ET CELLE DE NOS ENFANTS
Parmi les questions actuellement à Tordre du jour, il en est une qui a le rare privilège d'intéresser presque tout le monde, et de susciter par conséquent des polémiques très vives, c'est la question de l'orthographe. En matière d'orthographe comme en fait de politique, il y a des partis : des conservateurs à outrance, des radicaux pleins d'audace, des modérés qui constituent la foule. Les premiers sont heureux de penser que l'art d'écrire correctement n'est pas accessible au vulgaire; pour rien au monde ils n'abandonneraient la supériorité qu'ils croient avoir parce que jamais Us ne font une faute d'orthographe. Plaignez-vous à eux des difficultés sans nombre qui vous arrêtent quand vous voulez écrire tel ou tel mot, ils n'écoutent pas; ils jugent même que l'Académie française, quand elle a publié en 1878 une nouvelle édition de son Dictionnaire, et permis ou pour mieux dire prescrit d'écrire : diphtongue, rythme, phtisie, revision, au lieu de diphthongue, rhythme, phthisie, révision, etc., est entrée d'une manière bien inconsidérée dans la voie des concessions et des capitulations.
En face de ces partisans de l'ancien régime se dressent parlois des révolutionnaires qui voudraient renverser de fond en comble un édifice vermoulu, c'est
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ainsi qu'ils nomment notre système orthographique. On doit, disent-ils, écrire comme on prononce, et supprimer toutes les lettres inutiles. Ces novateurs admirent sans doute la phrase célèbre du caporal d ordinaire qui déplorait en son patois la mauvaise qualité du pain et son peu de cuisson, et rédigeait ainsi son rapport : Pin-pa-bon-é-pa-sacé-kui . Volontiers, ils annonceraient la mort d'une personne en ces termes LÉDGD (elle est décédée).
Mais ces iconoclastes farouches sont en petit nombre, et c'est tout au plus si leurs récriminations violentes et leurs projets de réforme ortografiK obtiennent de temps à autre un succès de gaieté 1 . La masse n'est pas avec eux; elle subit sans murmurer les lois qui lui sont imposées, et ne songe même pas à demander qu'on en abroge quelques-unes. On a dit à nos contemporains que le fait de mettre ou de ne mettre pas l'orthographe distinguait seul, en ce siècle d'égalité, le bourgeois du palefrenier endimanché, la maîtresse de maison de la cuisinière en toilette ; ils ont donc appris l'orthographe, et ils la font apprendre à leurs enfants, d'autant plus que les jurys d'examens, à tous les degrés de la hiérarchie, se montrent intraitables sur cette question. Mais parmi les modérés eux-mêmes, il est dés hommes qui déplorent en secret un tel état de choses. 11 leur paraît infiniment regrettable de perdre sept ou huit ans pour obtenir un résultat si mince, pour
4 En 4827, un d'entre eux fit imprimer une brochure dont on rendit compte en ces termes : « M. N... publie le livre suivant : Apel o Fransé, réforme orlografique. Il ne doute point du sugsè, il prétend avoir pour lui un proféseur de rétorique, un qolonel et le directeur de la Revu ansiclopédique. » Ce réformateur compta, dit-on, jusqu'à 33000 adhérents; mais sa réforme, qui remonte à soixante ans, vécut tout juste ce que vivent les roses.
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arriver en somme à dessiner de mémoire, sans en omettre ou sans en altérer une seule, les différentes lettres dont se composent les mots. On parvient, disent ces modérés, à orthographier convenablement le français moderne; mais si par malheur on cherche à d'instruire davantage, les résultats acquis vont se trouver compromis. Apprendre l'espagnol ou l'italien, c'est déjà bien dangereux à ce point de vue, on risque d'écrire ortografe ou fllosofle I Que sera-ce, si l'on a la curiosité de lire nos vieux auteurs dans les anciennes éditions, si l'on songe en écrivant aux lois de l'étymologie, de l'analogie ou de la phonétique ? Un membre de l'Institut qui savait le français aussi parfaitement que possible, Charles Thurot, avouait avec une simplicité charmante que l'orthographe d'usage le mettait chaque jour dans le plus grand embarras. « Si je réfléchis en écrivant un mot douteux, disait-il parfois à ses élèves de l'École normale, je suis perdu, j'écris aggrégalion, allourdir, consonance, etc., je n'ai plus alors qu'une ressource, je laisse aller ma plume en songeant à autre chose, et je me demande ensuite si les mots tels que je viens de les écrire m'auraient ou non attiré des réprimandes quand j'étais écolier. » Et voilà où en arrivent ceux qui cherchent encore à s'instruire quand ils ne sont plus sur les bancs de l'école I
Frappés de ces inconvénients, des hommes qui ne sont ni conservateurs à outrance ni révolutionnaires voudraient que l'on fît enfin quelque chose pour tâcher d'y remédier. Voilà pourquoi, dans ces derniers temps, on a vu des universitaires, des membres de l'Institut, des professeurs de français à la Sorbonne et au Collège de France réclamer des réformes et obtenir gain de cause dans une certaine mesure. On a dressé une sorte
d'état des façons d'écrire qui peuvent être tolérées, et les jurys d'examen ont été invités officiellement à en tenir le plus grand compte. Mais il n'en demeure pas moins convenu que les écoliers doivent savoir l'orthographe : les circulaires ministérielles n'ont pas modifié lia situation.
On ne demandait pas de modifications radicales, on savait trop bien qu'elles seraient impossibles. Constituer de toutes pièces une orthographe nouvelle, fût-elle parfaitement simple et conforme aux lois de la logique, ce serait en ajouter une de plus à celles que la langue française a déjà subies. Ce serait compliquer la difficulté, à moins pourtant qu'un nouvel Omar ne parvienne à détruire tous les ouvrages imprimés ou manuscrits orthographiés à la manière ancienne, contraires par conséquent au nouvel Alcoran, et qu'il n'en reste plus un seul exemplaire sur la surface du globe. Les hommes dont je parle seraient désolés, si l'on obtenait un semblable résultat, car ils aiment les vieux livres et les anciens manuscrits; ils se contenteraient pour eux et pour leurs enfants de modifications en petit nombre et surtout de simplifications ; ils souhaiteraient en un mot que Von fit quelque chose. Le malheur est qu'ils ne s'entendent pas hien entre eux, les uns prétendant abolir ceci et conserver cela, les autres au contraire tenant beaucoup à ce qu'on veut supprimer et faisant bon marché de ce qu'on voudrait garder. Les uns raisonnent sur des principes, les autres font intervenir des questions de sentiment; dans ces conditions-là il est impossible d'aboutir. Mais pourquoi ne laisserions-nous pas de côté, pour quelque temps du moins, les sentiments et les principes? Ne serait-ce pas le cas d'appeler à notre secours la meil-
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leure de toutes les conseillères quand il est question de prendre un parti, je veux dire l'histoire? En politique, ceux qui la savent bien ont sur tous les autres une supériorité marquée; il pourrait en être de même dans le cas présent, puisque notre orthographe a son histoire, et une histoire fort curieuse. Nous nous plaignons des bizarreries, des « chinoiseries » de l'orthographe moderne, mais a-t-elle toujours existé telle que nous la voyons? Les siècles qui nous ont précédés ont-ils attaché à la manière dont on écrit les mots autant d'importance que nous ? Exigeait-on dans les différents examens, — car il y a toujours eu des examens, et sans doute il y en aura toujours, — des compositions parfaitement orthographiées ? Méprisait-on les personnes qui n'écrivaient pas « congrûment, » pour employer l'adverbe cher à Bélise? Enseignait-on dans les collèges, dans les écoles primaires ou dans la famille, quand il s'agissait d'une éducation particulière, cette science qui tient une si grande place dans notre pédagogie contemporaine? Tâchons de répondre à ces différentes questions; jetons un coup d'œil sur le passé pour éclairer le présent, voyons ce qu'a été l'orthographe de nos pères; peut-être nous sera-t-il facile alors de juger ce que pourrait, ce que devrait être la nôtre, ou du moins celle de nos enfants.
