‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 16 sur 23 · FRAGMENTS D'UN MÉMOIRE INÉDIT · texte numérisé non relu

FRAGMENTS D'UN MÉMOIRE INÉDIT

Ce n'est pas seulement depuis la Révolution française que TUniversité est considérée par un certain parti comme un foyer de libéralisme qu'il faut absolument supprimer ; voici trois cents ans bientôt que les hostilités sont engagées, avec plus ou moins de vivacité, entre ceux à qui la patrie confie l'éducation de ses enfants et ceux qui leur disputent ce périlleux honneur. Ardente sous Henri IV et Louis XIII, cette lutte fâcheuse parut se ralentir un moment après la destruction des Petites Écoles de Port- Royal et le triomphe des jésuites, que favorisait Louis XIV; mais elle reprît avec plus de force sous Louis XV, pour cesser en apparence lorsque tous les collèges furent sécularisés, vers 4765.

Les arguments que Ton peut faire valoir pour ou contre l'Université sont donc aujourd'hui les mêmes qu'il y a cent cinquante ans, et le plaidoyer qu'on va lire n'est pas moins opportun pour avoir été composé en 1739 que s'il datait d'hier. Changez les mots de Bulle Unigenitus et de doctrine du royaume pour leur substituer tel ou tel autre mot que tout le monde a sur les lèvres, et le discours de Roilin, du moins ce que nous en citons ici, aurait pu être prononcé par ceux qui, en différentes circonstances, ont défendu vaillamment notre vieille Université. Il n'est donc pas hors de propos de publier ces pages émues d'un maître admirable qui fut en même temps un homme de cœur, un grand citoyen, un chrétien convaincu; si le bon Rollin vivait encore, il plaiderait avec la même chaleur la cause de cette Université qui lui était si chère.

C'était en 1739; l'Université de Paris, après avoir, en 1717 et Tannée suivante, refusé à l'unanimité de recevoir la fameuse bulle Unigenitus, avait été travaillée vingt ans par les partisans de cette bulle, qui ne reculèrent devant aucun moyen d'intimidation ou de corruption ; et finalement la Faculté des arts, ce que nous appellerions aujourd'hui la Faculté des lettres et la Faculté des sciences, déclara qu'elle acceptait la Bulle, et qu'elle révoquait son appel de 1718. Rollin avait fait les plus grands efforts pour empêcher cette révocation, il avait parlé avec toute la force dont il était capable (il avait alors soixantedix-huit ans); mais il n'avait rien pu contre une jeunesse ameutée qui poussa l'inconvenance jusqu'à demander qu'on mît l'orateur à la porte, Ejiciaturî

Rollin et les autres appelants de 4718, consternés de ce résultat qu'ils avaient pourtant prévu, protestèrent immédiatement par un acte signifié au greffier de l'Université; mais la Cour les déclara exclus des assemblées générales ou particulières et exila même quelques-uns d'entre eux. < Ils résolurent alors de faire imprimer, probablement en Hollande, dans les Nouvelles ecclésiastiques, un grand mémoire où ils justifieraient leur conduite et en appelleraient à l'opinion publique. L'auteur d'une bonne histoire de Port-Royal, Besoignè, se chargea de composer la première partie de ce mémoire, contenant l'historique de cette affaire, et Rollin se réserva la seconde, la plus importante de beaucoup. 11 écrivit d'abondance, comme le prouve l'état du manuscrit autographe *, ce que lui inspira son désespoir, et, le 15 septembre, le mémoire de Besoignè et de Rollin était en état de paraître; il avait pour titre : Mémoire instructif sur ce qui s'est passé dans l'Université de Paris, et spécialement dans la Faculté des arts, au sujet de la Constitution Unigenitus.

Mais cet ouvrage ne fut pas imprimé parce que le gouvernement eut la sagesse de ne pas pousser les choses trop loin ; les appelants gardèrent le silence et dépensèrent même plus de 1200 livres pour arrêter l'impression

* 22 pages in-4° d'une grosse écriture nette et ferme, avec des ratures relativement peu nombreuses.

de différentes pièces de moindre importance relatives à cette question.

Quant au mémoire de Besoigne et de Rollin, il fut conservé précieusement par Crevier, légataire universel de l'ancien recteur, et c'est dans les papiers de Crevier qu'il s'est trouvé, avec les registres originaux de l'Université de 1714 à 1720 et quelques autres pièces non moins curieuses.

Il serait bien intéressant de publier en entier cet opuscule si vif et parfois même si éloquent d'un écrivain qui ne s'échauffait guère; en attendant qu'il se trouve un Letronne ou un Guizot pour entreprendre cette tâche difficile, nous donnons ici avec une fidélité scrupuleuse la partie la plus importante et la plus belle du mémoire de 1739. •

