FÉNELON A VOYSIN
« Monsieur,
« Quoique la ville de Cambrai soit accablée d'un nombre étonnant de pauvres familles, qui, faute de pain, tombent en défaillance et qui nous menacent de maladies contagieuses, elle vient de donner encore une quantité considérable de blé pour les troupes auxquelles le pain manquait: on espère, Monsieur, qu'une si grande marque de zèle pour le service du Roi engagera Sa Majesté à donner des ordres précis, afin que le prêt de la garnison, qui est reculé depuis si longtemps, vienne enfin le premier jour de l'année prochaine. Les troupes menacent ouvertement de piller la ville ce jour-là, si elles ne sont pas payées, et en attendant elles commencent à attaquer le marché, les boutiques et les passants au milieu des rues vers le soir. Je ne
puis, Monsieur, refuser aux instances de toute une ville alarmée dont je suis le pasteur, de vous représenter une si triste extrémité, étant persuadé que vous agréerez la liberté que je prends avec les plus droites intentions.
« C'est avec le zèle le plus sincère que je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Fr. Arch. Duc de Cambrai 1 .
« A Cambrai, 27 décembre 1709. »
(Archives de la Guerre. Correspondance, vol. 2145, p. 179, Autographe.)
4 Voysin répondit* à Fénelon le 30 décembre pour calmer ses inquiétudes en lui annonçant le départ d'une voiture contenant le prêt de la garnison de Cambrai (lbid., vol. 2129, f° 542).
Lorsque l'abbé Dubois voulut être archevêque de Cambrai pour devenir bientôt cardinal et premier ministre, les deux prélats qu'il adjoignit au cardinal de Rohan, son consécrateur, furent l'évêque de Nantes, Tressan, et roratorienMassillon, nouvellement promu à l'évêché de Glermont.
c Nantes avait un tel droit [à cet honneur] par l'ordination qu'il avait osé donner à l'abbé Dubois qu'il n'y avait pas moyen — dit saint Simon — de lui préférer personne. Pour l'autre assistant, Dubois crut en devoir chercher un dont la vie et la conduite pût être en contrepoids. Il voulut Massillon, célèbre prêtre de l'Oratoire, que sa vertu, son savoir, ses grands talents pour la chaire avaient fait évêque de Ciermont, parce qu'il en passait quelquefois, quoique rarement, quelque bon parmi le grand nombre des autres qu'on faisait évèques. Massillon, au pied du mur, étourdi, sans ressources étrangères, sentit l'indignité de ce qui lui était proposé, balbutia, n'osa refuser. Mais qu'eût pu faire un homme aussi mince selon le siècle vis-à-vis d'un régent, de son ministre et du cardinal de Rohan ? H fut blâmé néanmoins et beaucoup dans le monde, surtout des gens de bien de tous les partis, car en ce point l'excès du scandale les avait réunis. Les plus raisonnables, qui ne laissèrent pas de se trouver en nombre, se contentèrent de le plaindre, et on convint enfin assez généralement d'une sorte d'impossibilité de s'en dispenser et de refuser. »
Le récit de Saint-Simon, confirmé dans ce qu'il a
d'essentiel par tous les historiens contemporains, a fait le plus grand tort à la réputation de Massillon ; et quoique Duclos ait essayé de le justifier en disant qu'il ne connaissait peut-être pas toute la dépravation du nouvel archevêque, la postérité ne pardonne pas facilement à l'admirable auteur du Petit carême sa condescendance et sa faiblesse dans cette occasion l . Il aurait dû tout sacrifier, dit-on, plutôt que de se déshonorer ainsi ; et d'ailleurs, s'il eût écouté le sage et vertueux Fleury, qui lui rappelait en pleine Académie, le 23 février 1719, « le devoir indispensable de la résidence, » il se fût épargné l'ennui d'un refus ou la honte ineffaçable d'un acquiescement aux volontés du Régent et de son indigne ministre. Une étude attentive des faits et la connaissance de quelques documents importants que Duclos et Saint-Simon ne pouvaient consulter me permettront, je l'espère, de justifier pleinement l'illustre Massillon, et de montrer que les raisons les plus honorables, les mêmes qui l'empêchaient alors de résider 9 l'ont poussé à se faire en 1720 le consécrateur d'un Dubois.