On sait avec quel soin les instituteurs et autres maîtres de la jeunesse enseignent l'orthographe à leurs élèves : ils leur font faire par centaines, sinon par milliers, des dictées et des exercices de toute nature, orthographiques ou cacographiques ; ils punissent sévèrement quiconque a péché par ignorance ou par étourderie; ils encouragent tes autres en prodiguant les
récompenses, et il faut voir comme les parents sont heureux et fiers quand leur enfant a remporté le prix de dictée à l'école primaire ou au collège. Or, j'ai beau lire et relire les anciens plans d'études, les programmes des petites écoles et des collèges avant et pendant la Révolution, l'orthographe n'y figure à aucun titre. Le bon Rollin se plaint même, au commencement de son Traité des études, que cette partie de la grammaire soit assez ordinairement « ignorée ou négligée, et quelquefois même par les plus savants. » Ce n'est pas des écoliers qu'il entend parler, mais des hommes faits, et le renseignement est bon à recueillir. « Ce défaut, ajoute Rollin, selon toutes les apparences vient de ce qu'ils n'y ont pas été exercés de bonne heure. » Il avertit donc les maîtres d'y donner un soin particulier. Un peu plus loin il émet le vœu que les régents d'un même collège s'entendent sur la façon d'écrire debvoir ou devoir, tiltre ou titre, poulmon ou poumon, etc., et cela pour que les écoliers « ne soient pas obligés de changer d'orthographe à mesure qu'ils changeront de classe. » Il est vrai qu'en changeant de collège ils étaient exposés au même inconvénient. Les ouvrages classiques du jésuite Buffier, ceux qu'il destinait aux « pensionnaires du collège Louis-le-Grand, ses élèves, » sont orthographiés de la manière la plus bizarre ; il écrit gêografie, cronologie, histoire universèle, litérature, sience, périfrases, strophes, idile, poésie lirique, entousiasme, Jésus-Chrit et christianisme; c'est vraiment la tour de Babel.
Si les choses se passaient de la sorte en 1726, alors que Vollaire avait trente ans, on peut juger de la façon dont l'orthographe était traitée dans les collèges sous le règne de Louis XIV. Pourquoi d'ailleurs se serait-on
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embarrassé d'une telle étude, alors que le français était, je ne dis pas relégué au second plan, maisabso-
i lument sacrifié dans ces établissements où Ton appre-
nait à parler et à composer en latin. « Vous écrivez le français comme si c'était votre langue maternelle, » disait un jour à Rollin auteur de Y Histoire ancienne le chancelier Daguesseau justement étonné. On n'enseignait donc pas l'orthographe dans les collèges sous l'ancien régime ; le mot ne se trouve même pas, chose digne de remarque, dans un certain nombre de dictionnaires français -latins à l'usage des classes, publiés en 1636 et en 1675, alors que le lexique latin-français correspondant mentionne orthographia, la manière et science d'escrire chacun mot par les lettres l . Des dictionnaires justement estimés alors, comme ceux de Danet, de Richelet, de Joubert, écrivent le mot orthographe sans h après le /, et l'auteur d'un Traité d'orthographe écrit to jusqu'à la page 170 et tho dans la dernière partie de son livre a . Un écolier qui se servirait aujourd'hui de ces livres classiques faits pour ses camarades du temps jadis y apprendrait l'art de faire une infinité de fautes que son étourderie n'avait pas prévues, il serait perdu sans ressource. Mais au xvn e siècle, pour devenir maître es arts ou pour obtenir les grades de bachelier en droit ou en théologie, les jeunes gens n'avaient pas besoin de savoir écrire une ligne de fran-
* çais; pour les rendre meilleurs latinistes, on allait jus-
qu'à leur défendre de parler français en récréation ! Mais avant d'entrer au collège pour y étudier les
1 Dictionariolum latino-graeco-gallicum> F. Morel, Paris, 1636. * Dictionnaire de Faulcon, au mot Orthographe, le Traité est de Jacquier.
langues anciennes, la rhétorique et la philosophie, l'enfant avait dû travailler chez ses parents ou à l'école, ne fût-ce que pour apprendre à lire ; et sans doute ses premiers maîtres lui avaient enseigné l'art de ne pas faire de fautes grossières en transcrivant ses modèles d'écriture. N'oublions pas qu'au siècle de Louis XIV la plupart des enfants, même à la campagne, même les filles, apprenaient d'abord à lire le latin, car l'idéal était de les mettre à même de servir la messe ou de chanter au lutrin. Les maîtres et maîtresses d'école n'en savaient guère plus long que leurs écoliers, et enfin les « maîtres écrivains » qui ne s'appelaient pas encore professeurs de calligraphie, ou même professeurs de belles lettres, étaient en général fort ignorants. L'un d'entre eux, beaucoup plus instruit que ses confrères, a publié à la fin du règne de Louis XIV les Éléments ou premières instructions de la jeunesse, et cet ouvrage du sieur de Blégny est si curieux que je crois bon de le faire connaître avec quelque détail. Les modèles d'écriture, gravés avec le plus grand soin, y tiennent naturellement la première place, et l'on peut en les étudiant apprendre la « bonne métode. » Mais notre maître écrivain ne s'en est pas tenu là; il a voulu composer pour ses chers élèves un Traité d'ortografe et un Traité d'aritmétique facile. Le traité d'orthographe, le seul qui puisse nous occuper ici, se divise en deux parties distinctes : 1° Les règles de Vortografe conformes au bon usage; 2° Manière décrire correctement divers mots. Etienne de Blégny savait son monde, car il instruisait les enfants de la noblesse ; voyons donc, d'après son livre, comment on orthographiait chez ceux qui faisaient le bon usage. Nous apprenons ainsi qu'en 1712 il fallait écrire Avocat et non plus Advocat, Blé, Piè, Mut, et non Bled,
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Pied, Muid; « plusieurs écrivaient » Filosophie, Fisionomie, Fantôme, Gran, Secon, Blon, Rétorique, Caractère, Estomac, Almanac; et l'auteur du Traité adopte ces façons d'écrire. Il explique à sa manière la fameuse règle des participes, pierre d'achoppement de tant d'infortunés, et il l'appuie des exemples suivants : la nouvelle que m'a donné votre lettre ; l'honnêteté que m'a fait votre sœur ; elles les ont aperçu mangeant. « Ces participes doivent être invariables, dit-il, parce qu'ils sont immédiatement suivis d'un nom ou d'un verbe *. » Les règles de la ponctuation sont exposées de même en grand détail, et voici le curieux spécimen qui les accompagne : « La paresse produit en l'homme un sommeil, qui est une image de la mort, et qui a les mêmes éfets ; puisqu'il lui ôte l'action et le mouvement : c'est un sepulchre honteux pour les vivants : celui qui y demeure enseveli, n'est pas seulement privé de la gloire et de l'avantage, qui revient des actions vertueuses : mais sa vie est pleine de misères, de douleur et de nécessité. » Quand à la Manière iï écrire correctement divers mots, c'est un lexique fort curieux ; on y trouve en grand nombre des mots comme anacorette, ciprès, décendre, éco de la parole, fan de biche, pan, taon, neud, taiter la mamelle, martyr, martiriser, nége, peigne, nétoier, nettement, orfévrie, orizon,hipotèse, limonade, limonneux, paticerie, plote, saumont,
4 Régnier-Desmarais, grammairien officiel de l'Académie française, s'est donné bien du mal pour embrouiller cette fameuse règle des participes. Il veut qu'on écrive : Les peines que cette affaire m* a données et Les peines que m'a donné cette affaire. D'après cet oracle, il fallait écrire : Une ville que le commerce a rendu puissante. Les hommes que j'ai vu partir. Les maux que leur a causé la guerre, etc. (Traité des participes, dans Je Traité de grammaire française, 1706.)
