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ESSAI DE RÉFUTATION DE MICHELET

L'assassinat de Henri IV par Ravaillac est un des événements qui ont le plus exercé la sagacité des chroniqueurs et des historiens depuis 1610 jusqu'à nos jours. Sully, l'Estoile et Mézeray parmi les contemporains, croyaient déjà que le bras du meurtrier fut armé par de puissants conspirateurs, et Michelet dit en propres termes dans son Histoire de France : « Il est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un assassin, parce que trois années durant on en fit un, exalté par des sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines l . » Voilà sans doute une affirmation catégorique, et les considérants sur lesquels Michelet s'est appuyé lui donnent une grande force : « On a, dit-il > brusqué, étouffé le procès de Ravaillac... Je l'ai cherché en vain aux registres du

1 Henri IV, 3» édit., p. 152. — Michelet s'est rencontré de tous points avec l'abbé Philibert (Jean-Antoine Gazaignes), qui a consacré bien des pages de ses curieuses et passionnées Annales de la Société des soi-disant jésuites à prouver la même thèse. L'abbé Philibert cite ou analyse avec un grand luxe de détails l'Estoile, de Thou, Mézeray, Sully, Matthieu, le Grain, Cayet, Dupuis, les factums de Lagarde et de la d'Escoman, etc. C'est un échafaudage immense pour construire une bicoque, mais du moins on est au courant de la question quand on a lu ces 80 pages de notes qui paraissent avoir été connues de Michelet.

Gàzieh. — Mélanges. i9

Parlement; la place y est vide... On a assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle d'Escoman, autre témoin plus terrible..., personne humaine et intrépide, qui s'était dévouée pour sauver le roi et qui, seule en France, demanda justice de sa mort 1 . »

Il y a pourtant d'autres historiens, comme le judicieux et sage Poirson, qui nient formellement cette complicité de Ravaillac et du Louvre, et qui ne voient dans l'assassin du bon roi qu'un misérable insensé poussé au crime par le fanatisme le plus affreux. Enfin, le savant bibliothécaire d'Orléans, M. Jules Loiseleur, qui s'attachait à résoudre les problèmes historiques les plus ardus, est intervenu à son tour dans le débat * ; il a pesé le pour et le contre avec sa méthode ordinaire de juge d'instruction; les conclusions de son rapport à la Cour, si l'on peut s'exprimer ainsi, sont assez originales dans leur nouveauté.

Lui aussi, il accorde aux révélations si tardives de Lagarde et de Jacqueline d'Escoman une grande importance ; il croit que le duc d'Épernon, sinon la reine, avaitcomploté pour le 14mai 16 10 l'assassinat du roi. A ses yeux, l'embarras de voitures qui arrêta le carrosse royal dans la rue de la Ferronnerie était l'œuvre des conjurés, et les douze ou quinze individus achevai ou à pied qui se précipitèrent sur Ravaillac aussitôt après le crime et cherchèrent à le tuer n'étaient autres que les sicaires apostés en cet endroit par d'Épernon. Henri IV ne pouvait manquer de périr ce jour-là, dit M. Loiseleur, car il était enveloppé dans le double filet de deux

1 Ibid., p. 452, 260.

* Ravaillac et ses complices, in-12. Paris-Didier, 1873.

conspirations indépendantes l'une de l'autre : si Ravaillac ne l'eût frappé à mort près des Saints-Innocents, il tombait nécessairement, à trois pas de là, sous les coups des douze ou quinze spadassins du duc d'Épernon.

On voit quel est aujourd'hui l'état de la question : les uns pensent, avec Michelet, que Ravaillac avait des complices jusque dans le Louvre ; les autres croient, avec Poirson, qu'il était seul, et M. Loiseleur cherche à concilier les deux opinions en disant que Ravaillac était seul, mais que les complices du duc d'Épernon devaient pourtant assassiner Henri IV le même jour, à Ja même heure et au même endroit. C'est l'opinion de Michelet et de M. Loiseleur que je voudrais discuter ici à l'aide de quelques documents inédits qu'un heureux hasard m'a fait tomber entre les mains.

Nous reviendrons tout à l'heure sur le rôle de Marie de Médicis et du duc d'Épernon en 1610, et nous nous expliquerons sur cette prétendue conspiration qui devait coïncider d'une manière si surprenante avec l'attentat de Ravaillac ; mais il est un fait que M. Loiseleur a très solidement établi contre Michelet et les historiens de son école : c'est l'isolement complet de Ravaillac. Ce malheureux n'a été poussé au régicide ni par les jésuites, ni par aucune sorte de moines 1 , ni par

4 11 est vrai pourtant que le Parlement conçut quelques soupçons contre les jésuites ; les théories de Ravaillac sur la mort des tyrans et les dénégations mensongères du Père d'Aubigny, qui se mourait de peur, firent impression sur l'esprit des juges ; ils s'empressèrent, comme on sait, de condamner les livres de Bellarmin, de Mariana, etc.

le duc d'Épernon, ni par la reine, ni enfin par les princes de la maison d'Autriche. Les preuves les plus fortes qu'ait données Michelet tombent les unes après les autres devant l'argumentation serrée de M. Loiseleur, et les pièces du temps que j'ai pu consulter confirment pleinement les assertions de cet éminent critique d'histoire.

Et d'abord il n'est pas vrai que l'on ait brusqué ni étouffé le procès ; il n'est pas vrai non plus que les interrogatoires aient disparu. Le procès ne pouvait traîner en longueur, puisque l'assassin, pris en flagrant délit, s'était montré dès le premier moment tel qu'il serait resté des mois entiers : un fanatique satisfait et fier de lui-même. Les juges, persuadés que le criminel avait tout dit, s'adressèrent à la reine-régente pour lui demander conseil, et voici ce que nous lisons dans une relation manuscrite du Procès de François Ravaillac..., contenant ce qui s'est passé depuis sa détention en la Conciergerie jusqu'au jour de son supplice...

« M. de la Guesle, procureur général du roi, quoiqu'il fût indisposé, se fit porter au parquet, pour rendre ses conclusions avec les avocats du roi. Ensuite, M. le Premier Président supplia la reine d'avoir pour agréable qu'on l'expédiât promptement, et Sa Majesté l'ayant remis à la prudence du Parlement, la Grande Chambre, laTournelle et celle de l'Edit assemblées, il fut procédé au jugement définitif du procès... »

Telle était, au commencement du xvn e siècle, la marche ordinaire de la justice ; on ne se départit point de la règle générale, et il faut bien convenir que treize jours d'information et cinq interrogatoires avec ou sans torture ne constituent pas un procès brusqué.

