romaine.

Qu'on se rappelle ici quelques scènes de Y Enéide, l'épisode de Didon, ses imprécations contre un amant trop docile à la volonté des dieux, qui font

pressentir la lutte future de Rome et de Cartilage ; la descente dKnée aux enfers, où le héros passe en revue les âmes qui, par une loi mystérieuse, doivent un jour remonter à la lumière pour animer des corps vivants et qui deviendront sa glorieuse postérité; enfin le tableau gravé sur le bouclier divin, qui représente en traits prophétiques la bataille d'Actium et le triomphe d'Auguste. Grâce à sa puissante imagination et à une savante industrie le poète a su réunir dans une majestueuse unité les plus anciennes traditions, les plus beaux souvenirs de l histoire véritable et les allusions les plus touchantes aux événements contemporains. Si pour nous ce poème, malgré ses défauts, est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, que devait-il être pour les Romains, qui étaient fiers de pouvoir montrer aux Grecs un autre Homère? Aussi Properce s'écriait, avant que le poème eût vu le jour : nescio qiiid ma jus nascitur Iliade. Rome devait s'y reconnaître dans toute la gloire de son passé et de son présent et dans tout l'orgueil de ses destinées divines maintenant accomplies.

Mais quand on a mis en lumière les prospérités du rèfjne d'Auq-uste, il faut aussi en signaler les misères. Sous les plus belles apparences se cache un principe de mort. Ce n'est pas impunément qu'un peuple renonce à la liberté politique. Avec elle disparut à Rome l'ambition généreuse,

l'activité civique, le goût même des honneurs, qui, à la longue, semblèrent si vains qu'ils ne furent plus ni recherchés ni même désirés. Pour ne parler que de littérature, la décadence commence déjà sous ce règne. Depuis que les grands génies ont disparu, les Horace, les Virgile, les Tite-Live, qui, nous l'avons constaté, s'étaient formés, non sous Auguste, mais sous la république, les lettres perdent de plus en plus leur éclat. Tout d'abord la grande éloquence n'est plus et ne peut plus être, puisqu'il n'y a plus de grands débats. Les orateurs, toujours nombreux, se réfugient, faute de mieux, dans les écoles de déclamation, où ils se font un Forum fictif, où ils plaident des causes imaginaires et, dans des exercices souvent consacrés à la vanité, gâtent le goût et la langue. L'histoire perd sa véracité et, selon la passion de Thistorien, incline à la satire ou à la flatterie. Elle est encore assez libre, mais, comme dit Sénèque, si la vérité sous ce règne n'est pas encore périlleuse à dire, elle est déjà importune, nondiim periculosa, sed jam molesta. La poésie, partout cultivée, devient une affaire de mode, une distraction éléoante, et ne recherche plus (|ue les petites surprises d'une facilité ingénieuse; aux pièces de théâtre, tragédies et comédies, qu'on jouait encore au temps de Cicéron et qui étaient illustrées par le jeu des grands acteurs, tels que ^îlsopus et Roscius, succèdent les panto-

mimes. A ce peuple, composé maintenant d'étrangers venus de tous les coins du monde et qui ne comprend plus le latin, il faut la langue universelle du geste et des spectacles qui doivent être muets pour être parlants. Ainsi, dans ce temps de gloire littéraire, on aperçoit partout des symptômes de décadence. On sent que l'àme romaine a perdu son ressort. Rome avait, au prix de la liberté, acheté le repos; mais ce doux repos tant désiré et si chèrement pavé, elle ne le goûtera plus longtemps et le perdra sous le règne prochain de Tibère.

Parmi tous les auteurs célèbres de l'antiquité, Sénèque a eu ce privilège peut-être unique de ne laisser indifférent aucun de ses lecteurs, de soulever autour de son nom d'ardentes passions et les passions les plus diverses. Il semble qu'on ne peut le lire de sang-froid. Il se fait admirer des uns avec transport, blâmer par les autres avec aigreur; il plaît, il touche, il fatigue, il agace, et, chose plus singulière, il excite quelquefois chez un même lecteur tous ces sentiments à la fois. Seul de tous les auteurs romains, il semble avoir des amis et des ennemis. Vous goûtez ou ne goûtez pas Cicéron, mais vous le jugez, comme on fait d'ordinaire un ancien, avec une calme impartialité ; vous pouvez vous plaire

1. Lecture faite à l'Académie des Sciences morales et politiques, dans la séance du 11 octobre 1890.

au stvlc un peu précieux de Pline le Jeune, mais s'il vous déplaît vous en souriez, et tout est dit; au contraire, il est difficile de ne pas prendre parti pour ou contre Sénèque, comme s'il était un moderne et un contemporain.

Cette passion a pris des formes variées ii travers les ào'es depuis l'empire romain jusqu'à notre temps. Le jour même où cet Espagnol de Cordouc, fils d'un célèbre rhéteur, fit entendre pour la première fois au barreau et au sénat sa parole nourrie, aiguë, pénétrante, qui devait amener toute une révolution dans l'éloquence, on admira, on s'étonna, on s'irrita, et Caligula, peu sensible à son style, ou peut-être trop sensible, peu charmé ou jaloux, prit aussitôt le parti de faire mourir l'indiscret orateur, ce qui était alors la seule manière impériale de marquer un dissentiment littéraire. Heureusement on fit observer au prince que ce novateur pâle, malade, exténué, moribond, ne valait pas un meurtre, et généreusement on le laissa vivre, dans l'espoir qu'il allait mourir. Ayant échappé ii ce péril, il parvint bientôt à une gloire extraordinaire et passa non seulement pour l'homme le plus vertueux de son temps, mais pour le plus grand des écrivains. Son génie avait ravi tout le monde, parce qu'il était, selon le mot de Tacite, le mieux assorti au goût du temps, i?igcnium temporis illius aurihus accotiimodatiim. Comme il avait quitté les che-

mins battus et qu'il avait trouvé celui des imaginations et des cœurs, il devint le grand arbitre du goût, il imposa son stvle à son siècle et fut, de son vivant, le modèle que les jeunes gens surtout se proposaient d'imiter. Les maîtres avaient beau rappeler la jeunesse à des modèles moins dangereux et plus classiquement sévères , et signaler les défauts du trop brillant écrivain : c'étaient ces défauts mêmes qu'on aimait et dont on faisait ses délices. Chacun se pic|ua d'imiter ce stvle nouveau, de tailler sa pensée en formes abruptes, de la faire miroiter en angles étincelants, de chercher les surprises de la concision, et de tout condenser en éblouissante brièveté.