solennel, solemniser, sous-brigadier, soudiacre, sou-, tanne, soutanelle, tisanne, trote, trotter, etc. Ce lexique paraît fait avec soin, et personne au xvn e siècle n'était choqué des inconséquences que nous y relevons presque à chaque ligne, tant il est vrai que ni au collège ni dans les familles distinguées on n'accordait à l'orthographe l'importance qu'elle a usurpée depuis.
C'était bien pis encore dans les petites écoles, ou, comme nous disons maintenant, dans les écoles primaires. Jusqu'à la Révolution, les instituteurs enseignaient uniquement la lecture, l'écriture, le catéchisme et l'arithmétique réduite aux quatre règles. Les grammaires françaises n'avaient pas droit de cité dans ces établissements, et c'est en vain que l'auteur d'une grammaire, l'avocat Restaut, souhaitait en plein xvin e siècle que « l'étude de la langue française s'introduisît jusque dans les petites écoles. » Les couvents de filles n'étaient pas plus favorisés, et le môme Restaut se plaignait encore que la grammaire française et l'orthographe ne fussent pas enseignées aux femmes 1 . Il y avait pourtant un petit livre que les maîtres et maîtresses d'école mettaient volontiers entre les mains des enfants du peuple, c'était la Civilité puérile et
* Un ouvrage en deux volumes imprimé à Ville en 1759, les Études convenables aux demoiselles, consacre soixante-dix pages à la poétique et quatorze à l'orthographe ; le mot est môme écrit avec tho à la page 34 et to de la page 39 à la page 53. On y dit que les guides de cet art sont : « la raison qui veut qu'on ait égard à l'étimologie des mots, et l'autorité qui veut qu'on suive la manière d'écrire des bons auteurs. » On ajoute que plusieurs mots ne s'écrivent pas comme ils se prononcent ; ex : Europe qui se prononce Urope. Parmi les exemples choisis pour apprendre à distinguer les homonymes, on lit les suivants : Il dorre. Goûte d'eau. Il porte la hôte. Mord, frein d'un cheval. Le cigne est blanc. Un beau tein. Son plumage est verd.
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honnête. Les auteurs de ce manuel, non contents d apprendre à l'enfant qu'il faut « cracher par terre et marcher adroitement sur son crachat, » ont cru devoir lui donner une nomenclature des mots les plus usuels, avec la manière de les écrire. On y voit, non sans quelque surprise, dans un nouveau Traité d'ortographe très utile pour apprendre à lire et écrire correctement, des façons d'orthographier comme celles-ci : « Abesse de convent (sic), anchre de vaisseau, ancre pour écrire ; balle de paume, baie de mousquet, balet pour balaïer ; cornette, officier de guerre ; cornéte, coëfe de femme ; épies de bled ; lyon roi des animaux, Lion, ville ; pant de muraille, puit, quard d'heure ; thoux, rhume, etc. » De ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, il ressort donc avec la dernière évidence que l'on n'enseignait l'orthographe aux enfants, au moins d'une manière rigoureuse, ni au collège, ni à l'école, ni dans la famille. Mais, dira-t-on peut-être, on l'enseignait, puisqu'un parfait ignorant devenu très riche et désireux de s'instruire, M. Jourdain, prie son maître de philosophie de la lui apprendre. La réponse à cette objection est fort aisée, car si M. Jourdain veut apprendre l'orthographe, il demande à y joindre l'almanach « pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point. » Les deux études vont de pair à ses yeux, et la sottise du bourgeois gentilhomme éclate en ce sens qu'il cherche à se faire enseigner des sciences fort inutiles ; c'est une nouvelle preuve du peu de place que l'orthographe tenait autrefois dans les études. Une autre preuve, et non moins concluante, c'est que dans Jeannot et Colin, le délicieux conte de Voltaire, il n'est même pas question d'apprendre l'orthographe au j eune marquis de la Jeannotière.
L'enfant devenu jeune homme était bien obligé de savoir une infinité de choses qu'on lui avait laissé ignorer au collège, par exemple la littérature française, l'histoire de France et l'histoire moderne, la géographie, le dessin, la musique, Téquitation et l'escrime. Peut-être alors faisait-il effort pour savoir au juste comment s'écrivent les mots de la langue française ; il nous reste donc à voir le plus brièvement possible ce qu'a été au xvn e et au xvin e siècle l'orthographe des plus grands personnages, des rois et reines, des seigneurs les plus qualifiés, des femmes les plus distinguées, et enfin celle des gens de lettres et des grammairiens eux-mêmes ; un tel examen ne sera pas sans fournir au lecteur attentif quelques sujets de réflexion.
On sait avec quel soin la mère de Henri IV avait fait élever son fils : ce petit Béarnais qui pouvait aspirer à la couronne de France ne se trouva nullement dépaysé lorsque les événements l'eurent enfin placé sur le trône, et jamais il n'aurait eu l'idée de dire, comme Mazarin, que son cœur était bien français si son langage ne l'était pas. Il y a plus, Henri IV, qui a beaucoup écrit, est regardé à juste titre comme un des plus grands prosateurs de son temps. Ses lettres sont un modèle du genre, et l'on ne peut rien souhaiter de plus alerte, de plus naturel, de plus vraiment français. Mais quelle orthographe! on n'en connaît pas de plus détestable, si ce n'est peut-être celle de Napoléon. Voici, d'après un fac-similé publié récemment, ce qu'il écrivait en 1600 à Marie de Médicis qui n'était pas encore sa femme :
« Chambéry, 24 aoust 1600.
« despuys le partemant de M. le grand constance est arryvé, don jay receu un extrême contantemant, pour
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auoyr ceubien partyculyeremant par luy de uos nouuelles, Je uous remercye ma belle mettresse, du presant que uous mauès anuoyé. Je le métré sur mon abyllemant de teste sy nous uenons à un combat, et donneré des coups despée pour l'amour de uous. Je croys que uous mexanteryès bien de uous randre ce témoygnage de mon afectyon, mes an ce quy est des actes de soldat je nan demande pas conseyl aus famés,
« ce xxiiii 6 dout\ »
Les autres rois de la maison de Bourbon écrivaient peu, et ils avaient même, comme l'on sait, un secrétaire de la main chargé de contrefaire officiellement leur écriture, ce qui rend parfois les vérifications difficiles. On lit pourtant dans un billet bien authentique de Louis XV, à la date du 13 décembre 1760, des mots comme sçituation, tranquiliser, je vous accorderes cette grâce, un bon soutient, etc. 2 .
