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DIX LETTRES INÉDITES DE FÉNELON

Les lettres ci-jointes ont été copiées sur les autographes, conservés dans les archives du ministère de la Guerre. On sait en effet que, sous Louis XIV, certaines affaires ecclésiastiques étaient rattachées à la Guerre ou à la Marine, et qu'il faut puiser dans les riches archives de ces deux ministères pour bien connaître l'histoire religieuse de la fin du xvn e siècle. C'est à M. Félix Brun, archiviste au ministère de la Guerre, l'auteur très distingué des Inventaires sommaires qui rendent de si grands services aux travailleurs, que revient l'honneur de les y avoir découvertes, et il les a transcrites avec une fidélité scrupuleuse. Elles sont intéressantes ; elles ont cette vivacité, cette grâce, cet abandon qui font de l'admirable correspondance de Fénelon le chef-d'œuvre de son auteur, et elles témoignent de l'embarras extrême dans lequel se trouvait Fénelon disgracié. Évêque d'un diocèse mi-parti espagnol et mi-parti français, il lui fallait, pour régler certaines affaires avec la cour d'Espagne, l'autorisation du roi de France ; il la demandait donc humblement, et l'on va voir que les réponses qui lui étaient adressées par Chamillart et par Barbezieux étaient d'une sèche-

resse désolante. Ces lettres et leurs réponses peuvent servir à mieux faire comprendre l'histoire de Fénelon à Cambrai.

1» FÉNELON A BARBEZIKUX

« Monsieur,

« Il me semble qu'il est de mon devoir, dans la conjoncture présente, de donner au Roi d'Espagne des marques de mon profond respect, et de lui demander sa protection pour l'Église dans la moitié de ce diocèse qui est sous sa domination. Nous avons tous les jours sur cette frontière des affaires difficiles où la juridiction ecclésiastique serait en péril de souffrir beaucoup, si Sa Majesté Catholique n'avait eu la bonté de montrer une particulière attention pour protéger les intérêts de la religion en ce pays.

« Je ne prendrai néanmoins, Monsieur, la liberté de lui écrire qu'en cas que le Roi veuille bien m'en accorder la permission. J'attendrai là-dessus ses ordres, et j'espère que vous me ferez l'honneur de me les envoyer. Je suis parfaitement, Monsieur,

« Votre très humble et très affectionné serviteur,

« Fr. Arch. Duc de Cambrai.

« Cambrai, 8 décembre 1700. »

(Arc hives de la Guerre. Correspondance, vol. 1468, pièce 143. Autographe.)

Barbezieux a Fénelon

« A Versailles, le 20 décembre 1700.

« Monsieur, « J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de

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m'écrire le 8 e de ce mois, de laquelle ayant rendu compte au Roi, Sa Majesté m'a commandé de vous faire savoir qu'elle ne croyait pas qu'il fût nécessaire que vous écrivissiez au Roi d'Espagne pour lui demander sa protection pour l'Église dont la moitié de votre diocèse est sous sa domination, et qu'elle lui en ferait parler par Monsieur le Due d'Harcourt lorsqu'il serait arrivé en Espagne. Je suis...

(Archives de la Guerre, Correspondance, vol. 1461 f° 143. Minute.)

2° Fénelon a Chamillart

« Monsieur,

« Quoique le Roi ne veuille point qu'on lui rende compte de l'affaire de l'abbé de Liessies S comme vous m'avez fait l'honneur de me le mander, je crois néanmoins devoir vous expliquer en gros ce que j'en ai connu, afin que si on retourne, comme on paraît le vouloir faire, vers Sa Majesté, pour renouveler les mêmes accusations, vous soyez en état de juger des choses.