L'impartiale histoire ne se montre pas aussi sévère pour le premier ministre du Régent que Pont été ses contemporains : elle reconnaît sans doute que, comme les cardinaux de Richelieu, de Retz etMazarin, Dubois
1 « Ce fut un des plus tristes épisodes de cette époque de démoralisation que de voir le successeur de Bourdaloue, le dernier des grands orateurs chrétiens, officier pontiflcalement au sacre de Dubois, devant tout l'épiscopat et devant toute la Cour (9 juin 1720). Le contraste de cet acte de faiblesse, extorqué par le Régent, avec les vérités courageuses que Massillon avait tant de fois jetées aux grands du haut de la chaire et qu'il avait réellement dans le cœur, produisit sur les esprits une impression déplorable. » (H. Martin, livre XCII.)
cachait sous la pourpre un cœur souillé de vices; mais elle n'affirme plus qu'il se soit vendu à l'Angleterre, et elle ne fait pas difficulté d'accorder à ce malhonnête homme une grande intelligence et une habileté merveilleuse. Le président Hénault, qui se connaissait en hommes, appelle Dubois « le plus adroit de tous les hommes S » et ce jugement du célèbre écrivain se trouve en partie confirmé lorsqu'on examine de plus près l'histoire si curieuse de la Régence.
En 1719, l'abbé Dubois, ministre des affaires étrangères, se mit en tête de pacifier l'Église de France, si profondément divisée depuis la bulle Unigenitus. Il entreprit, pour s'attirer la reconnaissance de Rome et en obtenir enfin le chapeau qu'il convoitait, de réconcilier le cardinal de Noailles et les jésuites, les appelants et les constitutionnaires. Ce travail d'Hercule ne l'effraya point, et il conduisit les négociations avec une habileté si consommée que peu de mois lui suffirent pour conclure la paix de l'Église vainement cherchée par Louis XIV. La marche de cette curieuse affaire est peu connue, parce que Saint-Simon n'a pas daigné parler dans ses Mémoires d'une transaction qui lui faisait horreur ; mais le volumineux journal du fougueux et partial abbé Dorsanne, complété et contrôlé par le journal du président Hénault, l'un des négociateurs, et par une histoire manuscrite que nous a laissée un autre négociateur 2 , nous permettront de mieux comprendre la valeur de Dubois et de juger en connaissance de cause la conduite de Massillon, son consécrateur.
1 Journal manuscrit, 1720.
* L'abbé Couet, grand vicaire du cardinal de Noailles; copie ms. de 1757; 150 pages in-K
« Cette grande affaire durait depuis sept années entières
— dit le président Hénault — sans laisser entrevoir aucun dénoûment. Le parti que Ton appelait des constituants, soutenus par le pape, dont, ils défendaient l'ouvrage et l'autorité, et le parti des appelants, qui se croyaient armés de la vérité et de la religion, s'étaient déclaré une guerre éternelle. Nulle espérance de paix ; les menaces du Vatican, les négociations des personnes modérées, l'autorité de Louis XIV, tout y avait échoué. »
C'est alors queDubois intervint dune manière active, avec la ferme volonté de mettre fin à ces déplorables querelles ; il était, comme on sait, non moins sceptique en religion qu'en morale ; mais il voulait contenter Rome et il se fit théologien pour la circonstance.