Quant aux procès-verbaux, le Parlement n'a pas cru

devoir les insérer dans ses registres publics, et nous verrons bientôt pour quelle raison ; mais il en existait plusieurs copies parfaitement authentiques. Loménie de Brienne en possédait une que Lenglet-Dufresnoy a fait passer tout entière dans le sixième tome in-4° de ses Mémoires de Condé (p. 198 et suiv.). J'en ai moimôme sous les yeux une copie très complète, datant, selon toute apparence, du règne de Louis XIII, et qui diffère du manuscrit de Brienne seulement par quelques détails de rédaction. Voici le titre exact de cette copie manuscrite ; je crois devoir le donner pour montrer si les déclarations de Michelet touchant la disparition des pièces du procès ont le plus léger fondement :

Procès criminel fait à François Ravaillac en 1610. Extrait des registres du Parlement de Paris, contenant le Procès criminel fait à François Ravaillac après qu'il eut commis le parricide du feu roy Henri IV; avec le Procès-verbal de la question qui lui fut donnée 9 et de tout ce qui se passa en la place de Grève lors de son exécution.

Mais, dira-t-on, pourquoi ces procès-verbaux ont-ils été cachés dans le temps par les juges eux-mêmes ? Y avait-il quelque inconvénient à les communiquer, puisqu'il ne s'y trouvait aucune révélation compromettante ? Ne valait-il pas mieux faire connaître toute la vérité que de laisser le champ libre aux hypothèses les plus terribles ? Les juges de 1610 n'ont pas raisonné de la sorte. Ravaillac leur est apparu sans doute, à la suite de ses interrogatoires, comme un pauvre insensé qu'ils auraient dû mettre aux Petites-Maisons au lieu de le faire tenailler et tirer à quatre chevaux. Ils ont cru devoir le torturer et le tuer pour l'exemple, pour intimider et décourager, s'il était possible, les dange-

reux monomanes qui pourraient être tentés d'assassiner les princes, car la « maladie de penser à la mort des rois était alors pestilentielle, » dit Richelieu. Mais, en même temps, ils ont eu la sagesse de tenir secrets tous leurs procès-verbaux. Si on les eût publiés à mesure, le pauvre Ravaillac eût été considéré par tout le monde plutôt comme un « furieux imbécile, » selon l'expression de Voltaire, que comme un monstre de scélératesse, et le bon peuple de Paris qui déchira son cadavre * aurait eu pour lui plus de pitié que d'horreur. Il résulte en effet de la lecture de ces interrogatoires que le meurtrier d'Henri IV n'était pas un scélérat; c'était un pauvre fou dont le cas aurait dû être jugé plutôt par des médecins aliénistes que par des magistrats. Agé de trente et un à trente-deux ans en 1610, il avait été longtemps praticien^ c'est-à-dire solliciteur de procès, et, à cette époque, il était maître d'école ; il « montrait aux enfants à prier Dieu en la religion catholique, apostolique et romaine 2 ; » il avait quatre-vingts écoliers sous sa direction et vivait en bon fils avec une vieille mère que son père et ses sœurs avaient abandonnée et réduite à l'aumône. Mis en prison pour dettes et accusé d'un meurtre, puis relâché parce qu'il n'était pas coupable, Ravaillac était venu plusieurs fois à Paris pour solliciter des procès. Il s'était fait convers chez les Feuillants et s'était vu chasser de la maison « parce qu'il avait eu des visions

1 Tout le monde connaît les affreux détails qu'ont donnés les chroniqueurs du temps : la Relation manuscrite que j'ai déjà citée en donne d'autres qui sont encore plus épouvantables : ainsi, quand le peuple se fut rué sur le cadavre pour le déchiqueter, « une femme qui se trouva là emporta aussi de rage et les ongles et les dents. »

8 Procès-verbal.

en ses méditations, » dit le procès-verbal ; « parce ' qu'il avait composé quelques écrits sur les jugements du Très-Haut, » dit la très curieuse relation dont j'ai déjà parlé. Il avait ensuite tenté, mais en vain, d'entrer chez les jésuites de la rue Saint-Antoine, et c'est alors que, s'attachant « à la contemplation des secrets de la Providence éternelle, dont il avait eu de fréquentes révélations, tant en veillant qu'en dormant 1 , » il se crut chargé d'une mission divine auprès de Henri IV. 11 voulait à tout prix exhorter ce prince à détruire le protestantisme et le détourner de faire la guerre au pape, c'est-à-dire à Dieu même, car le pape et Dieu, c'est tout un dans l'esprit de cet insensé. Deux fois en 1609, à la Pentecôte et à Noël, Ravaillac vint au Louvre, sans armes, sans mauvaise intention, et uniquement pour parler au roi. Quelques jours plus tard, « il rencontra Sa Majesté près Saint-Innocent, en carrosse, lui voulut parler, et s'écria en ces mots : « Sire, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la Sacrée Vierge Marie, que je parle à vous î » On le repoussa avec une baguette et ne le voulut ouïr parler 2 . » Découragé, il retourna dans sa ville d'Angoulême, ville à moitié protestante et patrie de Poltrot de Méré, ne l'oublions pas ; et il y passa le reste de l'hiver. Mais cette impossibilité de parler au prince lui avait fait prendre dès lors sa funeste résolution. Il fallait, pensait-il, que les desseins de Dieu s'accomplissent :

Ne souffre pas qu'on souffre en ta présence Au nom de Dieu aucune irrévérence 3 .

' Relation manuscrite.

* Procès-verbal.

3 lbid.

Or Dieu voulait l'anéantissement du protestantisme : la fameuse vision des hosties et de la trompette de guerre ne permettait pas à Ravaillac d'en douter un seul instant. Si le roi de France était un obstacle aux volontés du Tout-Puissant, le roi devait disparaître et faire place à un prince plus soumis, à ce jeune Dauphin dont le chancelier dira, dès le 15 mai, qu'on a déjà reconnu en lui, dès son enfance, « un naturel heureux un esprit de douceur, de discrétion, de discernement.., mais surtout un profond respect pour les sacrés mystères et pour ce qui a rapport à la religion 1 . » Tel fut l'unique mobile du crime : l'infortuné Henri IV eût vécu s'il eût accordé cinq minutes d'audience au praticien d'Angoulême.