Pour ne point nous étendre ici sur les vexations

de toute espèce qui s'exercent dans presque tous les diocèses du royaume, sous les yeux et par Tordre des évêques, sur les vivants et même sur les morts, et pour nous renfermer dans ce qui regarde en particulier PUniversité, n'a-t-elle pas eu la douleur de voir un nombre considérable de ses docteurs les plus respectables par leur âge et leur mérite, ou envoyés en exil ou chassés de la Faculté de théologie ? et plusieurs de ses principaux et de ses régents les plus estimés du public rendus suspects au roi ou dépouillés de leurs ,

places, uniquement parce qu'ils n'étaient point favo- i

râbles à la Constitution ? j

Quel déluge d'erreurs contre le mérite et le prix de j

la foi, contre la nécessité de l'amour de Dieu, contre ,j

le pouvoir et l'efficacité de la grâce de Jésus-Christ, contre la différence des deux alliances, contre les règles de l'administration de la pénitence, contre l'utilité de la lecture des saintes Écritures, contre les maximes les plus pures de la morale chrétienne ; quel

déluge d'erreurs sur tous ces points et sur beaucoup d'autres n'a point inondé l'Église de France depuis qu'on a entrepris d'y établir l'autorité de la bulle Unigenilus! Pour connaître ce que l'on doit penser de cette bulle, il ne faut qu'employer la règle de l'Évangile qui nous ordonne de juger d'un arbre par ses fruits. Cet examen est facile et à la portée de tout le monde. Quelle vérité cette bulle a-t-elle enseignée clairement? Quel dogme de foi a-t-elle mis dans un nouveau jour ? Quel point de morale a-t-elle rétabli dans son ancienne pureté ? Quelle erreur a-t-elle montré en termes précis qu'on dût éviter? Peut-on dire avec la moindre apparence de vérité : « Dans un tel monastère, dans une telle paroisse, dans un tel diocèse, tout était plein de désordre; c'était une terre toute couverte d'épines ; le jansénisme (prétendu) y avait introduit ou y entretenait l'ignorance, la corruption des mœurs, la profanation des sacrements. — Depuis que les acceptants de la bulle en ont pris la conduite, on y voit fleurir la connaissance des grandes vérités de la religion, la pureté des mœurs, la solide piété, le respect pour l'Écriture sainte et pour la doctrine des Pères. »

Nous en pouvons juger par ce qui se passe sous nos yeux. Au contraire, quel trouble, quelle confusion, quel désordre n'a-t-elle point causés dans toutes les communautés et dans tous les diocèses du royaume? A quelles vexations inouïes n'a-t-elle point donné lieu, jusqu'à refuser aux malades les sacrements et aux morts la sépulture ecclésiastique ? Nous ne faisons que montrer et parcourir légèrement tous ces funestes effets de la bulle, parce qu'ils sont connus de tout le monde.

Il en est un auquel on n'est point assez attentif et

auquel notre état môme et notre profession doit nous rendre extrêmement sensibles : c'est le péril où est exposée la doctrine du royaume. L'autorité du Parlement a-t-elle pu imposer silence aux maîtres de l'erreur et réprimer la licence effrénée des opinions ultramontaines? Cette doctrine, autrefois timide et tremblante, ne se montrait qu'à la dérobée et furtivement, et n'osait paraître à la lumière du grand jour. Maintenant, sous la sauvegarde de la bulle, sa protectrice déclarée, elle marche hardiment et la tête levée ; elle prétend avec hauteur et fierté avoir droit de dominer dans toutes les écoles et toutes les communautés du royaume et semble insulter aux magistrats, sous les yeux desquels elle débite impunément, et au mépris de leurs arrêts, ses pernicieuses maximes.

Cet article nous laisse dans le cœur une profonde tristesse et une juste inquiétude que notre zèle pour le bien de l'État ne nous permet pas de dissimuler. Un des principaux devoirs de notre Université est de veiller au maintien et à la conservation des droits de la Couronne et de ce qu'on appelle les libertés de l'Église gallicane. Nos rois ont senti l'indispensable nécessité qu'il y eût dans leurs États une école publique où la jeunesse fût élevéç dans la doctrine du royaume, où elle en puisât de bonne heure les principes, afin qu'ils lui devinssent comme naturels, où elle fût instruite de ces importantes maximes qui font la sûreté des rois et des royaumes : que les princes tiennent de Dieu même leur autorité ; qu'ils ne dépendent que de lui seul pour le temporel ; que les papes ne peuvent, pour quelque raison et sous quelque prétexte que ce soit, délier les sujets de l'obéissance qu'ils ont jurée à leurs princes. Voilà l'idée que nos rois ont eue de l'Université de

Paris. Ils Font regardée comme la dépositaire et la gardienne de la doctrine du royaume, et elle s'est toujours acquittée de ce glorieux devoir avec un zèle, une lumière, une fermeté, qui ont répondu à l'attente que les rois en avaient conçue.

Qu'il nous soit permis de rappeler ici le souvenir de ces temps si glorieux pour l'Université, où elle était estimée et respectée comme elle le mérite, parce qu'elle n'avait point alors de rivaux d'un pouvoir et d'un crédit formidables.

[Suit un éloge de l'ancienne Université.]

Nous ne faisons point maintenant assez d'attention à l'importance qu'il y a de veiller sur ce précieux dépôt que nos pères nous ont transmis de main en main et de siècle en siècle, et que les peuples voisins se sont laissé enlever faute d'avoir pris les mêmes précautions que l'on a prises en France, où l'Université, surtout depuis les conciles de Constance et de Bâle, a fait une profession publique de la doctrine qui y a été établie contre les prétentions de la cour de Rome. Louis XIV avait sagement ordonné que les quatre propositions du clergé fussent enseignées et soutenues dans toutes les écoles du royaume. On n'a point tenu la main à l'exécution d'un ordre si nécessaire, malgré les fréquentes remontrances du Parlement; et nous voyons l'effet de ces ménagements timides, dont le principe est la complaisance pour une bulle qui attaque nos libertés et sur laquelle on appréhende de faire retomber par contre-coup les justes censures que l'on prononcerait contre les erreurs qu'elle favorise.