« J'ai visité fort à loisir toute l'abbaye de Liessies. J'ai écouté tous les religieux en particulier. J'ai mis mot pour mot dans mon procès-verbal tout ce que chacun d'eux a voulu déposer contre l'abbé. Aucun d'eux n'a déclaré avoir vu aucune action impure, quoique plusieurs aient ramassé avec soin jusqu'aux choses les plus douteuses qu'ils croyaient pouvoir charger sa personne. J'ai même entendu extrajudiciairement les témoins du dehors qu'on m'a indiqués, et je leur ai

4 On peut voir sur cette affaire quelques lettres de Fénelon (tome VIII de l'édition de 1851). Le Père Lambert, abbé de Liessies, avait commis des imprudences et assez mal géré les finances de son abbaye. Le roi dut lui donner un coadjuteur.

fait signer leurs dépositions pour m'assurer qu'ils ne varieraient point et pour voir si j'aurais des choses assez fortes pour passer de la simple visite à une information criminelle. Mais je n'ai rien trouvé de concluant, et s'il était permis de déshonorer un abbé de soixante et treize ou quatorze ans sur les choses que l'on m'a rapportées, il n'y aurait plus de saint prêtre au monde qui ne pût être diffamé. Ainsi ne trouvant rien de proportionné aux preuves qu'on m'avait fait attendre, je n'ai pas cru devoir commencer l'information qui aurait causé un grand scandale sans aucun fruit. J'avais appelé sur les lieux le sieur des Moulins de Mons, qui s'est rendu solliciteur contre l'abbé auprès de vous, Monsieur, et que vous avez vu à la suite de la cour. Il m'a avoué qu'il n'avait point de preuves plus fortes que celles que j'ai ramassées en saprésence, tant dans mon procèsverbal de visite à l'égard des religieux que dans mon information extrajudiciaire et préparatoire à l'égard des témoins du dehors, et qu'il n'avait, au delà de ces preuves qui sont imaginaires, que des conjectures. La chose étant dans cet état, j'ai cru faire beaucoup en dressant un écrit que j'ai fait signer à l'abbé, où il s'est engagé à rétablir un ordre très exact pour le spirituel et pour le temporel de sa maison. 11 y avait en effet quelques relâchements à réparer pour la discipline monastique, et l'autorité de l'abbé paraissait trop despotique pour le temporel. Il a exécuté d'une manière édifiante tout ce que j'ai voulu, et amême changé d'abord plusieurs de ses officiers. M. de Bernières, intendant de la province, a bien voulu à ma prière être présent à la conclusion de cette affaire, et je dois dire, pour lui faire justice, qu'il s'y est comporté avec la prudence et le zèle, non pas d'un magistrat, mais d'un bon évêque.

Après ce règlement, j'ai imposé silence aux religieux, et j'ose dire que certaines gens qui veulent recommencer le scandale ne méritent pas d'être écoutés.

« Je suis avec le zèle le plus sincère, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Fr. Arch. Duc de Cambrai.

(Pièce sans date, attribuée à janvier 1702). Vers le 6 janvier. V. Œuvres de Fénelon. VIII, 367.

(Archives de la Guerre, Correspondance, vol. 15 49, pièce 45, Autographe.)

Chamillart a Fénelon

« A Marly, ce 24 janvier 1702.

« Monsieur,

« J'ai lu au Roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sur ce que vous avez fait pour établir l'ordre dans l'abbaye de Liessies. Sa Majesté en a paru très contente, et s'il revient de nouvelles plaintes contre l'abbé après les diligences que vous avez faites, je saurai bien les dissiper. Je suis très parfaitement...

{Ibid., vol. 1529 f« 174. Minute.)

3» Fénelon a Chamillart « Monsieur,

« Je ne puis m'empêcher de vous importuner pour un grand intérêt de mon séminaire. Feu M. l'archevêque de Cambrai l'avait mis dans un château à une journée d'ici vers la frontière d'Espagne, et avait acheté des deniers du séminaire ce château avec une petite terre qui y est jointe. J'ai cru qu'il était absolument nécessaire de mettre le séminaire sous mes yeux en cette ville, n'ayant rien de plus capital dans