Le meurtre une lois commis, Ravaillac n'en témoigna pas plus de regret que le Gid n'en témoignera après la mort du Comte ; comme Rodrigue et comme Polyeucte, il dit à sa manière :

Je le ferais encor si j'avais à le faire.

Il déclara, lisons-nous dans la relation manuscrite déjà citée, « qu'il n'avait pas de regret de mourir, puisqu'il avait exécuté son dessein, ..» Il répondit assez fièrement à ceux qui lui représentaient le roi comme légèrement blessé, qu'il savait bien que le roi était mort, et « que si le coup était à faire, il le ferait encore 2 . » Ses juges l'amènent difficilement à confesser

1 Relation manuscrite.

* Réponse de Ravaillac au Président Jeannin, à Loménie, de Bullion et autres, que la reine avait envoyés à l'hôtel de Retz pour l'interroger. La Relation ms. donne, au sujet de cette première détention et de la question donnée au meurtrier par le grand prévôt Bellangreville avec le chien d'une arquebuse, des détails précis qui montrent bien que Ton n'a pas « oublié » Ravaillac à

qu'il a fait une faute et qu'il a succombé à une tentation diabolique au lieu d'obéir, comme il ose le prétendre, à l'inspiration divine. Il y a surtout un interrogatoire où le mysticisme et l'exaltation religieuse du criminel apparaissent dans tout leur jour : c'est celui du mardi 18 mai. « Il fallait, dit Ravaillac, préférer l'honneur de Dieu à toutes choses. . . Il a déplaisir d'avoir commis ce meurtre, mais, parce qu'il est fait pour Dieu, lui fera la grâce pouvoir demeurer dans une bonne foi jusqu'à la mort, bonne espérance et parfaite charité, et il espère que Dieu est plus miséricordieux et sa Passion plus grande pour le sauver, que l'acte qu'il a commis pour le damner..., etc. — S'il avait été induit par quelqu'un de la France ou par étranger, et qu'il fût tant abandonné de Dieu que de vouloir mourir sans le déclarer, il ne croirait pas être sauvé, ni qu'il y eût paradis pour lui, parce que Abyssus abyssum invocat, comme il a appris des prédicateurs de Notre- Seigneur... etc. 1 »

C'est la même chose le lendemain 19 : les délicatesses de conscience du meurtrier sont encore plus grandes; il déclare qu'il eût été abominable d'avoir consenti à un tel acte par argent ou en faveur de l'étranger, mais.il craint par-dessus tout que Dieu ne lui impute à péché le jugement téméraire que font la reine, la cour et tout le peuple en s'imaginant qu'il a des complices. Le raisonnement de Ravaillac est ici d'une rigueur mathématique : « La cour a, dit-il, assez d'ar-

l'hôtel de Retz, comme le disent plusieurs historiens. Il y fut beaucoup visité, mais par ordre, et la reine lui envoya les archevêques d'Aix et d'Embrun, quelques autres évêques et des religieux pour le sonder.

1 Procès verbal.

guments suffisants par les interrogatoires et réponses au procès qu'il n'y a nulle apparence qu'il ait été induit par argent ou suscité par gens ambitieux du sceptre de France ; car si tant est qu'il eût été porté par argent ou autrement, il semble qu'il ne fût pas venu jusqu'à trois fois en trois voyages exprès d'Angoulême à Paris, distant l'un de l'autre de cent lieues, pour donner conseil au roi de ranger à l'Église catholique et romaine ceux de la religion prétendue réformée, gens du tout (tout à fait) contraires à la volonté de Dieu et de son Église... 1 »

Enfin, le procès-verbal détaillé de la question préalable qui fut infligée à Ravaillac le 27 mai, jour de son supplice, met encore mieux à nu l'étrange folie de ce fanatique. Il commence par dire que « par la damnation de son âme, il n'y a eu homme, femme, ni autre que lui qui Tait su. d Au deuxième coin, il s'écrie : « Mon Dieu ! recevez cette pénitence pour les grandes fautes que j'ai faites en ce mondé. Dieu! recevez cette peine pour la satisfaction de mes péchés. » Notez qu'il n'offre pas ses souffrances en expiation de son crime, mais bien pour la satisfaction de ses fautes, de ses péchés en général ; quel affreux cynisme, ou plutôt quelle effrayante naïveté ! Durant ce dernier interrogatoire et quelques heures plus tard, sur léchafaud, Ravaillac est d'une ingénuité, d'une simplicité qui sans doute auraient convaincu Michelet s'il avait su trouver dans les Mémoires de Condé ce document si important.

La lecture attentive des procès-verbaux du Parlement suffirait donc à prouver que Ravaillac n'avait

Iôid.

pas et ne pouvait pas avoir de complices ; il croyait faire une œuvre pie en tuant un tyran, car « ce grand monarque était réputé ôtre tel* parce qu'il ne voulait point en aucune manière déclarer la guerre aux huguenots, ni les contraindre sur peine de la vie de croire aux vérités de la religion 1 ; » mais il se serait luimême considéré comme un monstre abominable s'il eût agi à l'instigation de quelque ambitieux. « Il est clair que le complot partit du Louvre, » dit Michelet. Mais au contraire il est parfaitement évident que Ravaillac était un fanatique beaucoup plus dangereux qu'utile pour de véritables conspirateurs. C'était l'homme du monde auquel on pouvait le moins se confier pour exécuter un acte pareil. Quand on veut faire assassiner quelqu'un, on ne s'adresse pas à des consciences timorées ; mais on choisit des coquins déterminés, des spadassins de profession, des gens qui ne se font pas plus scrupule, comme dit Molière, de tuer un homme que d'avaler un verre de vin. Ravaillac, lui, ne s'est pas fait scrupule de poignarder le roi de France, mais pour rien au monde il n'aurait proféré une parole mensongère.