Parce que nous avons le bonheur de nous trouver dans des temps paisibles et tranquilles, on croit qu'il

n'y a rien à craindre pour nos rois. Mais ignore-t-on que les dangers se préparent de loin, et que, pendant que nous nous endormons de la sorte par un sommeil que l'on pourrait presque appeler léthargique, l'homme ennemi sème dans les esprits une ivraie de doctrine qui y croît insensiblement, qui prend de jour en jour de nouvelles forces et qui peut prévaloir à un point qu'il sera impossible de l'arracher ? Gomment l'expérience du passé, dont le souvenir seul nous fait encore trembler, n'alarme-t-elle point pour l'avenir ?

Pour nous, comme bons et fidèles sujets du roi, nous nous croyons obligés d'élever notre faible voix contre une sécurité dont les suites peuvent être si funestes, et de redoubler nos cris, nos avertissements, nos plaintes, quand même on devrait nous en savoir mauvais gré. Nous ne pouvons pas ne point être effrayés quand nous voyons la doctrine ultramontaine dominer dans presque toutes les écoles du royaume, et ce qui restait encore dans l'Université de Paris de maîtres véritablement zélés pour les anciens principes rendus inutiles parledécri où Ton s'efforce de les faire tomber, et par conséquent toute la jeunesse livrée maintenant sans ressource à une doctrine dont le royaume n'a que trop éprouvé les dangereuses conséquences.

On nous objectera peut-être que la conclusion du 11 mai fait mention de nos libertés et de l'attachement de l'Université à la doctrine du royaume. Mais le premier effet de ce zèle, s'il est aussi sincère que l'on veut nous le persuader, devrait donc être de ne point rece-, voir une bulle qui anéantit nos maximes. Est-ce défendre une place que d'en ouvrir les portes à l'ennemi ? et se flatte-t-on de s'être acquitté de son devoir en protestant par écrit qu'on persistera à soutenir les droits qu'a

le roi sur cette place? Si l'on regarde nos maximes comme des vérités certaines et infiniment précieuses, la suite de cette persuasion ne doit-elle pas être de rejeter tout ce qui y est contraire ? Et ceux qui réunissent dans un même acte, avec la protestation de leur attachement à nos libertés, l'acceptation d'un décret qui les détruit, peuvent-ils être regardés comme de fidèles dépositaires de la doctrine gallicane et comme des canaux propres à la transmettre aux âges futurs dans toute sa pureté ?

La cour de Rome, instruite par un long usage dans toutes les ruses et dans tous les détours de la plus fine politique, dissimule ces réserves et ces protestations. Elle se contente qu'on reçoive la bulle ; quand l'autorité en sera bien établie, ces habiles politiques sauront bien s'en prévaloir pour rendre toutes ces précautions inutiles. Ils sont, dès à présent, si sûrs de leur victoire, qu'ils ont osé insérer dans le bréviaire la légende et la collecte de Grégoire VII, infiniment injurieuses aux puissances souveraines. Et l'on sait qu'à l'exception d'un seul évêque il ne s'est trouvé dans tout le corps épiscopal que les adversaires de la bulle qui aient réclamé contre une telle entreprise.

Ne nous dissimulons point l'extrémité de nos maux. On peut dire avec vérité que la conclusion du 11 mai de cette année, qui abandonne entièrement la Faculté des arts aux constitutionnaires, lui a porté un coup mortel dont il est bien à craindre qu'elle ne puisse jamais se relever. On sait par une triste expérience quels troubles et quels funestes changements la Constitution a causés dans les lieux où elle a été reçue, comme elle y a fait donner exclusion de toutes les charges à ceux qui en étaient les plus dignes, et. sub-

ROLLIN DÉFENSEUR DE i/UNIVERSITÉ 191

stitué en leur place des personnes souvent sans autre mérite que de lui être favorables... Voilà ce qui nous fait craindre pour la Faculté des arts. Accepter la bulle est une voie bien plus courte et plus facile pour entrer dans la régence que d'acquérir ou de cultiver par un long et pénible travail les talents nécessaires pour en remplir dignement les fonctions. Quel malheur pour le public si la jeunesse se trouvait confiée à des maîtres sans goût et sans capacité par rapport aux belles lettres et aux sciences supérieures, sans principes solides par rapport à la piété et à la religion ! Mais en même temps quelle douleur pour l'Université si elle voyaitson ancienne réputâtion,qu'elle a soutenue jusqu'ici avec tant d'éclat, flétrie et ruinée par le mauvais choix des principaux et des régents! Et plût à Dieu que nos craintes fussent sans fondement ! Nous n'osons nous expliquer davantage.

La part que le public a prise et qu'il prend encore à l'affaire présente de l'Université marque qu'il en a senti vivement toutes les funestes suites. Et que ne doivent pas craindre, en effet, pour leurs enfants, des pères bien intentionnés? Quels seront les précepteurs qui auront été élevés par des maîtres prévenus des plus dangereuses opinions ? Quelles leçons pourront donner à leurs disciples, pour la solide piété et pour l'attache* ment à l'ancienne doctrine, des gens élevés dans des écoles où il est de notoriété que règne un fanatisme i ouvert qui fait regarder tous ceux qui refusent de recevoir la bulle comme des excommuniés ! La jeunesse élevée de la sorte se partage ensuite dans toutes les professions. Ecclésiastiques, magistrats, avocats,

1 Rollin avai t écrit d'abord phanatisme.

médecins, la plupart 1 sans goût, sans bonnes études, imbus des maximes ultramontaines et de faux principes de doctrine et de morale, inonderont tous les ordres du royaume.