Louis XVI et Marie-Antoinette n'écrivent pas mieux, et l'orthographe des souverains français ne peut en aucune façon être proposée comme un modèle à suivre, môme pour ceux qui s'obstinent à écrire Henry et non Henri.
Les grands seigneurs, les plus hauts dignitaires du royaume, magistrats, prélats ou maréchaux n'étaient guère plus instruits que leurs maîtres sous le rapport de l'orthographe. Quelques-uns, comme Retz et le maréchal d'Huxelles, ne savent même pas au juste comment s'écrit leur nom ; le célèbre coadjuteur signe tantôt Retz, tantôt Rets ou même Rais ; et Ton trouve alternativement Usselles, Husselle, H ux elles et d'autres
4 Kaulek et Plantkt, Recueil de fac-similé pour servir à V étude de la paléographie moderne. Paris, Librairie Armand Colin. * Môme recueil.
formes encore dans les lettres du maréchal 1 . Vauban, qui était si instruit, ne savait pas l'orthographe. Dans un billet de six lignes en réponse à des félicitations, il parle de la dignité à laquelle le roi a bien voulu leMevér, il en témoigne sa reconncissance, il en est pénétré à un point qui ne ce peut exprimer, et il remercie de tout son ceur.
Saint-Simon, écrivant son testament en 1754, au beau milieu du siècle de Voltaire, recomande son âme à Dieu en toutte humilité ; il ordonne qu'on dise deux mil messes après son décèds pour lui et pour sa très chère éspouse ; il lègue à ses amis et à ses serviteurs des ustenciles, des croix bordées de mêtail, des mignatures, des jettons d'argent; il écrit enchiffre* ment pour enchifrènement, cinq cent francs, comode, instament, scisiesmement, etc. ; en un mot il traite l'orthographe avec tout le dédain qu'un duc et pair pouvait avoir pour les choses vulgaires.
Les femmes les plus distinguées n'étaient d'ailleurs pas en reste quand il s'agissait d'orthographier d'une manière fantaisiste; M ra * de Chantai ou de Chantail, car elle-même ne savait pas bien comment on écrivait son nom, était à coup sûr une personne instruite ; voici pourtant, d'après un fac-similé, un spécimen de son orthographe :
4 II est vrai de dire que c'était bien autre chose au moyen ôge ; dans les chartes originales de Join ville on trouve les mots Jean, sire de Jo inville, sénéchal de Champagne écrits de onze manières différentes, il est appelé dans des actes scellés de son sceau parfaitement authentique : Jenville, J oing ville, Jonvile, Genvile, Gienville, etc. ; il est tantôt seneschaus ou senechas, tantôt senechaix, où senesêhaix, et il habite la Champaingne ou Champenne ou Ghampegne; dans une seule et même charte on trouve jusqu'à trois orthographes différentes de son nom et de son titre.
« Il ait deia trop tard pour rendre conte de mon arivée issy. Tout cela seit fait fort heureusement grasse adieu. »
« ... Nous leur avons fait faire des ofre et tout plain d'autre propositions elle ni veulle antandre et jusqissy les deux partis témogne de vouloir tenir bon chacun en sa pretantion. »
La première duchesse de Longueville, la Mère Angélique Arnauld, la marquise de Sévigné, la comtesse de Grignan, M me de Montespan, M me Racine enfin, pour ne pas multiplier indéfiniment les exemples, traitaient l'orthographe d'une façon aussi cavalière; toutes auraient été refusées à ce qu'on appelle aujourd'hui l'examen de seize ans, en voici quelques preuves entre cent.
Lettre de la duchesse de Longueville, 11 mars 1627.
« Monsieur feron honorant de tout mon cœur le dessain destablir un monastère a paris en lhonneur du s 1 sacrement Je me suis résolue d'en estre la fondatrice et pour cet affect Je vous prie poursuivre lafaire en mon nom et den informer monsieur le cardinal barbarin et monsieur le cardinal bentiuoglio et Monsieur de betune pour lesquels Je vous envoyé des lestres que vous leurs présenterez de ma part si vous avez besoin d'une procuration de moy faicte sen dresser une minute et Je vous la feray expédier Icy cependent ceste lestre vous en servira et vous asseurera que Je vous sauray très bon gre de la peine et du soing que votre zelle vous faict apporter en un cy sainct œuvre*. »
Fragment de lettre de la Mère Angélique, 25 mars 1627.
« Mon R. Père JG. se donant a nous vous sanctifie par sa grâce, nous avons receu vos secondes [lettresj avec beaucoup de joye ne nous étonnant pas des dificultes
* Copiée sur l'autographe.
bien que jay bien compassion de vous qui les souienes mais jespere queJG. la gloire duquel seule vous regardes En cette negossiassion vous fera sentir son assistance très particulière nous avons distribue vos lettres celles de M p Vincent a luy même et luy celle de M r du val qui la receue de très bon cœur mais qui trouvant beaucoup de dificultes a lafeire En veut parler au R. P. de Condren avent que den escrire Ce qui ne cest peut faire avent que ce courier partit ce sera dieu aydant pour le premier M r Vincent a une affection pour lafeire toute entierre et ditquedesia II jouit des fruitz quelle aportera... M r messier estoit a beauves... il ne peut se me samble avoir plus dafection a lafeire quil en a... cest un homme qui ne ce veut point meiler dafeires... il en trouverrâ... Je pance que mon frère... M. la Duchesse de Longue ville se rent fondatrisse... feire faire... un asar... fiebvre quarte ou carte... reponces... reigles... petit extret... venerassion... invocassion et protection... passience... fondassions, nous comende... obeissence... necessere... dificille... congregassion... vous nous ustes escrit... Je laie trouver... une pancee... Elasî... Je m'en aie et ni pançois plus... le landemin... Ion advence rien 1 . »
Fragments de lettres de Madame de Sévigné.
Vous me permettrés de souhaitter la paix... demeurer dacort... perte iréparable... je suis reduitte... jay soufert... vous pourois je... augmantation... abcence — indiferent — jonore — raport — temperamment — les febles — nous avons comancé — tranquilité — avanture — contante — macoutumer — je suis sy plaine de vous — soufrir— suportabie, etc. 2 . »
Fragment d'une lettre de Madame de Montespan. « Je suis bien fâchée que les soupsonsde vostre Altesse
1 Copiée sur l'autographe.
* D'après les fac-similé de la grande édition Monmerqué. M» 6 de Grignan, une femme savante pourtant, écrit de même comerce, suplie, dificile, cest ce qui la enpesché de ce donner Vlionneur de vous escrire , etc.
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roialle est eu de sy juste fondeman et que vous soiies an nestat de perdre un homme quy me parest sy nesaisere au personne ausquelle il est attaché... Je puis asest vous dire la part que je prans a vostre douleur. Toutte selle que vous avest me sont très sansible et selle s'y me parest si resonable que je la sans doublement 1 . »
Fragment d'une lettre de Madame Racine.
« Je vous escry mon chère fils auprès de votre père quy le voulloit faire luy mesme je len etenpèché ayant un remeide dans le corps et ayant esté fort fatigué hier de lemetique quon luy fit prendre lequelle a eue tout le suces qu'on en pquvoit espéré... 2 . »
La marquise duChâtelet, la divine Emilie de Voltaire, n'écrivait guère mieux cinquante ans plus tard, et pour tout dire en un mot, sous l'ancien régime, bourgeoises et grandes dames affichaient un même mépris pour une science que cultivent avec tant de soin les petites filles d'aujourd'hui.