Il me reste à prouver que le duc d'Épernon et Marie de Médicis étaient étrangers, non seulement au com-

• Relat. ms. — Réponses de Ravaillac aux archevêques d'Aix, d'Embrun et à quelques autres évoques députés à l'hôtel de Retz. Le même jour, comme un conseiller du Parlement lui reprochait d'avoir donné la mort à un roi très-chrétien, il répéta en riant ce mot de très-chrétien, et dit que c'était la question de savoir s'il était véritablement roi très-chrétien, car s'il eût été tel, comme on le supposait, il eût fait la guerre aux sectateurs de la religion prétendue réformée, qu'il protégeait, lbid.

plot de Ravaillac, mais à toute autre conspiration du môme genre, au moins en 1610, et je suis obligé de rejeter absolument les hypothèses hasardées de M. Loiseleur. Après avoir prouvé clairement que Ravaillac agit seul, M. Loiseleur admet, on l'a déjà vu, que le duc d'Épernon conspirait de son côté contre la vie du roi, qu'il avait posté des assassins dans la rue de la Ferronnerie et que Ravaillac lui rendit un service signalé en se chargeant seul de cette vilaine besogne. Mais où sont les preuves de cette conspiration? La présence de dix ou douze hommes à pied et de deux hommes à cheval qui se jettent sur le meurtrier l'épée à la main en criant : « Il faut qu'il meure ? » Mais rien n'est plus naturel ; presque tous les bourgeois étaient armés en ce temps-là, et beaucoup de gens, sans compter les médecins, allaient toujours à cheval dans la ville : si ces douze ou quinze hommes avaient voulu tuer le meurtrier, un coup de stylet n'était pas difficile à donner dans le désordre, au moment où Saint-Michel tirait son épée contre lui, où le comte de Gurson lui donnait du pommeau de son épée dans la gorge, où enfin un autre « dont on ne sait pas le nom, lui portait un autre coup sur le milieu du col 1 . » Pour les deux hommes à cheval, leur présence en cet endroit n'est pas plus surprenante que la présence sur la place de Grève de ce maquignon qui prêta sa monture pour écarteler le régicide. Est-il possible d'admettre que le duc d'Épernon se fût enfermé dans le carrosse royal avec le duc deMontbazon, les maréchaux de Lavardin etdeRoquelaure, les marquis de la Force et de Mirebeau, qui n'étaient pas ses complices, au moment où l'assassinat

* Relat. ms.

devait y être commis par son ordre ? Peut-on croire qu'il ait vu dès le premier instant que Ravaillac n'était pas un de ses douze ou quinze affidés, et que pour cette raison seule il ait préservé d'une mort immédiate « ce précieux assassin, » comme ditM.Loiseleur, «cet excellent paratonnerre ? » Il me semble, au contraire, que la conduite du duc en cette circonstance est on ne peut plus simple. Avec une présence d'esprit très heureuse, il empêche les soldats de maltraiter le meurtrier, de même que Louis XV, en 1757, empêchera de maltraiter Damiens ; il calme l'émotion populaire en disant que le roi n'est que légèrement blessé et en le ramenant au Louvre, tous les rideaux tirés ; ensuite il monte à cheval avec le duc de Guise et parcourt les rues de Paris, il se concerte avec les premiers magistrats du Parlement et se rend dans la salle des séances aux Augustins, sans prendre le temps, semble-t-il, de faire esquiver ses complices et de s'entendre avec eux. Le lendemain 18, il assiste avec le prince de Conti, avec Sully et les autres pairs de France, au lit de justice tenu par Louis XIII. Le surlendemain 16, il est envoyé par la reine avec plusieurs autres seigneurs audevant du comte de Soissons 1 , et c'est plus tard, sur un ordre général donné à tous les gouverneurs des places frontières, qu'il se rend dans sa ville de Metz.

Un juge d'instruction vraiment impartial serait donc amené bien vite à reconnaître que les allures du duc d'Épernon au moment du crime n'étaient pas suspectes, et il devrait sans plus tarder rendre une ordonnance de non-lieu, si la tradition ne disait pas que Ravaillac a nommé ce personnage dans ses interrogatoires. Il a,

1 Relat. ms.

dit-on, fait des aveux complets sur l'échafaud ; il a dicté au greffier du Parlement un « testamemt de mort » que ce greffier a malheureusement rapporté d'une manière extraordinaire, avec des points et des barres en guise de lettres et en affectant une écriture illisible. A cela nous répondrons sans hésiter que ce prétendu testament de mort n'a jamais existé : le supplice de Ravaillac a eu des milliers de spectateurs, et les témoins oculaires, qui sont entrés à son sujet dans les derniers détails, disent que le bourreau « fit une pause, seulement pour respirer, et quelques moments après il continua le supplice 1 ; » il n'y en a pas un qui parle de ces aveux de la dernière heure, et c'est dans les portefeuilles historiques de Fontanieu, mort en 1767, qu'il en est question pour la première fois, comme il est question du prétendu abîme de Pascal dans une lettre de l'abbé Boileau à une demoiselle hallucinée quarante-huit ans après la mort de Pascal.

Quant au procès-verbal illisible que possédait le procureur général Joly de Fleury, voici quelques lignes d'un petit écrit publié en 1757, à propos de Damiens, qui montrent bien de quoi il s'agissait : « il y eut constamment des négligences affectées dans le procès de Ravaillac ; peut-être même qu'il y eut quelque chose de plus, car le procès-verbal de torture n'aurait pas eu besoin d'être écrit de manière à ne pouvoir être lu, s'il n'avait porté que ce que portaient les autres pièces du procès... L'affaire de Ravaillac avait certainement produit des lumières, puisqu'on avait caché par une écriture indéchiffrable les faits qu'il avait révélés*. »

1 Ibid.

* Les Iniquités découvertes ou Recueil de pièces curieuses et rares qui ont paru lors du procès de Damiens, Londres, 4760, 3* pièce du

C'est donc le procès-verbal de torture, celui-là même dont on a des copies très authentiques, qui était écrit d'une manière illisible, et l'on conçoit parfaitement qu'un greffier novice ou impressionnable ait vu sa plume trembler dans une pareille circonstance ; les hurlements du patient et la vue de ses contorsions n'étaient pas assurément pour donner au greffier la sûreté de main d'un calligraphe émérite.

Enfin, si le duc a été nommé dans les deuxième et quatrième interrogatoires de Ravaillac, c'est incidemment, comme la duchesse d'Angoulême, comme le cardinal du Perron, comme le marquis de la Force et bien d'autres encore qui n'ont jamais été soupçonnés, et l'on jie saurait dire que sa culpabilité résulte des révélations de Ravaillac.