Par le coup que l'on vient de porter à l'Université, on achève de tarir les sources de la bonne éducation. Presque tous les collèges, les universités de provinces, les séminaires, sont gouvernés par des corps et des communautés où règne aujourd'hui l'ultramontanisme et le molinisme 2 , L'Université de Paris tenait bon, et son appel, auquel elle demeurait attachée, montrait qu'elle était résolue de ne point se laisser enlever l'héritage de ses pères. On a attaqué d'abord et subjugué la Faculté de théologie. La Faculté des arts, par l'arrêt du conseil du mois de mars dernier et par l'exclusion des opposants, est livrée en proie aux molinistes... Les professeurs attachés par état à l'Université la regardent comme leur mère et comme leur patrie où ils comptent vivre et mourir ; il est tout naturel qu'ils s'intéressent à son honneur et à sa conservation. Mais que peut-on attendre d'une troupe de jeunes gens qui ne sont dans l'Université que pour deux ou trois ans et qui ne seront en peine que de faire leur cour à leurs évêques aux dépens d'un corps qui ne leur tient nullement au cœur ? Quel avenir se présente à l'esprit quand

4 II y avait d'abord tous..., et plus loin infectent tous les États du royaume.

* Cette phrase a été profondément remaniée par Rollin, qui s'était exprimé d'abord avec plus de vivacité : « Tous les collèges, toutes les universités de province sont entre les mains des jésuites ou de gens qui sont imbus de leur doctrine. Presque tous les séminaires sont gouvernés par les jésuites, les sulpiciens, les missionnaires, les nicolaïtes, tous livrés à. l'ultramontanisme et au molinisme. »

on a un peu d'affection pour l'Université et pour le bien public !

...Nous en [appelons donc] au public, dont le tribunal est toujours ouvert à ceux qui n'en trouvent point d'autre, et toujours disposé à leur rendre justice. . .

Charles Rollin.

15 septembre 1739.

Gazier. — Mélanges. 13

Les soutenances de doctorat, surtout quand il s'agit de thèses de théologie écrites en latin, sont rarement des événements politiques importants. Celle de l'abbé de Prades eut cependant, en 1751, un retentissement considérable. C'est une très curieuse affaire à laquelle ont été mêlés la Sorbonne, le Parlement, plusieurs évêques de France, Voltaire, Frédéric II, l'évêque de Breslau, le cardinal de Tencin et le pape Benoît XIV ; l'intervention de Louis XV est la seule qui manque pour transformer en affaire d'état cette soutenance d'une thèse latine présentée à la Sorbonne par un simple bachelier en théologie.

L'abbé de Prades, jeune ecclésiastique du diocèse de Montauban, avait soutenu en Sorbonne, le 18 novembre 1751, une thèse de licence, une Quœstio theologica, comme on disait •alors, dans laquelle se trouvait, entre autres hardiesses, la proposition suivante : « Toutes les guérisons opérées par Jésus-Christ, si « vous les séparez des prophéties, qui y répandent a quelque chose de divin, sont des miracles équi voce ques, attendu qu'elles ressemblent par quelques ce endroits aux guérisons faites par Esculape. » Chose étrange, et qui montre bien à quel degré d'avilissement les querelles du jansénisme et l'exclusion des docteurs appelants avaient fait descendre la Sorbonne,

la thèse avait été approuvée par les syndic, président et grand maître de la Faculté; la soutenance publique avait même été pour le candidat un véritable triomphe; il était question de le recevoir licencié avec une mention très honorable en lui assignant la première place parmi ses concurrents.

Mais bientôt on vit s'élever dans le public des réclamations très vives; la Sorbonne s'émut, d'autant plus que le Parlement se disposait à prendre connaissance de l'affaire, et « le sieur de Prades fut suspendu de tout acte de licence. » La thèse fut examinée à nouveau par 146 docteurs durant onze assemblées extraordinaires; on refusa d'entendre l'auteur de la thèse qui demandait à se justifier, et la Faculté fulmina une censure contre cet ouvrage de ténèbres qui lui faisait horreur : « horruit sacra Facultas... » La sacrée Faculté parlait avec une singulière naïveté de cette thèse « dont la texture « artificieuse et subtile détournait l'attention des lec- « teurs par la difficulté de saisir son vrai sens, thèse « composée de phrases captieuses, poétiques, et hé- « rissée de métaphores dans lesquelles, sous lé masque « de la vérité, s'est caché le poison de l'erreur, etc. » Ce n'était plus une proposition, c'était dix que la Sorbonne relevait et condamnait en leur appliquant les épithètes usitées en pareille circonstance. L'archevêque de Paris, le fameux Christophe de Beaumont, lança le 29 janvier 1752 un mandement contre la thèse; l'évêque de Montauban imita cet exemple le 23 février, et enjoignit à l'abbé de Prades de se rendre immédiatement dans son séminaire « pour y reprendre les sentiments du christianisme et l'esprit de son état. » Enfin l'évêque d'Auxerre, le janséniste Caylus, composa pour réfuter le bachelier incriminé un mandement de

90 pages in-4°, tout un volume pour une thèse de quelques pages.

Le Parlement se joignit au clergé, et rendit le 11 février 1 752 un arrêté dont les conséquences pouvaient être graves : il décrétait que l'abbé de Prades serait appréhendé au corps et amené es prisons de la Conciergerie pour répondre sur les faits de scandale que contenait sa thèse. Le scandale consistait à avoir soutenu que « tous les hommes, nés avec le même droit, « sont réduits à se soumettre à un droit barbare et « détestable d'inégalité et de subordination ; » le Parlement voulait réprimer d'une manière exemplaire de tels excès de parole.