Mais, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, l'imitation perpétuelle fit tort au modèle, et l'abondance des faux diamants ôta leur prix aux véritables. On se fatigua de Sénèque, compromis par ses maladroits et trop nombreux imitateurs, et on se dégoûta de ces nouveautés, quand elles ne furent plus nouvelles. Aussi, peu d'années après la mort du philosophe, tout ce que nous rencontrons à Rome de critiques autorisés, Quintilien, Aulu-Gelle, Fronton, traitent Sénècjue avec une extrême sévérité et non sans quelque mépris. Un injuste dédain succéda h un excessif engouement, et jusqu'à la fin de l'empire, la gloire de Sénèque, plus ou moins en ])roie aux passions littéraires, longtemps ballottée, à ce qu'il semble,

entre l'admiration et le dénigrement, risquait de faire naufrage, si elle n'avait pas été recueillie par ceux dont le philosophe païen ne devait pas espérer le salut, par les chrétiens.

Alors Sénèque rencontra une fortune nouvelle, assez étrange et fort imprévue. Le christianisme l'adopta, pour ainsi dire, comme un des siens. La beauté de sa morale, un certain accent nouveau et surtout le caractère pratique de ses préceptes firent illusion. Peu à peu, on ne sait comment, se forma une légende qui représentait le ministre de Xéron comme un disciple de saint Paul converti par le grand apôtre ; légende d'abord obscure, qui, au iv^ siècle, se fit jour bien timidement dans les ouvrages de quelques Pères de l'Eglise, et qui a pris tant de consistance à travers les âges, que la critique aujourd hui est encore obligée de la combattre. Tertullien appelait le stoïcien notre Sénèque [Seneca siepe nosteiy, saint Jérôme le plaçait parmi les écrivains ecclésiastiques, in catalo^o sanctoi'um , et saint Augustin même, quoique plus réservé, ne paraissait pas repousser^uneJradition qui assurait à l'Eglise une si belle conquête.

Sur la foi de ces vénérables autorités chrétiennes, qui sans doute n'avaient pas donné, mais semblaient avoir donné h Sénèque un caractère sacré, le Moyen Age, qui n'avait pas coutume d'examiner de près les problèmes historiques,

accueillit le philosophe avec respect, et lui fit ingénument les honneurs. Le deuxième concile de Tours invoque sa parole, aussi bien qu'un verset de la Bible ou du Nouveau Testament ; l'auteur de V Imitation le cite et l'accepte pour autorité. On eut une sorte de prédilection pour un sage qu'on croyait avoir été illuminé par un rayon divin; on copia, on multiplia ses manuscrits avec un zèle pieux ; on en fit des abrégés, des recueils de maximes, pour les mettre à la portée du grand nombre; on s'en nourrit enfin avec une naïve confiance. Bien des âmes pures et simples s'abreuvaient à cette source profane, croyant puiser à une fontaine sainte. Comme cet ascète célèbre dont les austérités avaient tellement émoussé le sens du goût qu'il buvait de 1 huile pensant boire du vin, le Moven Age, dans son ignorante simplicité, se remplissait de sagesse stoïcienne, et on ne dit pas du reste qu'il s'en soit trop mal trouvé. Il semble même que la sainte renommée de Sénèque ne fut pas seulement enfermée dans les cloîtres et que, par un honneur qui échoit rarement à un philosophe, elle soit devenue populaire au point de recevoir des hommages jusque sur des théâtres forains et, s'il faut les appeler par leur nom, sur les théâtres de marionnettes. En Espagne, au commencement de ce siècle, un illustre savant français a encore vu, sur une de ces scènes où ne paraissent que de petits

acteurs de bois, Sénèque, l'illustre eulant de Cordoue, le chrétien traditionnel, mourir dans son bain, selon l'histoire, faire en mourant un acte de foi, et au milieu d'un modeste feu d'artifice « être enlevé dans une gloire au séjour des bienheureux )). On ne se contentait pas, comme on avait fait jusqu'alors, selon l'expression antique, d'élever Sénèque jus(|u"au ciel, on le plaçait dans le ciel même.

A l'approche de la Renaissance et au xvi^ siècle, quand l'esprit critique est plus éveillé , on paraît ne plus croire aussi naïvement au christianisme de Sénèque, mais on garde encore plus ou moins le lanoraore usité au Moven Age. Sans se prononcer formellement sur la question en litige, sur les rapports du philosophe et de l'apôtre, on emploie souvent, pour louer Sénèque, des termes empruntés à la langue ecclésiastique. L'un dira : Il est un vrai catholique, Seneca i'ir catholiciis ; expression bizarre, qui fait de Sénèque plus qu'un chrétien, qui en fait un orthodoxe. D'autres, durant la polémique entre catholiques et protestants, plus tard entre jésuites et jansénistes, opposent la pure doctrine du païen sur Dieu à la suspecte doctrine de leurs adversaires, et disent malignement : « Il a sur Dieu des notions plus saines que la plupart de ceux qui se mettent, en levant la tête, au premier rang parmi les chrétiens )). Pendant longtemps, durant des siècles,

SÉXEQUE 221

OU chargera ainsi Sénèque de rappeler les chrétiens à la vraie doctrine et même à la pudeur. Il existe un vieux livre de classe, composé on ne sait au juste en quel temps, avec le([uel on a élevé un grand nombre de générations, où Joseph de Maistre, au xviii'^ siècle, a encore appris son latin, livre intitulé Seneca chrisdanus; recueil de sentences détachées qui porte pour épigraphe ces mots significatifs : « Prends ce livre, lecteur chrétien, lis et rougis » [Toile, le^e, Chrisdane, et eriihesce . Ainsi, grâce à la bonne odeur de sainteté que le Moyen Age lui avait donnée, le précepteur de Néron demeura comme le précepteur en titre de la jeunesse chrétiejine jusqu'à la Révolution, et reçut, lui païen, l'honorable charge de retenir, par l'exemple de sa vertu et la pureté de sa doctrine, les jeunes âmes dans l'orthodoxie et la piété.

Cependant, dès le xvi° siècle, les plus grands esprits repoussent le prétendu cliristianisme de Sénèque. Théodore de Bèze, l'ami de Calvin, s'écrie ([ue c'est une fiction impudente, iinpudenter ficta ; le luthérien Heinsius y voit une fraude préméditée; le fin Erasme s'en moque avec une docte ironie. D'autre part, des orthodoxes, comme le savant Baronius, qui manqua deux fois de devenir pape, le cardinal Duperron, homme d'une grande autorité, l'érudit jésuite Possevin, ne craignirent pas d'écarter en termes

plus OU moins mesurés une légende longtemps vénérée, mais peu digne de l'être.