Elle résulte bien moins encore des dénonciations tardives de la demoiselle d'Escoman, qui doit, en bonne critique, être considérée comme une aventurière indigne de créance. Quel fonds pouvait-on faire sur les déclarations d'une pareille créature, dune entremetteuse, d'une mère incarcérée pour infanticide, d'une femme qui prétendait avoir logé longtemps Ravaillac, un colosse à barbe rouge, et qui montrait comme lui ressemblant très fort un petit homme à barbe noire ? Le factum de la d'Escoman, publié en 1616, n'est qu'un pamphlet politique sans valeur, et Ton peut s'étonner qu'un esprit supérieur comme Michelet lui ait donné une telle importance.

Les dépositions d'un autre aventurier, Pierre Dujardin, dit Lagarde, qui prétendait avoir vu Ravaillac à

recueil : Déclaration de guerre contre les auteurs du parricide tenté sur la personne du roi, pag. 87 et 92.

Naples, ne sont pas plus dignes d'attention que celles de la d'Escoman. Il avait parlé en 1615, et la Cour avait tenu à savoir la vérité : on peut en juger par les lettres patentes de Louis XIII dont voici un court fragment :

« Du 22 e jour de juin 1616... D'autant que nous fûmes avertis, lorsque nous étions Tannée dernière en notre ville de Bordeaux, qu'un nommé Pierre Dujardin, dit Lagarde, promettait de découvrir aucuns qu'il disait qui avaient participé au détestable crime, nous ordonnâmes dès lors qu'il serait arrêté et mis au dépôt en notre château de la Bastille jusqu'à notre retour, afin qu'il ne pût être détourné ni diverti de nous donner la connaissance de ce que nous désirions savoir sur un tant déplorable sujet.

« A ces causes, poussé du même désir qui sera toujours en nous pour ne rien oublier de ce que nous devons à la mémoire de notre feu seigneur et père, à nous et à nos successeurs, nous vous renvoyons ledit Dujardin, et vous mandons et très expressément enjoignons qu'incontinent ces présentes reçues vous ayez à l'ouïr et interroger sur tous les points importants et résultants dudit exécrable crime, et qui sont ceux qu'il dit savoir et connaître y avoir contribué et participé, pour, ce fait, être par vous procédé contre eux extraordinairement, sans discontinuation, faire et parfaire les procès, jusqu'à arrêt définitif et exécution d'iceux, selon l'énormité du crime... etc.

« Signé Louis, et sur le repli : Par le roi, de Loménie, et scellé du grand scel 1 . »

Ces lettres patentes ont une double importance : elles montrent que le Parlement n'avait rien découvert en 1610, qu'il n'y avait rien alors « sous le secret de la cour ; » puisque, six ans plus tard le roi lui enjoignait si positivement de faire des recherches ; elles font voir

* Extrait du registre du greffe criminel du Parlement, — copie m s. du xviii ô siècle.

en outre, par le peu de résultats qu'elles ont produit, qu'il n'y avait rien à tirer de cet aventurier de Lagarde.

Il est possible que d'Épernon et la marquise de Verneuil eussent autrefois conspiré contre Henri IV ; mais il est certain qu'au mois de mai 1610, lui et la « furieuse maîtresse » demeurèrent étrangers à la mort du roi.

Quant à Marie de Médicis, une fois couronnée, elle n'avait aucun intérêt à faire périr son époux, alors surtout que le départ du prince pour l'armée lui assurait la souveraine puissance. On n'a d'ailleurs contre cette italienne adonnée à tous les genres de superstition que des accusations très vagues ; la d'Escoman et Lagarde ne l'ont pas nommée, elle ne l'aurait été que dans ce prétendu testament de mort dont nous avons parlé plus haut. Mais voici des preuves directes de la non-culpabilité de Marie. Plus que tout autre, elle se montra désireuse de savoir la vérité : « Elle envoya plusieurs fois le marquis d'Ancre pour faire connaître plus particulièrement [au Parlement] ses intentions et le désir qu'elle avait que la vérité fût découverte. Plusieurs docteurs et religieux allèrent par ordre de Sa Majesté trouver Ravaillac dans les prisons pour tâcher de le mettre par leurs sages conseils dans la voie du salut et de connaître adroitement ceux qui l'auraient conseillé à commettre un si exécrable parricide 1 . » Quelques jours plus tard, Marie de Médicis intervint encore. « Gomme chacun désirait passionnément savoir les noms de ceux qui avaient conseillé ce malheureux à commettre un crime si énorme, on imagina plusieurs genres de supplices pour les lui faire déclarer. La reine-mère dit aux commissaires qu'il y avait un bou-

* Relat. ms.

Gazier. — Mélanges. 20

cher qui se présentait pour l'écorcher tout vif, et se promettait de le faire encore vivre longtemps, et de lui laisser encore suffisamment de force, après qu'il serait dépouillé de sa peau, pour lui faire endurer le plus cruel tourment. La Cour, louant l'affection d'une princesse pénétrée de douleur qui voulait avoir vengeance de la mort de son époux, et le soin d'une pieuse et tendre mère qui craignait tout pour le roi son fils, accorda cette proposition au zèle et à la ferveur de Sa Majesté. Balbany, inventeur des nouvelles citernes, fit faire un artifice en forme d'obélisque renversé pour presser ce misérable avec de vives douleurs sans lui faire rien diminuer de ses forces. 11 le montra à M.Servin, mais la Cour ne jugea pas à propos d'user d'autres tourments que ceux qu'on exerce en pareil cas K » Je demande pardon au lecteur de citer ces horribles détails ; mais ces raffinements à l'italienne ne prouventils pas que la reine, si elle n'était pas fort affligée, avait du moins la conscience tranquille et voulait à tout prix savoir la vérité ? Enfin, quand il fut évident que Ravaillac ne parlerait pas, quand ses juges eurent acquis la conviction « que son esprit était absolument obsédé du démon 2 , » le Parlement s'adressa encore à la reine et la supplia, nous l'avons déjà vu, «d'avoir pour agréable qu'on expédiât promptement » le régicide. C'est donc Marie de Médicis qui est, à vrai dire, l'âme du procès ; on l'instruisit par son ordre, on le termina par son ordre, et le rôle de la reine dans toute cette affaire fut de la plus parfaite netteté.