« Au commencement de l'année 1749— dit l'abbé Gouet
— au mois de mai, M. Pecquet, dont la droiture et la capacité sont si connues, donna à M. l'abbé Dubois, chargé des affaires étrangères, un plan suivant lequel on pourrait travailler à la paix de l'Église... Il fallut plusieurs conversations pour faire entrer ce dessein dans l'esprit de M. l'abbé Dubois. 11 voulait la fin ; il désirait la paix, mais il doutait de la possibilité des moyens. M. Pecquet proposa M. l'évèque de Glermont, et le P. de la Tour, général de l'Oratoire, comme deux hommes de mérite et qui pouvaient contribuer au succès d'un ouvrage si important à l'Église et à l'Etat. M. l'abbé Dubois goûta ces vues ; et dès lors on fit quelques ouvertures à M. l'évèque de Clermont, qui était sur le point de retourner dans son diocèse, et qui promit de revenir lorsque la matière serait préparée... »
Massillon se trouvait ainsi désigné au choix deâ négociateurs, non seulement par son immense talent et par son entraînante éloquence, mais surtout par l'élévation de son caractère et par sa grande modération. Déjà, si j'en crois un contemporain, Massillon
s'était trouvé engagé dans cette affaire si délicate ; on l'avait chargé, le 20 décembre 1714, de revoir un projet d accommodement dressé par le cardinal de Rohan, et ce projet, Massillon l'avait modifié, il l'avait « adouci. » Il eut à jouer en 1720 un rôle beaucoup plus considérable, car l'abbé Gouet nous le représente agissant de concert avec Dubois, et il dit en propres termes, quelques pages plus loin, que l'évêque de Glermont « demeura seul l'âme de l'affaire et le principal acteur 1 . » En effet, lorsque Dubois abandonna son projet pour en adopter un autre venu de Rome et plus agréable au pape, Massillon n'hésita pas à lutter contre lui. Écoutons plutôt l'abbé Couet :
« M. l'abbé Dubois ne disait pas son secret, mais il ne témoignait que de la mauvaise humeur et de l'éloignement pour tout ce qu'on lui proposait pour le succès du premier projet. M. l'évêque de Glermont, presque découragé, prit le parti de parler à M. le duc d'Orléans, qui lavait déjà averti de ne se point arrêter à ce que l'abbé Dubois lui dirait, parce qu'il n'entendait rien à cette affaire. Ce prélat dit à S. A. R. qu'il lui devait la vérité, et que l'ayant honoré de sa confiance dans l'affaire de la Constitution, il se croyait obligé de l'avertir qu'on la jouait; que M. le cardinal de Rohan paraissait entrer dans des vues de paix ; que M. le cardinal de Bissy en paraissait fort éloigné; que cette diversité de conduite était apparemment concertée entre eux, et que l'on ne pourrait réussir à moins que l'on ne fût soutenu par S. A. R. et que M. l'abbé Dubois n'appuyât sérieusement tout ce que l'on ferait. M. le duc d'Orléans sentit la force de tout ce que M. l'évèque de Clermont lui disait. Il le remercia, parut fort ému de l'avis, assura qu'il ne souf-
1 On voit par l'histoire manuscrite de l'abbé Couet que Massillon était en relations constantes soit avec le Régent, soit avec les cardinaux de Noailles et de Rohan, soit avec le chancelier Daguesseau qui travailla de toutes ses forces à l'accommodement.
frirait pas qu'on le jouât, et dit d'un ton de maître que l'abbé Dubois agirait conformément à ses intentions... • M. l'abbé Dubois, pendant quelque temps, fut un peu indisposé contre M. l'évèque de Clermont, qui lui avait attiré une réprimande. Cependant il se conforma aux ordres qu'il avait reçus, et de ce moment l'affaire prit un bon train. Tout se disposa pour aplanir les difficultés ; le ministre, désabusé du second projet, revint au premier, qu'il pritla résolution de faire réussir à quelque prix que ce fut. »
C'est alors que Dubois, grâce à l'odieuse comédie que chacun sait, obtint du Régent l'archevêché de Cambrai, le siège de Fénelon 1 , Le nouvel archevêque n'était pas même sous-diacre, mais cette difficulté ne l'arrêta pas longtemps : l'évèque de Nantes et l'archevêque de Rouen, s'offrirent pour lui conférer, tous les ordres à la fois.