En général, au xvi'^ siècle, Sénèque, dépouillé de son prestige religieux , redevient simplement, aux yeux d'une critique éclairée, un philosophe païen, et comme il n'est plus protégé par son caractère prétendu sacré, il est de nouveau livré aux disputes. Dans ce premier réveil des études antiques, il produit sur des savants, tels que Juste Lipse, et sur des hommes du monde, tels que Montaigne, une impression profonde et parfois une sorte d'éblouissement et de fascination. Juste Lipse lui consacre, h lui et à sa doctrine, un immense ouvrage, plein de savoir et d'enthousiasme, où le calme érudit, au milieu de ses graves développements, ne peut s'empêcher de s'arrêter de temps en temps pour jiousser en l'honneur de Sénè(|ue des exclamations admiratives. Quant à ^Montaigne, il trouve que la morale du stoïcien est, selon son expression, la crème de la pliilosophie; il fait plus c|u'admirer cette sagesse pratique, il se lassimile, il en fait sa propre substance, il la rend si bien sienne qu'on ne distingue plus dans sou livre ce qui est de lui, ce qui est de Sénè([ue. 11 aurait pu dire à peu près ce qu'il disait de son ami La Boétie : a Si on me demande pourquoi je laimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi ». En effet,

qui dépouillerait l'auteur des Essais de tout ce qu'il a pris h Séuèque et h Plutarque ne lui laisserait plus rien, que son charmant et original esprit. Mais voici qu'au milieu de cette estime à peu près g-énérale il prend fantaisie à quelques savants ombrageux de l'aire de gros livres pour accuser Séuèque d'athéisme: Seneca atJieus pj-oclamalus. Il est vrai que cela ne tirait pas trop à conséquence. En ce temps-là, quand un homme ou un écrivain vous déplaisait pour une cause ou pour une autre, on l'accusait de ne pas croire en Dieu ; piquante révolution dans les idées ! Celui qui pendant dix siècles avait passé pour un chrétien est maintenant devenu un athée ; et, ce qu'il y a de plus piquant encore, c'est qu'il n'était ni l'un ni l'autre.

Au xvii'^ siècle, où on avait un goût si particulier pour les livres de morale pratique, on lisait Sénèque à peu près comme on lisait Nicole; on y cherchait, non pas une occupation de savant, mais un sujet de réflexions et d'édification morale. Plus d'un le traduisait pour lui-même, pour sa famille, pour un usage privé et domestique, et quelquefois se donnait la peine de mettre en vers ces pensées stoïciennes, pour mieux en faire sentir la sentencieuse énero-ie. C'est ainsi que Malherbe, dans sa jeunesse, s'est exercé à enfermer en vers lyriques les sentences du Romain, avec une intention, dit-il, sainte et bonne,

comme tendant à Vhonneur de Dieu, et clans son enthousiasme juvénile il composa, comme il dit encore lui-même, un bouquet de peins de Sénèque qu'il offrit à son ombre :

Chère âme, dors en repos,..

Reçois ces roses et ces lis

Que pour toi chez toi je cueillis.

Si ces odes stoïciennes n'ont pas beaucoup de parfum poétique, du moins cette première familiarité avec le stoïcien a contribué peut-être à donner au talent de Malherbe une fermeté romaine qu'on admire en lui, et qu'on admirerait davantage si la force y était assouplie par la grâce. Sous Louis XIV, il arrivait souvent que des hommes du monde prissent quelque traité de Sénèque pour leur livre de chevet, en latin aussi bien qu'en français; le livre se rencontrait sur la table des nobles dames, même des princesses. Descartes, qui pourtant n'aimait pas trop les anciens ou du moins qui se plaisait à s'en passer, crut faire sa cour à la princesse palatine, Elisabeth, en commentant pour elle, dans une suite de lettres, le traité de Sénèque sur la vie heureuse {de Vita bcata), et fit goûter ses viriles réflexions à cette noble et infortunée dame, qui avait bien besoin d'apprendre d'autrui ce que c'est que le bonheur. Les livres de Sénèque se trouvaient souvent alors à côté d'un livre de prières, et le

voisinage des textes sacrés ne faisait pas dédaigner cette profane sagesse. En ce temps-là on pensait que la sagesse, d'où qu'elle vienne, est bonne à prendre et, selon le mot si libéral de saint Paul, « que tout ce qui est honnête, tout ce qui est juste doit être 1 entretien de nos pensées ». ^lême les esprits les plus frivoles se piquent d'avoir une opinion sur Sénèque, et l'épicurien Saint-Evremond, par exemple, le discute sans le comprendre. 11 nest pas jusqu'au joueur de Regnard qui, dans sa détresse, ne demande sur la scène comique des consolations au philosophe, tout en ne sachant que trop, le risible infortuné, que si la philosophie peut rendre du courage, elle ne rend pas les pistoles perdues. Ce n'est pas que dans ce concert- de louanges on n'ait entendu des voix discordantes, des voix d'une grande autorité. Bossuet, sentant que cette morale humaine pouvait avoir ses séductions, et comme s'il craignait pour ses contemporains le prestige d une piiilosophie en apparence si voisine du christianisme, s'écriait avec son impé-! rieuse éloquence : « Laissez là votre Sénèque avec ses superbes opinions », ou bien encore : « 0 fausse et imaginaire sagesse, qui croit être forte parce qu'elle est dure, et généreuse parce qu'elle est enflée! » Malebranche, en cartésien amoureux de belles démonstrations bien logiques, reproche longuement au trop brillant stoïcien

d'être « plus touchant qu'exact, de prodiguer plus les figures que les raisons », et conclut que « si Sénèque parle bien, il se met peu en peine de ce qu'il dit ». Ainsi, même dans ce siècle si calme et si équitable pour les anciens, la renommée du seul Sénèque, toujours mobile et tourmentée, avait son flux et son reflux sous le souffle des opinions les plus violemment contraires.

Au xviii" siècle, la frivolité des esprits et la vivacité des débats contemporains ne permettaient guère de penser à un ancien qui faisait profession de mépriser le monde, et ce n'est pas au temps de la Régence et du financier écossais qu'on pouvait s'intéresser à un Romain qui déclamait contre les plaisirs et les richesses; mais tout à coup Diderot, dans les longs loisiis d'un séjour à la campagne, s'éprit de notre philosophe, et, avec cette intempérance qu'il portait toujours dans ses passions nouvelles, se mit à exalter Sénèque et sa philosophie dans tout un volume, non sans une arrière-pensée défavorable à la religion. Il couipromit Sénèque par l'excès de son admiration et j)lus encore par la fougue discursive de son éloquence; il ameuta autour de son nom les passions religieuses et fit croire, depuis, à certains esprits que le mépris du philosophe stoïcien importe à la religion, et que c'est même une œuvre méritoire de travailler à son

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discrédit. Aussi La Harpe, autrefois l'ami des encyclopédistes, récemment converti, entra en lice, armé de son humeur chagrine et batailleuse, et, au lieu de frapper sur l'indiscret Diderot, qui était le seul coupable, frappa à coups serrés sur Sénèque, qui n'en pouvait mais, estimant que le plus sûr moyen de supprimer ce culte trop philosophique, c'était, non pas de confondre celui qui le rendait, mais de dégrader l'innocente idole.