mes fonctions que de m'appliquer moi-même à la bonne instruction de ceux qui doivent être les pasteurs des âmes. Ce château, où le séminaire était autrefois, demeure maintenant inutile et est d'un très grand entretien. La terre, qui est d'un très petit revenu, ne sert presque qu'à payer l'entretien et les charges. Cependant elle tient lieu de quatre-vingt mille francs à notre séminaire qui n'a aucun autre bien que celui-là. Les terres se vendent encore assez cher en ce pays, et si nous vendions celle dont il s'agit, nous pourrions par un bon emploi faire valoir ce fonds du séminaire jusque mille écus de revenu. Les occasions de vendre commencent néanmoins à devenir très rares par la misère incroyable où le vil prix du blé réduit le pays. Il se présente une occasion singulière de vendre ce château avec la terre à des Carmélites-Chaussées qui voudraient s'y établir, si le Roi avait la bonté de leur accorder des lettres patentes pour cet établissement. Je n'ignore pas, Monsieur, la répugnance très bien fondée que Sa Majesté a de permettre que les communautés déjà trop nombreuses continuent à se multiplier. Mais il s'agit d'un cas unique et sans conséquence. J'ose dire qu'il importe beaucoup au service du Roi aussi bien qu'à la religion que le clergé d'un si grand diocèse sur la frontière puisse s'élever et se former dans de bons sentiments. D'ailleurs je prendrai la liberté de représenter, avec le zèle le plus sincère et le plus profond respect, que Sa Majesté n'a dans son royaume aucune église vers laquelle elle ait d'aussi pressants engagements que celle de Cambrai, dont le dépouillement fait par les rois d'Espagne est encore si récent. Il ne s'agit d'aucun intérêt que je veuille ménager pour ma personne, 11 n'est question que d'un bien

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spirituel des sujets du Roi, qui est très important pour le service du Roi même dans cette frontière. Le besoin en est incroyable dans notre clergé ; quelque bonne volonté que j'aie, il m'est impossible de soutenir ce séminaire, où un très grand nombre de jeunes gens ne peuvent payer leurs pensions. Si le Roi avait la bonté d'accorder des lettres patentes à ces Carmélites, elles s'engageraient à enseigner les jeunes filles de Valenciennes, parce qu'elles seraient à la porte de la ville; et nous vendrions notre château, en sorte que notre séminaire aurait un peu de pain. Je suis très parfaitement, "Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

« Fr. Arch. Duc db Cambrai

« A Cambrai, 20« janvier 1702. »

(Archives de la Guerre. Correspondance, vol. 1549, pièce 26. Autographe).

CHAMILLART A FKNELON

« A Marly, ce 26 janvier 1702.

« Monsieur,

a J'ai lu au Roi la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 20° de ce mois. Quelque envie qu'ait Sa Majesté de vous faire plaisir et de contribuer au bien que vous voulez procurer à votre séminaire en l'établissant solidement, le Roi n'a pas jugé à propos d'accorder des lettres patentes aux religieuses Carmélites-Chaussées pour acheter le château et la terre où feu M* r l'archevêque de Cambrai l'avait mis; mais si vous avez dessein de vous en défaire, vous trouverez aisément des particuliers qui accepteront ces héritages. Je suis très parfaitement...

[Ibid. voi. 1529 f» 213. MinuU).

4° Fénelon a Ghahillart « Monsieur,

« Le meilleur médecin de ce pays me presse depuis longtemps pour m'envoyer aux eaux de Bourbon où M. Fagon me conseillait autrefois d'aller. Si le Roi veut bien avoir la bonté de me permettre ce voyage dans le pressant besoin de ma santé, je m'y préparerai au plus tôt par rapport à beaucoup d'affaires de mon diocèse qu'il faut que je règle avant cette absence. En ce cas je partirai d'ici. Monsieur, dès le mois prochain. Je m'en irai à Bourbon par le droit chemin sans passer par Paris, sans m'arrêter en aucun lieu et sans voir personne sur ma route. L'infirmité et le régime des eaux me donneront la liberté d'être fort retiré pendant mon séjour à Bourbon, et je reviendrai d'abord ici de la même manière que j'en serai parti. J'espère que vous voudrez bien me faire l'honneur de m'apprendre les intentions de Sa Majesté, et que vous me ferez aussi celui de croire que je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Fr. Arch. Duc de Cambrai

« A Cambrai, 4 juillet 1706. »

(Archives de la Guerre. Correspondance, vol. 1944, pièce 42, Autographe.)