« L'archevêque de Cambrai — dit encore l'historien de 4720 — fit demander un licet à M. le cardinal de Noailles pour être ordonné prêtre à Paris sur un dimissoire de M. l'évèque de Limoges. Son Em. comprit toutes les conséquences d'une pareille démarche. Elle crut que sa conscience ne lui permettait pas de prendre la moindre part à cette ordination. Elle exposa ses raisons à M* r le duc d'Orléans, qui les approuva. Le licet fut refusé, et M. l'archevêque de Cambrai en demanda un d'abord à l'évèque de Senlis, qui le refusa comme M. le cardinal de Noailles. Il s'adressa ensuite à M. l'archevêque de Rouen, qui fut plus facile. Sur cette permission, il fut ordonné sous-diacre, diacre et prêtre par l'évèque de Nantes dans un village auprès de Triel. Dans la suite, lorsque ce prélat eut ses bulles, M. le cardinal de Noailles ne crut pas que ce fût à lui à juger un abbé nommé par Je roi à un archevêché et qui avait ses bulles du pape 3 ; et son Em.,
* On lit dans une lettre de Fénélon (14 octobre 1711) : «M. l'abbé Dubois, autrefois précepteur de Mgr le duc d'Orléans, est mon ami depuis un grand nombre d'années... Ses intérêts me sont sincèrement chers. »
s Ainsi le vertueux Noailles coopéra lui aussi au sacre de
MASSILLON CONSECRÀTEtJR DE DUBOIS 177
dur ce principe, donna le licet pour le sacre, qui se fit au Val-de-Gràce par M. le cardinal de Rohan, assisté de MM. les évêques de Nantes et de Clermont. Ce dernier avait été témoin de l'information de vie et de mœurs et de la profession de foi de M. de Cambrai, et cette démarche lui a fait un grand tort dans le public. »
Tel est le récit de l'abbé Couet, mais Dorsanne raconte les faits d'une manière un peu différente : il affirme que Massillon lui-même demanda au cardinal de Noailles, le mercredi 14 février, le licet en question, et il ajoute avec une pointe de malice que toute son éloquence échoua devant la courageuse fermeté du saint prélat 1 . Quoi qu'il en soit, la participation directe de Massillon au sacre de Dubois n'est pas douteuse, et les excuses qu'on a imaginées pour justifier l'évêque de Clermont sont toutes insuffisantes. On a dit qu'il ignorait peut-être le proxénétisme de Dubois, mais son devoir était de prendre des informations précises avant de délivrer un certificat de bonnes vie et mœurs à un
Dubois. On voit d'ailleurs par les manuscrits de Couet et du président Hénault que l'archevêque et le ministre étaient constamment en relations d'affaires et se faisaient visite tour à tour. Ils se brouillèrent en 1721 au sujet d'une lettre de cachet adressée par Dubois à la Faculté de théologie. « Quelle paix! Quel fruit « de la paixl s'était écrié Noailles. Ces paroles échauffèrent la « tète de M. l'archevêque de Cambrai. M. le cardinal de Rohan, « présent, le retint et l'adoucit. Mais il en resta une vive impres- « sion dans son esprit contre M. le cardinal de Noailles. » — Ce dernier officia pontificalement à Notre-Dame, en 1723, au service funèbre de Dubois.
1 « Il s'était si fort confié sur son éloquence et regardait la coopération à une telle ordination comme une chose si indifférente qu'il croyait emporter le licet. • (Journal, I, 508.) — « Tous les gens de bien furent affligés de voir M. l'évêque de Clermont se prostituer de la sorte; chacun se rappelait les vérités qu'il avait si souvent prêchées dans Paris et contre lesquelles il agissait si publiquement. » (Ibid., 518.)