Mais voici une curieuse coïncidence et un frappant contraste. Au moment même où La Harpe converti, dans un cachot de la Révolution, déchirait Sénèque avec l'ardeur d'un néophyte et déclarait sa morale frivole et puérile, un autre proscrit. Garât, le successeur de Danton au ministère de la Justice, trouvait dans Sénèque de telles consolations et un si grand réconfort qu'il tint ii publier aussitôt, en pleine Terreur, les ouvrages du philosophe, à corriger lui-même les épreuves, pour mieux se pénétre?- de cette philosophie créée ^ dit-il, pour le règne de Néron, juais plus néces^ saire encore sous le règne de Robespierre. II voulut, dit-il encore, multiplier les exemplaires de ces ouvrages devenus si utiles dans un malheur si universel, ajoutant, non sans éloquence, que si la religion a fait des prières touchantes et suhlimes pour les agonisants, Sénèque, pour ainsi dire, a fait une philosophie pour ces longues agonies auxquelles les tyrans condamnent quel-

quefois les nations. On le voit, dans le même moment, deux malheureux, séparés peut-être seulement par les murs d'une prison, poussaient h la fois versSénèque, l'un un cri de haine, l'autre un cri de reconnaissance.

Même dans notre siècle, où l'on n'a pas coutume de disputer, de s'échauffer pour ou contre un ancien, Sénèque est resté un sujet de discussions assez vives, mais décentes. Encore aujourd'hui il est des critiques qui, sans revenir aux illusions trop candides du Moyen Ag"e sur le prétendu christianisme de Sénèque, ont plusieurs fois ou essayé de prouver ou insinué que le philosophe, sans être formellement chrétien, avait connu le christianisme, qu'il avait conversé avec le grand apôtre et lui avait emprunté ses plus belles inspirations. On faisait ainsi un portrait plus vraisemblable et plus nuancé; on adoucissait les choses pour mieux les faire passer. On n'ose plus soutenir la tradition du Moyen Age, mais on ne veut pas non plus l'abandonner; on dira, par exemple, avec de Maistre : Cette tradition est cependant quehjue chose de plus que rien. On ne parle plus d'influence, mais à' infiltration-., en un mot, ;i force d'adoucir, d'atténuer son opinion, la discussion se subtilise au point de s'évaporer. On a jiublié de nos jours sur ce sujet un certain nombre de livres d'une érudition ingénieuse, à l'aide de constructions historiques

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composées d'hypothèses délicatement étagées les unes sur les autres, et tout cela, avec beaucoup de circonspection et de mesure, pour que la conclusion ne parût pas choquante et pût se faire accepter : fragile édifice, toujours reconstruit et toujours renversé par une science plus exacte et désintéressée. N'avions-nous pas le droit de dire que Sénèque avait toujours eu le privilège d'exciter les esprits, puisque, à l'heure qu'il est encore, non seulement on dispute sur lui, mais on se le dispute; que la religion d'un côté, la philosophie de l'autre, sont en litige et en conflit pour décider à qui appartiendra ce sage, mort depuis dix-huit cents ans, à peu près comme dans Homère on combat jusqu'à la fin du jour pour savoir à qui restera le corps d'un héros.

Ces opinions si diverses, ces discussions séculaires, qui portent quelquefois sur la forme et le plus souvent sur le fond de ses ouvrages, prouvent d'abord que Senèque a de rares qualités et des défauts éclatants, mais fout voir surtout que sa morale a quelque chose d'extraordinaire. En effet il ne ressemble pas aux philosophes qui lont précédé. S'il emprunte leurs idées et leur doctrine, sa méthode, son langage, son accent ne sont qu'à lui. Au lieu de se livrer à des spéculations philosophiques, d'échafauder de beaux systèmes, d'écrire pour les écoles, en un mot, de faire uniquement de la science doctrinale, il s'at-

tache surtout aux vérités dont on peut faire usage ; il détaille la morale en préceptes, comme une menue monnaie, pour mieux la répandre. Il dogmatise moins qu'il ne prêche; il prêche les autres, il se prêche lui-même. Tout son effort consiste à faire entrer la philosophie dans la vie, à réveiller la vertu qui dort dans les cœurs, à exciter les consciences, et s'il ajouise son stvle en traits courts et perçants, c'est pour mieux piquer les âmes. Son grand principe est celui-ci : la philosophie consiste dans l'action, fcicere dehel pliilosoplna, non dicere. Avec Sénèque, on n'est pas dans une école où on éclaircit les difficultés de la science, mais dans une palestre oîi on exerce sa pensée à soutenir les assauts de la fortune, de la tyrannie, du malheur et des hommes. Ses maximes, d'une brièveté impérieuse et d'une décision tranchante, forment comme le règlement écrit de ce gymnase moral. Quelquefois il fait fléchir les principes rigides du stoïcisme, il y entremêle de plus doux préceptes, pour s'accommoder à la faiblesse de ses prosélytes, pour ne pas rebuter les timides courages, pour aplanir les abords de la sagesse, pour tendre une main plus amie à la bonne volonté défaillante. Mais toujours, soit qu'il propose l'idéal surhumain du stoïcisme doctrinal, soit que, par une sage condescendance, il ne présente que le modèle de vertus plus accessibles, il ne pense qu'à la pra-

tique. Cet orateur, ce savant, cet artiste va jusqu'à condamner les sciences, l'éloquence, les arts, s'ils ne rendent meilleur; bien plus, lui, le premier philosophe de son temps, il met sous ses pieds la philosophie, si elle ne sert pas à la conduite; lui, l'oracle de la doctrine stoïcienne, il accable de son dédain le stoïcisme même quand il n'apporte que des vérités spéculatives. Et c'est ainsi, pour n'avoir été qu'un prédicateur de morale, pour avoir fait en toute rencontre des sermons, si l'on peut dire, des prônes philosophiques, {[u'il a été mis par les uns au nombre des chrétiens, et par les autres parmi les novateurs les plus originaux de l'enseignement moral. C'est cet enseignement si particulier , en quelque sorte privé, répondant aux besoins et aux curiosités de chacun, tout en exhortations et en maximes, qui a valu à Scnèque à travers les âges tant de lecteurs bruyamment enthousiastes et tant de secrets amis. On s'attache plus étroitement au moraliste qui, non content de nous exposer les grandes théories toujours un peu froides de la morale, s'adresse directement à vous dans un entretien noblement familier, semble n'écrire que pour vous, pénètre dans votre conscience plus avant que vous-même et par de vives sollicitations vous tourmente et vous secoue. C'est une si grande surprise et un si délicat plaisir de voir qu'un homme qui vivait il y a près

de deux mille ans nous a devinés, nous connaît mieux que nous ne nous connaissons et donne une forme saisissante h nos propres pensées, et à nos pensées les plus intimes.