Les académiciens d'ailleurs, depuis Balzac jusqu'à Voltaire, auraient eu mauvaise grâce à critiquer l'orthographe des femmes ; pour être comme l'on dit maintenant un peu plus étymologique et un peu moins phonétique, la leur ne serait pas mieux accueillie par les différents jurys d'examen qui fonctionnent de nos jours même dans l'enseignement primaire 3 .
1 D'après une copie tirée sur l'autographe passé récemment dans une vente.
* D'après un fac-similé ; l'original est à la Bibliothèque nationale.
* Un académicien du xviip siècle qui voulait tenter une réforme orthographique, le célèbre Duclos. écrivait à ce propos : « L'ortografe des famés, que les savans trouvent si ridicule, est plus raisonable que la leur. Quelques-unes veulent aprendre l'orto* grafe des savans, il vaudrait bien mieux que les savans adop-
Gazicr. — Mélanges. 22
Le bonhomme Chapelain, l'auteur de la Pucelle, écrivant en prose ainsi que le lui conseillait Boileau, aurait à rendre compte de façons d'écrire comme les suivantes, que je prends au hasard dans sa correspondance imprimée récemment : Aquiêé, Traittemenl, Embaras, Cachette, Que je face, Addresse, Voysin, Fidelle, Ancre et papier, Autresfois, Honnorer, Rabbattre, Pancher, Termomètre, Punctualité, Le conte de Fiesque, Vingt milles hommes, Balladin, Bouffond, Sinonime, Ortographe, Bibliotèque, etc.
Bossuet, qui fut chargé d'enseigner le français au jeune fils de Louis XIV, écrivait sans sourciller Aspec, Prof fête, Je ne me ronspas létomac, Le tans, La sciance, Atandre, Guarentir, Corp, Pront, Goustez et plus loin Gouttant, Progez, Vreiment et vraiment deux lignes plus bas, Règle et reigle dans la môme ligne, Derenavant, Panchant, Consistence, etc. C'est par milliers que l'on pourrait compter dans ses manuscrits les formes analogues.
Racine, dans une de ses lettres, se dit bien obligé de la Promtitude avec laquelle on lui a fait Responce. Il dit que sa femme envoyera une boette. Par son testament il voulut être iuhumé aux piez de M. Hamon, et ce testament est daté par lui du dixième octobre mille six cens quattre vingt dix huit. La Rochefoucauld, l'auteur illustre des Maximes, était surtout gêné par les doubles lettres, dont il ignorait absolument l'emploi; il écrivait par exemple Acçquerir, Cellebre, Toutle, Parolle, Zelle, Utille, Cella ; mais d'autres fois il éditassent cèle des famés, en y cori géant ce qu'une demi-éducation y a mis de défectueus, c'est-à-dire de savant. » Cité par M. Michel Bréal, dans sa magistrale étude intitulée la Réforme de V orthographe (1890).
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vsiitParole, faprens, Ambarassant, Onsoufre, Monoie, Assiete, Famé, Sotise, etc. La Bruyère, un auteur correct si jamais il en fut, présente dans ses lettres autographes les incorrections suivantes : Stile, Goutière, Encor (en prose), Eschaufféz, J'y fis cuir un gasteau, Parrein et marreine, S il pleurera ou s il ne pleuverapas, etc. Bonaparte enfin, à l'âge de dix-huit à vingt ans, parlait en ces termes d'un oncle malade : « S'il asseie de remuer les genoux des douleurs égus lui font cesser son accion 1 . »
Multiplier les exemples analogues serait chose aussi aisée que fastidieuse; pour faire court je n'en citerai plus qu'uu, mais le plus important de tous, celui de Voltaire. On dit tous les jours que notre orthographe moderne vient de lui, et cela parce qu'il a proposé de substituer la diphtongue ai à oi dans les imparfaits et dans le mot français; on va voir ce qu'il en faut penser.
Voltaire, âgé de dix-sept ans et encore élève des jésuites, adressait à un de ses camarades de collège, en 1711, des lettres qui ont été publiées 2 , et dans lesquelles je remarque les formes suivantes : Souhaitter, Desja, Belraitte (Retraite quelques lignes plus bas), Stile, Aprez^Loing, Chatau (deux fois de suite), Vous faittes et Vous faites dans la même ligne, Conois, Etois-ce (deux fois), Eguise, Jésuittes et Jésuite dix lignes plus bas, Soufrez. Deux moines se sont cassez
1 Histoire de ta littérature suisse de M. Godet.
1 Tous les exemples qui suivent sont empruntés à l'excellente édition de M. Louis Moland (tomes 33-50). M. Moland a cru devoir imprimer les lettres de Voltaire avec l'orthographe de nos jours, et H a eu raison ; toutefois, pour satisfaire la juste curiosité du lecteur, il a conservé leur forme primitive à quelques lettres et billets d'un intérêt tout particulier, et c'est de là que sont tirés les exemples qui vont suivre.
le nez. Le nonce nous a donnez huit jours de congez. Je vois écrire (c'est-à-dire je vais), etc.
En 1732, dans une lettre au duc de Richelieu, il écrit Aparence,Drapaux, Je scrois, fallois, Tueroit, Jecroi, Soufrira.
En 1759, il écrit Téâtre trois fois dans une même lettre, théâtre, deux fois dans la lettre suivante, Magazin, Toutte, A mitiez.
Lettre de 1760 : Jetter, Contract, Ernbar assaut, Autheur, Procez, Greffe et Grefe, Qu'es ce donc? Plustôt, Chifrer, Inlisible.
Lettres de 1769 et années suivantes : Monnoye, Acolade, Voicy, Voylà, Masson, Aujourd'huy, et Aujourd'hui, Carosse, Colationner, Caffé, Voiage, Scaura, Citoien, Poura, etc.
Enfin tout le monde connaît une des dernières lettres écrites en 1778 par Voltaire mourant :
« Je scai bien ce que je désire mais je ne scais pas ce que je feray je suis malade je soufre de la tête aux pieds il ny a que mon cœur de sain, et cela nest bon a rien. »
Ainsi notre orthographe actuelle ne vient pas de Voltaire 1 ; le patriarche de Ferney ou de Fernex ne perdait pas son temps à compter les lettres de tousses mots ; il cherchait surtout à penser juste et à s'exprimer
4 Voici en quels termes l'auteur d'un Dictionnaire Justement estimé, J.-Ch. Laveaux, s'exprime à ce sujet dans sa préface (1820) : « Jusqu'ici nous nous étions conformés à l'Académie en n'adoptant point l'orthographe de Voltaire ; mais cette Compagnie ayant décidé qu'elle suivrait dans son nouveau Dictionnaire cette orthographe, qui est généralement reçue aujourd'hui, môme dans les actes du gouvernement, nous avons cru devoir nous soumettre à cette décision. D'ailleurs les lettres ai ne représentent pas plus le son é que les lettres oi y et c'est une irrégularité substituée à une autre. »
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en termes excellents, et en cela il suivait l'exemple de Malherbe, le tyran des mots et des syllabes, l'exemple de tous les grands écrivains du siècle du Louis XIV et du sien.
