‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 13 sur 23 · FÉNELON A VOYSIN · texte numérisé non relu

FÉNELON A VOYSIN

« Monsieur,

« Je ne puis m'empêcher de faire ce que notre ville et notre pays désolé me pressent d'exécuter. Il s'agit de vous supplier instamment d'avoir la bonté de nous procurer le secours que vous nous avez promis de la

part du Roi. Ce pays et cette ville n'ont pour cette année d'autre ressource que celle de l'avoine, le blé ayant absolument manqué. Vous jugez bien, Monsieur, que les armées qui sont presque à nos portes, et qui ne peuvent subsister que .par les derrières, enlèvent une grande partie de l'avoine qui est encore sur la campagne. Il en périt beaucoup plus par le dégât et par le ravage que par les fourrages réglés. Il en faudra beau* coup pour les chevaux pendant tout l'hiver, si on laisse de la cavalerie sur cette frontière. Il ne s'agit plus du froment qui est monté jusqu'à un prix énorme où les familles mêmes les plus honnêtes ne peuvent plus en acheter. Sa rareté est extrême. L'orge nous manque entièrement. Le peu d'avoine qui nous restera peutêtre ne saurait suffire aux hommes et aux chevaux. Il faudra que les peuples périssent, et on doit craindre une contagion qui passera bientôt d'ici jusqu'à Paris, dont nous ne sommes éloignés que de trente-cinq lieues par le droit chemin. De plus, vous comprenez, Monsieur, mieux que personne, que si les peuples ne peuvent ni semer ni vivre, vos troupes ne pourront pas subsister sur cette frontière, sans habitants qui leur fournissent les choses nécessaires. Vous voyez bieii aussi que l'année prochaine la guerre deviendrait impossible dans un pays détruit. Le pays où nous sommes se trouve, Monsieur, tout auprès de cette dernière extrémité. Nous ne pouvons plus soutenir nos pauvres, et les riches mêmes tombent en pauvreté. Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que le Roi aurait la bonté de faire venir en ce pays beaucoup de grains de mars, c'est-à-dire d'orge et d'avoine. C'est l'unique moyen de sauver une frontière si voisine de Paris, et si importante à la France. Je croirais manquer à Dieu et au

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