Cuàmillarî a Fénelon

« A Versailles, 12 juillet 1706.

« J'ai lu au Roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 e de ce mois sur le besoin que vous avez des eaux de Bourbon pour le rétablissement de votre

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santé. Sa Majesté vous laisse la liberté de les aller prendre quand vous le jugerez à propos; je souhaite qu'elles vous fassent tout le bien que vous en espérez. Je suis très parfaitement, etc.

(Archives de la Guerre. Correspondance, vol. 1921, f° 473. Minute.) 5° Fénelon a Chamillart

« Monsieur,

« Je ne puis me dispenser de vous représenter les plaintes d'un grand nombre de curés de ce diocèse qui m'ont donné une requête dans les formes. Ils disent que, dans la dernière campagne, nos troupes ont traité avec une étrange inhumanité les personnes des curés, et ont ravagé les maisons pastorales. C'est, disent-ils, une licence qui n'avait jamais été tolérée dans les troupes. En effet, Monsieur, je me souviens que le Roi ayant su les désordres que les troupes avaient faits contre les curés de cette frontière l'an 1696, Sa Majesté donna des ordres très rigoureux qui furent aussitôt exécutés par des punitions exemplaires. Je ne saurais douter que la piété du Roi ne lui inspire le même zèle pour réprimer cette licence qu'on assure être incomparablement plus grande qu'en ce temps-là. Rien n'est plus propice à attirer la bénédiction de Dieu sur les armes de Sa Majesté que le soin de protéger les pasteurs de l'Église; faute de quoi ils abandonneraient leurs fonctions, et les peuples demeureraient privés des sacrements. Il importe même beaucoup, pour attacher les peuples à la domination de France dans ce pays, qu'on y voie l'Église protégée et la religion exercée librement au milieu de la guerre. J'espère que Sa Majesté donnera les ordres nécessaires pour faire cesser ce désordre. C'est avec le zèle le plus sin-

Gazier. — Mélanges. H

cère que je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Fr. Arch. Duc de Cambrai.

« A Cambrai, 26 janvier 1707. »

(Archives de la Guerre. Correspondance, vol. 2024, pièce 119, Autographe.)

Chamillart a Fénelon

« A Versailles, le 7 février 1707.

« J'ai lu au Roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26° du mois passé sur les désordres et le mauvais traitement que les curés de votre diocèse ont reçu des troupes pendant la campagne dernière. Sa Majesté en parlera à M. de Vendôme de la manière que vous pouvez désirer pour empêcher qu'ils n'en souffrent autant la prochaine qu'ils ont fait la précédente. La licence est si grande parmi les troupes qu'il est bien difficile de faire tout ce que l'on voudrait pour le soulagement du public. »

(Archives de la Guerre. Correspondance, vol. 1995, folio 189, Minute.)

6« Fénelon a Chamillart « Monsieur,

« Je voudrais sacrifier toutes choses sans mesure dès qu'il s'agit du service du Roi, mais le sacrifice que je lui ferais aux dépens du Gâteau ne serait rien pour lui, et causerait à ce lieu une perte irréparable. Vous savez, Monsieur, qu'une franchise qui ne se soutient plus que par l'actuelle possession tombe sans ressources dès que la possession est interrompue. C'est ce qui me fait accepter les bontés dont vous me comblez.

« L'abbaye de Saint-Aubert vous prépare les trois

mille mesures de blé qu'elle vous a promis, et j'espère de l'engager à fournir jusqu'à quatre mille mesures.

« Pour mon blé, on le lève en diligence. Vous en êtes, Monsieur, le maître absolu, et vous m'en laisserez ce qu'il vous plaira. Il sera nécessaire qu'un homme soit chargé par vous sur les lieux de recevoir et le mien et celui de Saint- Aubert. Je recevrai les lettres de change, mais je ne compte que sur votre parole et sur votre bonté. Je n'ignore même pas que certains coups peuvent facilement déranger vos projets les plus réguliers. Je n'envisage aucun autre intérêt que celui du Roi.