Est-ce à dire qu'avant le xix e siècle personne n'ait tenté de réglementer l'orthographe, de la ramener à des principes un peu plus fixes ? On se tromperait étrangement si l'on avait cette pensée, car les essais de réforme ont été très nombreux ; mais tous ont échoué devant l'indifférence ou le mauvais vouloir des lettrés, des grammairiens et du public lui-même. Au xvi e siècle, il y avait déjà deux partis en présence ; les uns prétendaient que l'on doit tenir le plus grand compte de l'étymologie, et pour faire étalage de leur science ils introduisirent une infinité de lettres qui ne se prononçaient pas ; ils écrivirent aultre, tiltre, advocat, espic, et môme scavoir, parce que ce mot leur paraissait dériver du latin scire comme les précédents dérivaient de spica, advocalus, titulus, aller. D'autres, au contraire, voulurent conserver dans la mesure du possible les façons d'écrire que leur avait transmises le moyen âge, et quelques-uns poussèrent l'amour de la réforme aussi loin que l'ont pu faire les révolutionnaires de nos jours. C'est ainsi que Sylvius (Jacques Dubois), Meigret, Pelletier du Mans et Ramus au xvi e siècle, Lesclache et Lartigault au xvn e , pour citer seulement les principaux, prétendirent rapprocher récriture de la prononciation, et constituer une orthographe nouvelle. Mais ces réformateurs s'accordaient si mal entre eux qu'ils devinrent la risée du public. Un grammairien célèbre du xvn e siècle, Régnier-Desmarais, s'est même amusé, pour faire voir le ridicule de
leurs prétentions, à montrer ce que deviendrait, d'après leurs différents systèmes, la simple phrase : Suivre l'exemple des gens sages.
Stlvius : Sutv-re Vecsemple des g-ents sag-es.
Meigret : Suivre Veczample desjans sajes.
Pelletier : Suivre V example dé g-ans sages .
Ramus : Suivre Véxample dés j en saje.
Lesclaghe : Suivre Vexanple desjans sajes.
Lartigault : Suivre Veczanple des jans sages.
Les gens sages n'ont pas cru devoir suivre l'exemple de ces rêveurs, et au xvn c siècle la lutte se trouva circonscrite entre les partisans de l'ancienne orthographe et les sectateurs de la nouvelle. L'ancienne orthographe, ainsi nommée sans doute parce qu'elle datait de la Renaissance et était par conséquent très nouvelle, tenait le plus grand compte des origines grecques ou latines ignorées au moyen âge ; elle prodiguait les lettres doubles, les s, les h, et s'éloignait comme à plaisir de la prononciation courante. Régnier- Desmarais, dans sa fameuse grammaire de 1706, où la question est traitée exprofesso, en a donné, sinon des règles bien précises, du moins des exemples en très grand nombre. D'après lui et d'après l'Académie dont il était le porte-voix, il aurait fallu écrire Fidelle, Abbaisser, Abbonner, Abboyer, Addonner, Aggreger, Aggrandir, Appaiser, Applatir, Galle, Jallon, Sallon, Apeller, Ampoullé, Empennacher, Chommer, Limonnade, Duppe,Frippon> Sappe, Marroquin, Jetter, Beautez, Pastez, Vous creules, Escraser, Escran, Esgorger, Desja, Tousjours, etc. C'est là surtout ce qui caractérise l'orthographe dite ancienne. La nouvelle, plus conforme aux habitudes du moyen âge, supprimait sans hésiter les lettres qui ne se prononçaient point, et le
respect des origines grecques ou latines ne l'arrêtait pas un seul instant; elle écrivait hardiment Trésor et non Thresor, Téâtre, Téologie, etc. L'Académie française, la plupart des hommes de lettres et les représentants nés de la tradition, comme les magistrats, les greffiers, les notaires surtout, qui trouvaient leur style « fort bon » et ne voulaient pas se faire « siffler de tous leurs compagnons, » tenaient pour l'orthographe ancienne; les gens du monde, certains auteurs de pamphlets ou de livres de vulgarisation, les ouvriers typographes surtout, cherchaient à faire prévaloir la nouvelle 1 . Mais les dissentiments qui régnaient à ce sujet ne dégénérèrent jamais en guerre ouverte ; la question de l'orthographe ne suscita point de luttes épiques comparables à la fameuse Querelle des anciens et des modernes. La raison de ce fait est bien simple : les partisans de l'un et de l'autre système n'avaient pas cette foi qui transporte les montagnes et les fait battre les unes contre les autres. Comme ils n'étaient pas très sûrs de posséder la vérité, force leur était d'admettre les contradictions, et ils toléraient l'opinion opposée à la leur. Sentant bien qu'ils ne pouvaient pas invoquer en faveur de leurs préférences des lois positives, ils se faisaient mutuellement des concessions. Régnier-Desmarais reconnaît qu'il faut céder quand
1 Ménage tenait pour l'ancienne, et nous lisons dans sa Requeste des dictionnaires à MM. de V Académie française les vers suivants :
Enfin je ne sais quels auteurs Auraient prescrit aux correcteurs Une impertinente orthographe, Leur faisant mettre Paragrafe, Filosofie, être, le tans, L'Iver, l'Otonne, le Printans, Place réale, le Réome, Saint Augustin et Saint Gé\>me.
« un long et constant usage a dérogé absolument » aux règles fondées sur letymologie et sur l'analogie 1 ; il convient que Ton doit supprimer la lettre b dans Devoir et Dette, et la lettre p dans Escrire. Il souhaite que l'on conserve la lettre s dans les mots dérivés du latin comme Maistre, Beste, Feste, mais il ajoute aussitôt : « Comme le caprice de l'usage est ce qui a presque tout fait, on ne peut guère proposer de règles là-dessus 2 . » Il propose enfin d'écrire Desbaucher, Desbarquer, Desbrider, Esblouir, etc., mais c'est pour dire quelques pages plus loin : « L'usage étant le maître de tout en matière de langue, il serait peut-être difficile de condamner ceux qui écrivent sans s Débaucher, Débarquer, Débrider, Éblouir, etc. 3 » Le moyen de brûler les hérétiques quand on n'est pas plus assuré de ses propres dogmes? Aussi voyons-nous qu'au xvn e siècle les partisans de l'ancienne orthographe ne se défendaient guère qu'en reculant. A mesure que la lutte se prolonge, ils font plus de concessions à leurs antagonistes, et ces derniers assurent leur triomphe définitif en n'abusant presque jamais de leurs avantages. On en pourrait citer des exemples bien curieux, je me contenterai d'en rapporter deux : celui du Parlement de Paris au début du règne de Louis XIII, et celui des imprimeurs de Paris ou de la province au milieu du xvn e siècle.
Conservateur par habitude et par principe, le Parlement crut devoir, aux environs de 1610, adopter officiellement l'orthographe ancienne, et les Extraicts
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imprimés ou manuscrits de ses registres sont orthographiés à la manière antique ; on y relève les formes les plus bizarres, celles-ci par exemple : Aux escripts, Tillre, Hespaignol, Aultre, Auleun, Ilfauldra, M un de, Triumphant, Recognu, Quelquesfois, Subordiné, Aultresfois, Toutesvoies (latin tamen), II faloit, Qui ri ha deub et ne doibt, Presbtre, Persone, Corone, Quelcun, Héréditaire, Tu œdifies, Prœsider, Soubs pœne de crime de lasse majesté, Qv gestion, Les escripts qu'il avoilfaict, Quelques authoritez qu'il ait allégué, Touts, Deus, Unze, Les mauls, Il est fauls, Je tabsouts, Vaur et V argent, Spirituele et corporele, etc 1 . Il y a bien, çà et là, quelques inconséquences, comme Roiale et Royale, Soubz et Soubs, Ceuls et Cens, Recueuillir et Recueil, etc., mais ce sont probablement des inadvertances de copistes ; l'ensemble est d'une étonnante régularité. 11 en fut de même durant un certain nombre d'années, vingt ou vingt-cinq au plus, après quoi les greffiers eux-mêmes cédèrent au torrent qui entraînait tout, et l'orthographe du Parlement de Paris cessa de présenter les particularités si curieuses qu'elle offrait en 1640.