L'abbé de Prades devenait donc un hérétique et un criminel d'État, et pourquoi ? parce qu'il était lié avec les auteurs de l'Encyclopédie. On disait même que la thèse avait été composée dans leurs bureaux ; on insinuait que Diderot en était l'auteur. Il est certain que l'abbé de Prades et l'abbé Yvon collaboraient pour la partie théologique à l'œuvre de d'Alembert et Diderot; il n'est pas prouvé que les encyclopédistes aient eu connaissance de la thèse, et surtout que Diderot y ait mis la main. L'abbé de Prades songeait à se frayer le chemin des dignités ecclésiastiques, et il ne croyait pas faire tant de bruit.

Quoi qu'il en soit, il jugea prudent de ne pas obtempérer aux injonctions de l'évêque de Montauban et du Parlement; il s'enfuit en Hollande avec l'abbé Yvon. Dès qu'il se vit en sûreté sur la terre hospitalière qui avait jadis accueilli Arnauld et Quesnel, Bayle et Jurieu, l'abbé de Prades reprit confiance; il songea sérieusement à se tirer d'affaire et à se défendre; il commença à écrire sa fameuse Apologie. C'est alors que

dans sa détresse il eut recours à ses collaborateurs de l'Encyclopédie. Naturellement il était en relations avec d'Alembert; l'illustre géomètre, qui alors ne connaissait Voltaire que de nom, écrivit à M me Denis, nièce du grand homme, en la priant d'intéresser son oncle à cette affaire. Chambellan de Frédéric II, Voltaire était encore auprès de « son héros ; » il imagina de faire venir l'abbé de Prades à la cour de Prusse, et son ami le marquis d'Argens se joignit à lui pour mener à bien cette singulière entreprise. Frédéric était alors en Silésie et l'on ne pouvait rien faire avant son retour; toutefois le marquis d'Argens écrivit à l'abbé de Prades les deux lettres que voici 1 :

« A Potsdam, le 24 juin 1752.

« Le roi m'a remis, Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite, et m'a ordonné de vous répondre que vous trouverez toujours un asile dans ses états contre la persécution de vos ennemis. D'ailleurs, vous ne devez espérer aucune pension ; ainsi, Monsieur, prenez là-dessus vos mesures. C'est ce que Sa Majesté m'a ordonné de vous dire expressément ; mais lorsqu'il viendra à vaquer quelque bénéfice en Silésie ou quelque pension sur des bénéfices, Sa Majesté se fera un plaisir de vous en gratifier. Quant au temps où cela vous sera accordé, il peut être prochain, il peut être aussi éloigné de plusieurs mois, et même d'une année, puisqu'il faut attendre une place vacante.

« Jusqu'ici, Monsieur, je vous ai écrit comme un homme

1 Je les transcris, ainsi que la lettre de Voltaire qui va suivre, d'après une copie du temps insérée dans un important recueil de pièces du xvni 8 siècle.

qui agit par Tordre du roi son maître ; actuellement je vous parlerai comme un homme de lettres, ennemi de la superstition, qui s'intéresse au sort d'un philosophe qui est la victime de cette même superstition. Si vos affaires pécuniaires vous permettent de venir à Berlin, vous ferez fort bien de vous y rendre, parce que les princes ont besoin de voir les gens pour s'en ressouvenir. Vous courrez risque d'attendre plus longtemps la pension du bénéfice, si vous ne venez à Berlin qu'après l'avoir obtenue, que si vous vous y rendez actuellement. Vous y trouverez M. de Voltaire et moi disposés à vous rendre tous les •services qui dépendront de nous, et vous y attendrez avec agrément les bienfaits du roi. D'un autre côté, si l'état de vos affaires est dérangé au point de ne pouvoir pas vous soutenir ici pendant quelques mois avec une certaine décence, vous ferez peut-être aussi bien de différer de quelque temps votre voyage. Vous m'écrirez une lettre dans laquelle vous me marquerez votre sensibilité pour les bontés du roi, et vous me direz de l'assurer que vous attendrez avec grand plaisir la pension sur le bénéfice. Vous ajouterez que vous allez écrire en France pour régler vos affaires, et que vous vous rendrez ensuite le plus tôt qu'il vous sera possible àBerlin. Pendant cet intervalle, le temps s'écoulera; la pension vous sera donnée, ou prête à vous être donnée, et vous ne serez pas sur vos crochets dans une ville où Ton vit assez chèrement.

« Pardonnez-moi, Monsieur, si j'entre avec vous dans ce détail ; mais comme les malheurs que les fanatiques et les prêtres m'ont fait essuyer autrefois m'ont appris à connaître ceux où peuvent se trouver les personnes qui ont été persécutées par les mêmes ennemis, j'ai cru, comme votre confrère en philosophie et en infortune, devoir vous parler à cœur ouvert.

« Le roi n'a rien répondu sur l'article de M. l'abbé Yvon ; mais lorsque vous serez ici, il ne sera pas difficile de lui faire obtenir le même parti qu'à vous. Il devrait écrire une lettre au roi ; cela serait en place.

« Je suis avec une respectueuse considération, Monsieur, etc.

« Le marquis d'ARGENS. »

« Juillet? 1752.