Et combien les livres de Sénèque sont commodes pour qui aime à méditer! Comme ils manquent, en général, de régularité et de suite, qu'ils n'enchaînent pas l'esprit des lecteurs h de longues et rigoureuses démonstrations, on peut les ouvrir au hasard, les quitter, les reprendre, certain que l'on est de ne rien perdre en les quittant, et de trouver toujours, en les reprenant, quelque pensée nourricière, dont on aime à épuiser la moelle. Tout le monde sait, ou du moins a entendu dire, que les âmes pieuses, qui se délectent de lectures mystiques, estiment surtout ces livres religieux où la spiritualité, au lieu de se répandre en longues effusions, se condense en courtes maximes; livres entre tous chers, dit-on, parce qu'on y trouve à n'importe (juelle page ou une consolation ou une espérance, qu'on y rencontre en toute occasion une pensée conforme à votre situation morale, en un mot parce qu'on y tombe toujours sur ce qu'il vous faut. Eh bien ! dans le monde profane, Sénèque donne de pareilles surprises et d'aussi touchantes illusions, et les vérités (|u il exprime sont si variées et si pénétrantes, si applicables à votre condition ou ii votre état moral, si analogues à ce que 1 on sait de soi-même, qu'on

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se figure lire un auteur qui, en écrivant, n'a pensé qu'à vous ; et si le lecteur est, de plus, sensible à l'éclat du style, à la ferme précision de ce langage romain, de quel prix ne seront pas pour lui ces maximes si fortement frappées, d'une effigie si nette, qui ont à la fois le poids et le son, qu'on se plaît à ranger dans son esprit et à retrouver toujours reluisantes et sonores?

Mais si profond que soit un moraliste, si vives que soient les lumières qu'il nous apporte sur nous-mêmes, il ne nous paraît jamais ni assez instructif ni assez intéressant, s'il ne connaît pas le monde, c'est-à-dire les autres. Nous prenons plaisir à sentir qu'un philosophe nous pénètre, qu'il met le doigt sur nos secrets, mais à condition qu'il nous livre aussi ceux d'autrui. 11 faut que le sage auquel nous nous confions laisse voir qu'il a beaucoup observe et que, de plus, il nous divertisse par la variété de ses observations et la justesse colorée de ses peintures morales. Pourquoi l'excellent Nicole, tant lu autrefois, est-il aujourd'hui délaissé? C'est qu'il n'a été qu'un solitaire, bien versé sans doute dans la connaissance de l'àme, mais qui, n'ayant pas vu la vie sous ses aspects divers, ne l'avant pas vue de ses propres yeux, n'a pas su non plus la peindre avec la clarté et l'émotion d'un témoin. Si jamais philosophe s'est trouvé bien placé pour saisir et démêler le jeu des passions, c'a été assurément

Sénèque, qui, par le temps où il a vécu, par les éminentes fonctions quil a remplies, a pu contempler à loisir toute la diversité des conditions luimaines et dans une société sans pareille, où tout était poussé à l'extrême, a pu sonder tous les abîmes de la corruption morale, en même temps qu'il lui était donné, en face d'illustres exemples, de mesurer toute la hauteur de la vertu.

Quel temps en efifet que celui qui va de Caligula à Néron, et quel spectacle pour un observateur moraliste! Quel avantage, périlleux sans doute et peu enviable, mais quel avantage d'avoir vécu dans l'intimité d'une Agrippine et d'un Néron! Lamentable fortune aussi, qui a fait le malheur de Sénèque et jusqu'à un certain point son déshonneur, mais dont la postérité n'a pas le droit de se plaindre. Jamais, je crois, dans l'histoire, ne s'est rencontré un si extraordinaire hasard, une pareille conjoncture, qui a mis si longtemps en présence, et souvent en conflit, la philosophie et le crime, et, comme dans une pièce de théâtre invraisemblable, a donné précisément pour témoin et pour coiifulent aux âmes les plus effroyables le juge le plus capable de les démêler. Nous disons quelquefois de La Bruvère que sa position modeste et obscure ;i la cour dun prince, du duc de Bourbon, lui permettait de noter en silence et de crayonner les caractères qui défilaient devant lui, et qu'il doit à 1 heureuse

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situation de cet observatoire moral la fine justesse de ses portraits. Et, en effet, ses peintures sont exquises. Mais, comparée à la science de Sénèque, que pouvait être celle de La Bruyère, qui ne voyait que la superficie des choses, l'extérieur des hommes; qui, n'étant ni leur familier ni leur confident, ne pouvait descendre jusqu'au fond de leur àme? On nous parle aussi de Saint-Simon, que personne n'admire plus que nous, qui, pendant soixante ans, s'est tenu ii l'afTùt des vices et des ridicules, et, portant de tous côtés ses yeux aiguisés par la rage de l'ambition déçue, n'a pas eu son pareil, selon son propre langage, pour asséner un coup cl' œil, pour percer chaque visage de ses regards clandestins, mais dont l'attention aiguë, ne s'exerçant que sur une cour régulière, relativement décente, contenue d'ailleurs par les lois de l'étiquette, de la religion, de l'hypocrisie, n'a pu saisir au passage que des vices médiocres et de timides méchancetés. De tous les grands écrivains, Tacite est le seul qui ait vécu dans un temps semblable à celui de Sénèque et dans un monde pareil, mais il n'y a pas été engagé si avant, et bien qu'il soit souvent supérieur au philosophe par la profondeur concise de ses remarques ou de ses soupçons, on peut dire de lui qu'il a moins vu que deviné. Au contraire, Sénèque, par les étranges péripéties de sa vie et de sa haute fortune, fut en mesure d'observer de près

toutes les conditions et tous les états de l'àme humaine.

Exilé pendant huit ans sur les rochers de la Corse, il ne s'est entretenu d'abord qu'avec des barbares et avec lui-même; appelé dans le palais impérial, il a vu pendant quatorze ans toutes les intrigues sanglantes d'une cour abominable ; il les a vues de si près qu'on se demande quelquefois si c'est en témoin, en confident ou en complice. Il a vu ce que peut être l'orgueilleuse bassesse d'un esclave tout-puissant tel que Pallas, rimj)udeur sans bornes d'une Messaline, l'ambition meurtrière d'une Agrippine, la duplicité parricide d'un Néron, sans compter tant d'autres personnages, non pas seulement odieux et criminels, ce serait trop peu dire, mais si fameux par le vice et le crime, que chacun d'eux représente aux yeux de la postérité une des faces de la perversité humaine; spectacle d'autant plus curieux qu'il n'était pas simplement vulgaire et grossier, qu'il était relevé par la grandeur des intérêts, par les complications de la politique, souvent par les élégances princières des formes et du langage, et par un art raffiné jusque dans la scélératesse. Sénèque a donc eu l'occasion unique d'étudier jour par jour, dans une familiarité terrible, toutes les énormités de l'humaine nature, de faire, plus qu'un autre, de la psychologie pathologique et de tenir sous la pointe de son

esprit tout ce qui s'est jamais produit de monstruosités morales.

Sans doute il ne pouvait point nous laisser de mémoires sur cette cour élégamment hideuse; ayant vécu, étant mort sous la tyrannie, il n'a point eu le bonheur, comme Tacite, d'atteindre ces jours cléments, sous Xerva et Trajan, où il était permis de penser ce qu'on veut et de dire ce qu'on pense. Ce n'est donc pas par des révélations historiques que ses livres sont précieux. Mais les spectacles auxquels il assista ont enrichi sa science morale et, en devenant pour lui l'occasion de poignantes réflexions sur lui-même, lui ont donné des lumières qu'on chercherait vainement ailleurs. Outre la science d'un témoin, il a celle d'une victime. Où trouver une destinée plus tragique, plus pleine d'angoisses, de regrets, de remords même, puisque dans ce monde souillé où il était retenu, il risquait sans cesse non seulement sa vie, mais l'honneur de son nom?