Quant aux imprimeurs, qui ne se souciaient pas d'augmenter leur travail en s'assujettissantà des prescriptions multiples, ils se trouvaient bien du régime ultra-libéral de l'ancien temps, et Régnier-Des marais, dans le Traité d'orthographe déjà cité, se plaint de leurs façons d'agir. « Les imprimeurs, dit-il, trouvant de l'avantage pour eux dans une nouveauté qui leur est commode, la suivent sans retenue, même contre l'in-
* Remonstrances et conclusion des gents du Roy... etc. impr. dit temps.
tention des auteurs dont ils impriment les ouvrages 1 . » Rien n'est plus exact, et l'on peut affirmer d'une manière générale que les auteurs du xvn e siècle ne donnaient pas de bon à tirer pour l'impression de leurs ouvrages ; le fait est curieux et important à signaler aujourd'hui que l'on publie nos classiques avec la prétendue orthographe de Corneille, de Racine, de Molière et des autres, mais en réalité avec l'orthographe très capricieuse de leurs imprimeurs 1 . Un jésuite de Lyon, répondant aux Provinciales* en 1657, disait en tête de sa réponse que son imprimeur et lui étaient partisans déclarés de l'orthographe ancienne, mais que les ouvriers lyonnais tenaient pour la nouvelle, et qu'il avait bien fallu subir leurs exigences. Corneille enfin, qui proposait quelques modifications orthographiques pour faciliter aux étrangers la lecture du français, mais ne préconisait nullement, comme on l'a tant de fois répété, un système complet, Corneille croyait devoir avertir ses lecteurs, en 1660, que ses imprimeurs n'auraient sans doute pas tenu compte de toutes ses observations.
Telles ont été, au xvn e siècle, les vicissitudes de l'orthographe française, et l'on peut voir par laque, s'il y a eu quelques tentatives pour la réglementer, elles n'ont pas abouti. L'Académie française y avait songé, et les notes qu'elle avait demandées à quelques-uns
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* En somme, les imprimeurs avaient une orthographe à peu près constituée ; les nécessités du métier les y contraignaient ; et maintenant encore ils appliqueraient sans doute à l'orthographe, le vers si connu :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
s'il n'en existait pas, ils seraient bien forcés d'en inventer une.
de ses membres, à Racine, à Bossuet et à plusieurs autres, ont été conservées ; mais il fallut bien vite renoncer à une entreprise jugée absolument impossible ; le siècle de Louis XIV, qui avait tout discipliné, même la littérature, ne parvint pas à léguer au siècle suivant un système orthographique régulier.
Le siècle de Louis XV et de Voltaire, si révolutionnaire à bien des égards, ne le fut pas assez, comme tout le monde le reconnaît, en matière de langue et de littérature. Loin de chercher des voies nouvelles, il suivit avec une docilité servile les traces de ce qu'il appelait lui-même le grand siècle, et nous n'aurons à signaler, pour compléter cette courte histoire de l'orthographe française, que trois ou quatre tentatives de réforme : celle de Voltaire, qui avait pour objet, nous lavons déjà vu, de substituer ai à oi dans les verbes et dans quelques substantifs comme Anglois, François, Écossois, etc., celle de Duclos, celle des imprimeurs de Poitiers, et enfin celle du grammairien de Wailly.
Duclos, rééditant en 1754 la Grammaire générale de Port-Royal, l'accompagna de Remarques orthographiées à la manière nouvelle ; on y lit, par exemple, des phrases comme celles-ci : « Il faut distinguer la silabe réèle et fisique de la silabe d'usage, et la vraie diftongue de la fausse... Des sept exemples cités dans cête grammaire, il y en a deus de faus l . » Duclos était de l'Académie ; ses confrères, qui l'aimaient, ne lui envièrent pas le plaisir d'orthographier d'une façon tout à fait originale, et son exemple ne fut suivi de personne. Un grammairien de la fin du xvm e siècle, de
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Wailly, marcha pourtant sur les traces de Duclos, et la bizarrerie de son orthographe ne paraît pas avoir nui au succès de ses Principes généraux et particuliers de langue française 1 . On profita des excellentes observations que contenait cet ouvrage, mais les beaux projets de réforme orthographique caressés par de Wailly ne produisirent aucun effet. Le dictionnaire de l'Académie, réimprimé à Nîmes, en 1778 ; le dictionnaire de Poitiers, ainsi nommé parce qu'il fut publié dans cette ville par les soins d'un prote d'imprimerie*, et les différentes grammaires qui parurent alors laissèrent les choses dans l'état où le xvn* siècle les avait laissées. La Révolution, qui prétendit contraindre les gens à marcher droit permit d'écrire avec plus ou moins de rectitude; elle n'adopta môme pas la prétendue orthographe de Voltaire, et j'ai sous les yeux une grammaire française 3 imprimée sous le Directoire et où se trouve cette phrase : « Il n'y a pas et il ne peut y avoir de règles pour l'orthographe ; l'usage seul en est l'arbitre et le régulateur. »
Cette phrase est de 1799, et l'on pouvait croire alors que l'impossibilité de réglementer l'orthographe durerait encore un siècle ou deux ; nous ne savons que trop ce qui est arrivé douze ou quinze ans plus tard.
4 L'édition de 1786, que j'ai sous les yeux, est la dixième.
* Traité de l'orthographe française en forme de dictionnaire... à Poitiers, chez Félix Faulcon.. Le véritable auteur de ce très curieux ouvrage est Le Roi, prote de l'imprimerie Faulcon ; la première édition est de 1739 ; il s'en est fait beaucoup d'autres durant le xviu* siècle, et l'on a publié un abrégé de ce dictionnaire.
z La Grammaire française et l'orthographe apprises en huit leçons... par le citoyen Prévôts Saint- Lucien... 8e trouve à Paris, sur le boulevard, entre les portes Denis et Martin.
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L'orthographe a été si bien réglementée que les enfants eux-mêmes ont dû rapprendre et la savoir; les fameuses grammaires de Noël et Chapsal ont été composées avec un grand renfort de règles et d'exceptions ; les dictées ont fait irruption dans les écoles et dans les collèges, et les examens sont intervenus pour mettre à la raison les écoliers récalcitrants.
Voilà comment, grâce à l'Université de 1810, si fortement organisée par Fontanes, l'orthographe est devenue la science par excellence, celle qu'un honnête homme doit posséder de préférence à toute autre, sous peine de n'être rien..., pas même académicien.
Telle est, réduite à ses éléments essentiels, l'histoire de cette orthographe qui nous cause aujourd'hui tant d'ennuis.
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,
qui l'avaient reléguée au dernier rang parmi les objets d'étude, tellement que Ton ne citerait pas, jusqu'en 1815, un seul homme distingué, prosateur ou poète, qui ait su l'orthographe comme la savent nos petites fiHes de douze ans. C'est l'Université de Napoléon, ce sont les auteurs de grammaires et de dictionnaires du commencement du xix 6 siècle 1 qui ont modifié l'ancien état de choses et donné à cette question de l'orthographe une importance tout à fait exorbitante. Mais, s'il en est ainsi, ne ressort-il pas de cet exposé pure-
1 Notamment les grammairiens Noël et Chapsal ; leur Nouvelle Grammaire française n'a paru qu'en 1823 ; mais, dès 4808, Chapsal avait publié un Dictionnaire grammatical. Les Dictionnaires de Noël ont été publiés pour la première fois sous l'Empire.
ment historique que l'on pourrait sans crime de lèsepatrie, je ne dis pas renverser, car à mon humble avis ce serait une faute grave, mais restaurer un édifice si mal construit ?