« J'ai montré, Monsieur, votre lettre au roi, et je l'ai accompagnée de tout le bien que mes amis de Paris m'ont écrit de vous. Sa Majesté m'a ordonné de vous dire qu'elle serait charmée de vous voir. Venez donc tout de suite à Potsdam descendre chez moi. Nous avons pourvu, M. de Voltaire et moi, à vous trouver un logement qui ne vous coûtera rien ; vous n'aurez pas besoin même de manger à l'auberge, et peu de jours après votre arrivée vous aurez votre pension. Il est même question d'un poste auprès du roi, utile et gracieux. Lorsque vous serez ici, je vous dirai tout cela. En attendant, soyez persuadé que votre dernière lettre vous a gagné toute mon estime, et que vous verrez en arrivant ici que j'ai travaillé à vous donner des marques de cette même estime. M. de Voltaire vous écrit par ce courrier, et si, en attendant que vos affaires soient arrangées en France, vous avez besoin d'argent pour votre voyage, il vous envoie une lettre pour en prendre. Je vous prie de faire mes compliments à M. Yvon. Vous verrez, puisque vous le voulez, quand vous serez ici, de quoi il est question, et je ne doute pas que nous ne réussissions. Partez, je vous prie, ma lettre reçue, par le chariot de poste, et donnez-moi des nouvelles de votre départ. »

Voltaire joignit ses instances à celles de d'Argens et adressa de Potsdam à l'abbé de Prades une lettre bien curieuse que Ton s'étonne de ne pas trouver dans sa correspondance. 11 en est en effet question dans un ouvrage imprimé qui parut l'année suivante et qui a pour titre Lettres flamandes. L'abbé Duhamel, auteur de ces Lettres, cite les premières lignes de la lettre de Voltaire et lui assigne la date du 18 juillet 1782; la voici tout entière, elle donne sur l'installation de Vol-

taire à Potsdam des renseignements qui ne se trouvent pas ailleurs.

« 18 juillet? 1752.

« Je peux, Monsieur, m'expliquer avec vous en liberté, et répondre à la confiance que vous avez bien voulu me témoigner. Vous savez combien les ennemis de la raison abusent des armes de la religion pour se déchaîner contre les philosophes et contre ceux qui leur rendent service. D'autres, qui prétendent au nom de philosophes, le sont rarement, et on a vu des personnes qui devraient le plus appuyer, en qualité de compatriotes, un homme à la vérité fort au-dessous de vous, le persécuter 1 de toutes façons. Mais enfin un homme de lettres se défend par des écrits publics d'avoir eu la moindre part à son établissement auprès du roi de Prusse [?] 2 . En un mot vous ne pouviez faire une démarche plus prudente que de vous adresser directement à un roi humain, sage, plein de talents, et qui est au-dessus des préjugés. Le roi, comme vous savez, reçut favorablement votre lettre ; il promit qu'il vous donnerait le premier bénéfice vacant en Silésie. 11 chargea M. le marquis d'Argens de vous en assurer. Il paraît par votre réponse à M. d'Argens que vous êtes dans la disposition de venir dans les états de Sa Majesté, d'y travailler à des ouvrages de votre ressort, et d'y attendre ses bontés.

« Tout ce que M. Dalembert et d'autres personnes de mérite ont mandé de vous, Monsieur, a redoublé, dans le marquis d'Argens et moi, le désir de vous servir et de vous posséder ici. Tout me fait espérer que le roi, connaissant votre mérite, pourra, non seulement avancer bientôt le temps des grâces qu'il vous destine, et les augmenter, mais même vous placer auprès de lui d'une façon très agréable. Vous ferez donc très bien de vous rendre incessamment sur les lieux ; mais voici des détails dont l'in-

4 Allusion a Maupertuis.

f II est à présumer que cette phrase a été dénaturée par le copiste.

térêt que nous prenons à vous nous oblige à vous instruire.

« Le roi n'est presque jamais à Berlin; il habite le palais Potsdam ; il embellit cette ville tous les jours par de nouveaux édifices ; mais les maisons commodes sont jusqu'ici en petit nombre. Je suis logé dans le palais avec deux jeunes gens de mérite qui travaillent avec moi. Sa Majesté a permis en considération de ma mauvaise santé que je dînasse dans ma chambre ; j'y soupe même quelquefois. On me sert un repas pour moi seul qui peut suffire pour nous trois ; j'ai un petit appartement dans la ville où il n'y a précisément que le nécessaire : un lit de toile peinte, deux fauteuils, deux tables; un petit entresol très vilain, une chambre pour une cuisinière qui nous fait à manger quand le roi n'est pas à Potsdam. Je ne vais presque plus à Berlin. Le marquis d'Argens et moi nous passons toute l'année ici, excepté six semaines de l'hiver, seul temps où le roi s'établit dans sa capitale.

« Tout ce menu détail exposé, voyez, Monsieur, si vous voulez me faire la grâce d'accepter, je ne dis pas l'appartement, je dis le bouge que j'ai à Potsdam. Il est fort près du château, et c'est la seule raison qui m'a déterminé à prendre ce logement qu'on ne peut habiter que par excès de philosophie, et qui est la plus vilaine chose du monde. Ma cuisinière vous ferait du bouillon, si vous aviez le malheur de tomber malade. Nous dînerions ensemble avec les deux amis que j'ai auprès de moi, et il ne m'en coûterait que très peu de chose pour, ajouter à ce que la table du roi me fournit. Vous seriez par là délivré d'un loyer qui ne laisse pas d'être cher, et de la nécessité de chercher votre dîner dans les auberges allemandes.

a Je vous demande bien pardon d'entrer dans ces détails ; mais j'aurais peut-être plus de pardons à vous demander si je n'y entrais pas. Il est très essentiel que vous soyez promptement dans ce lieu, que Sa Majesté habite, afin qu'elle voie que vous n'êtes venu que pour elle; et surtout afin que les occasions de faire connaître votre mérite puissent se présenter au plus tôt. Vous pouvez être sûr que le marquis d'Argens et moi nous saisirons ces occasions. Il faut que vous soyez assuré d'un

logement et des choses nécessaires à la vie en attendant que le roi vous place, et que vous ayez le temps de vous reconnaître.