Pour se figurer quels ont pu être ces sentiments douloureux, il faut rappeler ici en quehpies mots par quelle gradation insensible il a traversé toutes les tristesses, mesurant pas à pas tout le chemin qui sépare la plus haute prospérité de la plus extrême infortune. On peut dire que ce fut la réputation de sa vertu qui le perdit. Une mère, la fille d'un héros aimé, de Germanicus, ambitieuse pour son fils et qui sera plus tard encore

plus ambitieuse pour elle-même, lui confie l'éducation d'un jeune prince avec la secrète espérance que la gloire du maître rejaillira sur l'élève et attirera ainsi sur le futur usurpateur du pouvoir suprême la faveur populaire. Sénèque se charge avec dévouement de ces fonctions innocentes et philosophiques. Il est comblé d'honneurs, de richesses, et on semble prendre plaisir à l'en accabler. Le devoir, la reconnaissance l'attachent ii son poste par des liens qui seront de plus en plus dilficiles à rompre. Il dirige, il conduit avec dextérité son impérial élève, il compose pour lui de nobles discours, il lui en fait prononcer en public, espérant ainsi lui faire prendre devant les Romains de beaux engagements qu'il ne pourra plus démentir. Mais le jeune prince, ou plutôt le jeune lion commence à révéler ses instincts féroces; il veut échapper à la main qui le gouverne et tire de plus en plus sur sa chaîne, Sénèque, pour ne pas le lâcher, est forcé de le suivre et peu à peu est entraîné à travers des scènes de meurtre. Bientôt la sagesse du précepteur est déconcertée et ne sait ([uel parti prendre entre une mère séditieuse ([ui menace son fils et un fils dénaturé (pii menace sa mère. Il s'oppose aux crimes et n'est pas ('-coûté, et, quand ils sont consommés, il est misérablement contraint, pour sauver sa vie, de les pallier, de servir de secrétaire au meurtrier, de composer pour lui des

apologies officiellement menteuses ou équivoques, par lesquelles il se sent déshonoré. 11 voudrait se retirer, sortir le pied de ces impuretés, de ces hontes, de ce sang : il est trop tard. Ainsi que l'homme, dépeint par Bossuet, qui s'avance vers un précipice et qui veut retourner en arrière, et à qui une voix fatale crie sans cesse : « INIarche, marche m, Sénècpie est obligé d'avancer toujours, perdant de plus en plus son crédit, se sentant glisser dans le néant. Enfin, ne pouvant plus supporter cette odieuse existence, il se risque h demander la faveur de se retirer, propose de mettre toutes ses richesses aux pieds de l'empereur, qui les refuse, qui se fait un jeu cruel d'enchaîner le vieillard à son opulence et de lui faire boire jusqu'à la lie l'amertume dans sa coupe d'or. Quand on se décide enfin à se débarrasser de ce spectateur importun des sanglantes folies impériales, comme on ne veut point avoir l'odieux de faire mourir ouvertement le sage le plus respecté du temps, on lui tend des pièges, on l'entoure d'empoisonneurs, et le possesseur de tant de villas, de domaines, de palais, en est réduit à vivre de fruits sauvages et de l'eau puisée aux sources, comme le dernier des misérables. Aussi, quand bientôt le centurion lui apportera l'ordre de mourir, il sera prêt; il bénira l'heure qui le délivre, essaiera de racheter les faiblesses de sa vie par une belle mort, et ne sera pas soup-

çonné de n'être point sincère lorsque, levant les bras, il offrira les premières gouttes de sang qui coulent de ses veines comme une libation ;» Jupiter Libérateur, Voilà la tragédie qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit, quand on lit les ouvrages du philosophe; on les comprendra mieux, on en respectera mieux la tristesse, si on y voit, non des développements littéraires, mais souvent l'expression pathétique d'angoisses et de regrets véritables, et on ne sera pas tenté de dire, par exemple, en lisant tant de passages éloquents sur le dégoût des grandeurs, que ce sont des fantaisies oratoires, froidement arrangées par un riche amateur de philosophie.

Aussi, ses longues, ses perpétuelles méditations sur rambition, sur la pauvreté, sur le néant des richesses, sur la mort, qui remplissent ses livres et qui ont paru à quelques-uns des thèmes d'école, nous semblent au contraire répondre à de vives préoccupations personnelles et à des sentiments qui n'ont que trop lourdement pesé sur l'àme de ce philosophe égaré dans la politique. 11 fait ces tristes et fortifiantes réflexions encore plus pour lui-même que pour les autres. Il s'accoutume ainsi à regarder fixement un malheur possible, probable, prochain. 11 dresse son imaoination à tourner à l'entour, il la familiarise avec ces périls qui l'effarouchent, sachant bien que la crainte s'usera par l'accoutumance.

D'autre part, il prépare sa raison à bien supporter les coups du sort, et, comme pour essayer son courage, il se place sans cesse sous le glaive suspendu par un fil au-dessus de sa tète. Dans ces sortes de méditations, on voit que le stoïcisme avait, non seulement ses prescriptions, mais ses exercices. La doctrine enseigfne, en effet, de se raidir d'avance pour recevoir l'assaut de pied ferme et de s'escrimer contre des malheurs imaginaires, h peu près comme la recrue romaine apprenait son métier de soldat en ferraillant contre un mannequin. Sans doute, Sénèque ne pouvait pas nous initier à ses craintes, ni faire là-dessus ses confidences au public; c'eût été tout de suite attirer la foudre ([ue de paraître seulement prévoir l'orage. !Mais que de fois dans ces pensées générales, trop ardentes pour être désintéressées, il fait un relour sur lui-même! N'est-ce point, par exemple, à lui qu'il pense quand il s'écrie : « Ah ! si ceux qui désirent les richesses et les dignités consultaient les riches et les ambitieux comblés d'honneurs, ils verraient de quel prix ils sont payés ! » Souvent, dans les ouvrages de sa vieillesse, il parle de sa vie mal employée ; il est résolu à bannir les affaires : « Que mon àme soit enfin rendue à elle-même, qu'elle jette un coup d'œil sur elle, du moins au moment de son départ; le chemin le plus sûr vers la vertu est celui du repentir ». Mais c'est

surtout dans ses fréquentes méditations sur la mort qu'il laisse échapper ses secrètes pensées. Pour lui, plus que pour tout autre, philosopher, c'est apprendre à mourir. Tantôt il se prépare au dernier jour en Romain et en sage; tantôt il provoque la mort avec une jactance stoïcienne, dans l'espérance peut-être de la faire reculer, s'il montre h la tyrannie qu'il ne la craint pas; tantôt enfin il l'appelle avec une certaine douceur, en homme qui en goûte d'avance le charme. Il semble même que le public romain ait fait quelques réflexions malignes sur cette persistance de Sénèque à rouler son esprit en de si funèbres pensées. Car le philosophe a l'air de répondre à des reproches ou à des épigrammes quand il dit avec une résolution tranquille : « On verra à mes derniers moments si ce ne sont que des phrases vaines et fardées, si le courage était seulement sur mes lèvres, si les mots que j'ai lancés fièrement contre la fortune n'étaient dans ma bouche que le rôle récité d'un comédien. On m'attend à cette épreuve : eh bien! j'accepte. Accipio condicionem, non refonnido judiciiim. » Paroles qui ne seraient (pie fastueuses si elles n'avaient été confirmées, si le philosophe n'avait pas tenu tout ce qu'il avait promis ; mais paroles admirables dans la circonstance, puisque cette fière éloquence a été soutenue j)ar un non moins fier trépas.