Ainsi Ravaillac était bien seul, au mois de mai 1610,

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à méditer la mort de Henri IV ; Marie de Médicis et d'Épernon doivent être à l'abri de tout soupçon, et les historiens n'ont que faire de chercher des sous-entendus et des mystères dans une chose aussi simple. 11 ressort de tous les récits contemporains, imprimés ou manuscrits, que l'assassin du bon roi n'était qu'un malheureux fanatique poussé au crime par des hallucinations de véritable fou. L'examen définitif de cette horrible affaire, qui offre avec celle de Damiens des ressemblances surprenantes, n'appartient plus à l'historien, car il possède la vérité tout entière, mais au psychologue et au physiologiste. Ils pourront étudier cette forme étrange de la folie que j'appellerai la monomanie du régicide, monomanie endémique, s'il en fut jamais, au commencement du xvn e siècle, puisque le meilleur des rois put être en butte aux entreprises de quarante ou cinquante aliénés de cette espèce.

À. M. Eugène Yong, Directeur de \& Revue politique et littéraire.

Monsieur le Directeur,

En publiant naguère le premier chapitre du second volume de M. Taine sur les Origines de la France contemporaine 1 , vous vous prépariez à faire toutes vos réserves sur la méthode et sur les conclusions de Fauteur; on voit aujourd'hui en lisant cet ouvrage combien vos prévisions étaient justes. C'est un réquisitoire en forme contre la Révolution française, et l'incomparable talent de M. Taine donne à ses accusations une portée extraordinaire. Ainsi doncil ne faut plus parler, comme faisaient nos pères, « des immortels principes; » il ne faut plus établir une distinction désormais subtile entre les deux époques de 1789 et de 1793, car « les insurrections populaires et les lois de la Constituante ont fini par détruire en France tout gouvernement ; » et, par une conséquence nécessaire de ces prémisses, la Constituante a été plus révolutionnaire que la Convention même. Ce sont les idéologues et les rhéteurs, à commencer par M. Thiers, qui ont induit le monde en erreur, et les faits, si mal connus jusqu'à ce jour, opposent un démenti formel à ces théories en l'air.

1 Dans la Revue politique et littéraire du 16 mars 1878.

Je n'ai point qualité pour lutter ici contre M. Taine, et je suis heureux de n'avoir pas à braver un pareil adversaire ; permettez-moi seulement, monsieur le directeur, en attendant l'examen approfondi que la Revue ne manquera pas de faire de l'ouvrage de M. Taine, d'ajouter quelques faits aux faits que cet éminent critique d'histoire a voulu mettre en lumière.

M. Taine a dit avec raison que l'histoire de la Révolution française est véritablement inédite; l'un des « vétérans » de cette Révolutien déclarait déjà, en 1827, après avoir lu avec plaisir les premiers volumes de M. Thiers, que « la partie souterraine de la Révolution n'est pas entièrement découverte, et que la sagacité de l'esprit ne peut suppléer à la connaissance des faits 1 . »

L'homme qui parlait ainsi avant la naissance de M. Taine avait faitdouze années durant, de 4789 à 1801, ce que M. Taine entreprend aujourd'hui : il avait cherché à connaître les choses par le menu détail, à se procurer aux bonnes sources des renseignements de la dernière précision, à rassembler enfin ce que M. Taine consulte de préférence aux Archives nationales : la « déposition judiciaire, » le « rapport secret, » la« dépêche confidentielle, » la a lettre privée, »le « mémento personnel. »

Quatre cents volumes de brochures dont beaucoup maintenant sont introuvables et quinze ou vingt mille lettres privées, tel était dans le cabinet de l'ex-conventionnel Grégoire le dossier secret de la Révolution française. Ces « matériaux supérieurs, » comme les appellerait M. Taine, seront employés quelque jour;

1 Cîrégoire, Histoire du mariage des prêtres ; préface.

l'anarchie SPONTANÉE EN 1789 311

pour le moment, monsieur le directeur, je voudrais simplement dépouiller le tome GCXXII de la collection Grégoire, et ajouter aux citations de M.Taine quelques témoignages de même valeur dont le nouvel historien de notre Révolution n'a pas eu connaissance. Grégoire conçut en 1790 le projet de substituer la langue française aux trente dialectes que parlait alors une bonne moitié de la France ; mais, auparavant, ce sage et savant législateur voulut connaître ces patois qu'il fallait détruire ; il voulut se rendre un compte exact de leur importance historique, littéraire, politique ou morale. Il dressa donc une liste de quarante-trois questions posées avec méthode, il fit imprimer cette liste, et il la répandit à profusion dans les provinces. Après s'être enquis en détail de tout ce qui concerne les patois, Grégoire élargissait le cadre de ses demandes; il s'intéressait à l'enseignement primaire, aux lectures des paysans, à la nature de leurs préjugés, etc. ; enfin il adressait à toute la France les questions suivantes :

« — 39. Depuis une vingtaine d'années [les habitants de la campagne] sont-ils plus éclairés ? Leurs mœurs sontelles plus dépravées ? Leurs principes religieux ne sontils pas affaiblis?

* — 40. Quelles sont les causes et quels seraient les remèdes à ces maux ?

« — 41. Quels effets moraux produit chez eux la Révolution actuelle ?

« — 42. Trouve-t-on chez eux du patriotisme, ou seulement les affections qu'inspire l'intérêt personnel?

« — 43. Les Ecclésiastiques et les ci-devant nobles ne sont-ils pas en butte aux injures grossières, aux outrages des paysans et au despotisme des maires et des municipalités ? »

On répondit à Grégoire avec un zèle que n'auraient

peut-être pas nos contemporains, et ces réponses manuscrites, venues de tous les points de la France, offrent en général un très-grand intérêt 1 .

Voici quelques fragments de réponses relatifs aux questions posées par Grégoire en 1790, etparM.Taine quatre-vingt-dix ans plus tard. Vos lecteurs pourront voir ainsi, monsieur le directeur, quel était l'état des esprits en France aux plus mauvais jours de Y anarchie spontanée.

« On peut, dit M. Taine, compter plus de trois cents émeutes dans les quatre mois qui précèdent la prise de la Bastille. Il y en a de mois en mois, et de semaine en semaine en Poitou, Bretagne, Touraine, Orléanais, Normandie, Ile-de-France , Picardie, Champagne, Alsace, Bourgogne, Nivernais, Auvergne, Languedoc, Provence. » Suivons autant que possible le même ordre, et voyons ce qu'écrivaient en 1790 les divers correspondants de Grégoire.