« Au reste, Monsieur, n'ayez aucun scrupule d'accepter les misères que je vous propose. Passons, vous et moi, par-dessus la honte que j'ai de vous offrir si peu. Agissons en philosophes, comme si nous nous étions déjà connus il y a longtemps. Si votre ami * veut venir avec vous, il pourrait loger dans le petit entresol qui est auprès de votre chambre. C'est un endroit où il n'est guère possible de mettre une tapisserie; il n'y a point de lit; j'en chercherai un. Encore une fois, c'est un logement bien étroit et bien vilain ; mais c'est au moins chez des Français, et vous et votre ami y aurez des secours. Enfin nous vivrions tous ensemble.

« Vous pourriez y apporter les livres que vous avez; et je pourrais vous faire prêter par la voie de Leipzig ceux dont vous auriez besoin. Il y a dans Leipzig des libraires dont vous pourriez être content. Enfin, Monsieur, si l'état présent de vos affaires et celles de votre ami vous oblige à une prudente économie dans un pays étranger, surtout après les frais du voyage, n'hésitez pas à daigner accepter, vous et lui, ces offres indignes de vous deux que je prends la liberté de vous faire en rougissant, mais avec des sentiments qui doivent m'attirer de vous de la confiance et de la bonté. Nous ne nous gênerions point du tout; une telle vie est convenable à des gens qui aiment la retraite et le travail, et je présume que ces deux goûts sont en vous. Le séjour de Potsdam n'est fait uniquement que pour des guerriers ou des philosophes. Toute superfluité en est bannie. La plus grande simplicité en habits est recommandée. Les gens de guerre n'y portent jamais que leur uniforme. Le roi donne l'exemple ; un habit uni est tout ce qu'il faut pour un homme de lettres. Le roi n'aime pas le noir, et comme il y a une très grande apparence que vous approcherez de sa personne, je vous conseille un habit gris tout simple. La poste part pour la France et arrive deux fois la semaine. Les foires de Leipzig sont

1 L'abbé Yvon.

commodes pour le débit des livres. 11 y a d'ailleurs des voitures publiques qui vont journellement aux frontières de France. Prenez surtout cela votre résolution, Monsieur, sans aucun scrupule. Faites-moi en philosophe le plaisir que je vous demande instamment. Je crois qu'il n'y a pas de temps & perdre, soit que le roi vous donne un bénéfice, soit qu'il vous destine un emploi auprès de lui, saisissez cette occasion..

« Encore une fois il faut que vous ayez un gîte assuré dans une ville toute guerrière où Ton ne parle qu'allemand. Regardez ma lettre comme celle d'un camarade qui vous parlerait uniquement à cœur ouvert, sans aucun de ces vains compliments qui sont le fard de la société. Mandez-nous votre résolution, le jour de votre départ, et disposez de moi comme d'un ami.

« C'est avec ces sentiments dus à la philosophie, au malheur et au mérite que je suis très véritablement, etc.

« Voltaire. »

L'abbé de Prades et son ami l'abbé Yvon acceptèrent avec empressement les offres qui leur étaient faites de la sorte ; on en jugera par les deux lettres suivantes, signalées comme la précédente dans l'ouvrage de Duhamel et provenant d'une personne dont je n'ai pu trouver le nom ; les abbés de Prades de tous les temps ont toujours trouvé des protecteurs et des amis de cette espèce.

« De Paris, 12 août 1752.

« Nos amis 1 m'ont envoyé deux lettres qu'ils ont reçues de Prusse : une de M. le marquis d'Argens, l'autre de Voltaire. Je ne sais pourquoi on s'est attaché à décrier ce dernier du côté du cœur; s'il m'était permis de faire imprimer la lettre que j'ai entre les mains, ce serait une

1 Les abbés de Prades et Yvon.

réponse bien éloquente à toutes les invectives qu'on a faites contre ce grand homme. En vérité, le père le plus tendre n'agirait pas mieux pour son fils. En conséquence de ces deux lettres, l'abbé de Prades est parti en poste pour Potsdam ; les voitures les plus courtes ne l'étaient pas assez pour répondre à l'empressement que Voltaire et M. le marquis d'Argens ont de l'embrasser, et au désir que le roi a de le voir. L'abbé Yvon le suivra dans huitaine. Voltaire leur donne un logement, et il les fera manger avec lui jusqu'à ce qu'ils soient placés, ce qui ne tardera pas. M. d'Al [embert], dont le nom et l'amitié leur ont été très utiles, va écrire au roi et à Voltaire pour les remercier tous les deux, au nom des philosophes français et au nom de l'humanité même, de ce qu'ils font en faveur de deux jeunes gens de mérite, malheureux et injustement persécutés par la cabale des dévots. C'est quelque chose de bien singulier qu'ils n'aient reçu de secours que de ceux qui n'ont pas trop de religion, et que les zélateurs de la loi aient voulu les livrer à l'exécuteur. Serait-ce que la religion rend le cœur dur? Je ne saurais le croire ; la religion nous ordonne de regarder tous les hommes comme nos frères, et de faire du bien même à nos ennemis. D'ailleurs je sens bien que la religion n'a pas endurci mon âme ; je vous avoue que ce contraste me frappe bien vivement. »

« 16 août 1752.