En montrant que les réflexions de Sénèque sont souvent animées par un sentiment personnel au point de paraître tragique, que ce ne sont point d'oiseux et froids développements oratoires, nous ne prétendons pas nier qu'il n'y ait dans ses ouvrages de la déclamation pure, c'est-àdire une éloquence sans but, qui n'est faite que pour l'apparat et où l'auteur ne cherche qu'à faire preuve de talent. C'était le malheur des temps d'être condamné à la rhétorique, de ne pouvoir, dans les écrits comme dans les paroles, toucher à rien de ce qui intéresse et passionne les hommes. La politique était supprimée et, comme on disait, pacifiée; le forum, muet; l'éloquence active était périlleuse ; l'histoire, suspecte; la poésie, réduite à ne célébrer que la Fable pour n'être pas soupçonnée d'allusions contemporaines, ou bien invitée à chanter les louanges des puissants. Il ne restait plus au talent d'autre carrière que la morale, à condition qu'elle prît garde de ne pas blesser le vice régnant et de n'exposer que des idées innocentes et universellement reçues. Alors naquit cet art qui consiste à décorer d'ornements littéraires des pensées communes, à faire de la parole un simple divertissement et un étalage de beau style. Mais Sénèque, bien qu'il déclame parfois, n'est pas un déclamateur qui enfle des pensées vides brillamment irisées. Même dans ses tableaux de rhéteur, il touche à la

vie romaine, et, la j^eignant avec précision, nous fournit des documents historiques. Vous trouvez parfois que ses peintures sont outrées ; c'est que vous oubliez ce qu'étaient les mœurs de l'empire. Son indignation vous paraît violente au point que vous la soupçonnez d'être jouée, mais vous ne pensez pas aux spectacles monstrueux qui l'ont inspirée.

Ou peut dire de son éloquence : eloqucntia sequitur publicos mores, et ces mots, qui sont de lui, ne s'appliquent à personne mieux qu'à lui. Même dans ses réflexions générales, qu'on traite parfois de lieux communs, dans ses rêveries philosophiques qui embrassent la nature, Dieu et l'homme, il a des curiosités nouvelles, des vues extraordinaires, des pressentiments qu'on peut appeler prophétiques. C'est lui, on peut le penser, le futur auteur des Questions naturelles, qui a suggéré au frivole Néron l'idée d'envoyer deux centurions à la recherche des sources du Nil, prévenant ainsi l'Angleterre, qui chargea naguère de la même exploration deux officiers de son armée. Quand Christophe Colomb mit à la voile, il partait sur la foi de Sénèque, dont il aimait à réciter cet étonnant passage : Un temps viendra dans la suite des siècles oii les barrièi'esde rOcéan seront aplanies j la terre immense à tous sera ouverte, le navigateur dévoilera de nouveaux mondes et Thulé ne sera plus la dernière terre.

Sénèque a une foule d'idées, même il en a trop; il les prodigue, il les entasse, et il arrive souvent qu'on est incapable d'en supporter la charge. Cette richesse est d'autant plus accablante, qu'il a encore le talent de reproduire la même pensée sous vingt formes diverses, en la retournant sous tous ses aspects. Aussi le lecteur prudent qui tient a son plaisir et ne veut pas le laisser dégénérer en fatigue, doit-il de temps en temps déposer le livre et se remettre de son éblouissement. Sénèque appartient à un temps où l'art d'écrire s'était transformé, et lui-même est le plus grand maître de cet art nouveau. Autrefois, aux époques appelées classiques, un beau génie n'avait d'autre ambition que d'instruire en charmant, et ce charme n'était que la clarté lumineuse qui allait d'elle-même à l'esprit, aussi facilement que la lumière du jour va chercher les yeux. N'est-ce pas, en effet, le charme suprême de voir les idées se ranger dans un bel ordre, chacune n'occupant que la place qui convient à son importance, de les voir se déployer lentement ou avec vivacité, selon le sentiment qui les anime, mais toujours sous la loi d'une logique invisible et présente? L'auteur ne faisait point penser à lui-même, mais aux choses qu'il disait; on n'avait pas le temps de l'admirer, tant on était occupé de ses pensées, dont on ne se lais.sait pas distraire et qui s'avançaient toujours

dans leur simplicité, uniquement parées de leur force et de leur grâce. Selon les sujets, on était ou captivé ou entraîné ; car ce style, qui paraît à quelques-uns trop trancpiille, parce qu'il n'est pas tumultueux, ne laisse pas de vous emporter par sa plénitude mouvante. C'est là le grand art, qui ne dure jamais longtemps, un art qui nous paraît si grand, parce qu'il est plus conforme à la nature, et qui a encore, entre autres avantages, celui d'être toujours varié, le naturel n'étant jamais monotone et se diversifiant en nuances infinies. Mais bientôt, dans toutes les littératures, arrive le temps où chacun ne songe plus, en écrivant, c|u'à sa gloire, fiit-elle éphémère ; on veut être hors de pair et on recourt à des procédés artificiels pour réveiller le lecteur blasé, paresseux ou frivole. Partout, ces procédés sont les mêmes et, si on y regarde de près, ils consistent dans l'excès du mouvement et dans l'abus de l'imaoination.

Ce sont les deux défauts de Sénèque. Chez lui, le mouvement n'est pas une gradation plus rapide dans le développement des idées, mais une sorte d'agitation fiévreuse, où les pensées se suivent en se heurtant et produisent quelquefois d'autant plus d'effet qu'elles ne sont ni préparées, ni amenées, et qu'on ne les voit pas venir. Il n'y a pas de commencement ni de fin; tout marche à l'aventure et par conséquent tout est surprise; mais rien