« — Poitou. On ne peut rien dire de certain sur les effets moraux qu'a produits la Révolution sur Pespritdes Poitevins. Les affections qu'inspire l'intérêt personnel les rendent tantôt patriotes et tantôt aristocrates. Ce que je puis dire avec consolation, c'est que le département de la Vienne n'a commis aucun meurtre ni incendie, etc. Les aristocrates courent sans cesse comme des fous pour alarmer les laboureurs et ouvriers, etc. a . »

« — Ils sont plus éclairés, écrivait un autre correspondant, surtout ceux qui habitent le long et le voisinage des grandes routes. Ils sont plus débauchés, leurs mœurs

* Elles ont paru en volume sous ce titre : Lettres à Grégoire sur les patois de Fmnce ; elles avaient été au préalable publiées à Montpellier dans la Revue des langues romanes.

Lettre du 8 novembre 1790, envoyée par Pressac, curé de Civray, de la Société royale d'agriculture.

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plus dépravées, et leurs principes religieux sont aussi plus affaiblis. Le luxe, le débordement des mœurs, les mauvais exemples et surtout le relâchement des ecclésiastiques en sont les principales causes. Par conséquent les moyens d'y remédier doivent consister dans la simplicité, le bon ordre et les bons exemples. La Révolution produit en eux la défiance, la crainte et l'espérance tout à la fois, l'agitation et beaucoup d'inquiétude sur leur sort futur. Il est bien difficile de leur persuader qu'ils seront mieux qu'ils ne sont et qu'ils payeront moins d'impositions, parce qu'on les séduit, on les égare, et qu'ils sont d'autant plus faciles à tromper qu'ils sont naturellement bons, ignorants et assez tranquilles. L'intérêt personnel les domine presque à l'excès et dirige en quelque sorte leurs autres affections. Ils ont en général peu d'ambition, et comme ils sont très pauvres ou ruinés pour la plupart, ils ne désirent que du pain, et quand ils en ont, on les voit satisfaits. Oui (les ecclésiastiques et les ci-devant nobles ont été persécutés), mais sûrement moins qu'ailleurs, et encore moins actuellement. On commence à revenir sur leur compte, et ils regagnent peu à peu ce qu'ils avaient perdu dans les esprits *. »

« — Bretagne. Depuis vingt ans, les Bretons sont moins sauvages, leurs mœurs sont plus dépravées auprès des villes, leurs principes religieux sont assez peu affaiblis. Ce qui les rend moins sauvages, c'est leur communication plus fréquente avec les villes; et les grandes routes ouvertes en Bretagne il y a trente ans sont une des principales causes de cette communication. La Révolution leur a donné plus de hardiesse dans le caractère, et elle les aurait beaucoup formés sans les obstacles apportés par la superstition à l'occasion du serment des prêtres. Ils n'ont d'autre idée du patriotisme que celles inspirées par l'intérêt personnel. Ils sont si habitués à tous les genres d'esclavage qu'ils sont encore les esclaves des prêtres, et qu'ils seraient également ceux des ci-devant nobles si ceux-ci reprenaient quelque crédit, et que même actuellement, sans avoir cependant confiance en eux, ils ont

4 Lettre anonyme et d'autant moins suspecte.

plus de considération pour eux que pour les plus honnêtes citoyens des villes *. »

« — La Révolution produit peu d'effets sur la campagne ; le paysan se voit avec froideur affranchi des abus qui lui étaient à charge. Il voudrait des diminutions d'impôts journalières; mais encore voudrait-il voir les denrées toujours à haut prix, car il travaillerait peu et vendrait toujours cher... Il n'a pas l'idée du patriotisme, mais bien l'affection qu'inspire l'intérêt personnel. Les ecclésiastiques et les ci-devant nobles, bien loin d'être en butte à leurs injures et à leurs outrages, sont encore craints et respectés... Habitués à être pillés, volés par ce qu'ils appellent les messieurs gentils, il n'est pas de ruses qu'ils ne mettent en pratique pour rattrapper ce qu'injustement on leur enlève... 8 »

« — Orléanais. Les vertus pacifiques et bienfaisantes du ci-devant seigneur de Sully lui ont conservé les sentiments d'amour et de respect dont il a toujours joui. Le curé y est aussi très aimé et très respecté... J'entends beaucoup les riches dans ce pays-ci parler de la misère du peuple, et le maire, qui est aussi sage que patriote, n'en remarque pas moins que ce peuple est mieux habillé et plus gai qu'avant la Révolution. J'ai vu de l'autre côté de la Loire les dommages qu'elle a causés en charriant des quantités énormes de sable dans sa crue de novembre 1790, mais je n'ai rien vu qui me portât à croire que ce malheur mît personne dans la souffrance... * »

Il serait facile de continuer les citations et de transcrire ici vingt-cinq ou trente dépositions différentes venues de toutes les provinces, excepté la Normandie

1 Envoyé probablement par Lequinio (note manuscrite de Grégoire).

* Lettre de Pierre Riou, laboureur à Plougonvel, 19 octobre

3 Lettre de Rochejean, futur vicaire épiscopal de Blois, et alors (lb mars 1791) précepteur au château de Sully. C'était un hypocrite, mais les faits qu'il relate n'en sont pas moins dignes de créance.

et la Champagne, sur lesquelles Grégoire n'avait pas obtenu de renseignements précis; je me contenterai, monsieur le directeur, de présenter une rapide analyse de ces dépositions.

Dans l'Ile-de-France, près de Melun, on remarque des mœurs douces et pures, avec un grand amour pour cette Révolution qui vient d'établir Y égalité, plus chère aux campagnards que la liberté même.

Dans l'Artois, on se plaint d'une dépravation toujours croissante que Ton attribue à la licence effrénée de la presse depuis 1789, mais on compte sur les curés et sur les procureurs-syndics pour « arrêter ce torrent d'iniquité, capable d'accroître les désordres dans les campagnes. »

En Bourgogne, les mœurs sont devenues plus dépravées, parce que « le luxe et le libertinage » ont « péné- « tré partout depuis plus de vingt ans. Si les campa- « gnards étaient menacés de payer plus qu'ils ne « payaient, ils réclameraient bien vite l'ancien ré- « gime. »

Près de Mâcon, les mœurs sont plus dépravées à cause « des petits cabarets de village où l'on donne « du vin à toute heure de la nuit ; » les outrages aux ecclésiastiques consistent à dire en les voyant passer, surtout les chanoines : « Voyez ce calotin, » et quelques-uns ajoutent qu'il n'en faudrait laisser aucun.