« Ce que vous me dites de M lle de T. m'a fait plaisir ; on trouve si peu de personnes qui soient sensibles au malheur des hommes qu'on est toujours charmé de voir ces marques de sensibilité ! Elles prouvent assurément la bonté de son cœur ; mais vous pouvez la rassurer sur le péril où la religion de notre ami est exposée. J'avoue qu'il est grand ; d'autant plus, comme je vous le marquais dans ma dernière lettre, que ce sont les dévots qui ont causé tous ces malheurs, et que ce sont les déistes qui l'en ont tiré. En voilà plus qu'il n'en faut pour tourner la cervelle d'un homme ; cependant, je ne crains rien pour lui de ce côté-là, et je l'ai toujours vu si convaincu de la

divinité de la religion chrétienne qu'il n'est pas en son pouvoir de se peruader qu'elle est fausse. D'ailleurs vous verrez dans la lettre du marquis d'Argens que je vous envoie que la lettre que l'abbé lui a écrite lui a gagné toute l'estime du chambellan. Or l'abbé m'a marqué qu'il ne s'était attiré cette estime que parce qu'il avait mandé au marquis qu'il n'était disposé à profiter des faveurs du roi que supposé que Sa Majesté ne lui donnât aucun emploi qui fût incompatible avec la religion catholique, qu'il veut toujours professer ; et qu'il ne demandait un asile dans ses états que pour pouvoir achever son grand ouvrage sur la religion, afin de prouver à toute l'Europe combien la Faculté de théologie s'est méprise en l'accusant d'impiété. 11 a mandé la même chose à Voltaire qui ne l'a pas trouvé mauvais ; au contraire, il lui promet de lui faire prêter tous les livres dont il aura besoin pour cela. Ne montrez ces lettres qu'à M lle de T. et recommandez-lui le secret; il n'est pas bon qu'on sache en Faculté qu'il est protégé par ces deux hommes. Les docteurs auraient encore plus de raison qu'elle d'en être scandalisés. »

Quelques jours plus tard, c'est-à-dire le 18 ou le 19 du même mois d'août 1752, Voltaire avait vu « Monsieur » de Prades, qu'il ne voulait plus, disait-il, nommer abbé. « Naïf, gai, instruit et capable de s'ins- « truire en peu de temps, intrépide dans la philosophie, « dans la probité et dans le mépris pour les fanatiques «et les fripons, » tel il avait paru dès la première entrevue. C'était «le plus drôle d'hérésiarque qui eût jamais « été excommunié. Je crois, ajoutait Voltaire, qu'il sera « lecteur du roi de Prusse, et qu'il succédera dans ce a grave poste au grave La Mettrie *. » On verra tout à l'heure quelles lectures le bachelier de Sorbonne faisait au monarque protestant, et l'on jugera si l'emploi de

4 Correspondance de Voltaire, édit. L. Moland.

lecteur qu'il conserva plusieurs années était compatible avec les sentiments de religion que l'on a prêtés à l'abbé dé Prades. Frédéric était toujours en Silésie ; Aïius de Prades, devenu frère Gaillard, employa son temps à faire plus ample connaissance avec Voltaire. Si l'on en croit ce dernier, ils formèrent ensemble « de beaux projets pour l'avenir de la raison humaine. » C'est à Potsdam, chez Voltaire, que l'abbé termina et publia son Apologie, dans laquelle, au dire du philosophe, il était « misérablement obligé de soutenir ce qu'il ne croyait pas. »

Frédéric revint de Silésie en novembre, et l'abbé fut nommé lecteur de Sa Majesté. Le roi se donna même le plaisir de le faire archidiacre et chanoine dans le diocèse de Breslau. Mais l'affaire souffrit bien des difficultés en raison de la censure de Sorbonne, des trois mandements d'évêque et de la bulle du pape contre de Prades. La publication de Y Apologie avait encore aggravé la situation. On trouva moyen de tout arranger. L'évêque de Breslau écrivit à Benoît XIV qui chargea le cardinal de Tencin de réconcilier l'abbé de Prades avec la Sorbonne ; l'abbé signa le 6 avril 1754 une rétractation, il fut rétabli dans ses droits de bachelier et reçut même de d'Argenson l'autorisation de revenir à Paris. Mais il était lecteur du roi de Prusse et chanoine de Glogau, il aima mieux rester auprès de son nouveau protecteur, et par un singulier retour des choses d'ici-bas, le lecteur, devenu secrétaire particulier, dut tout d'abord exercer ses fonctions contre Voltaire lui-même. C'est le 26 novembre au plus tard que Frédéric écrivit la fameuse lettre « Votre effronterie m'étonne, etc. » et l'on sait le reste. Voltaire quitta la Prusse en 1753, et ce fut l'abbé de Prades qui lui

écrivit alors, sous la dictée du roi, quelques lettres assez dures. En juin 1753,M me Denis, deconcertavec Voltaire, adressait à l'abbé unesupplique des plus humbles, faisant appel à « sa justice et à sa bonté. » Plus tard encore de Prades écrivit à Voltaire au nom de Frédéric ; nous le voyons même, en octobre 1755, demander au nom du roi le seizième chant de la Pucelle. Il était chargé certainement de lire et de commenter cet ouvrage, et il avait écrit au pape, l'année précédente, qu'il passerait sa vie à pleurer ses fautes.

Le reste de cette existence un moment si tourmentée n'appartient pas à l'histoire ; l'abbé de Prades cessa d'être lecteur du roi, sans doute parce que Frédéric, après avoir, suivant son expression, « pressé les oranges, » se plaisait à « rejeter les écorces. » Il fut paraît-il, incarcéré à Magdebourg pour cause d'indiscrétions et de correspondances suspectes ; il mourut à Glogau en 1782.

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