SÉXÈQUE. 247

n'avance et tout tourbillonne sur place. Sans doute il y a plaisir à voir cette succession si précipitée d'idées imprévues, mais c'est un plaisir qui épuise. Et combien ces mouvements -sont volontairement désordonnés! L'auteur vous conduit dans un sens, vous le suivez avec ardeur, et tout à coup il se détourne par une saillie et arrête court votre première impulsion; et quand vous avez ainsi longtemps marché avec lui sur une lio-nesans cesse brisée, vous arrivez enfin, de saccade en saccade, à votre point de départ. Quant à l'abus de l'imagination, il est, chez Sénèque, encore plus visible. Tout y est couleur. C'est une incroyable prodigalité de figures et de métaphores, non point cherchées et fausses, mais justes, nouvelles et même souvent naturelles, mais qui se font tort mutuellement par leur éclat. Pour que le style ne blesse pas la vue, il faut que la phrase se compose de lumière et d'ombre, et que les mots n'y aient pas tous la même importance. INIais, dans le style de la décadence, les mots n'ont plus de subordination. Chacun d'eux attire les yeux et veut se faire un sort, et la phrase entière ressemble dès lors à un trop brillant cortège où les laquais sont aussi dorés que les princes. Tout cela sans doute est un beau luxe, mais un luxe C|ui devient un tourment, et le lecteur, à la longue, exaspéré par cette admiration qu'on lui arrache à tout instant

248 MELANGES DE LITTEHATUnE ANCIENNE.

et sans relâche, va redemander à d'autres auteurs moins opulents ces simples choses dont on ne sent tout le pi'ix que lorsqu'on en est privé, je veux dire la logique, le naturel dans l'allure et la modestie des prétentions.

Chose fort étrange et qui mérite d'être signalée! Ces déAuits que nous relevons chez Sénèque, il les a vus lui-même, il les a décrits avec la plus délicate critique, il les a reconnus... chez les autres. Rien n'est plus fin que les remarques qu'il fait sur le style de son temps, mais il ne voit pas c|ue ces brillants écarts qu'il blTime sont précisément les siens propres. Par quelle bizarre méconnaissance de lui-même a-t-il pu, en faisant une vive sortie contre le style de ses contemporains, se montrer si sévère pour ceux auxquels il servait d'exemplaire et de modèle? Il se demande avec un étonnement qui à notre tour nous étonne, pourquoi on se serf de mètapliores hardies et fréquentes, pourquoi on croit réussir par des phrases coupées, pourquoi on tient le sens en suspens pour faire deviner le lecteur. 11 se moque des écrivains dont les phrases à effet ne tiennent pas ce qu'elles promettent et les compare à des boutiques qui ont moins de marchandises que de devanture. Rien de plus net que cette critique; mais comment ce lucide esprit n'a-t-il pas senti qu'il se piquait lui-même en piquant les autres? Faul-il croire que Sénèque

prenait Sii part des reproches qu'il adressait à son siècle, on doit-on soupçonner qu'il s'était donné volontairement ces défauts qu'il blâmait, pour mieux être adopté par la mode? Peut-être savait-il en effet qu'à certaines époques les défauts, loin de nuire, profitent (il semble le dire) : multos tihi daho qiiibus vida non nocuerint, quosclam quihus profuei'int , et que pour un certain public la nourriture littéraire n'a de goût que si elle a pour levain un grain d'insanité. Mais, pour l'honneur du philosophe, nous aimons mieux penser qu'il était étranger h de pareils calculs, et que sur ce point il n'avait pas fait son examende conscience. Car il est à remarquer que dans les siècles où la vanité joue un grand rôle dans la littérature, on ne fait plus la distinction de ce qui est bien, de ce qui est mal, et que si on garde encore la pénétration qui démêle les défauts d'autrui, on n'a plus celle qui découvre les vôtres, parce que le premier effet de la corruption littéraire est de ne pas se connaître elle-même.

Sans insister davantage sur ce luxe du style, qui n'est pas, comme chez d'autres, un faste pour déguiser l'indigence, mais qu'on pourrait plutôt comparer aux prodigalités de la richesse, disons, en terminant, pourquoi Sénèque, malgré ses défauts, produit sur nous, modernes, une impression pénétrante, que nous ne recevons d'aucun autre ancien. Il doit son ascendant, non seulement à son génie,

mais encore au temps où il a vécu. Il est comme sur les confins de deux mondes, dont l'un est en train de finir, dont l'autre commence. D'une part il a recueilli toute la morale des vieux temps, il a, pour ainsi dire, capté dans son œuvre, comme en un réservoir, les sources descendues depuis des siècles de toutes les hauteurs philosophiques et s'est fait un devoir de les répandre, selon l'occurrence, tantôt par torrents, tantôt en minces filets. Sénèque a donc tout d'abord sur nous l'autorité que doit avoir l'héritier de toute la sagesse antique. Mais cette sagesse vieillie, autrefois tranquillement élaborée en de savantes et heureuses écoles, cette science, plus élevée que pratique, ne suffît plus, sous l'empire, à des esprits qu'un accablant despotisme a plongés dans une misère morale jusque-là inconnue. Le monde, qui jadis avait trouvé son emploi, sa joie, sa dignité, dans les occupations civiques, en est tout à coup privé. Les âmes rejetées de la place publique sont refoulées sur elles-mêmes. La morale, qui jusqu'alors en Grèce et à Rome avait été un simple objet de curiosité savante, devient pour chacun le grand, le seul intérêt de la vie. Ne pouvant plus être citoyen, on tient à devenir plus homme. On se dispose à bien vivre et à bien mourir. Pour la première fois on se passionne pour les mystères de la vie et de la mort. On se soucie moins des vastes

théories, qui sont un objet de contemplation et d'élégantes disputes, que des préceptes, qui vont au plus pressé et qui règlent la conduite. Un vague et sombre enthousiasme entraîne vers les choses religieuses, non plus, comme autrefois, vers les idoles. La véritable, l'unique idole pour les grandes âmes est un idéal de vertu. Cette sourde fermentation morale, partout répandue, en haut dans les nobles familles, en bas au fond des catacombes, a chauffé l'esprit de Sénèque et lui a inspiré une éloquence qui n'est qu'à lui. De là cette émotion constante dans l'enseignement de la philosophie, ces frémissements qui nous font vibrer encore, ces colères contre l'iniquité et le vice, cette délectation devant la beauté morale, ces inquiétudes généreuses en face des plus hauts problèmes; de là aussi ces incertitudes, ces contradictions, ces fluctuations, ce roulis d'une âme qui se laisse soulever par tous les souffles alors parcourant le monde. Sénèque a recueilli toutes ces aspirations nouvelles, il leur a ouvert sa voile, il s'en fait l'interprète, il exhorte, il encourage, il console, il est le précepteur des hommes qui sont à la recherche d'une vie nouvelle. Le temps de la sereine antiquité n'est plus. Les âmes tourmentées sont en quête de leurs devoirs et de leurs droits, non plus, comme autrefois, de leurs droits politiques, mais de leurs droits humains. La justice pour tout ce qui est

homme, l'esclavage, l'humanité, la bienfaisance, la pitié, la dignité humaine, son caractère sacré, hoino sacra res honiini, voilà le sujet de réflexions ardentes. C'est par cette attention toujours présente et toujours émue donnée par Sénèque aux grands problèmes qui nous agitent encore, problèmes de la nature, de la destinée et de la science sociale, que le sage Romain nous touche aujourd'hui, et l'on peut dire que si par son génie philosophique il est le dernier des anciens, il est aussi le premier des modernes.

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