Gazier. — Mélanges. 12
inconnu. On a dit également qu'il avait craint de passer pour ingrat aux yeux du Régent qui avait payé ses bulles ; on pourrait dire enfin que Dubois, plus que sexagénaire et déjà tourmenté par la maladie qui remporta en 1723, menait forcément une vie régulière, que son intelligence et ses lumières frappaient tous les yeux, et que son hypocrisie trompa sans doute le vertueux oratorien. Toutes ces raisons, je le répète, ne valent absolument rien, et Massillon serait à jamais déshonoré s'il n'avait eu d'autre mobile de sa conduite. Mais voici la véritable raison, que les historiens ont ignorée parce qu'on n'avait pas alors la manie de se disculper ou de se vanter publiquement atout propos. Massillon s'était dévoué corps et âme à cette grande œuvre de la paix de V Église, et il savait à n'en pas douter qu'une pacification si désirable serait impossible sans Dubois. Si le tout-puisant ministre des affaires étrangères, irrité de se voir exclu de Tépiscopat, se retirait de la négociation qu'il conduisait avec tant d'habileté, tout était rompu définitivement, et l'Église de France retombait au fond de l'abîme. L'évêque de Clermont était dans un cruel embarras : il compromettait gravement une réputation jusqu'alors sans tache * s'il coopérait au sacre d'un pareil arche-
' L'envie et la calomnie s'étaient attachées à Massillon, comme autrefois à Dossuet; voici, en effet, ce que je lis dans une petite note manuscrite provenant de l'Oratoire et composée vers 1750, je ne saurais dire par qui : « En 1706, il prêcha le carême à « Saint-Paul avec grand applaudissement, mais Dieu lui fit trouver « de quoi tempérer cet éclat dans deux aventures fâcheuses. « Ses sermons imprimés commençant alors à courir, on allait « l'entendre le livre à la main, et ce spectacle ne pouvait que le « mortifier du haut de la chaire. Ses envieux, qu'il croyait « lui-même en avoir publié l'édition, répandirent en même temps a des soupçons très humiliants sur sa liaison avec M™ la mar*
vêque; mais d'autre part, s'il refusait de sacrer un prélat nommé par le roi et accepté par le pape, il exposait le cardinal de Noailles et toute l'élite du clergé français aux plus affreuses persécutions. Massillon n'hésita pas longtemps ; il puisa dans sa vertu même et dans son profond amour pour la religion la force de braver l'opinion publique. Il consacra Dubois et assura par là cette paix de l'Église que son refus rendait impossible. Tandis que les cardinaux de Gesvres et de Rohan, pour ne citer que les principaux, couraient par ambition au devant du déshonneur 1 , Massillon
« quise de l'Hôpital, dame très vertueuse et d'une réputation « très intègre, qu'il dirigeait. Ces bruits allèrent jusqu'à le chan- « sonner, et je suis témoin que la dame, entrant un jour à Saint- « Paul où elle venait l'entendre, ce fut tout à coup un murmure « universel dans l'église, comme si chacun se la fût montrée au « doigt. On prétend qu'une fille de chambre que le P. Massillon a avait fait sortir d'auprès de la dame l'avait par dépit ainsi « décrié. »
4 On ne saurait croire jusqu'où le cardinal de Rohan, l'un des plus grands seigneurs de France, poussa la bassesse pour s'attirer la faveur de l'abbé Dubois, fils d'un apothicaire de Brives. Quelques années avant qu'un de ses parents, le chevalier de Rohan-Chabot, ne fit impunément bàtonner Voltaire, le cardinal archevêque de Strasbourg écrivait à Rome la lettre suivante, dont l'original est aux archives du Vatican (Francia, Giansenismo, V, n* 2262). Je la transcris sur une copie très fidèle faite par M. Silvy, le 28 avril 1814, alors que les archives de Rome étaient à Paris, à l'hôtel de Soubisc :
Lettre du cardinal de Rohan à un prélat de la cour de Rome, du 15 août 1720.
« Je ne puis me dispenser, monsieur, de vous marquer l'extrême surprise où j'ai été d'apprendre ce que M. Massei a eu ordre de dire à M. de Cambrai touchant le chapeau de cardinal que S. A. R. M" le Régent comptait d'obtenir de S. S. en faveur d'un ministre qui lui est cher, et dont véritablement elle ne peut trop récompenser les services. M. de Cambrai n'a pas été longtemps à prendre son parti, et sa résolution est digne de son désinté-.
s'exposa par piété à la réprobation des gens de bien, il subit sans murmurer des reproches qu'il ne méritait pas, comme il avait accepté naguère les observations de Fleury touchant la résidence épiscopale. Fort de sa conscience, il espéra que l'avenir le justifierait, et il ne négligea rien pour prévenir les soupçons de vénalité ou de basse complaisance. Tandis que Dubois recueillait tous les fruits d'une paix qui avait transporté de joie le pape Clément XI, Massillon, son principal auxiliaire, demeura pauvre et modeste comme par le passé. On l'avait nommé membre du conseil de conscience au plus fort des négociations : il donna sa démission
ressèment et de son courage. Mais s'il lui est glorieux de renoncer à des espérances aussi flatteuses que bien fondées, il est du bien de la religion que le souverain pontife écoute nos vœux, nos désirs et ses véritables intérêts; et je crois devoir vous mettre en état de les présenter à S. S. en mon nom.