« Souffrez que j'y ajoute le zèle avec lequel je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Fr. Arch. Duc de Cambrai.

« A Cambrai, 2 janvier 1709 », (Archives de la Guerre. Correspondance, roi. 2149, pièce 34, Autographe.)

7° L'intendant de Berniêres a Chamillart

« A Douai, le 24 avril 1709.

Monsieur,

a Bien loin d'avancer et de trouver à former nos magasins, il paraît que plus le temps presse, plus les difficultés augmentent : j'avais compté, suivant les différentes lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que je n'avais qu'à conclure pour le prix des 8 000 sacs de blé dont vous espériez vous être assuré auprès de M. l'archevêque de Cambrai, qui voulut bien prendre la peine de se rendre hier ici, parce qu'il ne m'a pas été possible de quitter M. le maréchal de Villars depuis quelque temps; mais, bien loin que cette confiance ait rien terminé, M. le maréchal a été témoin lui-même des remontrances de M. l'archevêque, qui n'a même pas hésité à me donner la déclaration ci-jointe écrite de sa main, afin que je vous la puisse envoyer.

« 11 dit, Monsieur, que le Roi est entièrement le maître

de ses grains, et que S. M. peut les prendre, ou moi en son nom, mais qu'il ne peut plus les vendre, parce qu'il est obligé d'aider à la nourriture de son peuple, qui est à la veille d'être réduit à la dernière extrémité, qui a besoin de pain, et non pas d'argent, avec quoi il n'en pourrait pas trouver.

« Quand je liii ai objecté qu'il vous les avait promis, il m'a dit, Monsieur, que lorsque vous les lui aviez demandés, il vous avait effectivement répondu que vous en étiez le maître, et qu'il était trop heureux d'avoir quelque chose qui pût être utile au service du Roi, mais que cela s'était passé dans le mois de janvier, temps où rien ne l'empêchait de les pouvoir livrer, et où il n'était pas possible de prévoir que la récolte manquerait entièrement, n'y ayant effectivement plus d'apparence d'en rien recueillir sur cette frontière : il a enfin fini par me dire que ses greniers étaient ouverts, mais que ce n'était pas à lui à décider entre les troupes ou son peuple. A quoi il m'a ajouté que tout son blé se réduisait à 5802 mencauds qu'il a au Cateau-Cambrésis, et 3300 à Cambrai, ce qui fait en tout 9 102 mencauds, dont il en faut aux environs de deux et demi pour le sac, de manière que, bien loin que cela monte à 8000 sacs que vous lui demandez, cela ne va pas à 4000; sur quoi il dit qu'il lui en faut laisser pour sa provision, pour son séminaire qu'il est obligé de nourrir, et enfin pour ensemencer ses fermes.

. « Je lui ai dit que vous aviez encore compté sur d'autres blés de quelques abbayes de son diocèse ; il m'a répondu qu'il n'était plus possible ni permis de les forcer adonner leurs blés, dont un chacun n'avait pas de quoi ensemencer ses terres, et gagner la récolte de 1710, avant laquelle il ne fallait rien espérer. M. le maréchal de Villars.qui a été témoin de cette conversation, a trouvé nécessaire que je vous dépêchasse un courrier... »

(Archives de la Guerre, Correspondance, vol, 2154, pièce 90.)

Déclaration de fénelon (23 avril 1709)

« Les faits que j'ai exposés en détail à monsieur de Bernières, et que je le supplie très instamment de véri-

fier tant sur nos registres originaux que dans nos greniers, étant posés pour fondement, je déclare qu'il ne m'appartient pas de juger entre le besoin des troupes et l'extrémité affreuse où nos peuples sont réduits. C'est le (sic) Roi, à qui Dieu a donné le pouvoir suprême dans l'état, 'à décider entre ces deux choses. Ce qui est certain, c'est que je ne veux tirer aucun profit de ces blés pour moi, et que je ne hésite (sic) pour le donner aux troupes que par compassion pour les peuples qui vont manifestement périr sans ressource. Si je donnais ces blés pour les troupes par mon propre choix, les peuples m'imputeraient leur perte, et ne manqueraient pas de dire que je n'ai pas voulu me réserver un moyen de leur sauver la vie. Rien ne pourrait me rendre plus odieux. Je ne puis donc que laisser nos greniers ouverts au Roi qui est le maître et que le laisser décider. Si les peuples périssent comme ils ne peuvent l'éviter, ne pouvant pas les secourir, au moins je dirai que ce n'est pas moi qui les ai privés de cette dernière ressource, et que je n'ai pas pu désobéir au Roi.