A Sancerre, la Révolution a « exalté les têtes; » les prêtres et les nobles ont été « un peu en butte aux injures des paysans, » mais cela n'a pas eu de suites, et l'on espère que l'équilibre se rétablira.

Le club de Maringues, en Auvergne, écrit que le peuple a donné partout « un exemple parfait de docilité; mais, dit-il, cette docilité eût été la même sous

« les lois d'un tyran. Le peuple a montré du respect et « de la pitié pour les ecclésiastiques réfractaires qui « ont cherché à l'égarer, et en général les magistrats, « qui n'ont point eu de peine à le contenir, se sont « contentés de surveiller les énergumènes. »

C'est la même chose dans le Limousin, dont les habitants « ont vu des injustices où d'autres ne voyaient que des actes de la liberté ; » et pourtant ces bons paysans s'indignent un peu d'avoir payé si longtemps la dîme qu'ils croyaient de droit divin, et ils ne voient dans la Constitution nouvelle qu'un dégrèvement d'impôts.

A Rodez, au dire du capucin Chabot, le despotisme des nouvelles municipalités, liguées avec les prêtres et les nobles, pèse uniquement sur les « patriotes. »

A Carcassonne, les paysans et les municipaux sont très modérés, « même à l'égard de ceux qui se faisaient ce un système de troubler le repos public. Bien peu « ont été insultés, et encore c'a été parmi les plus « acharnés et les plus imprudents. »

Même sagesse dans le département du Loiret-Garonne, alors que le Lot était troublé par des émeutes.

Dans le Gers, le paysan, qui ne s'est pas laissé séduire par les agitateurs, est pourtant déterminé à ne plus se laisser dominer, comme par le passé. Il a quelque peine à croire que les prêtres ne sont pas des dieux, et que la noblesse n'est pas une espèce d'homme à part.

A Montrde-Marsan, la suppression de la dîme et des droits féodaux fait chérir la Révolution, « au point « qu'on ne pourrait peut-être plus rappeler l'ancien « régime sans verser des torrents de sang. » Tout irait bien si les paysans pouvaient avoir de bons curés.

Les populations du Bordelais sont au contraire bien corrompues, écrit P. Bernadau, avocat au Parlement de Bordeaux, et les causes de cette dépravation sont l'indécence des curés, la fréquentation des villes, le séjour des citadins dans les campagnes, et enfin la domesticité. La Révolution, dit-il encore, a développé en tous lieux la bonté comme la perversité du caractère français. Les paysans sont devenus ingouvernables... Gomme ce sont presque partout d'anciens domestiques qui remplissent les municipalités dans les campagrfes, et généralement les plus intrigants audacieux de l'endroit, il s'ensuit que les prêtres et les cidevant nobles sont vexés outre mesure.

C'est bien différent à l'autre extrémité de la France, dans le Jura; et si les patriotes de Salins ont forcé les nobles à prêter le serment civique le 14 juillet 1790, c'est parce que les nobles avaient commis la faute, durant les deux dernières famines, de garder pour eux de grandes provisions de blé.

Dans la Drôme enfin, au rapport de Golaud la Salcette, dans une région où « le catéchisme mettait le « payement de la dîme au nombre des commandece ments de l'Église, les habitants sont demeurés » calmes, et même en 1792 on laisse les nobles tran- « quilles. »

Voilà sans doute, monsieur le directeur, des témoignages fort différents de ceux qu'a recueillis M. Taine, et l'on en pourrait citer mille de même nature. La raison de cette différence est très simple : elle provient de ce que les sources d'informations de Grégoire et celles de M. Taine sont loin d'être les mêmes. Les correspondants de Grégoire appartenaient presque tous à la bourgeoisie, au lieu que M. Taine a rencontré surtout

aux Archives les doléances des intendants, des nobles et des privilégiés de toute sorte que la Révolution atteignait le plus directement. Assurément l'historien doit tenir compte de ces récriminations, comme il doit flétrir l'émeute et le brigandage en applaudissant aux progrès accomplis et aux revendications légitimes ; mais ne voir dans le grand mouvement de 1789 que les incidents fâcheux qui l'ont accompagné, c'est pour ainsi dire reprocher au soleil d'été qui mûrit nos moissons de dessécher çà et là quelques mares et d'en faire périr les habitants. On ne persuadera jamais aux hommes du xix e siècle que la Révolution française ait été un retour à l'état sauvage préconisé par J.-J. Rousseau; ce n'est point une « dissolution, » comme l'a dit M. Taine, c'est véritablement une rénovation.

Agréez, etc.

Lors de l'apparition de cette lettre, insérée dans la Revue politique du 30 mars 4878, l'auteur fut mandé à quelques jours d'intervalle chez Ernest Renan, qui habitait alors rue Saint-Guillaume, et chez Hippolyte Taine, rue Barbet-de-Jouy. ce Vous avez raison contre Taine, dit tout d'abord Renan, c'est un esprit faux. » Et il se mita parler longuement de la Révolution, de la persécution religieuse en Bretagne, des messes célébrées en cachette dans les granges, de sa vieille grand'mère et de l'intérêt que présente cette partie de notre histoire.

Quant à Hippolyte Taine, il accueillit son contradicteur avec beaucoup d'affabilité, et après lui avoir

dit qu'ils étaient l'un et l'autre bien près de s'entendre, il ajouta ces paroles significatives : « Vous me trouvez sévère pour la Constituante, aussi sévère que je l'ai été précédemment pour l'ancien régime; vous verrez avec quelle sévérité je traiterai la Législative, — et la Convention, — et le Directoire, — et le Consulat, — et l'Empire, — et la Restauration, — et tous les régimes qui leur ont succédé. » On sait que Taine était encore sous l'impression de la véritable épouvante dans laquelle l'avait jeté la Commune ; c'est alors qu'il disait à Gabriel Charmes : « On ne se noie jamais dans les bénitiers, on se brûle toujours avec le pétrole. » Son siège était fait d'avance; l'histoire n'était pas à ses yeux comme aux yeux de Michelet une résurrection, c'était plutôt une destruction. Le pessimisme de Taine semblait éprouver une sorte de joie en accumulant ainsi les ruines ; s'il avait pu achever ses Origines de la France contemporaine, il aurait cherché à démontrer que notre pays a toujours été mal gouverné.

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