« M. de Cambrai remplit en France une place importante; les commencements de son ministère se trouvent marqués par les plus grands services rendus a l'Église et à l'Etat. La pourpre peut-elle être mieux employée qu'à les reconnaître, et est-il quelqu'un qui puisse en être jaloux ni en prendre avantage? Les circonstances où ce ministre se trouve sont encore très intéressantes pour le repos de l'Europe et pour la conservation de la catholicité; par la part qu'il va avoir dans le congrès, il sera a portée d'être infiniment utile au Saint-Siège même, et en France nous attendons tout de ses soins et de son zèle pour achever le grand ouvrage de la paix à laquelle il a tant contribué. Mais il faut l'avouer, M. de Cambrai, assuré de la pourpre, a bien plus de force pour effectuer ses bonnes intentions et pour vaincre les obstacles qui s'y opposeraient. Que ne fera-t-il pas, en effet, quand ses ennemis, qui pour la plupart sont ceux de la religion et du Saint-Siège, ne pourraient plus l'accuser d'agir par des vues d'intérêt, ni par conséquent rendre sa conduite suspecte, et quand ses amis seraient continuellement occupés du soin d'exciter en lui une reconnaissance naturellement vive et agissante, reconnaissance qui d'ailleurs ne serait partagée qu'entre le pape et S. A. R? Vous donnerez, monsieur, à ces réflexions toute l'étendue nécessaire; vous connaissez mieux qu'un autre les avantages que le Saint-Siège, le pape et sa maison en parti-
dès que l'accommodement fut conclu, et retourna dans son diocèse, le 12 février 1721, pour ne plus en sortir. On ne lui donna pas même une abbaye, alors que Dubois en possédait sept, et que les revenus de ce malheureux s'élevaient à 300 000 livres de rentes ; la seule récompense que reçut l'évêque de Glermont pour avoir pacifié l'Église de France, fut le mépris injuste des honnêtes gens, ou leur pitié non moins humiliante.
Soyons plus équitables, nous qui connaissons les faits beaucoup mieux que les contemporains, et proclamons, à l'éternel honneur de Massillon, que le seul amour de la religion l'a tenu deux ans éloigné de son
culier peuvent espérer de la promotion de M. de Cambrai. Aussi je ne vous écris point pour vous suggérer de nouveaux motifs ni pour animer votre zèle. Je suis persuadé de votre fidélité pour S. A. R. et de votre attachement pour son ministre ; je ne vous écris qu'afîn que vous puissiez employer auprès de S. S. le témoignage d'un cardinal» sa créature, qui lui est sincèrement dévoué et qui connaît, d'un côté ce que l'Eglise de France doit aux soins infatigables de M. de Cambrai, et de l'autre ce qu'elle doit se promettre de ce prélat, principalement quand ses efforts et ses travaux se trouveront soutenus par le lustre et le crédit que donne le cardinalat. Je me félicite, monsieur, d'entrer en commerce avec vous par une occasion qui regarde un ami que j'honore particulièrement, non seulement par la vue de ses grands talents et de l'amitié qu'il a pour moi, mais encore plus par les services qu'il a rendus et qu'il veut rendre à la religion. Il est de votre zèle de les faire connaître à Rome tels qu'ils sont et qu'ils peuvent être à l'avenir, et de porter le souverain pontife à assurer le succès des uns en récompensant les autres. Personne ne vous honore plus parfaitement, monsieur, et n'a plus d'estime et de considération pour vous que
Le cardinal de Rohan.
{Il n'y a que la signature qui soit du cardinal de Rohan.)
Un mois plus tard, le 8 septembre 1720, le cardinal écrivit au pape lui-même une lettre latine où se trouvent ces mots : En demandant la pourpre pour Dubois, « je remplis moins l'office d'un ami que celui d'un évêque et d'un cardinal, minus amici quant episcopi et cardinalis munus impleo. »
diocèse et l'a fait consentir à sacrer Dubois. Souvenons-nous que, dans cette grave circonstance, son rôle a été tout à fait analogue au rôle du vertueux Daguesseau, et appliquons-lui cette phrase du président Hénault relative à l'illustre chancelier : « C'est le sublime de la vertu d'immoler jusqu'à sa réputation au bien public. »