« Je ne peux donc, entre ces deux extrémités, que baisser la tête, et qu'attendre les ordres de Sa Majesté avec la plus humble soumission. »

(Archives de la Guerre, Correspondance, vol. 2154, pièee 91, Autographe.) 8* FÉNELON A CHAMILLART

« Monsieur,

« Je reviens de Douai où j'ai montré à M. de Bernières un état très exact de tous mes blés, en le conjurant d'envoyer le vérifier sur les lieux. Quand vous

m'avez demandé mes blés au mois de novembre, je ne pouvais pas prévoir la famine qui accable maintenant ce pays. Il ne s'agit ni du prix, ni des sûretés. Vous pouvez compter, Monsieur, qu'il n'est plus question de mon intérêt, mais de la vie des peuples, dont je suis le pasteur et dont je dois être le père. Nous n'avons pu lever cette année que neuf mille mencauds de blé, qui ne font qu'environ trois mille sacs. Ce n'est pas assez pour nourrir mon domestique et nos censiers pendant près de deux ans, où [nous] n'aurons point d'autre ressource, et pour donner de quoi semer. Il est clair comme le jour que l'espèce du blé manque en ce pays, et qu'il faut y faire venir des grains, si on ne veut pas s'exposer à y voir la famine, le soulèvement des peuples et la contagion. Je n'exagère rien, et M. de Bernières le voit mieux que moi. L'année dernière il n'y a eu que demi moisson. Celle-ci, il n'y aura rien. L'espèce manque même pour les mars. Dans cette extrémité, si le Roi juge qu'il doive ôter le dernier morceau de pain à ses peuples pour le donner à ses troupes, je ne puis que laisser avec une parfaite soumission exécuter les ordres de Sa Majesté, mais il ne me convient pas d'être la cause de la mort certaine de nos peuples, en faisant par mon propre choix ce qui ne leur laissera aucune ressource. Je serais un pasteur odieux, si je ne prenais pas la liberté de représenter ces malheurs prochains. Au reste, Monsieur, s'il faut sacrifier les peuples aux troupes, j'ose dire qu'il serait moins rigoureux de prendre les blés de la Picardie, voisine d'ici, que ceux de cette frontière. La Picardie ne nourrit point depuis plusieurs années, comme notre pays, des armées innombrables. Elle ne souffre point des ravages comme cette frontière. Elle n'a point eu pendant tout

l'hiver des garnisons accablantes. Vous pourriez, s'il est nécessaire de prendre nos blés, ne les prendre que pour accélérer le service, et nous rendre promptement des blés de Picardie. Pour moi, je s veux que l'on compte mon intérêt pour rien. Je me croirai trop heureux de le sacrifier au Roi, mais je vous* demande la vie de nos peuples, qui vont périr sans ressource, si on leur ôte notre blé. L'abbaye de Saint- Aubert se trouve dans le même cas que moi. Je suis avec le zèle le plus sincère, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Fr. Arch. Duc de Cambrai. »

« Oserai-je ajouter, Monsieur, qu'ayant appris de M. de Bernières le pressant besoin où l'on est de blé pour les troupes, je l'ai prié très instamment d'agréer que je lui envoyasse ma vaisselle d'argent pour la vendre ou pour la mettre en gage, et que je lui ai offert de m'obliger en mon propre et privé nom pour tout ce qu'il voudra par rapport au service? Je ne dois rien. On se fie assez à ma parole en ce pays. Que ne puis-je mieux faire pour témoigner mon zèle !

« A Cambrai, 24 avril 1709. »

(Archives de la Guerre. Correspondance, vol. 2159, p. 168, Autographe.)

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