C'est depuis soixante-dix ou quatre-vingts ans seulement que l'orthographe encombre nos programmes d'études ; qui nous empêche de revenir un peu en arrière, d'enlever à cette science prétendue la place d'honneur qu'elle a usurpée, de chercher du moins à la réformer d'une manière qui puisse contenter les plus difficiles ? Les modifications radicales sont impossibles depuis l'invention de l'imprimerie, et jamais l'orthographe française n'aura la simplicité que présente celle des Italiens ; est-ce une raison pour renoncer à des réformes, à des simplifications d'un caractère essentiellement pratique? Rien n'empêche d'établir dès maintenant, comme on a déjà commencé à le faire, un certain nombre de points sur lesquels pourront porter les réformes les .plus urgentes, pluriels terminés en x, mots à doubles lettres, mots composés, mots dérivés du grec, verbes en eler et eter, règle des participes passés, etc. Pourquoi ne pas déclarer la guerre à ce qu'on a pu appeler les « chinoiseries » de l'orthographe, à ces mille et une exceptions qui confirment la règle en la rendant illusoire, et à ces particularités bizarres qui grossissent inutilement les grammaires ? On pourrait ainsi ramener les rudiments aux proportions modestes qu'ils avaient jadis ; l'orthographe n'en subsisterait pas moins comme science, mais elle serait débarrassée de tout ce qui l'encombre ; on l'apprendrait beaucoup plus vite, et on la saurait infiniment mieux.
Reste la question des voies et moyens. On a pu
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remarquer à ce propos que les audacieux sont bien timides quand il faut agir :
Ne faut-il que délibérer ?
La cour en conseillers foisonne.
Est-il besoin d'exécuter ?
On ne rencontre plus personne.
Au lieu de démontrer le mouvement à la manière du philosophe ancien, c'est-à-dire en marchant, les novateurs les plus déterminés attendent qu'on leur octroie des permissions. Mais l'Académie elle-même ne peut pas leur donner satisfaction sur ce point ; son rôle se borne, comme autrefois celui de Vaugelas, à constater les résultats acquis, à enregistrer les décisions du souverain maître en fait de langues, de l'Usage. Le Dictionnaire de l'Académie n'est plus aujourd'hui ce qu'il était en 1694 ou en 1762; ses auteurs ont adopté successivement les réformes proposées, mais quand ils les ont vues adoptées au préalable par les bons écrivains et favorablement accueillies par le public. L'Académie, toujours composée de gens du monde et de gens de lettres, n'a jamais voulu prendre le ton doctoral des pédants. Quelle que soit la déférence avec laquelle on accepte ses décisions, elle s'est interdit toute initiative, et certainement elle répondrait aux pétitionnaires modernes par cette phrase de l'une de ses Préfaces :
« On ne doit point, en matière de langue, prévenir le public, mais il convient de le suivre, en se soumettant, non pas à l'usage qui commence, mais à l'usage généralement établi l . »
1 Édition de 1762.
Il faut donc, avant de s'adresser à l'Académie française, agir sur le public, sur les auteurs, sur les imprimeurs ; et, si Ton veut obtenir des résultats pratiques, recourir aux autorités qui ont qualité pour réglementer ces choses-là. C'est l'Université de Napoléon qui a fait tout le mal, pourquoi l'Université de la troisième République n'apporterait-elle pas le remède ? Elle est dirigée par des grands maîtres dont tout le monde connaît le libéralisme ; les directeurs de l'enseignement à tous ses degrés ont su conquérir une influence morale incontestée; enfin les différents conseils dont s'entourent les ministres ne passent pas pour aimer la routine. Les uns et les autres ont déjà porté la hache au milieu des abus ; ne pourrait-on leur soumettre à nouveau la question, leur demander des indications précises, s'en remettre en fin de compte à leur sagesse et à leur expérience? Le jour où cette grave question de l'orthographe considérée dans ses rapports avec les programmes d'études et avec les examens , aura été réglée dans les conseils de l'Université, on sera bien près d'aboutir. Une simple circulaire aux recteurs, une instruction courte et précise à l'usage des commissions d'examen suffiraient pour opérer les réformes adoptées. On l'a fait pour quelques cas particuliers; mais il faudrait généraliser beaucoup plus qu'on n'a cru pouvoir le faire. Il serait convenu que les jurys ne se montreraient pas sévères pour les fautes d'orjhographe portant sur les points en litige, qu'ils éviteraient de choisir des sujets de dictée trop difficiles, qu'ils s'interdiraient absolument les casse-têtes chinois et les applications de règles prêtant à la discussion. Il serait entendu que l'enfant, au sortir de l'école, doit savoir l'orthographe, mais une orthographe raison-
nable, logique, et aussi peu compliquée que possible. Gela fait, le grand maître de l'Université pourrait faire composer, par la voie du concours ou autrement, une grammaire officielle des écoles publiques, grammaire simplifiée contenant toutes les règles générales et réduisant considérablement les exceptions. On y dirait, par exemple, que la marque du pluriel est toujours s, excepté dans les mots terminés au singulier par s, x ou z ; que tous les verbes en eler et eter suivent une seule et même règle ; que les lettres doubles ne subsistent qu'à la condition d'être prononcées et qu'il faut écrire Apauvrir , Appliquer, Agression, Agglomérer, Atraper, Attirer, etc. Enfin les composés seraient soumis à une règle uniforme, considérés comme simples et assimilés, par exemple, aux mots a portefeuille » et « paratonnerre, » etc. Un portefeuille porte toujours au moins deux feuilles, et deux parapluies garantissent contre la même pluie ; la logique dont on se targue tant n'exigerait-elle pas des pluriels comme portent drapeaux, gardent malades, etc. ?L' Académie française, en 1762, écrivait des arc-en-ciels, des arc-boutans. Pour les participes, on pourrait de même établir une règle unique : accord du participe passé avec le complément réel ou apparent qui se trouve placé avant lui, absence d'accord dans tous les autres cas. On éviterait ainsi des phrases comme celle-ci : « La femme que j'ai vue prendre un portemonnaie, je l'ai vu prendre par des gendarmes ; » on écrirait résolument vue les deux fois, et la logique serait satisfaite, car, dans le second cas, l'infinitif prendre pourrait bien être un passif : quant vidi prehendere, illam vidi prehendi, celle que j'ai vue prendre, je l'ai vue être prise..., etc.
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Voilà, ce semble, des réformes qui n'ont rien de chimérique, puisqu'elles ont pour objet de supprimer des complications introduites récemment par le pédantisme tyrannique de quelques-uns, et de ramener nos contemporains aux saines traditions du passé. Alors que le champ des études était infiniment plus borné qu'il ne l'est aujourd'hui, on avait cru devoir se restreindre; restreignons-nous de même, nous qui sommes écrasés par la masse des connaissances jugées indispensables ; renonçons aux chinoiseries de l'orthographe actuelle, et réservons-nous pour les études infiniment plus sérieuses qu'exige l'état de notre société moderne.
univers/TV
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